De l'union des arts et de l'industrie
Cherchons au milieu de ces circonstances quelle doit être la conduite d’un gouvernement qui veut à la fois le progrès des arts et celui de l’industrie.
L'art a ses bornes, comme l'Océan a ses limites, et cependant l’un et l’autre ont leur grandeur. Dieu a donné à l’homme une âme et la nature, c’est-à-dire le don de création et le modèle de la perfection, la liberté et la règle. Phidias et Raphaël gravissant les plus hauts sommets de l'art ont-ils entendu résonner la parole céleste : Tu n’iras pas plus loin, et de ces hauteurs ont-ils entrevu des horizons et des perspectives réservés aux génies plus puissants et plus purs que Dieu créera un jour pour la gloire de l'humanité? Nous l'ignorons, mais
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l UNION DES ARTS
mauvais emploi des sommes considérables qu'ils avaient consacrées à la restauration de la maison de Dieu. Ils sentaient, les uns et les autres, que les hommes réellement habiles leur faisaient défaut, et, persuadés que l'État lui-même manquait de cette assistance, puisqu'il avait pu dépenser en pure perte 1,200,000 francs à la restauration, je dirai mieux, au déshonneur de Saint-Denis, ils se persuadèrent qu'il y avait un art religieux, que cet art, n'étant pas enseigné, n'était pas pratiqué, et ils proposèrent la création, dans les bâtiments de l'ancien Temple, d'un institut et d'un musée des arts catholiques. Ils disaient : «En créant un institut spécial pour «les arts religieux, ne serait-il pas possible de former, par «de nouvelles études bien dirigées, une génération d'archi- «tectes, de peintres, de statuaires, de compositeurs, de con- «tre-maîtres, d'ouvriers de tous genres, de toutes spécialités, «dans les plus hautes régions des beaux-arts, comme dans «celles bien plus modestes de l'art industriel, ayant pour des- «tinée de perpétuer en France les traditions des siècles passés ? « Pourquoi ne fonderait-on pas à côté de cet institut spécial «des arts catholiques, au milieu de tous ces musées qui font « la gloire de la France et celle de sa capitale, un musée pu- «rement religieux, où seraient rassemblés tous les chefs-d'œu- «vre des arts appliqués à la religion? Ce serait là, sans con- «tredit, l’une des plus belles pages de notre histoire artistique «et industrielle. »
Il y a plus de calme dans le langage, il y a autant de désordre dans les idées. Les artistes voués aux travaux de l'industrie se figurent qu'il existe un art industriel, ou, comme les Anglais le nomment, un ornamental art; les membres du clergé sont persuadés que leurs admirables églises, leurs tableaux, leurs sculptures, tout le mobilier de la maison de Dieu, sont le produit d’un art religieux, el, de même que les artistes industriels demandent des musées industriels, ils réclament des musées religieux. Nous avous essayé de montrer plus haut, dans l'esquisse que nous avons tracée de la marche des arts et de la transformation des styles, comment,
à toutes les époques qui ont compté dans l'histoire, Part a été un et a puisé dans celte unité sa force et sa splendeur. II s’est mis au service de la religion en même temps qu'il obéissait à l'amour du luxe le plus profane; il a fabriqué des ustensiles de paix et des armes de guerre; il a été et il doit rester une langue que tous parlent et dans laquelle chacun exprime son sentiment, sa passion, ses besoins. Je ne connais pas, depuis les plaies de l'Égypte, de fléau plus malfaisant que cette malheureuse et fausse opinion qui prétend trouver deux arts, que dis-je, un art particulier pour chaque chose, quand le bon Dieu n’en à employé qu'un seul dans toute sa création, quand les nations les plus heureusement douées n'en ont connu qu'un.
L'étude, en vue d’une spécialité, dessèche et atrophie le talent; l’art, dans ses données supérieures, rend apte à toutes les spécialités. Qui dit spécialité dans l’art ne dit pas un art différent, et si l'on peut distinguer des genres distincts, suivant des aptitudes particulières, comme l’histoire et le paysage dans la peinture, comme l'art monumental et l’art appliqué à l’industrie, cela ne constitue pas des divisions dans l’art. Je sais que, suivant l'opinion vulgaire, le grand mur de la Chine élevé entre l'art et l'industrie est l'utilité, l'emploi, la destination pratique des œuvres. Ce qui n’est d'aucun usage, ce qui n’a aucune application possible, en peu de mots, ce qu'on range dans les inutilités, est de l’art, et comme tel devrait prendre le premier rang dans l'estime publique; tout au conlraire, ce qui a sa destination, son but, son emploi, sa raison d'être, est de l’industrie et, à ce compte, placé vis-à-vis de l'art à un rang inférieur : ainsi la cime des monts, qui plane dans le pur azur du ciel, domine le fond bourbeux de la vallée où s’agitent nos misères. C’est là une erreur, un contre-sens, qu'il faut combaltre et détruire à tout prix. Si je suivais le même ordre de comparaison, je dirais que l’art est le torrent qui prend sa source &ans l'atmosphère radieuse des plus sublimes hauteurs, que l’industrie est ce même torrent devenu calme, large et navigable, portant à la mer les vaisseaux du commerce.
Bizarrerie inattendue ! cette distinction de l’art et de l'industrie n’a de force et d'autorité que parce qu'elle est maintenue par les artistes supérieurs, parce qu’elle a pour appui les hommes de lettres. Ils ont dit : Vous n'avez d'autre préoccupation que de gagner de l'argent, vous n'êtes pas des nôtres. Nous sommes des hommes d'imagination, vous êtes des gens d’affaires; nous sommes des artistes, vous êtes des marchands. Ce désintéressement est-il bien vrai? N’ai-je pas entendu parler d'une loi de la propriété intellectuelle qui tarife les opéras : tant pour sifller un de vos airs; qui taxe les produits de l'imagination : tant pour reproduire une page de votre prose et de vos vers au bas d'un journal; qui défend vos tableaux : tant pour les copier et les graver; qui s’assoit à côté du château construit sur la hauteur et réclame un droit proportionné à la place qu’il occupe dans le paysage que j'ai dessiné. Vous tenez boutique d'œuvres de génie, et vous dédaignez Fourdinois, parce qu'il vend son dressoir, Morel, parce qu'il vend ses bijoux. Ab ! j'admets, jusqu'à un certain point, la fierté de l'artiste de l'antiquité et du moyen âge qui, pauvre et désintéressé, portait la tête haute en voyant les métiers exploiter ses compositions, s'enrichir de ses idées. Il se disait avec un juste orgueil : Ce qui me distingue de cette foule, ce n’est pas l'art, nous sommes tous artistes, moi en tableaux et en statues, eux en bahuts sculptés et en orfévrerie ciselée; ce qui me distingue, c’est le désintéressement, c’est la préoccupation unique de ma création, et, quand elle est parfaite, son abandon à la grâce de Dieu et au profit de tous, sans réserve de droits et arrière-pensée de lucre.
Reléguons donc ces classifications puériles dans l’antre des vieux préjugés; mais il est une distinction qui subsistera toujours, en dépit de la vulgarisation générale de la science et des arts que je prêche, en dépit de ces lois fiscales de la propriété artiste et littéraire que je réprouve, la distinction du génie et du talent élevé. ‘
Si l’on veut bien se reporter à l’exposé que j'ai fait de la création successive des anciennes institutions protectrices des
arts et des résultats qu’elles ont donnés, on arrivera à cette conclusion : 1° L'art a sa vie propre en dehors de la nécessité de ses applications; mais, en s'appliquant à l'industrie humaine, loin de rabaisser sa mission, il l’agrandit. La théorie du beau, que Platon a développée dans son Hippias, paraît convenir mieux à l’industrie qu’à Part, et cela seul prouverait combien l’un et l’autre se confondaient dans l’antiquité. Platon définissait le beau : la complète convenance des moyens relativement à leur fin. La fin, le but, devaient donc rester toujours présents à l'esprit de l'artiste, comme nous le conseillons à l'industriel, afin qu’une parfaite harmonie se voie, se sente même, entre les matières qu'il a employées, la forme qu'il a donnée, le genre de travail qu'il a adopté et l'usage auquel il destine son œuvre. Mais l'objet d'art n'ayant pas de destination, sa mission étant d’éveiller des sentiments, je voudrais ajouter quelque chose à cette condition subalterne du but, et c’est pour cela que j'indiquerais dans l’article suivant la mission de l'État. 2° C'est l'art dans sa pureté, el non: pas l’art appliqué, qu’un gouvernement sage doit enseigner et encourager, parce que c’est à la source qu'une Lonne ménagère va chercher l’eau pour lavoir dans toute sa limpidité. 3° Il n’y a que deux modèles : la nature et l’art grec, l'un et l'autre se prêtant à l'interprétation de tous les sentiments, l’un et l’autre se pliant à toutes les conditions de nos besoins : la nature, image de la perfection; les œuvres grecques, intcrprètes inappréciables de la nature, modèles à suivre pour limiter.
L'art grec, c’est l'esprit raffiné des vieilles sociétés, la grâce étudiée des habitants de la ville, associés à la naïveté d’un enfant, à la simplicité de l’homme des champs. C'est un nouveau sens qui, une fois qu'il s’est emparé de nous, une fois qu'il s’est incorporé dans notre nature, et la séduction est telle que cette assimilation se fait rapidement, nous accompagne en tout, se trahit à travers loutes nos idées. Il importe peu que vous traitiez un sujet mythologique où historique, que vous traduisiez les scènes les plus ordinaires de la vie et ses
occupations les plus vulgaires; il est indifférent que vous fassiez un tableau ou une statue, un pied de lampe, un support de pendule ou un vase de jardin : si vous avez pactisé avec l’art grec, compris dans sa pure perfection et non pas dans ses imitations, une simplicité charmante, une grâce vivante, une réalité gracieuse percera dans toutes vos œuvres.
L'art n'est pas, comme la vapeur ou l'électricité, comme l’'aluminium ou la gutta-percha, une invention de nos jours, un élément ou une matière nouvelle; l’art, c’est le sentiment de l’homme qui prend une forme, et il est venu au monde avec l’homme. D'innombrables générations s’y sont employées, et cesgénérations, préoccupées en même temps de la fragilité des choses humaines et d’un commun désir de transmettre après elles leurs pensées, se sont efforcées de rendre durable ce qu'il y a de plus fugitif : leur goût et leur inspiration. C'est ainsi que se sont élevés les monuments, en formant à travers les siècles l’'enchaînement continu d’une même pensée qui grandit en s'épurant, d’une même pensée exprimée de mille manières différentes, si l’on s’en tient aux modifications superficielles, rendue de la même manière si l’on pénètre au cœur. En se plaçant au sommet de l’Acropole d'Athènes, au siècle de Périclès, et en regardant du haut de ce musée de l'art grec, à cette époque de civilisation suprême, on voit les siècles et les générations antérieures s’acheminer, avec de légères déviations, vers ce sommet de l’art élevé à sa perfection. Qu'imitaient-elles? que cherchaient-elles? Elles imitaient la nature; elles suivaient les proportions dont la mesure est dans notre instinct; elles allégeaient des formes trop lourdes, assouplissaient des contours trop roides; elles excluaient ici le colossal, qui n’est pas la vraie grandeur, là le fantastique, association monstrueuse des différents êtres de la création; elles parvenaient enfin, d'épuration en épuration, à une perfection idéale, qui est l’art grec dans sa pureté. Si de cette même Acropole, regardant à travers les deux mille ans qui s’écoulent après Périclès, Phidias et Apelle, l'œil suit l'art et ses monuments , il voit ce même principe conservé, je ne dirai pas re-
ligieusement, mais instinctivement, sans suite, il est vrai, et avec de violentes secousses, mais avec persévérance aussi et une singulière constance.
Cetie thèse n’a pas besoin de développements pour tous ceux qui réfléchissent sur ces questions, qui ont étudié ces matières; pour les autres, la démonstration serait longue, et l'espace me manque. Ma conclusion est celle-ci : voir la nature dans l'art grec, voir l’art grec dans la nature; se former aux mêmes enseignements qui ont guidé Giotto, Mantègne, Pérugin, Léonard de Vinci, Donatello, Michel-Ange, Raphaël, Jean Goujoo, le Poussin, Lesueur, Prud'hon, Ingres.
Voilà donc vos nouveautés! dira la routine; mais c’est vieux comme le monde. La voie que vous nous donnez pour nouvelle , je l'ai déjà parcourue; longtemps avant David, à qui J'en ai montré le chemin, j'étais allé chercher l'antique à Rome, à Herculanum, à Pompéi. Oui, et c'est justement là où il ne fallait pas l'aller chercher. L'étude de tout art à sa décadence est mauvaise; c’est seulement lorsqu'on est maître des ressources qu'il développa dans son premier essor et à sa fleur qu'on peut tirer avec sobriété et discernement quelques ressources utiles des monuments de sa décadence, parce qu'ils nous transmettent, même au milieu de l’altération des formes et de la corruption des moyens d'exécution, des réminiscences du bon temps, rendues précieuses par la ruine des monuments antérieurs. Je ne propose pas en modèle toute l’antiquité; je distingue soigneusement dans ses productions ce qui appartient à sa grande époque et ce qui date de sa décadence ou ce qui provient de ses imitateurs. D'ailleurs, j'en conviens, je ne propose rien d’excentrique, rien de irès-nouveau. Le bien n’est pas toujours dans l'innovation; l'expérience et l’étude de lhistoire des arts apprennent au contraire que l’ensemble des générations en sait plus que l'individu, même le mieux inspiré, et qu'il y a à prendre dans les vieilles institutions plus encore qu’à retrancher. C’est prétention vaine que de vouloir faire quelque chose de rien. Dieu seul a ce pouvoir. Pour l’homme, il lui faut reprendre patiemment la voie
de la tradition. Malheur à lui quand il la perd ! des siècles se passent avant qu'il s’en forme une autre, et la plupart du temps elle est d'importation ; c’est une invasion étrangère. Le médecin habile renonce à créer un nouvel homme; il se contente de renouveler le sang de son malade.
Pour bien juger de l’avenir des arts, placez-vous donc au haut de leur passé : c’est un observatoire infaillible, car ce qui a été sera, ce que la fantaisie, la mode, le caprice, ont chassé, revient au gîte par la route déjà parcourue; il ne s’agit que de l'y attendre. Le gîte dans les arts, c’est le bon sens, l'instinct du beau, l'amour du vrai, c’est en un mot la nature. Ce que je propose n’a rien de neuf, et que dirait donc la routine si je parlais de littératuré ? Là aussi je présenterais le tableau d'un certain abaissement, je montrerais la poésie essoufflée, le théâtre abusant de ses dernières ressources, le roman tellement à bout d'ordure qu'il est supplanté par les traductions des romans anglais et américains; et prenant texte de cette décadence, j'offrirais les classiques anciens et modernes comme les vrais modèles. Je dirais : Venez au monde au milieu de ce monde; grandissez avec Homère et Virgile, avec Corneille, Racine et Molière, et quand votre cœur aura battu à l'unisson de ces nobles cœurs, quand votre style sera formé à l’école de ces grands écrivains, cherchez autour de vous la poésie, les sentiments et les situations qui sont comme l'écho émouvant de votre époque et de votre propre cœur.
Ma mission de parler des arts me donne le droit d'intervenir aussi en faveur d’une réforme littéraire, car comment séparer les progrès des lettres du développement des arts? comment refuser de reconnaître qu'ils marchent de front? La littérature et son expression la plus élevée, la poésie, exercent sur les arts un empire incontestable, et qui depuis cinquante ans aurait pu leur être plus utile. Si vous cherchez dans les Bergeries de Fontenelle, vous trouvez Watteau; des ouvrages de Winckelmann surgissent David et Flaxman; le style gothique et les tableaux mystiques sont dans le Génie du christianisme ; les batailles et les anecdotes militaires d'Horace Vernet et de
Charlet avaient été chantées par Béranger ; Paul Delaroche a rencontré dans Walter Scott sa veine historique, et Ary Scheffer dans Gæthe ses inspirations poétiques; Courbet enfin, le réaliste, n’a consacré un véritable talent à représenter les plus insipides vulgarités de la vie qu'après les avoir lues , longuement décrites dans les livres, devenus populaires, de Balzac et de M. Champfleury.
Si le Gouvernement enseigne et encourage dans ses écoles un art dégagé de toute application, ce n’est pas pour favoriser un art abstrait, indéfini, nuageux, insaisissable. On a dit, il est vrai, que l'artiste n’a toute sa puissance, toute sa force, que lorsque, dégagé des liens qui le retiennent à la terre, il s'élève dans les régions supérieures; mais c’est une erreur à l'usage de la littérature: elle n’est partagée par aucun artiste sérieux, par aucun de ceux qui ont étudié pratiquement les arts et leurs moyens d'action. Tout au contraire, l’art, pour croître et s'élever, a besoin, comme la plante, de plonger ses racines dans le sol. Le terrain, ou la base de l’art, c’est sa raison d’être, sa destination, son utilité. L'architecte dresseson plan et arrête le caractère de l'édifice quand il en connaît l’usage; le peintre fera sa composition après avoir vu la salle qu'il est appelé à décorer et avoir étudié le caractère de l'édifice, l'esprit qui l’habite, la foule qui y circule; le statuaire sait qu'il dépend de l'architecte, il s'associe à sa pensée en s’harmonisant avec la place et le monument qui recevra sa statue; l'orfévre se rend compte des métaux et des matières qu'il met en œuvre, et de ces conditions elles-mêmes surgit dans la pensée des artistes la meilleure part de leurs inspirations. Quand l'art n’est que le luxe d’une nation, il se ressent du caractère superficiel et conventionnel de tous les luxes; quand il satisfait des besoins religieux ou civils, militaires ou domestiques, il acquiert une physionomie, il prend une consistance, un aplomb, une fermeté qui n’est pas le moindre caractère de sa beauté.
D'ailleurs, où finit l’art, où commence l’industrie? Y a-t-il des natures autrement douées, des études différentes pour
former les artistes selon leur destination; et dites-moi, dans la liste sommaire que vous allez lire, où commencera la bifurcaton industrielle ? Ghiberti était un bronzier, Benvenuto Cellini un orfévre, Bernard Palissy un potier, Penicaud un émailleur, Pinaigrier un verrier, Briot un fondeur d'étain, Boulle un ébéniste, Gouttières un faiseur de meubles. Voyez où cela nous mène : le trépied offert par les Grecs dans le temple d’Apollon ne pourra être considéré comme un objet d'art, parce que c’est un trépièd, et la Joueuse d'osselets des anciens, l’'Amiral Chabot de Jean Cousin, la Sapho de Pradier, perdront leur caractère et leur mérite d'objets d'art parce qu'ils ornent une pendule.
Point de distinctions soltes et puériles ; l'État n'en fera aucune, il enseignera l’art dans toute sa pureté, en mettant sur la voie de toutes les applications qu'il est susceptible de recevoir. Une question plus importante surgit ici : l'État doit-il restreindre ou étendre cet enseignement ?
On s’est étonné, effrayé même de l'accroissement continu du nombre des artistes et de la multitude de leurs tableaux, statues, aquarelles et dessins, à chaque nouvelle exposition; je m'en suis réjoui. Depuis cinquante ans on entend une foule de niais répéter à l’envi : À quoi bon une Académie des beauxarts? à quoi bon une école à Paris et à Rome, des écoles dans les départements? N'avons-nous pas assez de tableaux et de statues dont on ne sait que faire? N'avons-nous pas assez d'artistes qui meurent de faim? Je leur ai répondu : Depuis cinquante ans l’industrie française tout entière doit à ces statues inutiles, à ces artistes affamés, d’avoir lutté victorieusement contre la puissance des capitaux, la force des machines, et, plus que tout, contre l'instabilité de nos Gouvernements et les désordres de la rue. Dans cette Académie, dans ces écoles, se renouvellent, comme dans une source intarissable, les principes et les règles du bon goût, qui restent notre arme; et je mets cet intérêt en première ligne, comme étant le plus palpable, car je pourrais aussi parler de la gloire que fait rejaillir sur la France la supériorité de ses artistes, de ses savants,
de ses hommes de lettres; leurs œuvres partout estimées, propageant au loin son nom et son influence.
Laisserons-nous cet héritage se dissiper entre nos mains, cette force s’épuiser dans notre inerlie ? Aux époques où l'avenir était séparé du présent par des siècles de distance, les sages conseillaient de s’en préoccuper; dédaignerons-nous aujourd'hui ce conseil, quand l'avenir c'est demain ? Où tend le progrès général? À répandre dans toutes les classes, avec le bien-être, l'instruction et le sentiment des arts. Cette tendance, rien n’en peut arrêter le développement; le suivre ne serait pas assez, le devancer est votre loi. La protection divine à permis que vous fussiez en avance sur toutes les nations, maintenez-vous à ce rang. La partie la plus intelligente, la plus éclairée de la nation est déjà artiste, faites que la nation tout entière le devienne; si l’on vous dit que l’art ne s'élève qu'emporté par l'inspiration , et qu’il n'y a pas de procédé pour créer des hommes de génie, pas plus dans les arts que dans les lettres, vous conviendrez de cette vérité; mais l’extension de l'étude des arts à tous établit une immense base qui empêche qu'un homme de génie puisse rester inconnu, incompris ou négligé. Et d’ailleurs, immédiatement au-dessous du génie règne le talent, et quand le public sera composé d'habiles praticiens, les talents seront d'autant plus distingués qu'ils auront de meiïlleurs juges. Semez donc partout les bons et féconds enseignements : ce n’est pas la graine d’où naissent les génies, celle-là vient de Dieu ; elle est jetée par ses anges, vrais oiseaux du ciel, sans que nous sachions pour quelle cause, dans tel sillon plulôt que dans tel autre, au printemps plutôt qu’en automne; mais l'enseignement des arts, répandu partout, formera comme une atmosphère favorable à l’éclosion du génie, à son développement, à ses admirables fruits. Le génie sera le sommet, le talent et ie goût la base; plus loin vous étendez la base de la pyramide, plus haut s'élève son sommet. Le génie, c’est aussi l'élite, et pour avoir une élite, il faut créer une foule. L’élite est l’inconnue exceptionnelle dégagée de la foule; c'est le génie qui sommeille,
et que cet appel général va réveiller partout où il est en germe.
Qu’appelons-nous génie, talent, goût des arts? Je veux le dire, pour éviter la confusion dans la grande fusion que je prèche. Voir, sentir, comprendre les beautés de la forme et les expressions de l'âme et avoir la faculté de les reproduire, c'est l'artiste complet, c’est l'homme de génie; voir, sentir, comprendre les beautés de la forme et les expressions de l'âme sans avoir la faculté de les reproduire, c’est le fait des artistes de talent, cœurs généreux qui luttent héroïquement avec la conscience de leur impuissance, qui font des œuvres applaudies de tous, excepté d'eux-mêmes; c’est aussi le fait des amateurs, gens de goût, qui reculent devant la lutte, et se contentent de jouir des beautés de la nature et de l'art avec les heureuses facultés que Dieu leur a départices. Ne rien voir par ses yeux, ne rien sentir au fond de son cœur, ne rien comprendre de soimême, mais par l'éducation première, par l'habitude de voir les chefs-d'œuvre de l'art, et à l'aide de toutes les ressources d’une intelligence sagace et vive, avoir acquis la faculté imitative des singes, l'agilité des écureuils et des mains de fées ; produire sans relâche en copiant indifféremment tout ce qui est à la mode; gagner ainsi le pain quotidien, comme l'ouvrier remplit sa tâche de chaque jour : tels sont les artistes, ceux qu’au moyen âge on appelait si justement gens de métier, et qui pullulent, sans faire tort à l’art, en devenant les plus solides appuis d’une industrie supérieure à celie de tous les autres pays. Les 5,000 exposants de 1848, qui doivent être augmentés de quelques centaines de collègues aujourd’hui, et se monter à bien près de 6,000 artistes, peuvent être ainsi répartis dans ces trois classes : 5 hommes de génie, 100 artistes de talent, 5,895 ouvriers plus ou moins habiles, en architecture, peinture, sculpture et gravure. Dans le monde lettré, ferai-je tort à quelqu'un en comptant aussi 5 hommes de génie, 100 écrivains de talent, 5,895 ouvriers de littérature, n’écrivant ni mieux ni plus mal que ceux qui ne se font pas imprimer, écrivant pour vivre?
Des esprits moroses s’effrayent de cette extension et de ces chiffres; ce qui n'effrayerait plutôt serait l'impossibilité de les centupler, car je ne connais pas pour les arts et les lettres de plus noble stimulant, de plus nerveux encouragement, qu'un public délicat, éclairé dans son enthousiasme, compétent dans ses jugements. Pour l'industrie, l'avenir du progrès sera atteint quand des artistes supérieurs se feront industriels, quand des industriels intelligents seront artistes : une fusion intime de l'inspiration et de l'application, une association étroite entre l'imagination de celui qui invente et la. main de celui qui exécute; association qui seule peut calmer la fougue de l'esprit, seule ennoblir et relever le travail de l'outil; association qui surtout maintient dans une juste proportion la part que l'industrie doit faire à l’art, la part que l'art doit faire à l'industrie pour que le meuble reste un meuble, en devenant un chef-d'œuvre.
De sinistres projets ont été conçus à diverses époques, de lugubres menaces ont été prononcées bien souvent; on répétait tout bas : « Le Gouvernement veut diminuer le nombre des artistes; il découragera cette jeunesse qui se jette aveuglément dans la carrière des arts; il ne veut plus de médiocrités; il restreindra les expositions; il réservera ses commandes aux grands talents. » Je n’accuse les intentions de personne; on se trompe, et voilà tout, mais cette erreur d'appréciation crée une tendance déplorable. Si vous n’admettez pas l’heureuse influence des arts, protégez les familles contre les entraînements de leurs enfants; fermez vos écoles, ou du moins n’en entr'ouvrez la porte que juste assez pour qu'il n’y entre que le nombre d'architectes, de sculpteurs et de peintres dont vous avez besoin, comme vous n’admettez à l'École polytechnique et dans la maison militaire de Saint-Cyr que le nombre d'élèves qui pourront obtenir leurs brevets d'officier. Il est vrai que dans les sciences exactes il est facile, au moyen de programmes précis et de boules noires et rouges, de trier avec certitude les supériorités, tandis que les facultés artistes ne se marquent pas au front, à jour et heure fixes, mais surgissent par mille
voies, au hasard et du milieu d'une foule de tentatives avorlées. Si vous n'abordez pas franchement ce grand projet de faire des artistes de tout le monde, en réservant les grands travaux aux talents éminents, les travaux de l’industrie aux talents moins heureux, les artistes médiocres que vous aurez formés nous demanderont compte d’une carrière qui n’a pas d'issue; vous serez condamné à l’art officiel, aux expositions sans vie ni raison d’être, et aux travaux forcés des monuments perpétuels qui ne s’élèveront à la gloire de personne.
Est-il raisonnable de refuser à l’art cette extension, quand les lettres et les sciences s’y sont prêtées? l'art prétend-il à plus de dignité?
J'entends bien que, pour devenir féconde, cette transformation de l'art devra être modérée et lente. L'esprit de l'individu est novateur, la raison de la société est conservatrice : de là une lutte continuelle, qui fait, de concessions mutuelles péniblement arrachées, les progrès tant vantés de chaque époque. Concessions minimes, progrès lents. Se figurer qu’une invention, une idée, un homme, changent tout d'un coup la société, c’est n'avoir étudié ni la marche lente du christianisme, ni l'influence bornée de l'imprimerie, ni la résistance aux principes de 89, ni les effets lents de la vapeur et de l’électricité sur la condition humaine. Toute modification sociale, pour ne pas produire une réaction, doit procéder lentement; mais c'est déjà beaucoup si plus de foi produit à la longue moins d'intolérance, si le goût des arts et leur pratique, répandus comme le goût des lettres et l'instruction, procurent des jouissances générales et élèvent plus haut la pensée de l'homme et les aspirations de son âme.
QUELLES SONT LES CONDITIONS DU PROGRÈS ? ÉLEVER L'ART, MULTIPLIER LES ARTISTES, FORMER LE PUBLIC.
Je ne compose pas une mélodie nouvelle, je transpose de la musique ancienne; ce que les esprits libéraux ont obtenu pour l'éducation littéraire de la nation, ce que les esprits re-
belles aux innovations ont fini par trouver utile pour les sciences, je demande qu'on l’applique aux beaux-arts: ce n’est pas une nouveauté, un système: c’est l'extension d'institutions reconnues bonnes, et qui fonctionnent pratiquement sur toute l'étendue de la France.
Longtemps on s’est passé de l'écriture, et la société humaine n'en marchait pas plus mal. Homère a composé ses chants immortels sans les écrire, et, s’il les avait écrits, le public qui les applaudissait n'aurait pas pu les lire. Pendant tout le moyen âge l'écriture, comme le dessin de nos jours, a été un talent d'agrément pour ceux dont ce n’était pas le métier d'écrire. Les clercs seuls se chargeaient de ce soin, c'était leur fonction , et, comme en Orient de nos jours, ils écrivaient et lisaient pour les besoins de chacun. Dans notre jeunesse, la classe des écrivains publics, dont les échoppes en plein vent, alors si nombreuses, sont devenues si rares, remplaçait encore les anciens clercs. Aujourd’hui la lecture et l'écriture sont devenues universelles; un homme rougit de ne savoir pas écrire, comme si un acte déshonorant pesait sur sa conscience. Chacun fait soi-même sa correspondance et ses comptes, lit son journal et les manuels de sa profession.
Les sciences ont été pendant l'antiquité et le moyen âge un arcane. Aujourd'hui l’enseignement théorique des professeurs du Conservatoire des arts et métiers a pour auditoire 1,200 praticiens; chaque notion nouvelle acquise à la science, comme si elle se reflétait dans des miroirs intellectuels, va faire surgir de nouvelles idées dans d'innombrables esprits, préoccupés des mêmes recherches, soit par l'intermédiaire des journaux spéciaux, des comptes rendus académiques, soit par la rapidité des communications, les facilités et la multiplicité des rapports, qui mettent chaque jour davantage en contact les hommes de théorie et les hommes d'application, les inventeurs et les praticiens. Aussi les progrès de la science, mis en œuvre dans les grands centres intellectuels comme Paris, Londres et New-York, marchent:ls dans une progression dont la chute des corps peut offrir la règle. En calculant les conquêtes faites
depuis cinquante ans, et la puissance qu'elles apportent à l'homme pour faire d’autres conquêtes, on est effrayé de la marche rapide, prodigieuse, étourdissante, de la civilisation matérielle. Les uns acceptent cet avenir avec effroi, les autres avec reconnaissance : je suis de ceux-ci; et, considérant l’état de barbarie de nos campagnes, les lents progrès qu’elles ont faits, le chemin qu'il leur reste à faire, je vois avec bonheur le progrès marcher, et je compte avec regret les années qui s'écouleront avant que nos paysans soient assez éclairés pour comprendre et pour utiliser les conquêtes faites dans les centres.
Si l'instruction littéraire, si la participation aux secrets des sciences sont ainsi tombées dans le domaine de tous, pourquoi en exclut-on les arts, qui assouplissent et ornent l'intelligence, qui rendent plus facile la compréhension de certaines beautés des lettres et de certains rapports des éléments de la science les uns avec les autres, qui offrent en même temps un moyen commode d’en conserver le souvenir. L’objection ne peut venir ni de la difficulté de les enseigner, ni du peu d'intérêt qu’il y a à les répandre. Quant au premier point, on dira que le dessin n’est pas plus difficile à apprendre que l'écriture; qu'il l’est moins, puisqu'il n’est pas conventionnel comme les caractères, et qu’il répond à la faculté imitative, innée dans tous les hommes. Quant au second point, l'intérêt est de premier ordre, la perfection des arts et les progrès de l'industrie en dépendent, et le pays qui le premier sera bien convaincu de la portée de cet intérêt fondera les institutions nécessaires pour devancer ses rivaux dans la carrière des arts, moyen assuré de les battre sur le marché industriel.
Le goût des arts s’est étendu dans le monde entier, mais particulièrement en France; et cela tient à une qualité que nous devons à nôtre vieille éducation artiste : cette qualité est l’atticisme français; ajoutez-y encore un heureux défaut : la vanité du luxe, le besoin de briller. L'homme qui couche dans une soupente a un cabinet meublé de mille superfluités élégantes; la femme qui se dépouille de ses vêtements pour
ET DE L'INDUSTRIE. 19 savonner son unique jupon sortira avec un bonnet orné de fleurs, une robe de soie et des bottines vernies. Cet amour du luxe qui se montre et qui se voit est répandu dans toutes les classes de la nation et se trahit en toutes choses. Inutile d'en dérouler le tableau. Tandis qu'un Allemand met sa simplicité solide et cossue partout, un Anglais et un Américain son confort en toutes choses, un Espagnol, un Italien, un Oriental, Turc, Arabe ou Indien, sa soif de faire effet, dans un riche châle, dans de belles armes, de précieux bijoux, toutes fantaisies pour ainsi dire spéciales et réservées au petit nombre, le Français, bien mieux tous les Français, sacrifieront leur dernier écu au luxe voyant et aussi au luxe élégant. Sous l'influence de ces dispositions, la nation entière s'est éprise du goût des arts, de l'amour des monuments, de la passion pour les images, aulant de symptômes d’une renaissance populaire à laquelle je voudrais voir l'État concourir de tous ses efforts. Je dis renaissance populaire, car il ne s'agit plus, comme au vin siècle, sous Charlemagne, comme au xrn° siècle, sous saint Louis, comme au xvi‘, sous François I‘, comme au xvu', sous Louis XIV, de la renaissance des arts à la cour de France, mais d’une renaissance aussi belle, aussi forte et plus féconde, parce qu’en descendant dans la rue elle s'étend à tout le pays.
Si vous consultez la librairie, j'entends les libraires instruits (la consultation ne sera pas longue) et les libraires commerçants qui jugent des tendances littéraires par l'écoulement de leur marchandise, ils vous diront tous, les uns avec un certain dépit, les autres sans se rendre compte de la cruauté de leur aveu , que les hautes classes ont abdiqué dans le domaine de l'intelligence, qu’elles n’achètent plus les bons livres faits pour elles et tirés à 1,000 exemplaires seulement, tandis que le peuple enlève, arrache et absorbe par centaines de mille les livres médiocres faits pour lui. Toute spéculation de librairie s'adressant au peuple réussit, toute entreprise à l'adresse de l'aristocratie languit, végète et meurt; almanachs de toutes sortes, romans à deux sous, journaux à cinq centimes, vo-
lumes de 500 pages à 1 franc qui ne couvrent leurs frais qu’audessus de 10,000 exemplaires, tout cela enrichit les auteurs, les imprimeurs et les libraires, tandis que j'aurais honte de citer les noms respectables, les talents éminents dont les manuscrits attendent un éditeur. J'ai pris la librairie en exemple; il en est de même de toutes les autres industries, et c’est un fait manifeste en toutes choses. N’avons-nous pas des cabinets de tableaux, de gravures, de médailles, d'objets d'art du plus grand intérêt, et dont les catalogues de vente font autorité, qui ont été formés par des dentistes, des tailleurs, des droguistes, des acteurs et de petits employés?
Si un enseisnement sérieux avait précédé l'invasion de ce goût, si la connaissance du dessin ei l'étude des grands modèles avait patroné celte passion, l'influence eût été bonne; mais c’est dans le désordre des idées, dans la confusion des principes qu’on a procédé et que l’on continue à marcher. L’initiation incomplète et fautive de ce public, qui désormais se croit capable de décider dans toutes les questions, nous a donné les juges les plus pitoyables des productions de l’art; son ignorance est fabuleuse, l'autorité qu'il s’arroge dans la critique des œuvres les plus remarquables vraiment extravagante. Des hommes qui ne sauraient pas dessiner une oreille sans lui donner la figure d’une huître, qui ne feraient pas un champignon à le distinguer d’un parapluie, qui ne pourraient pas dire combien ils ont de côtes, ces hommes déclarent imperturbablement que M. Ingres a mal dessiné tel bras, que M. Horace Vernet n'a pas su ajuster telle jambe. Et ce ne sont pas seulement les collectionneurs qui jugent, c’est tout le monde; chacun dans la spécialité de ses affaires ou de ses études ne reconnaissant de compétent que lui et les hommes spéciaux, mais admettant sur le terrain des arts une libre discussion et la compétence universelle.
C'est en cela, plus qu’en toutes choses, que nous différons de la Grèce des beaux temps. On vante ses grands artistes; j'admire surtout son grand public, qui comprenait ses artistes, en même temps que par la fixité et la pureté de son gont il
ET DE L’INDUSTRIE. 21 les maintenait dans la recherche exclusive de l'idéal et de la beauté.
Aussi est-il grand temps de s'occuper des consommateurs , après avoir accordé toute l'attention, tous les encouragements aux producteurs. Dans cette question délicate des arts, quand on a formé le talent du peintre et du sculpteur, il n'y a que moitié de la besogne faite, il faut encore former le goût du public qui est le consommateur; car c’est de l’action réciproque de l'un sur l’autre, de celui qui produit sur celui qui juge ou achète, de celui qui juge sur celui qui crée, que résultera le progrès vrai, fécond, durable. Le public acheteur, tel qu’il se compose aujourd'hui, pervertit l’école en l’entraînant dans les déviations les plus fausses, dans les exagérations les plus perverses. Aujourd’hui il applaudira le tableau esquissé et jamais assez lâché; demain il lui faudra de la couleur, mais de ja couleur à tout prix; une autre fois il ne demandera que des empâtements, mais des empâtements à tant la livre. La peinture de genre est seule patronnée par lui, y compris le paysage, et il impose partout la réalité dans sa plus grande trivialité, les scènes de la vie quotidienne avec les vêtements du jour et toutes les mignardises que la mode fait valoir.
Quoi qu’on fasse, l'artiste devra toujours compter avec le public; plus ce public sera initié aux beautés de l’art, plus l'artiste pourra s’abandonner sans arrière-pensée à l'étude de la nature et à sa manière originale de la comprendre et de la rendre. Dans l'état actuel des choses, c’est une concession continue, un compromis déplorable. Les neuf dixièmes des artistes regardent le public avant d'étudier la nature, et ils ne la voient qu'avec ses yeux, j'entends toutes sortes de combinaisons factices, de malentendus, de partis pris, de coloris conventionnels, de factures à la mode. Reste un dixième d'artistes fervents adorateurs du vrai et du beau. Mais malheureusement ces esprits convaincus sont le plus souvent des talents médiocres, ou au moins pénibles, qui ne produisent rien d'assez remarquable pour faire rougir ceux qui les laissent mourir de misère. Les gens de talent, d'imagination et d'esprit
encensent le pouvoir, c’est-à-dire le public, et, s'ils font moins de concessions pour lui plaire que le gros des artistes, ils en font tout ce qu’il faut pour abaisser leur élan et atténuer les plus précieuses de leurs qualités.
De là ce grand rideau monotone, parce qu'il est populaire, tiré sur l’ensemble des productions de l’art moderne, rideau changeant de couleur, de dessin, de mode, suivant chaque pays, mais qui bientôt, comme le chapeau dans les costumes des peuples, exercera son empire trivial sur tout le monde tout à la fois.
Il est donc bien nécessaire qu'une meilleure éducation artiste, en s’'emparant du public, guide les amateurs hors des voies de la médiocrité banale par les mille petits sentiers de l'appréciation personnelle, et les conduise au vrai talent, à la bonne originalité, à l’art consciencieux et senti, dans ces ateliers paisibles et trop solitaires où la pensée s’épure et s'élève, où se font les vrais progrès, où réside l'avenir. C’est nécessaire, parce que le riche étant lui-même connaisseur, appréciant lui-même l’art à un point de vue particulier, sacrifiera ses habitudes de spéculation à son goût personnel, peut-être même à l'ambition de conquérir le renom de protecteur désintéressé des arts. N'oublions pas qu’un changement s’est fait parmi les élus de la richesse. Il y avait autrefois deux natures de richesses : la révolution ou nos révolutions ont détruit la richesse de naissance; il ne reste plus que la richesse acquise. Entre les deux se creuse un abîme. Le riche qui n’a fait aucun calcul pour le devenir n’a pas la conscience de la valeur de l'argent; pour lui sa fortune est une obligation, rien de plus, l'obligation de soutenir dignement son rang. L'emploi d'une grande fortune de naissance n’a jamais été de spéculer pour l’'augmenter, mais de la dépenser noblement. Au moyen âge, un seigneur répandait l'argent autour de lui, distribuaït à tous les magnifiques pièces d'orfévrerie et les riches vêtements aux cris mille fois répétés de : Largesse! et ces sacrifices il les faisait afin d'obtenir le renom de libéralité, de tous le meilleur. Ces fières traditions faisaient encore, en 1789, le premier
article du code aristocratique : on trouvait dans les châteaux la plus franche hospitalité; dans les hôtels de Paris, qui sem. blaient des palais, on rencontrait, au milieu d’une existence magnifique, des bibliothèques remplies de tous les beaux livres nouvellement publiés, des appartements décorés de peintures par les artistes vivants et des galeries remplies de tableaux des grands maîtres de l’art; poëtes, artistes, gens de lettres, étaient attachés au seigneur et faisaient partie de sa domesticité, c’està-dire de sa famille, alors, comme chez les anciens, une et même chose. Les calamités financières qui frappèrent l’aristocratie depuis le système de Law jusqu’au règne de Louis XVI, les iniques spoliations de la Révolution, et, plus que tout, l'abolition du droit d’aînesse, ont détruit les grandes fortunes transmises par héritage; il n’est plus resté que la seconde classe de la richesse, la richesse acquise. Je n’en voudrais dire aucun mal; ailleurs, et partout dans ce travail, je montre le besoin que les arts ont de son appui, et je développerai même avec complaisance toutes les espérances qu’ils doivent fonder sur son concours quand il sera plus éclairé; mais il est impossible, dans l’état actuel des choses, de ne pas remarquer que son intervention dans les arts n’est que calcul et spéculation, de ne pas être effrayé de l'influence désastreuse de cette impulsion. Sans être très-vieux, je me rappelle encore avoir vu des amateurs commander des tableaux comme on les commande quand on pense plus à l'art qu’à soi-même; ils mettaient atla disposition d’un artiste une somme d'argent et lui disaient : Faites-moi un tableau, une statue, un meuble ou un bijou. J'ai entendu aussi depuis lors bien des plaintes, soit que les artistes n’aient pas apporté dans leur travail toule la conscience que ces nobles procédés avaient droit d'attendre, soit que, conformément au cours naturel des choses, ils aient moins bien réussi pour l’objet auquel ils appliquaient tout leur zèle que pour les œuvres créées selon la fantaisie du moment et vendues au hasard; tant y a que si les rares amateurs désintéressés ont supporté sans regret cette conséquence de leur générosité, la génération qui les a suivis s’est instruite à leur
expérience et n’a plus voulu d’une protection qui faisait partager au protecteur les chances de non-réussite supportées par l'artiste lui-même. En effet, la fortune acquise ne connaît aucune obligation : elle a bien entendu vaguement parler de ces traditions de grand seigneur qui ouvrait sa bourse aux jeunes artistes dont le talent avait à peine vu le jour, aux jeunes poëtes dont les vers n’avaient encore aucun écho, qui jetait en un mot son argent par toutes les fenêtres des nobles dépenses; mais elle ferme l'oreille à ces vieilles histoires de sa nourrice, elle veut du luxe voyant et des acquisitions d'objets d'art dont la valeur soit aussi bien garantie que toute autre valeur industrielle et participe de leur hausse et plus-value.
Y at-il un moyen de faire dévier ces tendances ? Auronsnous la prétention de rendre l’homme meilleur et d'épurer son cœur uniquement pour que les arts soient mieux protégés ? Nous n’entretenons pas de si folles espérances, mais nous croyons que la sagesse consiste à tirer parti des positions et qu’on peut pousser la richesse à de bonnes acquisitions et faire tourner ses achats en utile influence, en lui prouvant seulement que, de même qu’un homme bien informé gagne à la Bourse immanquablement, un amateur éclairé doit forcément gagner s'il porte sa spéculation sur les objets d'art. De là une nécessité de se faire une éducation artiste, afin de pouvoir mépriser la mode ou la cote du jour pour écouter les conseils sages et suivre les bons principes qui sont la cote du lendemain. En effet, si, comme tout le fait espérer, le public se forme, les gens qui aujourd'hui remplissent leurs salons de médiocres tableaux, parce qu'ils sont en vogue, seront considérés comme aussi mal inspirés que ceux qui chargent leurs portefeuilles d'actions véreuses, parce qu’elles sont en hausse; il doit arriver et il arrive un moment où ces tableaux et ces actions n’auront pas la moindre valeur, tandis que l'amateur exercé achète les tableaux et le spéculateur les actions auxquels un avenir de vogue est indubitablement réservé. Ce n’est donc pas un rêve que la possibilité non-seulement de modifier le goût du public influent, mais même de
l'intéresser à cette modification, à ce perfectionnement, qui sera le ressort de la nouvelle renaissance de nos arts et de notre industrie. On ne saurait trop insister sur ce point.
Dans ma manie de propagande du bon goût et de ce que j'appelle les notions du vrai beau, j'ai causé avec nos fabricants et je les ai trouvés plus avancés, mieux préparés que le public; ils me comprenaient, acceptaient mes conseils, reconnaissaient que mes principes étaient aussi fondés qu'ils pourraient devenir féconds; ils me montraient même, sur leurs propres cheminées, dans leur ameublement particulier, des objets d'art d’un goût plus pur et tout différent de ce qu'ils fabriquaient, et puis ils confondaient toute mon argumentation avec cette horrible remarque qui retentit à mes oreilles, comme un anathème jeté sur notre génération : « Si je suivais vos conseils, ma clientèle m'abandonnerait, les marchandises s’accumuleraient dans mes magasins, je serais ruiné avant un an. » Et ces appréhensions avaient leur fondement; l'industrie a souvent poussé le public plus vivement et dans un meilleur sens qu’elle n’a été stimulée ou même suivie par lui. Des fabricants, hommes de goût, se sont avancés, et, comme ces généreux officiers que leurs troupes ne suivent pas au feu, ils se sont trouvés isolés, abandonnés, avec les huissiers à leur poursuite.
En fait, l'industrie est dépendante du public : ce n’est pas elle qui achète, c’est elle qui vend; ce n’est pas elle qui peut faire la loi, car elle sollicite la faveur de tout le monde; c’est elle qui obéit à la loi imposée par tous. Je prendrai en exemple l'ébénisterie de laque et de nacre de perle. On exécute avec ce procédé des peintures flamboyantes, et on obtient des effets de final d'opéra imitant ces feux de Bengale qui viennent éclairer les décorations au moment où la toile se baisse. Des panneaux entiers de ce genre de peinture sont destinés à tapisser les murs des appartements. Irez-vous conseiller au commerçant, qui gagne honorablement sa vie dans cette industrie, de la supprimer, parce qu'elle est d’un goût détestable dans sa donnée première comme dans ses applications ? Lui
direz-vous que M. Ingres, fût-il coupable des plus grands crimes, ne mériterait pas d’être condamné à habiter entre quatre parois ainsi décorées? Il ne vous croira pas, et ses livres lui prouveront que vous êtes dans l'erreur, puisqu’une foule de gens haut placés payent très-cher pour se donner le plaisir que vous appelez un supplice. Adressez-vous à sa clientèle. En effet, le fabricant est un écho qui répond au bon goût ou au mauvais goût des acheteurs par des productions de bon ou de mauvais goût. Faire du bon goût, sans y être sollicité par la demande, serait sublime; mais, industriellement parlant, ce serait d’un niaïis, et l'envie en a vite passé à ceux qui l'ont tenté.
Un Gouvernement peut et doit prendre cette initiative. De sa part, suivre les mauvaises tendances serait aussi coupable, au point de vue élevé de sa mission, que d'empoisonner les puits et les fontaines, car ce serait empoisonner le goût; mais donner l'impulsion au bon goût, au prix de grands sacrifices, facilement supportés par la caisse commune, c'est de la sage et prévoyante administration.
Ainsi point de doute, point d’hésitation; avant de former le goût des fabricants, occupons-nous de l'éducation du public. Là est la planche de salut. L'industrie ne doit connaître qu'une chose, la demande de celui qui achète. La terre du bon Dieu produit suivant ce qu’on sème dans les sillons, et rend le blé dont le laboureur a répandu la semence; si le public sème de l'ivraie el des chardons, pourquoi exiger que l'industrie rende du froment et du plus beau et du meilleur? Encore une fois, faites l'éducation du public, les artistes surgiront du sein même de l'industrie ainsi sollicitée, et les industriels seront en mesure de répondre à de nouvelles et plus judicieuses exigences.
Au demeurant, l'intelligence des choses de goût n’est plus un arcane, un saint des saints, où se tiennent barricadés les grands prêtres d'impénétrables mystères. La religion, les lettres, les sciences, les arts, ont bien été successivement escamotés par quelques gens adroits qui ont maintenu le
peuple dans l'ignorance, sous prétexte qu'il était incapable de profiter de l'initiation et trop disposé à en faire un mauvais usage; mais les progrès de l'humanité, avec l'assistance de Dieu, ont eu raison de ces entraves. Le christianisme a vulgarisé le culte de Dieu, l'imprimerie a vulgarisé les lettres, les vrais savants ont vulgarisé la science; l’industrie, c’est-à-dire le génie des arts appliqué, s’apprête à populariser les arts.
En est-on moins sincèrement religieux, pour l'être en communauté avec son prochain; moins profondément lettré, parce qu’on lit son Cicéron et son Virgile imprimés, en même temps que cent mille autres lecteurs, au lieu de le posséder manuscrit avec dix ou douze collègues; moins profondément savant, pour l'être plus pratiquement? Les arts, enfin, perdront-ils quelque chose de leur élévation pour avoir abaissé leurs regards sur la foule, auront-ils amoindri leur sommet en étendant leur base ? Certes non.
La piété dans certaine direction, l'étude chez certaines natures, ont besoin de recucillement et de silence; tel ne peut prier que dans la sombre crypte, tel autre n’élève son âme à Dieu que dans la nef, à ce moment du jour où le soleil, comme une émanation divine, inonde l'église de flots de lumière, transformés par les vitraux en rivières de pierres précieuses. Ainsi des savants : tel n’est maître de sa pensée qu’en se recueillant dans son cabinet, au milieu de ses livres; à tel autre il faut la chaire, le bruit des applaudissements, la foule des élèves réunie dans le laboratoire. Ainsi des artistes : à l’un l'atelier aux portes verrouillées, où le chef-d'œuvre s’enfante dans le silence et s’accomplit en cachette; à l'autre, les portes grandes ouvertes, le projet annoncé tout haut et discuté avec le premier venu, l’idée conçue dans le bruit, ébauchée devant la foule et terminée au milieu de ses applaudissements; le grand artiste puisant la vie et la chaleur dans cette communication libérale, dans ces retours sympathiques. Vous ouvrez l'église catholique, non pas seulement aux heures du prêche comme les protestants, mais comme dans toutes les religions orientales, qui sont nées du sentiment autant que
des combinaisons de l'esprit, vous les ouvrez à toute heure pour qu’elles accueillent toutes les dispositions pieuses. L’art est une religion : laissez ses portes ouvertes à tous. Popularisez-le, et cependant respectez les tendances : la piété de Fra-Angelico, de Lesueur, de MM. Overbeck et Orsel, la sombre conviction de Michel-Ange et du Poussin, le mystère de M. Ingres, le besoin de jour et de popularité de Raphaël, de Rubens et de M. H. Vernet, sont autant de caractères différents convergeant vers un but semblable. Soyez certain que votre action généralisatrice éveillera le génie partout et ne l'entravera nulle part; car le génie suit sa voie, et, dans la grande armée de la civilisation, il est plus discipliné qu’on ne le croit à première vue. Les uns se font chefs, les autres simples soldats, et tous les grades se remplissent par l'ordre d’en haut qui retentit dans la conviction de chacun. Ne craignez donc rien pour les études sérieuses, pour les entreprises désintéressées. Hyaetily aura toujours, dans la science et dans les arts, des sentiments . cupides, des aspirations prosaïques et ambitieuses; il y aura en même temps des prodiges de dévouement et d’abnégation.
L'éducation artiste de la population entière est devenue plus indispensable, au point de vue industriel, depuis que la capitale chasse chaque année de sa grande ruche des branches entières de fabrication. Paris n'aura bientôt plus que la direction d’une vaste industrie dont les usines actives seront répandues dans toute la France. Du centre partiront les modèles, le goût et l'impulsion générale; dans la circonférence on demandera des populations intelligentes et déjà préparées aux choses de goût pour pousser l’œuvre jusqu’à sa perfection.
Le pays est préparé à admettre la nécessité de cette éducation artiste; il comprendra bientôt que, si lire, écrire et compter sont aujourd’hui une condition obligée de tout avenir, de tout établissement, demain dessiner sera une garantie de succès dans plusieurs carrières honorables, une facilité immense dans tous les métiers, le germe et le ressort d’une brillante fortune et d’une position enviable.
Ce qui s’est fait jusqu’à nos jours de conspirations sourdes,
adroites, persévérantes, contre les dispositions artistes d’enfants heureusement doués, est vraiment prodigieux, et on s’étonne qu’en dépit de ces menées qui appellent à elles toutes les ressources, depuis le dédain général professé pour tout ce qui tient à la carrière d’artiste jusqu’à la porte fermée à tous ceux qui s’y dévouent, depuis le bonbon donné à condition qu’on ne dessinera pas sur son cahier ou sur sa table jusqu'à la malédiction paternelle qui menace le jeune homme à son entrée dans l'atelier du maître, on s'étonne, dis-je, que des vocations aient osé se faire jour. Si l’on étudie cette situation, on remarque combien elle est fausse et funeste, car ce ne sont pas les vocations les plus vraies, les plus fécondes, les vocations d'avenir qui persistent, mais des vocations de gagne-pain, d’esprits dissipés, de natures incapables d’études suivies. La carrière des arts se remplit ainsi de jeunes gens partis des derniers rangs de la société, et qui se sont formés à grand'peine des dehors de distinction. Sans instruction première, car ils n’ont pas fait leurs classes; sans éducation, car dès l'enfance ils ont échangé leur famille contre la Bohème des ateliers; sans études suivies, car toutes sortes d'obstacles financiers les ont entravées; sans conviction, car ils l'ont vendue pour vivre, ils se trainent dans les banalités du jour et rabaïissent l'art au lieu de l’élever. Les vocations réfléchies, nées au milieu de l'aisance et dans toutes les conditions favorables à l'étude et à la réflexion , cèdent aux sollicitations d’une mère, aux volontés d’un père, et transportent avec regret et résolution de hautes facultés artistes dans d’autres voies. Ces jeunes gens deviennent notaires, avoués, commerçants; ils sont perdus pour l’art, et ce n’est pas une compensation si, toute leur vie, ils sont distraits et comme dégoûtés de leurs monotones occupations par les rêves de leur jeunesse et la conviction que de grands succès les attendaient dans la voie qu’ils n’ont pas suivie.
La carrière des arts doit être réhabilitée par la conviction générale de sa valeur et de son importance , valeur morale aux yeux des hommes d'imagination , importance politique et commerciale aux yeux des gens positifs. Que cette carrière s'ouvre
désormais aux jeunes gens que l’aisance de leurs parents peut conduire, dans l'atelier du maître, après de bonnes études classiques qui meublent la tête, après une éducation morale qui ennoblit le cœur, après de fortes études du dessin qui forment le goût, et la carrière de l'artiste sera, au lieu d'une existence vagabonde, une noble profession, côloyée par ce qu'il y a de plus moral dans la vie et de plus distingué dans l’esprit; carrière qui se continuera dans le bien-être, qui facilite l'étude, qui repousse les concessions faites par les convictions les plus fortes au besoin de plaire au public, et qui permet de suivre librement sa voie en gardant son originalité: Cette carrière des arts, ainsi ouverte à tous, même aux jeunes gens riches, instruits, nourris aux enseignements de la morale, de l'honneur et des bonnes manières, me semble étendre l'horizon de l'avenir et fortifier nos espérances.
Ce qui n'est pas encore dans les faits pour ainsi dire plane dans l'air; il est indispensable que le Gouvernement prenne en main cet intérêt et active le mouvement qui se ferait de lui-même, mais trop lentement. J'en vois la nécessité dans toutes les manifestations des arts et de l’industrie, et je ne crois pas me tromper, car, dans mes hésitations sur l'avenir que nous prépare le courant des idées, j'ai l'habitude de me tourner vers l'Amérique pour deviner où il nous mène, bien persuadé que, quelle que soit la répulsion instinctive des esprits d'élite pour l'entraînement populaire, la force des choses le fera triompher. Là-bas, à l'ouest, la spéculation s'empare de toutes choses. Avec l'augmentation de la popula: tion et du bien-être, avec le principe fécond de Y'association, avec lintervention de la mécanique, avec la force puïisée dans les grandes compagnies financières, des ateliers spéciaux pour chaque industrie vont exécuier en grand, pour la consommation de tous et sur des modèles uniformes, ce qu'il y aurait duperie à faire isolément et avec l'originalité propre à une individualité. Pourrons-nous lutter en France contre ce courant industriel? En aucune façon, si ce n’est par l'éducation artiste de la nation entière, qui obligera la spéculation à
se faire elle-même artiste, parce que le bon goût est d’une exécution plus rapide et moins coûteuse que le mauvais, et parce qu'il y va de notre honneur et de la domination que nous sommes menacés de perdre.
Tant que l'industrie sera à la remorque du public, elle sera aussi à sa merci. Quand le public sera réformé, l'industrie française repoussera l’axiome banal : Il faut travailler pour tous les goûts; elle ne travaillera que pour le bon goût et ne propagera que celui-là. Je n’entends pas qu’on refroidisse la verve de nos dessinateurs de tissus, de meubles et d’orfévrerie; au milieu du besoin incessant de changements imposés par la mode, ils font merveille; mais, de même que dans l’art j'offre une règle, des principes, un idéal et une direction dominante qui ne souffre pas de déviation, quoiqu'’elle laisse à chacun le libre essor de son originalité et de son imagination, de même aussi dans nos industries je voudrais la variété, qui est l'âme de la nouveauté, avec un idéal fixe, pur, élevé, qui serait la règle inébranlable du goût dans toutes les transformations de la mode.
Pour atteindre cet immense public, pour élever les arts dans leur sphère la plus pure, pour donner aux industries diverses le degré de perfection dont elles sont susceptibles, il y a trois voies ouvertes à l’action légitime et obligée de l'État :
L'enseignement pratique des arts imposé à toute la nation, comme l’enseignement littéraire, avec les conditions qui sont spéciales à sa nature;
L'enseignement supérieur des arts, réservé à ceux qui consacrent leur vie à cette carrière et ramené aux règles données par les maîtres, dans la voie de l'idéal le plus élevé ;
Le maintien du goût public, et qui dit maintien entend une épuration continue.
Réformer tout ensemble le jugement du public, la direction des arts et leur application à l’industrie, c'est une grande tâche; celui qui l’accomplira fera briller dans notre vie un nouveau soleil, et ouvrira une grande ère d’activité sociale et de prospérité industrielle. Le moment est propice pour exercer
une salutaire domination. Aucune individualité puissante n’entraine les artistes, aucune mode exclusive ne s'est emparée des goûts du public; chacun flotte au gré du caprice. Le bien-être et la tranquillité publique facilitent le luxe, qui se répand dans toutes les classes et partout; mais ce luxe, qui ne cherche qu’à bien placer sa richesse, manque d'idées et d'invention: il croit : avoir tout épuisé, quand il n’a pas même essayé de la grâce alliée à la beauté, de la simplicité animée, souple, élégante, mise au service d’un style sévère.
HABITUDE EN FRANCE DE COMPTER SUR LE GOUVERNEMENT; NÉCESSITÉ DE SON INTERVENTION.
Au moment d’une redoutable concurrence étrangère, quand l'union des arts et de l’industrie peut provoquer une de ces renaissances qui marquent dans l’histoire de l’art, le Gouvernement abdiquera-t-il, laissera-t-il s’égarer et se perdre de si généreuses et fécondes tendances ? ou bien, sentant sa force et l'utilité de son concours, se mettra-t-il résolûment à la tête du mouvement, en employant pour le diriger toutes les leçons de l'expérience et les ressources de sa puissance? Tel est, au fond, le sens de tout mon travail.
Abandonnés à eux-mêmes, les arts, au licu de s’épurer et de s'élever, se corrompent et se précipitent dans les bas-fonds du mauvais goût; tous les petits genres de peinture pullulent, tous les abus de la sculpture de décoration prennent leur essor, la vulgarité envahit l'industrie entière: les lieux publics les plus en vogue, les théâtres ou les jardins dansanits les plus courus, ne montrent que pauvreté d'imagination, abus de dorures, négligence d'exécution; tout cela associé aux amalgames des styles les plus discordants, aux formes contournées les moins bien proportionnées, défauts d'autant plus choquants que l'éclat des lumières les fait valoir davantage. En sommesnous arrivés à compter l'éclat pour le sublime de l’art? Au jardin Mabille, au jardin des F leurs, au parc d'Asnières, dans tous ces lieux publics, on dirait des fêtes entreprises chez les
Peaux-Rouges par l'administration du gaz; et la comparaison est d'autant plus juste qu'il y a dans la monotone extravagance de la danse, à ces deux extrémités de la civilisation, plus d'une iriste analogie. Non, il m'est impossible de voir dans les directions diverses de la spéculation particulière les indices d’une civilisation avancée; il m'est impossible de placer là mes espérances de régénération du goût, de me reposer sur ces tendances de bas étage pour redresser le public et les artistes. Y a-t-il plus à compter sur l’aristocratie? Sans aucun doute, ses idées ne sont pas perverties de la même manière, elle a conservé certaines traditions d'élégance, de mesure et de distinction; mais elle est pauvre, et elle ne se méle plus à la vie publique; eût-elle sa générosité proverbiale d'autrefois, usât-elle de nouveau de cette prodigalité insouciante qui est restée son honneur, il lui manque l'influence qui domine, qui trace la ligne et impose la suite. Comme protectrice des arts, c'en est fait de l'aristocratie. Aussi la France se reconnaît-elle mineure; elle demande à son Gouvernement de lui servir de conseil de famiile pour la guider, lui éviter les dépenses inutiles, lui faciliter les progrès qu’elle désire faire. Lui seul, en effet, peut arborer un drapeau et le tenir élevé assez longtemps pour qu'il soit suivi. On citera, il est vrai, quelques exceptions d’une initiative partie de la foule; mais est-il sage d'attendre ces rares apparitions? Nous avons vu, de nos jours, cette influence dominante s'exercer non pas par un souverain puissant, par un seigneur haut placé, par un amateur que la richesse rendait influent, mais par un simple artiste, fils de ses œuvres, qui, timide de caractère, dépourvu d’éloquence et n'ayant ni la vigueur d’un Michel-Ange, ni la puissance officielle d’un Lebrun, ni l’autorité magnétique d’un David, a dominé sa génération et a relevé la dignité de l’art par le seul empire d'une conviction profonde, d’un ferme dévouement à l’art, d’un inébranlable attachement aux mêmes principes, qui sont la recherche du beau et le mépris des succès faciles. Nous avons vu en même temps un autre homme se substituer à toute une institution, et, à force de sacrifices, de démarches,