‹ De l'union des arts et de l'industrie (volume 2)Chapitre 13 sur 16 · FORMANT LE GROUPE DES BEAUX-ARTS · texte numérisé non relu

FORMANT LE GROUPE DES BEAUX-ARTS

Je crois avoir porté un jugement impartial sur l’état des arts chez tous les peuples, et ne m'être pas trompé en mettant en évidence les éléments de jeunesse et de renaissance qui s'offrent à eux. M’étendrai-je maintenant sur notre attitude en présence de l'Europe entière et vis-à-vis de tous nos concurrents, sur l'impression favorable que nous devons à une réputation séculaire? Non, car je tiens en réserve des arguments pressants pour nous réveiller de l’engourdissement dangereux que produit dans nos esprits, trop disposés à la confiance, un facile et trompeur succès.

La masse des visiteurs, fidèle à une opinion traditionnelle, avait proclamé la France sans rivale, avant même d'entrer dans le Palais de cristal; elle a couru voir la France avani de visiter les autres nations, et elle a tout admiré sans exception. Le groupe restreint des artistes, des gens de goût et des hommes qui ont étudié la marche de l’art et ses transformations dans les monuments anciens et dans l’activité moderne, ce groupe, inaperçu dans le flot mouvant des visiteurs, mais dont la voix fait l'opinion publique, et qui, en fin de compte. guide la foule moutonnière, ce groupe d'élite a porté un juge-

ment différent, qui était élogieux comme une épigramme et semblait caresser quand il blessait.

Le Jury des beaux-arts ne fut ni aussi indulgent que le gros du public, ni aussi sévère que les hommes de goût; il devait récompenser les plus méritants, abstraction faite de toute perfection idéale, et il reconnut loyalement que la comparaison nous était favorable. Je vais rapporter ses décisions; mais, avant de donner la liste des récompenses accordées aux exposants français par la XXX° classe, je dois dire qu'agissant comme V° groupe, c'est-à-dire souverainement, elle prit, à l'égard de la grande médaille d'honneur ou du conseil des présidents, une décision en conformité avec ce vieux préjugé de la nécessité de maintenir une séparation entre les arts et l'industrie. Elle décida que cette récompense de premier ordre serait réservée à l’art pur, à l’art affranchi de toute préoccupation matérielle ou industrielle, c’est-à-dire à la statuaire et aux dessins. Je luttai vainement contre une décision qui nous empéchait de récompenser les Gobelins, Sèvres, Fourdinois, Vechte et Morel; mais c'était une de ces préventions invétérées qu'une discussion, même passionnée, alière à peine, que le temps seul peut détruire. S'il s'agissait de comparer l’art aux procédés industriels, je n'aurais pas hésité, plus que mes collègues, à le mettre dans une catégorie à part et plus élevée; car, même lorsqu'il se fond dans industrie, il voit devant lui un idéal de beauté toujours inaccessible, qui stimule ses efforts en élevant sa mission. L’industriel qui a taillé les facettes d’un diamant, tissé sans accident une étoffe ou laminé régulièrement du métal, peut croire qu’il a atteint les dernières limites de la perfection; mais dans les arts cette perfection, comme un mirage décevant, marche en avant des efforts et des succès, s'éloigne à mesure qu’on approche, et n’est jamais atteinte. L’art est donc d’une essence supérieure; mais de même que la nature, dans sa prodigieuse et indépendante fécondité, fournit à l’industrie de l’homme le lierre qui tapisse ses murs, la rose qui orne ses jardins, la grappe de raisin qui pend aux ceps de vigne et les mille êtres gracieux qui ani-

ment le monde végétal, de même aussi l'artiste, vivant dans la sphère épurée de l'inspiration, crée des chefs-d’œuvre qui deviennent, placés sur une pendule, appliqués à un meuble, le plus délicieux accompagnement des œuvres de l’industrie. L'art est quelque chose par lui-même, en dehors de toute autre préoccupation, et la classe des beaux-arts devait lui faire une large part dans la distribution des médailles d'honneur, comme au plus noble de ses justiciables; mais le mérite des artistes est-il donc altéré, compromis, parce qu'ils auront étudié les besoins de leur temps, parce qu'ils auront cherché à faire vivre de la vie de chaque jour des créations qui perdraient certainement beaucoup à rester dans l’isolement et l'inutilité ? Je ne le crois pas :à mes yeux, leur mérite grandit; et s’il est un moyen, de nos jours, de galvaniser les arts qui. s’en vont mourants, c’est de les encourager à entrer dans cette voie féconde. J'y perdis mon éloquence : la classe des beauxarts passa outre, et je ne pus faire appel au groupe, puisque la XXX° classe formait à elle seule le V° groupe, ni à la Commission royale, qui avait laissé les groupes juges de ces questions. Je dus accepter cette décision, et voici comment les récompenses furent décernées aux exposants français. J'ometsles éloges qui furent adressés aux exposants dont les produits, bien que du domaine des arts, ressortissaient aux autres classes ; on trouvera ces mentions dans le rapport ofliciel publié par la Commission royale de Londres.

Page 1