POUR LUTTER CONTRE LA RENAISSANCE DU BON GOÛT À L'ÉTRANGER
Notre succès à l'Exposition de 1851 serait le plus traître des flatteurs, s’il nous avait fait illusion au point d’endormir notre intelligence, d'engourdir nos bras, de paralyser notre ardeur.
De quelle résolution la France a-t-elle fait suivre cette reconnaissance générale de sa supériorité? S'est-elle dit dans sa suffisance : Nous serons toujours supérieurs à nos rivaux; qu'est-il besoin d’autres efforts? ou bien, se laissant aller au découragement, s’est-elle écriée : Nous sommes perdus, car les étrangers, connaissant désormais le secret de notre force, vont nous disputer nos succès en appelant à eux nos ouvriers les plus habiles, en imilant nos institutions consacrées par une longue expérience ?
j'ignore ce que la France décidera. Suffisance aveugle ou découragement énervant seraient également funestes dans la position critique où nous nous trouvons. Je sais qu’il est une manière commode de nier le danger, de croire même qu'il n'existe pas, c’est de fermer les yeux pour ne pas le voir. Je n'ignore pas quil y a vingt manières de s'étourdir sur le péril; mais j'ai appris par expérience qu'il n’y a qu’un bon moyen pour le vaincre, c’est d'aller droit à lui, et, après l'avoir démasqué brutalement, de le combattre avec conviction et courage.
- Notre suprématie dans les arts et dans l’industrie sera bientôt contestée sur plus d’un point; elle est déjà menacée partout, menacée par les efforts de nos rivaux, menacée dans nos propres mains par des symptômes inquiétants de décadence. Il est donc urgent d'y pourvoir.
L'originalité de l'Angleterre, l’habileté de la Belgique, la persévérance réfléchie de l'Allemagne, la hardiesse des États- Unis, et en tous pays des moyens d'éducation artiste qui ne laissent sommeiller aucune faculté, sont autant de batteries dirigées contre notre école d'architectes, de peintres et de
sculpteurs. Si nous comparons les progrès obtenus depuis vingt-cinq ans par les pays étrangers et ceux que nous avons faits nous-mêmes, nous pourrons calculer mathématiquement le moment où nous aurons nos émules pour égaux, et bientôt après pour vainqueurs. Il n’est donné qu’au soleil de briller dans l’inaction. Si nous nous croisons les bras, nous serons complétement fourvoyés dans une impasse de pastiches et de médiocrités. Bientôt notre industrie, qui s'inspire de nos arts, sera délaissée, car partout les goûts nationaux et les marchés étrangers seront desservis par nos rivaux, qui, nous égalant dans ce qui touche à l’art et au bon goût, nous surpasseront par la perfection de l'outillage, par les prix des matières premières et du combustible, par des rapports commerciaux plus étendus, par le bas intérêt et l'abondance des capitaux. Prenons en exemple les toiles, les cotons, les soïes et les papiers peints, quatre industries formidables dans lesquelles nous luttons avec les grandes puissances commerciales. Nous avons tout contre nous; elles ont tout pour elles, excepté le bon goût, qui est notre arme. Les Anglais exportent pour 150,000,000 de francs de toiles peintes, la France pour 30,000,000. Les toiles anglaises se vendent meilleur marché, les nôtres ne luttent que par l'élégance des dessins et l'harmonie des couleurs. Sur les 700,000,000 de kilogrammes de coton que la terre produit, l'Angleterre en fabrique plus de la moitié, les États-Unis un quart, et l’industrie du continent européen se parlage les 175,000,000 de kilogrammes restant. Celte infériorité devant les chiffres nous laisse la supériorité, si nous considérons la qualité des produits et peut-être le revenu net des bénéfices. En tout cas, lutter contre le bon marché anglais et américain n'était pas possible, et nous ne l'avons même pas tenté; mais Wesserling et l’Alsace entière, Saint-Quentin et Tarare s’ingénient tous les jours à varier les combinaisons des tissus, la distinction des dessins, l’heureuse harmonie des couleurs. Il se fabrique en France, et presque exclusivement à Lyon, pour 4o0,000,000 de soieries, dont 250,000,000 sont exportés, représentant 40 p. o/o de l'exportation totale
ET DE L'INDUSTRIE. 399 de notre industrie, et cette admirable branche de notre commerce ne doit sa supériorité qu'à des qualités artistes. Nous fabriquions, au commencement de ce siècle, les papiers peinis de l'Europe et de l'Amérique; chassés de tous les marchés étrangers par la concurrence locale, qui livre ses produits à plus bas prix, nous avons maintenu notre supériorité et l'écoulement de nos papiers peints partout où on recherche l'élégance.
La crue montante de la concurrence étrangère, son habileté à s'emparer des séductions de l’élégance, seraient désespérantes, si l'extension du goût n'était pas en rapport exact avec son épuralion, si, en même temps que les peuples s'éprennent d'amour pour les arts, leurs hautes classes ne disccrnaient pas plus facilement la véritable distinction de la distinction d'emprunt, l'originalité de bon aloi de la contrefaçon maladroite. Cette marche simultanée nous permettra de faire toujours apprécier notre supériorité, mais à la condition de maintenir hors d’atteinte et d'élever sans cesse le bon goût, dont nous pouvons rester les gardiens et les interprètes.
Telle doit être, en effet, notre mission; sommes-nous loin de compte? je le crains. La décadence nous envahit, le mauvais goût s’intronise au milieu de nous; le guide sûr, la direction puissante, nous manquent. Rien ne surgit depuis quinze ans. La France semble une terre épuisée que dorent encore les épis de la dernière moisson. On sent une sorte d'arrêt: il se fait entendre comme un cri de détresse. Prenons garde, ces crises arrivent d'ordinaire au moment des grands enivrements, quand on se couronne de roses, el que, paresseusement couché sur ses lauriers, on regarde d'un œil aviné les efforts de rivaux dont on croit n'avoir rien à craindre. Être en possession de la mode, c’est avoir un crédit ouvert de toutes espèces de folies et d'absurdités, crédit considérable, mais limité; quand on l’absorbe, on est ruiné à tout jamais. Depuis une cinquantaine d'années, nous avons beaucoup usé de ce crédit; je crains bien que nous ne l'épuisions, que nous ne
dissipions bientôt ce vieux patrimoine, car je vois déjà les étrangers, et parmi eux ceux qui étudient serieusement l'état des arts en France, être frappés d'un abaissement général du goût. Tandis qu’un sens persistant de grâce et d'élégance faisait pardonner à nos ancêtres, au milieu de nos décadences des xv° et xvur° siècles, leurs déviations fàcheuses, leurs excès immoraux, ce sens, qui dans les arts est la distinction du style, dans l'industrie le bon goût des applications de l'art, semble s'être perdu de nos jours ou être en train de se perdre.
Comment en aurait-il été autrement, quand, depuis les débuts de ce siècle, la manie archéologique nous jette dans limitation acharnée de tous les styles les uns après les autres? Comprenez-vous comment l'art n’a pas été radicalement tué sous deux générations de fossoyeurs qui se succèdent lugubrement depuis soixante ans, occupés exclusivement à fouiller les tombeaux de toutes les générations passées, à arracher des débris à tous les monuments, à les étiqueter, à les classer suivant l’âge, la provenance, l'école, la destination, à les étaler dans de vastes galeries, à les copier aveuglément, servilement, sans choix et comme poussés par un fétichisme fanatique, à les imposer tous, mais successivement, comme la règle immuable et exclusive, comme le modèle unique? Comprenezvous quelle atmosphère sépulcrale plane sur ces hommes, et combien est grande la nécessité d’aérer et de parfumer ces caves de l’art moderne : d’aérer avec la brise fraiche de la nature, de parfumer avec un choix de véritables modèles; combien il est urgent de constituer des hommes pratiques et une génération saine et vigoureuse qui sache faire une distinction radicale entre l’art créateur et les monuments du passé , comme on distingue la vie réelle de l’histoire?
J'ai retracé les variations des styles de l'architecture et les retours de mode dont chacun d’eux a été l’objet de nos jours, successivement et sous nos propres yeux, si bien que des édifices, lents à s'achever, portent à chacune de leurs assises la marque de chaque inondation nouvelle, le stigmate de ces caprices. Je n'ai pas le courage de critiquer ces monu-
ments. Tout homme qui réfléchit l’a déjà fait, et c'est un problème inexplicable pour les étrangers que la nullité de larchitecture française depuis la révolution de 1789, chez un peuple qu’ils sont habitués, depuis huit cents ans, à considérer comme l'initiateur et le chef de file. Ils ignorent, ces visiteurs de quelques jours, quelle influence désastreuse ont exercée depuis soixante ans d’abord l'abandon des traditions, puis les engouements impatients du public, engouements qui pénétraient jusque dans l'École des beaux-arts, par l'influence des hommes politiques, ministres de la maison du roi ou de l'intérieur, intendants ou directeurs des arts.
Si la sculpture était représentée seulement par les compositions exécutées en marbre, œuvres de quelques artistes de mérite, je pourrais lui reprocher sa froideur théâtrale devenue plus tard une insignifiance dissimulée sous un bon maintien, je pourrais aussi vanter avec plaisir sa science et sa pureté; mais la sculpture d’ornementation, la vraie sculpture, si elle était comprise dans ses conditions d’associée dévouée de l’architecture, prouverait, au besoin, qu’une fécondité banale, qu’une facilité de main déplorable a remplacé les qualités de notre ancienne école de sculpture. Je n’en dirai pas davantage. Quant à la peinture, elle flotte entre le laid par parti pris et l'affectation dans tous les genres, affectation de sentiment efféminé, de grâce enfantine, de naïveté précieuse, d'élégance frêle, de types maladifs soi-disant religieux : on sent que la vie sérieuse s'échappe et s’évanouit, que les qualités fortes manquent; le style dans ses conditions de noblesse est battu par la trivialité; la grande peinture historique, qui se prêtait aux rêves de l'imagination poétique et aux inspirations religieuses, fait place à la peinture de vulgaires réalités, dite peinture de genre. M. Winterhalter et la dynastie des Dubuffe conservent la vogue pour les portraits depuis plus de vingt ans, malgré les efforts tentés par les peintres consciencieux pour montrer combien une image fidèle, sérieuse, vivante, diffère de ces enluminures qui sourient pendant quelques années et grimacent bientôt aux yeux de tous et des modèles eux-
mêmes, fort étonnés de s'êlre autrefois reconnus, de s'être aimés un jour dans ces miroirs trompeurs.
Comme un astre qui se brise et laisse derrière lui une traînée lumineuse, l’école française, si éclatante avant la Révolution, si heureusement inspirée il y a vingt ans, s’est divisée en une multitude de genres secondaires et de pelits talents qui ont aussi leur éclat, un éclat de nébuleuses.
L'industrie s’est ressentie de cet amoindrissement; l’art ne l'anime plus directement, il ne projette sur elle qu’un obscur reflet. Je suis effrayé de la médiocre et fausse originalité de nos dessinateurs pour étoffes, tapis, rubans. Ils vont furetant dans le cabinet des estampes, ils extrayent de ces catacombes de l’art quelques idées, et leurs yeux, devenus une sorte de kaléidoscope, tournent sur elles et en tirent des combinaisons infinies qui suffisent aux modes de chaque jour et à l’ébahissement des niais, mais qui, aux yeux de l’homme de goût, sont tout aussi médiocres que l’idée mère qui leur a donné naissance. Comme on possède des mécaniques à combinaisons arithmétiques, ces artistes sont de véritables mécaniques à combinaisons de dessins; ils n'observent pas un principe, ils ne suivent pas une règle, ils n’ont pas même une faculté ou une prédilection. Aussi quelle misère de redites dans cetle ornementation soi-disant si riche ! Quand les frères Fannières, Liénard, Cornu et deux ou trois autres bons dessinateurs sont parvenus à trouver une idée vraiment originale, aussitôt la foule des inutateurs d’accourir à la curée, et vous voyez en moins d’une saison l'oiseau défendant son nid contre un reptile mis à toutes sauces dans la vaste cuisine industrielle! ur.
Toute Ja fabrication de Limoges, les productions même de nos porcelainiers de Paris, mises à côté de l’exposition de Minton, faisaient peine à voir. Jamais avertissement plus sévère n'a retenti à mes oreilles qu'en face de cette céranique de bas étage. Non, le pays qui, après s'être glorifié de l'artiste auteur de la faïence dite de Henri II, a donné le jour au délicieux Bernard Palissy, a vu fleurir les fabriques
d'Avignon, de Nevers et de Rouen, et qui peut produire de pareilles énormités, qui possède un public capable de es tolérer, que dis-je? de les approuver, puisqu'il les achète, ce pays a le goût faussé. Type et caractère de figures, esprit de la composition, invention des formes et choix des ornements, association de l'or et des couleurs, tout cela hurle, fait grincer les dents et descend dans le mauvais goût à des profondeurs inouies. Ne me parlez pas de l’excellence de la pâte, de la blancheur de l’émail, de la hardiesse de l'exécution, du bon marché des articles les plus voyants : ce sont autant d’aggravations du mal, puisqu’avec toutes ces ressources matérielles vous manquez de l'ingrédient qui ne coûte rien et qui donnerait du goût à toutes ces choses, du sentiment de l’art. Et, en effet, avec ces excuses on arrive à répandre dans le pays des faïences et des terres de pipe usuelles qui ont une barbarie de formes, de couleurs et d’ornementation digne des peuples en enfance : que dis-je? il y a plus d'art, plus de sentiment de la forme, plus d'amour pour l'harmonie des dessins et des couleurs dans ce qui nous est parvenu des peuples incultes, Celtes, Germains, Gaulois, dans ce qu’on avait apporté à l'Exposition de Londres des forêts de l'Amérique et des déserts de l'Afrique, que dans la vaisselle de nos campagnes. Nos marchands de bric-à-brac vont échanger dans les fermes de la Normandie et du Nivernais des services entiers de faïence neuve contre une seule pièce d’ancienne vaisselle, prouvant ainsi à ces populations, par le meilleur des arguments, à quel point le goût s’est altéré dans nos fabriques.
Nous faisons, il est vrai, mille petits articles, dits de Paris, mieux que tout autre pays; mais ce n'est pas avec ces babioles qu'on se tient à la tête de l’industrie du monde. Il arrive un jour où la mode adopte d’autres babioles qu’on fait mieux à Berlin ou à Vienne, et notre industrie est aux abois: ainsi les trônes s’écroulent au grand étonnement des rois qui s’y croyaient le plus solidement assis.
N'estimez dans les arts que les œuvres sérieuses et de grand style, dans l'industrie n'appréciez que l'art inspiré par l'ori-
ginalité puisée à sa source la plus pure; ainsi, dans la littérature, vous êtes-vous jamais enquis du nom des auteurs de ces romans du jour, de ces vaudevilles du soir qui font jaser tout Paris pendant vingt-quatre heures? Non, vous savez que cela ponsse sans culture dans le fonds inépuisable de l'esprit français, comme les fleurs naturelles croissent aux champs, comme les gracieuses fougères poussent dans la forêt ; il vous suffit de savoir qu’il en faut et qu’il y en a: mais vous cherchez avec sollicitude les grandes œuvres dramatiques, les créations poétiques, les graves histoires, ces puissantes compositions qui mettent la gloire littéraire d’une nation hors de pair.
Est-il nécessaire de poursuivre partout ces symptômes de l'altération du goût? Non; en présentant les moyens de relever le bon goût, je n'aurai que trop souvent l’occasion de signaler le mauvais. Parcourons seulement nos édifices publics, examinons les décorations et les ameublements nouveaux de nos hôtels de ville et de nos ministères; ils donnent le diapason du goût que l'État propage, la mesure du style dont il se fait le patron. Les yeux sont éblouis, l'esprit est dérouté; pas une notion du beau qui puisse s'associer à cette manie de surcharger, d’enlasser, d'empiler, de galvauder, d’abuser. Si d'une impression personnelle, rendue exigeante par l'idée peut-être trop grande que nous nous faisons des obligations de la France dans les choses de goût, nous passons à l’opinion d'un corps de l'État qui n’a cependant jamais marqué par des tendances exagérées de style et d'élégance, nous rappellerons qu'hier les chambres de commerce avertissaient notre industrie des draps que les marchandises des Anglais nous étaient préférées partout en Amérique, parce que nos voisins ornaient leurs pièces avec plus de goût que nous ne savions en mettre aux nôtres. Les Anglais ayant plus de goût que nous! C’est la chambre de commerce qui le proclame, l’entendez-vous ? |
Après la suppression de la cour et de son excellente direction, la principale cause de l’altération du goût est dans la division de la propriété, et par suite dans la cessation d’abord
partielle, aujourd’hui presque complète, de la protection aristocratique. On objecte, il est vrai, qu’on n’a jamais tant construit, peint et sculpté, que jamais les artistes n’ont demandé et trouvé autant d'argent de leurs œuvres; oui, sans doute : mais cette protection enrichit l’homme qui s’est emparé de la vogue; elle laisse mourir de faim Fartiste de talent qui débute, celui dont les travaux consciencieux, les efforts vers un but élevé, demandent un appui. Quel est le Mécène de nos Jours qui achète des tableaux avec la ferme conviction qu'ils ne vaudront pas, quand il les vendra, la dixième partie de leur prix d'achat? La libéralité des hommes d’argent pousse les jeunes gens dans les fausses voies où leurs œuvres deviennent des objets de spéculation; l’ancienne générosité des seigneurs les conduisait vers un but coûteux pour les protecteurs, plein d'avenir pour les protégés.
Ce déplacement dans la protection des arts a des inconvénients, des dangers réels, mais momentanés; il se lie à un grand fait moderne, à la transformation de la société par le nivellement des classes, résultat des institutions démocratiques, et par la facilité des rapports, conséquence de la rapidité de tous les genres de communications. Le nombre se substitue à l'élite, une fraternité universelle remplace le patriotisme qui acceptait pour limites les divisions arbitraires de la carte politique. Il n’y a plus de Pyrénées, disait Louis XIV en grand politique et en père affectueux; cette belle parole est devenue le mot d'ordre de l'humanité : il n’y a plus de frontières. I faut maintenant compter avec les masses, masse de consommateurs, masse de producteurs, et s'attendre à voir un certain niveau d’uniformité s'étendre sur l’art et l’industrie de tous les peuples.
La richesse de notre époque en découvertes scientifiques, la rapidité des communications de toute nature, une certaine libéralité qui prend sa source dans l’impossibilité de rien garder secret, font participer à peu près uniformément les industries de tous les pays aux procédés les meilleurs, aux mécanismes les plus parfaits. Il y a bien des nations, comme
l'Angleterre, l'Amérique et la France, qui tiennent encore la corde dans cette grande course dont la vitesse se traduit en bon marché; mais, en général, les nations les plus arriérées regagnent du terrain : l'Autriche, la Suisse, toute l'Allemagne, le Piémont et la Lombardie, les Pays-Bas, la Suède, la Russie même, font des efforts couronnés d’un succès déjà remarquable, et le moment est facile à prévoir où toutes elles arriveront au but. Admirable marche du progrès rêvé par les grands esprits d'un autre âge, réalisé par nous! Si le ciseau ou la navette pouvaient marcher seuls, disait Aristote, les esclaves auraient leur liberté; le ciseau de Colas, la navette de Bonelli, marchent seuls, et les esclaves et les serfs, et l'ouvrier, sont affranchis de toute la partie écrasante de leur labeur; ils travaillent moins des mains et des pieds, ils travaillent de la tête, c'està-dire qu'ils la relèvent en se sentant une part de création dans l’œuvre qui concourt au bien-être de tous.
Les cinq parties du monde, reliées entre elles par la chaîne continue des chemins de fer et de l'électricité, gravitent désormais avec ensemble vers le même but, et ce but est élevé. L'envisager dans toute sa grandeur, y marcher résolûment et bien préparé, c’est s'assurer le premier rang, l'autorité, la victoire, dans la grande marche de l'humanité. Quelles sont les armes propres à cette lutte? Une école des arts sans rivale, jetant dans l’industrie les inspirations les plus pures. Ces armes, nous les avions, et nous pouvons les reconquérir, si elles ne sont plus dans nos mains.
L'école française, dans son éparpillement, est arrivée au point de partage où l’on trouve deux routes : celle qui conduit à une renaissance, celle qui mène à une décadence. Avec les éléments d’une forte constitution, la vigueur au départ, le bagage complet du voyage, nous sommes dans un si grand désordre d'idées, dans une telle incertitude de projets, dans ce vague qui côtoie à distance si égale l’ardeur du combat et le découragement de la lutte, que nous pouvons, selon que sera la direction, marcher à pas de géant dans la bonne voie
ou nous enfoncer aussi rapidement dans la mauvaise. L'un ou l'autre, il n’est pas permis de rester stationnaire; avancer ou reculer; mais il est un court moment d'arrêt qu'on remarque dans la boule qui, lancée en Pair, a terminé sa carrière ascendante et s'apprête à descendre; elle semble hésiter et regarder autour d'elle avant de prendre ce dernier parti : ainsi l'école française s’est arrêtée depuis dix années, prête à monter, prête à descendre, et cherchant quelle main puissante lui donnera la bonne impulsion.
Il n'est plus permis de demander si le don des arts, c’est-àdire l'esprit inventif allié au bon goût inné, est une plante particulière au sol de la France, et qu'on ne peut acclimater en aucun autre pays. Cette plante est connue de tous, et elle pousse partout. Comme chaque production de la nature, elle a besoin de culture pour vivre et se développer : laissée à ellemême, elle risque de dépérir ou de dégénérer; soignée habilement, elle grandit et défie la concurrence. Telle est la question vitale de l'avenir des arts et de l’industrie en France, en face d’une concurrence qui s'élève partout menaçante, d’une ardeur générale à ouvrir la lutte, à tenter l’abordage.
Mais comment organiser une direction indispensable, maintenir l'autorité et la discipline, quand l’armée est innombrable: concilier la soumission, sorte d’abnégation de la personnalité, avec la liberté, source de l'originalité; élever l’art aux sommités en l’étendant à la surface, le maintenir pur en l'exposant aux mille alliages que l’industrie lui fait subir? La tâche est difficile; mais si elle était commune, vaudrait:il la peine de l’entreprendre? si elle n’était pas de la plus grande urgence, mériterait-elle qu’on y fit attention?