‹ De l'union des arts et de l'industrieChapitre 2 sur 38 · IL · texte numérisé non relu

IL

de dévouement, devenir lui-même la véritable institution, l'institution vivante. Tel fut cet élève de l'École polytechnique qui, avec un goût musical irès-prononcé et une passion de propagande qui allait jusqu’à sacrifier sa fortune, sa santé, sa vie, créa à la fois une méthode, un vaste enseignement organisé et un public musical.

La routine osera-t-elle dire : Vous voyez bien, à quoi bon fonder des institutions? quand l’homme de la chose se lève, l'institution surgit avec lui. Un tel langage est une cruauté, car M. Ingres a vécu trente ans dans la lutte et les mécomptes, car Choron est mort à la peine, et son institution est morte avec lui. Si vous supposez, au contraire, l'enseignement des arts bien organisé et fortement constitué avec l’aide du Gouvernement, ces grands artistes prennent leur place, et, loin d’user dans des luttes énervantes les plus précieuses qualités, ils les emploient à faire faire à la France les plus manifestes progrès. Dans l’industrie, je citerai aussi M. À. Lefebure, qui, faute d’une initiative plus puissante, telle que pouvait être celle de l'État, et quand déjà nos dentelles étaient menacées de tous côtés, a transformé le mode de fabrication de toute la Normandie, a régénéré cette industrie et étendu sa réforme à toute la France.

Des hommes de la trempe des Ingres, des Choron, des Lefebure, sont toujours de rares exceptions; ils apparaissent etils meurent, emportant leur œuvre avec eux, car ils sont l’œuvre tout entière. Un Gouvernement est d’une autre essence; il ne dure pas toujours, il est vrai, mais ses institutions, quand elles sont bonnes, lui survivent à lui-même, et alors calculez leur portée, prolongeant à travers les générations les mêmes principes fixes et la même action fécondante. D'ailleurs, l'État ne fait pas tout : il est le protecteur de l’art à sa base et à son sommet; l’industrie se charge des étages intermédiaires. En répandant de bonnes notions dans le peuple, en donnant partout l'exemple, il oblige l’industrie à monter les degrés de l’art; et, comme sans aide elle ne parviendrait pas au haut de ce bel édifice, du sommet il lui tend

ET DE L'INDUSTRIE. 35 la main. Ainsi, en même temps qu’il encouragera de splendides publications à deux sous et qu’il poussera l’art à ses applications les plus diverses dans un vaste établissement entretenu à grands frais, il se préoccupera des plus belles théories de l’art et des aspirations les plus élevées, entièrement dégagées de préoccupations industrielles. Quand il prendra en main ces graves intérêts dans toute leur étendue, la foule moutonnière le suivra aveuglément, apportant aux arts et à l’industrie le tribut magnifique de sa richesse inépuisable, de ses caprices coûteux, de son luxe insensé. L’aristocratie de la fortune sera en tête de cette foule, car on lui persuadera facilement que l'acquisition des chefs-d'œuvre est une bonne affaire, qu'il y a toujours hausse sur le bon goût, que le mauvais goût seul est ruineux.

On s’étonnera alors, en regardant en arrière, de voir que, depuis soixante ans, il n’y a pas un intérêt du pays qui n’ait pris des développements considérables, qui n'ait été le sujet des réflexions de l'homme d'Etat, l’occasion de graves délibérations, de rapports de commissions, de créations de cours publics, d'institutions nouvelles, d’une réorganisation presque radicale, les arts exceptés. Ils ont même moins de protection qu'avant 1789. L'Académie de peinture et sculpture était plus nombreuse; il y avait une Académie spéciale d'architecture qui donnait de l'ensemble au corps des architectes; l’École académique des beaux-arts n’était que le centre d’un rayonnement d'écoles pratiques tenues par tous les maîtres en renom; le nombre des élèves envoyés à Rome n'était pas limité comme aujourd'hui, et seulement la conséquence d’un concours : les libéralités du roi, plus judicieuses, allaient s’'augmentant suivant les progrès de la jeunesse. Les écoles de province, qui comptent à peine de nos jours, avaient une véritable autorité, et leurs meilleurs élèves étaient envoyés à Paris et à Rome aux frais des États; les commandes du Gouvernement, comparées au nombre des artistes, étaient plus considérables, sans compter que l'art rencontrait dans une aristocratie riche, éclairée, des ressources abondantes et des encouragements

flatieurs. Je ne parle pas de l'esprit judicieux, de la suite raisonnée, ce la saine raison qui présidaient à toute cette activité; je m'en tiens aux éléments matériels. Ce tableau provoquera une comparaison attristante; il fera dire que, depuis soixante ans, les arts ont élé menés comme des parias. Loin de là, on les a traités comme des enfants gâtés, et c’est bien plus fâcheux. Dans un abandon complet, ils se fussent peut-être suffi à eux-mêmes : si on avait voulu les tuer, ils eussent appris à vivre de leur propre vie; mais on les a entourés de soins maladroits et énervants; un jour on leur a donné des indigestions de commandes, le lendemain ils recevaient des réprimandes et on leur refusait même du pain. D'abord, on leur avait assigné pour précepteur un ministre; on le leur a ôté, et d’intendants en directeurs ils en sont arrivés au simple chef de division; chacun croit qu'on a au moins choisi pour occuper cet emploi les plus capables de diriger les arts, les mieux instruits de ce qu'ils devaient enseigner; prenez-en la liste! Il est vrai que chaque nouveau titulaire, au lieu de l'éducation des arts, faisait la sienne; mais aussitôt qu’aux dépens du budget, et après mille écoles, il arrivait à savoir distinguer à peu près les artistes vrais des artistes intrigants, les bonnes méthodes du charlatanisme, les projets féconds des projets creux, un nouveau ministre arrivait et mettait le directeur à la porte. Il serait vraiment original de montrer une France artiste, non pas, comme on le croit à l'étranger, par le fait de ses institutions intelligentes, mais en dépit d’une négligence complète de la grande cause de l’art. Entrons à la Sorbonne ou au collége de France: cinquante professeurs du haut de leurs chaires tonnent du grec et du latin, de la physique et de la chimie, de l'éloquence de tous les genrés et de la littérature de tous les peuples; cherchez celui qui décrit les chefs-d'œuvre des écoles, écoutez la parole sympathique qui analyse les beautés, qui fait comprendre le but élevé, les jouissances délicieuses de cette puissance créatrice qui s'appelle l’art; demandez la chaire d'archéologie, la chaire d'esthétique et d'histoire de l’art moderne : vous entendrez le silence, vous verrez le

ET DE L'INDUSTRIE. 37 néant, et ce n’est pas faute d’auditeurs désireux de s'instruire, faute d'hommes capables de parler éloquemment sur ces belles matières: c’est oubli, c’est indifférence.

En dépit de cette déplorable éducation, l’art français, comme un vigoureux garçon, a grandi; il y a bien du désordre dans ses idées, les aspirations les plus incohérentes agitent son âme, des projets discordants remplissent son cerveau, mais il a de la vie et du bon vouloir; toute ressource n’est donc pas perdue, si vous refaites cette éducation avec amour et avec suite, en traitant l’art comme un être sérieux et en le jugeant digne de quelques sacrifices.

LA PROSPÉRITÉ DES ARTS EST UNE FORCE POUR L'ÉTAT, UNE GLOIRE POUR LE PRINCE.

Les arts en valent-ils la peine? Au point de vue commercial et matériel nous avons mis la question hors de cause; existe-t-il quelque doute sur la gloire qu’ils donnent au prince, à la nation, aux individus? Je me demande ce qu'il resterait de Côme I* de Médicis et de Léon X, s'ils étaient abandonnés par les poëtes et les artistes à la froide logique de l’histoire. Je ne passerai pas en revue toutes les têtes couronnées. Je n'étends pas mes regards hors de France; mais je lis Rœderer. Ce fanatique de haine a écrit contre François I* un livre abominable. Le libelle est habile, et il rabaisserait le noble souverain au-dessous de ses petits-fils, si les arts et les lettres ne le protégeaient pas contre tous les pamphlets. Avec l'épée de Marignan et de Pavie, avec le cortége de Ronsard et de Clouet, de Léonard de Vinci, d'Andréa del Sarto et de la pléiade entière, François I reste à tout jamais un grand roi. Louis XIV a traversé son règne de bien des faiblesses; l'histoire, non pas celle qui s'écrit, mais celle qui se sait par cœur, les lui pardonne toutes en raison de la plus grande, sa faiblesse pour la beauté, les lettres, les arts et la magnificence. C’est que le temps efface la trace des détresses financières, il cicatrise les blessures des défaites militaires, et la

postérité ne conserve le souvenir que de ce qui laisse sa trace sur la voie publique et une trace digne de respect. Elle dédaigne les apothéoses les mieux justifiées, quand elles sont médiocrement peintes ou pauvrement sculptées; elle applaudit les monuments commémoratifs de gloires, même suspectes, quand le mérite de l’œuvre est manifeste.

Il appartient aux époques mémorables , aux souverains habiles, aux grandes nations, de marquer par les œuvres d'art, mais seulement par des œuvres parfailes; car la perfection, d'essence divine, est seule immortelle. Croire qu’on s'impose au temps par l'ampleur des monuments, par la rapidité de leur construction, par la richesse des sculptures et l'éclat des dorures, c’est une erreur. Les pyramides d'Égypte sont restées anonymes, tandis qu'un petit temple redit le nom éternel de Périclès, et une façade du Louvre, de la largeur de trois fenêtres, suflira, à travers tous les siècles, à la gloire de François I”.

Le luxe des arts coûte bien peu à une nation. On en est étonné, quand on le compare aux dépenses que lui imposent son armée, sa marine et la guerre, cette gloire ruineuse. L’argent dépensé à Versailles, à Trianon, à Marly, est considérable sans doute; mais il passe inaperçu quand on en compare le chiffre aux trésors dévorés par les guerres de Louis XIV.

Si les arts sont glorieux, s'ils coûtent peu, quelle bonne influence n'ont-ils pas! S'agit-il d’un peuple neuf, ils sont les grands civilisateurs, et je ne connais pas de pionnier plus hardi, plus séduisant, plus patiemment actif. Sans doute la religion et la morale, l'écriture et la lecture dégrossissent l’homme; mais il est réservé à l’art d'assouplir sa nature et de développer ses instincts les plus élevés. S'agit-il d'un peuple vieilli dans la civilisation, c'est dans les lettres et les arts qu’il trouvera ses plus purs enthousiasmes, ici pour ennoblir sa liberté et voiler ses fautes, là pour le consoler de son oppression et l'aider à attendre des temps meilleurs.

Une France transformée, un Paris renouvelé, c’est un immense événement; car l'Europe est la poitrine où respire le

ET DE L'INDUSTRIE. 39 monde, la France en est le poumon, Paris en est le cœur, et lorsque le pouls lui bat, l'humanité a la fièvre. Faisons que ce pouls ne s’anime qu'au contact innocent des lettres, que sous l'inspiration protectrice des arts, et confions-nous dans nos efforts, puisque le progrès n’a pas de limites. Construisons pour ce progrès indéfini : que notre édifice ne ressemble pas à ces encyclopédies des sciences qu’il faut refaire tous les vingt-cinq ans ; étendons sa base, c'est le moyen de le mieux asseoir et de l'élever davantage.

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