‹ De l'Origine du langageChapitre 1 sur 4 · PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ O’ET HNOG R A PH I E · texte numérisé non relu

PUBLIÉ PAR LA SOCIÉTÉ O’ET HNOG R A PH I E

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L'ORIGINE Dü LANGAGE

Pak Léon de rosny, m. d.

, Professeur i l'École impériale des langues orientales.

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Comme toutes les questions d’origine, celle de la formation du langage, est environnée d’une obscurité profonde que la critique moderne , malgré la délicatesse et la précision de ses procédés, est à peu près complètement impuissante à dissiper. La question de la formation primitive des langues est, en effet, si étroitement liée à tous les problèmes compliqués de la création des êtres, elle se rattache si intimement aux phénomènes encore pour la plupart inexpliqués de la psychologie humaine, qu’il est

nécessaire d’user de la plus grande réserve si

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l’on se décide à l’aborder et à l’envisager sous quelques-uns de ses aspects. Malgré la témérité qu’on peut reprocher aux savants qui se décident à discuter prématurément peut-être cette haute question philosophique , il faut reconnaître qu’à côté des dangers auxquels ils s’exposent, il y a cet avantage que le but vers lequel doivent se diriger les travaux des linguistes se trouve plus nettement précisé, et que l’esprit du philologue se trouve ainsi maintenu en éveil, de façon à ne pas perdre de vue, en se plongeant dans l’océan des détails, les lois générales qu’il doit chercher à découvrir, et qui seules constitueront des bases solides pour la science qu’il s’est donné la mission d’explorer.

La question de l’origine du langage a d’ailleurs été déjà traitée par des savants dont les noms* peuvent servir à abriter les essais tentés dans cette voie aussi difïicile que périlleuse. Sans parler de nombreux passages consacrés à cette question dans les principaux ouvrages de linguistique générale, on peut citer MM. Jacob Grimm

' Locke, Leibnitz, fionclillac, Turgot, J. -J. Rousseau, Volney, Cousin, De Donald, De Maistre, Lamennais, Renan, Jacob Urimm, Steintbal, Heyse, Bunsen, Max-Muller, etc.

et Ernest Renan, qui ont, tous deux, composé des mémoires spéciaux sur la matière * : le premier, fortifié par une étude profonde des langues indo-européennes et surtout du groupe des idiomes germaniques pour lesquels son jugement fait autorité ; le second, en se livrant à une investigation remarquable des langues sémitiques, dont il est devenu Thistorien.

Je n’ai certainement pas la prétention de pénétrer plus avant que ne l’ont fait les deux savants que je viens de citer dans le dédale philologique où j’ai cru nécessaire d’entrer un instant au début de ce travail. Je me propose môme de m’appuyer autant que possible sur l’autorité de leur critique et sur la solidité de leur érudition. Mais une étude toute spéciale que je poursuis depuis une dizaine d’années du chinois et des idiomes l’Indo-Chine et du Japon, en me permettant l’examen minutieux d’une série de langues essentiellement caractéristiques® et

' Grimm, üeber dm Ursprung der Sprache (Berlin, 1852) ; Ern. Renan, De l'origine du langage (Paris, 1858).

- Parmi les études qui m’ont le plus engagé à examiner la question de l'origine du langage, je dois citer tout d’abord celles que j'ai entreprises pour la composition de mon Histoire de la langue chinoise, demeurée inédite jusqu'à présent, et dont un fragment a reçu de l'Institut un prix de 1200 fr., au concours Volney de 1861.

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distinctes des langues indo-européennes et sémitiques, m'a conduit à envisager plus d’une fois sous un jour différent certaines faces du problème abordé par MM. Grimm et Renan. C’est ce qui m’a déterminé à rédiger les quelques pages qui suivent, et à les livrer humblement au jugement des philosophes et des linguistes.

Les savants se sont préoccupés depuis longtemps de la question de savoir qu’elle fut la source primitive du langage. Ce n’est toutefois que depuis un petit nombre d’années que celte question a été discutée d’une manière vraiment scientifique, et l’on doit à l’école philologique issue de l’étude du sanscrit' les premières données solides sur ce sujet.

Les idées de grammaire générale renfermées dans le n£o! ^p^r.vüxi d’Aristote, les hypothèses de

' L'élude du sanscrit, par les Européens, remonte aux premières années du XVII» siècle ; mais ce n’est guère que depuis la fondation de la Société orientale de Calcutta, en 1784, par William Jones que telle étude a fait de véritables progrès au point de vue de la philologie comparée. L'enseignement du sanscrit en France a été créé en 1815 par De Chézy qui ouvrit alors un cours de cette tangue au Collège royal.

Lucrèce sur la bestialité primitive des hommes, hypothèses admises par plusieurs pères de TÉglise, aussi bien que les opinions des Indiens sur la formation originaire des langues, ne peuvent être considérées aujourd’hui comme le point de départ d’une discussion sérieuse; non qu’elles soient toujours plus inadmissibles que certaines doctrines de l’érudition moderne, mais parce qu’elles ne sont pas suflisamment étayées sur la connaissance des principes psychologiques et des faits essentiels qui constituent à notre époque la base de toutes les recherches d’ethnographie, d’anthropologie et de linguistique.

Abordée de nouveau dans le courant du siècle dernier, la question de la source primitive du langage s’est mêlée à des considérations religieuses et politiques qui ont à leur tour contribué à la faire dévier de sa véritable route. C’est ainsi qu’on crut lui trouver, dans deux versets de la Genèse^, une solution indiscutable et qui devait être défendue à tout prix. Ces deux versets sont ainsi conçus :

« Eloïm , ayant formé de la terre tous les

' Germe, ch. ii, f . 19-20. Cf. ch. xvii, i. 5.

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» animaux terrestres et les oiseaux des cieux, » les amena vers l’homme pour que celui-ci vit » comment il les appellerait, et tous les noms » que l’homme leur donna furent leurs noms.

» Et l’homme donna des noms à tous les ani- » maux, aux oiseaux des cieux et aux bétes de » la terre; mais nul ne fut trouvé semblable à » lui. »

Rien n’obligeait cependant l’exegète le plus révérentieux pour la Bible à chercher dans ces deux versets une réponse définitive et absolue au problème qui nous occupe. Tout ce (ju’on y peut voir clairement, c’est que l’homme donna des noms aux animaux que Jéhovah s’était chargé de lui présenter. Tel ne fut cependant pas le sens qu’on s’efforça de tirer de ce passage ; et quelques auteurs, qui ont d’ailleurs obtenu de nombreux échos, ont voulu y voir la déclaration canonique de l’invention du langage par la divinité*. La fortune de cette incroyable doctrine a été telle, que plusieurs savants éminents.

' C’est pour soutenir cette doctrine que dès le IV» siècle, Lactance s’est cru obligé d’attaquer le système suivant lequel le langage aurait été originairement composé par l’homme. (Divin. Jnstit., livr. vi, ch. 10.)

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à la tête desquels il faut placer Jacob Grimm, ont jugé utile de la réfuter de point en point. Mous le ferons brièvement à notre tour, en nous reposant sur l’autorité de Téminent philologue allemand, afin de' repousser la solidarité qu’on veut établir entre un passage fort simple de la Bible et un système qui ne peut résister aux moindres attaques de la critique.

Grimm s’attache d’abord à établir que, dans l’hypothèse de la communication du langage à l’homme par le Créateur, il faut supposer que cette communication est antérieure à toute autre ; car, outre qu’il est difficile de croire à l’existence de l’homme dans un état complet de mutisme, il feut bien admettre qu’il comprenait ce que lui disait Dieu, si Dieu lui parlait. Il faut supposer aussi que l’homme avait une mémoire telle, qu’il ne put perdre un seul mot de tout le vocabulaire qui lui était ainsi communiqué. 11 eut suffi peutêtre de présenter les deux objections suivantes. Si le matériel du langage était une invention divine, il devait avoir toute la richesse des langues modernes, richesse basée sur la connaissance sans cesse progressive des sciences et des arts, ce qui entraînerait comme con-

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séquence la possession par le premier homme de la science infuse, ce qui est peu croyable ; et, si Dieu a communiqué à l’homme les mots du vocabulaire primitif, comme les mots sont composés de sons, il faut supposer à la divinité tous les organes matériels de l’homme, la gorge, le larynx, la langue, les dents, etc., ce qui est absurde. ISous verrons plus loin qu’une interprétation plus discrète du Nouveau-Testament, permet non-seulement d’établir la conciliation toujours désirable entre la Science et la Religion, mais encore d’accorder à celle-ci l’honneur d’avoir formulé, au moins à l’état rudimentaire, la meilleure solution du problème que la philologie moderne soit en état de présenter aujourd’hui.

Une autre hypothèse sur la formation primitive du langage consiste à le considérer comme une faculté naturelle à l’homme et à son organisme. Cette hypothèse sourit à M. Renan qui pense que « inventer le langage eût été aussi impossible que d’inventer une faculté \ » il serait aussi absurde, suivant ce savant, d’ap-

’ Del'origint du langage, p. 92.

peler invention l’emploi de la parole comme moyen expressif^ que de regarder comme une découverte l’application que l’homme a faite de l’œil à la vision, de l’oreille à l’audition Grimm, au contraire, trouve qu’un examen superficiel seul pourrait faire considérer le langage humain comme faisant partie de notre organisme. Une langue, placée dans les conditions voulues, prospère et se développe comme un arbre ou une plante; dans d’autres conditions, au contraire, elle s’étiole, dépérit et se meurt, comme un végétal privé de la lumière ou de la nourriture qui lui convient. Si les langues étaient innées chez l’homme, comme elles le sont chez l’animal, un enfant d’une race donnée, élevé dès sa naissance au sein d’une famille étrangère à sa race, reproduirait spontanément la langue de ses pères, ce qui n’a pas lieu ; aucune langue ne préexiste donc dans l’enfant. Au contraire, le langage de l’animal, outre son extrême pauvreté, diffère essentiellement de celui de l’homme : tandis que celui-ci a besoin d’être enseigné, celui-là est inhérent à la constitution physique. Un

''Libr. cit., p, 90.

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