‹ De l'ovariotomie. Avec six planches lithographiéesChapitre 17 sur 29 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

L'auleur soumet, sans restriction , à l'appréciation du monde médical et du public la première série des cas d'ovariotomie pratiqués par lui, du mois de juin 1862 jusqu'au mois de juin 1864. Ces opérations ont toutes eu lieu dans une maison de santé, à rétablissement Sainte-Barbe, situé à Strasbourg, dans un faubour{T, au voisinage des remparts de la ville. Des confrères de Paris et d'ailleurs ont attribué ses succès à l'influence favorable de l'air d e Strasbourg. Ces messieurs seront bien étonnés lorsqu'ils apprendront que l'établissement Sainte-Barbe, ancienne maison centrale de la Congrégation des sœurs de Charité, est bien loin de se trouver dans des conditions de salubrité exceptionnelles.

La situation de cet établissement serait certainement considérée par les hygiénistes comme trèsdésavantageuse et, si les six opérations d'ovariotomie qui ont été exécutées à Strasbourg par divers collè-

KfKBEBi.É. Opérations. 1

2 OPÉRATIONS d'oVARIOTOMIE.

gues et qui toutes ont été suivies de mort, y avaient été pratiquées, on ne manquerait pas d'accuser l'influence pernicieuse des milieux.

L'établissement Sainte-Barbe , qui renferme une population très-considérable, est entouré de foyers d'infection qui ne l'empêchent pas, à ce qu'il paraît, d'être très-salubre. Tout autour de lui, dans un rayon de 50 à 100 mètres, se trouvent l'abattoir, la prison et un vieux couvent humide et malsain, transformé- en un quartier d'infanterie. Mais ces influences délétères n'ont pas empêché l'auteur d'obtenir constamment des réunions immédiates dans des opérations chirurgicales de toutes sortes, sans qu'il ait observé jusqu'ici un seul cas de pyohémie, et d'arriver à des résultais exceptionnels dans l'ovariotomie. L'expérience acquise et les perfeclionnemenls importants réalisés par l'auteur dans le manuel opératoire, tendent de plus en plus à simplifier et à rendre plus accessible cette opération, que l'on a regardée comme une des plus redoutables de la chirurgie.

Les ovarioiomies pratiquées jusqu'en juin 18()/i sont au nombre de 12 : plusieurs opérations ont présenté les complications les plus graves. Cinq fois les deux ovaires ont été enlevés simultanément et, dans un cas , la matrice elle-même a été extirpée avec succès . Neuf opérées ont guéri et trois ont succombé. Les guérisons ont, par conséquent, été obtenues dans la proportion de 75 pour 100.

Ces chiffres n'ont pas besoin de commentaires.

Sliasbourg, le 1" juillet 186Zi.

OVARIOTOMIE PllATIQUÉE LE '1 JUIN 1862.

a II ne faut pas que l'opinion de quelques hommes imminents de notre art effraye ceux qui, en se fondant sur l'anatomie et sur des faits déjà nombreux, cherchent un remède à une maladie incurable. » (Stolz).

Ovariotomie pratiquée le '1 juin 1862. — Observation adressée à l'Académie impériale de médecine le 1" juillet 1862.

niatoire de la maladie. — Madame J. \V..., âgée de vinglsix ans , brune , bien constituée, mariée depuis deux ans, s'est aperçue, il y a un an et demi, de la présence d'une petite tumeur mobile dans le bas-ventre. Celte tumeur, formée par un kyste de l'ovaire, grossit peu à peu malgré toutes sortes de remèdes médicaux, et finit insensiblement par envahir toute l'étendue de l'abdomen en repoussant fortement en avant, des deux côtés, le rebord des liypocliondres. A plusieurs reprises la malade ressentit dans l'abdomen des douleurs sourdes ou fixes accompagnées de nausées, de vomissements et de fièvre. Les règles ont toujours été irès-abondantes jusque vers les six derniers mois, pendant lesquels elles n'ont pas paru. Parvenue enfin à un degré déjà considérable d'aiïaiblissenienl et d'amaigrissement, les lèvres décolorées, tourmentée par la dyspnée, les vomiturilions incessantes, la constipation et un besoin incessant d'uriner, le pouls à 90, 95, elle vint s'adresser à moi. Le ventre mesurait 106 centimètres de circonférence et était sillonné de chaque côté par de fortes arborisations veineuses, par lesquelles le sang des extrémités inférieures venait se déverser dans les veines mammaires et axillaires.

La tumeur, méthodiquement examinée, me parut formée par un kyste multiloculaire, avec prédominance d'une grande cavité pleine d'un liquide fluctuant de couleur foncée (1). Il n'était plus guère

(1) Chez les malades amaigries, on peut conslaler dans certains cas que le liquide est de couleur foncée, lorsque le ventre, éclairé par trans-

U OPÉRATIONS d'oVARIOTOMIE.

possible d'en constater la inobililo à cause de l'énorme tension des parois de l'abdomen, accompagnée d'un commencement d'éventration ombilicale. Le toucher vaginal me révéla l'absence d'une tumeur résistante dans l'excavation pelvienne; le col de l'utérus était mou, normal et pouvait être facilement exploré avec le doigt.

La malade ayant voulu à tout prix être débarrassée de sa tumeur, je lui exposai les inconvénients et les avantages de la ponction et de l'extirpation complète. Elle se décida résolument pour l'extirpation. L'ovariotomie me paraissait pouvoir être pratiquée dans de bonnes conditions, mais on devait s'attendre à des adhérences pelviennes ou intestinales à cause des accidents inflammatoires que la malade avait éprouvés par intervalles du côté du péritoine. Encouragé i)ar les conseils bienveillants de M. le professeur Schùtzenberger, mon cher et honoré maîire, partisan déclaré de l'ovariotomie, et par nmn cher cl savant collègue M. Aubenas, je m'occupai tout aussitôt de préparer la malade à la grave opération qu'elle devait subir.

Je laissai pendant quelques jours la malade s'habituer au séjour de l'établissement Sainte-Barbe. Après l'avoir soumise à un régime fortifiant au moyen de viandes grillées et rôties, de vin généreux du llhône, je lui fis prendre quelques grammes de sous-niirate de bismuth destiné à absorber ou à décomposer les gaz hydrosulfurés qui pouvaient exister dans le canal intestinal.

Le gros intestin ayant été partiellement débarrassé de son contenu par un lavement, je procédai à l'opération le 2 juin, avec le concours bienveillant et avec l'assistance de M. le professeur Schiitzenberger, de MM. les agrégés Aubenas, Hecht et Herrgott, et de M. Elser, notre habile fabricant d'instruments de chirurgie , chargé de la chloroformisation.

Opération. — M'étant placé au côté droit, j'incisai l'abdomen sur la ligne médiane dans une étendue de 9 centimètres, à distance égale du pubis et de l'ombilic. L'incision a été faite couche par couche, jusqu'au péritoine.

parcnce dans un endroit obscur, suivant la direclion de la ligue blanche, no laiïsc pas traverser la lumière.

0VAl\lOT0>liE l'RATlylÉK LK 2 JUIN 1802. 5

Le péritoine lui-même ayant été incisé sur une sonde cannelée, la tumeur apparut aussitôt, lisse, dépourvue d'adhérences. En cherchant à reconnaître avec le doigt s'il n'existerait pas d'adhérences voisines.je tombai vis-à-vis de l'incision sur une lame fibreuse, vasculaire, épaisse et garnie de prolongements festonnés : je reconnus aussitôt la trompe et le ligament large très-hypertrophiés que je réclinai de côté. Je ponctionnai la tumeur avec un gros trocart de 8 millimètres de diamètre et je la saisis immédiatement avec des pinces de IMuseux, pendant que le docteur Aubenas comprimait exactement, par l'intermédiaire de deux draps repliés, la paroi abdominale jusque tout autour de l'incision, afin de remplacer par la pression extérieure le refoulement qu'avaient subi les viscères et les vaisseaux abdominaux sous l'influence delatmiieur, de manière à ne pas changer brusquement les conditions de la circulation.

Le liquide n'a pu être évacué sans accident, en raison de l'imperfection du trocart à canule munie d'un tube de caoutchouc qui a été employé : par suite, une certaine quantité de liquide s'est écoulée d'une manière irrégulière et a sali les abords de l'incision, mais toutefois sans pénétrer dans la cavité abdominale.

Après avoir exactement nettoyé et épongé les parties salies, je commençai l'extraction du kyste, qui s'était vidé peu h peu pendant cet intervalle : une certaine portion put en être extraite assez facilement, ainsi qu'une masse lobulée multiloculaire de la tumeur; j'amenai ensuite au dehors le grand épiploon fortement adhérent dans une étendue de 2^ centimètres. Après avoir coupé les adhérences le plus près, c'est-à-dire au ras de la tumeur, j'ai maintenu, sans m'en inquiéter, l'épiploon au dehors dans l'angle supérieur de la plaie, afin de laisser à l'hémorrhagie veineuse, qui se faisait parla surface de section, le temps de se calmer: elle n'était d'ailleurs pas inquiétante à cause de la constriction que l'épiploon éprouvait entre les lèvres de la plaie et le kyste qui s'y trouvait attiré. iMais bieniôt il me fut impossible d'attirer davantage le kyste déjà extrait en grande partie. M'étant assuré avec le doigt que l'obstacle provenait d'un épaississement considérable de la tumeur, de kystes multiloculaires, je fendis le grand kyste déjà complètement vide et j'essayai

6 OPÉRATIONS d'OVARIOTOMIE.

de ponctionner par son intérieur, avec un trocart ordinaire, la masse qui résistait, en me guidant avec l'indicateur de la main gauche sur la paroi extérieure de la tumeur. Cette ponction, pratiquée dans plusieurs sens, n'ayant fourni qu'une petite quantité d'une matière blanchâtre très-épaisse, j'agrandis l'incision primitive de 3 centimètres, ce qui me permit d'extraire toute la tumeur; mais, quoique les efforts d'extraction aient été très-médiocres, la masse composée de kystes multiloculaires • s'était rompue dans une étendue de lu centimètres et il s'en était écoulé une matière albumineuse trèsépaisse qui s'était répandue en petite quantité, il est vrai, dans l'excavation pelvienne. Celte matière s'était mélangée avec une grande quantité de sérosité péritonéale sanguinolente, mêlée de caillots provenant de la rupture d'adhérences du kyste dans l'excavation pelvienne.

En même temps que le kyste fui extrait, plusieurs anses d'intestin grêle s'échappèrent au dehors, où je les maintins dans l'angle supérieur de la plaie.

Le pédicule fut étreint dans une forte ligature, le plus loin possible de l'utérus, et coupé ensuite très-près de la tumeur.

Il s'était écoulé du grand kyste 12 litres de liquide brunaire. Les parois de ce kyste avaient 1 millimètre 1/2 a 3 milHmètrcs 1/2 d'épaisseur. La masse solide de la tumeur pesait 1 kilogramme 1/2. Je reconnus que l'ovaire droit était sain et je m'occupai tout aussitôt de déterger exactement l'excavation pelvienne, des caillots, de la sérosité et de l'albumine épanchée, provenant des kysles ruptures, en observant avec soin s'il ne s'opérait plus d'hémorrhagie dans la profondeur au niveau des adhérences faibles des kystes dans le bassin.

Rassuré sur ce point, et ayant épongé exactement les organes pelviens avec une éponge bien exprimée et réservée à cet effet, je nettoyai délicatement les anses d'intestin grêle que je réintégrai dans l'abdomen, puis je m'occupai enfin du grand épiploon, qui était resté pendant vingt à vingt-cinq minutes exposé à l'air au dehors et qui ne laissait plus sourdre le sang que par deux veines volumineuses qui durent être liées : elles furent chacune étreintes avec du gros fil

de soie dont je laissai exprès les deux chefs. L'épiploon et' les anses intestinales avaient subi un abaissement de température irès-notable, ce qui du reste ne m'inquiétait nullement. L'épiploon bien nettoyé ayant été replacé dans la cavité abdominale, le pédicule de la tumeur fut étreint très-fortement à 1 centimètre 1/2 au-dessous de la ligature, dans un écraseur semi-lunaire, et attiré dans l'angle inférieur de la plaie. Celle-ci fut réunie par quatre points de suture entortillée, les épingles n'arrivant que sur la limite du péritoine sans l'intéresser. Les fds des ligatures épiploïques furent placés entre le dernier point de suture et l'écraseur, et fixés solidement au pédicule, de manière à ne pas plonger au delà de 1 à 2 centimètres de leur point d'émergence.

'iTraitement consécntif. — Je ne fis aucun pansement. Une simple compresse servit à recouvrir l'incision et le pédicule.

Je restai pendant deux heures auprès de l'opérée en comprimant moi-même méthodiquement l'abdomen, pour en éviter la congestion vasculairc et pour maintenir les parties pendant les vomissements très-fréquents provoqués par la choroformisation, qui avait été prolongée pendant trois quarts d'heure. Les vomissements s'étant calmés peu à peu au bout de deux heures, je remplaçai la compression des mains par la pression exercée par environ 1 kilogramme 1/2 de glace renfermée dans deux vessies, placées sur une toile cirée et un drap replié en plusieurs doubles de chaque côté de l'incision. La glace a été ainsi maintenue en permanence pendant onze jours, dans le but de modérer l'action d'une température trop élevée sur la décomposition du sérum, du pus, du pédicule : la température du ventre au-dessous des vessies, appréciée au thermomètre, a oscillé entre 18 et 25 degrés centigrades.

Peufjanl les trois premières journées, l'opérée a été maintenue à la dièle des boissons et des aliments (1). Pour calmer sa soif pendant tout ce temps, elle n'a usé que de morceaux de glace qu'elle

(1) Depuis, j'ai riiabiuide d'accorder aux opérées des aliments, suivant le cas, dès le deuxième jour, à leur ^ré, conformément à leur réi^ime liabiluol, ainsi que des boissons en quantité convenable.

8 OPËRAliONS DOVAUlOTOMli;.

laissait fondre dans la bouche. Au quatrième jour, elle a pris trois bouillons, de l'orangeade, de l'eau ordinaire en petite quantité et de la glace pour boisson. Le cinquième jour, la nourriture a consisté en un peu de poulet, du bouillon et de l'eau rougie. A partir Ju sixième jour , l'alimentation est devenue de plus en plus substantielle et abondante. La boisson se composait d'eau rougie avec du vin ordinaire et de vin de Malaga (100 gr. par jour).

Les huit premiers jours, l'opérée a pris chaque jour environ 10 centigrammes d'acétate de morphine.

A la suite de la chloroformisation survinrent des vomissements d'abord glaireux, que l'eau gazeuse, même en petite quantité, semblait provoquer plutôt qu'elle ne parvenait h les calmer; vers midi, les vomissements toujours fréquents se colorèrent de bile, et vers le soir ils devinrent verdâtres, porracés. L'eau gazeuse ayant été complètement supprimée et l'opérée ayant été réduite à l'usage de petits morceaux de glace, les vomissements diminuèrent peu à peu dans la nuit, devinrent simplement glaireux et disparurent complètement vers midi du deuxième jour, après avoir duré trente heures. Le septième jour, l'opérée a eu de nouveau trois vomissements bilieux à la suite d'un purgatif à l'huile de ricin.

Les trois premiers jours, l'opérée n'a ressenti aucune douleur dans le ventre et au niveau de la plaie ; elle n'a éprouvé qu'une sensation de tiraillement dans le flanc gauche (l'ovaire gauche avait été extirpé), irradiant dans la cuisse : ce tiraillement a persisté jusqu'à la séparatirti de la partie mortifiée du pédicule, ce qui eut lieu le treizième jour.

La plaie, toujours entretenue très-proprement , a été nettoyée trois fois par jour, les huit premiers jours, pour la débarrasser de la sérosité et puis du pus qui en suintait et qui tendait à se décomposer rapidement sous l'influence de la température élevée et malgré la glace (1).

Dès le second jour, le pédicule commença à se putréfier. Pour

(1) Dans les opciations siii vantes, je me suis servi avec avantage du sulfate de fer el du sulfite de soude comme agents désinfectants.

OVAIIIOTOMIE PRATKjUÉE Lb !2 JUIN 1862. 'J

obvier à sa décomposition, je l'enduisis de perchlorure de fer, qui arrêta net la putréfaction, et il se dessécha du jour au lendemain.

La putréfaction s'établit dès la fin du troisième jour, et je donnai issue à quelques bulles de gaz et à une petite collection purulente qui tendait à se former sur le trajet des fils des ligatures et qui se serait immanquablement ouverte dans le péritoine sans mes soins attentifs, A partir du quatrième jour, la suppuration le long des fds et autour du pédicule a toujours été crémeuse, de bonne nature, peu abondante et sans odeur particulière.

Je maintins le pédicule entre les mors de l'écraseur, qui avaient été successivement resserrés jusqu'au sixième jour. Je le remplaçai par deux morceaux de sonde rendus rigides et liés ensemble à leurs deux extrémités, qui restèrent en place jusqu'à la séparation de la partie mortifiée du pédicule au treizième jour.

Dès le qualrième jour , l'opérée a été tourmentée par des gaz résultant d'une constipation opiniâtre. Le ventre s'éleva insensiblement et la tympanite intestinale devint de plus eu plus considérable, malgré tous les moyens employés, jusqu'à ce qu'il se fît enfin une débâcle de matières stercorales, et qu'il s'échappât une quantité de gaz le dixième jour; mais ce n'est que vers le seizième jour que les selles se produisirent spontanément et que le ventre se réduisit dès lors à des dimensions normales. La tympanite a été dans celte opération une complication très-grave et très-inattendue, et les précautions que j'avais prises pour le maintien du pédicule et des lèvres de la plaie furent très-utiles.

Les épingles des sutures ont été détachées, les deux premières le cinquième jour, la troisième le sixième, et la dernière le septième jour : celle-ci avait irrité la paroi abdominale, et une suppuration assez abondante s'était opérée sur son trajet.

J'ai remplacé les épingles au fur et à mesure que je les ai enlevées par des fils attachés à la paroi abdomidale avec du collodion mêlé de brins de coton et réunis ensemble sous forme de cordons, que j'ai pu serrer à volonté par un nœud. Au moyen de ces fils, maintenus jusqu'au dix-septième jour, j'ai pu facilement m'opposer au tirailleinent, à l'écartoment que les lèvres de la plaie fraîchement cicatri-

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