VI AVANT-PROPOS
— Mais historiquement quelle en est la cause première et philosophiquement la cause fondamentale ?
C'est l'indépendance protestante et rationaliste. En effet, l'idée protestante et rationaliste est un ferment de division non seulement dans l'ordre religieux, mais encore dans l'ordre temporel ; elle est, comme l'établit admirablement Taparelli (c. i), la négation du droit et par conséquent de l'unité nationale... Une fois entrée chez un peuple, elle le pousse à substituer, dans son gouvernement, Yopinion à la Foi et à la vérité, et la légalité à la loi. La seule force matérielle devient, chez ce peuple, la dernière digue de l'ordre contre les assauts du communisme et de l'anarchie.
— N'est-ce pas notre histoire d'aujourd'hui — et sur tous les points de la France...?
Qu'est-ce donc qui maintient, chez nous, après tant de révolutions sanglantes, après tant de déceptions et tant de hontes, le règne de l'Opinion et de la Légalité? C'est le respect aveugle, mensonger et cupide de cette majesté qu'on appelle le Peuple souverain, et de son incarnation politique : ce le suffrage universel...» Croyant ou feignant decroire que le pouvoir vient essentiellement du peuple, et, dans le peuple, des individus, les Français ne remontent plus jusqu'à la cause véritable de l'autorité, jusqu'à Dieu... Indépendants dans leur pensée, ils deviennent athées dans leurs lois et dans leur gouvernement.
— Y a-t-il des remèdes à une décomposition si avancée? Oui, nous ont répété maintes fois les voyants d'Israël, les souverains Pontifes. Il y a d'abord la prière, la pénitence, l'union , la soumission entière à la direction du Saint-Siège. Sur ce dernier point, on sera frappé de trouver dans le P. Taparelli, écrivant en 1 854, la doctrine politique de Léon XIII (voir ch. 3).
— Mais cela ne suffît pas : la grâce suppose toujours la nature... D'où il suit que, dans une société, lorsque les institutions naturelles, familles, etc., sont plus ou moins ruinées, il faut avant tout les reconstituer...
La première chose à faire chez nous est donc celle-ci : « En revenir, dans l'ordre civil, à la constitution naturelle de la société, c'est-à-dire à la vraie et pleine liberté des organismes sociaux : famille, commune, province, associations, corpora-
AVANT-PROJ'OS Vil
tions, etc., et cela dans toutes les parties de la vie nationale : religion, enseignement, agriculture, industrie, commerce, etc..
Il faut ensuite réorganiser, non pas le suffrage universel direct (celui-ci est réfractaire à toute organisation), mais la représentation légitime de la famille dans la commune, de la commune dans la province, de la province auprès du pouvoir politique.
Enfin, il faut, et toujours d'après le même principe, distinguer de l'ordre civil l'ordre politique, c'est-à-dire le gouvernement national.
Car, s'il appartient au gouvernement de faire des lois générales, de promouvoir le bien commun, de défendre les droits de tous, etc., il ne doit point, d'ordinaire, agir directement dans les sphères propres et respectives des organismes inférieurs de la société ; pas plus que, dans le corps humain, le cerveau ne doit revendiquer pour lui les fonctions propres des yeux, de la poitrine, du cœur, etc. Sans doute les organes du corps social doivent être subordonnés au pouvoir supérieur, au gouvernement politique. Mais non point en ce sens que celui-ci, par des monopoles et par une centralisation indéfinie, vienne introduire des rouages embarrassants ou plutôt projeter ses multiples suçoirs dans la famille, dans la commune, dans l'enseignement, dans le commerce, etc., etc., et par là les épuiser et les dénaturer. Quel être repoussant, dit Taparelli, qu'un homme qui ne serait, pour ainsi dire, qu'en tête, les autres membres ayant été épuisés et atrophiés au profit du cerveau !
Décentralisation, économie (et quelle économie!..) liberté, unité, grandeur nationale, tels seraient les résultats de ce travail accompli avec l'aide de Dieu et sous la garde de l'Eglise.
Il y en aurait un autre dont on parle beaucoup de nos jours : ce serait l'existence d'une véritable et naturelle démocratie» tout aussi indispensable du reste en monarchie qu'en république. Car, bien que subordonnées dans la mesure nécessaire au pouvoir central, les familles, les communes, les provinces, les associations, les corporations, etc., seraient autonomes dans leur propre sphère : et jouissant de tous ses droits civils (en fait, il n'en réclame guère d'autre), le peuple exercerait une réelle influence sur les affaires de la commune par les chefs de