De l'origine du language
L’essai que je réimprime en ce moment parut pour lx première fois en 1848. Je m'étais proposé, en l’écrivant, d'appliquer à l’un des problèmes que d'ordinaire on essaie de résoudre par des considérations abstraites les résultats obtenus de notre temps par la science comparée des langues. C’est ce qui explique la facon un peu scolastique dont le problème y est posé, certaines
allures qui rappellent plutôt la manière des
philosophes que celle des philologues, et l'union disparate peut-être des vieilles données de la psychologie et des nouvelles découvertes de la linguistique. Malgré l'inconvénient de ces sortes décrits, intermédiaires entre deux méthodes, et où deux classes de lecteurs trouvent tour à tour leurs habitudes dérangées, mon essai fut accueïlli avec une indulgence qui m'encourage à le reproduire aujourd’hui, en y faisant quelques changements et de notables additions.
Le titre soulèvera peut-être les objections des personnes accoutumées à prendre la science par le côté positif, et qui ne voient Jamais sans appréhension les études de fondation récente chercher à résoudre les problèmes légués par l'ancienne philosophie. Je suis bien aise de m'abriter à cet égard derrière l'autorité d'un des
fondateurs de la philologie comparée, M. Jacob
PRÉFACE. 5 Grimm. Dans un mémoire publié en 1852, sur le même sujet et sous le même titre que le mien”, l'illustre linguiste s’est attaché à établir la possibilité de résoudre un tel problème d’une manière scientifique. Ainsi qu'il le fait remarquer, si le langage avait été conféré à l’homme comme un don céleste créé sans lui et hors de lui, la science n’aurait ni le droit ni le moyen d'en rechercher l’origine ; mais si le langage est l’œuvre de la nature humaine, s’il présente une marche et un développement réguliers , il est possible d'arriver par de légitimes inductions jusqu'à son berceau. On objectera peut-être l'exemple des botaniètes et des zoologistes, qui bornent leur
tâche à décrire les espèces actuellement existan-
1 Ueber den Ursprung der Sprache, Berlin, Dümmler, 1852 (tiré des Mémoires de l’Académie de Berlin pour 1851) p.10 et suiv. et p. 54-05.
tes, et s’abstiennent de disserter sur leur origine. Sans examiner si le problème de la formation des espèces est étranger à la science — je pense, pour ma part, que l'interdiction dont l’histoire naturelle semble l'avoir frappé tient à la timidité des méthodes, à l'absence d’une expérimentation régulière et au peu d'esprit philosophique de la plupart des naturalistes, — maintenons du moins ce principe essentiel, que nulle parité ne saurait être établie entre la question de l’origine des espèces vivantes et celle de l’origine du langage. Depuis l’époque où elles sont devenues l’objet d’une observation suivie; les espèces de plantes et d'animaux n’ont presque pas d'histoire”: pour prendre les termes de la scolastique, on les étudie dans leur esse, non dans leur fer. Il n’en est pas de même du langage : le langage ne doit point
être comparé à l'espèce, immuable par son es-
PRÉFACE. 7 sence, mais à l'individu, qui se renouvelle sans cesse. La loi de son développement est une courbe dont la plus grande partie se déroule dans l'inconnu, mais dont nous apercevons une fraction assez considérable pour qu'il soit possible d'en assigner l'équation et d’en découvrir Île foyer.
Si quelque chose, du reste, ma encouragé à présenter de nouveau au publie un essai dont je connais les imperfections , ç’a été de trouver une entière conformité entre les vues qui y sontexprimées et celles du savant philologue que je nommais tout à l'heure. Le mémoire de M. Grimm est d'accord avec le mien sur tous les points essentiels. L'objet principal que sy propose l’auteur est de réfuter une thèse que j'ai moins longuement combattue, parce que je la crois par son
principe même en dehors du terrain scientifique,
à PRÉFACE, la thèse de la révélation du langage. Jamais on ne l’a fait avec autant de force et de développement’. J'avoue même que M. Grimm me paraît aller un peu trop loin dans sa réaction contre l'hypothèse théologique. Certes, il est impossible d'admettre en aucune mesure la révélation du langage comme lentendait M. de Bonald, par exemple ; mais M. Grimm emploie des expressions si fortes pour présenter le langage comme l’œuvre de l’homme?, qu’on serait tenté de le ranger parmi les partisans de l'invention libre et réfléchie. Non-seulement il ne veut reconnaître dans le langage rien d’inné ni d’imposé à l’homme: mais il y découvre un progrès artificiel, résultant de l'expérience et du temps. Il croit volontiers à
1 Voir, en particulier, p. 12et suiv., p. 23 et suiv.
? Ein menschliches, in unsrer Geschichte und Freiheit
beruhendes, nicht plœtzlich sondern stufenweise zu Stande gebrachtes Werk (page 12).
PRÉFACE. 9 un état monosyllabique et sans flexions, où le matériel de la langue se serait borné à quelques centaines de racines’. La formation des flexions lui paraît un second moment dans l’histoire du langage ; les flexions sont toutes pour lui des, mots exprimant des idées sensibles, qui se sont agglutinés à la fin des radicaux , et ont perdu leur sens primitif pour ne plus être que de simples indices de rapports ?. Il compte ainsi trois âges dans le développement du langage : — un premier Âge de simplicité et de pauvreté, dont le chinois nous présente encoreles traits essentiels; — un second âge, qui fut celui des flexions synthétiques, où les relations des idées étaient expri-
mées par des mots parasites attachés à la suite du
radical et ne faisant qu'un avec lui, comme cela
1 Page 37 et suiv., 41, 47.
2 Page 38-39, 45.
a lieu en sangcrit, en grec , en latin ; —un troisième âge, où le peuple, incapable d'observer une grammaire aussi savante, brise l'unité du mot fléchi, et préfère l’arrangement inverse des parties de l'expression. Dans le second âge, le mot vide, qui sert d'expression aux rapports, à produit la flexion en se rangeant à la suite du radical; maintenant la flexion tombe, et la particule se place comme un mot distinct devant le terme qu’elle modifie : ainsi procèdent les langues romanes et les langues analytiques en général.
Je suis pleinement d'accord avec M. Grimm sur le second et le troisième des états qu’il essaie de caractériser : la marche depuis longtemps constatée de la synthèse à l'analyse est l’un des principes qui servent de base à mon essai. Quant au premier état monosyllabique, où les mots se
seraient en quelque sorte juxtaposés sans ciment,
PRÉFACE. à il m'est impossible de l’admettre. M. Grimm reconnaît avec tous les linguistes queplus onremonte dans l'histoire des langues, plus on les trouve synthétiques , riches et compliquées ; mais il se refuse à suivre l’induction jusqu’au bout. Au lieu de conclure de cette progression que le langage primitif,-si nous pouvions le connaître, serait l’exubérance même, il s'arrête et suppose avant la période synthétique une période d’enfance, dont aucun fait positif ne prouve la réalité. Je ne pense pas qu’il soit permis d'échapper ainsi aux analogies : l’esprit humain n’a pas de ces brusques revirements ; ses lois s’exercent d’une manière continue. La marche des langues vers l'analyse correspond à la marche de l’esprit humain vers une réflexion de plus en plus claire; cette tendance commune de l'esprit humain et du
langage a existé dès le premier jour : c’est donc
dupremier jour qu'il faut placer le plus haut degré de synthèse. J’admets avec M. Bopp et M. Grimm qué Ja plupart des flexions (il serait téméraire de dire toutes) doivent leur origine à des parti eules qui se sont attachées à la fin des mots !; mais on n’est point autorisé à-conclure de là qu'à une certaine époque cette agglutmation n'avait pas encore lieu. L'opération par laquelle nous séparons les particules du radical est. une analyse purement logique : il est probable que dans le langage de l’homme primitif, ainsi que cela a lieu dans celui de l'enfant, expression de la pensée se produisait comme un ensemble et sous la forme d’une riche complexité.
Ce qui amène si souvent les linguistes à envisager le monosyllabisme élémentaire des Chinois
1 Voir sur ce sujet un très-bon article de M. Benfey dans l'Allgemeine Monatsschrift de Kiel, janv. et oct, 1854.
eomme l'état primitif de toutes les langues , c'est le penchant qui nous porte à regarder la simplicité comme l'indice d’un état d'enfance, où du moins comme le caractère d’une haute antiquité. Mais c’est là une erreur dont la philologie doit se garder. Le chinois, tout monosyllabique qu'il est, a servi d’ organe x une civilisation très-développée : au contraire, les langues des sauvages de Ÿ Amérique, celles des habitants de l'Afrique centrale et méridionale, qui commencent à fournir à la science des révélations inattendues, offrent une richesse grammaticale vraiment surprenante ‘. D’après l'hypothèse de M. Grimm, il faudrait supposer chez ces derniers peuples un puissant effort qui, à une certaine époque, les aurait fait sortir de
l'enfance pour passer à la réflexion. Le système
1 Cf, Pott, Die Ungleichheit menschlicher Rassen (Lemgo et Detmold, 1856), p. 86 et suiv.
grammatical des Hottentots étant beaucoup plus avancé que celui des Chinois, on devrait admettre que les Hottentots ont fait plus de pas que les Chinois dans la yoie du développement intellectuel, et sont plus loin de leur état primitif. C’est là une conséquence impossible à soutenir. Les races sauvages sont toujours restées en dehors des révolutions fécondes qui sont le signe de noblesse des peuples civilisés : si elles eussent été une seule fois capables d’un effort décisif,
elles ne seraient pas maintenant si radicalement
impuissantes pour toute organisation et tout progrès.
Chaque famille de langues a sa marche tracée non par une loi absolue et identique pour toutes, mais par les nécessités de sa structure intime et de son génie. Les langues qui ont été monosylla-
biques à l’origine, c’est-à-dire les langues de Asie
orientale, n’ont jamais perdu l'empreinte de leur état natif. Quelques-unes de ces langues, telles que le tibétain, le barman et certaines langues de la péninsule transsangétique, ont effectué un véritable progrès vers le polysyllabisme grammatical ; mais un abime les sépare encore des langues vraiment grammaticales. On sent quesi jamais les lan: gues indo-européennes ou les langues sémitiques avaient traversé un pareil état, elles n'auraient pas su mieux que les idiomes dont nous venons de parler arriver à la grammaire, et surtout qu'elles n'auraient point attemt le degré de flexibilité grammaticale où nous les voyons parvenues dès la plus haute antiquité. En général, M. Grimm paraît avoir composé son essai uniquement en vue des langues indo-européennes, dont il a luimême tant contribué à dresser la théorie géné-
rale. S'il avait plus étendu le cercle de ses com-
paraisons, il serait, je crois, arrivé à des vues moins systématiques et moins absolues.
Je persiste donc, après dix ans de nouvelles études, à envisager le langage comme formé d’un seul coup, et comme sorti instantanément du génie de chaque race. Des restrictions sont nécessaires pour qu’une telle formule ne soit point entendue d’une manière erronée, et ces restrictions, je les indiquerai tout à l'heure; mais le principe lui-même me paraît vrai dans sa généralité. Bien qu’arrivé peu à peu à la pleine évolution de toutes ses puissances, le langage fut intégralement constitué dès le premier jour; de même que, dans le bouton de fleur, la fleur est tout entière avec ses parties essentielles, quoique ces parties soient loin d’avoir atteint leur complet épanouissement.
Un fait semble contredire l’opinion que je
PRÉFACE, 47 viens d'exposer, et m'oblige d’abord à entrer dans quelques explications. Nous voyons parfois de grandes familles humaines parler des langues entièrement dissemblables, bien qu’on ne remarque entre elles, au point de vue physiologique, aucune différence fondamentale. Ainsi l’anthropologie n’aurait point été amenée à la distinction des peuples indo - européens et des peuples sémitiques, si l’étude des langues n'avait démontré que l’hébreu, le syriaque, l’arabe d’une part, le sanscrit, le grec, les langues germaniques, etc., d'autre part, constituent deux ensembles irréductibles '. L'hypothèse la plus naturelle qui se présente pour expliquer un tel phénomène est de supposer qu'une race unique, sortie d’un
même berceau, s’est scindée en deux branches
1 Voir mon Histoire générale des langues sémitiques , 1. V, e. 11.
avant de posséder un langage définitif. Ce qui semble confirmer cette hypothèse, c’est que les deux systèmes de langues dont nous parlons, quoique tout à fait distincts, ne laissent pas d'offrir un certain air de famille, à peu près comme deux Jumeaux qui auraient grandi à une petite distance l’un de l’autre, puis se seraient séparés tout à fait vers l’âge de quatre ou cinq ans. Le langage apparait ainsi comme un second moment dans l'existence de l'humanité, et on est
amené malgré soi à admettre une période où les
1 M. Littré (Revue des Deux Mondes, L® juillet 1857) a récemment élevé des doutes sur la légitimité d’une pareille hypothèse. « Le langage, dit-il, résulte de deux éléments, les aptitudes de l'esprit humain et-le spectacle de la nature. Il suit de là que deux groupes d'hommes appartenant à une même race et habitant'un même lieu ne peuvent pas avoir un langage de caractère dissemblable, puisque l'aptitude qui perçoit les impressions et les'impressions qui mettent en jeu l’aptitude sont identiques. » Je ne puis adopter ce raisonnement. Deux frères, créant le langage à un quart de lieue l’un de l’autre et sans contact, le créeraient très-différent : il y a en effet dans le langage, indépendamment des deux éléments
PRÉFACE. RE à:
“Ariens et les Sémites vivaient ensemble sans ‘langage régulier, ou tout au plus avec le germe rudimentaire de ce qui est devenu plus tard le système indo-européen et le système sémitique. Assurément c’est là une induction dont il faut tenir grand compte. Lorsqu'on se hasarde à parler des premiers jours de l'humanité, rien ne doit être entendu à la lettre : cette expression de
. . , A ? 14 | premiers jours.n’est elle-même qu’une métaphore 1e , . #
pour désigner un état plus ou moins long durant lequel s’accomplit le mystère de l'apparition de la conscience. Les formules générales qu’on emtrès-bien signalés par M. Littré, une part de volonté libre et de latitude qui suffit pour amener d'énormes diversités. Le langage n’est nécessaire que dans ses lois essentielles; tout y a eu sa raison, mais Cette raison n'a jamais été exclusive. L'Arien primitif a eu un motif pour appeler le frère bhratr ou.fratr, et le Sémite pour l’appeler ah : peut-on dire que cette différence résulte ou des aptitudes différentes de leur esprit, ou du spectacle extérieur? Chaque objet, les circonstances restant les mêmes , a été susceptible d’une foule de dénominations:
le choix qui a été fait de l’une d'elles tient à des causes 1mpossibles à saisir. :
ploie pour expliquer les phénomènes primitifs ne doivent point faire illusion sur ce qu'il y eut de particulier et presque de fortuit dans ces phénomènes. Quelques jours, quelques heures furent alors décisives : deux tribus sœurs, habitant sur les versants opposés de la même montagne, purent devenir la souche de deux races, et imposer par la création de deux grammaires différentes leur individualité aux générations futures. La seule chose qui me semble incontestable, c’est que l'invention du langage ne fut point le résultat d’un long tâtonnement, mais d’une intuition primitive, qui révéla à chaque race la coupe générale de son discours et le grand compromis qu’elle dut prendre une fois pour toutes avec sa pensée.
C’est sous des réserves analogues que je crois
devoir maintenir comme trait essentiel du déve-
loppement initial du langage l’absence de toute
réflexion, la spontanéité. L’explication qui est
nécessaire pour conserver à ce mot toute sa vérité ne s'applique pas seulement au langage; elle doit être rappelée toutes les fois qu’il s’agit des œuvres primitives de l'humanité. Un des progrès les plus importants accomplis par la critique “en notre siècle c’est d’avoir entrevu le caractère impersonnel des grandes créations de la haute antiquité. On ne parle plus d'Homère comme d’un écrivain composant artificiellement les deux poëmes qui portent son nom; de Lycurgue, comme d’un législateur dressant, de son autorité privée, le Code que par d’habiles stratagèmes il aurait réussi à rendre obligatoire à tout Jamais. L'Iliade et l'Odyssée sont pour nous l'expression pure du génie de la Grèce héroïque; les lois de
Lycurgue sont les anciennes institutions do-
riennes, amenées à un degré sitninne de conséquence et de ténacité. C’est là une rectification considérable apportée aux idées de l’an-
cienne école. Mais il faut, d’un autre côté, se garder de prendre à la lettre les formules un peu vagues qu’on s’est habitué à employer pour ces sortes de sujets. L’œuvre spontanée est l'œu- vre de la foule, parce que les sentiments de tous s’y expriment; mais ces sentiments ont eu un individu pour interprète. Il y a eu un Lycurgue, il y a eu un Homère! ; mais le premier n’a fait”
1 Ou du moins un rédacteur des poëmes homériques, quel qu’ait été son nom. J’incline à croire que le nom d'Opnpos est un nom générique pour désigner un recueil de poésié ou le compilateur de ce recueil. M. Holizmann en a rapproché, d'une manière conjecturale il est vrai, le sanscrit Samdsa, qui désigne un certain genre d'exposition des fables antiques par opposition au Vydsa : on sait que ce second motest devenu dansla tradition indienne un personnage avec une légende développée. Cf. Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung de Kubn, t. I, p. 483 et suiv. Il est difficile en tous cas, et les anciens l'avaient déjà aperçu, de méconnaïtre dans la première syllabe du nom d'Homèrele radical 6x (ès, èmoù, sanscr. sama), qui mène à l’idée de compilation. V. Pott. Etym. Forsch. IT, p. 260.
PRÉFACE. 23 que consacrer en un système plus rigoureux les anciennes lois de sa nation ; le second n’a fait que donner un corps aux inspirations de l'antique muse hellénique. De part ni d’autre du a et invention personnelle, comme chez Virgile ou chez les législaleurs des époques philosophiques. Les poésies populaires elles-mêmes , qui sont si essentiellement anonymes, ont toujours eu un auteur; seulement, cet auteur n’ayant point laissé la trace de son individualité, on peut'dire avec justesse qu’elles sont l’œuvre de tous. La personne du poëte primitif est de même un fait secondaire, puisque: le poëte aux époques spontanées ne se met pas dans ses œuvres, et que la beauté de ses chants est indépendante de lui. On peut dire que de pareilles productions sont anonymes, même lorsqu'on connaît les syllabes du
nom de l’auteur. Nous savons les auteurs, ou du
moins les familles auxquelles appartient chacun des hymnes du Rig-Véda, et pourtant ces hymnes peuvent compter au nombre des créations les plus nn ronnelles qui existent.
Il en faut dire autant du langage. Plus on pénétrera dans la connaissance de la haute antiquité des peuples ariens et sémitiques, plus on verra se dessiner dans l’apparente uniformité du monde primitif des figures de sages, d’initiateurs, de prophètes sans nom, auxquels les lois, les mœurs, les institutions de la vie civile et religieuse, les poésies sacrées se rattacheront comme à leurs inspirateurs. Derrière le langage, on verra de mérie le Richi, le sage primitif, interprète du génie de sa race; on reconnaîtra l'influence de certaines corporations , de certaines familles privilégiées ; on trouvera l’école remontant pres-
que à l'origine du monde. Ce qui paraît l’œuvre
PRÉFACE. | 25 de tous a été en réalité l’œuvre d’un petit nombre, en qui se personnifiait l'esprit de tous. Il est certain qu'on ne comprend pas l’organisation du langage sans une action d'hommes d'élite, exerçant une certaine autorité autour d’eux et capables d'imposer aux autres ce qu'ils croyaient le meilleur. L’aristocratie des sages fut la loi de Phumanité naissante; le levain qui à produit la civilisation à pu fermenter d'abord dans un nombre presque imperceptible de têtes prédestinées.
Une observation, dont le germe appartient à M. Grimm, nous met sur la trace de la part diverse que les individus ont pu avoir, selon leur nature ou leur aptitude, dans la formation du
langage. Plus les langues sont anciennes, plus la À en }oigt æ |
# Mém. cité, p. 35.
distinction des flexions féminines et masculines
y est marquée : rien ne le prouve mieux que le
penchant, inexplicable pour nous, qui porta les peuples primitifs à supposer un sexe à tous les êtres, même inanimés. Une langue formée de nos jours supprimerait le genre en dehors des cas où il est question de l’homme ou de la femme, et même alors pourrait très-bien s’en passer : l'anglais est arrivé sous ce rapport au,plus haut, degré de simplification, et 1l est surprenant que le français, en abandonnant des mécanismes plus importants du latin, n'ait pas laissé tomber celui dont nous parlons. M. Grimm conclut de là que les femmes durent exercer dans la création du langage-une action distincte de celle des hommes. La vie extérieure des femmes, que la civilisation tend à rapprocher de plus en plus de celle des
hommes, en était à l’origine totalement séparée,
PRÉFACE. ! "Ot ::
et une réunion de femmes était très-différente sous le rapport intellectuel d’une réunion d’hommes. De nos jours, le pronom et le verbe n’ayant conservé à la première personne, dans la plupart des langues, aucune trace de genre, le langage d’une femme ne diffère grammaticalement de celui d’un homme que par le genre des adjectifs et des participes qu’elle emploie en parlant d’ellemême. Mais à l’origine la différence dut être bien plus forte, ainsi que cela a lieu encore dans certains pays de l’Afrique. Pour que l’homme eh S’adressant à la femme ou en parlant de Ja femme se soit cru obligé d'employer des flexions particulières , il faut que la femme ait commencé par avoir certaines flexions à son usage. Or, si la femme employa tout d'abord certaines flexions de préférence à d’autres, et provoqua
ces flexions chez ceux qui lui parlaient, c’est
qu’elles étaient plus conformes à ses habitudes dé prononciation et aux sentiments que Sa vue faisait naître. C’est ainsi que dans les drames hindous les hommes parlent sanscrit et les femprâkrit. Si l’a et là sont les voyelles caractéristiques du féminin dans toutes les langues, c’est sans doute parce que ces voyelles sont mieux accommodées que les sons virils o et ou à l’organe féminin. Un commentateur indien expliquant le v. 10 du livre III de Manou, où il est commandé de donner aux femmes des noms agréables et qui ne signifient rien que de doux, recommande en particulier de faire en sorte que ces noms renferment beaucoup d'a.
Cet exemple me paraît propre à faire comprendre comment, dans le travail complexe du langage, les divers instincts, et, si j'ose le dire, les diverses
classes de l'humanité ont eu leur part d'influence.
L'unité du langage est comme celle de l’humanité elle-même, la résultante d'éléments très-divers; et pourtant, à n’envisager que l’ensemble, il est permis d'appeler cette résultante une œuvre indivise et spontanée. De même que, dans les créations du génie, l'élaboration pénible des détails est dissimulée par l'inspiration générale qui fait vivre le tout, si bien que les personnes peu familiarisées avec l'art d'écrire sont tentées de prendre pour des productions faciles et coulées d'un seul trait les œuvres qui ont coûté le plus d'efforts et de combinaisons; de même, l'entière spontanéité de l'apparition du langage n’exclut pas les essais obscurs, les retouches, la coopération de plusieurs. Si nous avions assisté à la composition des poëmes homériques, que de tâtonnements et de ratures n’y apercevrions-nous pas!
Cela empêche:t-il les poëmes homériques d’être
les types les plus parfaits de la poésie spontarrée ?
Il me reste à dire quelques mots des autres écrits qui ont paru sur le sujet qui m'occupe depuis l’époque où fut publié le présent essai.
Un jeune savant de Berlin, doué d’une grande activité d'esprit, M. Steinthal, s’est occupé dans ces dernières années du problème de l’origine du langage avec beaucoup de suite et de résolution!. L'auteur paraît plus porté vers les considérations abstraites et purement psychologiques que vers les recherches d'histoire et de philologie : ses aperçus s’évanouissent parfois à force de subtilité et de formalisme. J’en reproduirai
1 Der Ursprung der Sprache (Berlin, 1851). Dans cet opuscule, l’auteur s'est surtout proposé de comparer les vues de Herder et de Hamann à celles de G. de Humboldt, afin de montrer la supériorité de ce dernier. L'exposé complet de son opinion se lit dans Grammatik, Logik und Psychologie (Berlin, 1855), p. 226-340. On peut lire du même auteur Die Classification der Sprachen dargestellt als die Entwickelung der Sprachidee (Berlin,
1850) et deux articles dans les Wissenschaftliche Beilage der Leipziger Zeitung, 233 et27 nov. 1856.
PRÉFACE. 31 cependant l’ensemble en me servant autant que possible des expressions mêmes de l’auteur.
M. Steinthal pense comme nous que le langage n'a pas été créé de dessein prémédité, avec une conscience distincte de la fin et des moyens, mais qu'il naît dans l'âme, à un certain degré du développement de la vie psychologique, d’une manière nécessaire et pour ainsi dire aveugle *. Le moment où le langage sort ainsi de l’âme humaine et apparaît au jour constitue une époque dans le développement dela vie de l'esprit; c’est le moment où les intuitions (Anschauungen) se changent en idées (Vorstellungen). Les choses apparaissent d’abord à l'esprit dans la complexité même du réel: l'abstraction est inconnue à l'homme primitif. Le langage apparaît lorsque
l'analyse se fait jour dans l’âme et cherche à
1 Der Ursprung der Sprache, p. 17 et suiv.
disséquer l'intuition totale en ses divers éléments. A la vue, par exemple, d’un cheval au galop, d’une plaine blanche de neige, l’homme se forma d’abord une image indivise : la course et le cheval ne faisaient qu’un ; la neige et la blancheur étaient inséparables. Mais par le langage l'acte de la course fut distingué de l'être qui court, la couleur fut séparée de la chose colorée. Chacun de ces deux éléments se trouva fixé dans un mot isolé, et le mot désigna ainsi un démembrement de l’idée complète. À un autre point de vue, cependant, le mot est plus étendu que l’idée : le mot blanc, par exemple, n’exprime pas seulement un caractère de la neige, mais un trait de toutes les choses blanches ; sa signification est donc plus indéterminée et plus abstraite que l'intuition de la neige blanche. L’intuition embrasse toujours un être
ou une chose dans nn état accidentel; le mot, au
contraire, désigne la chose abstraction faite de ce caractère accidentel, et d’une manière générale qui convienne également à toutes les situations où elle peut se trouver.
La transformation des intuitions en idées constitue ainsi, selon M. Steinthal, l'essence et l'apparition même de la parole. La marche intellectuelle que cette transformation suppose chez les hommes primitifs a lieu dans chaque enfant à l’époque où il se forme son langage, et se reproduit d’une manière permanente en chacun de nous, au moment où nous parlons ; parler c’est toujours transformer des intuitions en idées. Le langage n’est donc point apparu à un moment déterminé de l’histoire, comme les inventions de l'esprit humain ; il naît (entsteht) à l'instant où l’on parle; son essence est de naître éternelle-
ment. Les mêmes lois psychologiques qui, encore
aujourd'hui, produisent le langage dans l’homme adulte sont celles qui agissent lorsque l’enfant apprend à parler et qui ont agi dans la création originelle du langage. Le plus savant homme n’a point en parlant la conscience: des mécanismes qui produisent sa parole; mais ces mécanismes agissent en lui sans sa coopération réfléchie, comme ils agissent chez l'enfant et comme ils ont dû agir chez les hommes primitifs.
Quant aux conditions dans lesquelles se produisit le langage articulé, M. Steinthal se les représente comme 1l suit : à l’origine de l'humanité, l’âme et le corps étaient dans une telle dépendance l’un de l’autre que tous les mouvements de l’âme avaient leur écho dans le corps, principalement dans les organes de la respiration et de la voix. Cette sympathie du corps et de l’Âme, qui se re-
marque encore dans l’enfant et le sauvage, était
PRÉFACE. 35 intime et féconde chez l’homme primitif; chaque. intuition éveillait en lui un accent ou un son. Une autre loi qui joua dans la création du langage un rôle non moins essentiel, ce fut l'asso ciation des idées. En vertu de cette loi, le son qui accompagnait une intuition s'associait dans l’âme avec l'intuition elle-même, si bien que le son et l'intuition se présentaient à la conscience comme inséparables, et furent également insépa-
rables dans le souvenir. Le son devint ainsi un lien
entre l’image obtenue par la vision et l’image conservée dans la mémoire; en d’autres termes, il acquit une signification et devint élément du lan- “gage. En effet, l’image du souvenir et l’image de la vision ne sont point tout à fait identiques : ja- , na Le perçois un cheval; aucun des chevaux que j'ai vus autrefois ne lui ressemble absolument en couleur,
en grandeur, etc. ; l’idée générale représentée par
le. mot cheval renferme uniquement les traits communs à tous les animaux de même espèce.
Ce quelque chose de commun est ce qui constitue la signification du son.
Tellessont, suivant M. Stéinthal, les lois principales qui ont présidé à l'apparition du langage
. p + CS !
et qui président aussi à son développement. Tout le chemin que le langage a parcouru depuis le son , . . . 1 ,* .
émis par les premiers parlants jusqu’à l'idiome le plus parfait est tracé par les lois de la psychologie, bien plus que par les règles de la logique. Les lois de la psychologie, comme les lois de 14 nature, agissent sans conscience, quoique non sans but; la logique, au contraire, donne des prescriptions qu'on suit et applique avec réflexion. Maïs comme les langues appartiennent ? ? sors
au peuple, qu’elles sont l’œuvre de la société et
non de l'individu, il faudrait créer pour les ex-
PRÉFACE. 37 pliquer une psychologie de l'esprit populaire. M. Steinthal insiste beaucoup sur cette distinction de la psychologie et de la logique dans leurs rap: ports avec lasciencedu langage : cependant l’ordre de considérations où il se complait me paraît appartenir beaucoup plus à l’ancienne méthode logique qu'à la science expérimentale de l'esprit humain.
À vrai dire, le désaccord entre les vues de M. Steinthal et les miennes est fort subtil et ne tient guère qu'à la différence des formules philosophiques employées en Allemagne et en France. M. Steinthal reconnaît qu'il ne faut admettre dans la formation du langage aucun acte de raison réfléchie ; il craint seulement de voir renaître les idées innées, etne voudrait pas que pour éviter les errements de Locke on s’attachât à ceux de Leïb-
mz. Selon lui, il ne faut point parler de catégories
imposées au langage non plus qu’à la raison : tout devient, apparaît, se forme suivant des lois qu'il appartient à la science de rechercher. — Rien de mieux; mais ces lois, quand il s’agit de l'apparition des phénomènes de la vie, que sont-elles ? Des catégories fixes; un moule logiquement préexistant qui détermine l'être à telle ou telle forme, L’expression d’inné, si elle signifie autre chose que cela, doit être écartée. Du gland semé en terre sortira un arbre dont les traits essentiels peuvent être décrits à l’avance. Le chêne n’est pas inné dans le gland; mais le gland est ainsi organisé que le chêne en sortira infailliblement avec tous ses caractères naturels.
Un autre philologue, M. Heyse t, a émis sur le
même problème des vues qui se rapprochent
* System der Sprachwissenchaft (Berlin 1856), ouvrage posthume publié par M. Steinthal, p. 46 et suiv.; 164 et suiv.
PRÉFACE. 39 beaucoup de celles de M. Steimthal. L'auteur repousse avec vivacité l’idée d’une révélation venant du dehors ; il combat, comme M. Steinthal, les idées de Becker sur ce que ce dernier appelle l'organisme, c’est-à-dire la production nécessaire et presque matérielle du langage. Le langage, selon M. Heyse, à été créé par l’homme librement, puisque l’homme en le créant n’a obéi à aucune raison déterminante, et qu’il y à mis son individualité personnelle, ce qui n’a pas lieu dans les fonctions proprement organiques. La solution
de M. Heyse, quoique légèrement différente de la nôtre dans les termes, est au fond en parfait accord avec les vues exposées dans notre essai. L'auteur se sert presque des mêmes termes que nous pour exprimer le caractere à la fois libre et nécessaire, à la fois individuel et général, à la fois
objectif et subjectif, à la fois divin et humain de
la production du langage. Ses idées sur la pluralité des points d'apparition ne diffèrent également des nôtres que par la forme plus dogmatique sous
laquelle l’auteur a cru devoir les présenter.
Je n’en puis dire autant des vues que M. Bunsen et M. Max Müller ont proposées dans ces dernières années, et qui paraissent avoir fit, en
Angleterre du moins, une certaine fortune". Quelles
1 Voir l’ouvrage de M. Bunsen : Outlines of the philosophy of universal history (London, 1854). L'écrit de M.:Max Müller intitulé : Lelter on the classification of the Turanian languages, y est inséré t. I, p.263 et suiv. Voir encore l’ouvragede ce dernier : Survey of languages (London, 1850) et l’article intitulé Comparative Mythology dans les Oxford Essays.. Les deux savants auteurs paraissent être arrivés chacun de leur côté au système dont je parle en ce moment. J'avais d'abord supposé (Hist. génér. des langues sémit., p. 466) que M. Müller s'était fait l'organe des idées de M. Bunsen, sans que, dans ma pensée, cela impliquât rien que d'honorable, M. Müller m'ayant fait savoir que la responsabilité de l'écrit en question lui appartenait tout entière, je me hâte de retirer la conjecture que j'avais émise. En critiquant la pensée systématique de l'ouvrage de M. Müller, je rendais justice, du reste, à la pénétration avec laquelle l’auteur, en cela d'accord avec les plus habiles indianistes, a montré les ramifications étendues de la race tartaro-finnoise dans l'Inde anté-brahmanique.
que soient mon estime et mon admiration pour cvs deux savants, dont l’un à pris place parmi les défenseurs les plus généreux de la cause de la liberté, et dont l’autre à rendu des services si éminents à l’étude des Védas, c’est-à-dire à la branche des travaux contemporains qui a le plus d'avenir, il n’est impossible de regarder comme un progrès l'esprit nouveau qu'ils ont cherché à introduire dans la philologie comparée L’hypothèse d'une famille fouranienne, par laquelle on cherche à établir un lien de parenté entre des langues entièrement diverses, nous paraît gratuite et formée par des procédes qui ne sont pas ceux de la science rigoureuse. À part le vaste groupe des langues tartaro-finnoises, qui seraient le noyau de la famille touranienne, il faut avouer que les idiomes que l’on réunit sous ce nom n’ont
uère qu'un seul caractère commun. c’est de ‘ ?
n'être ni indo-européennes ni sémitiques. M. Max Müller répond, il est vrai, que le trait essentiel des langues touraniennes étant de correspondre à un état de société nomade, il n'est pas surprenant que ces langues offrent partout un caractère sporadique, et qu’elles ne soient pas arrivées à la même concentration que les langues indo-européennes et les langues sémitiques , lesquelles de bonne heure ont servi d’organe à de vastes associations politiques. Une telle réponse est trop commode : la classification des langues doit se faire par des caractères positifs de ressemblance et non par ce trait négatif qu’elles manquent d’un certain degré de développement et correspondent à un même état social. Quant aux démonstrations de détail par lesquelles MM. Bunsen et Müller essaient d'établir l'identité primitive des trois fa-
milles, tourannienne, indo-européenne, sémiti-
que, elles ne me paraissent point satisfaisantes, Ainsi eh a jugé également un esprit à la fois sévère et hardi, M. Pott, qui, en rendant pleine justice aux vues ingénieuses que le savant M. Müller à semées dans son ouvrage, le juge pour l’ensemble peu conforme aux vrais principes de la philologie comparée et capable d’égarer une étude déjà entourée de tant de périls 1.
Les aperçus de M. Bunsen * qui se rapportent plus directement à l’origine du langage me paraissent prêter aussi à quelques objections. M. Bunsen, comme M. Müller, suppose dans le langage une loi de progrès qui se vérifierait dans toutes les familles : les divers systèmes de langues représentent pour lui des âges différents que l’es-
1 Zeitschrift der deutschen morgenlændischen Gesellschaft, 1855, p. 405 et suiv. Voir aussi l’ouvrage de M. Pott intitulé : Die
Ungleichheit menschlicher Rassen, p. 191, 202, 242, 262, etc. ? Ouilines, Il, p. 73 et suiv.
prit humain a dû traverser pour arriver à l'état où nous le voyons. J'ai déja exposé les motifs qui m'empêchent d'adopter cette manière de voir. Ce n'est que dans des limites fort restreintes qu’on peut dire qu'un système de langues est inférieur ou supérieur à un autre. La zoologie a reconnu l'impossibilité de ranger les animaux dans une seule série linéaire, où le même type irait se perfectionnant peu à peu depuis le polype jusqu’à l’homme ; elle admet des types primordiaux distincts, dont chacun est susceptible d'arriver. de son côté à une perfection relative. Le mammifère n'a pas commencé par être un reptile, ni le reptile un mollusque. De même, les langues indo-européennes et sémitiques n’ont pas commencé par
être analogues au chinois. Les divers systèmes de
{ Voir l'ouvrage de M. Poit, déjà cité, Die Ungleichheit menschlicher Rassen, p. 86 et suiv.
PRÉFACE. 45 langues sont des partis adoptés une fois pour tontes par chaque race; ils ne sortent pas les uns des autres ; ils se suffisent pleinement et arrivent au même résultat par les voies les plus opposées : tel peuple reste à l’état d’enfance avec un système grammatical que nous regardons comme savant ; tel autre s'élève à la civilisation avec un idiome qui sémble férmé à tout progrès.
Non-seulement, en effet, les divers systèmes de langués , tels que nous les connaissons , ne laissent voir aucune trace des transformations embryonnaires admises par M. Bunsen; mais cette hypothèse a contre elle un fait fort grave. Ce fait, c’est l’unité même des grandes familles, de la famille indo-européenne et de la famille sémitique, par exemple. Comment expliquer cette frappante homogénéité qui fait que l'hébreu, le phé-
nicien , le chaldéen, le syriaque, l'arabe, l'éthio-
46 FRÉFACE.
pien semblent coulés dans le même moule; que les rameaux si nombreux de la famille indo-européenne ont d’un bout du monde à l’autre le même fond de racines, et, en un sens très-véritable, la même grammaire? Par une seule hypothèse : je veux dire en admettant que ces deux systèmes de langues sont arrivés à leur complet développement avant l’époque où la famille s’est scinmdée. Combien peu de latitude cette condition laisse à l'élaboration du langage ! Avec les tendances à la séparation qui agitaient les peuples anciens, le temps durant lequel la famille conserva assez d'union pour qu’un même langage ait pu s'imposer à tous les membres dut être fort court. Or des siècles, que dis-je? des milliers d'années, seraient nécessaires pour expliquer les évolutions que M. Bunsen et M. Max Müller
supposent à l’origine du langage. Si le passage
de l’un à l’autre des états embryonnaires s’est fait après la dispersion de chaque race, comment expliquer l’uniformité du résultat auquel les branches diverses de la famille seraient arrivées chacune de leur côté? Si le passage s’est effectué avant la dispersion, le langage en quelques années a donc traversé plus de phases que dans tout le reste de son existence? Qu’on se représente la grande délicatesse de quelques-uns des procédés’ que toutes les anciennes langues indo-européennes ont emportés avec elles. Qu'on songe à l’importance qu'ont dans l’étymologie indo-européenne la place de l'accent, la différence d’une longue et d’une brève, certaines particularités dans la manière de traiter les noms et les verbes. N'est-ce pas+la preuve que les Hindous, les [raniens, les ancêtres des Grecs et des Latins,
les Germaïns, les Celtes, les Slaves, se sont sé-
parés avec une grammaire déjà nettement caractérisée ? Ces peuples représentent pourtant des divisions primitives et qui durent se tracer dès les premiers moments de l'existence de Ja race. Plus on réfléchit à ce fait capital, plus on est porté à croire que le langage fut créé sans longs tâtonnements, dans une société très-homogène, disons mieux, dans une famille très-peu nombreuse. Si le langage fût apparu ou seulement se fût développé dans une société déjà mûre et par conséquent divisée, il serait beaucoup plus multiple qu'il ne l'est, et ne se laisserait pas si facile-
ment réduire en grandes familles.
M. Müller, dans un essai plein de vues ingénieuses et profondes !, fait observer avec raison
que, si nous ne savions riën de l'existence du
1 Comparative Mythology, p. 11 et suiv.
PRÉFACE. 49 latin, la Comparaison des dialectes romans suffi rait pour nous permettre d'affirmer que ces dialectes, à une certaine époque, ont dû être con-
fondus en une langue d’où ils tirent leur origine. La comparaison des différentes langues indo-européennes nous conduit de même à une époque où le sanserit n’était pas le sanscrit, où le grec n’était pas le grec, mais où toutes ces langues existaient non encore divisées. La plus belle conquête de la philologie comparée est de nous avoir permis de jeter un coup d’œil hardi sur cette période primitive, qu'on appelle arienne, où tout le germe de la civilisation du monde était concentré dans un étroit rayon. De même que les dialectes romans sont tous dérivés d’une langue qui fut d’abord parlée par une petite peuplade des bords du Tibre; de même les langues indo-européennes
supposent derrière elles une langue arrêtée et A À
parlée dans un canton fort réduit. Quel motif, par exemple, aurait pu porter tous les peuples indoeuropéens à tirer le nom du père de la racine pa et du suffixe éri ou tar, si ce mot dans sa forme complète n'avait fait partie du vocabulaire des Ariens primitifs ? Quel motif surtout les eût por: tés, après leur dispersion, à tirer le nom de la fille d’une idée aussi particulière que celle de éraire (sanscrit duhitri, Guydrnp, Tochter, ete.) si ce mot n’eût eu sa raison d’être dans les mœurs d’une
antique famille pastorale ? Autre preuve plus décisive encore. Le mot dhava, qui en sanscrit signifie mari, précédé de la préposition vi, qui signifie sans, semble avoir formé vidhavä, venve : ce mot se retrouve en latin {vidua)*, ainsi que dans les langues germaniques et slaves, et pourtant aucune
1 Une objection asssez grave contre cette explication se tire du masculin viduus, qui appartient à l’ancienne langue
latine, et qui porterait à rattacher viduus et vidua à la même
PRÉFACE. 1 de ces langues ne possède le mot dhava avec la signification de mari ni la préposition vi dans le sens privatif. Cela suppose qu'un tel mot a été formé à l’époque où les ancêtres des Latins, des Germains et des Slaves vivaient en commun avec les ancêtres de la race brahmanique. C’est là un point essentiel, sur lequel personne n’a jeté plus de lumière que le savant écrivain que je citais tout à l'heure. Il résulte de ses pénétrantes inductions que les lignes essentielles de la grammaire indo= européenne étaient fixées avant que la famille arienne se fût brisée en nationalités distinctes. A plus forte raison, faut-il en dire autant de la famille sémitique, qui est encore bien plus remar-
quable que la famille arienne par son unité.
racine que dividere. Cf. Pott, Etym. Forsch., I, 185 ; II, 276. L'épithète de viduus attribuée à l’Orcus , parce qu'il sépare le corps de l'âme, se rapporte à cette dernière racine. Cf. Hartung, Die Religion der Rœmer. II. 90.
” Mais comment de ce fait capital, qu’il à si bien démontré, M. Müller n’a:til point conclu que l'établissement de la graimaire arienne est un fait primitif, au delà duquel il n'yapointà remonter? Les langues, quelles que soient leurs conquêtes ultérieures, partent toujours d’un canton très-réduit. La nature même des mots originairement ariens recueillis par M. Müllér indique une société complète sous le rapport moral, mais peu développée quant à la civilisation matérielle. "Les expressions qui, dans cet antique idiomé, dés gnent la royauté sont empruntées à la vié domestique; les mots qui plus tard ont signifié ville y paraissent avec le sens de maison; on n’y trouve pas de noms pour la chasse, la guerre, et, au contraire, on y trouve un vocabulaire très-développé pour une vie paisible, occupée au travail
des champs et à l'élève des bestiaux. Les arts con-
nus sont les plus simples de tous, tels que le labourage, la moûture, le tissage et le travail élémentaire des métaux ‘. Nous sommes donc resserrés de toutes parts dans un espace fermé, où nulle place ne reste pour des évolutions séculaires. Dira-t-on que l'antique idiome parlé dans l’Arie n'était lui-même qu'un démembrement d’un ensemble linguistique plus étendu , de même que le latin, source des idiomes romans, n’est qu'un individu dans la grande famille indo-européenne * Mais alors on retrouverait en dehors de cette famille d’autres fragments de l’ensemble détruit. Si le latin avait disparu pour la science, nous n’apercevrions pas , il est vrai, l’origine directe des langues romanes; mais nous n’en verrions pas moins leur affinité avec les autres langues de
l'Europe : nous reconnaîtrions leurs sœurs, sans ?
1 Ouvr. cité, p: 24 et suiv.
(ab r 4
connaître leur mère. M. Müller remarque que la conjugaison du verbe étre diffère plus de l'italien au français que du lithuanien à l'idiome des Védas. Done, si l’arien primitif n’avait été qu’une branche d’un ensemble plus étendu, on retrouverait la trace de l’affinité des langues indo-européennes avec d’autres groupes de langues. Or, MM. Bunsen et Müller n’ont pas, selon nous, réussi à prouver qu’une telle affinité existe, et sans vouloir préjuger de l'avenir de la philologie, il est permis de dire que l’on n’entrevoit pas à l'horizon l'ombre même d’une démonstration sur
ee point capital.
Je joïindrai aux écrits précédents un article que M. Henri Ritter, le savant historien de la
philosophie, voulut bien consacrer à la première
édition de mon essai dans les Gelehrte A nzeigen
CE
de Gæœttingue !. En approuvant mes conclusions générales, M. Ritter m'adressa quelques critiques qui, venant d’un homme aussi éminent, ont été naturellement l’objet de ma plus sérieuse attention. M. Ritter croit que, par réaction contre l’école qui regardait le langage comme une invention artificielle, je l'ai supposé trop essentiel à la nature de l’homme et trop intimement lié à la pensée. Il admet qu’une pensée assez développée ait pu exister sans la parole, et que le langage soit apparu longtemps après le réveil de la conscience; enfin, dans le phénomène primitif qui le fit naître, une part doit, selon lui, être faite à la réflexion. J’ai dit ci-dessus avec quelles réserves mon opinion sur l'apparition spontanée
du langage devait être entendue. Mais il m'est