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Si, d'une extrémité du monde à l'autre, on promené un œil philosophique sur l'histoire des Sciences les plus sublimes; si l'on considère comment elles se sont formées, étendues, et perfectionnées; on remarquera avec surprise que c'est au milieu des obstacles les plus grands, des préventions les plus décidées, des contradictions les plus ameres, des oppositions les plus redoutables. On verra Confucius poursuivi et menacé de la mort à la Chine, Pythagore obligé de couvrir sa [2] doctrine d'un voile mystérieux, et de cacher la vérité aux Peuples pour conserver la liberté de la développer à quelques Adeptes, Démocrite cru fou et traité comme tel par les Abdèritains, Socrate buvant la ciguë, Galilée dans les fers de l'Inquisition, Descartes contraint de chercher une retraite dans le Nord, Wolff banni et sacrifié pendant dix-huit ans aux intrigues des Lange et des Sfrahler, etc.
Tout est dit... tout est connu... prétendrons-nous être plus habiles que nos pères?... Phrases triviales, que la paresse, l'ignorance, la vanité de tous les siècles et de tous les pays, ont opposées par acclamation à quiconque a eu l'audace, le génie, le talent, le bonheur de chercher, de découvrir et de manifester des vérités utiles.
On a beaucoup répété que l'homme est un animal crédule. On s'est trompé : il fallait dire que l'enfant est crédule, et que Vhomme est opiniâtre. Vous ne trouverez aucun homme qui croie légèrement, et sans raisons suffisantes, autre chose que [3j ce qu'on lui apprit dans sa tendre enfance. Alors, comme je le dis, ce n'est pas crédulité, c'est routine et opiniâtreté. Examinez l'homme fait, vous ne pourrez vous empêcher de voir que loin d'être crédule, il
tomberait plutôt clans l'extrémité opposée. Son ame est fermée aux idées nouvelles. 11 est porté à nier tout ce qu'il i^niore. Erreur, vérité, il combat également tout ce dont il n"a jamais entendu parler. Il y a quelques exceptions à faire en faveur des hommes trèssupérieurs ; mais la nature même de ces exceptions indique combien elles sont rares.
11 no faut donc pas être surpris, il faut encore moins se fâcher quand on rencontre des personnes, je dis même des personnes illustres et studieuses, qui, entraînées par l'évidence de ce qu'elles savent, et ne se formant que des idées confuses de ce qu'elles ne savent point, croyent toucher au terme des connaissances possibles à l'espèce humaine, et ne conçoivent pas qu'il puisse exister une Science nouvelle en lùirope.
[4] Si quelqu'un de ces habiles gens vous disait « q.ue nous a manque-t-il? Qu'ignorons-nous? Nous mesurons les cieux et la « terre : Nous observons leurs révolutions : Nous calculons leurs « mouvemens : Nous prédisons les éclipses : Nous pesons l'atmo- « sphère : Nous connaissons, nous évaluons, nous employons la « force des vents et des eaux : Nous avons découvert le iluide actif, « qui, diversement log"é dans l'intérieur de tous les corps, tend « sans cesse et avec une force prodig-ieuse à en disperser toutes les « parties ; mais qui environnant aussi tous les corps, comprime ces « mêmes parties et les i^etient par son effort immense à la place que « leur marqua la Nature : Nous savons dans plus d'un cas diriger à « notre gré l'action puissante de ce premier mobile universel, « imiter les feux et les coups du tonnerre : Toutes les propriétés « des Etres semblent des instruments préparés pour notre intelli- (f gence : Nous ap[5]pliquons à notre usage la pesanteur, le mou- « vement, la manière dont l'un naît de l'autre ; les fardeaux les « plus énormes s'élèvent dans les airs par nos mains faibles et « débiles : Un minéral communique au fer une tendance naturelle « vers un certain point du globe, et cela suffit pour nous tracer une « route sur la vaste plaine des mers «. Il faudrait applaudir à de si grandes lumières. Et si vous demandiez à ce même homniie comment il faut s'y prendre pour qu'une Société politique soit llorissante, riche, puissante, pour que les familles, pour que les individus dont elle est composée soient le plus heureux qu'il est possible? et qu'il vous répondit « que ce n'est pas là l'objet d'une Science « exacte, et que cela dépend d'une infinité de circonstances <i variables, difficiles à démêler et à évaluer » : il ne faudrait pas
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trouver cette réponse ridicule : car elle paraît naturelle et raisonnable à ceux qui la font de bonne foi, et c'est à vous [6] quand vous proposez des questions avec lesquelles on n'est pas familiarisé, de juger d'avance combien doit être petit le nombre des hommes auxquels il apartient de savoir ce qui ne leur fut pas enseigné par leurs Maîtres. Songez que Montesquieu lui-même, si digne à tous égards d'instruire solidement le genre humain, nous a dit, comme un autre, que les principes du Gouvernement doivent changer selon la forme de sa constitution ; et que sans nous apprendre quelle est la base primitive, quel est l'objet commun de toute constitution du Gouvernement, vous avez vu cet homme sublime employer presque uniquement la finesse extrême, la sagacité supérieure de son esprit, pour chercher, pour inventer des raisons particulières à des cas donnés.
Les hommes cependant ne se sont pas réunis par hazard en ^ sociétés civiles. Ce n'est pas sans raison qu'ils ont étendu la chaîne naturelle des devoirs réciproques, qu'ils se sont soumis à une autorité souj 7 veraine. Ils avaient, ils ont un but essentiellement marqué par leur nature, pour se conduire ainsi. Or leur constitution physique, celle des autres êtres dont ils sont environnés, ne permettent pas que les moyens pour parvenir à ce but soient arbitraires; car il ne peut rien y avoir d'arbitraire dans des actes physiques tendans à une fin déterminée. On ne peut arriver à aucun point que par la route qui y conduit.
Il y a donc une route nécessaire pour approcher le plus qu'il est possible de l'objet de l'association entre les hommes, et de la formation des corps politiques. Il y a donc un ordre naturel, essentiel et général qui renferme les loix constitutives et fondamentales de toutes les sociétés ; un ordre duquel les sociétés ne peuvent s'écarter sans être moins sociétés, sans que l'état politique ait moins de consistance, sans que ses membres se trouvent plus ou moins désunis et dans une situation violente ; [8] un ordre qu'on ne pourrait abandonner entièrement sans opérer la dissolution de la société et bientôt la destruction absolue de l'espèce humaine.
'Voilà ce que ne savait pas Montesquieu ; ce que les petits Auteurs, soi-disans politiques, qui ont cru marcher sur les traces de ce grand génie, étaient encore bien plus loin d'entrevoir que lui; ce qu'ignore très profondément une multitude d'hommes de mérite fort instruits d'ailleurs dans toutes les connaissances dont nous venons de faire l'énumération au commencement de cet écrit.
s DE L ORIGINE ET DES PROGRES [11]
L'ig-norance, comme toutes les choses de ce monde, tend à se perpétuer d'elle-même. La nôtre sur ces vérités, les plus importantes de toutes pour les hommes réunis en société, était entretenue et nourrie par un grand nombre de causes extérieures inutiles à développer ici. Nous ne savons pas combien elle aurait duré ; mais on peut juger par la résistance qu'elle oppose aujourd'hui à la lumière naissante, [9] que son tempérament était robuste.
Il y a environ treize ans qu'un homme du génie le plus vigoureux ^ exercé aux méditations profondes, déjà connu par dexcellens ouvrages et par ses succès dans un art où la grande habileté consiste à observer et à respecter la nature, devina qu'elle ne borne pas ses loix physiques à celles qu'on a jusques à-présent étudiées dans nos Collèges et dans nos Académies; et que lorsqu'elle donne aux fourmis, aux abeilles, aux castors la faculté de se soumettre d'un commun accord et par leur propre intérêt à un gouvernement bon, stable et uniforme, elle ne refuse pas à l'homme le pouvoir de s'élever à la jouissance du même avantage. Animé par l'importance de cette vue, et par [lOj l'aspect des grandes conséquences qu'on en pouvait tirer, il appliqua toute la pénétration de son esprit à la recherche des loix physiques, relatives à la société: et parvint enfin à s'assurer de la base inébranlable de ces loix, à en saisir l'ensemble, à en développer l'enchaînement, à en extraire et à en démontrer les résultats. Le tout formait une doctrine très-nouvelle, très-éloignée des préjugés adoptés par l'ignorance générale, et fort audessus de la portée des hommes vulgaires, chez lesquels l'habitude contractée dans leur enfance d'occujoer uniquement leur mémoire, étouffe le pouvoir de faire usage de leur jugement.
Le moment n'était cependant pas absolument défavorable pour publier cette doctrine. L'illustre M. de Gournay, Intendant du Commerce, guidé comme Quesnay, par la seule justesse de son génie, arrivait en même-tems par une route dilFérente à une grande partie des mêmes résultats pratiques. Il commenfll^çait à les présenter aux yeux des suprêmes Administrateurs, et à former par ses conversations et par ses conseils de jeunes et dignes Magistrats qui sont aujourd'hui l'honneur et lespoir de la Nation ; tandis que le Docteur Quesnay donnait à r Encyclopédie les mots Fermiers
i. François Quesnay, Écuycr, ancien Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Chirurgie, Membre de l'Académie Royale des Sciences, de la Société Royale de Londres, de l'Académie de Lyon, etc., etc. Premier Médecin ordinaire et Consultant du Roi.
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et Grains qui sont les premiers ouvrages publics clans lesquels il ait commencé l'exposition de la Science qu'il devait à ses découvertes. Bientôt après, celui-ci inventa le Tableau économique, cette formule étonnante qui peint la naissance, la distribution et la réproduction des richesses, et qui sert à calculer avec tant de sûreté, de promptitude et de précision, l'effet de toutes les opérations relatives aux richesses. Cette formule, son explication, et les maximes cjénérales du Gouvernement économique que l'Auteur y joignit, furent imprimées avec des notes savantes, au Château de Versailles en 1 758 ^ .
[12] Trois hommes également dignes d'être les amis de l'inventeur de la Science et du Tableau économiques, M. de Gournav, M. le Marquis DE Mirabeau et M. le Mercier de la Rivière, se lièrent alors intimement avec lui. Il y avait tout à espérer pour la rapidité des progrès de la nouvelle Science, du concours de trois hommes de ce génie avec son premier instituteur. Mais une mort prématurée ravit M. DE GouRNAY aux VŒUX ct au bonheur de son Pays. M. de la Rivière fut nommé Intendant de la Martinique^ et son zèle, son activité pour servir sa Patrie par des opérations utiles, perpétuellement dirigées d'après les principes lumineux dont il était pénétré, ne lui permirent pas dans tout le cours de son administration de s'occuper du soin de développer aux autres l'évidence de ces principes qui guidaient son [13] travail immense et journalier. Le vertueux Ami des Hommes resta seul à seconder l'esprit créateur de la Science la plus utile au genre humain, et commença cette nouvelle carrière par la rétractation publique des erreurs qui lui étaient échappées dans son Traité de la Population. Acte généreux, qui suffit pour servir d'échelle de comparaison entre la force de la tête, l'honnêteté du cœur, la noblesse de Famé de ce véritable citoyen ; et la faiblesse, le vil orgueil, les manœuvres artificieuses de quelques autres Écrivains du mème-tems, dont les erreurs étaient bien plus considérables et bien plus dangereuses, mais qui poursuivis par l'évidence, voudraient persuader au public qu'ils ne se trompèrent jamais, et qu'ils n'ont obligation à personne de la connaissan'^e des vérités contradictoires à leurs anciennes opinions, qu'ils essayent en vain aujourd'hui de marier avec elles.
11 ne suffisait pas à VAmi des Hommes [iA] de convenir qu'il
1. On trouve ces Ouvrages avec un Traité du Droit naturel, quelques Problèmes et quelques Dialogues économiques du même Auteur, dans un Recueil intitulé PHYSIOCRATIE, à Paris, cfiez Merlin, rue de la Harpe.
avait pris des conséquences pour des principes, il fallait qu'il réparât son erreur, en publiant des vérités. Il le fît. On A-it sortir de sa plume féconde une Introduction nouvelle à son Mémoire sur les Etats Provinciaux, une réfutation de la critique qu'un travailleur en Finance avait faite de ce mémoire, un Discours éloquent adressé à la Société de Berne sur V Agriculture, un excellent ouvrage sur les Corvées, une explication du Tableau économique, la Théorie de rimpot, la Philosophie rurale, etc., etc. '. Quelques Auteurs, formés par ses leçons et par celle du Maître qu'il avait adopté, entraînés par l'évidence de leur doctrine, commencèrent à marcher sur leurs traces. Des Corps entiers et des Corps respectables, l'Académie des Sciences et Belles- 15 Lettres de Caën, la Société Royale d'Agriculture d'Orléans, étudièrent la nouvelle Science et s'en déclarèrent les défenseurs.
\'oilà où en était cette Science, si lontems méconnue, quand M. DE LA Rivière revint de la Martinique, hâter, précipiter ses progrès. Il eut bientôt repris le cours des études qui lavaient occupé avant son voyage. Il enrichit en passant le Journal du Commerce de quelques Mémoires sous le nom de M. G., et composa enfin le Livre intitulé : L'ordre naturel et essentiel des Sociétés politiques, qui vient d'être publié à Paris chez De.ssam^, rue du Foin S. Jacques. Ce Livre excellent garde dans sa Logique, à la fois éloquente et serrée, Vordre même qu'il expose à ses Lecteurs. Toujours évident pour les têtes fortes, il a supérieurement l'art de se rendre intelligible aux têtes faibles, en saisissant le côté par où les vérités les plus ignorées sont intimement liées aux vérités les plus connues.
11 précis Isente leur union avec une évidence si naïve, que chacun s'imagine avoir pensé le premier des choses auxquelles il ne songea jamais. C'est cette naïveté sublime qui démonte les sophismes, et qui vous fait irrésistiblement entrer l'évidence dans la tête, que les .Amis de l'Auteur appellent les simplicités de M. de la Rivière. Il n y a aucune de ces simplicités qui ne soit un éclair de génie.
Je m'estimerais bien heureux, si je pouvais présenter ici dignement une idée nette et rapide des principales vérités dont la chaîne, découverte par le Docteur Qlesnay, est si supérieurement et si clairement développée dans ce Livre sublime. La conviction qu'elles ont depuis longtems portée dans mon ame, m'empêche de résister
1. Il a depuis fait lui-nicme l'Extrait de ce grand et profond ouvrage, sous le titre d'Eléments de la PliUosopfiie rurale. On en trouve des e.xemplaires chez Desaint, Libraire, rue du Foin S. Jaques.
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au désir d"essayer cette entreprise, peut-être au-dessus de mes forces; mais avant de céder à ce désir impérieux, je crois devoir prévenir mes Lecteurs par une réflexion que je tirerai de l'ancien Journal de l'Agriculture, du GomilTjmerce et des Finances', volume d'Août 1766, pag. 88 : C'est qn'il serait aussi impriidenl de juger un Ouvraqe sur l'extrait même le plus fidèle et le mieux fait, que de juqer de la beauté d'un tableau sur l'esquisse de sa copie, ou de celle d'un corps sur son squelette.
Il y a une Société naturelle, antérieure à toute convention entre les hommes, fondée sur leur constitution, sur leurs besoins physiques, sur leur intérêt évidemment commun.
Dans cet état primitif, les hommes ont des droits et des devoirs réciproques d'une [18] justice aAso/ae, parce qu'ils sont d'une nécessité physique, et par conséquent absolue pour leur existence.
Point de droits sans devoirs, et point de devoirs sans droits.
Les droits de chaque homme, antérieurs aux conventions, sont la liberté de pourvoir à sa subsistance et à son bien-être, la propriété de sa personne et celle des choses acquises par le travail de sa personne.
Ses devoirs sont le travail pour subvenir à ses besoins, et le respect pour la liberté, pour la propriété personnelle, et poui- la propriété mobiliaire d'autrui.
Les conventions ne peuvent être faites entre les hommes que pour reconnaître et pour se garantir mutuellement ces droits et ces devoirs établis par Dieu même.
Il y a donc un ordre naturel et essentiel auquel les conventions sociales sont assujetties, et cet ordre est celui qui assure aux hommes réunis en société la jouissance de tous leurs droits par l'obser i9]vance de tous leurs devoirs. La soumission exacte et générale à cet ordre, et la condition unique, dont chacun puisse attendre et doive espérer avec certitude la participation à tous les avantages que la société peut se procurer.
1. Ce qu'on appelle, l'ancien Journal de l'Agriculture, du Commerce et des Finances, a commencé en 1763. et a fini au mois de Novembre 1766 inclusivement. Le nouveau a commencé au mois de Décembre 1766. On sait que ces deu-x Ouvrages périodiques ne se ressemblent que par le titre.