POUR NOUS DISPUTER NOTRE SUPÉRIORITÉ
L’appréciation générale des visiteurs de l'Exposition de Londres ne se ressentit pas du jugement sévère des hommes de goût, ni de la réserve de la classe des beaux-arts. Entraîné par notre vieïlle réputation, soumis à la domination séculaire de la mode française, le public du Palais de cristal ne vit que nos qualités d'élégance, de bon goût, d'harmonieux éclat et d’arrangement séducteur. Tandis que chaque nation visitait de préférence son exposition nationale, toutes les nations se réunissaient dans l'Exposition française, et on n’y entendait qu'un murmure approbateur. De cet examen un peu confus, de ces jugements assez discordants quant aux motifs, mais unanimes quant à l'admiration, découla une opinion toute favorable aux arts et à l’industrie de la France; mais en même temps trois révélations se firent jour qui vont servir de base à un plan d'attaques formidables contre notre suprématie.
En premier lieu, on acquit généralement cette conviction, que les arts étaient désormais la plus puissante machine de l'industrie; en second lieu, chaque nation prit la ferme résolu-
tion de conquérir à tout prix ce mobile de nos succès; en troisième lieu, elles formèrent ce projet avec d'autant plus de confiance qu'elles se dirent que les arts, comme les sciences, sont la propriété commune de l'humanité, et qu'en les protégeant aussi bien et mieux que la France on pouvait atteindre aussi loin qu’elle et plus loin.
Dans les luttes que l'industrie de chaque pays a soutenues contre les industries rivales des pays étrangers, les armes dont elle s’est servie ont été le bon marché et le bon goût. Le bon marché tient à l'abondance des capitaux mis au service de l'industrie, à l’outillage plus ou moins perfectionné, au prix des matières premières, de la main-d'œuvre et du combusüble. Le bon goût entre dans les habitudes d'un pays par une longue éducation artiste; il s'y maintient par les institutions qui l'entretiennent. Tous les grands pays industriels ont dirigé leurs efforts vers le bon marché; la France seule, par caractère, par disposition native et par cette éducation dont j'ai esquissé les principaux traits, a poursuivi la perfection de l'œuvre par l'intervention des arts dans l'industrie, par la bonne fabrication et les soins apportés à l'exécution des moindres détails.
Or, il se trouvait, en 1851, que tous les pays qui visaient au bon marché se disputaient entre eux le plus minime profit, au prix d’une immense fabrication , d’un excès de travail imposé aux ouvriers dans les temps prospères, de la misère et des crises commerciales les plus terribles dans les temps difficiles. L’Angleterre était sans rivale dans cette lutte de gros sous; mais le bon marché n’est pas un monopole facile à conserver, et l’Angleterre sent qu'il lui échappe sous les efforts de la Belgique pour les tissus de laine peignée, pure ou mélangée, embellis par la contrefaçon habile des dessins français; de l'Amérique pour toutes les étoffes de coton, dont la matière première ne supporte aucuns frais de transport, aucun droit à payer; de la Suisse enfin pour les mousselines brodées, d’après des dessins de Paris et de Lyon.
Le tort de l'Angleterre avait été de n’envisager que cet
unique côté de la question industrielle. Si elle s'était dit que le bon marché implique l’idée d’un objet d’une certaine élégance pouvant faire un service utile, et que hors de là le bon marché est ruineux, l'Angleterre aurait soigné davantage sa fabrication, et, en produisant moins, elle eût gagné lout autant. Pour la France, le bon marché consiste dans l'élégance de la forme, de l’arrangement, de l'ajustement, de la disposition générale; elle vise au bon marché de ce qui est séduisant; jamais au bon marché du laid et du grossier. À prix de revient égal des matières premières, nous devons l'emporter sur tous les marchés avec nos qualités de bon goût; car celles-ci ne nous coûtent rien, et elles ne relèvent d'aucune législation douanière. Ainsi s'explique aussi comment la France, médiocrement industrielle de sa nature, et qu'on n'avait pas comptée jusqu'alors surle grand marché des peuples, se trouve, au moyen de ses charmants modèles, et d’une élégance qui lui est propre, en mesure de battre dans les qualités moyennes et supérieures l'Angleterre avec son immense outillage, ses capitaux et son vaste marché; la Suisse, la Belgique et l'Allemagne avec le bon marché de leur main-d'œuvre; l'Amérique avec les avantages que lui procurent le bas prix et l'abondance des matières premières.
On surprit alors notre secret. On vit qu'une étude persévérante de l’art nous avait donné cette force. Les arts devenus une puissance!
Une question futile et de dernier ordre aux yeux des hommes graves, une préoccupation de gens à imagination vive, qui d'ordinaire ne comptaient pas dans les affaires sérieuses, devient désormais une question vitale et presque une question d'existence pour les nations. En effet, les beaux-arts, passe-lemps élégant, étaient jadis réservés à quelques personnes auxquelles leur rang donnait ces goûts et leur fortune ces loisirs; hors de ce cercle restreint les beauxarts étaient considérés comme un luxe royal que l'industrie pouvait mettre à profit, mais dont personne, dans le gouvernement, ne devait se préoccuper, pas plus que des autres ca-
ET DE L'INDUSTRIE. 389 prices du roi. Un sage ne l’at:il pas dit : Nous traitons les choses éternelles comme si elles étaient frivoles, et les choses frivoles comme si elles étaient éternelles.
Le duc de Rosny, l'ami de Henri IV, Sully, a été sans doute le dernier grand esprit qui, en France, aura traité les arts de babioles. L'année 1851 a été, à l'étranger, le dernier terme du triomphe des gens positifs, qui les comptaient parmi les superfluités. À partir de ce moment, on a compris que les sciences et les arts étaient les deux mamelles inépuisables où l'industrie prend sa nourriture et renouvelle ses forces; mais, au moment même où on leur reconnaissait cette importance, on tomba dans une autre erreur : on crut que la conquête de ce moyen de succès était plus facile que tous les autres.
Les nations étrangères se rencontrèrent donc, en quittant l'Exposition, dans cette pensée commune, qu'il ne suffisait pas d’avoir des machines, du charbon de terre, des capitaux; qu’il fallait encore avoir du goût; et, comme le goût ne se trouve pas eu terre, qu’il ne se fabrique ni ne s'achète, elles résolurent de faire les plus grands sacrifices pour, à limitation de la France, encourager les arts, non plus seulement au point de vue des jouissances délicates d’un pelit nombre d'iutelligences supérieures, mais sous l'influence des préoccupations les plus positives et les plus graves, dans le but de développer l’industrie, l’avenir commercial, le bien-être des peuples et la puissance des États.
Je ne crois pas utile d'exposer en détail les projets de chaque paÿs, les institutions qu'ils s'apprêtent à fonder, l'organisation nouvelle qu’ils préparent en faveur de leur art ct de leur industrie : l’espace me manque. Il suffira d'établir comme un fait certain que l'Angleterre, l'Amérique, la Belgique, l’Allemagne , la Suisse, la Lombardie et la Sardaigne se préparent à nous disputer sur tous les points notre ancienne réputation et de nouvelles conquêtes. Dans vingt ans peut-être, nous nous rencontrerons à forces égales avec l'Amérique; aujourd’hui, c'est l'Angleterre qui nous menace, et c'est là que réside le danger. Les moyens de défense, ce que nous imaginerons
pour le combattre de ce côté, seront autant de parades assurées contre les coups qui nous viendraient d'autre part. Examinons donc les projets de l'Angleterre.
J'ai montré plus haut comment les Anglais tendent à former une nouvelle école des arts sur les meilleures bases: J'ai parlé des résultats qu’ils obtiennent depuis vingt ans. Ces progrès méritent l'attention la plus sérieuse, soit que, désintéressé dans la lutte, vous les examiniez au point de vue élevé du développement des arts, soit qu'intéressé aux grandes questions internationales, vous n’envisagiez pas sans émotion l'immense outillage de l'Angleterre, son approvisionnement de charbon, ses énormes capitaux, ses relations étendues et son esprit d'entreprise élevant l’industrie à une perfection inconnue jusqu'alors, par la conquête nouvelle de toutes les séductions de la forme, du dessin, de l’arrangement et du goût.
On s’est demandé en Angleterre, presque de nos jours, pourquoi les Reynolds, les Gainsborough, les Wilson, les Wilkie, les Lawrence, étaient si rares? pourquoi chacun de ces artistes laissait après lui des chefs-d’œuvre et ne laissait pas d'école? Puis, passant de l'art à industrie, on s’est effrayé du désordre qui régnait dans les idées sur les différents styles, sur le système d'ornementation le plus sensé, sur tous les points où les règles du bon goût devraient contenir l’imagination et diriger la main. On était arrivé à cet état d'incertitude et de malaise qui précède les fortes résolutions, lorsque s’ouvrit l'Exposition de 1851. Cette exposition sera la renaissance de l'Angleterre. Ce qu'elle soupçonnait, nous le lui avons démontré ; ce qu’elle cherchait, nous le lui avons apporté. Oui, elle a compris que les machines n'étaient rien sans l’art, elle a saisi du même coup d'œil le point vulnérable de son industrie, le secret de nos succès et l'explication de cette lutte sublime que nous soutenions contre elle, en pleine révolution, sans machines, sans capitaux, sans marine, sans débouchés.
Depuis longtemps déjà les hommes clairvoyants de l’Angleterre, ceux que des vovages sur le continent ont éclairés,
s'affligeaient de l’état de dégradation, de barbarie même où se trouvait le peuple anglais dans ce qui touche au sentiment des arts et à ce qu'on est convenu d'appeler le goût. Ils faisaient des vœux pour qu'à limitation des autres pays, leur Gouvernement prit en main ce grave intérêt. Mais les chambres avaient pour principe de ne pas intervenir dans ces questions; elles en laissaient le soin à ceux qui devaient en avoir le profit immédiat. Sous l'empire de ce laisser-faire, il ne se faisait rien. L'université d'Anderson, établie à Glasgow au commencement de ce siècle, donnait quelque instruction aux apprentis dans les couris moments de loisir que leur laissait la fabrique ; Léonard Horner, Esq., fonda aussi, à Édimbourg, en 1821, une école dans laquelle les apprentis apprenaïent et apprennent encore à dessiner et à modeler : voilà tout ce que j'ai pu découvrir de favorable aux arts, appliqués à l'industrie, dans les trois royaumes; et cependant, poussée par le courant sourd et mystérieux de l'intérêt général, la chambre des conimunes avait nommé, en 1835, un comité avec mission de « rechercher les moyens les plus efficaces pour étendre la con- « naissance des arts et les principes du dessin dans le peuple, «et particulièrement dans la population manufacturière. » Les résultats de son enquête avaient été la fondation d’une école centrale de dessin à Londres, dans laquelle « l’élémentprinoi- « pal de l’enseignement ne devait pas être théorique, mais pra- « tique, et particulièrement applicable aux manufactures, » et en outre l'établissement de vingt et une écoles dans les trois royaumes, aux frais de l'État, qui reconnaissait enfin, par cette intervention directe et cette allocation de crédit, qu’il était de son devoir d'encourager el de répandre la connaissance des arts.
Cette organisation, qui offre une apparence imposante sur le papier, était en réalité précaire et insuflisante. Les hommes éclairés dans les deux chambres se réjouissaient d'avoir remporté une grande victoire sur le système du selfsupporting; mais en fait ils n'avaient donné à l’industrie qu'une assistance médiocre et impuissante. Aussi continua-t-on à
venir, de toute l'Angleterre, chercher des dessins et embaucher des dessinateurs en France. Il ne sera pas inutile de donner une idée de cette sorte de piraterie organisée. Les fabricants anglais payaient un abonnement annuel au bureau de certains individus établis à Paris qui s’engageaient à leur faire passer, aussitôt sortis de la fabrique, les dessins et coupons d'étoffes de toutes les nouveautés des maisons réputées pour avoir la plus grande vogue. Ces modèles, enlevés frauduleusement dans nos magasins, étaient emportés en Angleterre par les convois directs des chemins de fer, et dès leur arrivée on les copiait avec une rapidité dont le prodige était encore surpassé par le chiffre prodigieux de mètres d’étoffe qui s'en fabriquait, tellement que l'inventeur du genre avait eu à peine le temps d'en vendre quelques pièces quand déjà son plagiaire en inondait les deux mondes; et ce métier de forban, connu des deux Gouveruements, toléré par la police, se faisait en plein jour, avec l’assistance du télégraphe électrique, de la poste et des chemins de fer à grande vitesse. Nos fabricants crurent parer ce coup en envoyant leurs nouveautés sur le marché de Londres avant même de les mettre en vente à Paris: mais alors les fabricants anglais s'adressèrent directement aux dessinateurs français, qui n'étaient plus, comme autrefois, attachés à une fabrique el exclusivement payés parelle, mais qui vendaient leurs dessins au plus offrant; iis leur demandèrent des dessins; ils obtinrent souvent les meilleurs, et comme il fallait des ouvriers habiles pour les exécuter, ils débauchèrent les nôtres avec leurs contre-maîtres. C'est ainsi que nous avons trouvé l'habile M. Bontemps, ancien directeur de la verrerie de Choisy, à la tête de la plus grande verrerie de” Birmingham; M. Arnoux, un porcelainier expérimenté, établi chef des travaux d'art de l'immense fabrique de Minton; Carrier, Jeannest, sculpteurs, et vingt autres artistes de talent attachés aux plus grandes maisons de l'Angleterre et de sa capitale.
J'ai vu des esprits très-fermes, des industriels remplis d'expérience, s'inquiéter de ces menées. Ils les appelaient dé-
loyales, et je les trouvais de bonne guerre industrielle, puisque nous n'avons pas agi autrement avec l'Italie et les Flandres tant que nous avons eu besoin de leurs artistes et de leurs ouvriers. Ils les considéraient comme très-menaçantes, parce qu'ils voyaient notre elégance, notre bon goût, passer le détroit et s’acclimater en Angleterre; ils ne savaient pas que les arts, pas plus que les arbres, ne se transplantent vigoureux et tout venus. On réussit bien, avec mille peines, à en faire reprendre quelques-uns; la première année ils se couvrent d’une menue verdure et on applaudit, mais la seconde année déjà ils montrent des branches mortes et succombent bientôt dans le sol qui leur est étranger, dans l'air qui leur est contraire. Ainsi nos artistes transfuges arrivent pleins de sève et d’imagination en Angleterre; ils ne savent pas ce que coûte l'exil, ce que pèse l'ennui, ce qu’il y a de décourageant à n'être pas apprécié par des intelligences sympathiques, à n'être pas compris par des ouvriers adroits; au bout d’un peu de temps l'artiste ne se reconnaît plus lui-même, lui et son patron sentent qu'ils ont fait un mauvais marché. Aussi n’ai-je pas partagé les terreurs qu'inspira généralement cet embauchage, précurseur et conséquence de l'Exposition; j'y vis un affaiblissement passager pour nos fabriques, un moyen de concurrence momentané au profit de nos voisins, deux maux effacés rapidement par le niveau montant de nos progrès, et je m'affermis dans cette conviction, que les colonies d'artistes et d'ouvriers étrangers peuvent dégrossir une nation, lui communiquer des procédés nouveaux, l’enrichir de quelques tours de main, mais qu'ils ne lui portent ni l'originalité ni linitiative. Ils me rappellent la fable de l’Alouette et ses petits, avec le maïtre d’un champ : aussi me suis-je bien promis de ne m'inquiéter que lorsque les Anglais, au lieu de faire faire leurs dessins par nous, entreprendraient de les faire eux-mêmes, au lieu d'emprunter nos ouvriers, formeraient les leurs. Or, c’est ce qui arrive aujourd’hui; c’est aussi ce qui m'inquiète. L’Exposition de 1851, visitée par l'Angleterre entière, allait fermer ses portes, et les derniers visiteurs sortaient à peine
du Palais de cristal, lorsque les lords du comité du conseil privé pour le commerce, frappés enfin, el à leur tour, de l'importance que les arts prenaient dans la vie sociale, dans les progrès industriels, et particulièrement dans l'extension du commerce, se réunirent et mirent à l'ordre du jour de la séance la discussion sur l'état des arts en Angleterre et sur les moyens de les faire prospérer. Il s'agissait, comme en toules choses de l’autre côté de la Manche, de procéder pratiquement : aussi, sans faire une de ces enquêtes minutieuses comme les chambres les exigent et comme les blue-books en attestent la puérile et volumineuse inutilité, on décida la création immédiate d'un département des arts appliqués (of practical art), on constitua son personnel et on demanda au Parleinent de doter ce nouveau service. La facilité avec laquelle furent votés les crédits dans les deux chambres est la meilleure preuve de l’assentiment que cette mesure avait déjà obtenu de l'opinion publique.
Avec ce département ministériel et ce budget voici ce qu’on a fait :
1° Une grande école centrale de l'art appliqué (Metropolitan school of practical art) a été établie dans Sommerset-House, en attendant qu’on la transfère dans les bâtiments plus considérables de l’hôtel Marlborough. Là se forment, à grands frais, des maîtres de dessin pour les écoles de toute l'Angleterre, et les jeunes gens qui se consacrent à cel enseignement sont nonseulement élevés gratuitement, mais on les paye, pour encourager leur persévérance et combattre les séductions des industriels qui cherchent à les attirer dans leurs établissements. 2° Une collection de plâtres et de modèles de toutes sortes, destinés à l'étude du dessin, est fabriquée pour le compte du Gouvernement et cédée par lui à toutes les écoles de dessin des trois royaumes, à des prix très-réduits et selon certaines conditions. 3° Un musée public d'objets d'art du moyen âge et de la Renaissance a été commencé, d’abord avec un fonds de 115,000 francs, appliqués à l’achat de quelques-uns des meu-
bles qui furent exposés en 1851; puis cette collection s’augmenta des objets de toute nalure, art et industrie, anciens et modernes, achetés sur le continent par des agents qui ont eu à leur disposition plus de 600,000 francs; enfin elle s'enrichit à une source qui est toute spéciale à l'Angleterre et à l’Amérique, à la source des dons et des legs, à la source non moins utile des dépôts temporaires d'objets d'art du plus grand prix.
On s’aperçut bientôt que l’enseignement des sciences, qui se lie à celui des arts, avait une égale importance pour l'industrie et se trouvait dans le même désarroi. De ce moment il fut question d’adjoindre au département des arts un département des sciences, qui conduira forcément à un département de l'instruction publique. Dès la première année, le budget a été de près de 2,000,000 de francs (79,846 liv.), ce qui est une assistance très-respectable, quand on songe que le Gouvernement abandonne à peine son système d’abnégation.
Si je faisais ressortir uniquement les avantages que l’Angleterre a droit d'attendre de cette initiative de l'État et de cette organisation nouvelle des arts et des industries qui s’y rattachent, dans un pays où ils ont été laissés à eux-mêmes depuis plus de deux siècles, je ne ferais voir que le côté de la question le plus séduisant pour les Anglais et le plus grave pour nous; je jetterais inutilement des inquiétudes dans les esprits de nos artistes et de nos industriels. Il importe de l’envisager sous son autre face, afin de montrer que, tout en nous menaçant, l'Angleterre nous donne le temps de nous préparer à la lutte. En effet, il a manqué, dès le début, à ces nouveaux départements ministériels les conditions de vie et de succès. Mes critiques ne s’adresseront pas aux mille détails d’exécution : elles porteront sur l'absence d’un chef autorisé et compétent, sur la direction, qui manque de l'intelligence pratique, enfin sur les mesures adoptées, qui ne sont pas appropriées à l’état des arts en Angleterre.
S. À. R. le prince Albert, homme de goût et de savoir, s’in. téresse vivement, dit-on, à cette grande impulsion gouverne-
mentale; mais il ne peut intervenir qu’indirectement, officieusement : l'autorité appartient au Board of trade. Ce conseil, ou comité pour les intérêts commerciaux, divise sa responsabilité entre ses membres, c’est-à-dire qu'il la laisse flotter un peu au hasard. En ce qui concerne les nouveaux services dont nous nous occupons, il l’abandonne aux soins d'employés subalternes, fort honorables sans doute et bien intentionnés, tels que MM. Cole et Playfair, devenus les directeurs des arts et de l'industrie, mais qui n’ont pas pour eux ce qui constitue l’autorité morale; j'entends la position sociale, des antécédents illustres et les connaissances spéciales. Aussi qu’est:il advenu ? L'enseignement des arts a pris dans toutes ces écoles, établies à grands frais, une régularité bureaucratique, et se ressent déjà d’üne sorte d'esprit mécanique et systématique qui tient, à la fois, des méthodes lancastriennes et des rouages d'une fabrique.
L'éducation des maîtres de dessin est en tout point insuffsante. Des jeunes gens sans expérience sont décorés du titre de professeur et placés à la tête de grandes écoles avant de s’être formé le goût, avant d’avoir acquis la science. Suffit-il donc d'une certaine habileté de main, d’une routine d'exécution, pour enseigner le dessin, même à des écoliers? Ne faut-il pas pouvoir accompagner l’enseignement positif, et pour ainsi dire matériel, de notions judicieuses appropriées à chaque intelligence ? Ne faut-il pas apporter dans toutes les classes un mür discernement, qui met chaque élève dans la meïlleure voie de progrès?
L'éducation industrielle (technical classes), telle qu’elle est pratiquée à l'École centrale de Londres, telle qu’elle va se propager dans les autres villes de l'Angleterre, est un véritable joujou, et un joujou coûteux. Enseigner dans un établissement public, et à la fois, la science de l'architecture et de la construction, les règles de la décoration et de l’ameublement, la fonte des métaux, la théorie des machines, le dessin industriel des papiers peints et de tous les tissus; en outre, la gravure sur bois et sur cuivre, la lithograpbie et la peinture
sur porcelaine; tout cela non pas théoriquement, comme on l'enseignerait du haut d’une chaire, dans un développement esthétique, mais pratiquement et manches retroussées, quoique privé de toutes les ressources de démonstration que les grands travaux donnent aux artistes et aux contre-maîtres de fabrique; se substituer ainsi, en amateur, à l'œuvre artiste et industrielle, aux architectes et aux macons, aux peintres et aux fondeurs, aux porcelainiers et aux tapissiers, c'est le monde renversé, c'est l'apprentissage pris à rebours, c’est la ruine des principes enseignés par l'expérience la plus vulgaire, et, pour compenser les dépenses de ce grand établissement de Sommerset-House, de ses collections, état-major, directeurs, professeurs, employés de toute sorte, 129 jeunes apprentis occupés à une maussade besogne. La belle avance pour la grande industrie anglaise, qui prétend devenir la pourvoyeuse du monde! Et cependant M. Cole proclame les progrès faits par ses élèves, particulièrement dans la classe de peinture sur porcelaine; il affirme que des peintres d'un mérite égal à ceux de Sèvres, Dresde et Munich peuvent être formés en Angleterre, et qu'il dépend maintenant du public de donner au pays, en les employant, le moyen d’avoir une école de peintres en couleurs vitrifiables égale à aucune autre du continent. J'ai vu de ces peintures, contrefaçons maladroites des peintures de l’ancien Sèvres; comparez-les aux ingénieuses créations de Hamon, Schilt, Jacober et autres, et vous vous expliquerez quelle analogie il peut exister entre un travail de manœuvre et les heureuses dispositions d'artistes distingués. De pareilles illusions sufliraient pour marquer dans quelle fausse voie s’aventure ce nouveau département des arts. Donner de bons modèles à bon marché est une excellente mesure, que nous sollicitons pour la France depuis longtemps; mais répandre des pauvretés et les vendre assez cher, ce n’est pas avancer la question. Nous avons vu la collection des modèles dessinés sous la direction du département des arts; elle fait pitié. Nous avons examiné le choix des moulages en plâtre et les objets imités en galvanoplastie; il aurait exigé
une critique autrement exercée. Répandre les œuvres de Phidias et de ses successeurs, des artistes grecs établis à Rome et des artistes italiens et français les plus purs des xv° et xvr° siècles, c'est une chose sensée, quand on a le soin de bien marquer le rang de chacune d'elles, d'indiquer les tendances, les mélanges et les pentes, parce qu’une même grandeur, uue même noblesse a animé tous ces styles; mais placer sous les yeux des enfants, et sans avertissement préalable, le gothique, la Renaissance, les sculptures de Versailles et celles de plusieurs de nos monuments de Paris, dont nous n’aurions Jamais supposé l'autorité en matière d'enseignement, c'est Jà une aberration qui doit avoir les conséquences les plus funestes; c’est faire passer l'Angleterre, sans aucune transition, de l'ignorance des arts à leur corruption.
Ce défaut de délicatesse et de mesure dans l'adoption des modèles d'étude est encore aggravé par la création de deux musées insensés. On refait à Londres, imparfaiteinent et mesquinement, notre musée de l’hôtel de Cluny, en y associant quelques branches du musée de notre Conservatoire des arts et métiers; c’est-à-dire qu’au bric-à-brac du passé on associe les produits dépourvus de style noble et de goût sévère de l’industrie moderne. Offrir ainsi en modèle à la jeunesse artiste et à la classe ouvrière les évolutions misérables des modes de tous les temps, dans un pays dont le goût devrait être guidé avec fermeté et sans hésitation dans la seule voie ouverte au véritable style en toutes choses, dans un pays qui est très-peu avancé dans l’érudition archéologique d’un passé dont il n’a pas sous les yeux les monuments debout et vivants, c'est inquiéter son esprit, dérouter ses idées, fausser ses bons instincts. Mais cependant l'influence du musée de Sommerset-House, de cette contrefaçon arriérée de nos collections publiques, eût été sans importance, si un autre musée, créé sous l'influence de la Commission royale de l'Exposition de 1851, quoique indépendant de toute subvention de l'État, ne venait s'ajouter à lui et donner cette fois au pays entier, et particulièrement à Londres, sa métropole, une véritable
indigestion de l’art et de ses applications à l’industrie. L'Angleterre ne s'était-elle donc point suffisamment passé ces fantaisies coûteuses? Nous avons vu, il y a trente ans, son Colosseum, avec ses paysages suisses animés par de vrais sapins, de vraies vaches de l'Oberland et de vraies paysannes de l'Helvétie; nous avons vu ses monuments de l'Inde et de la Nubie en pltre et en carton peints : ne pouvait-elle donc pas éviter un nouvel enfantillage, éviter surtout d'offrir à la nation un amalgame capable de donner le vertige aux jeunes élèves sans expérience et des nausées aux artistes vieillis dans des études sérieuses ? Ignore-t-on chez nos voisins qu'on ne juge bien l’art égyptien que lorsque le profil de ses monuments se détache sur le ciel bleu de l'Orient et sur l’immensité du désert: qu'il faut voir le Parthénon au haut de l’Acropole d'Athènes, en vrai marbre, dans la pure atmosphère de l’Attique, et que ces grandes impressions ne se remplacent, pour ceux qui ne peuvent faire le voyage, que par un tableau fait de main de maitre ou par les moulages exacts de fragments caractéristiques? Juger des monuments en dehors de leur destination, des styles en faisant abnégation du pays et des temps qui les ont formés, c’est confondre dans sa tête tout et à plaisir. Si l'Angleterre avait demandé à ses rivaux le meilleur moyen de compromettre pendant vingt ans le goût de sa jeunesse et de la nation entière, de rendre inutiles l'influence salutaire de son admirable Musée britannique, de la Galerie nationale et des cartons d'Hampton-Court, les efforts judicieux des anciens dilettanti et de leurs savants successeurs, parmi lesquels il suffira de citer le vénérable Cockerell, ses rivaux lui auraient dit : Faites de tous les monuments de la terre des trompe-l'œil, des fac-simile qui n’en sont que la plus grotesque grimace; en peu de mots, dépensez trente millions de francs pour créer le palais de Sydenham.
Ainsi donc il se fait en Angleterre des efforts, mais ces efforts jusqu’à présent ont été mal dirigés; les chambres prêtent leur concours au Gouvernement, qui remplace le selfsupporting, ou l’absiention, par l’enseignement gratuit et les encoura-
gements de tous les genres; mais ce changement de système n'est pas encore assez franc ni ces encouragements assez généreux. Voilà des raisons pour calmer nos inquiétudes et nous donner le temps de préparer nos batteries de défense. En outre, vous pouvez vous dire qu'on ne fait pas d’un coup de baguetle, qu'on ne crée pas en un jour, même avec les meilleures institutions, une nation artiste; qu'il a fallu à la France, à ne remonter que jusqu'à saint Louis, six cents ans de royauté artiste, intelligente et dévouée, pour s'élever à la supériorité qu’on lui reconnait.
Et cependant prenez garde, on répare facilement ces imperfections, on comble vite ces lacunes, et les derniers venus ont sur leurs devanciers l'avantage de profiter de coûteuses et lentes expériences. Jusqu'à présent nous n’avons eu à lutter que contre des efforts individuels, et nous sommes déjà atteints sur quelques points dans les arts, battus complétement par les poteries de Minton, menacés par l'orfévrerie d’Elkington et par plusieurs autres industries. Quand un peuple a les grandes facultés, et par-dessus tout cette qualité de persévérance qui ne connaît aucun obstacle, vous avez tout à redouter. Les Anglais, quoi que vous en pensiez, ont les dispositions artistes les plus rares à un degré éminent. Jusqu’à présent ils n’ont pas su les développer, parce qu'ils n’ont pas considéré qu’il importait de faire passer cet intérêt parallèlement avec d’autres qu'ils ont crus plus importants, comme leurs instilutions sociales, l’industrie mécanique, la marine, etc. Aujourd’hui ils mettent l’art, non pas en première ligne, ils ne lui accordent pas encore sa véritable place, mais à un rang respectable, et ils ontcompris que, sous ce rapport, académies, écoles, industrie, la nation entière, étaient arriérées. Ils.ont entrepris de les relever de cette déchéance, et soyez certains que l'Angleterre atteindra sur ce point une grande hauteur, et, si vous n’y prenez garde , une supériorité sur vous, comme elle l’a obtenue dans ses routes, ses canaux, ses chemins de fer, ses chevaux, son industrie, sa marine, en tout et partout où elle a voulu, car elle sait vouloir.