i>E l'origine
qui sort de sa nature; il y dépense de son p:;tîvité, il fournit la force brute qui amène le résultat ; mais la direction de cette force ne lui appartient pas : il fournit la matière , mais la forme vient d'en haut. Le véritable auteur des œuvres spontanées de la conscience, c'est la nature humaine, ou, si l'on aime mieux, la cause supérieure de la nature. A cette limite, il devient indifférent d'attribuer la causalité à Dieu ou à l'homme. Le spontané est à la fois divin et humain. Là est le point de conciliation d'opinions incomplètes plutôt que contradictoires, qui, selon qu'elles s'attachent à une face du phénomène plutôt qu'à l'autre, ont tour à tour leur part de vérité '.
Chaque famille d'idiomes est donc sortie du génie de chaque race , sans effort comme sans tâtonnement. La raison, qui réfléchit et combine
1 Voir les développements ingénieux de M Cousin sur l'analyse de la conscience spontanée, dans le Cours de 1818 et dans celui de 1822,6* etl» leçon. Voir aussi, dans Içp Fragments philosophiques, le morceau intitulé Du premier et du dernier fait de conscience. Les mêmes vues se trouvent dans l'introduction de Ct. Farcy, au 3» volume de la Philosophie de l'esprit humain de Uuyaid Siewart.
a eu presqiip aussi peu de part dans ia création du langage qu'elle en a dans ses transformations. On ne peut admettre dans le développement des langues aucune révolution artificielle et sciemment exécutée : il n'y a pour elles ni conciles, ni assemblées délibérantes ; on ne les réforme pas comme une constitution vicieuse. C'est pour cela que le peuple est le véritable artisan des langues, parce qu'il représente le mieux les forces spontanées de l'humanité. Les individus n'y sont pas compétents, quel que soit leur génie; la langue scientifique de Leibniz eût probablement été, comme moyen de transmission de la pensée, moins commode et plus barbare que l'iroquois. Les idiomes les plus beaux et les plus riches sont sortis avec toutes leurs ressources d'une élaboration silencieuse et qui s'ignorait elle-même. Au contraire , les langues maniées, tourmentées , faites de main d'homme, portent l'empreinte de cette origine dans leur manque de flexibilité, leur construction pénible, leur défaut d'harmonie. Toutes les fois que les grammairiens ont essayé de desfiern prémédité de réformer une langue, ils n'ont
réussi qu'à la rendre lourde, sans expression , et souvent moins logique que le plus humble patois. Qu'on lise, par exemple, les notes que Duclos a ajoutées à la Grammaire générale de Port-Eoyal : jamais peut-être la prétention de critiquer la nature, qui domine le xviir siècle, ne s'est plus naïvement avouée. A chaque instant, l'académicien cherche à montrer les inconséquences et les fautes que renferme le langage tel que le peuple l'a fait. Il sourit de pitié sur la bizarrerie de l'usage, et il voudrait en corriger les écarts par la raison des grammairiens , sans s'apercevoir que les tours qu'il veut supprimer sont d'ordinaire bien préférables à ceux qu'il veut y substituer. L'esprit humain, laissé à lui-même, ne recherche point à plaisir les anomalies. La langue des enfants et du peuple est d'ordinaire plus expressive que la langue consacrée par les grammairiens. Ici, comme toujours, l'œuvre artificielle de l'homme, lorsqu'elle s'attribue une mission réformatrice, détruit l'œuvre de la nature. Et combien celle-ci n'est-elle pas plus vivante et plus vraie! En parcourant le dictionnaire de la langue
française, on remarque que les mots vraiment nationaux sont l'œuvre du peuple, tandis que les mots introduits par les grammairiens conservent toujours la trace du pédantisme et d'une latinité à peine dissimulée ' . Nous avons quelques langues qu'on peut appeler artificielles, en ce sens que, partant d'un fond traditionnel, elles le développent en dehors des besoins et des sentiments populaires ; telle est, par exemple, la langue rabbinique. L'obscurité, la barbarie de ces langues dépassent tout ce qu'on peut imaginer. Le sourdmuet, avant le système mécanique qu'on lui enseigne dans les écoles , est mille fois plus communicatif qu'après son éducation. Abandonné à son génie, il se crée des moyens d'expression avec une force, une originalité, une ricbesse qui étonnent 2. Mais, de même que l'instinct dans l'animal est en raison inverse de T intelligence ; de même le sourd-muet, à mesure que les moyens artificiels
* V. Egger, Notions élém. de gravim. comparée, c. xxi, § 3.
* Voy. une brochure publiée à l'Institut des sourds-mueta de Paris : Les Sourds-Muets au xix'>siècle, et Ad. Garnier, Traité des faculté» de l'âme, t. II, p. 461-62.
98 DE L ORIGIXE
de communication se multiplient pour lui , perd sa puissance inventive, que ne remplacent point des i)rocédés factices dont l'acquisition est pleine d'ennuis et de difficultés.
Ainsi, Thomme primitif put, dès ses premières années, élever cet édifice qui nous étonne, et dont la construction nous paraît si prodigieusement difficile : il le put sans travail , parce qu'il était enfant. Maintenant que la raison réfléchie a remplacé l'instinct créateur, à peine le génie suffit-il pour analyser ce que l'esprit des premiers hommes enfanta de toutes pièces et sans y songer. C'est que les mots facile et difficile n'ont pas de sens, appliqués au spontané. Quajid les plus grands philosophes, dit M. de Bonald, sont impuissants à analyser le langage, comment des enfants sans expérience auraient-ils été capables de le créer? Une telle objection ne porte que contre ime invention réfléchie. L'action spontanée n'a pas besoin d'être précédée de la perception claire du but à atteindre et des moyens à employer. Le mécanisme de l'intelligence est encore plus difficile à analyser que celui du langage, et pour-
tant l'homme étranger à la psychologie sait faire jouer aussi bien que le meilleur philosophe tous les ressorts de son esprit. L'enfant qui apprend sa langue, Thunianité qui crée la sienne n'éprouvent pas plus de difficulté que la plante ou l'animal qui arrivent à leur complet développement. Partout c'est le Dieu caché , la force infi-
« nie, qui, agissant en l'absence ou durant le sommeil de l'âme individuelle, produit ces merveilleux résultats, et défie la science de comprendre ce que la nature a produit sans effort.
C'est donc la raison populaire, c'est-à-dire la raison spontanée, qui est la puissance créatrice du langage. La réflexion n'y peut rien; les langues sont sorties toutes faites du moule même de l'esprit humain, comme. Minerve du cerveau de Jupiter. Elles sont, comme l'a dit Fr. Schlegel, <s le produit vivant de tout l'homme intérieur. »
De là cette conséquence, que ce n'est point par des juxtapositions successives que se sont formés les divers systèmes de langues , mais que, semblable aux êtres vivants de la nature, le langage, dès sa première 9,pparition, fut doué de toutes
ses parties essentielles*. En effet, dès le moment de sa constitution, l'esprit humain fut complet. Le premier fait psychologique renferma d'une manière implicite tous les éléments du fait le plus avancé ^ : la réflexion savante ne contient pas une donnée de plus que le phénomène intérieur qui révéla Thomme à lui-même. Est-ce successivement que l'homme a conquis ses différentes facultés? Qui oserait seulement le penser? Or, le langage se montrant à toutes les époques comme parallèle à l'esprit humain et comme l'expi^ession adéquate de son essence, nous sommes autorisés à établir une rigoureuse analogie entre les faits relatifs au développement de l'intelligence et les faits relatifs au développement du langage. Il est donc aussi peu philosophique de supposer
* C'eat en ce sens que Fr. Schlegel a appelé l'apparition du langage une création d'un seul jet (Hervorhringung im Ganzen), et l'a comparée à un poëme qui résulte de l'idée du tout et non de la réunion atomûtique des parties (Philos. Vorlesungen, p. 78-80). Cf. Hnmholdt: Ueber das vergleichejide Sprachstudiiim etc., p. 247. Goethe a exprimé des idées analogues: Dichtung und Wahrheit, x^* Buch (t. XXV de ses Œuvres complètes, Cotta, 1830, p. 307).
■ Voyez Cousin, Cours de 1818> 5" leçon.
le langage arrivant péniblement à compléter ses parties, que de supposer l'esprit humain cherchant ses facultés les unes après les autres. Les langues doivent être comparées, non au cristal qui se forme par agglomération autour d'un noyau, mais au germe qui se développe par sa force intime et par l'appel nécessaire de ses parties. Il n'y a que les unités factices qui résultent de couches superposées et d'accroi^ements successifs. '
La philologie confirme les inductions que nous n'avons établies jusqu'ici que sur des donlées psychologiques. L'histoire des langues ne )umit pas un seul exemple d'une nation qui 3 soit créé un idiome nouveau, ou ait fait subir à l'ancien des modifications librement déterminées. Si les langues pouvaient se corriger, pour^ quoi le chinois, dénué de flexions et de catégo-
ries grammaticales, n'est-il jamais arrivé à se donner ce que nous regardons comme essentiel à l'expression de la pensée^? Pourquoi les langues sémitiques n'ont-elles jamais su inventer un système satisfaisant de temps et de modes , et combler ainsi une lacune qui rend si perplexe dans ces langues le sens du discours ? Comment se fait-il qu'après des siècles de contact avec des alphabets plus parfaits, et malgré les immenses difficultés qu'entraîne l'absence de voyelles régulièrement écrites, les Sémites n'aient jamais réussi à s'en créer ^? C'est que chaque langue est emprisonnée une fois pour toutes dans sa grammaire *.
' Le chinois vulgaire atteint, il est vrai, une plus grande détermination que la langue classique; mais il ne possède point le principe de la grammaire, dans le sens que nous attachons ordinairement à ce mot. V. A. Bazin, Grammaire matvdarine (Paris, 1856).
' Dr Wiseman, Discours sur les rapports entre la saence et la religion révélée, l^' Discours sur l'histoire des langues, î^part.
3 Une expérience vulgaire confirme ce résultat. Un homme transporté hors de sa patrie, surtout si on le suppose incapa ble d'apprendre une langue autrement que par l'usage, par- Tiendra au bout de quelque temps à n'employer que des mots re<;us dans le nouveau pays qu'il habite; mais il ne saurait se débarrasser de son tour étranger et de ses idiotisraes natio-
Elle peut, en subissant des influences extérieures, changer entièrement d'allure et de physionomie ; elle peut enrichir ou renouveler son dictionnaire : mais sa grammaire est sa forme individuelle et caractéristique; elle ne peut l'altérer qu'en recevant un nouveau nom et cessant d'être ce qu'elle est.
Ainsi chaque famille de langues correspondit, / dès les premiers instants de son existence, au tout de l'esprit humain. Des recherches approfondies ont obligé les linguistes à renoncer aux tentatives par lesquelles l'ancienne philologie cherchait à dériver l'une de l'autre les parties du discours. Toutes ces parties sont primitives ; toutes coexistèrent dans la langue des patriarches de chaque race, moins distinctes, sans doute , mais avec le principe de leur individualité. Mieux vaut
naux. Ces tours ont vieilli avec lui et se sont, en quelque sorte, assimilés avec sa pensée. A combien plus forte raison n'en doit-il pas être ainsi, quand il s'agit des peuples envisagés dans leur ensemble ! C'est pour cela que, dans la classification des langues, les considérations grammaticales sont bien plua importantes que les considérations lexicogra* phiques.
supposer à l'origine les procédés les plus compliqués que de créer le langage par pièces et par morceaux, et d'admettre qu'un seul moment il n'ait pas représenté dans son harmonie l'ensemble des facultés humaines. La grammaire de chaque race (et la grammaire, on se le rappelle, constitue la partie essentielle d'une langue) a été faite du premier coup. Le moule d'un idiome une fois jeté constitue une individualité indestructible, une borne posée et qui sera désormais à peine franchie, a On trouve, dit M. de Humboldt, que quelque grands que soient les changements d'une langue sous beaucoup de rapports, le véritable système grammatical et lexicographique de la langue, sa structure en grand restent les mêmes , et que là où ce système devient différent, comme au passage de la langue latine aux langues romanes, on doit placer l'origine d'une nouvelle langue. Il paraît donc y avoir dans les langues une époque à laquelle elles arrivent à une forme qu'elles ne changent plus essentiellement. Ce serait là leur véritable point de maturité; mais pour parler de
DU LANGAGE, i07
leur enfance , il ftiudrait encore savoir si elles atteignent cette forme insensiblement, ou si leur premier jet n'est pas plutôt cette forme même. Voilà sur quoi, d'après l'état actuel de nos connaissances, j'hésiterais à me prononcer ^. »
On s'arrête peu à ce doute, quand on voit que les progrès de la philologie comparée , non-seulement n'ont fait découvrir aucune langue qui ait à une époque historique complété son système, mais qu'ils ont établi plus fortement que jamais l'impossibilité de révolutions vraiment radicales dans le sein d'une langue. Les langues sémitiques sont peut-être, de toutes, celles qui offrent l'exemple le plus apparent d'une transformation organique. Telle est la facilité avec laquelle le système des langues sémitiques se laisse ramener à un état plus simple qu'on est tenté de croire à l'existence historique et à la priorité de cet état, en vertu du principe, si souvent trompeur, que la simplicité est antérieure à la complexité. De
' G. de Uumboldt: Lettre à Ahel Rémtisat sur la nature des formes grammattcales en général, et sur le génie de la langue chinoise en particulier, p. 72.
i08 DE l'origtne
bonne heure, cette idée se produisit parmi les savants voués à l'étude des langues sémitiques. EUe a été adoptée, au moins comme probable , par Michaëlis, Adelung, Klaproth, Gesenius, G. de Humboldt, Bunsen ^. Comme il s'agit d'un fait qui, s'il était constaté, aurait en linguistique des conséquences fort graves, nous devons entrer ici dans quelques développements.
On sait que , dans l'état actuel des langues sémitiques , toutes les racines verbales sont trilitères ; le petit nombre de racines quadrilitères qui se rencontrent en hébreu , en syriaque et en arabe, ne sont pas des racines réelles : ce sond; des formes dérivées ou composées qu'on s'est habitué à envisager comme des mots primitifs et simples. Mais les racines trilitères elles-mêmes ne semblent pas le dernier degré qu'il soit permis d'atteindre. Parmi ces racines, en effet , il est des classes entières qui ne sont trilitères que par une fiction grammaticale : tels sont les verbes dits
I On trouvera sur ce point de plus amples détails dans mon Histoire générale des langues sémitiques, 1. I, c. m, § 1 et 1. V, e. II, § 1. — Voir aussi Wiseman^ dise, cité, 2" part.
DU LANGAGE. i09
concaves et géminés^ qui restent bilitères et monosyllabiques dans presque toute leur conjugaison. D'autres classes de verbes, quoique plus réellement trilitères, se distinguent par la faiblesse d'une de leurs radicales, qui, dans certains cas, tombe, devient voyelle ou cesse de se prononcer : tels sont les verbes dits faibles ou imparfaits. Enfin, les verbes qui se montrent constamment sous la forme trilitère ne sont pas, pour cela, inattaquables à l'analyse. Parmi leurs trois radicales, en effet , il en est presque toujours une plus faible que les autres et qui paraît tenir moins essentiellement au fond de la signification. On est ainsi amené à se représenter chaque racine sémitique comme essentiellement composée de deux lettres radicales. Les monosyllabes bilitères obtenus par cette analyse auraient servi, dans l'hypothèse que nous exposons, de souche commune à ces groupes entiers de radicaux trilitères qui offrent tous un même fond de signification, nuancé par l'addition delà troisième lettre. Ce seraient là en quelque sorte les éléments premiers et irréductibles des langues sémitiques.
En effet, presque tous les radicaux bilitères sont formés par onomatopée, et, s'il est permis d'essayer quelques rapprochements entre la famille indo-européenne et la famille sémitique, c'est certainement de ce côté qu'il faut les chercher.
Le système de langue simple, monosyllabique, sans catégories grammaticales bien tranchées, auquel on arrive de la sorte, semble, au premier coup d'œil, devoir être considéré comme logiquement antérieur au système actuel des langues, sémitiques. Mais est-on en droit de supposer que ces langues aient réellement traversé un pareil état? Voilà sur quoi un esprit sage, persuadé qu'on ne saurait deviner a priori les voies infiniment multiples de l'esprit humain , hésitera toujours à se prononcer. Comment concevoir, en effet, le passage de l'état monosyllabique à l'état trilitère? Quelle cause assigner à cette révolution? A quelle époque la placer? Serait-ce, comme le disaient naïvement les anciens linguistes, lorsque les idées se multiplièrent et qu'on sentit le besoin d'exprimer plus de nuances, ou, conmie Gesenius inclinait à le croire, au moment de
DU LANGAGE. \\i
l'introduction de l'écriture? Est-ce par hasard, est-ce d'un commun accord que se fit cette innovation grammaticale? On s'arrête devant les impossibilités que présentent à l'imagination de telles hypothèses. Le passage de l'état monosyllabique à l'état trilitère est de ceux qui n'auraient pu se faire sans une très-grande réflexion. Les seules langues monosyllabiques que nous connaissions, celles de l'est de l'Asie, ne sont jamais sorties franchement de leur état. Rien n'autorise, par conséquent, à transformer en fait historique l'hypothèse du monosyllabisme primitif des langues sémitiques ^. Cette hypothèse n'est au fond qu'une manière commode de se représenter les faits, et la philosophie générale n'est pas obligée
1 Deux hébraïsants allemands, MM. Fiirst et Delitzsch, ont récemment essayé de donner faveur à la théorie des racines bilitères, et d'appuyer sur cette théorie un nouveau système de philologie et même d'exégèse. Mais nous nous refusons à voir autre chose qu'un jeu puéril dans les analyses de racines et les rapprochements tentés par ces deux savants. Les racines sont en philologie ce que les corps simples sont en chimie. Sans doute, il est permis de croire que cetCa simplicité n'est qu'apparente et qu'elle nous cache une composuion intime; mais c'est là une recherche qui est comme interdi'.e à la science, parce qu-e l'objet qu'il s'agit d'analyser re
H2 DE l'origine
de modifier pour cette apparente exception ses
principes les mieux établis.
Nous avons démontré, ce me semble, que Thomme n'achève pas plus le langage qu'il ne l'invente de propos délibéré. Toutefois, en maintenant que le langage primitif possédait les éléments nécessaires à son intégrité, nous sommes loin de prétendre que les mécanismes d'un âge plus avancé y existassent déjà dans leur complet développement. Tout y était, mais confusément et sans distinction. Le temps seul et les progrès del'esprit humain pouvaient opérer le discernement dans cette synthèse obscure, en assignant à chaque élément son rôle individuel. La condition de la vie, en un mot, était ici, comme partout, l'évolution du germe primitif et synthétique, la distribution des rôles , et la séparation des organes. Les langues, aussi bien que les produits organisés de la nature, sont sujettes à
laisse aucune prise à nos moyens d'attaque. Les racines des langues se montrent à nous, non pas comme des unitéf absolues, mais comme des faits constitués, au delà desquels la philologie ne doit pas songer à remonter, sans encourir les mêmes reproches que l'alchimie.
la loi du développement graduel ; mais ce développement n'est pas une concrétion grossière et s'opérant par l'extérieur. Elles vivent de la même manière que l'homme et l'humanité qui les parlent, c'est-à-dire dans un fieri continuel; elles se décomposent et se recomposent sans cesse par une sorte de végétation intérieure et de circulation du dedans au dehors. Un germe est posé, renfermant en puissance tout ce que l'être sera un jour; le germe se développe, les formes se constituent dans leurs proportions régulières, ce qui était en puissance devient en acte; mais rien ne se crée, rien ne s'ajoute : telle est la loi de tous les êtres soumis aux conditions de la vie. Telle fut aussi la loi du langage. Les premiers essais par lesquels l'homme chercha à déterminer ses vagues aperceptions ne furent que rudimentaires; mais ce rudiment contenait les éléments du progrès ultérieur. Il y avait loin de l'expression synthétique et obscure dans laquelle s'enveloppait la pensée primitive à la parfaite clarté de l'instrument que s'est créé l'esprit moderne ; mais, après tout , l'exercice actuel de la
pensée diffère plus profondément encore de la pensée des premiers hommes, sans que nous admettions pour cela qu'aucun principe nouveau se soit ajouté au système général de l'esprit humain. Rien ne prouve mieux cette sève intérieure du langage que la comparaison des dialectes dans le sein d'une même famille dont l'unité ne puisse être contestée. Prenons encore pour exemple la famille sémitique; le rapprochement des différents idiomes qui la composent démontre : 1° qu'ils sont fort inégalement développés ; 2° que ceux-là le sont davantage qui ont plus longtemps vécu, et ont pu s'enrichir des progrès d'un plus grand nombre de siècles. Ainsi l'hébreu serait indubitablement arrivé à un système de formes analogues à celles de l'arabe, s'il eût fourni une aussi longue carrière et traversé d'aussi heureuses circonstances. Il possède en germe tous les procédés qui font la richesse de cette dernière langue; mais, arrêté plus tôt dans son développement, il n'a pu donner à ces procédés l'extension et la régularité dont ils étaient susceptibles. L'hébreu rabbinique en est la preuve : cette langue artificielle
DU LAXOArxE. 115
et scolastique est arrivée à suffire à des besoins rationnels assez avancés; seulement, dans un idiome séquestré de l'usage du peuple, le développement, au lieu d'être un progrès, est devenu un véritable chaos.
C'est par là que les langues se placent décidément dans la catégorie des choses vivantes. D'une part , en effet , il y a un moule imposé, d'où chaque langue,' quelles que soient ses variations, ne peut jamais sortir; de l'autre, ce moule est assez large pour laisser place à des mouvements considérables et à de perpétuelles vicissitudes. L'être organisé qui par une intime assimilation a renouvelé ses parties constitutives est toujours le même être, parce qu'une même forme a toujours présidé à la réunion de ses parties ; cette forme, c'est son âme, sa personnalité, son type, son idée. Il en est de même pour les langues. Si, d'un côté, les caractères de famille sont immuables; s'il est vrai, par exemple, qu'une langue sémitique ne saurait par aucune série de développements atteindre les procédés essentiels des langues indo-européennes; d'un
H 6 DE L'ORIGLNE
autre côté, dans Vintérieur des familles, de vastes métamorphoses, non de forme, mais de fr^'^d, peuvent s'opérer. Les familles apparaissent comme des types constitués une fois pour toutes, et réduits à se détruire ou à rester ce qu'ils sont. Au contraire , chaque langue en particulier peut se développer selon son génie propre, et, sans sortir du type général auquel elle appartient, subir toutes les modifications que lui imposent le temps, le climat , les événements politiques , les révolutions intellectuelles et religieuses. Rien de moins philosophique que de dresser une fois pour toutes la statistique d'une famille de langues, et de considérer les idiomes qui en font partie comme des individualités identiques à elles-mêmes pendant tonte la durée de leur existence. Chacun de ces groupes naturels ressemble à un tableau mouvant, où les masses de couleurs, se fondant l'une dans l'autre, se nuanceraient, s'absorberaient, s'étendraient, se limiteraient par des dégradations insensibles, — mieux encore, à une végétation sur un tronc commun, où le rameau isolé, s' assimilant tour à tour les parties qui ont servi à la
vie de l'ensemble , s'accroît, fleurit, s'atrophie, meurt, selon que des causes diverses favoriseiit ou arrêtent son. développement.
Ainsi, dès sa première apparition, le langage; fut aussi complet que la pensée humaine qu'il représente; mais ses parties confuses et comme liées entre elles attendaient des siècles leur parfait développement. Il est difficile, dans l'état présent des études philologiques, de trader avec plus de précision les caractères de la langue que l'homme créa, lors du premier éveil de sa
i20 DE l'origine
conscience. Ces caractères d'ailleurs durent être fort divers, si, comme de solides inductions portent à le croire, le langage s'est produit parallèlement chez des fractions distinctes de l'humanité. Il est cependant quelques traits de la spontanéité primitive que l'étude des langues, éclairée par une saine psychologie, nous permet de déterminer.
Le premier de ces traits fut sans doute le rôle prédominant que joua la sensation dans la création, ou, pour mieux dire, dans le choix du signe. De même que l'esprit humain revêt ses premières aperceptions, non de la forme générale, qui ne s'obtient qu'au moyen de l'élimination et de l'analyse, mais de la forme particulière, laquelle est en un sens plus synthétique, puisqu'elle renferme une donnée accessoire confondue avec la vérité absolue ; de même les langues primitives, ignorant presque entièrementl'abstraction, donnèrent une forme éminemment concrète à i' expression de la pensée. Sans doute, la raison pure s'y réfléchissait comme dans tous les produits des facultés humaines. L'exercice le plus
humble de l'intelligence implique les notions les plus élevées. La parole aussi, à son état le plus simple, supposait des catégories transcendantes et absolues; mais tout était engagé dans une forme empruntée à la sensation. C'est ce que révèle d'une manière frappante l'étude des langues les plus anciennes. Tandis que leur système grammatical renferme la plus haute métaphysique, on y voit partout, dans les mots, une conception matérielle devenir le symbole d'une idée. Il semble que l'homme primitif ne vécût point avec luimême, mais répandu sur le monde, dont il se distinguait à peine. « L'homme, a dit M. Maine de Biran, ne se sépare pas de prime abord des objets de 'ses représentations; il existe tout entier hors de lui; la nature est lui, lui est la nature^.» Ainsi aliéné de lui-même, il devient, comme dit Leibniz, le miroir concentrique où se peint cette nature dont il fait partie. Qui peut, dans notre état réfléchi, avec nos raffinements intellectuels et nos sens devenus grossiers, retrouver
* T. m de ses Œuvres, p. 42-43,
l'antique harmonie qui existait alors entre
la pensée et la sensation, entre rhomm(3 et la
nature?
Le langage primitif fut donc le produit commun de l'esprit et du monde : envisagé dans sa forme, il était l'expression de la raison pure ; envisagé dans sa matière, il n'était que le reflet de
I la vie sensible. Ceux qui ont tiré le langage exclusivement de la sensation se sont trompés, aussi bien que ceux qui ont assigné aux idées une origine purement matérielle. La sensation a fourni l'élément variable et accidentel, qui aurait pu être tout autrement qu'il n'est, c'est-à-dire les mots; mais la forme rationnelle, sans laquelle les mots n'auraient point été une langue, en d'autres termes la grammaire, tel est l'élément pur et transcendant qui donne à l'œuvre un caractère vraiment humain. L'erreur du xviir siècle fut de tenir trop peu de compte de la grammaire dans ses analyses du discours. Des sons ne forment point une langue, pas plus que des sensations
■ ne font un homme. Ce qui fait le langage ^.omme ce qui fait la pensée, c'est le lien logique que
l'esprit établit entre les choses. Une fois qu'on la réservé cet élément supérieur à l'expérience, rj^ui constitue l'originalité de l'esprit humain, on peut sans scrupule abandonner au monde inférieur tout ce qui ne fait, si j'ose le dire, que verser de la matière dans les moules préexistants de la raison.
Le transport ou la métaphore a été de la sorte le grand procédé de la formation du langage. Une analogie en a entraîné une autre, et ainsi le sens des mots a voyagé de la manière en apparence la plus capricieuse ; souvent même la signification primitive a disparu, et n'a laissé subsister que les acceptions dérivées. De là, dans le sein d'une même famille de langues, cette diversité extraordinaire qui fait que des idiomes évidemment sortis d'une même tige, tels que le français, l'allemand, le russe, l'hindoustani, le persan, ayant divergé de plus en plus, ne se reconnaissent point à distance, et que la science la plus attentive peut seule en retrouver la fraternité. Chaque peuple s'est attaché dans la création des métanhores à des rapports divers, selon son caractère in-
time et la nature qui l'entourait ; les analogies qui ont conduit l'homme du Nord n'ont pas été celles qui ont présidé aux associations d'idées de l'homme du Midi, et ainsi s'est formé cet étrange tissu de dérivations, devenu dans quelques-unes de ses parties absolument inextricable.
Prenons pour exemple l'hébreu, qui nous représente un état fort ancien du langage. On sent que le phénomène qui a servi d'occasion à la création des radicaux de cette langue, et en général des langues sémitiques, a été presque toujours physique. « Je conviens, dit Herder, que le penseur abstrait ne doit pas trouver la langue hébraïque très-partaite ; mais sa forme agissante en tait l'instrument le plus favorable au poëte. Tout en elle nous crie : Je vis, je me meus, j'agis ! je n'ai pas été créée par le penseur abstrait, par le philosophe profond, mais par les sens, par les passions !.... Cette langue, dit-il ailleurs, est énergique, mais il serait injuste de dire qu'elle est grossière. Je le répète, les mots le plus rudement exprimés sont des images et
des sensations ; la langue a été formée par des poitrines profondes et des organes neufs et robustes, mais sous un ciel pur et léger, et par une pensée vive et pénétrante, qui, saisissant toujours la chose elle-même, la marquait du sceau des passions *. » En effet, si Ton parcourt la série des racines qui nous sont restées de cette langue, à peine en trouve-t-on une seule qui n'offre un premier sens matériel, lequel, par des passages plus ou moins détournés, a été appliqué aux idées morales.
S'agit-il, par exemple, de peindre un sentiment de l'âme ; l'hébreu a recours au mouvement organique, qui d'ordinaire en est le signe. Ainsi la colère s'exprime d'une foule de manières également pittoresques , et toutes empruntées à des faits physiques. Tantôt la métaphore est prise du souffle rapide et animé qui l'accompagne 2,
1 E.tprit de la pocuie des Hébreux, Dial. 1 et 10.
* J.e même mot signifie en hébreu nez et colère. Cette image se retrouve chez les Grecs. Kai ai àii opifj.sXa. yo'ixr. nori pivt xàOnrxt {ThéoCT. ,IdyU., I, v. 48). — Toû â'ùphtxo ôu/jiâi, ùvù plvoii oé oi r,ôn ^piui) ,niv9î TzpoUTU'pz [Odyss. XXIV, 318). — Ira cadat naso (Perse, Sat. V, 91). — HycSs, tïjv ^tva... . t-^> pivoi otjâîv
tantôt de la chaleur^ du bouillonnement , tantôt de l'action de briser avec fracas, tantôt du frémissement, de V écume qui sort de la bouche de l'animal furieux. Le découragement, le désespoir, sont toujours exprimés dans cette langue par la liquéfaction intérieure, la dissolution du cœur; la crainte, par le relâchement des reins. \J orgueil se peint par V élévation de la tête, la taille haute et roide. La patience, c'est la longueur (longanimité); V impatience, \â brièveté. Le fi^esir, c'est la soif ou la pâleur. Le pardon se rend par une foule de métaphores empruntées à l'idée de couvrir, cacher, passer sur une faute un enduit qui l'efface. Le livre de Job tout entier est un modèle de cette façon d'exprimer des sentiments religieux très-délicats par des images sensibles. Remuer sa tête, se regarder les uns les autres, laisser tomber ses bras, etc., sont autant de tours que l'hébreu préfère de beaucoup pour rendre le dédain, V indécision, V abattement, aux expressions purement psychologiques. On peut même
XoXw<feî (Philostr. Icon., II, 11 et 12).— Cf. Winckelmann, Elit, de l'art, t. I, 1. iv, c. 3.
dire que l'hébreu manque complètement d'expressions de ce genre. Quand il emploie des mots que l'usage a consacrés ultérieurement au sens moral, il aime à y ajouter la peinture de la cir constance physique : « Il se mit en colère, et son visage s'enflamma^ »;.... « il ouvrit la bouche, et dit » — etc.
D'autres idées plus ou moins abstraites ont reçu, dans la même langue, leur signe d'un procédé semblable. L'expression du vrai se tire de la solidité, de la stabilité ; celle du beau, de la splendeur ; celle du bien, de la rectitude ou de la bonne odeur; celle du mal, de la déviation, de la ligne courbe ou de la puanteur. Faire ou créer, c'est primitivement tailler, couper; décider quelque chose, c'est trancher ^; penser, c'est parler, comme chez certaine peuplade de l'Océanie, qui, pour penser, dit parler dans son ventre ^. L'os
* « Il se mit en colère, et son visage tomba» (Gen. m, 5), pouf exprimer un dépit sournois et concentré.
* Le sens des mots décider, allem. entscheiden , iJ.ilf,oixyi (e{ixcif.ixé-jri), ■AcfjiLJ, decernere, est fondé sur la même métaphore.
3 Gesenius, Lexicon manuale, p. 75. — Journal des Savanti, 1817, p. 433 etsuiv.
signifie la substance, l'intime d'une chose, et sert en hébreu d'équivalent au pronom ipse.
Toutes les langues présenteraient du reste des faits analogues, avec des degrés divers d'évidence, selon qu'elles sont restées plus ou moins fidèles à l'esprit primitif. Ainsi, dans notre langue, les mots penchant, aversion, inclination, et une foule d'autres expriment des états de l'âme par des attitudes du corps. En grec, è-^t'epat, b^iyo^ion^ désirer, signifient proprement aller vers, s'étendre vers. Uln^y.e'kéoi, signifie chanter faux [nl-hvue>loç), et par suite commettre une faute. Le souffle dans toutes les langues est devenu synonyme de la vie, à laquelle il sert de signe physique. C'est une chose bien digne de réflexion que les termes les plus abstraits dont se serve la métaphysique aient tous une racine matérielle, apparente ou non, dans les premières perceptions d'une race toute sensitive ^. Le verbe être, dont M. Cousin
1 Locke, Essai, 1. III, c, i, § 5.— Leibniz, iVouv. Essaissur l'entendement humain, 1. III, c. i, § 5. Comparer une curieuse dissertation de M. Pott, dans la Zeitschrift fur vergleichende Sprachforschung.de MM.AufrechtetKuhn, 1. 11, p. lOi etsuiv.
dismt hardiment en 1 829 ^ : « Je ne connais aucune langue où le mot français être soit exprimé par un correspondant qui représente une idée sensible; » le verbe e^re, dis-je, dans presque toutes les langues , se tire d'une idée sensible. L'opinion des philologues qui assignent pour sens premier au verbe hébreu Aaz'a ou hawa [être], celui de respirer, et cherchent dans ce m't; des traces d'onomatopée, n'est pas dénuée de vraisemblance. En arabe et en éthiopien, le verbe kâna, qui joue le même rôle , signifie primitivement se tenir debout [exstare]. Koiim (stare) en hébreu passe aussi dans ses dérivés au sens d'être (substantia) ^ . Quant aux langues indoeuropéennes , elles ont composé leur verbe substantif avec trois verbes différents ^ : d ° a* ( sanscr. asmi, èfxfxi, diii, sum] ; 2° bhû (cpûco, fui, allem. im, persan bouden); 3** sthâ [stare, persan hestem], devenu partie du verbe être^ au moins comme
» Cours de 1829, 29e leçon.
* Gesenius, Thés. s. h. y,
' Of. Bopp, Conjugationssystcm der Sanskritsprache, p. 88 et 8uiv. — ]ien{('.y,GriechischesWurzellexicon, I, 24 et suiv., II. 105 et suiv.
auxiliaire, dans les langues modernes de l'Inde et dans les langues romanes (stato, été) ^. De ces trois verbes, le troisième est notoirement un verbe physique et signifie se tenir debout^. Le deuxième a eu très-vraisemblablement le sens primitif de souffler^. Quant au premier , il paraît se rattacher au pronom de la troisième personne*; mais ce pronom lui-même, quelque abstrait qu'il soit, semble se rapporter à un sens primitivement concret •
Ces passages d'idées si hardis, fondés sur des analogies si déliées, nous étonnent , parce qu'ils n'ont plus de place dans l'état actuel de l'esprit humain. Il faut admettre chez les premiers parlants un sens spécial de la nature, qui donnait à tout une signification, voyait l'âme dans le dehors et le dehors dans l'âme. Ce serait un vrai malentendu de considérer comme un grossier matérialisme, ne comprenant, ne sentant que le corps, l'état sensitif où vécurent les créateurs du lan-
* Il faut y joindre l'espagnol sido de sitits.
* Bopp, Glossarium sanscrilum, p. 387.
8 Pott, EtijmologischeForschungen, I, p. 217.
* Ibid. p. 273.
gage : c'était au contraire une haute harmonie, grâce à laquelle l'homme voyait l'un dans l'autre, exprimait l'un par l'autre les deux mondes ouverts devant lui. Le parallélisme du monde physique et du monde intellectuel fut le trait distinctif des premiers âges de l'humanité. Là est la raison de ces symboles, transportant dans le domaine des choses religieuses le procédé qui avait servi au développement du langage; là est la raison de cette écriture idéologique, donnant un corps à la pensée et appliquant à la représentation écrite des idées le même principe qui présida à leur représentation par les sons. En effet , le système de nomenclature que nous avons décrit est-il autre chose qu'un symbolisme, un hiéroglyphisme continuel, et tous ces faits ne se groupent-ils pas pour témoigner de l'étroite union qui, à l'origine, existait entre l'âme et la nature ?
Toutefois, comme un tel état était loin d'exclure l'exercice de la raison, mais la tenait seulement enveloppée dans des images concrètes, nous croyons qu'on doit admettre comme priiiiitifs dans leur signification plusieurs des mots
qui correspondent à des catégories essentielles de l'esprit, et sans lesquels les données de la sensation eUes-mêmes seraient incomplètes, comme sont certains pronom j, certaines particules simples^. Nous ne prétendons pas que l'origine de ces mots soit absolument immatérielle et qu'il ne s'y cache point une sorte d'onomatopée subjective, s'il est permis de s'exprimer ainsi ; nous disons seulement que la raison de leur formation a pu être dans l'homme et non au dehors. Ces mots, en effet, appartiennent tout autant à la grammaire qu'à la lexicologie ; or la grammaire est tout entière l'œuvre de la raison ; le dehors n'y a eu aucune part. La distinction des mots
* Quelques philologues ont voulu trouver la raison durai), qui dans toutes les langues sémitiques correspond à la conjonction copulative et, dans le sens même du mot vav, qui signifie crochet, cheville. De pareilles conjectures sont, du moins, aussi vraisemblables que celle d'après laquelle /tswiendrait de /xévu et oi de âiu. Cf. Hoogeveen, Doctrina particidarum liiigum grxcXj c. 14 et 26. Consulter deux dissertations de ^I. Bopp : Uefcer einig^ D emonstrativstàmme und ihren Zusammenhang mit verschicdenen Pràpositionen wid Conjunctionen iin Sanskrit und den mit ihin verwandten Sprachen (Berlin, 1830), et Ueher den Finflrias der Pronomiiia auf die Worthildiing im Sanskrit uni deii imi linn vervccndteii Sprachen (li'-rlin, 1832).
pleins et des mots vides, qui dominait l'ancieime grammaire * , trouve ici sa parfaite application. Les premiers, qu'on pourrait appeler mots objectifs, désignant des choses et formant un sens par eux-mêmes, ont tous eu pour cause de leur apparition un phénomène extérieur; les seconds, qu'on pourrait appeler mots subjectifs, ne désignant qu'une relation ou une vue de l'esprit, ont dû souvent avoir une cause purement psychologique. Cette réserve ou, pour mieux dire, cette distinction une fois faite, la loi générale que nous avons établie conserve sa parfaite vérité.
» Grammaire générale de Port-Royal, Ile part., ch. 13, 23.— Cf. Aristote, Poét., cj. xx.
YI
Nous avons essayé de montrer comment, dans la désignation des idées métaphysiques et morales, l'humanité primitive se laissa guider par les analogies du monde physique. Mais, dans l'expression des choses physiques elles-mêmes, quelle loi suivirent les premiers nomenclateurs ? L'imitation ou l'onomatopée paraît avoir été le procédé ordinaire d'après lequel ils formèrent les appel-
lations. La voix humaine étant à la fois signe et 5071 , il était naturel que l'on ppît le son de la voix pour signe des sons de la nature. D'ailleui-s, comme le choix de l'appellation n'est point arbitraire, et que jamais l'homme ne se décide à assembler des sons au hasard pour, en faire les signes de la pensée, on peut affirmer que de tous les mots actuellement usités, il n'en est pas un seul qui n'ait eu sa raison suffisante, et ne se rattache, à travers mille trc^nsformations, à une élection primitive. Or, le motif déterminant pour le choix des mots a dû être, dans la plupart des cas, le désir d'imiter l'objet qu'on voulait exprimer. L'instinct de certains animaux suffit pour les porter à ce genre d'imitation, qui, faute de principes rationnels, reste chez eux infécond.
La langue des premiers hommes ne fut donc, en quelque sorte, que l'écho de la nature dans la conscience humaine. Les traces de la sensation primitive se sont profondément effiicées, et il serait maintenant impossible, dans la plupart des langues, de retrouver les sons auxquels elles durent leur origine; toutefois, certains idiomes
conservent encore le souvenir des procédés qui présidèrent à leur création. Dans les langues sémitiques et dans l'hébreu en particulier , la formation par onomatopée est très-sensible pour un grand nombre de racines, et pour celles-là surtout qui portent un caractère marqué d'antiquité et de monosyllabisme. Bien que plus rare ou plus difficile à découvrir dans les langues indo-européennes, l'onomatopée perce encore dans les rameaux même les plus cultivés de cette famille, à tel point que les premiers qui, chez les Grecs, tournèrent leurs réflexions vers le langage s'en laissèrent éblouir, et furent entraînés au système dangereux de l'union essentielle du mot et du sens*. La rupture, par exemple, pouvait-elle s'exprimer d'une manière plus pittoresque que i^arlârdcine bxy {pnyvvy.1, p-naffa^ pw^); sanscrit: rug; celto-breton : rogan; ou par sa forme latine
1 Tic -/ùp ojôf^xTcc fit/j.r,Tt/.ix èrtt (Arist., Rhétor., 1. III, c.r,§2). La question, célèbre dans les écoles de l'antiquité .: iùau tàe à-jô/^KTd f) ôéau, était généralement résolue dans le sena de fùsît , mais souvent par des raisons bien frivoles. (V.Auii Gellii Noct. Att.,].X.,c. 41. Cf. Egger, ApoUonius Dyscolt, p. 62 et suiv.; Lersch, Sprachpliilusophie der Alten, V^ partie.
frac; allemand: brechen^'^ Frem, strep, strid, ne sont-ils pas également la peinture naturelle du bruit dans ses diverses nuances? Les anciens philologues ont rassemblé de nombreux exemples de ce genre d'imitation dans nos langues occidentales 2.
On objecterait en vain contre cette théorie la différence des articulations par lesquelles les peuples divers ont exprimé un fait physique identique. En effet, un même objet se présente aux sens sous mille faces, entre lesquelles chaque famille de langues choisit à son gré celle qui lui parut caractéristique. Prenons pour exemple le tonnerre. Quelque bien déterminé que soit un pareil phénomène, il frappe diversement l'homme, et peut être également dépeint ou comme un
• La racine frac, brach, est identique à la racine pay. Vf ou le b initial reprc^sentent l'aspiration "inséparable de IV et indiquée en grec par l'esprit rude ou le digamma. De même ,Spàxoç éolien pour pù/.o;. Benfey, Griech. Wurzellex. II, p. 14.
2 Leibniz, Nouv. Essais, liv. 111, c. 1 et 2. — Voir aussi les travaux de l'école hollandaise. Dan. de Lennep. De Analogia lingux grxcx, c. 3, et Scheid, Observationes ad Lennep, De Analogia, p. 3!ifi. 280, 439.
DD LANGAGE. lo9
bruit sourd, ou comme un craquemei^-fc, ou comme une subite explosion de lumière, etc. Delà une multitude d'appellations : Adelung dit en avoir rassemblé plus de 353, toutes empruntées aux langues européennes, et toutes évidemment formées sur la nature. Ajoutons que si dans bien des cas l'onomatopée n'est plus sensible, cela tient à certaines particularités d'organe ou de prononciation qui donnent aux articulations une valeur différente dans la bouche des peuples divers. Le mot chinois ley n'est guère imitatif pour le tonnerre ; il le devient pourtant, si l'on considère que / représente r [rey] , dans les habitudes de cette langue. Il en est de même du groënlandais kallak karrak), et du mexicain tlatlatnitzel [tratrat...] *. C'est par ces racines imitatives que s'opère en apparence la réunion de familles de langues profondément distinctes sous le rapport du lexique et de la grammaire. Le même procédé a amené le même résultat sur plusieurs points à la fois, et l'unité de l'objet a entraîné l'unité de l'imi-
* Cf. Adelung, Mithridate, t. 1., Disc, prélim., p. iciv. Comp. l'. Grinim, Tleher dicNamen d*s Donners (Berlin, 1855>.
tation. C'est ainsi que le radical Ih ou Ik sert de base à une famille de mots fort étendue, qui se retrouve dans les langues sémitiques et dans les langues indo-européennes pour exprimer l'action de lécher ou avaler. Hébreu : louah (avaler), lahak (lécher); syriaque : lah (lécher); arabe : lahika (id.) ; sanscrit : lih (ici.), lak^ lag (goûter); J.ei'xw, lingo, ligurio, lingua, lechen, to lick, leccare, lécher'^. Il en est de même de ^r/" marquant l'action de saisir, de kr marquant le cri, etc.
Il serait trop rigoureux d'exiger du linguiste la vérification de la loi d'onomatopée dans chaque cas particulier. Il y a tant de relations imitatives qui nous échappent et qui frappaient vivement les premiers hommes! La sensibilité était chez eux d'autant plus délicate que les facultés rationnelles étaient moins développées. Les sens du sauvage saisissent mille nuances imper ceptibleu, qui échappent aux sens ou plutôt à l'attention de l'homme civilisé. Peu familiarisés avec la nature,
* Cf. Gesenius, Lexicon man,, p. 527, 529 ; Bopp, Glossarium sanscritum, p 301, 283 ; Pott, Etymol. Forschuugm, I, p. 283; Beniey, Griech. Wurz. II. p. 28.
nous 1x6 voyons qu'uniformité dans les accidents où les peuples nomades et agricoles ont vu de nombreuses diversités. C'est ainsi que la langue hébraïque, d'ailleurs si pauvre, possède une grande variété de mots pour exprimer les objets naturels, comme la pluie, etc. Cette richesse de synonymes est portée dans l'arabe à un point presque incroyable. Un philologue arabe composa, dit-on, un livre sur les noms du lion, au nombre de 500, un autre sur ceux du serpent, au nombre de 200. Firuzabadi, l'auteur du Kamous^ dit avoir écrit un livre sur les noms du miel, et avoue qu'après en avoir compté plus de 80, il était resté incomplet. Le même auteur assure qu'il existe au moins 1000 mots pour signifier l'épée, et d'autres (ce qui est plus croyable) en ont trouvé 400 pour exprimer le malheur^. La légende peut avoir beaucoup de part en de tels récits ^ : mais un travail qui ne permet aucun doute sur l'exu-
1 Pococke, Spécimen hist. Arahum, p. 158 (édit White).
* M. de Hammer m'écrivait qu'un dépouillement exact di , Kamous l'avait amené à regarder cee récits comme des anecdotes hyperboliques.
i42 PE l'origine
bérante synonymie de l'arabe est celui de M. de Hamraer, qui, dans un mémoire spécial^, a énuméré les uns après les autres les mots relatifs au chameau et en a trouvé 5744, Le lapon compte de môme environ 30 mots pour désigner le renne selon son sexe, son âge, sa couleur, etc. L'anciensaxon en avait, dit-on, plus de 15 pour désigner la mer, qTii pourtant n'offre pas de variétés spécifiques. Il faut admettre chez les premiers hommes un tact délicat, qui leur faisait saisir avec une finesse dont nous n'avons plus d'idée les qualités des choses susceptibles de servir de motif aux appellations. La faculté d'interprétation, qui n'est qu'une sagacité extrême à saisir les rapports, était en eux plus développée que chez nous ; ils voyaient mille choses à la fois. N'ayant plus à créer le langage, nous avons en quelque sorte désappris l'art de donner des noms aux choses : mais les hommes primitifs possédaient cet art, que l'enfant et
' Dus Kamel (Mém. de l'Acad. devienne, classe de philosophie etd'hist. t. Vil.) Les noms de vêtements arabes, si savamment recueillis par M. Dozy, dans un ouvrage fort étendu et pourtant incomplet, fournissent un exemple ilu même genre^
DU ],ANGAGE 443
l'homme du peuple appliquent encoi;e avec t^nt de hardiesse et de bonheur. La nature leur pariait plus qu'à nous, ou plutôt ils trouvaient en eux-mêmes un écho secret qui répondait à toutes les voix du dehors, et les rendait en articulations, en parole. De là ces brusques passages dont la raison est perdue pour nos esprits accoutumés à des procédés lents et pénibles. Qui pourrait ressaisir les impressions fugitives des naïfs créateurs du langage dans des mots qui ont subi tant de changements et qui sont si loin de leur acception originelle ? Qui pourra retrouver les sentiers capricieux que suivit l'imagination, et les associations d'idées qui la guidèrent, dans cette œuvre spontanée, où tantôt l'homme, tantôt la nature renouaient le fil brisé des analogies, et croisaient leur action réciproque dans une indissoluble unité?
Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que l'imitation par onomatopée ait été le seul moyen qu'employèrent les premiers nomenclateurs. Une foule d'autres procédés, actuellement perdus, ou réduits à un chétif emploi et comme à l'état rudi-
mentaire, durent contribuer autravail d'où sortit le langage. Il n'est pas d'habitude plus funeste à la science que celle de réduire tous les faits à ressortir d'une même explication, et d'élever l'édifice entier d'une théorie sur une seule base. « En fait de langues, dit M. G. de Humboldt, il faut se garder d'assertions générales.» — « C'est une supposition tout à fait gratuite et vraiment erronée, dit Fr. Schlegel, que d'attribuer partout une origine identique au langage et au développement de l'esprit humain. La variété à cet égard est au contraire si grande que, dans le nombre des langues, on en trouverait à peine une qui ne puisse être employée comme exemple pour confirmer l' une des hypothèses imaginées sur l'origine des langues^. » Ainsi l'onomatopée est loin de se trouver dans toutes les langues au même degré. Presque exclusivement dominante chez les races sensitives, comme chez les Sémites, elle apparaît beaucoup moins dans les langues indo-européennes. Le sanscrit possède certains mots qui semblent
• Ueher die Sprache und Weisheit der Indicr, part. Ire, c. 5.
n'avoir jamais eu qu'un sens conceptuel, ce La langue indienne, dit encore Schlegel, est presque tout entière un vocabulaire philosophique ou plutôt religieux... Elle fournit une nouvelle preuve pour démontrer que l'état primitif de l'homme n'a pas été partout un état analogue à celui de la brute, dans lequel l'homme aurait reçu, après de longs et pénibles efforts, sa faible et incohérente participation à la lumière de la raison. Elle montre, au contraire, que si ce n'est partout, du moins dans la région qui nous occupe, l'intelligence la plus claire et la plus pénétrante a existé dès le commencement parmi les hommes. En effet, il ne fallait rien moins qu'une pareille vertu pour créer une langue qui, même dans ses premiers et plus simples éléments , exprime les plus hautes notions de la pensée pure et universelle, ainsi que l'entier linéament de la conscience, et cela non par des figures , mais par des expressions tout à fait directes et claires ^ i> Il y a quelque chose à rabattre de cet enthousiasme naturel
I Jhid. Voyez aussi Philosophisch$ VorUsungen, p. 67, 67-69,
au début d'une étude féconde en résultats nouveaux: le sanscrit ne saurait être plus exclusivement spiritualiste que les autres membres de la famille indo-européenne, dont il fait partie* . Il est certain cependant que plus on remonte vers l'antiquité, plus on le trouve net et immédiat. Les Védas, qui nous présentent un reflet si pur du génie arien primitif, oifrerit un mélange d'esprit métaphysique et d'imagination», où les instincts à la fois philosophiques et poétiques de notre race se trahissent avec beaucoup d'originalité.
En résumé, le caprice n'a eu aucune part dans la formation du langage. Sans doute, on ne peut admettre qu'il y ait une relation intrinsèque entre le nom et la chose. Le système que Platon a si subtilement développé dans le Cratyle^, cette
1 Plusieurs mots se rapportant à des choses intellectuelles sont empruntés dans cette langue à des images physiques. Ainsi comprendre, c'est xe tenir au-dessus de... Comparez l'allemand ver-stehen, le grec èTihzaaâxi, èr.hzxn^. La môme métaphore existe en arabe.
8 Ce système est celui de tous les peuples enfants. Les sauvages se montrent très-curieux de savoir le nom des objets qui leur sont inconnus : ils semblent supposer dans ce nom quelque chose d'absolu. La même idée se -etrouvait su fond de l'expérience de Psamiuetique. Nos aïeux du xm»
thèse qu'il y a des dénominations naturelles et que la propriété des mots se reconnaît à l'imitation plus ou moins exacte de l'objet, pourrait tout au plus s'appliquer aux noms formés par onomatopée, et pour ceux-ci mêmes, la loi dont nous parlons n'établit qu'une convenance. Les appellations n'ont point uniquement leur cause dans l'objet appelé (sans quoi elles seraient les mêmes dans toutes les langues) , mais dans l'objet appelé vu à travers les dispositions personnelles du sujet appelant. Jamais, pour désigner une chose nouvelle, on ne prend le premier nom venu ^ ; et
siècle prenaient aussi le français pour la langue naturelle de tous les humains. Un des historiens de saint Louis rapporte qu'un jeune homme né sourd-muet, aux extrémités de la Bourgogne, fut guéri miraculeusement au tombeau du saint roi, et se mit incontinent à parler, non la langue de son pays, mais celle de la capitale. (Eist. littér. de la France, t. XVI, p. 159.)
1 Les curieux exemples que M. Charma {Essai sur Je langage, Paris, 1846, p. 66), a réunis pour prouver le contraire n'appartiennent point à un langage réel, mais à une sorte d'argot ou de langage artificiel. Or, l'argot ne prouve rien contre notre thèse, laquelle ne s'applique qu'aux langues créées pour l'usaçe sérieux de la vie. Il serait facile d'ailleurs de prouver que l'argot ii'est point aussi arbitraire dans sa formation qu'il îeDaraît au premier coup d'œil. V. Pott, Die Zigeuner, t. II, in-
si, pour désigner cette chose, on choisit telle on telle syllabe, un tel choix a sa raison d'être. Rien déplus admirable que lapuissance d'expression de l'enfant et la fécondité qu'il déploie pour se créer un langage propre, avant qu'on lui ait imposé la langue officielle. Les analogies secrètes et souvent insaisissables d'après lesquelles les gens du peuple forment les sobriquets, les noms de lieux et, en général, tous les mots qui ne leur ont pas été imposés par l'usage, ne sont pas pour l'observateur un moindre sujet d'étonnement. Le lendemain du jour où une armée s'est établie dans un pays inconnu, tous les endroits importants ou caractéristiques ont des noms, sans qu'aucune convention soit intervenue. Il en fut de même pour les dénominations primitives. La raison qui a déterminé le choix des premiers hommes peut nous
trod.; l'Essai sur les langues fourbesques de B. Biondelii, dans les Studj lingxdstici de cet auteur (Milano, 1856), et les Études de philologie comparée sur l'argot de M. Fr. Michel (Paris, 1856). La chimie, qui, à une certaine époque, eutla prétention de ne donner aux corps simples que des noms dénués de toute signification, a renoncé à cet usage, à cause des ridicules «♦ dos iitiDOKsibilités nu'il entraînait.
DU LANGAGE. i49
échapper; mais elle a existé. La liaison du seus et du mot n'est jamais nécessaire^ jamais arbitraire ; toujours elle est motivée»
Un autre caractère que les progrès de la phi lologie comparée nous autorisent à assigner aux langues primitives, comme en général aux premières créations de l'esprit humain, c'est la synthèse et l'exubérance des formes. On se figure trop souvent que la simplicité , qui relativement è- nos procédés analytiques est antérieure à la complexité, l'est aussi dans l'ordi-e des temps.
C'est là un reste des vieilles habitudes de la scolastique et de la méthode artificielle que les logiciens portaient dans la psychologie. De ce que le jugement , par exemple, se laisse décomposer en idées ou pures appréhensions dénuées de toute affirmation, l'ancienne logique concluait que la pure appréhension précède dans l'esprit le jugement affirmatif . Or, le jugement est, tout au contraire, la forme naturelle et primitive de l'exercice de l'entendement ; l'idée , comme l'entendent les logiciens, n'est qu'un fragment de l'action totale par laquelle procède l'esprit humain. Loin que celui-ci débute par l'analyse, le premier acte qu'il pose est au contraire complexe , obscur , synthétique ; tout y est entassé et indistinct. « Des hommes grossiers, dit Turgot, ne font rien de simple. Il faut des hommes perfectionnés pour y arriver^. »
La formation des catégories grammaticales fournit un exemple du principe que nous cherchons à établir. En analysant les langues les plus
* Œuvres, t. II, p. 109.
anciennes, on voit peu à peu s'effacer les limites de ces catégories, et on arrive à une racine fondamentale qui n'est ni verbe, ni adjectif, ni substantif, mais qui est susceptible de devenir tout cela. Il y a même quelques langues qui n'ont jamais dépassé ce premier état, et qui ne sont jamais parvenues à se faire un système complet de catégories grammaticales. Telle est, par exemple, la langue chinoise, qui ne fonde point sa grammaire sur la classification des mots, mais fixe par d'autres procédés les rapports des idées. Telles aussi auraient été à leur origine, selon une séduisante hypothèse, les langues sémitiques : il est certain du moins qu'en perçant profondément sousleur forme actuelle, on voit s'évanouir toutes les catégories, et apparaître un radical neutre et apte à revêtir toutes les formes. Est-ce là une raison pour dire que le radical pur a en effet précédé la distinction des noms et des verbes ? Non , certes. Le thème primitif qui se cache sous les formes dérivées , bien qu'il constitue seul la partie essentielle de ces formes, n'a jamais existé à l'état simple. Dire qu'il n'y avait à l'origine ni
noms ni verbes est aussi faux que de dire qu'il n'y avait à l'origine que des noms et que des verbes. L'idée s'est exprimée d'abord avec tout son cortège de déterminatifs et dans une parfaite unité.
L'histoire des différents systèmes de conjugaison donne lieu à des considérations analogues. Dans nos langues modernes, le sujet, le verbe, ainsi que plusieurs des relations de temps, de modes et de voix, sont exprimés par des mots isolés et indépendants. Dans les langues anciennes, au contraire, ces idées sont le plus souvent accumulées dans un mot unique et exprimées par une flexion. Le seul mot amabor renferme l'idée d'aimer, la notion de la première personne, celle du futur et celle du passif. L'allemand en disant : Ich werde geliebt werden représente ces quatre notions par quatre mots séparés. Fyw etpi Ivav serait sans doute beaucoup plus analytique que >û», et, à entendre les grammairiens, on serait parfois tenté de croire que telle était la forme primitive. Pourtant, il n'est pas douteux qu'on n'ait débuté par l'expression composée, et que l'esprit,
DU LANGAGE. loo
avant de disséquer la pensée et de l'exprimer partie par partie, n'ait d'abord cherché à le rendre dans son unité ^. L'agglutination dut être le procédé dominant du langage des premiers hommes, comme la synthèse ou plutôt le syncrétisme fut le caractère de leur pensée. De là cette influence réciproque des mots, grâce à laquelle la période est comme un tout dont les parties sont connexes. De là cette construction savante, disposant les parties de la phrase avec tant d'harmonie que l'intelligence de l'une d'elles suppose la vue collective de l'ensemble. De là, enfin, dans l'écriture ancienne, cette absence de ponctuation, cette réunion des mots qui semble ne faire de tout le discours qu'une seule proposition.
L'étudedes langues confirme ces résultats d'une manière décisive. La langue de l'enfant, en apparence plus simple, est en réalité plus compréhensive et plus resserrée que celle où s'explique terme à terme la pensée de l'âge mûr. Les linguis-
i Tout ceci a été fort bien entrevu, avant la création de la philologie comparée, par Adam Smith, dans ses Considérations sur l'origine et la formation des langues, à la suite de sa Théori4 des sentiments moratut»
156 DE L'ORIGGlxNb
tes ont été surpris de trouver chez les peuples qu'on peut regarder comme primitifs des langues synthétiques, riches, compliquées, si compliquées même que c'est le besoin d'un langage plus facile qui a porté les générations postérieures à analyser la langue des ancêtres*. Ainsi le groénlandais ne fait qu'un seul mot de tous les mots d'une phrase, et conjugue ce mot comme un verbe simple^. L'aztèque et la plupart des langues américaines poussent jusqu'à un point que l'on croirait à peine la composition et l'agglutination des mots ^ : chaque phrase de ces langues n'est qu'un
1 Cette grande loi n'a été exposée par personne avec plus de développements et de précision que par M. Fauriel. Voir son ouvrage posthume : Dante et les Origines de la langue et de la littérature italienne, t II, 1", 2« et 3° leçon. On peut consultet aussi un article du même auteur dans la Revue indépendante 25 juillet 1843 et la notice de M. Ozanam : M. Fauriel et son enseignement [Correspondant, 10 mai 1845).
•Cf. Balbi, Atlas ethnographique, tab. xxxvi.
'A. de Humboldt, Vues des Cordillères, texte, p. 59 et 316 , G. de Humboldt, Lettre à Abel Rémusat, p. 52; Du Ponceau, Mémoire sut le système grammatical de quelques nations indicnnei de l'Amérique duNord, Paris, 1838. Pour quelques restrictions, voir /'article de M. Aubin sur le» langues américaines, dan» l'Encyclopédie du XIX* siècle.
verhe dans lequel sont insérées toutes les autres parties du discours. Le lapon et les langues de la mer Pacifique donnent lieu, selon M. Abel Rémusat et M. G. de Humboldt, à la même remarque * . Le mongol décline un firman tout entier, et le sanscrit, surtout celui des commentateurs, remplace la syntaxe par des flexions, déclinant aussi en quelque sorte la pensée elle-même. Le basque enfin, que M. G. de Humboldt regarde comme une des langues restées les plus fidèles à l'esprit primitif, possède jusqu'à onze modes pour le verbe ^, et une prodigieuse variété de formes grammaticales et de flexions ^.
Il serait possible, en prenant l'une aprèsl'autre les langues de tous les pays où l'humanité a une histoire, d'y vérifier cette marche de la synthèse à l'analyse, qui est la marche même de l'esprit humain. Partout, une langue ancienne a fait place
* G. de Humboldt, Lettre à Abel Re'musat, p. 74.
•Indicatif, consuétudinaire, potentiel, volontaire, forcé, nécessaire, impératif, subjonctif, optatif, pénitudinaire , infinitif.
3 Voir l'Essai sur le basque de G. de Humboldt, à la suit*» 4u Mithridale d'Adelung et V^ter,
à un idiome vulgaire, qui ne constitue pas à vrai dire une langue différente, mais plutôt un âge différent de la langue qui l'a précédé. Celle-ci, plus savante, chargée de flexions pour exprimer les rapports des mots, plus riche même dans son ordre d'idées, bien que cet ordre fût comparativement restreint, semble une image de la spontanéité primitive, où l'esprit confondait les éléments dans une obscure unité, et perdait dans le tout la vue analytique des parties. Le dialecte moderne, au contraire, plus clair, plus explicite, séparant ce que les anciens assemblaient, brisant .es mécanismes de l'ancienne langue pour donner à chaque idée et à chaque relation son expression isolée, correspond à un progrès d'analyse et à un besoin de plus en plus impérieux de prompte compréhension.
Si nous parcourons, par exemple, les diverses branches delà famille indo-européenne, au-dessous des idiomes de l'Inde , nous trouverons le sanscrit avec son admirable richesse de formes grammaticales, ses huit cas, ses six modes, ses désinences nombreuses qui énoncent avec l'idée
principale une foule de notions accessoires. Mais bientôt ce riche édifice se décompose. Dès l'époque d'Alexandre, nous trouvons des dialectes vulgaires issus de la langue antique employés dans les édits du gouvernement; les premiers écrits bouddhistes eux-mêmes paraissent avoir été fortement empreints d'une physionomie populaire *. Le pâli, qui représente ce premier âge d'altération, est empreint d'un remarquable esprit d'analyse, fi Les lois qui ont présidé à la formation du pâli, dit M. Eugène Burnouf, sont celles dont on retrouve l'application dans d'autres idiomes; ces lois sont générales, parce qu'elles sont nécessaires.. . Les inflexions organiques de la langue mère subsistent en partie, mais dans un état évident d'altération. Plus généralement elles disparaissent, et sont remplacées, les cas par des particules, les temps par des verbes auxiliaires. Ces procédés varient d'une langue à l'autre, mais le principe est toujours le même; c'est toujours
1 Burnouf, Introd. à Vhist. du Buddh. indien, I, p. 105, et Le liotux delà bonne loi, append. x. — ha.ssen, Indische Al terthumskunde. II, p 293, 480 o( suiv. — Weber, Akademtsche Vorlesun' yen ti&er indische Literoturoeschichte, p. 167 et suiv.
l'analyse , soit qu'une langue synthétique se trouve tout à coup parlée par des barbares, qui, n'en comprenant pas la structure, en suppriment et en remplacent les inflexions; soit qu'abandonnée à son propre cours, et à force d'être cultivée, elle tende à décomposer et à subdiviser les signes représentatifs des idées et des rapports, comme elle décompose et subdivise sans cesse les idées et les rapports eux-mêmes. Le pâli paraît avoir subi ce genre d'altération : c'est du sanscrit, non pas tel que le parlerait une population étrangère pour laquelle il serait nouveau, mais du sanscrit pur, s' altérant et se modifiant lui-même à mesure qu'il devient plus populaire ^ . » Le prâkrit, qui représente le second âge d'altération de la langue ancienne ^, est soumis aux mêmes analogies : il est
* V. Essai sur le paU de MM. Burnouf et Lassen, p. 140-141. Je dois dire cependant que, selon d'habiles connaisseurs, le pâli serait un idiome primitif parallèle au sanscrit et non dé rivé du sanscrit. On trouve, en effet, dans le pâli des formes propres de déclinaison et de conjugaison qui ne s'expliquent pas "uffisamment par l'altération de la langue classique. Il en serait de même de plusieurs autres dialectes de l'Inde.
*I6îcl., p. 158-159, 189. — La,ssen, Institutiones linpiix pracriticf, p. 39, 59et suiv.
moins riolie, moins savant, plus simple et plus plat. Le kawi, enfin, autre corruption du sanscrit, formée sur une terre étrangère, participe aux mêmes caractères. C'est du sanscrit privé de ses inflexions, et employant à leur place les prépositions et les verbes auxiliaires des dialectes de Java * . — Mais ces trois langues elles-mêmes, formées par dérivation du sanscrit, éprouvent bientôt le même sort que leur mère. Elles deviennent à leur tour langues mortes, savantes et sacrées : le pâli, dans l'île de Ceylan et l'Indo- Chine ; le prâkrit, chez les Djainas ; le kawi, dans les îles de Java, Bali et Madoura ; et à leur place s'élèvent des dialectes plus populaires encore : l'hindoui, le bengali, le mahratte et les autres idiomes vulgaires de l'Hindoustan.
Dans la région iranienne, le zend, le pehlvi, le pazend ou parsi sont remplacés par le persan moderne. Or le zend, avec ses mots longs et compliqués, son manque de prépositions et sa manière
» Cf. Crawfurd, Asiatic Researches, de la Société de Calcutta, •vol XIII. p. 161 ; W. Schlegel, Indische Bibliothek, t. I, p 407 et suiv., et surtout W. de Humbcldt : Ueber dieKawi-Sprarhe aul der InselJava (Berlin, 1836-39).
d'y suppléer au moyen de cas, représente une langue éminemment synthétique. Le persan moderne, au contraire, est une des langues les plus pauvres en flexions qui existent : on peut dire sans exagération que toute la grammaire persane tiendrait en une dizaine de pages. Dans la région du Caucase, l'arménien et le géorgien modernes succèdent de même à l'arménien et au géorgien antiques. En Europe, l'ancien slavon, le gothique, l'ancien nordique, l'ancien haut-allemand, se retrouvent au-dessous des idiomes slaves et germaniques actuels. Enfin, c'est de l'analyse du grec et du latin, soumis à un long travail de décomposition durant les siècles barbares, que sortent le grec moderne et les langues néo-latines. Que sont, en effet, l'italien, l'espagnol, le français, le valaque ? Du latin mutilé, privé de ses riches flexions, réduit à des tronçons de motsécourtés, suppléant par des entassements de monosyllabes à la savante organisation de l'idiome ancien. Qu'est-ce que le grer- moderne? Du grec ancien décomposé, simplifié, appesanti. Ces idiomes dérivés sont absolument jiux langues dont ils tirent leur origine
ce que le pâli, le prâkrit, le bengali et les autres dialectes modernes de l'Hindoustan sont au sanscrit *. La similitude avec laquelle s'est opérée la décomposition d'idiomes aussi divers et séparés par d'aussi longs intervalles est certainement un des faits les plus extraordinaires de la linguistique. Que l'homme du peuple, en Italie, en France, en Espagne, en Grèce, sur les bords du Danube et du Gange, se soit trouvé amené à traiter exactement de la même manière la langue ancienne pour l'accommoder à ses besoins; que deux langues aussi distantes dans le temps et l'espace que le pâli et l'italien, par exemple, se trouvent occuper vis-à-vis de leurs langues- mères des situations absolument identiques *; c'est là, sans doutfe, la meilleure preuve de ce qu'il y a de nécessaire dans la marche des langues, et de la tendance irrésistible qui porte les idiomes à se dépouiller d'un appareil trop savant pour revêtir une forme plus simple , plus commode , plus populaire.
1 V. Fauriel, Dante et les Origines de la langue et de la littér, ital., t. II, 3' leçon.
* Burnoofet Lassen, Essai surhpaU.p. 141, 187, etç.
Bien que les langues sémitiques présentent une marche beaucoup moins décidée vers l'analyse que les langues indo-européennes ^, on y trouve également de nombreuses traces du penchant qui porte le peuple à substituer des tours plus développés aux tours plus complexes du vieil idiome. L'hébreu, leur type le plus ancien, montre une tendance marquée à accumuler l'expression des rapports autour de la racine essentielle : l'agglutination y est un procédé constant; non-seulement le sujet, mais encore le régime pronominal, les conjonctions, l'article n'y forment qu'un seul mot avec l'idée principale. « Les Hébreux, semblables aux enfants , dit Herder , veulent tout dire à la fois. Il leur suffit presque d'un seul mot où il nous en faut cinq ou six. Chez nous, des monosyllabes inaccentués précèdent ou suivent en boitant l'idée principale ; chez les Hébreux, ils s'y joignent comme inchoatif ou comme son final, et l'idée principale reste dans le centre, formant avec ses dépendances un seul tout qui se pro-
1 J'»i essayé d'indiquer les causes de cette différence dans mon Histoire généraU des langues sémitiques, 1. V, c. I, § 2 et 3.
duitdans une parfaite harmonie^.» Yers le temps de la captivité, on remarque dans l'hébreu une certaine propension à remplacer par des périphrases les mécanismes grammaticaux de l'ancienne langue, et cette tendance est encore bien plus forte dans l'hébreu moderne ou rabbinique. L'hébreu, d'ailleurs, disparaît à une époque reculée, pour laisser dominer seuls le chaldéen, le samaritain, le syriaque, dialectes plus analytiques, plus longs et quelquefois plus clairs. Ces dialectes vont à leur tour s'absorber dans l'arabe, qui pousse l'analyse des relations grammaticales beaucoup plus loin que les anciennes langues sémitiques. Mais l'arabe est aussi trop savant pour l'usage vulgaire d'un peuple illettré. Les grossiers soldats des premiers khalifes ne peuvent en observer les flexions délicates et variées ; le solécisme se multiplie et devient le droit commun, au grand scandale des grammairiens : on y obvie en abandonnant les flexions finales et en les remplaçant par le mécanisme plus commode de la juxtaposi-
* Esprit lie la- poésie des Hébreux, l" Dial.
tion ^es mots. De là, à côté de l'arabe littéral, qui devient le partage exclusif des écoles, l'arabe vulgaire d'un système beaucoup plus simple, moins riche en formes grammaticales, moins élégant, mais parvenu sous quelques rapports à un degré plus avancé de détermination.
Les langues de l'Asie centrale et orientale présenteraient plusieurs phénomènes analogues, dans la superposition du chinois ancien et du chinois moderne, du tibétain ancien et du tibétain moderne. Mais les faits que nous venons de citer suffisent pour prouver que, dans l'histoire des langues, la synthèse est primitive, et que l'analyse, loin d'être la forme naturelle de l'esprit humain, n'est que le lent résultat de son développement.
Ce n'est donc que par une hypothèse purement artificielle qu'on suppose à l'origine de toutes les langues un état monosyllabique et sans flexions. Sans doute, les radicaux essentiels des langues primitives ne furent en général composés que d'une seule syllabe, puisqu'iln'y a guère de motif, comme l'a très-bien dit G. de ïïumboldt, pour
DU LANGAGE. i67
désigner, tant que les mots simples suffisent aux besoins, un seul objet par plus d'une syllabe, et que d'ailleurs, en cbercliant à reproduire l'impression du dehors, impression rapide et instantanée, l'homme ne dut en saisir que la partie la plus saillante, laquelle est essentiellement monosyllabique^. Mais, en accordant que l'expression nue de chaque idée fût telle (ce qui peut-être demanderait encore bien des restrictions) 2, au moins faut-il maintenir que, dans le discours, le mot se produisait complet et avec toute son unité : bien plus, les idées, en se groupant, contractaient entre elles un lien si étroit que la proposition jaillissait comme un tout, et ressemblait a ce qu'est le mot dans notre état analytique. En effet, plus on remonte dans l'histoire des langues, plus
' G. de Humboldt, Ueber die Kaici-Sprache, Einleitung, p. cccLXXxix et suiv. Comp. Adelung, Mithridate, t. I.disc.prélim., p. X et suiv.
* M. Abel Rémusat a montré avec quelles réserves il faut attribuer le monosyllabisme au chinois, qui est pourtant la langue monosyllabique par excellence {Fundgruben des Orients, III, p. 279). V. aussi Bazin, Me'm. sur les principes généraux du chinois vulgaire, dans le Journal Asia''que, juin et août 1843.
on trouve une tendance prononcée vers l'agglutination, c'est-à-dire le penchant à souder en un tout compacte ce que plus tard on s'est contenté de juxtaposer. Les langues qui furent tout d'abord monosyllabiques sont toujours restées telles. Le chinois, qui a réussi à accomplir de véritables progrès en détermination , l'a fait sans perdre son caractère essentiel * . Le tibétain et le barman, qui, sous l'influence d'autres langues, ont fait de bien plus grands efforts vers la grammaire, ont toujours gardé l'empreinte ineffaçable de leur forme primitive. On peut donc affirmer que, si les autres langues avaient traversé un pareil état, elles n'auraient jamais mieux réussi à le dépouiller.
* Y. Bazin, Grammaire mandarine, p. xvii ut buif.
L'exubérance des formes, rindétermination.. l'extrême variété, la liberté sans contrôle, caractères qui, si on sait les entendre, sont étroitement liés entre eux, durent ainsi constituer un des traits distinctifs de la langue des premiers hommes. Le peuple, d'une part, aspirant sans cesse à plus de clarté, simplifie instinctivement la langue qu'il parle, bans avoir aucun souci de
Télégance ni même de la correction. L'anglais, le persan montrent à quel degré de dessèchement et de pauvreté grammaticale peuvent ainsi arriver les plus beaux idiomes. Le travail littéraire, d'un autre côté, loin d'ajouter à la richesse des langues, ne fait en un sens que les appauvrir en les régularisant. Les idiomes anciens sont toujours plus riches en formes que ceux qui ont subi la révision des grammairiens. Le rôle de ceux-ci consiste à faire un choix dans la richesse excessive des langues populaires et à éliminer ce qui faisait double emploi. La langue grecque et la langue latine, par exemple, présentent une foule de mots qui ne possèdent point toutes les formes ordinaires , et qui suppléent à leurs lacunes en empruntant à d'autres mots les formes qui leur manquent; tels sont oépoi, oïca ou ct0&), èv-e'yzw; fera, tuli, etc. Personne ne croira sans doute que fero, tuli, soient les temps d'un môme verbe. Ce sont deux verbes incomplets dans l'état actuel de la langue, qui, après avoir vraisemblablement existé comme indépendants, n'ont pu échapper à l'élimination des superlluités qu'en
soutenant, leurs débris l'un par l'autre, et formant ainsi un seul verbe factice , suffisant aux besoins de la langue réglée et définie. En effet, la racine bhri^ ber possède dans toutes les autres langues indo-européennes les formes qui manquent en grec et en latin à fero : la racine tul se retrouve complète sous la forme tollere, tIyjvoci ^. Quand on voit yw/i faire au génitif yuvaixo'ç, peut- on croire à la légitimité d'une pareille dérivation? N'est-il pas plus vraisemblable que, dans les formes surabondantes de la langue originelle, ici l'on disait yw/i, là yuvat^^, et que quelques membres de ces deux formes sont seuls arrivés à la consécration grammaticale?
Cette grande loi ressort surtout avec évidence de l'examen des conjugaisons dans les idiomes divers. Les langues les plus parfaites, quand elles n'ont point subi de refonte grammaticale, le
* Le supin latum se rapporte à la même racine, comme abrégé de tlalum. Cf. Pott, Etumol. Forsch. I, 265. Sur oWui et ^vîy/w, V. Pott, I, 122, 156 ; Benfey, Grieclâsches Wurzdlexikon, I, 356; IL 21-22.
' La forme -/uvscj/ parait venir de yvjri et de u (sfxw, ïxeïoç), imago feminx, comme y..'')f,o>-Oi de à-jopôi et de &■/', faciès hominis. Comp-l'allem. Weibsbtld.Y. Pott, II, 45, 440; Lenfey, II, 118.
grec , l'hébreu , par exemple , diffèrent considérablement-, pour la manière de traiter le verbe, des langues réformées , comme le latin. En hébreu, les verbes dont la racine est le plus évidemment monosyllabique peuvent souvent se conjuguer de deux ou trois manières différentes, et ceux qui participent à une même racine bilitère, bien que différents pour la forme et la signification, se confondent souvent entre eux ^. Le même fait se retrouve dans la langue grecque, surtout chez Homère et les poètes anciens. Elfii, je vais, tire ses temps de éw, etw, i'o), ce qui ne veut pas dire que ces verbes aient réellement existé, mais que le radical primitif est successivement traité selon ces types divers. Oç>Àw , ôcpst'Xw, 6(^éH(o, ne sont que des variantes de la racine primitive 6fh Bat'vco, (3aw, (iyjfit -, — Ke'w, /.ei'w, Y.eï[xai , y.éopuxt (/.sovrai) ', — xvxct) , y.vr,0(d , y.vLlloi, peuvent être considérés de môme. Il semble au premier coup d'œil que 6(f/.(ù, par exemple, doive être regardé comme la forme primitive, d'où , par suite , se seraient formés ôç-st'Xw,
* Cf. Gesenius, LehrQehàudji der hebr. Sprache. § 11-2 et 113.
oa)e7>w, ef'jc. ; mais il se peut ai^ contraû*e que ce soient ces dernières formes qui, avec bien d'autres encore, aient existé à l'origine coi/irae variétés capricieuses d'un langage tout d'instinct. Il faut tirer la même conséquence des confusions que les plus anciens poètes grecs admettent, comme les Hébreux, entre des verbes très-divers pour le sens, mais analogues pour la forme. Aé/uim, signifiant bâtir, est très-différent de âoc^doi, dxpaÇw, âociJLvniii, etc.; mais l'identité du radical tJfjr. suffit pour établir entre eux une communauté de temps : (îe^w se rencontre au parfait et à l'aoriste passif avec $(X(j.âo) {pià^riY.ajdià^-nif-oi.i^i$^-fiB'nv)^ et réciproquement ^af/aÇco tire son aoriste second passif [i^â[t:r]v] de la forme ^eaw. Le radical Ja» a produit tJai'co, (îai'o/Jtai , âaîvv[j.i, <^t^aa-zw, verbes qui, avec des significations très-différentes, offrent des confusions analogues. Il en est de même de xpaw» tendre un oracle, y^^dcoixai, se servir, XPÏ'^"' désirer, y^^riy il faut, xpoûv(ùj k)ucher. Ce sont là, au point de vue de nos langues artificiellement fixées, autant d'irrégularités, ou, si l'on veut, de barbarismes reçus, dénotant une
langue où récrlvain n'a, comme le peuple, d'autre règle que l'analogie générale. Le latin, au contraire, offre très-peu de ces confusion^:. En latin, tout ce qui n'est pas grammaticalement régulier est décidément barbarisme , parce que cette langue, telle qu'elle nous est parvenue dans les livres, a subi un travail de perfectionnement réfléchi.
La forme ordinaire que l'on donne aux grammaires des langues anciennes in'lait parfois en erreur sur le caractère d'indétermination que nous essayons d'expliquer en ce moment. Pour ne parler que de l'hébreu, à la vue d'ouvi-ages aussi imposants par leur masse, la richesse de leurs détails, et leur savante ordonnance que les Grammaires raisonnées d'Ewald ou de Gesenius, on pourrait croire qu'il s'agit d'une langue assujettie dans ses moindres détails à des règles inflexibles. Rien pourtant ne serait moins exact. Le plus lettré des anciens Hébreux, un Isaïe,par exemple, n'eût guère conçu la possibilité d'un si long discours sur la langue qu'il parlait. Généralement, les grammaires les plus prolixes sont
ceïïes des langues qui en ont eu le moins ; car alors les anomalies étouffent les règles. Dans l'état de liberté primitive, chacun parlait à sa façon, imitant les autres sans renoncer à son droit d'initiative et sans songer à observer un ensemble de lois imposées. Le grammairien vient ensuite; cbercliant à tout prix des formules qui renferment tous les cas possibles, et au désespoir de voir ses principes généraux sans cesse déjoués par les caprices du langage, il se sauve en multipliant les exceptions, qui elles-mêmes sont à ses yeux des espèces de règles. Les langues anciennes se permettent une foule de constructions en apparence peu logiques, des phrases inachevées, suspendues, sans suite, que les grammairiens croient expliquer par des anacoluthes, des ellipses de prépositions, etc. Il est également superficiel, et de chercher des règles rigoureuses dans des anomalies où il n'y avait que choix instinctif, et d'envisager ces anomalies comme des fautes, puisque personne n'avait l'idée d'y voir des transgressions de lois qui n'existaient pas, et que d'ailleurs, malgré ces tours irréguliers, on réussissait par-
nô DE l'origine
faiteraent à se faire entendre. La vérité est ave l'écrivain ancien, en employant de telles manières de parler, ne songeait ni à observer ni à Violer un règlement, et que le lecteur ou l'auditeur contemporain n'avait non plus , en présence de pareils tours, aucune arrière-pensée.
Jamais donc le langage ne fut plus individuel qu'à l'origine de l'homme, jamais moins arrêté, jamais plus subdivisé en ce qu'on peut appeler dialectes. Trop souvent on se figure que les variétés dialectiques se sont formées, à une époque relativement moderne, par divergence d'un type unique et primitif. Il semble, au premier coup d'œil, que rien n'est plus naturel que de placer ainsil'unité en tête des diversités ; mais des doutes graves s'élèvent, quand on voit les langues se morceler avec l'état sauvage ou barbare, de village à village, je dirais presque de famille à famille. Le Caucase^ par exemple, offre sur un petit espace une quantité de langues entièrement distinctes *. L'Abyssinie présente un phénomène
• Pott, Die Urgleichheit men'ichlicher Rassen, p. 23% 39
analogue*. Le nombre et la variété des dialectes de l'Amérique frappèreut d'étonnement M. de Humboldt 2. Mais ces diversités ne sont rien en comparaison de celles qui séparent les langues de rOcéanie. C'est là que l'état sauvage a poussé jusqu'aux dernières limites ses effets de désunion et de morcellement. Chez les races, enfin, qui sont placées au plus bas degré de l'échelle humaine, le langage n'a rien de fixe, et n'est plus guère qu'un procédé sans tradition, dont on a peine au bout de quelques années à reconnaître l'identité 3.
Un fait qui se remarque dans presque toutes les familles de langues établit d'une manière frappante la diversité originelle des idiomes, et montre les barrières qui de bonne heure séparèrent les branches d'une même famille. Nous trouvons que, dans les langues les plus anciennes, les mots qui servent à désigner les peuples étrangers se tirent de deux sources : ou de verbes qui
' Jobi Ludolfi Historia ^thiopica, 1. I, c. xv, n" 40 et suîv, * A. de Humboldt, Vues des Cordillères, introd., p. vm-ix. s V. les faits recueillis par M. Garnier, Traité des faculté» i* J'ums, II, p. -190.
i78 DE L'ORIGINE
signifient bégayer, balbutier, ou de mots qui signifient muet. Le peuple est toujours porté à ne voir qu'un jargon inarticulé dans les langues qu'il ne comprend pas : de même, pour l'homme primitit, le signe caractéristique de l'étranger était de parler uue langue inintelligible et qui ressemblait à un bégayement informe. Tel est le sens qui s'attache au radical varvara (sanscr.), |3apoaoo;, radical formé par onomatopée et probablement identique à balbus^. Tel est plus certainement encore la signification du mot sanscrit mletchlia [indistincte loquens), par lequel les anciens Hindous désignaient les peuples qui ne parlaient pas le sanscrit : or, ce mot paraît identique au mot Walh, Welsch, dont les Germains, depuis une époque reculée, se servent pour désigner les peuples étrangers, en particulier les Celtes et les Romains^; le mot Deutsch signifiant celui qui parle clairement, par opposition au Welsch, qui parle
J Kuhn, dans la. Zeitschrift fdrvergleichende Sprachforschung> ï, 381-384.
2 Léo, dans le même recueil, ir, 252 et suiv. M. Stenzler et M. Kuhn étaient arrivés de leur côté au mêm^ .-ésultai [ibia.
confusément ' . Les langues celtiques et slaves présentent des exemples analogues, entre autres le nom des A^alaques (F/a/i), qu'on rapproche ou du mot Walli précité, ou du mot vlatch^ bègue, identique pour la racine à mletchh ^. Les langues sémitiques, enfin, ont suivi la même analogie : Hébr, laëg, loëz (balbutiant) pour désigner un peuple barbare^; arab. adjem (parlant confusément ou muet) pour désigner un peuple étranger, en particulier les Persans *; Timtim, qui signifie proprement un homme au langage barbare et inintelligiljle, a servi pour désigner les Himyarites et les Abyssins^ ; j'ai proposé de rapprocher de ce mot le nom de la peuplade sauvage des Zomzommim [Deut., 2, 20). — Les appellations tirées des mots qui signifient muet ne sont pas moins nombreuses. Je ne rapporterai point ici tous les exemples que M. Pott en a recueillis^.
* Pott, ibid. p. 114 ; Léo, ihid. p. 255 et suiv.
* Id., tbid. p. 114, Léo, ibid. p. 255. ' Gesenius, Lex man., p. £33-34.
* Freytag, Lex arab. lut. s. h. v.
* V. mon Htst. génér. des lang. sémit. p. 33 at 291.
* Indogermanischer Sprachstamtn (dans l'Encycl. d'Erscti et
Je rappellerai seulement «y^w^o-oç, synonyme de |3sfpêaûo; chez les Grecs, et le mot Niemiec, par lequel les peuples slaves (et après eux les Byzantins *, les Turcs, les Hongrois) désignent les Germains, tandis que le nom même des Slaves paraît signifier les parlants. Le même sens a été attribué au nom des Basques [Eusken] ^. Que conclure de ces faits, qui tous nous reportent à l'état le plus ancien du langage? Qu'à l'origine, la fraternité linguistique était entendue dans un sens fort étroit, et que le langage était divisé en trèspetites familles, qui n'avaient pas la conscience de leur parenté. Il est remarquable, en effet, que les peuples ainsi désignés par les autres du nom de bègues ou de muets étaient très-proches
Gruber), p. 44 ; Die Zigeuner, II, 339 ; dans la Zeitschrift pri''Cilée, IL 113-114, et D-ie Ungleichheit menschlicher Rassen, p. 70, note. Dans un des idiomes du Guatemala, le mot qui signifie muet désigne également les barbares (communication orale faite à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres par M. Brasseur de Bourbourg).
1 îié/xnÇoi, Nï//trÇi«. Michel Attaliote, p. 125, 147, 221 ^édit. Brunetde Presle).
* VV. de Humboldt, Priifung dei' Untersuchungenuber die Urhnoohner Ilispaniens, p. 63 et suiv. {Gesammelte Werke. t. II.)
parents de ces derniers : ainsi les Celtes des Germains, les Germains des Slaves, les Eimyarites des Arabes, etc.
Ces faits nous semblent suffisants pour prouver l'impossibilité d'une langue homogène, parlée sur une surface considérable dans une société peu avancée. La civilisation seule peut étendre les langues par grandes masses. Il n'a été donné qu'aux sociétés modernes de faire régner un idiome sans dialecte sur tout un pays, et encore les langues arrivées ainsi à l'universalité sontelles presque toujours des langues purement littéraires, comme la lingua toscana, commune à tous les bommes instruits de l'Italie. Si la langue grecque, parlée par un peuple si heureusement doué de la nature, a compté presque autant de dialectes que la Grèce comptait de peuplades différentes, peut-on croire que les premiers hommes, qui se possédaient à peine eux-mêmes, et dont la raison était encore comme un songe, aient atteint le résultat que les siècles les plus réfléchis ont eu peine à réaliser? Loin de placer l'unité à l'origine des choses, il faut donc l'envisager comme
le résultat lent et tardif d'une civilisation avancée. Au commencement, il y avait autant de àid" lectes que de familles, je dirais presque d'individus. Chaque groupe d'hommes formait son langage sur un fond imposé, il est vrai, par une tradition antérieure, mais en suivant son instinct et en subissant les influences que le genre de vie, les aliments, le climat exerçaient sur les organes de la parole et sur les opérations de l'intelligence. On parlait par besoin social et par besoin psychologique; pourvu qu'on formulât suffisamment sa pensée pour soi-même, et qu'on la fît entendre aux autres, on s'occupait peu de la conformité du langage que l'on parlait avec un type général et autorisé. La surabondance de flexions que nous avons remarquée dans les langues les plus anciennes n'a pas une autre origine. Une telle richesse, en effet, n'est qu'indétermination; ces langues sont riches, parce qu'elles sont sans entraves et sans limites. Chaque individu a eu le pouvoir de les traiter presque à sa fantaisie; miUe formes superflues se sont produites, et continuent d'être employées jusqu'à ce que le discer-
nernent grammatical vienne à s'exercer*. C'est un arbre d'une végétation puissante, auquel la culture n'a rien retranché , et qui étend capricieusement et au hasard ses rameaux luxuriants. L'œuvre de la réflexion, loin d'ajouter à cette surabondance, sera toute négative : elle ne fera que retrancher et fixer. L'élimination atteindra les formes inutiles; les superfétations seront bannies ; la langue sera déterminée, réglée, et, en un sens, appauvrie.
Ainsi les langues primitives paraissent avoir été illimitées , capricieuses, variées; et si l'on convient d'appliquer aux variétés qui se produisaient alors le nom de dialectes, au lieu de placer avant les dialectes une langue unique et compacte, il faudra dire au contraire que cette
1 Herder a dit, dans son Traité de l'origine des langues, que plus une langue est barhare, plus elle a de conjugaisons ; ce qui signifie que, dans la langue abandonnée à elle-même, chacun a eu le droit de faire sa conjugaison à sa guise, et que l'usage ne s'est pas constitué en arbitre pour consacrer telle forme ou éliminer telle autre. On trouvera de bonnes vue*" flur la coexistence de formes multiples au sein des langue», populaires, dans l'Essai sur le pnli de KfM..TÎurnouf etLassen, p. 173.
unité n'est résultée que de l'extinction successive aes variétés dialectiques. Est-ce à dire que toutes les individualités qui plus tard sont apparues dans chaque famille de langues eussent dès lors leur existence distincte? Non, sans doute : c'est à une époque bien postérieure que telles et telles propriétés grammaticales sont devenues, en se groupant, le trait caractéristique de tel et tel dialecte. Ces propriétés existaient d'abord dans un mélange qu'on a pu prendre pour l'unité, mais qui n'était que la confusion. L'esprit humain débute par le syncrétisme. Tout est dans ses premières créations, mais tout y est comme n'y étant pas, parce que tout y est sans existence séparée des parties. Ce n'est qu'au second degré du développement intellectuel que les individualités commencent à se dessiner avec netteté, et cela, il faut l'avouer, aux dépens de l'unité, dont l'état primitif offrait au moins quelque apparence. Alors c'est la multiplicité , la division qui domine, jusqu'à ce que la synthèse réHéchie vienne ressaisir les éléments isolés, qui, ayant vécu à part, ont désormais la conscience d'eux-
mêmes, et les assimile de nouveau dans une unité supérieure. En un mot , existence confuse et simultanée des variétés dialectiques, — existence isolée et indépendante des dialectes, — fusion de ces variétés dans une unité plus étendue : tels sont les trois degrés qui correspondent, dans la marche des langues, aux trois phases de tout développement soit individuel, soit collectif.
Des faits nombreux établissent, du reste, cette promiscuité primitive des dialectes dans chaque famille de langues. Les textes hébreux les plus anciens renferment des particularités qui deviennent plus tard la propriété exclusive des langues araméennes, et qui à une époque reculée paraissent avoir flotté entre les divers dialectes sémitiques^. Les poëmes homériques présentent simultanément employés des idiotismes qu'on donne pour de l'éolien, du dorien, de l'attique. Si la distinction des dialectes eût été parfaitement nette à l'époque de la composition de ces poëmes, un pareil mélange eût péché con-
* V. Hist. générale des langues sémitiques, p. 103-104. (2«éiJit.)
tre toutes les règles du bon sens. Il faut donc admettre pour ces siècles reculés un état d'indécision, où coexistaient les diverses particularités qui sont ensuite devenues la possession exclusive de chaque dialecte ^. C'est ainsi que des mots français, tombés en désuétude dans la langue cultivée, sont restés populaires dans quelques provinces, et que des mots d'usage commun dans l'ancien allemand ne sont plus employés de nos jours que dans les patois locaux.
' Voy. Matthiae, Grammaire raisonnée de ïa langue grecque, t. I (trad. franc.), p. 9 et suiv.; Am. Peyron, Onj/tne dei treiUuslri dialetti greci paragonata con quella del eloquio illustre ii'liano (ilém. de l'Acad. de Turin, 2« série, t. I)
Les caractères de la langue primitive étaient donc les mômes que ceux de la pensée primitive : une richesse sans bornes ou plutôt sans règle, une synthèse obscure et compréhensive , tous les élémeiils entassés et indistincts. A chaque époqua apparaît le merveilleux accord de la psychologie et de la linguistique ; nous sommes donc fondés ù considérer les langues comme les formes succès-
sives qu'a revêtues l'esprit humain aux différentes périodes de son existence , comme le produit des forces humaines agissant à tel moment donné et dans tel milieu. L'harmonie non moins parfaite des langues et des climats confirme cette manière de voir. Tandis que les langues du Midi abondent en formes variées, en voyelles sonores, en sons pleins et harmonieux, celles du Nord, comparativement plus pauvres et ne recherchant que le nécessaire, sont chargées de consonnes et d'articulations rudes. On est surpris de la différence que produisent à cet égard quelques degrés de latitude. Les trois principaux idiomes sémitiques, par exemple, l'araméen, l'hébreu et l'arabe, bien que distribués sur un espace peu considérable, sont dans un rapport exact, pour la richesse et la beauté, avec la situation climatériquedes peuples qui les ont parlés. L'araméen, usité dans le Nord, est dur, pauvre, sans harmonie, lourd dans ses constructions, sans aptitude pour la poésie. L'arabe, au contraire, placé à l'autre extrémité, se distingue par une admirable richesse. Nulle langue ne possède autant de synonymes pour cer-
taines classes d'idées, nulle ne présente un système grammatical aussi compliqué; de sorte qu'on serait tenté quelquefois de voir surabondance dans l'étendue presque indéfinie de son dictionnaire et dans le labyrinthe de ses formes grammaticales. L'hébreu enfin, placé entre ces deux extrêmes, tient également le milieu entre leurs qualités opposées. Il a le nécessaire, mais rien de superflu ; il est harmonieux et facile, mais sans atteindre à la merveilleuse flexibilité de l'arabe. Les voyelles y sont disposées harmoniquement et s'entremettent avec mesure pour éviter les articulations trop rudes, tandis que l'araméen, recherchant les formes monosyllabiques, ne fait rien pour éviter les collisions de consonnes, et que dans l'arabe, au contraire, les mots semblent, à la lettre, nager dans un fleuve de voyelles, qui les déborde de toutes parts, les suit, les précède, les unit, sans souffrir aucun de ces sons heurtés que tolèrent les langues d'ailleurs les plus harmonieuses. Si l'on s'étonne de rencontrer de si fortes variétés de caractère entre des idiomes au fond identiques, et parlés sous des climats dont
la différence est après tout si peu considérable, qu'on se rappelle les dialectes grecs, qui, sur un espace plus restreint encore, présentaient des différences non moins profondes : la dureté et la grossièreté du dorien à côté de la mollesse de l'ionien, si riche en voyelles et en diplithongues, voilà les contrastes qu*on trouvait à quelques lieues de distance chez un peuple éminemment doué du sentiment des diversités.
C'est en effet dans la diversité des races qu'il faut chercher les causes les plus efficaces de la diversité des idiomes. L'esprit de chaque peuple et sa langue sont dans la plus étroite connexité ; l'esprit fait la langue, et la langue à son tour sert de formule et de limite à l'esprit. La race religieuse et sensitive des peuples sémitiques ne se peint- elle pas trait pour trait dans ces langues toutes physiques, auxquelles l'abstraction est inconnue et la métaphysique impossible? La langue étant le module nécessaire des opérations intellectuelles d'un peuple*, des idiomes peignant
i M. le docteur Wiseman {Disc, sur le rapp., etc. l'' dise, •2« partie), a fait la remarque que la philosophie transcenden-
tous les objets par leurs qualités sensibles, presque dénués de syntaxe, sans construction savante, privés de ces conjonctions variées qui établissent entre les membres de la pensée des relations si délicates, devaient être éminemment propres aux énergiques déclamations des Voyants et à la peinture de fugitives impressions, mais devaient se refuser à toute spéculation purement philosophique. Imaginer un Aristote ou un Kant avec un pareil instrument n'est guère plus possible que de concevoir un poëme comme celui de Job écrit dans nos langues métaphysiques et réfléchies. Aussi chercherait- on vainement chez les peuples sémitiques quelque tentative indigène d'analyse rationnelle, tandis que leurs littératures abondent en expressions vraies de senti-
taie ne pouvait prendre naissance qu'en Allemagne, c'est-àdire chez un peupledont la langue, plus qu'aucune autre, permet ou suggère d'employer objectivement le pronom de la première personne. Pourtant l'expression le moi est familière aux écrivains 'iu xviie siècle (Pascal, Pensées, édit, Havet, p. iG, 70, 80; Fénelcn, Lettre II au duc d' Orléans. — Logtgue aePort- Royai, 3' part.,ch. xx, § 6). Locke ditdemême le sot. Essai», 1 il, cbap. XXVI, § 9.
ments moraux, d'aphorismes pratiques. C'est par excellence la race des religions, destinée ^ ?eur donner naissance et à les propager ; et en effet, les trois religions qui jusqu'ici ont joué le plus grand rôle dans l'histoire de la civilisation, religions marquées d'un caractère spécial de durée, de fécondité, de prosélytisme, et liées d'ailleurs entre elles par des rapports si étroits qu'elles semblent trois rameaux d'un même tronc, trois traductions inégalement belles et pures d'une même idée, sont nées toutes les trois parmi les peuples sémitiques. Organes d'une race monothéiste, appelée à simplifier l'esprit humain et à fonder dans le monde, parla triple prédication, juive, chrétienne et musulmane , une religion plus raisonnable, les langues sémitiques sont de même sans perspective, sans saillie et sans demi-jour. S'interdisant ces longs enroulements de phrase (circuitus, comprehensio, comme les appelle Cicéron), sous lesquels le gi'ec et le latir. assemblent avec tant d'art les détails multiples d'une seule pensée , les Sémites ne savent que faire Buccéder les propositions les unes aux autres,
en employant pour tout artifice la simple copule e/, qui fait le secret de leur période, et qui leur tient lieu de presque toutes les autres conjonctions. Les langues sémitiques ignorent à peu près Tart de subordonner les membres de phrase les uns aux autres. Planes et sans inversions, elles ne connaissent d'autre procédé que la juxtaposition des idées, à la manière de la peinture byzantine. Le style leur manque entièrement. Joindre les mots dans une proposition est leur dernier effort; elles ne font point subir la même opération aux propositions elles-mêmes. L'éloquence n*est pour les Sémites qu'une vive succession de tours pressants et d'images hardies : tout ce qui peut s'appeler nombre oratoire leur est resté inconnu.
Au contraire, de même que la recherche réfléchie, indépendante, sévère, courageuse, philosophique en un mot de la vérité, semble avoir été le partage de cette race indo-européenne, qui, du fond de l'Inde jusqu'aux extrémités de l'Occident et du Nord, depuis les siècles les plus reculés jusqu'aux temps modernes, a cherché à explique*
Dieu, l'homme et le monde par la science et a laissé derrière elle , comme échelonnés aux divers degrés de son histoire, des systèmes, toujours et partout soumis aux lois d'un développement rationnel ; de même , les langues de cette famille semblent créées pour l'abstraction et la métaphysique. Elles ont une souplesse merveilleuse pour exprimer les relations les plus intimes des choses par les flexions de leurs noms , par les temps et les modes si variés de leurs verbes, par leurs mots composés, par la délicatesse de leurs particules. Possédant seules l'admirable secret de la période, elles savent relier dans un tout les membres divers de la phrase; l'inversion leur permet de conserver l'ordre naturel des idées sans nuire à la détermination des rapports grammaticaux; tout devient pour elles abstraction et catégorie. Elles sont les langues de l'idéalisme. Elles ne pouvaient apparaître que chez une race philosophique, et une race philosophique ne pouvait se développer sans elles.
La Chine et l'Egypte , en apparence si éloi-
gnées, mais rapprochées par tant de traits communs, donneraient lieu àdesremarques analogues. L^ancienne langue de l'Egypte, aujourd'hui représentée par le copte, paraît avoir été une langue dans le genre du chinois^ monosyllabique, sans grammaire développée, suppléant aux flexions par des exposants groupés, mais non agglutinés, autour de la racine. Or, pour ne parler ici que de la Chine, dont la langue et la civilisation nous sont mieux connues, la langue chinoise,avec sastructure inorganique et incomplète, n'e st-elle pas l'image de la sécheresse d'esprit et de cœur qui caractérise la race chinoise? Suffisante pour les besoins de la vie, pour la technique des arts manuels, pour une littérature légère de petit aloi , pour une philosophie qui n'est que l'expression souvent fine, mais jamais élevée, du bon sens pratique*, la langue chinoise excluait toute philosophie, toute science, toutb religion,
La philosophie de Lao-Tseu semble contredire notre assertion. Mais cette philosophie est une réaction conîre l'espnt positif de la Chine, et ne semble pas exempte d'iaûuences étrangères.
dans le sens où nous entendons ces mo^ts. Dieu n'y a pas de nom *, et les choses métaphysiques ne s'y expriment que par des locutions détournées : encore ignorons-nous le sens précis que ces locutions présentent à l'esprit des Chinois. Nous ne connaissons point assez l'ancienne sagesse de r Egypte pour dire comment elle trouvait sa limite dans la langue même du pays. Remarquons cependant que l'analogie qui existe entre l'histoire sociale de l'Egypte et celle de la Chine ne saurait être fortuite : l'absence de liberté individuelle, d'esprit public, d'institutions politiques, la tendance vers une administration perfectionnée, si l'on veut, mais étouffante, le manque d'aptitude militaire, se retrouvent départ et d'autre. Ajoutons que les deux exemples d'écriture primitivement idéographique que nous a légués l'antiquité se rencontrent précisément dans les deux langues qui, par leur structure, appelaient pour ainsi dire ce genre de notation. Une langue habituée à donner à chaque idée et à
* V. JouruoJ Asiatique, août 1848, p. 1GÎ^-1C9.
chaque rapport son expression isolée, devait être amenée à choisir un système graphique analogue, peignant les choses et leurs rapports par un
signe indivis.
Que faut-il de plus pour conclure que, chez les diverses races et dans chaque pays, la langue fut le produit de l'originalité et du caractère individuel de l'homme? Chercher l'unité du langage ailleurs que dans l'esprit humain et dans les procédés qu'il employa , supposer , par exemple , que toutes les langues sont sorties par dérivation d'une seule, c'est dépasser les faits, et entrer sur
le terrain des conjectures. Rien de plus commode sans doute qu'une telle hypothèse pour expliquer les ressemblances de tous les produits de l'esprit humain. Rapporter à une même ori. gine les peuples entre lesquels on trouve quelque élément commun, et, comme on trouve de ces éléments dans toute l'humanité, en induire l'unité primitive, est l'idée qui se présente d'abord; car on s'adresse toujours aux causes extérieures avant de rechercher les causes psycholqgiques. L'unité matérielle de race frappe et séduit; l'unité de l'esprit humain concevant et sentant partout de la même manière, reste dans l'ombre. En un sens, l'unité de l'humanité est une proposition sacrée et scientifiquement incontestable; on peut dire qu'il n'y a qu'une langue, qu'une littérature, qu'un système de traditions symboliques, puisque ce sont les mêmes procédés qui ont présidé à la formation de toutes les langues, les mêmes sentiments qui partout ont fait vivre les littératures, les mêmes idées qui se sont traduites par des symboles divers. Mais faire de cette unité toute psycholog;ique le synonyme
d'une unité matérielle de race (qui peut être vraie, qui peut être fausse, n'importe), c'est rapetisser une grande vérité aux minces proportions d'un petit fait, sur lequel la scieTice ne pourra peut-être jamais rien dire de certain.
Là est la cause de l'énorme malentendu qui domine presque toujours les discussions relatives à l'unité de la race humaine. Cette unité est évidente aux yeux du psychologue et du moraliste, nous venons de le montrer; elle ne l'est pas moins aux yeux du naturaliste, puisque toutes les branches de l'espèce humaine peuvent avoir l'une avec l'autre des rapports sexuels indéfiniment féconds. Mais cette double unité signifiet-elle que l'espèce humaine est sortie d'un couple unique, ou, dans un sens plus large, qu'elle est apparue sur un point unique? Voilà ce qu'il est tout à tait téméraire d'affirmer. Un voile presque impénétrable couvre pour nous les origines de l'espèce humaine; les légitimes inductions de la science s'arrêtent bien vite sur ce terrain, et en tout cas nous disent peu de chose sur la circonstance particulière dont il s'agit en ce moment.
202 DE l'okicfnt;
L'imagination même se refuse à rien concevoir sur les mystères des premiers jours.
Au premier coup d'œil, la science des langues paraît apporter dans la balance un poids décisif. S'il est, en eflet, un résultat incontestable, c'est que le réseau des langues qui ont été ou sont encore parlées sur la surface du globe se divise en familles absolument irréductibles l'une à l'autre. En supposant même (ce que je n'admets nullement, et ce que la bonne philologie est de plus en plus en voie de rejeter) que la famille sémitique et la famille indo-européenne puissent un jour être fondues l'une dans l'autre ; en supposant (ce que je n'admets pas davantage) que les deux familles africaines représentées l'une par le copte, l'autre par le berber ou mieux par le touareg , puissent un jour être réunies aux langues précitées, on peut affirmer du moins qu'il sera à tout jamais impossible de ranger dans le même groupe le chinois et les langues de l'Asie orientale. On n'explique pas dans l'état actuel de la science comment le sanscrit aurait pu devenir l'hébreu, ou l'hébreu le sanscrit : mais suitout on n'expliquera jamais
comment le sanscrit ou l'hébreu auraient pu devenir le chinois, l'annamique ou le siamois. Il y a là un abîme qu'aucun effort scientifique ne saurait combler. Quelles que puissent être le? hypothèses futures de la science sur les questions d'origine, on peut poser comme un axiome désormais acquis cette proposition : le langage n'a point une origine unique; il s'est produit parallèlement sur plusieurs points à la fois. Ces points ont pu être fort rapprochés; les apparitions ont pu être presque simultanées ; mais certainement elles ont été distinctes, et le principe de l'ancienne école : « Toutes les langues sont des dialectes d'une seule » doit être abandonné à jamais.
Mais de cette vérité fondamentale, est-on en droit de conclure qu'il n'y a eu entre les peuples qui parlent des langues de familles diverses aucune parenté primitive? Voilà sur quoi le linguiste doit hésiter à se prononcer. La philologie ne doit pas s'imposer d'une manière absolue à l'ethnographie, et les divisions des langues n'impliquent pas nécessaii'ement des divisions de ra-
tes. On concevrait qu'une seule espèce humaine, sciiidée dès son origine en plusieurs branches, eût créé le langage sur plusieurs types différents. Ce principe, essentiel à maintenir , que l'humanité n'a jamais existé sans la parole, ne peut évidemment s'entendre que d'une façon générale et en ce sens que le langage n'a point été inventé après une longue période de mutisme. Il faut s'abstenir de tout ce qui porterait en de pareils problèmes un degré de précision dont ils ne sont pas susceptibles. TJn fait, d'ailleurs, fournit à l'hypothèse de l'origine unique de l'espèce humaine un argument d'une incontestable valeur. Ce fait, c'est que les divisions auxquelles on est conduit par la philologie comparée ne coïncident pas avec celles auxquelles conduit l'anthropologie proprement dite. La division des Sémites et des Indo- Européens, par exemple, a été créée par la philologie et non par la physiologie. Quoique les Juifs et les Arabes aient un type fort prononcé, qui empêche de les confondre avec les Européens, jamais les savants qui envisagent l'homme au point de vue de l'histoire naturelle n'auraient
songé à voir dans ce type un trait de race , si l'étude des langues, conûrmée par celle des littératures et des religions, n'avait fait reconnaître ici une distinction que l'étude du corps ne révélait pas. Or, dès qu'on admet que le Sémite et rindo-Européen parlent des langues d'origine différente, sans que pour cela ils se rapportent à des races physiologiquement diverses, n'est-on pas autorisé à conclure qu'une même race a pu se partager à l'origine en plusieurs familles, qui ont formé leur langage à part et sans avoir de rapports les unes avec les autres ; en d'autres termes, que des peuples peuvent être frères tout en parlant des idiomes absolument différents ?
Nous sortirions de notre plan en essayant de démontrer ici la thèse que nous avons supposée dans les pages qui précèdent, à savoir qu'il y a entre les diverses familles de langues des lignes de démarcation impossibles à effacer. Cela résulte de l'ensemble des études de philologie comparée, telles que notre siècle les a comprises. En effet, le critérium de la distinction des familles de langues est l'impossibilité de faire dériver l'une de
l'autre par des procédés scientifiques. Quelque divers que soient entre eux les groupes qui forment la famille indo-européenne, on explique parfaitement comment tous se rapportent à un type identique et ont pu sortir d'un idiome primitif. On ne réussira jamais à tirer de même le système des langues sémitiques du système des langues indo-européennes , ou réciproquement ^ . Comparées sous le rapport de la grammaire , ces deux familles nous apparaissent comme radicalement distinctes , de l'aveu même des philologues qui ont essayé de les fondre ensemble ; les faibles ressemblances grammaticales qui se remarquent entre elles s'expliquent suffisamment par l'identité de l'esprit humain, agissant de la môme manière sur plusieurs points à la fois. Comparées sous le rapport du dictionnaire, elles offrent au premier coup d'œil quelques rapprochements séduisants. Mais, outre qu'on a singulièrement exagéré le nombre de ces rapprochements, en se fondant sur les analogies les plus superficielles ou
* y. Eist. génér. des langues sémitiques, 1. Y, c. Il<
les plus insuffisantes , il en est très-peu qui no s'expliquent par des raisons intrinsèques, sans que l'on soit obligé de recourir à la communauté d'origine. En efîet, la plupart des racines communes appartiennent à la classe des racines formées par onomatopée; et lors même que la science se trouve dans l'impossibilité de rendre raison en particulier de chaque détail , il suffit qu'elle ait réussi à expliquer l'identité dans un certain nombre de cas, pour qu'on lui permette de tirer l'induction générale que, dans tous les cas non expliqués, il y a une cause secrète, bien qu'elle ne se laisse pas apercevoir aussi facilement. Le caprice n'ayant eu aucune part dans la formation des langues, ainsi que nous l'avons établi (§ 6), le choix de chaque mot a dû avoir sa raison suffisante. Est-il donc étrange que la même raison ait existé à la fois dans des lieux fort éloignés, et qu'elle ait produit le même signe pour la même idée dans des familles diffiîrentes?
Certes, je ne prétends pas nier que les langues sémitiques et les langues indo-européennes n'offrent dans leur système le plus général quelque
ressemblance, et n'accusent une même manière de prendre et de résoudre le problème du langage. Ces analogies deviennent surtout frappantes si on compare les deux familles précitées au chinois. En face de cette langue singulière, fondée sur de tout autres principes , ce qui était dissemblance devient presque fraternité. Quelque éloignées l'une de l'autre que soient la famille sémitique et la famille indo-européenne, ces deux familles ont du moins entre elles une grande et profonde analogie, l'existence d'une grammaire. Si l'on se rappelle que les Sémites et les Indo- Européens, envisagés par le côté physique, ne forment qu'une seule race; si l'on considère de plus que, dans l'histoire de l'esprit humain, ils ont joué un rôle connexe, et qu'ils sont entrés tour à tour dans l'œuvre de la civilisation générale, on est porté , tout en maintenant leur distinction , aies réunir, en un sens plus large et plus étendu, sous une même catégorie. Peut-être deux fractions d'une seule race, séparées dès leur naissance, ontelles produit parallèlement, sous l'empire de causes analogues , suivant des données psychologiques
presque semblables, et peut-être avec une certaine conscience réciproque de leur œuvre, ces deux systèmes de langues, dont l'air de famille nous frappe, malgré la radicale diversité qui empêche de les réunir dans un seul groupe naturel Le fait des naissances jumelles semble se retroi> ver quand il s'agit des races : une même émi& sion de vie peut se partager entre deux êtres animés d'un même souffle, et pourtant distincts dès le premier jour.
Un phénomène semblable se présente dans l'Asie orientale. Toutes les langues de cette région sont frappées d'un même caractère : monosyllabisme, absence de flexions grammaticales, importance du ton pour différencier les syllabes. Et pourtant, le chinois, le coréen, l'annamique, le sia* mois sont, au fond, des langues profondément différentes, non dans leur système, qui souffre peu de variété, mais dans le matériel de leurs sons. On dirait qu'une seule famille de l'espèce humaine, prédestinée par sa constitution intellectuelle à former son langage sur le même type, a créé séparément ces idiomes sur des points di-
^10 DE L'ORIGTNE
vers. Ajoutons que la race chinoise paraît se rattacher par ses caractères physiologiques à la race tartare, tandis que par sa langue elle n'a avec cette dernière presque rien de commun.
L'étude du copte, du berber, du touareg, du galla , du harari , et en général des langues de l'Afrique septentrionale et orientale, conduit à un ordre de conceptions analogues*. Le fond du vocabulaire de ces idiomes est radicalement différent des langues sémitiques, et pourtant il y a dans leur système des membres entiers qui semblent empruntés à l' édifice de ces dernières langues , par exemple, les pronoms, les noms de nombre, des particularités essentielles du mécanisme de la conjugaison. Il est difficile d'admettre que ces emprunts aient eu lieu à une époque historique et se soient faits avec une intention réfléchie. Les emprunts linguistiques que nous pouvons suivre dans l'histoire n'ont point atteint de telles proportions : le turc, une des langues qui se sont le plus altérées par contact, a conservé sa gram-
* Voir çn particulier R. Burton , First footstep*inEast Africa (London, 1856), append. ii.
maire parfaitement pure ; le persan a pris à l'arabe des pierres sèches, si j'ose le dire, et non le ciment qui les unit ; les Japonais et les Coréens n'ont introduit dans leur langue presque tout le matériel de la langue chinoise que parce que cette langue leur paraissait inséparable des sciences et des arts, qu'ils empruntaient à la Chine ^. Mais il n'est jamais arrivé qu'une nation ait emprunté à une autre des éléments sans lesquels son idiome eût été incomplet, ou plutôt n'eût pas existé. Comment concevoir qu'avant leurs relations avec les peuples sémitiques, les peuples de l'Egypte, de l'Atlas, de l'Ethiopie n'eussent pas de pronoms, pas de noms de nombre, pas de conjugaison régulière? Les faits susdits doivent donc être envisagés comme sortant de l'ordre des révolutions historiques, et appartenant à une époque où les langues conservaient
1 Le pehlvj ou huzwaresch présente un cas de mélange bien plus intime, opéré à une époque assez moderne. Mais tout porte à croire que cet idiome bizarre n'a jamais été parlé, et qu'il n'y faut voir qu'un style artificiel, créé sous l'inûuence de certaines prétentions ou de certaines nécessités lii;-"'-raires. V. Spiegel, Grammatik der Huzwareschspracht (Vienne, lî556),p. 165.
encore leur nature fusible et malléable. Il nous est difficile de préciser la nature du rapport qui dut exister à l'origine pour produire un pareil mélange. Disons seulement que la constitution molle et impressionnable de l'homme enfant permettait des combinaisons devenues impossibles, depuis que la nature humaine a contracté en vieillissant une sorte de roideur.
L'Océanie offre un nouvel exemple de cette propriété de se combiner d'une manière organique, que la plupart des langues ont perdue, mais que certaines familles ont pu conserver plus longtemps que d'autres, précisément parce qu'elles sont restées à l'état sporadique et sans constitution arrêtée. Les langues polynésiennes et les langues malaises offrent entre elles une très-grande inégalité de développement, et pourtant il est difficile de méconnaître leur parenté primitive. On dirait une famille humaine scindée dès une époque anté-historique en deux branches, dont l'une a rencontré des circonstances beaucoup moins favorables que l'autre et a totalement dégénéré. La vie n'est revenue aux idiomes en quelque sorte amaigris et dessé-
chés de la Polynésie que par une forte infusion des langues plus nobles de la Malaisie, qui, à des époques relativement modernes, ont exercé sur tout Tarchipel une influence décisive, et ont introduit dans les idiomes océaniens des distinctions de genre , des modalités , des tournures qui leur étaient auparavant inconnues^.
Par là s'explique le phénomène, en apparence contraire à tous les principes, des langues intermédiaires, qui semblent faire le passage d'une famille à l'autre, comme le copte et le berber sur les confins du scmitisme, le tibétain et le barman à la limite des idiomes monosyllabiques. Conclure de l'existence de ces langues intermédiaires que les familles n'ont pas de limites déterminées et qu'elles se fondent l'une dans l'autre par des nuances insensibles , ce serait méconnaître d'autres faits non moins certains. Une seule hypothèse est possible : c'est celle d'une fusibilité pri mitive du langage , où les langues, comme des
* Logan , Journal oftheindian Archipelago and E'JU^lern A$ia, (Pirianpl 18"0-18.')5, et, en particulier, di'cembre 1852, p.GGôet sujv. — A.Maury, Revue des Deux Mondes, avril 1807, p. yi2.
corps simples parfaitement distincts, ont pu contracter entre elles des soudures profondes, et se pénétrer l'une l'autre à un degré devenu presque inconcevable dans l'état actuel d«» l'esprit humain.
La question de l'indépendance originelle des différents groupes de langues n'est donc pas aussi simple qu'elle le paraît d'abord. Elle admet des degrés : des familles de langues apparues isolément ont pu avoir des contacts féconds, à une époque où elles étaient encore susceptibles de se réformer. On ne peut trop soigneusement distinguer, quand il s'agit des langues, l'état embryonnaire, durant lequel des accidents indifférents à l'âge adulte ont pu avoir une importance capitale, de l'état parfait, où elles sont fixées, pour ainsi dire, dans un moule définitif. L'état em- . bryonnaire des langues a pu durer fort peu de temps; mais il a existé, et à ce moment, où se formait l'individualité des races, la nature humaine, encore flexible, a dû recevoir pour l'éternité des traces profondes. On peut dire avec vérité que le sort de chaque être se détermine
dans le sein de sa mère , de même que , sur le sommet des montagnes, au point où se fait la séparation des eaux , un pli de terrain décide du cours des plus grands fleuves , et les prédestine à porter leurs eaux à telle ou telle mer.
En résumé, le langage s'est formé sur plu sieurs types différents , et le nombre des langues-mères peut avoir été assez considérable * . Mais on ne saurait rien conclure de là sur les origines matérielles de l'espèce humaine : car le langage nous représente non le premier moment d'existence matérielle de l'humanité , mais le premier moment social ; les
* LesHobreux, qui, parmi les peuples de l'antiquité furent en possession des idées les plus étendues sur rhistoire généraledu monde, eurent le vague sentiment de ce fait. Le mythe de la tour de Babel semble être en partie le résultat d'un effort pour concilier la diversité des langues avec l'unité primitive de l'espèce humaine, dogme essentiellement lié au monothéisme sémitique. M. Grimm a remarqué qu'on ne rencontre aucune idée de ce genre dans l'antiquité indoeuropéenne : il n'a trouvé à comparer au mythfi hébnu qu'une légende estonienne fort défigurée. Ueber den Ursprung der Sprache, p. 29. Cf. Pott, Die Ungleichheit memchlicher Ilassen (Lerago et Detmold, 1856), p. 83.
familles irréductibles du langage nous représentent non des races physiologiquement différentes, mais des groupements primitifs, qui ont pu ne pas se régler uniquement sur la physiologie. Les langues-mères créées isolément ont été d'ailleurs fort inégalement différentes. Tantôt elles ont été l'œuvre de races congénères, comme cela a eu lieu pour les langues indo-européennes et les langues sémitiques, et alors elles ont porté dans leur diversité un certain air général de ressemblance : tantôt elles ont été ^'œi^yre de races tout à fait séparées, comme cela a eu lieu pour le chinois et les autres familles, et alors la dissemblance a été absolue * . Telle est , en effet, la richesse des procédés de l'esprit humain qu'entre les deux langues qui différent le plus, le chinois et le sanscrit , il n'y a absolument de commun qu'une seule chose, le but à atteindre. Ce but, qui est
* Ces vues se trouvent en parfait accord avec celle qu'un linguiste éminent, M. Pott, a récemment émises : DieUngleichheitmenschUcher Rassen, p. 202 et suiv., 242etsuiv., 271 et suiv. J'ai apprécié ailleurs (p. 40 et suiv.) la tentative de MM. ilunsen et Millier pour établir la possibilité d'une origine commune de toutus les langues.
l'expression de la pensée, le chinois l'atteint aussi bien que les langues grammaticales, mais par des moyens complètement différents *.
* Voir les curieuses réflexions du chinois Hiouen-Thsang sur la nature de la langue sanscrite dans l'Histoire de la vie da Hiouen-Thsang, traduite par M. Stanislas Julien, p. 166 et sui».
Kl
■ Est-il possible de déterminer quelque's-uns des points sur lesquels le langage fit son apparition? On le peut sans trop d'in\'Taisemblance pour la race indo-européenne. Quelque hardie que puisse paraître au premier coup d'œil cette assertion, il faut, avant de la repousser comme chimérique, peser les faits sur lesquels on croit pouvoir l'appuyer*.
t V. surtout Lassen, mdische AUennumshinde, I, p. 511 et Buiv. : Obry, Du berceau de l'espèce humaine (Paris, 1858,
220 DE l'origtne
Parmi les branches diverses de la race indoeuropéenne, il en est deux dont les souvenirs fournissent, sur le sujet qui nous occupe, des inductions précises et aboutissant exactement au même résultat : ce sont les branches hindoue et iranienne. Si nous étudions le Rig-Véda, qui est le recueil le plus ancien des chants de la race indo-européenne, nous sommes forcés d'assigner pour séjour au peuple qui les composa, non les bords du Gange, mais une région bien plus septentrionale et occidentale. Les parties les plus antiques de ce recueil paraissent avoir été créées dans le Penjab ou même dans le Caboul ^. Les bords de la Sarasvati 2, qui sont la localité précise le plus anciennement désignée dans les hymnes du Rig, nous portent de même vers les frontières du Penjab. Que la race qui parle sanscrit ne soit pas indigène de l'Inde, qu'elle s'y soit répandue en procédant du nord au sud, comme une
* Weber, Akad. Vorlesungen ù6er indische Literaturgeachichle (Berlin, 1852) , p. 3.
* C'est la rivière nommée sur les cartes Caggar ou. Gngur, qui SI» perd dans les sables avant d'atteindre l'Indus.
race aristocratique et conquérante, distinguée par sa couleur blanche du teint coloré des anciens habitants, c'est un point sur lequel les démonstrations de M. Lassen ne peuvent laisser absolument aucun doute. Il faut donc rattacher Torigine du sanscrit et de la race qui le parlait à un point situé hors de l'Inde, d'oii aient pu rayonner également les autres branches de la famille indoeuropéenne.
Un fait capital, constaté pour la première fois par MM. Burnouf et Lassen ^, et qui depuis a reçu d'éclatantes confirmations, présente ici à la critique un véritable sillon de lumière; je veux parler de l'intime affinité qui a dû exister à une époque reculée entre la race iranienne, dont le séjour primitif était la Bactriane, la Sogdiane et les contrées voisines 2, et la race brahmanique. Une foule de mythes et d'expressions saoramen-
* Burnouf, Commentaire sur le Yaçna, t. I, p, 78, 424 , 527, etc.; Lassen, op. cit., p. 516 etsuiv.Cf. Spiegel, Avesta (irad.), p. 5 et suiv.
* Toute la géographie du Zend-Avesta se rapporte à ces régions.
telles se retrouvent des deux parts avec la plus frappante identité. En est-il de plus évident exemple que la coïncidence parfaite du mythe iranien de Jima (le Djemschid des Persans modernes), donné comme le fondateur de l'agriculture et le premier civilisateur, avec ce que les Brahmanes racontent de Yama * ? Les travaux de M. Haug sur la partie métrique du Yaçna, où il faut voir, selon lui , un reste des Védas de la Perse, établiront mieux encore, s'ils résistent à la critique, cette communauté d'origine, et nous feront toucher du doigt les causes qui amenèrent la rupture religieuse entre les deux familles, dont l'une devint le noyau de l'Inde brahmanique, et l'autre delà Perse iranienne. Le problème se trouve ainsi fort resserré : il faut trouver un point où la race iranienne et la race hindoue aient pu cohabiter. La Bactriane, ou une région plus septentrionale encore, satisfait seule à toutes ces exigences : en combinant les données de la géographie et de
* Lassen, l. c. et Westergaard , Beitrag zur altiranischen Mythologie , traduît par Spiegel , dans les Indische Studien de Weber, t. m, p. 402 etsuiv.
l'histoire, on est amené presque forcément à supposer que la race brahmanique est entrée dans l'Inde vers Attok, par les passes o(îcidentales de l'Hindou-Kousch, qui, plus tard, ont ouvert la vallée du Gange à Alexandre, à Mahmoud le Gaznévide, et en général à tous les conquérants et à tous les voyageurs venus du nordouest.
11 importe de remarquer que la force des raisonnements qui précèdent ne repose pas sur la valeur intrinsèque des traditions hindoues ou iraniennes relatives au berceau de l'espèce humaine. Ces traditions pourraient être considérées comme des fables conçues aprion et sans aucune réalité historique, que nos inductions conserveraient tout leur poids, puisqu'elles se fondent uniquement sur des faits géographiques et linguistiques scientifiquement établis. Si maintenant nous examinons les traditions en ellesmêmes, nous serons amenés à faire une grande différence entre celles de la race hindoue et celles de la race iranienne. Les traditions de la race hindoue sur les origines de l'humanité n'ont aucun
caractère précis. Sans doute, la race hindoue semble toujours tourner ses yeux vers le nord : là est pour elle le séjour des dieux; là est le mont Mérou, point de départ de toute la géographie brahmanique; là est VOuttara-kourou^ sorte d'Eden primitif. Mais M. Lassen hésite, non sans motif, à voir dans ces données mythiques la trace d'un souvenir réel : il pense que la vénération qui s'attache à la chaîne de l'Himalaya et d'autres causes indépendantes des événements de l'histoire ont pu porter les Brahmanes à rattacher au nord l'idée de tout ce qui est primitif et sacré ^. Plus récemment, cependant, M. le baron d'Eckstein a essayé de montrer par d'ingénieuses combinaisons que plusieurs traditions brahmaniques, et en particulier celles de VOuttarakourou et du mont Mérou lui-même, ont une valeur historique et nous reportent vers la Sérique des anciens 2. Quoi qu'il en soit, les souve-
> Op. dt. p. 511 et suiv.
* De quelques Légendes brahmaniques qui se rapportent au berpeau de l'espèce humaine (Paris , 1856), p. 40, 47, f>3, 153 et 9UIV.
nîrs iraniens ont ici im caractère de netteté qui ÎGur assigne un rang à part entre toutes les légendes primitives. Le berceau de la race arienne, VAirjanem Vaêgô^ est clairement localisé dans une région septentrionale, où Ahriman fait régner dix mois d'hiver; de là la race arienne, pour fuir le froid, descend vers Sughdha (la Sogdiane) et vers des contrées plus méridionales*. La montagne et le fleuve sacrés des Iraniens, le Berezat (Bordj des Persans modernes), centre du monde et source des eaux, et l'Arvand, qui en découle, nous transportent vers les sources de rOxus et de l'Iaxarte.Burnouf a démontré, d'une manière qui laisse à peine place au doute, que le Berezat est le Bolor ou Belourtag et que l'Arvand est l'Iaxarte^. Il est vrai que les noms de Berezat et d'Arvand ont servi plus tard à dési-
1 V. K. Ritter, Erdl<unde, VIII. Asien^Yl, l"part. p.29- 31, 50-G9;Haug, Der erste Kapiteldes Vendiddd, dans Bunsen, jEgyptens Stdle inder WeJtgeschtchte,deTn.\o\., p. 104-137; Kiepert, dans les Monatsberichte der kœn. vreuss. Akad. der Wiss. su Berlin, déc. 1856, p. 621-647; Spiegel, Avesta (trad.), 1. 1, p. 4 et suiv ., 59 et suiv,
» Commentaire sur le Y açna,I, p. 239 et suiv., cxi, et suiv., CLXxxi et suiv.
signer des montagnes et des fleuves fort éloignés de la Bactriane : on les trouve successivement appliqués à des montagnes et à des fleuves de la Perse, delaMédie, de la Mésopotamie, de la Syrie, de l'Asie Mineure, et ce n'est pas sans surprise qu'on les reconnaît dans les noms classiques de VOronte de Syrie et du Dérécynthe de Phrygie. Mais c'est là un effet du déplacement que subissent toutes les localités des géographies fabuleuses. Les races portent avec elles dans leurs migrations les noms antiques auxquels se rattachent leurs souvenirs, et les appliquent aux montagnes et aux fleuves nouveaux qu'elles trouvent dans les pays où elles s'établissent. La géographie primitive des peuples sémitiques, dont nous parlerons tout à l'heure, fournit un exemple frappant de ce procédé de transposition.
M. Kiepert *, en acceptant comme démontrée la position de VAirjanem Vaêgô dans le Belourtag, aux environs des sources de l'Oxus et du
* Monatsberichte der kœn. preuss, Akad. der Wisa. su Berlin, déc. 1«56, p. 630 et suiv.
IHJ LANGAGE. 227
laxarte, fait, il est vrai, une réserve dont il y a grand compte à tenir : rien ne nous prouve, suivant ce docte géographe, que la région où la race iranienne a attaché ses plus vieilles traditions soit son berceau primitif; il se peut que, par un mirage dont il y a plus d'un exemple dans les géo* graphies traditionnelles, cette race ait pris pour son point de départ la plus ancienne station dont elle se souvenait. On ne peut nier que beaucoup d'indices ne portent à reculer le point d'apparition des Ariens plus au nord et plus à l'est encore. Mais ce dont il s'agit ici, c'est de déterminer autant que possible, non le point où cette race naquit à la vie matérielle, mais celui où elle naquit à la conscience : or, pour cela la détermination du point où s'attachent ses souvenirs les pins antiques est, on l'avouera, d'un intérêt capital. On arrive ainsi à constituer, dans la région alpestre que les anciens désignaient du nom d'Imaiis, un berceau primitif, dont les peuples s'appelaient -4ne«s (vénérables)^, pa*^ opposition
» Burnouf, op. cit. p. XCIU et suiv., CV et su-'t.
aux races inférieures (Mletchha, Wehches) dont ils étaient entourés. Le nom à'Arie désigna ensuite des pays beaucoup plus méridionaux, à mesure que la race dont nous parlons descendit vers le sud; mais il est certain que les progrès de la science portent à reculer de plus en plus l'Arie primitive vers le nord. Les populations du versant oriental du Belourtag et du Mustag, celles de Kaschgar, d'Aksou, de larkand, de Khoten, ont été dans l'antiquité et sont encore en partie ariennes ^. Le vaste plateau de Pâmer ou Pamir, surtout, attire d'une façon particulière l'attention de l'ethnographe. Burnouf tirait son nom de Upamérou (pays au-dessus du Mérou, le Mérou des hommes, dénomination parallèle à Sou-mérou, le Mérou supérieur, le Mérou des dieux, et à Koumérou, le dessous du Mérou, l'enfer 2). Dans
1 Lassen, op. cit. p. 527 ; Burnouf, op. cit. p. CV et suiv. M. Kiepert pense, il est vrai, que les Iraniens de Kaschgar et des autres villes de la petite Boukharie proviennent d'éniigrattona modernes (loc.cit. p. 630, note.)
* D'Eckstein, mém. cité, p. 40. Rapprochez le mythe paradisiaque des M^/507T£j chez les Grecs et l'expression jxipoTisi KjQ'.uTToi (les hommes issus du Mérou?) Peut-être le Kouméroi^ ee retrouvo-t-il aussi dans le» Ki/j^spiot,
toute l'Asie, le plateau de Pamir est considéré comme le faîte, le dôme du monde (bami-dunia), le milieu entre le ciel et la terre. Les plus grands fleuves de l'Asie découlent du massif auquel il se rattache, et de vieilles relations y placent des peuples blonds, à prunelles bleues- vertes, dans lesquels M. A. de Humboldt voit des Ariens *. Il semble que nous touchons ici le point d'attache de toute cette géographie mythique, que l'on trouve avec une si frappante identité chez les peuples qui ont gardé de vieux souvenirs. Un fait bien remarquable, en effet, c'est que des inductions, non sans doute aussi fortes que celles qui viennent d'être exposées, mais solides encore, nous engagent à placer vers le même point le berceau de la race sémitique 2. Le second chapitre de la Genèse nous présente une géographie traditionnelle, qui n'a aucun lien avec la géographie ordinaire des Hébreux, et qui offre au contraire des ressemblances étonnantes avec le sjs'
i Asie ce7itralej II, 389 et suiv.
• V, Htsi. génttr. des langues sémit., 1. V c. 11, § 3.
tèir.e des Iraniens. Le Phison, qui sort du jardin d'Eden, situé à l'orient, est très-probablement le haut Indus, et le pays de Havila, où se trouvent l'or et les pierres précieuses, semble bien être le pays de Darada (vers Caclieraire), célèbre par ses richesses. Le Gihon est l'Oxus, et c'est sans doute par une substitution de noms plus modernes que nous trouvons le Tigre et l'Euphrate placés à côté des deux fleuves précités. Qui sait même si le royaume à^Oudyâna^ ou du jardin, situé vers Cachemire, ne nous cache pas l'origine du nomsémitisé à^Eden? Tout nous porte ainsi à placer l'Eden des Sémites au point de séparation des eaux de l'Asie, à cet ombilic du monde que toutes les races semblent nous montrer du doigt comme le point où se rencontrent leurs plus anciens souvenirs. Dira-t-on que les traditions hébraïques dont nous venons de parler sont un emprunt fait à celles de l' Avesta? Cela est bien difficile à soutenir : car l'influence des idées avestéennes n'est sensible chez les Juifs qu'à partir de leur sujétion aux princes achéménides. Avant cette époque, la religion de Zoroastre n'avait fait
aucune apparition importante hors de la Bactriane. Or, il est impossible de placer la dernière rédaction des premiers chapitres de la Genèse après kl captivité. Ces antiques récits furent sans contredit fixés dans la forme où nous les possédons bien avant qu'Israël fût entré en rapport avec le haut Orient.
Saluons ces sommets sacrés, où les grandes races qui portaient dans leur sein l'avenir de l'humanité contemplèrent pour la première fois l'infini, et inaugurèrent les deux faits qui ont changé la face du monde, la morale et la raison. Quand la race arienne sera devenue, après des milliers d'années d'efibrts, maîtresse de la planète qu'elle habite, son premier devoir sera d'explorer cette région mystérieuse delaBoukharie et du Petit-Thibet, qui cache peut-être à la science de si précieuses révélations. De quelles lumières ne s'éclairera pas l'origine du langage le jour où l'on se trouvera en face de ces lieux où furent proférés pour la première fois les sons dont nous nous servons encore, et où furent créés les catégories intellectuelles qui dominent l'exercice
de nos facultés ! De même que les années de la complète maturité n'égalent point en féconde curiosité les premiers mois où s'éveille la conscience de l'enfant; de même aucun lieu dans le monde n'a eu un rôle comparable à celui de la montagne ou de la vallée sans nom où l'homme arriva à se reconnaître. Soyons fiers tant qu'il nous plaira des progrès de notre réflexion; mais n'oublions jamais que tous ces progrès ne nous dispensent pas de recourir, pour exprimer notre pensée, aux sons et aux formes grammaticales choisis spontanément par les patriarches antiques qui, au fond de l'Imaiis, jetèrent les fondements de ce que nous sommes et de ce que nous serons.
Il ne nous est point permis de parler des autres races, dont les rapports primitifs avec les Ariens et les Sémites ne sont point encore déterminés. Disons seulemeot que les races mongoles rattachent aussi leurs odgines au Thian-Chan et à l'Altaï, et que si les races finnoises semblent plutôt désigner l'Oural, c'est sans doute parce que cette chaîne leur dérobe la vue d'un plan de montagnes plus reculé. La race arienne et la race sémitique,
d'ailleurs, étant destinées à conquérir le monde et à ramener l'espèce humaine à l'unité, le reste ne compte vis-à-vis d'elle qu'à titre d'essai, d'obstacle ou d'auxiliaire, et avoir retrouvé leurs origines, c'est vraiment avoir trouvé celles de l'humanité.
Encore moins est-il permis déparier d'époque, quand il s'agit d'un phénomène qui semble relégué pour nous dans les nuages d'un passé sans bornes. La réflexion cependant détruit quelque peu sur ce point le mirage où l'imagination voudrait se perdre. En présence de langues aussi intactes que le zend et le sanscrit, il est difficile d'admettre que la tribu arienne primitive, que nous touchons presque historiquement, ait eu de longs siècles d'existence réfléchie anté-historique. Quand nous comparons le sanscrit védique au pâli, nous sommes frappés de la puissante action que le temps a pu exercer sur le métal pourtant si dur de l'idiome brahmanique. Il semble que si l'idiome des Védas ou le zend étaient eux-mêmes des formes corrompues de langues antérieures, nous nous trouverions en présence d'idiomes
beaucoup plus fatigués et plus différents l'un de l'autre, comme sont le persan moderne et l'hindoustani. Les traits communs que l'on remarque entre les religions des peuples indo-européens, et surtout la communauté primitive des institutions religieuses de la race brahmanique et de la race iranienne, brusquement interrompue par une sorte de schisme, dont nous saisissons les causes, donnent lieu au même raisonnement. Enfin, si la race indo-européenne était aussi ancienne dans l'histoire qu'on est d'abord tenté de le supposer, on ne comprendrait pas comment quelques-unes de ses branches les plus actives, les Germains, par exemple, sont entrés si tard sur la scène du monde, et comment d'autres branches, telles que les Slaves, n'arrivent que de nos jours à la conscience. Supposons la race arienne développée dès une époque aussi reculée que la race chinoise, ou la race égyptienne, ou la race indigène de la Babylonié, il semble qu'elle fût arrivée bien plus tôt à les dominer : or, avant l'empire achéménide, nous ne trouvons aucun grand empire arien, vraiment conquérant. Que
l'on songe qu'à cette époque la race chamitique avait déjà perdu toute vertu, que la Chine était arrivée depuis longtemps à ce degré d'absorption administrative dont le Tchéou-li nous oiire l'étonnant tableau, et qui ressemble si fort à la décrépitude ! 11 y avait dans le monde des civilisations matérielles brillantes, de.s rois, des empires organisés, quand nos ancêtres étaient encore de lourdes créatures, analogues au paysan allemand ou basbreton. Et c'étaient pourtant ces austères patriarches qui, au milieu de leur f&mille chaste et soumise, grâce à leur fierté, à leur culte du droit, à leur attachement aux usages , à leur pudeur, fondaient pour l'avenir. Leurs idées, leurs mots devaient devenir la loi du monde moral et du monde intellectuel. Ils créaient les mots éternels qui, avec bien des changements de nuances, devaient devenir honneur^ bonté, vertu, devoir.
Nous le répétons encore : il ne peut être question dans tout ce paragraphe des origines physiques de l'humanité, qu'un nuage épais nous dérobe, et dont le physiologiste seul doit s'occuper. Nous n'avons entendu parler que du moment où
l'homme naquit à la réflexion, moment qui fut sans doute contemporain de l'apparition àa langage. Nous croyons avoir montré qu'il n'est pas trop téméraire de désigner d'une manière approximative les régions centrales de l'Asie comme le point du globe où se passa ce fait décisif, au moins pour la race qui a créé les langues dont nous nous servons ainsi que presque tous le* peuples civilisés.
Telles sont les inductions principales que l'état actuel de la science nous permet de tirer sur les procédés que l'esprit humain a suivis dans la création du langage. Quelle que soit la portée de ces inductions, il faut avouer que bien des choses restent et resteront toujours inexpliquées dans les problèmes d'origine, à cause de l'impossi* ])\]\té où nous sommes de les concevoir' ei 4e
les formuler. « Comment exprimer un point de vue spontané dans des langues dont tous les termes sont fortement déterminés, c'est-à-dire sont fortement réflexifs * ? » L'humanité , à ces époques reculées , était soumise à des influences qui n'ont plus maintenant d'analogues, ou qui ne sauraient plus amener les mêmes effets. A la vue des produits étranges 'de l'activité des premiers âges, à la vue de tant de faits qui semblent en dehors de l'ordre accoutumé de l'univers, nous serions tentés de supposer dans le monde primitif des lois particulières, maintenant privées d'exercice. Mais il n'y a pas dans la nature de gouvernement temporaire ; ce sont les mêmes lois qui régissent aujourd'hui le monde, et qui ont présidé à sa naissance. La formation des différents systèmes de planètes et de soleils, l'apparition des êtrcs organisés et de la vie, celle de l'homme et de la conscience, les premiers actes de l'humanité ne furent que le développement d'un ensemble de lois posées une fois pour toutes, sans que
• Cousin, Fragm. fhilosoph,, t. I, p. 3G1. (3? (f'dit.).
jamais l'agent suprême qui conforme son action à ces lois ait interposé une volonté spéciale et exceptionnelle dans le mécanisme des choses. Sans doute tout est fait par la cause infinie; mais la cause infinie n'agit pas par des motifs partiels, par des volontés particulières , comme le disait Malebranche * . Ce qu'elle a fait est et demeure le meilleur ; les moyens qu'elle a établis sont et demeurent les plus efficaces. Le miracle (et toute intervention particulière delà divinité dans la série des faits de la nature ou de l'histoire serait un miracle), le miracle, dis-je, loin d'être une preuve de puissance divine , serait un aveu d'impuissance, puisque la divinité corrigerait par là son premier plan et en montrerait l'insuffisance. Laquelle est la plus parfaite d'une horloge où il est nécessaire que la main de l'ouvrier intervienne par moments, ou d'une horloge qui, une fois montée, continue indéfiniment de marcher par la seule force de son mécanisme intérieur?
L'expérience, du reste, est en pareille matière
* Meditatiom chrétiennes, 7' Méditatioo.
la seule autorité à invoquer. C'est elle qui a banni définitivement du monde des faits (les considérations de substance nous échappent ici) les agents intentionnels et les volontés libres, autres que celle de l'homme. Les peuples anciens expliquaient la nature par des causes personnelles : pour l'Arien, les éléments étaient autant de forces vivantes; pour les Sémites, un maître suprême avait tout créé et continuait de tout gouverner. La science , au contraire , part de cette hypothèse que le monde est régi par des lois invariables, et que tous les faits de la nature peuvent être rigoureusement calculés sans crainte d'erreur. Cette hypothèse , qui ne saurait être démontrée par des raisonnements abstraits , ne s'est pas trouvée une seule fois démentie. Supposons des fourmis établies dans le voisinage de l'homme, et capables de spéculations rationnelles sur le petit monde qui est à leur portée : la régularité des phénomènes naturels les frapperait comme nous; mais leurs théories seraient quelquefois renversées par des forc^vs inconnues qui leur
DU LANGAGE. 24 i
apparaîtraient comme en dehors de toute prévision : l'homme serait pour elles ce qu'est la divinité dans la théologie vulgaire, une cause variable, agissant par des desseins impossibles à sonder. Nous sommes pleinement autorisés à dire qu'une telle cause n'existe pas au-dessus de l'homme. L'homme seul , dans une mesure bien réduite sans doute, mais qui s'agrandira de plus en plus, change le cours des choses, et les force à être dans le détail autrement qu'elles n'auraient été sans lui. Les lois de la physique et de la chimie n'ont pas été une seule fois troublées. Depuis que l'école d'Ionie, héritière sans doute de plus vieilles traditions, a commencé à observer la nature, nul agent libre ne s'y est révélé ; aucun miracle ne s'est produit dans des conditions vraiment scientifiques, en présence de juges compétents. Or, si l'action d'une volonté supérieure, s' exerçant en dehors des lois ordinaires, avait quelque place dans le gouvernement de l'univers, cette action se trahirait par certains faits qui déjoueraient les calculs. Sans doute tous les phénomènes delà nature sont loin d'être expliqués , car la science
est encore à l'état d'enfance; mais tous seraient explicables, si nous étions plus savants. Il a fallu deux ou trois mille ans de réflexion scientifique pour que l'on soit arrivé à rattacher la foudre à sa véritable cause, l'électricité; néanmoins Thaïes de Milet avait déjà droit de sourire , quand il entendait attribuer les phénomènes météorologiques à la volonté capricieuse de Jupiter.
Mais comment, dira-t-on, expliquer par un même système de lois des effets si divers ? Pourquoi les faits étranges qui se passèrent à l'origine ne se reproduisent-ils plus, si les lois qui les amenèrent subsistent encore? C'est que les circonstances ne sont plus les mêmes : les causes occasionnelles qui déterminaient les lois à produire ees grands phénomènes n'existent plus. En général, nous ne formulons les lois de la nature que telles qu'elles existent dans l'état actuel; or, l'état actuel n'est qu'un cas particulier. C'est comme une équation partielle tirée par une hypothèse limitée d'une équation plus générale. Appliquée dans des milieux différents , une même loi produit des effets tout divers; que les mêmes
circonstances se représentent, les mêmes eiFets reparaîtront. Si quelque chose résulte, en effet, du travail de révision auquel les principales lois delà physique ont été soumises depuis quelques années, c'est que ces lois ne sont vraies qu'en un certain état moyen et qu'elles cessent de se vérifier dans les cas extrêmes. Il en est de même des lois de la vie : les conditions les plus essentielles de la génération et de la fixité des espèces se trouvent bouleversées, quand il s'agit des êtres placés à la limite du règne animal. Or, la nature des époques" primitives dut être à peu près à la nature actuelle comme le monde des polypes et des acalèphes est au monde des vertébrés.
Il n'y a donc pas deux ordres de lois, qui alternent entre eux pour remplir réciproquement leurs lacunes et suppléer à leur insuffisance ; il n'y a pas dH intérim dans la nature ; la création et la conservation s'opèrent par les mêmes moyens , agissant dans des circonstances diverses. Quelles combinaisons inouïes ne durent pas amener les bouleversements dont notre ^lobe porte les traces, et dont la paléonto-
logie nous atteste l'étonnante fécondité ! Et quand l'homme apparut sur ce sol encore créateur, sans être allaité par une femme ni caressé par une mère, sans les leçons d'un père , sans aïeux ni patrie, songe-t-on aux faits étranges qui durent se passer dans son intelligence, à la vue de cette nature féconde, dont il commençait à se séparer? Il dut y avoir dans ce premier éveil de l'activité humaine une énergie, une spontanéité dont rien ne saurait maintenant nous donner une idée. Le besoin est la cause occasionnelle de l'exercice de toute faculté. L'homme et la nature créèrent , tandis qu'il y eut un vide dans le plan des choses; ils oublièrent de créer, sitôt qu'aucune nécessité intérieure ne les y força. Ce n'est pas que dès lors ils aient compté une puissance de moins ; mais les facultés créatrices, qui à l'origine s'exerçaient sur une immense échelle, privées désormais d'aliment, se trouvèrent réduites à un rôle obscur, et comme acculées dans les recoins de la nature. Ainsi la force organisatrice , quifit apparaître tout ce qui vit ^ , se
* Cette assertion ne repose point sur les faits plus ou moins controversés luitre les naturalistes qu'on a coutume de ciicr.
DU LANGAGE. 2i3
conserve encore dans une proportion imperceptible aux derniers degrés du règne animal; ainsi les facultés spontanées de l'esprit humain se retrouvent dans les faits de l'instinct, mais amoindries et presque étouffées par la réflexion ; ainsi le génie créateur du langage est encore celui qui préside à ses révolutions : car la force qui fait naître est celle qui fait vivre, et développer est en un sens créer. Si l'homme perdait le langage, ill'inventerait de nouveau. Mais il le trouve tout fait ; dès lors sa puissance créatrice, dénuée d'objet, s'atrophie faute d'être exercée. L'enfant jouit de même à un haut degré de la faculté expressive ; mais il la perd sitôt que l'éducation du dehors vient rendre inutile la force qu'il possède au dedans.
Elle repose sur un raisonnement bien simple. 11 y a eu une époque où notre planète ne ojssédaii aucun germe de vie organisée. Donc la vie organisée y a commencé sans germe antérieur. Toutes les apparitions nouvelles qui ont eu lieu dnns le monde se sont faites, non par l'acte incessamment renouvelé d'un ôtre créateur, mais par la force intime déposée une fois pour toutes au sein des choses. Donc, à un certain mom }nt, la vie est apparue sur la surface de notre planète par le seul développement des lois de l'ordre naturel.
246 DE l'originl
Qu'on ne dise donc pas : Si l'homme a inventé le langage , pourquoi ne l'invente-t-il plus ? La réponse est bien simple : c'est qu'il n'est plus à inventer ; l'ère de la création est passée. Les grandes œuvres des temps primitifs , improvisées sous le règne absolu de l'imagination et de l'instinct, au milieu de l'excitation produite par les premières sensations, nous semblent maintenant impossibles , parce qu'elles sont au-dessus de nos facultés réfléchies. Mais cela prouve seulement la faiblesse de l'esprit humain dans l'état plein d'eiforts et de sueurs qu'il traverse pour accomplir sa mystérieuse destinée. On serait tenté, à la vue des prodiges éclos au soleil des jours antiques, de regretter que l'homme ait cessé d'être instinctif pour devenir rationnel; mais on se console en songeant que, si dans l'état actuel sa puissance est diminuée, ses créations sont bien plus personnelles , qu'il possède plus éminemment ses œuvres , qu'il en est l'auteur à un titre plus élevé; en songeant surtout que le progrès de la réflexion amènera un autre âge , qui sera de nouveau créateur, mais
librement et avec conscience. Souvent l'humanité, en paraissant s'éloigner de son but, ne faiî que s'en rapprocher. Aux intuitions puissantes mais confuses de l'enfance succède la vue claire de l'analyse, inhabile à fonder : à l'analyse succédera une synthèse savante, qui fera avec pleine connaissance ce que la synthèse naïve faisait par une aveugle fatalité. Un peu de réflexion a pu tuer l'instinct ; mais la réflexion complète en fera revivre les merveilles avec un degré supérieur de netteté et de détermination.