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impossible d'aller jusqu’au point où va M. Ritter. La distinction qu'il établit entre le langage en général et le langage articulé n’est pas de grande conséquence , puisque le langage articulé convient seul à l'expression d'idées quelque: peu déliées. M. Ritter n’attribue au langage qu'un seul rôle, celui de communiquer la pensée ; ilméconnaît une autre fonction non moins importante: de la parole, qui est de servir de formule et de limite à la pensée, Le sourd-muet n’arrive à des Jugements précis que quand il peut les renfermer dans: des signes créés sur le modèle de notre langage. En supposant qu'avant l'abbé de lÉpée, quelques sourds-muets soient arrivés à un certain développement intellectuel, il faut tenir compte du commerce qu'ils avaient pu avoir par les yeux avec
des êtres parlants : la conscience, en effet, est
contagieuse et se transmet par les voies les plus
indirectes. M. Ritter regrette qu'au lieu de comparer le langage à la pensée, je ne l’aïe pas comparé de préférence aux lois politiques et soctales, qui font partie de la nature humaine, et qui pourtant n’ont pas été contemporaines de sa première apparition. Je ne puis accepter précisément cette pensée : st M. Ritter entend parler d'institutions politiques réfléchies, d’une morale perfectionnée, ce n’est point à de pareilles choses qu'on peut comparer le langage. S'il entend parler du principe de la morale, de la famille et de la vie civile, ce principe est aussi primitif dans l’homme que la raison et le langage. En remontant dans l’antiquité des peuples ariens, on trouve certains usages religieux, certaines lois de la vie domestique, inséparables du langage de ces peuples et liés à leurs premières intuitions.
M. Ritter me reproche de traiter le développe-
ment du langage d’une manière trop indépendante de l’histoire, et en l’envisageant comme le développement d’un être vivant, soustrait aux accidents du dehors, Ce reproche serait fondé si les vues proposées dans cet essai étaient formulées comme des théorèmes d’une vérité absolue, Il est certain que les événements de l’histoire exercent une influence décisive sur la marche des langues ; que l’anglais, par exemple, tel qu’il se parle de nos jours, est fort différent de ce que fût devenu l’anglo-saxon sans la conquête normande. Mais de ce que les langues sont souvent détournées de leur cours naturel par 1ès faits extérieurs, on n'est pas en droit de conclure qu'aucune loi intime ne préside à leur développement. Les lois de la végétation sont-elles moins réelles, parce qu'il n'existe pas une seule plante dans le monde
où l’arrangement des branches et des feuilles soit
PRÉFACE. 59 ce qu’il devrait être, si des causes particulières de suppression et d’avortement ne troublaient leur tendance vers la symétrie ? Le devenir du monde estun vaste réseau où mille causes se croisent et se contrarient, et où la résultante ne paraît jamais en parfait accord avec leslois générales d’où l’on serait tenté de la déduire. La science, pour for muler les lois, est obligée d’abstraire, de créer des circonstances simples, telles que là nature n'en présente Jamais. Les grandes lignes du monde ne sont qu'un à peu près. Prenons le système solaire lui-même ; certes, voilà un ensemble soumis à des lois d’une parfaite régularité, et dont la formation a dû être amenée par des causes très-simples. Et pourtant l’anneau de Saturne, et les petites planètes, et les aérolithes montrent la place que tient le fait individuel dans la géo-
métrie en apparence inflexible des corps célestes.
Lès phénomènes se produisent dans le monde parce qu'ils ont leur raison suffisante de se produire ; mais cette raison suffisante n’est jamais unique. [n’y a pas deux faits qui se passent de la même manière, ni deux êtres qui rentrent dans la même catégorie : il n’y a que des cas individuels amenés par le coup de dé qui se joue à chaque instant. Chaque fait et chaque être est l’aboutissant de ce qui a précédé, et ce n’est que par une extension de sens qu’on donne le même nom aux êtres et aux faits qui ont entre eux plus
où moins d’analogie.
Ces explicationsm’ont semblé nécessaires pour prévenir les malentendus auxquels auraient pu donner lieu les formules générales dont j'ai dû me servir. Dès qu’on aspire à sortir des considé-
rations purement dialectiques, la vérité ne s’ob-
PRÉFACE, 61, tient qu'en-apportant à la pensée de continuelles limites, et en procédant à l'élimination de l’er-
reur, par de scrupuleuses approximations.
ya" LE Ps d