‹ De l'origine et des progrès d'une science nouvelle, 1768Chapitre 22 sur 23 · XXI · texte numérisé non relu

XXI

Voici donc le résumé de toutes les institutions sociales fondées sur l'ordre naturel, sur la constitution physique des hommes et des autres Etres dont ils sont envirormés.

Propriété personnelle, établie par la Nature, par la nécessité physique dont il est à chaque individu de disposer de toutes les facultés de sa personne pour se procurer les choses propres à satisfaire ses besoins, sous peine de souffrance et de mort.

Liberté de travail, inséparable de la propriété personnelle dont elle forme une partie constitutive.

Propriété mobiliaire, qui n'est que la propriété personnelle même, considérée dans son usage, dans son objet, dans son extension nécessaire sur les choses acquises par le travail de sa personne.

[74] Liberté d'échange, de commerce, d'emploi de ses richesses, inséparable de la propriété personnelle et de la propriété mobiliaire.

Culture, qui est un usage de la propriété personnelle, de la propriété mobiliaire et de la liberté qui en est inséparable : usage profitable, nécessaire, indispensable pour que la population puisse s'accroître, par une suite de la multiplication des productions nécessaires à la subsistance des hommes.

Propriété foncière, suite nécessaire de la culture, et qui n'est que la conservation de la propriété personnelle et de la propriété mobiliaire, employées aux travaux et aux dépenses préparatoires indispensables pour mettre la terre en état d'être cultivée.

Liberté de l'emploi de sa terre, de l'espèce de sa culture, de toutes les conventions relatives à l'exploitation, à la concession, à la rétrocession, à l'échange, à la vente de sa terre, inséparable de la propriété foncière.

Corpus des Économistes. — Dupo.nt, I. 3

34 DE I.'oRIGINE ET DES PROGRES [77]

[75] Partage naturel des récoltes, en reprises des cultivateurs, ou richesses dont l'emploi doit indispensablement être de perpétuer la culture, sous peine de diminution des récoltes et de la population ; et produit net, ou richesses disponibles dont la jjrandeur décide de la prospérité de la société, dont l'emploi est abandonné à la volonté et à l'intérêt des propriétaires fonciers, et qui constitue pour eux le prix naturel et légitime des dépenses qu'ils ont laites, etdes travaux auxquels ils se sont livrés pour mettre la terre en état d'être cultivée.

Sûreté, sans laquelle la propriété et la liberté ne seraient que de droit et non de lait, sans la(|uelle le produit net serait bientôt anéanti, sans laquelle la culture même ne pourrait subsister.

Autorité tutélaire et souveraine, pour procurer la sûreté essentiellement nécessaire à la propriété et à la liberté; et qui s'acquitte de cet important ministère, en promulguant et faisant exécuter [76] les loix de l'ordre naturel, par lesquelles la propriété et la liberté sont établies.

Magistrats, pour décider dans les cas particuliers quelle doit être l'application des loix de l'ordre naturel, réduites en loix positives par l'autorité souveraine ; et qui ont le devoir impérieux de comparer les Ordonnances des Souverains avec les loix de la Justice par essence, avant de s'engager à prendre ces Ordonnances positives, pour régie de leurs jugemens.

Instruction publique et favorisée, pour que les citoyens, l'autorité et les Magistrats, ne puissent jamais perdre de vue les loix invariables de l'ordre naturel, et se laisser égarer par les prestiges de l'opinion, ou par l'attrait des intérêts particuliers exclusifs qui, dès cju'ils sont exclusifs sont toujours mal-entendus. ,

Revenu public, pour constituer la force et le pouvoir nécessaire à l'autorité Souveraine; pour faire les frais de son ministère protecteur, des fonctions impor[77]tantes des Magistrats, et de l'instruction indispensable des loix de l'ordre naturel.

Impôt direct, ou partage du produit net du territoire, entre les propriétaires fonciers et l'autorité Souveraine; pour former le revenu public d'une manière qui ne restraigne ni la propriété ni la liberté, et qui par conséquent ne soit pas destructive.

Proportion essentielle et nécessaire de Vinipôt direct avec le produit net, telle qu'elle donne à la société le plus grand revenu public qui soit possible, et par conséquent le plus grand degré possible de sûreté, sans que le sort des propriétaires fonciers cesse d'être le meilleur sort dont on puisse jouir dans la société.

[80] d'une scienck nouvelle 35

Monarchie héréditaire, pour que tous les intérêts présens et futurs du dépositaire de Tautorité souveraine, soient intimement liés avec ceux de la société par le partage proportionnel à\i produit net.

[78] Tel est le précis de cette doctrine, qui, d'après la Nature de l'homme, expose les loix nécessaires d'un Gouvernement fait pour l'homme, et propre à l'homme de tous les climats et de tous les pays ; d'un Gouvernement qui subsiste depuis quatre mille ans à la Chine sous le Tropique du Cancer, et que le génie d'une Grande Impératrice va pour le bonheur de ses Sujets établir au milieu des glaces du Nord ; d'un Gouvernement, évidemment le plus avantageux possible aux Peuples, puisqu'il leur assure la pleine et entière jouissance de tous leurs droits naturels, et la plus grande abondance possible des choses propres à leurs besoins; évidemment le plus avantageux possible aux Rois, puisqu'il leur procure la plus grande richesse et la plus grande autorité possibles.

Ce n'est que dans ce Gouvernement simple et naturel, que les Souverains sont [79] véritablement despotes * ; qu'ils peuvent tout ce qu'ils veulent pour leur bien, lequel se trouve inséparablement et manifestement attaché à celui des Nations qu'ils gouvernent. Demander plus pour eux, ce serait leur nuire et les insulter. Le privilège de se faire du mal à soi-même n'appartient qu'aux foux, et la démence n'est pas faite pour le Trône. Quand on supposerait même qu'elle pût y parvenir, elle ne serait guère nuisible, ni au Souverain qui aurait le malheur [80] d'en être affecté, ni à ses sujets,

1. Le mot despote signifie, comme son étymologie l'indique, celui qui peut disposer à son gré. En l'appliquant, ainsi que l'ont fait quelques célèbres Modernes, à désijj:ner les Souvei'ains arbitraires, on ne s'est pas apperçu que le terme impliquait contradiction avec l'idée qu'on voulait lui faire exprimer ; puisque ces Souverains arbitraires que le vulgaire ignorant croit despotes, et qui peuvent être assez ignorans pour se le croire eux-mêmes, ne peuvent néanmoins disposer de rien ou de bien peu de choses. Ils sont les serviteurs de leurs serviteurs, les esclaves des opinions vacillantes de leurs peuples, les faibles jouets de leurs Soldats : ils ne sauraient presque rien faire pour leur propre bien, ni pour celui des autres ; ils ne peuvent améliorer leur situation servile et périlleuse, qu'en renonçant à leur prétendu despotisme. Ils ne sont donc pas véritablement despotes; leur en donner le titre, c'est donc manquer à la Métaphysique de la langue, c'est évidemment ne pas employer le mot propre. Cette faute pour être échappée à de très beaux génies, n'en est pas moins une faute. Aussi se trouve-t-on obligé de changer de langage, à-présent que l'analyse sévère et la dissection scrupuleuse des idées font sefttir la nécessité dç s'exprimer plus exactement.

tant que les Nations seraient suffisamment instruites sur les loix de Tordre, et que les Mag-istrats surveillés par Tévidence publique, seraient par conséquent nécessités d'être fidèles à leurs devoirs envers le Prince, et envers le Peuple. Et il n'en serait pas moins despote^ autant qu'il soit donné à l'homme de l'être, le Souverain co-propriétaire du produit net d'un Empire éclairé par la lumière, et gouverné selon les loix de l'ordre naturel; lui qui, lorsqu'il veut [81 1 augmenter ses revenus et sa puissance, est sûr de trouver toutes les volontés et toutes les forces de ses sujets disposées à le seconder, et de leur entendre dire à tous : Béni soit le Prince qui veut accroître nos richesses et nos revenus.

Un Gouvernement qui concilie aussi parfaitement l'intérêt de tous les hommes, qui assure si bien tous leurs droits et tous leurs devoirs réciproques, qui conduit aussi nécessairement à leur procurer les plus grandes jouissances dont ils soient susceptibles, est évidemment le meilleur Gouvernement que l'on puisse imaginer, le Gouvernement prescrit aux hommes par l'ordre nalui'el.

Croirait-on cependant que malgré l'évidence des vérités Souveraines dont nous venons de tâcher de suivre le fil, et qui nous manifestent les loix de ce Gouvernement physiocratique ; il se trouve encore des hommes, il se trouve encore des écrivains, et même des écri[82]vains qui prétendent avoir étudié ces vérités, et qui néanmoins s'acharnent à soutenir qu'il n'est pas vrai que Dieu ait établi un ordre naturel qui doive servir de régie à la société; ou que s'il l'a fait, il n'est pas vrai que les hommes puissent acquérir la connaissance de cet ordre et s'y soumettre ; ou du moins que s'ils le pouvaient, il n'est pas vrai qu'aucun d'eux dût commencer le premier à prendre ce parti ? Non, sans doute, on ne le croirait pas, et la postérité qui ne verra point leurs écrits, sera surprise d'apprendre qnil en fût jusquà trois que je pourrois citer. Il faut les plaindre, s'ils ont effectivement le malheur de douter que Dieu ait donné des loix à tous les Patres ; ou si contraints par l'expérience d'avouer que nous pouvons nous procurer la connaissance certaine d'une infinité de loix naturelles qui ne nous importent guère ; ils pensent néanmoins que nousne pouvons acquérir aucune 83] connaissance de celles qui intéressent le plus notre existence et notre bonheur. Il faut les plaindre ; s'ils ont effectivement le malheur de ne pas se-ntir que l'homme soit un animal raisonnable et susceptible d'être guidé par l'évidence de son intérêt. Mais s'ils n'épargnaient

\8A] d'une science nouvelle 37

aucunes manœuvres pour retarder les progrès des recherches sur des objets aussi importans; s'ils répandaient la plus acre animosité dans leurs écrits; s'ils chargeaient d'inculpations odieuses des hommes paisibles qui travaillent avec zèle dans la seule vue de concourir au bonheur du genre humain ; s'ils tâchaient, quoiqu'en vain, de rendre suspects à l'administration des citoyens vertueux dont tous les vœux et toutes les études ne tendent qu'à la gloire du Prince, et à la prospérité de l'Etat; il faudrait les plaindre encore bien davantage : l'activité, la multiplicité des efforts qu'un orgueil mal-entendu, que [84] de vils intérêts particuliers font faire contre l'évidence des vérités utiles, ne peut jamais servir qu'à enfoncer de plus en plus ceux qui s'y abandonnent dans la fange du mépris et de l'indignation publique.

Page 1