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chien élevé isolément dès sa naissance, aboiera comme toutes les autres bêtes de son espèce, et un chat, fùt-il nourri dès ses premiers jours au milieu d’une meute de chiens, ne remplacera pas le miaulement de sa race par l’aboiement de ses frères d’adoption. Il ne faudrait cependant pas en conclure qu’il n’existe, entre le langage de l’animal et celui de l’homme, aucun lien qui les unisse. Le cri auquel s’est arrêté le langage de l’animal existe exactement de même à l’état physiologique chez l’homme ; et le cri n’est rien autre que le point de départ du langage. L’homme ne diffère donc de l’animal, à l’égard du langage comme à bien d’autres, qu’en ce sens qu'il a su développer en lui ce que l’animal ne possède qu’à l’état rudimentaire *. C’est ainsi qu’on peut expliquer, je crois, la supériorité du langage de l’homme sur le langage embryonnaire de la bête, laquelle a été privée par la nature d’une foule de ressources physiologiques et sociales qui
' Dans un passage du dernier ouvrage de M. Du Ghaillu, (Reise nach Àshango-Land), on remarque que les sons produits par le chimpanzé ne dififèrent pas, au moins à certains égards, des intonnations de la voix humaine. Du Ghaillu, cité par M. le docteur Bleek, üeber den ürsprvng der Sprache, herausg. mit ein Vorwprt von D' Ernst Haeckel. (Weimar, 1868 ; in-8“.)
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sont le privilège exclusif du premier être de la création.
M. Renan croit que le langage a été créé tout d’une pièce ' ; C’est un rêve d’imaginer’, un premier état où l’homme ne parla pas, suivi d’un autre état où il conquit l’usage de la parole ® et il est, dit-il, aussi peu philosophique d’assigner un commencement voulu au langage qu’à la pensée D’une part, la parole est l’œuvre de l’homme et des forces qui résident en lui; de l’autre, rien de réfléchi, rien de combiné artificiellement ^dans le langage, non plus que dans l’esprit *. 11 est donc aussi peu philosophique de supposer le langage, arrivant péniblement à compléter ses parties que de supposer l’esprit
' De l’origine du langage, p. 99 et la préface, p. 16.
* Voy. cependant, Libr. citai., p. 18. iPrtface). — M. Renan, après avoir constaté la démarcation tranchée qui sépare les langues indoeuropéennes et les langues sémitiques, démarcation que l’anthropologie sans la linguistique n'aurait peut-être jamais reconnue se demande s'il n’y aurait pas là deux races sœurs qui se seraient séparées avant d’avoir possédé un langage régulier, et il ajoute : « Le langage apparaît ainsi comme un second moment dans l’existence de l’humanité », d’où il résulterait, contrairement à ce que dit ailleurs le savant philologue, qu’il y eut pour ces peuples un premier moment où le langage n’avait pas encore apparu.
’ Libr, cil., p. 92,
* Libr. cil., p. 92,
DE ROSNY
humain cherchant ses facultés les unes après les autres
Je crains, pour ma part, quelques contradictions qui me semblent manifestes dans le système de M. Renan. Au commencement de son livre, il soutient que » inventer le langage eût été aussi impossible que d'inventer une faculté ® <> ; et à la fin, il nous dit que « si l’homme perdait le langage, il l’inventerait de nouveau » 11 est évident que l’homme n’a pu exister longtemps sans posséder un certain matériel de mots et de formes pour énoncer ses besoins et exprimer sa pensée ; mais il me semble aussi que quelque court qu’ai dû être le moment écoulé entre l’apparition de l’homme et le premier usage de sa faculté de parler, ce moment est incontestable et doit être pris en sérieuse considération par le philosophe comme par le linguiste. La première idée qui s’est présentée à l’esprit du premier être ne s’est formulée au dehors qu’à la suite d’un travail quelconque. Que ce travail ait été purement organique ou psychologique, peu
' De l’origine du langage, p. 101 .
■■ Id.. p. 92.
» Id., p. 245.
importe pour l’instant, mais il y a eu travail; et ce travail s’est renouvelé à l’apparition de chaque idée nouvelle. Donc, le langage n’a pas été créé de toutes pièces : il s’est successivement accru de toutes sortes d’éléments, et les générations successives y ont chacune apporté leur contingent. Le langage se crée ou, si l’on veut, se complète tous les jours ; et le siècle des grandes inventions, dans lequel nous vivons, n’aura pas été le moindre collaborateur de cette œuvre collective de l’homme et des peuples.
Une fois l’idée admise de la formation successive du langage par l’homme, rien ne peut en expliquer le principe d’une façon plus satisfaisante que l’intervention de la divinité dans cette œuvre essentielle de notre nature. Je m’explique ; autant il est absurde de croire que Dieu a dicté à l’homme un vocabulaire primitif, qu’il lui a donné des leçons de prononciation et de grammaire, autant il est rationnel de croire que l’inspiration divine, illuminant l’esprit de l’homme, ’ à cette époque primordiale où aucun sentiment égoïste ne venait atrophier l’usage de sa pensée et limiter le cadre de ses aperceptions, lui a suggéré successivement tous les éléments du langage
DE AOSNY.
oral. L’homme placé isolément en face de la nature et de ses innombrables phénomènes, a dû pousser nécessairement quelques cris d’étonnement ou d’admiration. Mais il n’est guère probable que son langage ait franchi, durant cette période, la simple forme de l’interjection. C’est dans ce sens que peut être acceptée l’idée de De Brosse qui pensait que cette dernière catégorie de mots avait formé le matériel primitif du langage humain ; et c’est également avec cette explication, que devient plausible l’hypothèse d’une langue primitive composée de cris et trèsrapprochée de celle des animaux. Ce n’est que lorsque la femme fut créée à son iipage ou dédoublée de sa propre individualité, que l’homme, éprouvant le besoin de vivre en dehors de luimême, de faire partager à la compagne de son existence les sentiments et les aspirations de son cœur, sentit naître en lui le besoin impérieux d’exprimer ses idées à l’aide des sons variés de son organisme. La création de la femme n’eut pas seulement pour effet d’effacer aux yeux de l’homme primitif les tristesses de la solitude ; elle fut pour lui toute une révélation, la plus grande et la plus belle qu’il ait été donné à notre
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espèce de recevoir : la révélation de la loi divine qui, chez tous les peuples et en tous les temps, s’est résumée dans ces deux mots synonymes : amour, dévouement. L’homme comprit alors la haute mission que lui avait confié l'éternelle Vérité, et il songea à l’accomplir ; et la pensée de Dieu eut un écho sur ses lèvres, et le langage fut créé. Voilà, si je ne m’abuse, de quelle manière on peut admettre l’intervention de la divinité dans la création des langues primitives. Voilà aussi comment on peut accepter simultanément les diverses opinions que nous avons mentionnées au sujet de ce grave problème de nos origines, opinions qui reposent les unes et les autres sur une face difficilement contestable de la question.