‹ De l'Origine du langageChapitre 4 sur 4 · DE «05KY · texte numérisé non relu

DE «05KY

notre esprit, comme dit Condillac, ‘e^ fort exercé par le grand nombre d’idées que nous avons acquises, et par l’habitude où nous sommes de les lier à des sons‘. Mais peut-on supposer qu’il en fut de môme à l’origine du langage ? Les cris de l’àme, les interjections, devaient nécessairement se réduire à un petit nombre de monosyllabes différents : les langues les plus anciennes que nous connaissons en fournissent la preuve. En revanche ce petit nombre de monosyllabes différents, modifié par les intonations vocales que provoquaient les sentiments et les passions du moment, acquit autant de sens ou de nuances de[sens différents. Les interjections de nos langues ellesmêmes sont susceptibles de tous ces changements de signification, suivant le ton avec lequel elles sont prononcées. L’interjection ah! par exemple, exprimera tour à tour l’étonnement, la satisfaction ou le dégoût, la joie ou la tristesse, le plaisir ou la crainte, etc. Ce sont des intonations analogues, du moins dans une certaine mesure, qui sont usitées pour la prononciation de tous les mots dans la langue sans flexion des Chi-

* (Muvres métaphysiques, 1. 1, p. 194.

DE l’origine DD LANGAGE. 37

nois, langue essentiellement archaïque et qui, pour me servir de l’expression de Grimm * , « s’est en quelque sorte figée dans sa première période de formation. » Ces intonations, dont M. Edkins a le premier, je crois, signalé l’existence indépendante de l’accent proprement dit, sont, en siamois et en annamite, de la plus rigoureuse nécessité pour l’intelligence de la langue orale. Le rôle qu’elles jouent dans le langage est tellement persistant qu’aucune circonstance ne parvient à en altérer la force et la valeur. Ces intonations, dit Medhurst, n’ont aucun rapport avec l’emphase, et conservent toujours leur force propre, aussi bien au commencement qu’à la fin d’une phrase, dans l’interrogation ou dans l’affirmation, dans la colère ou la flatterie, quand on parle à haute voix ou en chuchotant; toujours et partout elles sont les mêmes. On peut ajouter enfin, avec le même sinologue, que plus on étudie ces inflexions musicales dans les classes illettrées, plus on les trouve nettement et fortement exprimées ; d’où l’on est en droit de conclure qu’elles sont

’ De l'origine du langage, p. 37.

DE ROSNY

essentiellement fondamentales et primitives dans l’idiome du Hoang-ho, et que la culture artificielle de la langue par les savants du pays a seule contribué à en réduire l’importance au point où nous le montre le kouan-hoa moderne ou dialecte mandarinique ^

Faut- il voir maintenant un véritable chant dans les langues qui font usage de ces sortes d’intonations? Je suis porté à le croire, sauf les réserves que j’indiquerai tout à l’heure. Ces intonations sont de la nature du chant, car elles se composent de modulations hautes, basses ou moyennes, de mesure variable, et offrant entre elles de véritables intervalles. Les notes qui les composent sont assez soutenues pour faire entendre leurs harmoniques. Dans deux cas, au moins, elles mettent en usage les règles de la cadence. Enfin elles ont pu être notées sur notre portée ordinaire, et elles figurent de la sorte comme élément d’instruction dans les ouvrages destinés à nous enseigner la langue des peuples qui en font usage.

' Ce passage est extrait d'un fragment de mon ouvrage inédit sur V Histoire de la langue chinoise, fragment publié par Beaulieu, de l’Académie des Beaux-Arts, dans son remarquable Mémoire sur l'origine de la musique, p. 5. n.

La réserve que j’ai annoncée est basée sur le défaut de souplesse de ces intonations qui, fatalement enchaînées à certains mots, ne peuvent s’associer librement de façon à produire des accords harmonieux, ni atteindre, par la volonté de celui qui en fait usage, à aucune suite de modulations mélodieuses, sans lesquelles il n’existe point de musique, tout au moins dans l’acception que nous donnons aujourd’hui à ce mot. Qui nous dit cependant qu’il en était de même aux premiers temps de la création, alors que le langage, suivant l’heureuse expression de M. Benlœw *, était un véritable chant, un chant perpétuel de l’âme ?

A cette époque où toutes les forces de la nature venaient successivement vibrer dans son cœur, l’homme, libre de toute autre servitude et sensible aux innombrables harmonies du dehors, trouvait sans doute, dans les intuitions mêmes . de son imagination souple et sensitive, l’heureux choix des mots qui, par la note dont ils étaient affectés, pouvaient produire ces liaisons et ces oppositions euphoniques, base et principe de tout chant et de toute musique.

* Benlœw, Accentuation des langues indo-européennes, pp. 54-70.

DE ROSNY

On est ainsi amené à conclure que les intonations musicales furent un des caractères les plus essentiels du langage primitif. L’étude du chinois, et on peut ajouter celle de toutes les langues anciennes, vient confirmer ce jugement. Le sanscrit, par exemple, cet antique idiome où le même mot signifiait poëte et celui qui parle^, était caractérisé par un accent essentiellement musical®. Dans nos langues classiques elles-mêmes nous voyons les rapports étroits de l’accentuation et de la musique : l’usage, conservé jusque dans les plus beaux temps de Rome, de soutenir les orateurs au moyen d’une flûte, serait absurde et choquant, si l’on n’admettait pas qu’il y eût eu

assimilation facile entre les sons de cet instru-

ment et ceux de la langue latine ®.

En résumé, le langage primitif dut être essentiellement simple et monosyllabique. Il fut en outre musical, ou plutôt il fut la source et le principe direct de la musique. Je regrette de différer d’opinion à cet égard avec les auteurs les

' Weil etBenlœw, Accent, lut., p. 357.

’ Weil et Bonlœw, lihr. cil., p. 107, 110, 350, 351.

’ Beaulieu, Mémoire sur l'origine de la musique, p. 15.

DE l’oRIOINB du LANGAGE.

plus renommés des travaux sur l’origine du langage : mais je suis convaincu de la vérité de ma doctrine, et j’ai la satisfaction de savoir que je suis d’accord en cela avec les anciens Indiens chez lesquels la divinité qui préside à la parole était en même temps celle à laquelle ils attribuaient l’invention de la musique •

Sarasvali, épouse de Brahmâ, était la déesse de la parole et de la musique. On lui attribuait, en outre, l’invention de la langue sanscrite et des lettres dites dêva-nagari.

DE ROSNY

Page 1