II
nies pour inspirer l'architecte, et aucune d'elles ne l’écarte des données heureuses du style le plus noble, des préceptes et des exemples fournis par l’antiquité; il peut même poursuivre cette recherche et cette réhabilitation jusque dans l'ameublement, la vaisselle et tous les ustensiles en usage, car, si l'archéologie pratique est de mise, c'est dans un collége, où, depuis ses livres jusqu'à ses écuelles, tout peut être classique.
A l’œuvre donc! L'art reprend ici son vrai rôle de propagande morale, l'architecture redevient le livre populaire où l'enfance s’instruit. |
Ainsi fortifiées par tout l'entourage et enveloppées, pour ainsi dire, de l’atmosphère antique, les études des arts seront encore négligées ou poursuivies mollement, si elles ne deviennent pas une nécessité, une obligation, par l'insertion du dessin au nombre des connaissances exigées dans le programme de tous les examens. Pour démontrer la convenance de cette condition d'admission dans les carrières libérales, sera-L-il nécessaire de prouver de nouveau l'importance du dessin dans chacnne d'elles? On la reconnaït sans difficulté pour tous les métiers, pour toutes les carrières industrielles et commerciales; la niera-t-on pour l’homme du monde qui vit dans les salons ou pour le propriétaire qui habite ses terres? Mais combien d'occasions s’offriront à eux où le dessin ne sera pas seulement le plus agréable accompagnement de leurs loisirs, mais le plus indispensable auxiliaire de leurs obligations! Le dessin sera-til repoussé par le diplomate? Ne lui conviendraitil pas mieux, au lieu de décrire longuement une fête, au lieu de s'épuiser en efforts de style pour donner une idée de la beauté d’une nouvelle reine, ou pour représenter l'importance et le caractère de récents travaux de fortifications, d'envoyer un croquis de l’une, un portrait de l'autre, un plan cavalier de ceux-ci? Le dessin sera-t-il dédaigné par l'avocat, le notaire el l’avoué? Je ne le crois pas. M. Chaix-d'Est-Ange, amiateur de tableaux comme plusieurs de ses confrères, plaiderait sa cause en prouvant que, dans
ET DE L'INDUSTRIE. 227 bien des circonstances, les tribunaux sont appelés à décider dans des questions d'expertises, dans des appréciations du domaine des arts, et qu'un avocat au fait de ces matières en parlera plus pertinemment que celui qui y est resté étranger. Est-ce l’archiviste paléographe chargé de fixer l’âge d’un manuscrit par ses signes extérieurs, et de porter dans toute l’archéologie les investigations de la critique, qui récuserait le dessin? Mais ne sait-il pas que dans toutes ces questions c’est avec ses yeux qu'il décide, et que partout il demande les originaux ou des fac-simile exacts, tant est nécessaire dans ces appréciations délicates la sagacité de l'œil, qui est le dessin intuitif grandement assisté dans tous les travaux d’érudition par le dessin pratique? Est-ce le savant dans sa chaire qui proclamera l'inutilité de cette écriture pittoresque? Cuvier et Blainville s’aidaient au tableau de cet auxiliaire docile; MM. Regnault et Focillon, aujourd'hui, ont souvent recours au dessin pour compléter leur pensée; et je ne sache pas que l’auditoire se soit montré ingrat envers ce truchement fidèle et rapidement communicatif. Est-ce au médecin et au chirurgien, est-ce à l’agronome que le dessin ne rendrait aucun service? Je sais que sur la longue liste des cours professés aux écoles de médecine de Paris et des départements, aux écoles de pharmacie, aux écoles d'agriculture, on trouve des cours de diagnostic, c’està-dire de l'étude des maladies par la physionomie, des cours de botanique, de génie rural et de législation rurale, et pas un cours de dessin; mais je sais aussi qu'un médecin exercé dès l'enfance à l'étude des arts saisira dans la physionomie de son malade des détails caractéristiques, des traits concordants à des expériences antérieures, des altérations symptomatiques qui échapperont à des confrères moins exercés, et l’aideront singulièrement dans le labeur délicat du diagnostic. Veut-il entrer dans la vaste carrière de la littérature médicale, il s’y présentera avec des ressources nouvelles, car il ajoutera à la description toujours vague de ses observations des études précises et toutes nouvelles sur les altérations du visage figurées d'après nature par le dessin, et sur les modifications du
teint exprimées par le coloris; s’il est chirurgien, il rendra dans les planches de son ouvrage jusqu'à la teinte et la physionomie des plaies palpitantes : ils feront faire ainsi l’un et l’autre un pas nouveau à la science, et ils devront ce mérite à l'étude des arts. Quant à l'agronome, le dessin lui servira à faire aménager ses bâtiments suivant ses vues et ses besoins, à introduire dans ses instruments aratoires et dans ses machines les modifications suggérées par l'expérience, à choisir mieux son bétail, en distinguant les meilleurs élèves; il lui sera utile en tout, et il ne lui est enseigné nulle part.
En exigeant le dessin dans tous les examens, je ne crois pas non plus qu'il soit nécessaire d'établir de nouveau que ce talent n’est pas réservé à certaines facultés innées, et qu'on ne l’acquiert pas avec la meilleure volonté du monde quand on n'y est pas prédisposé ; j'ai suffisamment démontré que le dessin est un genre d'écriture à la portée de toutes les intelligences; seulement, on a un bon ou un mauvais dessin, et les examens exigeront qu'il soit bon.
Dès qu’une loi aura dit qu'à partir de telle année, car il faut laisser du temps aux jeunes gens pour se préparer, on ne sera plus admis sans un certain talent de dessin aux examens
de baccalauréat ès lettres, de baccalauréat ès sciences, de l'École des chartes,
de l'École de médecine,
de l'École d’Alfort,
de l'École forestière,
soyez assurés que vous aurez des candidats mieux préparés el plus forts que ceux qui se présentent, ainsi exercés, aux examens
de l'École polytechnique,
de l'Ecole militaire,
de l'École centrale des arts et métiers,
de l'École de commerce;
c'est-à-dire, quand on saura qu’on ne sera apie à rien et admus
dans aucune carrière, si l'on ne fait pas preuve de ce développement de son écriture, alors l'éducation dans la famille et dans les institutions privées sera complétée par le dessin comme dans l’enseignement public. Il s’ensuivra que les maîtres de dessin brevetés par l'Administration, les artistes auxquels elle aura reconnu dans des examens sérieux Île talent propre à l’enseignement, seront recherchés de tous, et qu’elle pourra être d'autant plus sévère en leur accordant ces brevets de capacité, qu’un plus grand nombre d'artistes sollicitera ce titre, qu'une meilleure position leur sera assurée. Enfin, au sommet de l'instruction publique siégent les comités départementaux, les conseils académiques et le conseil général de l’université; qu'une place dans chacun d'eux soit réservée aux artistes, aux amateurs, aux membres de la classe des beaux-arts de l'Institut, qui prennent intérêt et qui ont consacré leurs études à cette partie de l'enseignement. Ils y seront les avocats de toutes les bonnes mesures et les adversaires des nouveaux envahissements de la routine.
ENSEIGNEMENT DU DESSIN AUX APPRENTIS ET AUX OUVRIERS. L’INDUSTRIE FORMANT SES ARTISTES ELLE-MÊME.
Nous voici arrivés à un point extrême, à une halte, à un carrefour, où les routes se croisent et se bifurquent. Jusqu'à présent, nous n'avons eu en vue que l'éducation générale, l'enseignement de tous, les arts du chant et du dessin y trouvant leur part comme toutes ces notions de langues mortes, d'histoire et de science que chacun doit posséder, quelle que soit d’ailleurs la carrière qu'il embrasse. Maintenant, nous allons entrer dans un autre ordre d'idées, en abordant l'enseignement des arts appliqués à des carrières déterminées, soit qu'il s'agisse d'enseignement spécial pour les apprentis et les ouvriers, soit qu’on se préoccupe d’enseignement supérieur pour les artistes.
Occupons-nous d’abord du sort des apprentis, tout modeste et inaperçu qu'il soit; on verra bientôt qu'il est digne d’un
intérêt très-vif, et qu’il conduit par échelons naturels à l’enseignement supérieur.
L'industrie lutte depuis soixante ans avec les contre-sens sociaux qu'une révolution radicale a jetés dans son sein, et que le temps n'a pas permis de corriger sur tous les points. Cette perturbation si profonde, en désorganisant les corporations industrielles, en n'organisant pas la liberté, a plongé l'industrie dans une anarchie qui exerce son empire, d’une manière sensible, partout où le concours de l’art semblait fait pour lui rendre la jeunesse et la vie.
L'industrie de nos pères, recrutant ses artistes en elle-même, trouvait en eux cette aptitude générale qui fait le caractère des grandes époques. Quand on étudie la céramique, les meubles et les bijoux de l'antiquité, les ustensiles gothiques de la vie privée, les majolica italiennes, les faiences et les émaux français de la Renaissance, on sent que dans ces fabriques tous étaient artistes, artistes de plus ou moins de talent, se laissant aller souvent à l’exécution la plus lächée, mais artistes par le goût de l'arrangement, par l'esprit de la composition et surtout par la création des formes suivant certaines données d'élégance, certains principes d’appropriation raisonnée, suivant les matériaux et la destination des objets.
À la fin du xv° siècle, Francia avait dans son atelier de ciselure et d’orfévrerie deux cent vingt élèves qui travaillaient sous sa direction pour se former à tous les arts, car ses enseignements, comme un mont puissant qui jette de ses flancs les sources des fleuves tributaires de plusieurs mers, conduisaient chaque élève sur sa pente naturelle au but qui souriait à son imagination. Taudis qu’il formait Marc-Antoine Raimondi à devenir le plus habile des graveurs, lui-même quittait l'orfévrerie pour prendre rang parmi les maîtres de la peinture.
C'est qu'il n’y a de véritable instruction dans l’industrie que veste bas, manches retroussées, le tablier de cuir sur le ventre et le marteau dans la main. Au sortir des écoles de dessin, voir travailler les patrons et les anciens qui possèdent
les vieilles traditions du métier, suivre toutes leurs opérations et se rendre compte non pas seulement des procédés, mais de toutes les causes d’accident qui peuvent les entraver et des moyens d'y remédier, c’est devenir un ouvrier complet, et c'est être en même temps un artiste supérieur, si, maître de ses outils et de sa matière, on sait associer à son travail la puissance du goût et de l'imagination. On peut donc ériger ceci en axiome : les artistes qui entrent dans l’industrie s’y perdent et la perdent, les artistes qui en sortent s'élèvent et l'élèvent avec eux.
La destruction des corporations ayant anéanti l’apprentissage sérieux, les chefs de fabrique n’ont plus trouvé d'ouvriers capables d'exécuter les programmes qu’imposait à l’industrie le retour de la prospérité au commencement de ce siècle. Ils se sont adressés à des artistes, et leur ont demandé des modèles. Percier, Prud’hon et d’autres hommes d’un grand talent ont répondu à leur appel, mais ils ont composé leurs modèles, les uns d'inspiration, les autres suivant la théorie des arts, tous abstraitement et sans se rendre aucun compte des obligations imposées à l'industriel par la matière, les procédés de fabrication et la destination des objets : aussi sent-on un désaccord pénible, tantôt dans les ornements, qui s’adaptent mal, faute de pouvoir être pris dans la masse, se fondre du même jet ou se cuire du même feu, tantôt dans la forme, qui ne répond pas par ses proportions à la dureté de la matière, à son opacité, à sa transparence ou à son poids, toutes choses inaperçues pour le vulgaire, mais qui blessent l'homme de goût, parce qu’elles choquent autant son sens artiste que la violation de certains principes de délicatesse, qui ne sont pas une contravention aux règles de l'honneur, peut froisser le sens moral d’un honnête homme.
Si cette intervention des artistes ne fut pas alors praliquement utile à l’industrie, elle devint très-gênante pour l'industriel, car il luttait avec tous, avec l'artiste qui invente le modèle, avec l'inventeur qui lui livre son procédé; si celui-là le traitait dédaigneusement, celui-ci ne lui accordait qu'une
confiance ombrageuse, limitée, et quand, à force de patience, de souplesse et de persuasion, il avait plié l'artiste aux besoins de son commerce, conduit l'inventeur aux conditions pratiques de son industrie, s’il réussissait, l'artiste proclamait ses droits à toute la gloire, l'inventeur des procédés étalait ses titres à lout le mérite de l'exécution , et il ne restait à l'industriel qu'un vil profit contesté comme un vol, revendiqué comme une propriété légitime par l'artiste et l'inventeur.
On conçuit très-bien qu'avec de telles conditions l'industriel n'eût recours à cette intervention qu'à la dernière extrémité, accidentellement, et en faisant des vœux pour trouver de nouveau des artistes dans son industrie même. Malheureusement, faute d'éducation première, les ouvriers ne purent répondre à ces désirs bienveillants, et si quelques-uns, aveuglés par leur amour-propre, s’y sont risqués, la tentative n’a pas été heureuse. Ils étaient maîtres de tous les procédés, connaissaient parfaitement leurs outils et leur matière; mais, n'ayant pas, dès l'enfance, assoupli les mains, épuré le goût, fait l'œil à toutes les délicatesses des proportions, de la grâce et du style, ils furent trompés par quelques dispositions naturelles, et ils ne purent dépasser la limite de la plus plate médiocrité.
Encore aujourd'hui, dans les fabriques de bijouterie, mais surtout dans ces innombrables ateliers d'ouvriers, dits en chambre, qui défrayent les boutiques de marchands bijoutiers, auxquels s'adresse la plus riche clientèle de Paris, de la province et de l'étranger, le graveur est l'homme dirigeant, le chef d'atelier. C’est presque toujours un simple ouvrier qui s'est formé dans l'apprentissage, et qui, sans s'être nourri d'aucun principe sérieux de l’art, d'aucune étude suivie d'après les grands modèles, s'est poussé de l'avant par l'habileté de la main, le talent d'imitation et quelques instincts de bon goût. Ces graveurs sont à l'affût des tendances du public, et vont, aussitôt que la mode prend une voie, chercher au cabinet des estampes, dans les mille modèles publiés depuis quatre siècles, ce qui s'associe à cette direction; ils copient, amalgament, modifient : le tour est fait, et il réussit.
Qu'attendre de cette production bâtarde, de ces imaginations vives et adroites que l'étude eût élevées, non pas au rang des génies, mais au niveau des exigences du temps et des ressources de leur industrie? Rien, absolument rien; car je ne leur fais pas l'honneur d'appeler quelque chose cette fabrique infatigable d'œuvres insipides, qui séduisent au premier aspect et qui ne gardent pas la faveur plus de vingt-quatre heures, tant est vide la pensée et médiocre l’exécution. Esprit de petit journal, talent de caricaturiste, invention de bijoutier, tout cela se vaut pour l'importance et la durée, et se vaut si bien, qu’à l'encontre de l'exercice avide et général des droits de la propriété industrielle tout cela est abandonné à la merci du contrefacteur; l’auteur, étant toujours prêt à renouveler ce que la vogue changeante dédaignera demain, ne réclame pas une propriété que loubli de chaque jour rend illusoire.
Je pourrais passer en revue toutes les industries et signaler partout ce désaccord. Il a pour conséquence de laisser perdre les dispositions naturelles les meilleures, et d'arrêter dans les bas-fonds de la banalité ce qui a besoin d’inspirations épurées et de talents supérieurs pour s'élever hors des atteintes de la concurrence. Dans cette situation, on s’attriste autant de voir une exécution irréprochable accordée à un modèle médiocre, que de voir un dessin heureusement composé et qu’une exécution imparfaite ne fait pas assez valoir. L'Inde et tout l'Orient font souvent regretter que la perfection de la main-d'œuvre et le choix des matières ne soient pas en rapport avec la beauté de conception des dessins; notre industrie, au contraire, montre presque toujours une habileté de main remarquable et les matières les plus rares mises au service de compositions dépourvues de goût et de bon sens.
L'industrie a donc besoin de devenir artiste pour apprendre à ses ouvriers à se méfier des prétentions impuissantes, à se méfier aussi des engouements du talent de métier. J'ai vu de très-habiles ouvriers sculpter en bois, repousser en cuivre, ciseler dans le fer de détestables compositions dont ils étaient
les auteurs. Leur main seule avait été exercée, leur goût n’était nullement formé, et l’'amour-propre les aveuglait. S'ils avaient étudié sérieusement d’après les modèles de l'art, jamais cette poutre neseraitentrée dans leur œil, car ilsauraient comparé, et le rapprochement eût mis leur suffisance à la raison. Laissez un charpentier faire de l'architecture, dans l'état actuel des études de ce corps de métier, sans aucun doute le plus instruit de tous, l'ouvrier ne cherchera que problèmes insolubles, qu'étalage de difficultés vaincues; mettez un chimiste à la tête des fabriques de Baccarat, les nuances les plus fausses, si elles sont nouvelles, s’étaleront orgueilleusement partout; donnez-lui à diriger la manufacture de Sèvres, la conquête d’un émail nouveau le consolera de toutes les défaites de l’art.
L’enseignement général du dessin dans les écoles de l’enfance, continué dans l'apprentissage, rendra à l’industrie sa véritable place dans le domaine de l’art. Elle formera dorénavant elle-même ses propres artistes au sein de ses ateliers, et ces artistes, qui tous auront étudié l’art au point de vue le plus élevé et le plus général, ne l’appliquant que dans une spécialité, y deviendront supérieurs, à la condition bien entendu de les y maintenir, de ne pas commettre la faute de les faire chevaucher d’une industrie à l’autre, sous prétexte que celle-ci est plus noble que celle-là, car les qualités les plus fermes et les meilleures se perdent dans ces émigrations. J'en citerai un exemple. Un élève de Dieterle, placé comme apprenti dans une fabrique de papiers peints, avait appliqué avec goût et adresse aux conditions de cette industrie ce qu'il savait de dessin, ce qu’il avait de couleur et un talent particulier à peindre les fleurs. Ses modèles, conçus suivant les exigences de l'impression en planches de bois, faisaient merveille. Le directeur de la manufacture de Sèvres les voit, et, séduit par leur vigueur et une grande franchise de tons, il attache ce jeune homme à son administration. Quelque temps après, on vit se dérouler sur le blanc des vases de porcelaine, des bouquets de fleurs qui semblaient découpés avec des
ciseaux, et chacun de se dire : Ces fleurs sont belles sans aucun doute, mais on dirait du papier peint; l’ouvrier-artiste avait fait preuve d'autant de talent et du même talent, mais ce talent était déplacé.
Ces jeunes ouvriers devenus artistes en restant attachés à leur métier, issus tout entiers de l'élément dans iequel ils doivent vivre, sentiront que la forme a sa beauté quand elle exprime, non pas quelque chose, mais la chose à laquelle elle est destinée. Donnez à une pendule la forme d’une cathédrale, à une commode la disposition d'un temple, ni cette cathédrale ni ce temple ne peuvent être beaux, car, étant en contradiction avec leur but, ils ne s’harmonisent pas avec la pensée du spectateur. L'idée de la destination doit se confondre avec l'impression causée par la forme pour produire le sentiment d'unité qui est la beauté. On prendra garde cependant, en voulant marquer la destination, de pousser jusqu’à la subtilité. Je comprends l’allégorie, elle est toujours féconde; je repousse les rapprochements, ils sont toujours absurdes. Un monstre qui vomit du lait dans mon café me fait mal au cœur; Rachel puisant à une fontaine qui ne peut lui donner que de l’encre provoque mes rires ; Hippolyte précipité de son char frappe mes yeux quand je cherche l’heure, et je suis longtemps à trouver le cadran et les aiguilles de la pendule sur les jambages de la roue, tant il y a peu de rapport entre ce char embourbé et le temps qui ne s'arrête pas.
En parcourant l'Exposition de Londres, en suivant les travaux de l’industrie dans ses ateliérs de Paris, on s’apercevait que ces principes avaient très-rarement préoccupé nos fabricants. Ils semblaient chercher à les contrarier plutôt qu'à les suivre. En vérité, de qui se moque-t-on ici? L’art est-il donc un habit d'arlequin composé de pièces rapportées et qu'on adapte à toutes choses? La sculpture d’une crosse de fusil, d'un buffet, d’une pipe, d'une cheminée, ne doit-elle pas varier de nature et de caractère, autant que se distinguent entre eux, par la destination et l'usage, un fusil, un buffet, une pipe, une cheminée? Cessez donc, au nom du ciel, vous,
public, de vous ébahir devant ces énormités, vous, amateurs, de les encourager par vos achats. Ayez votre bon sens pour tirer ces artistes de leur ivresse, soyez réfléchis pour que l’industrie soit raisonnable.
Cette beauté de la forme, déduite de la destination de l'objet, a reçu de Dieu ses modèles dans la création entière, et elle soumet toute chose à l'empire des arts, quand les ouvriers de chaque industrie sont en même temps des artistes. Les grands moteurs mécaniques, ces machines à vapeur formidables, vrais produits de l'enfer, destinés à un peuple de Titans, ne semblent pas être du ressort des arts, et cependant elles sont susceptibles de certaines beautés de la forme qui surprendront les artistes eux-mêmes, car ces beautés seront le résultat des justes proportions observées entre les moteurs et les rouages, d’une harmonie complète entre les forces et les masses, d’une combinaison de lignes heureuses et d’un assouplissement des formes exigées qui, sans rien ôter à la puissance des moyens, ajoutent le charme irrésistible de l'élégance et de la grâce unies à la force. L’artillerie et le génie sont des institutions de guerre, j'allais dire des industries de carnage : quoi de plus naturel que l'éloignement, la répulsion des militaires pour les artistes qui voudraient ajouter à leurs armes des colifichets ridicules et à leurs engins de destruction des ornements qui entravent leur action? Mais quand les officiers chargés de diriger la fabrication des armes seront formés à la connaissance du beau, vous verrez les batteries des fusils de munition, les poignées de sabre, les obusiers et les canons perdre ces formes maladroites, pataudes, embarrassées, qui afligent les ÿeux, pour revêtir le charme de belles formes appropriées à la destination et qui constituent la beauté guerrière.
Ces ouvriers artistes comprendront aussi que la matière a ses exigences particulières, et la destination, des lois absolues: ils se garderont d’imiter en fer une forme qui a été conçue pour le bois, et réciproquement. Ce sont ces conditions qui expliquent les analogies frappantes qu'on s'étonne de retrouver chez les peuples les plus éloignés les uns des autres, les plus
étrangers entre eux; analogies propres à des industries spéciales et qui s’effacent quand on examine l'ensemble de leur art et le style qui l’exprime. Ainsi la céramique a des traits de ressemblance très-évidents, et qui découlent de la matière seule, en Égypte, en Grèce, aux Indes, en Chine, chez les anciens Mexicains et nos vieux Gaulois ; le bronze, le bois et les étoffes ont des liens du même genre : c'est la matière qui s'impose au style et fait le trait d'union entre les industries.
Ce n’est pas parce que la Prusse est trop artiste qu’elle dépasse les limites imposées à la fonte du fer, c’est parce qu'elle ne l’est pas assez qu’elle fait de la dentelle et des éventails en fer. Ce n’est pas parce que l’Autriche est trop artiste qu'elle détruit le teint clair et transparent de ses verres et leur donne des maladies de peau, des verrues, des taches de vin et de rousseur; c'est parce qu'elle ne l’est pas assez qu'elle viole la transparence virginale de cette belle matière.
Sans doute une œuvre d’art ne perd pas absolument son caractère et son mérite d'œuvre d'art parce qu'elle n’est pas conçue dans la matière qui lui convient; mais cette œuvre ne sera complète et ne répondra aux conditions du chefd'œuvre que lorsque la conception de l'artiste et la matière s’épouseront pour se faire valoir réciproquement. Or l'ouvrier artiste est plus à portée de cette sage combinaison que tout autre. Il lui est réservé de comprendre, en outre, que l’ornementation n’a de prix que lorsqu'elle a sa raison d’être; qu’elle doit s'associer par l'intention avec l'objet, et rendre par le détail la même idée qu'il exprime par l’ensemble; qu'il est nécessaire par conséquent de lui conserver un tout harmonieux, de caractère, de style et de proportion, car, sa mission élant de décorer, il lui faut éviter d’envahir la construction; elle doit sembler sortir de la conception même du meuble ou du monument, dans sa forme, son style et ses matériaux. Pour faire valoir sa richesse, elle ménagera ses effets et donnera à l'admiration une marche mesurée, progressive, avec des moments de halte et des surfaces de repos, sans cependant que cette ornementation ressemble aux pierres
précieuses qui s'enchässent après coup, sans qu’elle porte la trace d’une exécution isolée ou à part; elle fait corps ävec l'œuvre elle-même, elle naïît avec elle et doit sembler couler du même jet.
De même que, dans les poésies héroïques et dans la littérature dramatique , le poëte est obligé de côtoyer la réalité; de même aussi, dans l'art appliqué à nos usages, l'artiste doit ménager les conditions de probabilité, quelque conventionnel que soit l'usage des objets de luxe. Ainsi des camées et des perles sur un bouclier doré et ciselé, qui ne servira jamais que dans des cérémonies de parade, ne sont certainement pas chose contraire à la raison ; mais le bouclier ne peut pas se dépouiller de son caractère d'arme de guerre, et, comme tel, il doit conserver un aspect sévère et des ornements solides. Des médailles au fond d'un plat, des goderons et des bas-reliefs au fond d’une cuvette, supposent des embarras dans l'usage et des obstacles à la propreté qui gênent l'esprit et offensent le goût, quoiqu'il soit bien facile de se convaincre que ces meubles ne serviront pas à l'usage pour lequel ils paraissent destinés. La beauté n’est compatible qu'avec l'harmonie: une tabatière en or émaillé, ornée de pierres précieuses et de fines ciselures, n’en devra pas moins couler dans la main, offrir des proportions gracieuses de hauteur et de largeur, se fermer hermétiquement et s'ouvrir facilement; en un mot, une belle tabatière doit être aussi une bonne tabatière, si même elle n'est destinée qu’à orner un tiroir de curiosités. ,
Dans ce même ordre d'idées, c’est une faute d’abonder dans l'usage. Parce qu'un vase à rafraîchir est destiné à contenir de la glace, oubliera:ton que c’est un vase? On lui donne les formes anguleuses d’un glacier ou les épanouissements arrondis de la neige, puis, esclave des rapprochements, on appelle lés ours blancs, on plante les sapins du Nord, on fait accourir chiens et chasseurs, et alors, au lieu d’un surtout de table rehaussé de toute les beautés de l’art et séduisant par l’'élégance de formes bien appropriées, toujours de mode et toujours de saison, vous offrez aux yeux un fouillis incompré-
hensible à première vue, et qui ne devient intelligible que pour faire rire de ces poupées ridicules ou faire pleurer sur ces enfantillages niais et coûteux.
Ces mêmes principes apprendront à l’ouvrier artiste qu'une composition a ses limites d'application. Il ne mettra pas le serment du jeu de paume en bas-relief et les groupes de Clodion en peinture; l'arbre de Jessé, qui fait accepter ses figures soutenues par des rinceaux colorés dans les vitraux du moyen âge, ne se transformera pas en lourd travail de marbre et de pierre. Il sentira aussi que les contrefaçons deviennent bêtes à force d’exactitude : il n’imitera pas les faiences de Bernard Palissy, comme Avisseau , et les majolica de Ombrie, comme Jean Freppa; mais, si le public s'éprend de nouveau pour ces belles faïences émaillées, il s’inspirera des progrès de l'art et de la chimie pour faire aussi bien et mieux que ses devanciers. En effet, les beautés d’un style le caractérisent bien mieux que ses défauts; mais, comme elles sont plus difficiles à saisir, plus pénibles à rendre, vous voyez le public accepter de l'industrie les caricatures de tous les styles, au lieu d’exiger d'elle qu’elle reproduise uniquement leurs beautés.
Le stylene consiste pas seulement dans une observation scrupuleuse des époques et du développement historique des arts; un monument qui aura rigoureusement respecté les moindres traditions sera irréprochable aux yeux d’un archéologue, et il pourra manquer complétement de style dans l'opinion d'un artiste, si à cette étude extérieure il n’en a ajouté une autre plus intime et intérieure. Celle-là réside dans une appréciation intelligente de considérations d'un autre ordre. Tel meuble, telle décoration vous est demandée; étudiez trois choses : son. origine, sa destination et la matière qui convient. Son origine, pour vous rendre compte de sa nature au travers des mille déviations qu'il a subies. Ainsi le papier peint, quelque varié qu'il soit, subit toujours l'influence de son origine première, qui est la tapisserie; rapprochez-vous donc de cette donnée, qu’elle soit maintenue et sensible au milieu de toutes les fantaisies de votre imagination. Préoccupez-vous ensuite de la
destination. Pour quel lieu? Pour quel usage? Pour quelles personnes, suivant leur âge, leurs habitudes et leur position sociale? Rien ne rehausse mieux l'intervention de l’art dans l'économie domestique que cette douce harmonie qu'il répand sur l'ensemble de la vie, associant l’enveloppe à ce qu'elle contient, faisant valoir le tableau par son cadre, ne tolérant pas plus ces fantaisies de bourgeoises qui se dorent sur toutes les coutures que ces faiblesses de vieilles beautés qui acceptent de leurs tapissiers des ameublements en vert céladon , émaillés de rosespompon, que ces erreurs d'hommes graves qui ne craignent pas de traiter d’affaires sérieuses sous un plafond étoilé d’amours bouflis. Un mot sensé, un conseil donné avec esprit et, mieux que tout, le modèle de ce qui doit être placé à propos sous les yeux des personnes, dirigeront facilement leur choix dans la saine appréciation de ce qui leur convient. La réponse à ces deux questions d’origine et de destination vous indique la matière à employer. Un guéridon de boudoir sera-t-il fait en chêne, et un buffet de salle à manger en bois de rose? Le granit reposera:t-il sur le bois? ne sera-ce pas le bois qui montera sur le granit? Une porte qui se meut sera-t-elle en malachite, à côté d’une colonne stable en bois incrusté? En se faisant ces questions, l'artiste les résout. En concevant et en modelant son œuvre, il a toujours en vue l’exécution finale qu’elle recevra. Est-ce en marbre, en pierre, en porcelaine, en bronze, en argent, en or de diverses couleurs, avec addition d'émail, ou bien en bois, qu’elle sera exécutée? Son imagination doit s'inspirer de ces conditions pour disposer sa figure et ajuster ses vêtements en conséquence. L'importance de cette précaution devient évidente quand on regarde des statues primitivement exécutées en marbre, qu'on a surmoulées exactement et reproduites en métal, bronze, argent ou or; ni les proportions ni la physionomie de l'œuvre ne sont les mêmes, et ces disparales se retrouvent, quel que soit le changement que vous opérez.
La matière arrêtée, celle-ci vous prescrit le genre de décoration qu’elle comporte et les instruments qui s'emploient pour
la travailler. Le marbre est du marbre, le bois est du bois: si du marbre vous faites de l’albâtre, comme Canova S'y appliquait par le poli de ses limes et les lavages de ses acides; si du bois vous faites du marbre en arrondissant ses surfaces, qui devraient accuser la touche de l’artiste, vous perdez tout l'avantage de votre matière, lous ses mérites. Avant tout, vous lutterez contre la manie de tenter l'impossible. C’est une prétention de l'impuissance; pour qui a la force en partage, le possible est un programme plus que suffisant. Si vous jouez du violon, pourquoi imiter la flûte? si vous promenez vos mains sur les touches d’un piano, pourquoi faire croire que vous pincez les cordes d’une harpe? Il en est de même de toute fabrication; avec la céramique n’imitez ni la sculpture du bois, ni la fonte du bronze, ni la dureté du porphyre, mais puisez vos ressources dans l’admirable terre du potier, dans le tour employé avec ménagement, dans les émaux colorés bien distribués, dans la beauté des formes et la force proportionnée des différentes parties suivant leur usage. Ne faites de la dentelle de porcelaine que pour les badauds, et des tasses transparentes, qu'un souffle renverse et brise, que par manière d'essai et de tour d'adresse. Le bon goût consiste à ne pas s'imposer d'efforts inutiles, à dissimuler ses efforts, à cacher même la valeur vénale des matières, pour mieux faire ressortir l'élégance du dessin et la beauté de la forme. L'artiste et l'industriel ont tout à gagner dans cette voie de simplicité noble et grandiose : d’un côté, ils épargneront les déboursés de matières premières; de l’autre, les frais qu'entraîne l’exécution de dessins tourmentés. On mettra au rebut les modèles de la Vierge maniérés, grimaçants, aux vêtements agités et tourmentés, quand on aura reconnu qu’il est moins cher et plus raisonnable de reproduire la Mère de Dieu dans la simplicité d’une pose naturelle, associant la dignité de ses traits aux mouvements reposés des plis de ses vêtements. Froment-Meurice, qui exposa de beaux produits d’orfévrerie à Londres, a la prétention de répondre à ces conditions de l’ouvrier artiste ou de l'artiste maître de son métier. Bon
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apprenti de l’orfévre Lenglet, il apprit dans son atelier la pratique du métier et un peu de dessin. Avec ce léger bagage nous l'avons vu reprendre la maison de son père Froment et continuer celle de son beau-père Meurice dans son établissement du quai, près de l'Hôtel de ville. Il lui manque, pour être un artiste supérieur, tout ce qui fait un artiste même ordinaire, les études sérieuses et le talent. Morel et Vechte se sont plus approchés de mon idéal de l'ouvrier artiste : tous deux nés dans l'apprentissage, tous deux faisant preuve , à coups de marteau, d’un talent distingué et de rares facultés artistes, mais malheureusement tous les deux dépourvus de la forte éducation première que rien ne remplace. Enseignement littéraire, étude sérieuse d’après les grands modèles, conseils du maître, tout leur a manqué depuis les premiers pas jusqu’au moment où, marchant seuls, ils ont prétendu monter aux rangs supérieurs.
Une nouvelle organisation de l’enseignement peut seule opérer cette grande transformation, cette élévation de l'ou: vrier consommé dans son métier à la condition d'artiste supérieur dans sa partie. L'industrie alors aura son originalité comme l'art. Aujourd'hui, quoique les industriels chefs de maison manquent de l'aptitude personnelle et de l'autorité que donne le talent, on remarque dans toute leur fabrication l'influence de leur caractère particulier. Chez l’un, ce sera l'élégance précieuse et proprette qui dominera; chez lauire, une sorte de fougue et de laisser-ailer ; celui-ci sera coloriste, celui-là dessinateur. Or, remarquez que toutes ces nuances tiennent du goût qui leur est naturel, et nullement d’études ou de talents particuliers : que sera-ce donc quand ils seront vraiment artistes? Alors les fabriques compteront dans l'industrie, comme aujoud'hui les artistes dans l’art. On cilera les belles compositions de telle maison, le grand style de telle autre, on parlera d'un fabricant comme d’un maître, ses apprentis formeront son école: la couleur fera la renommée de Mulhouse ; le dessin, la réputation de Choisy.
L'industriel, chef de fabrique, étant artiste, et ses ouvriers
ET DE L'INDUSTRIE. 243 artistes aussi, il ne s'ensuit pas qu'ils repousseront toute intervention des artistes formés en dehors de leur métier : loin de là. Comme dans toute préoccupation exclusive, comme dans tout travail spécial, l'imagination resserre son cercle, revient sur elle-même, se berce dans les redites et s'endort. Quoi qu'elle fasse, l’industrie sera toujours disposée à la routine, à l’entêtement dans les procédés usés etles compositions banales des décorateurs de métier. La précision obtenue par les moyens mécaniques, l'exactitude qui n’est plus guidée par le sentiment artiste, deviennent froides et monotones : mieux vaudrait une certaine négligence pittoresque qui conserve la grâce, le mouvement et la vie. Un artiste fécond, se sentant à l'étroit dans son atelier désert, et prenant en dégoût le role de saint Vincent de Paul de ses œuvres délaissées, se rapprochera de l'industriel, et dans la grande fournaise active sera le bienvenu; avec lui l'industrie redevient un art, et une séve vigoureuse circule de nouveau dans ses veines. Ainsi fit la céramique. Les Arabes envoyaient, au xiv° siècle, leurs faïiences émaillées en Italie, et des transfuges de leurs fours portent dans la Toscane les secrets de leur fabrication. Un homme de génie, le grand sculpteur Luca della Robbia, s'en empare vers 1426 et l'élève jusqu'aux sommités de l’art; ses neveux continuent cette fabrication, puis ils meurent, et la sculpture en faïence émaillée meurt avec eux; l’art se retirant, l’industrie devient un métier. En France, au xvi° siècle, la poterie était aussi une industrie sans valeur : Bernard Palissy en fait un art, ses neveux héritent de ses traditions, ils meurent, et la poterie redevient ce qu’elle était.
. Ainsi, de temps à autre, l'industrie puisera à une source rajeunie les idées nouvelles; elle demandera aux imaginations que leur indépendance affranchit de toute attache matérielle et positive les inventions, les idées, les projets. Et remarquez combien la position est différente. Les industriels appellent désormais les artistes à leur aide, non plus comme des dominateurs et des maîtres, mais comme les compagnons de leurs efforts et les associés de leurs travaux; artistes eux-
mêmes, ils s'entendent facilement avec eux, ils les comprennent et s'en font comprendre; en peu de mots ils leur expliquent leurs obligations, avec quelques traits de crayon ils les mettent sur la voie de ce qu'ils désirent; quoique de contrées différentes, ils s'entendent, car ils parlent la même langue, et il suffit à l'artiste bien inspiré de leur donner une idée première pour qu'ils en tirent parti, la modifiant habilement de manière à la soumettre au génie de la matière employée et aux ressources offertes par leur industrie spéciale.
Telle sera l'intervention de l'artiste quand l'industriel et l’ouvrier seront eux-mêmes artistes: il en est une autre toute passive qui date de loin et se continuera toujours ce qu’elle est aujourd'hui. Pradier compose une Sapho en méditation: sa statue est réduite de diverses grandeurs, on la place sur un socle que remplit le cadran d’une pendule, l'œuvre de l'artiste moderne devient industrielle au même titre que les Parques de Phidias du Parthénon, la Joueuse d’osselets ou la Vénus accroupie. Ce n'est pas une fusion de l’art et de l'industrie, c’est un trait d'union : c’est sans intérêt et sans importance.
S'il est bien établi que l'industrie doive recruter ses artistes en elle-même, il est nécessaire de rechercher comment on pourra continuer aux apprentis et aux ouvriers l’enseignement du dessin qu’ils ont suivi dans les écoles, afin de développer toutes leurs qualités et d’en faire des ouvriers artistes complets avant qu'ils s’établissent patrons, chefs d'ateliers ou directeurs de fabriques.
Cette sollicitude doit s'étendre à toute la France, mais Paris la réclame impérieusement. Paris est à lui seul un monde industriel. La tête qui donne à toutes choses le modèle et l'impulsion est à Paris, les bras sont en province, et c'est encore à Paris que se retrouvent les mains exercées qui ajoutent à chaque objet fabriqué une dernière perfection. L'importance de Paris est antérieure à l’importance de la France, elle date de la Gaule; mais depuis Hugues Capet Paris est sa capitale, le siége de la royauté, le séjour de la
ET DE L’INDUSTRIE. 245 cour. La monarchie a souvent lutté contre son esprit de révolte et de domination : elle a transporté ses résidences hors de ses murs, elle a favorisé l'essor et l'activité des autres grandes villes de la France, cherchant à maintenir sur cette immense surface une pondération équitable, un équilibre juste; mais la domination parisienne a pris le dessus, et elle n'eut plus de bornes quand le gouvernement républicain, reniant son principe égalitaire, organisa une centralisation absolue, impérieuse et brutale. De ce moment, et sous les gouvernements qui se sont succédé depuis cinquante ans, Paris a absorbé à son profit toute l’activité intellectuelle de la France. C’est un fait qu’on peut déplorer, mais que, dans l'esprit de mon travail, je dois admettre , auquel je suis contraint de m'’associer. Je suis même disposé à reconnaïître que cette absorption est dans les tendances de toute capitale; mais je crois aussi qu’un État bien administré doit et peut lutter contre cet envahissement. Les mesures que je propose pour la régénération de notre classe ouvrière tendent à ces deux fins : fortifier l’importance industrielle et la suprématie artiste de Paris, pour lui maintenir son rang dans le monde; élever en même temps dans toute la France le niveau de l’art, pour que le pays tout entier concoure à la prospérité nationale.
Paris, siége du gouvernement, résidence du chef de l’État, berceau de la mode et foyer du luxe, est le centre traditionnel des affaires. Ses relations commerciales sont établies avec le monde entier, et, tandis que les autres pays ont leur élégance dans la capitale, leur industrie dans les villes manufacturières et leur commerce dans les ports, Paris, la ville de la mode et de tous les raffinements du luxe, est la plus grande ville de fabrique et de commerce de la France, et elle deviendra, par la canalisation de la Seine et la navigation à la vapeur, son port le plus actif et le plus riche. La nature même de notre supériorité industrielle explique cette anomalie; nous exportons nos arts, notre luxe et les mille fantaisies du grand monde: il est donc naturel que les élégantes de la haute société soient les premières ouvrières de cette fabrique; elles servent de
modèles aux modistes, qui copient et exportent leurs chapeaux et leurs robes ; elles sont, sans s'en douter, par leurs mille caprices et leurs fantaisies de chaque jour, la source inépuisable de cette fabrication immense dont le monde est tributaire.
L'organisation industrielle qui découle de ces faits est-elle favorable aux progrès de l’art, au développement intellectuel et artiste des ouvriers, à l'union des arts et de l’industrie? C’est là le sujet de notre préoccupation. Les grands industriels s'unissent dans une même pensée et soumettent la gestion de leurs affaires à une même règle, autant que le permettent les distances et les moyens de communication. Quelle est cette pensée? Quelle est cette règle? Considérer Paris comme le seul point d'où l’on peut diriger la fabrication ; rapprocher les ateliers de la capitale, mais, quel que soit leur éloignement, établir à Paris la direction artiste et le dépôt central des marchandises. La puissance du bon goût parisien, la réunion des talents artistes qui fournissent dessins et modèles , l’habileté particulière des ouvriers, le mouvement des affaires facilité par la position géographique et par la masse de consommateurs qui y affluent, expliquent cette singularité d’une industrie qui semble chercher le haut prix des salaires et venir au-devant de la cherté de toutes les matières premières. On comprend ainsi quelle est la puissance de cette capitale, on pressent l'avenir réservé à Paris.
Déjà aujourd'hui cette ville compte plus de quatre cent mille ouvriers établis, et il serait impossible d'évaluer exactement le chiffre de sa fabrication, l’enchevêtrement de sa participation dans les productions de plusieurs départements étant inextricable.
L'ouvrier parisien est plus intelligent, plus adroit, plus instruit et surtout plus artiste que les ouvriers de toute autre ville de la France et de l'étranger. Il y a du zouave dans sa nature, c'està-dire de l'intelligence entreprenante et enthousiaste, qui s'associe aux projets du chef, lui suggère des moyens d'action, comprend l'utilité d’une attaque sur toute la ligne,
la nécessité d’un coup de main rapide, et qui, lancée dans la bonne direction, va d'elle-même au but, sûre de latteindre. Toujours en éveil, l'ouvrier parisien ne laisse rien s'endormir ou se rouiller autour de lui, c'est comme un état de fièvre continue; et c'est si bien à la ville de Paris elle-même que tient cette activité, qu’elle se calme et se perd aussitôt qu'on la transporte ailleurs. Nous avons vu de tout temps cet effet se produiré parmi les ouvriers parisiens qui émigraient à l'étranger. Ces qualités précieuses sont donc nationales et surtout propres à la population parisienne; une éducation artiste mieux dirigée leur donnera une plus grande portée.
Ces qualités sont, en outre, traditionnelles. Déjà, au moyen âge, les corps de métiers parisiens étaient organisés avec une force et une puissance qu’expliquent seules la supériorité artiste de leurs ouvriers et leur réputation. Dans la longue existence de l’ancienne monarchie, l'élégance de la cour, la vue des monuments et des créations variées du luxe, les écoles de dessin et par-dessus tout les occasions d'exécuter, sous la direction des premiers artistes, des œuvres importantes, ont formé un ensemble de bonnes traditions dont tous les corps de métiers profitaient. La Révolution troubla l’organisation de l’industrie sans pouvoir complétement anéantir les qualités naturelles de la population ouvrière; au lieu de corporations unies dans une action commune, vigilantes pour tous et protectrices des droits et du bien-être de chacun, il se produisit un disséminement général des ouvriers, les uns dans les ateliers, les autres en chambre, les premiers se prêtani avec une rare intelligence à la direction du contre-maître, les seconds trouvant dans leur goût d'indépendance et dans les obligations qu'il leur impose un ressort énergique pour le travail et un levier d’amour-propre pour atteindre la perfection, qui ne se rencontre aussi généralement nulle part ailleurs.
De ces qualités et de ces circonstances est résultée la constitution actuelle de Paris en ville industrielle colossale. Je dis colossale, parce qu’à ses quatre cent mille ouvriers, assistés de quelques cent mille chevaux de vapeur, s'ajoutent plus
d’un million d'ouvriers des départements de Seine-et-Oise, de l'Eure, d'Eure-etLoir, du Nord, de l'Aisne et du Pas-de- Calais, qui travaillent pour elle, sur ses indications, d’après ses modèles , et lui dégrossissent à bon marché les matières premières, auxquelles sa main de fée apporte la perfection dernière, soit par l'impression des dessins, la broderie, la ciselure, gravure ou sculpture des ornements, soit seulement par ce dernier coup de main qui est comme le passe-port arüiste pour voyager dans le monde entier. |
On sait l’importance commerciale de cet article de Paris; on ne sait pas ce qu'il suppose d'industries diverses et rapprochées, d’intelligences éveillées, d'idées et d’inventions: on ne sait pas surtout dans combien de vallées retirées, dans combien de simples villages se préparent les objets de toute sorte que la clientèle européenne croit tout entiers fabriqués dans la rue de la Paix ou sur les boulevards. Tabletterie variée, éventails légers, gants délicats, verrerie habilement gravée, peignes réguliers, brosserie élégante, riche coutellerie, riens éphémères et charmants, tous ces mille produits de la fantaisie et de la mode ont passé par des mains bien étrangères aux jouissances du luxe; mais ils sont venus se faire rhabiller à Paris, comme ces montres suisses, si imparfaites en passant la frontière, si bonnes après être devenues de l'horlogerie parisienne. |
Les gazes de Paris sont entièrement picardes, et des masses d'étoffes de toutes natures, fabriquées en tous lieux, viennent s'imprimer à Paris, c’est-à-dire recevoir dans cette ville leur dernière parure sous l'inspiration d’industriels habiles, tels que MM. Berneville et Louis Choquet.
Le coutelier de Paris reçoit les lames et les ciseaux dégrossis; il les ajuste, les façonne, les orne. Il fait plus : épiant les goûts el la mode, il dessine de nouvelles formes, prises dans les bons modèles anciens ou suggérés par l'usage; il les envoie aux forges qui sont à sa portée, telles que celles de Nogent et de Langres, dont il fait la prospérité, et ces pièces lui reviennent à l'état brut pour lui devoir de nouveau tout le
travail de montage, toute la variété des manches élégants en vraie ou fausse damasquinure, en bois ou en ivoire sculpté, en agate, malachite, jaspe sanguin et autres belles matières. C’est là son initiative, c’est aussi la part du goût. Qu'en est-il résulté? C’est qu'avec des fers moins bons, de plus grandes difficultés et de plus lourdes charges pour se procurer les excellents aciers suédois, la coutellerie française a fait l’'admiration des fabricants à l'Exposition de Londres, qu’elle satisfait tous nos besoins en France et ira bientôt chercher des débouchés à l'extérieur.
L'industrie parisienne est si avancée, et sa réputation bien établie la sert si bien, que des industries qui sembleraient devoir lui échapper viennent renforcer sa grande armée. Pourquoi les fourrures sont-elles mieux préparées, teintes, lustrées et utilisées dans leurs différents usages à Paris qu’ailleurs? Ni la mode, comme en Angleterre, ni le climat, comme en Russie, ne les appellent chez nous, et tous les chasseurs de l'Amérique et du Nord portent leurs dépouilles sur le marché de Londres. En dépit de toutes ces conditions défavorables, par le fait seul de la supériorité du goût et de l'adresse des mains, c'est à Paris que se mettent en œuvre et en vente les plus belles fourrures.
Vingt industries végétaient ou végètent encore à l'étranger, qui ont trouvé ou qui trouveront à Paris leur essor. Je citerai Henry Schloss, une tête industrielle des mieux organisées: Il avait échoué en Allemagne, et il a fait fortune à Paris avec ses porte-monnaie, que nos ouvriers intelligents ont fabriqués avec élégance, auxquels nos artistes ont donné quatre mille modèles différents.
A une ville qui a des artistes pour faire les cartonnages des confiseurs et les poupées des enfants; à une ville qui a cinq départements à sa solde et qui met la dernière main à leurs produits; à une ville qui semble une fournaise et un volcan dans lesquels bouillonnent et s'enflamment à l'envi les projets, les idées et les inventions; à cette ville il faut par-dessus tout un personnel d'ouvriers chaque jour plus instruits et mieux diri-
gés. C'est l’enseignement du dessin aux apprentis et aux ouvriers qui introduira ce perfectionnement, et cet enseignement étendu à la France entière, en même temps qu'il élèvera au centre l’ouvrier déjà si avancé, fera des Parisiens dans toute la France.
Ici, nous sommes arrêté par la plus grave difficulté, par une question qui semble insoluble quand on considère que depuis soixante ans on en cherche vainement la solution, par l’organisation du travail. Occupons-nous d’abord des apprentis, la pépinière et la source fécondante de l'industrie. On sait ce qu'étaient ces infâmes corporations de l’ancien régime, et leur apprentissage, ce tyrannique apprentissage | On le sait: le saiton? J'en doute fort. La corporation, c'était l'association de tout un métier qui veillait sur ses intérêts, qui prenait à cœur sa prospérité, son honnêteté et son honneur, qui soutenait ses indigents et ses malades; l’apprentissage, c'était un contral équitable entre le maître et l'élève, contrat qui assurait au maître, en retour de l'éducation donnée, en échange de la confidence sans réticence d’une expérience lentement acquise, une rémunération juste en services loyaux, le maître ayant intérêt à former et à rendre habile l'apprenti le plus rapidement possible, puisqu'il devait profiter de son travail: l'apprenti étant assuré d'une communication libérale de tout ce que Île maître savait et pouvait lui enseigner; l’un et l’autre connaissant, au moment de la signature du contrat, la durée de leur engagement; l’un comme l’autre disposés à le remplir dans leur propre intérêt, et par cet esprit d'association et de corps qui devient comme une seconde parenté, qui créecomme une autre famille. Cette belle organisation avait ses inconvénients. Quelle institution humaine n’a pas les siens? L'organisation actuelle en est-elle exempte? On se plaignait que la maîtrise était trop difficilement accordée. Le beau mal, quand on empêchait les ignorants de s'établir et de faire souche! Nous Jouissons d’une tout autre liberté, etnous en usons pleinement. Demandez au premier venu, parmi les plus compétents, ce qu'il pense du patronage et de l'apprentissage actuels. On se
ET DE L'INDUSTRIE. 251 plaignait aussi que les corporations de métier étouffaient l'industrie en arrêtant son développement. Elles étaient, en effet, un obstacle à la concurrence sans vergogne, à la poursuite du gain, sans égard pour les lois de l'honnêteté comme sans souci de l'honneur du métier, à l’intrusion dans telle ou telle industrie du premier venu, qui y entre comme à l'auberge, s’y installe avec secs capitaux et, sans précédents comme sans avenir, exploite ses avantages, fait fortune et se soustrait à ses obligations; mais cette barrière qu’élevaient les corporations était continuellement abaïssée par un pouvoir vigilant, et si nos rois, dans leur paternelle sollicitude, détendaient ces liens protecteurs avec une sage lenteur, si la révolution les trancha avec sa hache impitoyable, chacun remplit son rôle dans les conditions de son caractère; mais il n’est pas douteux qu’on pouvait garder ce qui était bon, supprimer ce qui était mauvais et conserver les corporalions comme base d'une organisation nouvelle, dans laquelle seraient entrés l'esprit d'association, principe fécond, et l'esprit de socialisme, heureux de payer son droit d'admission en laissant à la porte ce qu'il traîne avec lui d’insensé et de fatal. La force du socialisme réside aujourd’hui dans le vide que la suppression des corporations à produit, et que n’ont comblé ni les chambres de commerce, ni les conseils de prud'hommes, ni les ordonnances de police.
Et cependant je n'ai pas le courage de demander le rétablissement des corporations. Il est des monuments qu'on regrette et qu'on ne reconstruit pas; on en a les plans et les dessins, on pourrait les refaire, et avec raison on en fait d’autres. IL est réservé à notre époque de reconstruire les corps de métiers sur une nouvelle base et sous un autre nom. Les noms exercent en France une influence si fatale sur les choses! Quoi qu'il en soit, nous saluerons l’avénement des corporations avec bonheur, quelque nom qu'elles portent, et en attendant je ne toucherai à la présente organisation ou désorganisation, comme on voudra l'appeler, qu’en ce qui intéresse l'humanité et le bien public. Sans doute je pourrais demander qu'on
refasse la loi de l'apprentissage; mais comment y toucher quand il faudrait d’abord refaire la loi du patronage, qui autorise toute une classe d'ignorants à contracter avec des parents pour enseigner à leurs enfants ce qu'ils ne savent pas eux-mêmes, pour montrer à des apprentis un métier qu'ils n’ont pas appris? Cette loi en effet nelaisse pas aux parents, par l'entremise d’inspecteurs en titre d'office ou par des examens périodiques, le moyen de contrôler l'instruction donnée à leurs enfants; cette loi permet aux patrons d’abuser deux ans sur quatre, quelquefois les quatre ans entiers, de leur autorité pour user les pieds des apprentis à faire des courses dans Paris, et leurs mains à tailler sans discontinuer les mêmes pieds de fauteuil, ou à limer à perpétuité la même pièce de bronze, sous prétexte de sculpture et de ciselure. Or, du moment où la loï n'assure plus au patron le profit de l'instruction communiquée à l'apprenti, le patron se soucie fort peu de lui rien apprendre; il le rend à ses parents comme ils le lui ont donné, avec quelques vices de plus conquis dans limmoralité de l'atelier, et c’est ainsi qu'on a vu des maîtres prendre deux ouvriers et dix apprentis, quand ils auraient dû avoir dix ouvriers et deux apprentis seulement : dix ouvriers pour travailler devant les deux apprentis et leur servir de guide, au lieu de dix apprentis qui nese communiquent entre eux que l'exemple des mauvaises mœurs; mais qu'importe au maitre? L'avenir de ces enfants n'étant rien pour lui, il exploite le présent.
Cette loi n’est donc qu'une entrave pour le petit nombre qui se soumet à ses prescriptions; elle n'existe pas pour les autres. En 1848, l'enquête parisienne constatait la présence dans Paris de 19,114 apprentis, dont 4,077 seulement s’étaient liés par des contrats avec leurs patrons; le reste, placé arbitrairement sous l'autorité du maître, est soumis à ses caprices, exposé à sa négligence, sans autre garantie que sa bonne foi.
On n'’attaque pas une pareiïlle loi, elle est sans défense. Le législateur, il est vrai, a ordonné que les patrons seraient sur-
veillés par les commissaires de police, menacés par eux et punis pour leursméfaits; mais les enfants doivent:ils être sous la surveillance de la même autorité? Non, elle appartient aux hommes éclairés, philanthropes et charitables, qui, par leur tendresse, leurs conseils, et souvent par leur généreuse intervention, seront un utile intermédiaire entre le patron qui exige trop, les enfants qui ne voudraient pas assez donner, et le commissaire de police qui ne voit que le texte de la loi, ‘sans se douter qu’il ya un cœur dans toute bonne loi.
Le législateur a étendu plus loin sa sollicitude : il a pris sous sa protection, au nom de la morale et de l'humanité, les enfants employés dans les manufactures; je n'examine pas s’il est parvenu à les défendre contre la corruption des ateliers et contre les exigences des chefs de fabrique, je vois seulement que la loi a oublié un intérêt grave, celui de leur éducation. Que fera l'enfant qui, pendant cinq années, se sera acquitté de l’insipide besogne de poseur chez les fabricants de papiers peints, ou de lanceur de navette chez plusieurs catégories de tisserands, quand, arrivé à l’âge de seize ans, son appétit réclamera pour se satisfaire une paye plus élevée qu’on n’en attribue à cette besogne; s'il avait réservé chaque jour le temps nécessaire pour se préparer à un autre métier, il ne serait pas contraint, ne sachant rien faire qu’un travail qui ne le nourrit plus, d'accepter la misère ou le rude labeur du terrassier. Je demande donc, pour les apprentis et pour les enfants employés dans les manufactures, chaque jour deux heures de liberté; je les demande au nom de la nation, car il y va de son honneur de vulgariser, sans exception, les moyens d'instruction qui perfectionnent la génération et la conduisent au niveau du progrès général. Ces deux heures de liberté-pourraient être compensées en accordant aux maitres une prolongation d'apprentissage de quatre ou six mois , en payant aux chefs des manufactures une faible indemnité. Déjà la municipalité parisienne et les sociétés de bienfaisance ont eréé dans les écoles gratuites des prix d'apprentissage; elles devront à l'avenir stipuler dans leurs contrats ces deux
heures de liberté quotidienne consacrées à l'étude du dessin et les racheter pour ceux qui ont déjà contracté, Elles le pourront d'autant plus facilement, que le temps enlevé au patron ou au chef de fabrique lui est rendu par l'aptitude plus grande de l'apprenti et de l'enfant.
Paris compte environ quatre cent mille ouvriers, apprentis et enfants qui tous, sans distinction, ont intérêt à apprendre le dessin, et qui, en grande majorité, le désirent. Il y va de l'intérêt publie d'offrir gratuitement, d'offrir même avec des facilités séduisantes, un si précieux moyen de perfectionnement intellectuel et moral à cette intéressante et énorme population. L'État et les municipalités créeront des écoles de dessin, ouvertes le jour pour les jeunes gens que leurs parents peuvent entretenir, pour les apprentis et les enfants employés dans les manufactures pendant leurs deux heures de liberté, ouvertes aussi le soir, de sept à dix heures, pour les ouvriers.
Dans l'état actuel, ces établissements sont insuffisants. L'école supérieure , dirigée par M. Belloc, a huit cents élèves, et on en compte environ aulant dans les écoles réunies du Conservatoire des arts et métiers, de la manufacture des Gobelins, etc. Je ne parle ni de la maison des jeunes déteous, ni de l’hospice des sourds-muets, bien que le dessin enseigné aux tristes hôtes de ces établissements dût leur être plus profitable que les brimborions qu'un entrepreneur patenté leur fait exécuter pendant des années avec une barbare monotonie. S'ilstrouvent dans cet insipide travail quelque profit pécuniaire, ils n’en retirent aucune instruction, aucun élément de carrière avantageuse pour l'avenir; ils font tort au commerce, ils ne se font aucun bien. Mais c’est là un intérêt secondaire auquel l'Administration est toujours en mesure de pourvoir. Les écoles privées de dessin, soutenues par la ville au moyen de modiques subventions, sont au nombre de quatre; elles comptent entre elles environ huit cents-élèves. Celle de M. Lequien est la plus considérable, et on ne saurait donner trop d’éloges à sa direction, à sa persévérance. Il a eu d’abord
cent élèves, son école s’est agrandie; les cent nouvelles places étaient à peine prêtes qu'on les occupait déjà. Gette année, nouvelle augmentation de cent places, et immédiatement l’école est comble, quoiqu'il faille payer 3 francs par mois pour y étudier. Si ces huit cents élèves étaient répartis dans toutes les industries, il s’y infiltrerait à la longue une dose sinon suffisante, au moins appréciable, de bonnes notions de style et de goût; mais des industries spéciales, telles que celles des ornemanistes, des papiers peints, des bronzes, de la porcelaine ornée, les accaparent exclusivement, et les autres industries, complétement déshéritées, croupissent dans une ignorance déplorable. D'ailleurs, toutes ces écoles privées sont, dans leurs locaux, leurs abords, leurs modèles, tout à fait misérables, indignes de la grande ville de Paris, en disproportion fâcheuse, en désaccord criant avec le rôle important que jouent les arts dans l'industrie parisienne. Il est donc indispensable que l'État, la capitale et les chefs-lieux de département s'imposent cet intérêt comme leur premier devoir.
Il faut à Paris quatre écoles supérieures de dessin, entretenues aux frais de l'État :
La 1" au centre et pour le service des 1°, 2° et 3° arrond; La 2° au centre et pour le service des 4°, 5°, 6° et 7*arrond. ; La 3° au centre et pour le service des 8”, 9° et 10° arrond. ; La 4° au centre et pour le service des 11° et 12° arrond.
il faut en outre, à Paris, douze écoles municipales, placées chacune au centre industriel des douze arrondissements. L'extension progressivé de da ville de Paris a détruit depuis longtemps l’ancienne délimitation des industries; on remarque encore des agglomérations, comme la fabrique des meubles et des papiers peints dans le faubourg Saint-Antoine, la carrosserie et la sellerie dans le premier arrondissement, l'article de Paris dans le sixième, la librairie et la papeterie dans le dixième; mais, en général, on peut dire que toutes les Industries sont disséminées dans la ville, à la portée de la consommation. Les écoles municipales de dessin n'auront donc pas
à se préoccuper des spécialités; elles suivront une méthode d'enseignement uniforme. Les jeunes apprentis et les ouvriers viendront y continuer le dessin qu'ils ont commencé dans les écoles primaires. Ils y seront admis sans aucune rétribution, et des médailles de quelque valeur seront tirées au sort entre les élèves présents dans la soirée du dimanche et du lundi. Cette dernière mesure a pour but de leur faire préférer la classe au cabaret; quelle que soit sa portée, l'influence sera bonne.
L’admission dans les écoles de l'État sera prononcée après examen et réservée aux élèves les plus distingués des écoles municipales; comme aussi on passera des écoles de l’État dans l’école centrale ou académique des beaux-arts, quand des dispositions hors ligne ou une vocation irrésistible pousseront l'élève dans cette voie. Il dépend des professeurs, il dépend aussi de l'opinion générale qui régnera alors, de prédisposer les jeunes gens à cette ambition ou de les en détourner. Mais l’industrie, je l’espère, aura si bien relevé la tête, son programme sera si riche, d’un côté la vie si facile des ouvriers, de l’autre les moyens d'existence toujours précaires des artistes, tout, en un mot, dira avec éloquence à ‘élève que la carrière industrielle est aussi belle et plus vaste que celle des arts, le but aussi élevé et plus facile à atteindre, l'honneur et la gloire les mêmes.
Disoris un mot de la construction de ces écoles, de leur disposition, des méthodes d'enseignement qu’on y devra suivre, des collections qui y seront annexées.
Si, parce que l’on compte dans Paris quatre cent mille ouvriers et apprentis, il fallait calculer sur quatre cent mille élèves, ces seize écoles devraient prendre des proportions démesurées. Sans atteindre ces dimensions, elles doivent être construites dans la prévision de vingt à vingt-cinq mille élèves, ce qui en suppose environ mille pour la moins favorablement placée, et deux mille pour celles qui desserviront les arrondissements industriels ,'tels que les 6°, 7°et 8°. Une classe de deux cents élèves peut être conduite par un
ET DE L'INDUSTRIE. 257 professeur qui sait se faire assister de moniteurs intelligents. M. Lequien suffit parfaitement à cette tâche depuis vingt ans.
Des écoles ayant sept à huit classes à différents degrés d'avancement ne sont disproportionnées en rien, si on compare cetle extension à l'utilité du dessin, à l'importance de l'industrie parisienne , à limmensité de la capitale. On n'aura à s'occuper, dans leur construction, de l'exposition à bon jour que pour deux ou trois classes, dans lesquelles les élèves travailleront pendant le jour; les autres sont éclairées au gaz et peuvent être disposées par étages superposés, dans les terrains les plus exigus. Je fais cette remarque pour montrer la possibilité d'établir ces vastes écoles sans grands frais, et cependant je voudrais qu’une certaine magnificence régnât dans les abords et les vestibules, que les murs ne fussent pas le réceptacle des immondices de l'esprit des loustics de la classe. Une décoration de bon goût, toujours entretenue avec soin, imposerait par sa propreté et son élégance l'amour de l’ordre, la décence des propos et le respect de soi-même.
Chacune de ces écoles aurait une vaste galerie formant son musée de modèles. Quand on laisse les plâtres dans Îles classes, la fumée et la poussière les ont bientôt rendus méconnaissables. On retirera chaque matin du musée les morceaux dont les classes auront besoin en échange de ceux dont elles se servaient. Je n’ai rien à dire du choix de ces modèles. J'ai indiqué les principes qui doivent diriger l'Administration dans la formation de sa grande collection. Le musée des plâtres de l'école académique des beaux-arts sera le musée complet; les musées des écoles de l'État et de la ville en seront le diminutif, et cet extrait sera formé suivant les besoins de l’enseignement. Ainsi, l'ornement d'architecture y entrera dans une proportion plus grande, parce qu'il sert à montrer comment les styles, qui forment les grandes phases de l’art, se sont transformés en entrant dans l'industrie et l'ont transformée à son tour. S'agit-il de porcelaines, d'étoffes, de meubles, d'armes de guerre, l'élève suivra dans la collection d’architectyre et de sculpture le style de chaque grande époque;
pris il examinera comment ce même style s’est infiltré dans toute l’industrie, et comment chaque spécialité, suivant son esprit, ses usages et les matériaux qu’elle emploie, a modifié ce style, dans la céramique par léclat, dans les étoffes par la légèreté, dans les meubles par l'élégance, dans les armes par la sévérité : partout un même style, un même art, mais une manière différente de le comprendre et de le mettre en œuvre. Outre l'ornement, la collection de plâtres sera assez complète pour apprendre aux élèves les ordres antiques, les beautés de la forme humaine, les ressources de la flore architectonique, les chefs-d'œuvre des styles différents et les époques successives de lart.
Je serai bref sur la méthode à suivre; ce que j'ai dit de l'enseignement général du dessin et des préoccupations particulières de l’ouvrier artiste marque assez comment j'entends qu'une même méthode-préside à l'enseignement du dessin, quelle que soit la nature de l'élève et sa carrière à venir. J'ajouterai cependant quelques mots ici pour marquer les modifications qu'il faut attendre du bon sens des professeurs.
L'industrie, qui est l’art appliqué à nos besoins avec toutes les ressources de la science et des procédés de métier, a, comme les beaux-arts, ses architectes, ses peintres et ses sculpteurs; seulement, de même que l'antiquité, le moyen âge et la renaissance, trois époques mémorables, confondaient dans un même enseignement les trois grandes spécialités de l’art, de même aussi les écoles de dessin, destinées principalement à former les ouvriers de l’industrie, feront marcher de fiont, distinctes et cependant associées, ces diverses études. Le professeur ne sera pas censé connaitre les industries spéciales auxquelles sont attachés ses élèves : il enseignera les principes, laissant aux élèves le soin des applications; seulement, comme il reconnaîtra, rien qu’au genre de dessin de chaque élève, quels outils sont habituellement dans sa main et sur quelles matières il s'exerce, il fera passer dans ses conseils les règles les plus raisonnables de chaque appli-
cation. 2
Les principes de l’ornement sont faciles à préciser quand il s’agit d'architecture ; soumis à la construction, ils se modifient avec elle et trouvent en elle leur raison d’être et des règles fixes. Ïl n'en est pas de même des meubles et des ustensiles de la vie privée, auxquels ces principes ne peuvent continuer à être appliqués qu’à la faveur d’un grand relâchement. Ainsi on peut demander à la sculpture d'ornement, suivant les circonstances, une imilation de la nature du plus fidèle réalisme, ou bien une imitation idéale et conventionnelle, c'est-à-dire modifier les règles pour chaque industrie et pour chacune de ses spécialités. Dans les meubles d'une salle à manger, dans ses étagères et ses buffets, dans les meubles d'une sellerie ou d’un cabinet d'équipement et d'armes de chasse, limitation vraie, la nature morte dans sa réalité, les faisceaux d'armes, les pièces de gibier, les fleurs, les fruits et les végétaux ne sont pas hors de place; pour les étoffes imprimées, pour les tapis, limitation vraie des fleurs et de la verdure a des limites suivant la nature des tissus et leur emploi. De même que dans l'architecture les ornements ne doivent se produire qu'en suivant une certaine gamme qui va de l'imitation vraie à limitation conventionnelle, de même aussi dans les meubles ils doivent se développer suivant les circonstances, suivant la place, les dimensions de l’ensemble et les proportions de l'espace réservé à la décoration. L'amortissement d'un meuble, le bouton supérieur d’un vase ou d'une soupière, comportent très-bien des groupes isolés de fleurs, de fruits ou de reptiles d’une imitation parfaite; mais sur la bordure qui forme ceinture autour du même meuble, du même vase, de la même soupière, je veux un ornement moins précis, moins réel, des formes plus conventionnelles, plus architectoniques : ce seront encore des fleurs, des fruits et des animaux, mais dans une imitation qui rend les traits principaux, les formes caractéristiques et l'esprit des objets plutôt que les objets eux-mêmes. Si dans limitation réelle j'ai pu, comme Bernard Palissy, me servir de moulages et de galvanoplastie, dans limitation conventionnelle je ferai
appel au savoir et au talent de l'artiste qui aura conçu la forme générale du meuble ou du vase. On apprendra ainsi aux élèves, avec le dessin qui imite tout et rend chaque chose avec naïveté et vérité, les règles de l’ornement, qui est l’interprétation des objets dans un but spécial, et on donnera sur ce point des notions générales et des avis particuliers suivant les professions.
Mais il est bien entendu qu'on n’enseignera pas aux peintres sur porcelaine, aux dessinateurs pour papiers peints, étoffes imprimées et broderies, aux ciseleurs, sculpteurs en repoussé, damasquineurs, elc., comment ils devront appliquer les grandes beautés de l’art à leur industrie spéciale; ces conseils, ils les trouveront dans les nécessités mêmes et dans la pratique de leur métier; ils en sauront plus long à cet égard que le professeur, et leur imposer des règles absolues serait les pousser, comme un stupide troupeau, dans la voie étroite et monotone d’un système préconçu. La liberté, c'est le grand refrain dans la vie de l'art, la liberté bercée, nourrie, élevée dans l'étude et dans le commerce continu des plus beaux modèles.
Ainsi donc point d'enseignement spécial dans les écoles : c’est la mort de l’art; c’est bon pour les nations qui commencent leur carrière industrielle, ce serait un fléau pour la nôtre. Ainsi donc point de classes spéciales, où les apprentis sont parqués comme des moutons et font entendre le même bélement monotone. Les beautés de la création divine et les chefs-d'œuvre de l'art humain seront mis à la portée de tous, comme ces nourritures saines dont les constitutions les plus différentes profitent également.
L'enseignement est un, et il domine les applications spéciales; cependant je ne voudrais pas empêcher l'apprenti et l'ouvrier d'apporter à leur professeur la pièce fabriquée dans l'atelier industriel et de lui demander ses conseils. S'ils ont transporté dans leur manufacture, pour les appliquer, suivant leur sentiment particulier, les principes généraux de l’art enseignés dans la classe, il n’est pas sans utilité pour eux
de suivre des indications plus précises, applicables à un cas spécial.
Quelques notions scientifiques devront s'ajouter à l'enseignement du dessin. Les éléments de la géométrie et les principes de la construction sont indispensables à l'ouvrier artiste, quelle que soit sa spécialité, car jam ais son talent, son inspiration, son goût, ne trouveront la base solide et les limites exactes, s'ils ne sont pas nourris des saines notions de l’architecture et guidés par elles. Il y a dans tout ouvrier artiste complet un praticien consommé, un homme de goût et d'imagination, puis un architecte, et c'est à ce dernier qu'est dévolu le soin de guider l'imagination et de la modérer; c’est lui qui enseigne la raison d’être, l’à-propos, les convenances des formes et des ornements. L'artiste ouvrier qui ignore les éléments de la géométrie et les principes de la construction peut avoir de grandes qualités, il n'aura jamais le bon sens. Il rencontrera juste quelquefois avec le seul aide du goût et de l’habitude de voir, mais il tombera plus souvent dans le disproportionné, l'inconséquent, la surcharge et tous les défauts dont les peintres se rendent coupables quand ils composent pour l'industrie, et qui déparent l'œuvre entier des dessinateurs industriels. Parcourrai-je le vaste champ de la céramique, de l’orfévrerie, de la bijouterie, des lustres et des lampes, des cadres et des boiseries sculptées? l’espace me manquerait. Prenons en exemple l'industrie principale du faubourg Saint-Antoine. Un meuble est un monument; comme lui, il a son ordonnance générale, ses divisions en ordres eten étages, ses portes, ses fenêtres , ses lucarnes, et pour couronnement les moulures, corniches et architraves formant son entablement, les balustrades et ornements composant son toit ou son couronnement. Qu'’a-t-il manqué aux meubles envoyés par la France à l'exposition de Londres? que manque-t-il à tout ce que produit l'industrie des meubles à Paris et en province ? Ést-ce la richesse de la sculpture, la perfection dans l’exécution , le choix des ornements en bronze ou des peintures en mosaïque de bois coloré, en émail ou en porcelaine? Non
. sans doute, tous ces accessoires ont atteint une rare perfection; ce qui choque l’homme de goût, ce qui provoque sa critique, c’est la construction du meuble, ses lignes et ses proportions; c’est l'absence de grâce dans l'harmonie générale, d’une juste mesure dansles parties, et de repos dans l’ensemble. Les plus déplorables contre-sens, des dispositions absurdes, qui ne sont exigées ni par l'usage ni par la destination, déparent ces produits d’une industrie estimable. On comprend que le sens architectural n’a pas été assez robuste pour résister à l’envahissement de la décoration; comme ces cottages rustiques qui cachent sous le lierre, la vigne vierge et la glycine leurs formes architectoniques, et ne semblent bientôt plus eux-mêmes qu'un produitnaturel de la végétation qui les enserre, ainsi l’ornement envahit le meuble; au lieu d’une construction, vous avez une scène de théâtre, une meute de chiens, un bouquet de fleurs et de fruits, le plus souvent un buisson d'épines. Les études architectoniques, au moins leurs principes élémentaires, doivent donc prendre dans l’enseignement une place aussi importante que ces nolions sont nécessaires dans les carrières industrielles: elles doivent toujours précéder et accompagner l'étude sérieuse du dessin,
- Déjà dans les écoles municipales ou d’arrondissement on apprendra à modeler. Quand on sait dessiner, c'est une pratique plutôt qu'un art, mais c’est une pratique indispensable pour se rendre compte des formes, pour éprouver ses inspirations et contrôler les compositions des autres. Acquérir l'habitude de modeler, c’est posséder le talent essentiel dans les trois quarts des industries qui dépendent de l'art, et ce talent sert, non pas seulement pour modeler d’après l'antique, d’après la nature, ou suivant ses propres idées, des projets pour l'orfévrerie, la bijouterie, les faïiences émaillées, les décorations d'appartement et les bronzes, mais pour se guider dans la sculpture en bois et dans la reprise de tous les ornements blancs destinés à la dorure, dans le rhabillage des pièces importantes de la céramique avant le dégourdi, et dans
la ciselure des pièces de bronze, de fer et de zinc après la fonte.
Les métaux, en sortant du moule, sont spongieux, ternes, obscurs, ce n’est pas du métal. La ciselure les ravive. Comme le marbre sortant de la mise au point du praticien imbécile conserve une épiderme réservée à l'artiste créateur, épiderme dans laquelle se jouera cette délicatesse du modelé, cette vie de la chair, cette palpitation de la pensée qu'un coup de ciseau ou de lime crée ou détruit, selon que la main est conduite par l’âme de l'artiste ou par la pratique du manœuvre; de même aussi, dans les bronzes, la statue, en sortant du sable, conserve à sa surface une épiderme qu'il faut enlever. À qui confierez-vous ce travail, si l’arliste ne veut pas s’en charger, s'il ne peut pas consacrer son temps aux deux ou trois mille reproductions que vous allez faire de son modèle? Vous le confierez à un manœuvre qui gratte, rabote et polit toute cette surface, sans comprendre où il doit appuyer, où il doit passer légèrement, quelle forme il adoucira, quel muscle il accentuera. Les ciseleurs chargés de cette délicate besogne, j'entends les plus habiles, n’ont aujourd’hui que du métier; ils ont perdu toutes les bonnes traditions, et cette qualité de savoir profond et de sentiment exquis que possédaient si bien les ouvriers de l'antiquité, de la renaissance en tous pays, et du xvn° siècle en France, particulièrement dans l'atelier des frères Keller, dont les ouvrages ornent les jardins de Versailles, de Saint-Cloud et des Tuileries. Il s’agit de refaire des ciseleurs qui, unissant, comme leurs devanciers, la science du dessin à la délicatesse du sentiment, raniment la plus belle des industries.
Les ouvriers artistes n’ont pas besoin d'apprendre la peinture tant qu'ils n’entrent pas dans les quatre écoles de l'État. Là, au contraire, l'étude des couleurs, dans leur association et leur contraste, leur est d’une grande utilité, et en peignant à l’aquarelle ou à l'huile, ils se feront un œil coloriste, comme ils se sont fait, par l'étude de l’antique et de la nature, un œil dessinateur. La classe des végétaux leur sera
d’un grand aide pour s'exercer à peindre et se faire à l'harmonie des couleurs. Chaque école aura les fonds nécessaires pour renouveler ce genre de modèles, en ayant soin de choisir, parmi les fleurs de nos jardiniers, celles qui ont conservé, de leur origine première, dans leur éducation factice, le plus de grâce, de liberté d’allures et de simplicité de formes. Un goût naturel, une main délicate, une main de femme, ‘tresserait ces fleurs, ou plutôt leur rendrait leur liberté, en les accouplant, comme font le mouvement du vent et la marche de la végétation en les enlaçant d’une branche à l’autre. Les élèves ne s’arrêteront pas là : ils iront étudier l'agencement naturel des lianes dans les grandes serres et jardins du Muséum d'histoire naturelle, dans les forêts de Compiègne et de Fontainebleau. L'esprit, formé à bien voir, trouvera mille ressources inattendues d’ornementation conventionnelle dans cette belle végétation que le Créateur, inépuisable inventeur, varie de forme et de gracieuse disposition plus encore que d'espèce.
Cette étude de la végétation naturelle aurait de graves inconvénients , si elle n’avait été précédée , si elle n'était accompagnée d’études d'architecture qui auront déjà fait comprendre aux élèves comment les anciens, et surtout les Orientaux, comment ies artistes du moyen âge, mais ceuxci avec des tendances réalistes plus décidées, ont compris l'ornementation végétale. Préoccupés du respect de la construction dans ses formes et dans ses lignes, ils éviteront les erreurs de l'entrainement végétal, et la fausse direction que donna à cette étude Gérard Van Spaendonck, l'héritier du talent de Van Huysum et presque son contemporain, lorsqu'il fut nommé, en 1793, administrateur et professeur d’iconographie au Jardin des plantes. Ce peintre de mérite ne voyait dans la fleur que ses brillantes couleurs et sés beautés naturelles; il les transporta sur ses toiles, et habitua ses élèves à les introduire dans la décoration, sans aucune des modifications que. devaient lui imposer les sages principes de l’ornementation. L'ouvrier artiste ne commettra plus cette faute ; il sait
que la nature ne donne pas l'ornement, qu'elle en présente à l'homme seulement les motifs dans des variétés inépuisables, et qu'à lui appartient de modifier son modèle suivant les circonstances, et d’après l'objet auquel il s'adapte. Des fleurs, avec leur reflet réel et leurs couleurs vraies, des animaux, dans leur réalité vivante, ne sont pas des ornements tout faits; ils én offrent les rudiments, les éléments; ils doivent se modifier dans une combinaison conventionnelle.
Dans les quatre écoles de l'État, des études d'anatomie, des classes d’après le modèle vivant, des compositions de mémoire, aidées du mannequin, des lectures sur l'esthétique, donneront à l'éducation artiste son développement.
Chacune de ces écoles aura son concours particulier, et, chaque année, leurs meilleurs élèves concourront ensemble, en même temps que, de leur côté, les douze écoles communales auront leur concours particulier et général. On sent combien la publicité, la présence des autorités, la nature des prix, ajoutent d'importance à de pareilles solennités ; ces stimulants ne seront pas refusés aux élèves. Je pense que, si lon donnait aux ouvriers et aux apprentis qui auront montré dans les écoles municipales les dispositions les meilleures des bourses pour étudier dans l'une des écoles de l'État, c’est-à-dire si on compensait en argent, en moyens d'existence, le temps plus long qu'ils consacreront à leurs études artistes, on faciliterait singulièrement la création d’un nouveau corps d'excellents contre-maîtres; je pense aussi que, si de pareilles bourses étaient données aux jeunes gens qui, dans les écoles de VÉtat, auraient fait preuve d'un talent hors ligne, il n’y aurait aucun inconvénient à leur faciliter le passage dans l'école académique centrale des beaux-arts. J'ai déjà dit comment l'influence du professeur, l'influence des progrès et d'une sorte de grande réhabilitation de l’industrie, agiraient naturellement contre les velléités des ouvriers artistes à poursuivre une autre carrière; mais il est. des talents réels et des vocations décidées auxquels on doit ouvrir de plus vastes horizons; ils sont destinés à devenir des artistes complets, tête et
mains : si même ils s’'aventurent, et s'ils naufragent dans cette immensité, le retour au port n’est pas impossible; ils trouveront toujours une ressource et comme une planche de salut dans les études pratiques par lesquelles ils ont commencé. Galle , né en 1761 à Saint-Étienne, était le fils d'un graveur de damasquine sur fusil; il entra comme apprenti dans la fabrique de boutons de M. Lecour, et s'y fit remarquer à tel point qu'on l’envoya étudier dans l'atelier de Chaudet; malheureusement, il commença trop tard à dessiner et à modeler, loutil de l'ouvrier domine dans tous les travaux de l'artiste. Galle n’aurait jamais dû quitter l'industrie. Barre a commencé de la même manière, mais il fit des études sérieuses dans un âge moins avancé : aussi marque-t-il comme artiste.
De ces seize écoles sortira chaque année un essaim vigoureux d'apprentis et d'ouvriers, préparés par le dessin à perfectionner chaque branche de l’industrie à laquelle ils sont attachés, à répandre autour d'eux les saines émanations de l'atmosphère de style, de grâce et de bon goût qu'ils ont respirée au milieu de cette collection de beaux modèles, dans la préoccupation de l'étude, sous les inspirations du maître. Et, d’ailleurs, pourquoi les liens qui unissent les élèves et les maîtres se briseraient-ils? Pourquoi la confiance, établie dans une si heureuse entente des mêmes sentiments, ne se continuerait-elle pas hors de l’enceinte des écoles? Je voudrais que les professeurs fussent encouragés par des indemnités, eussent mission, avec le titre de professeurs inspecteurs, de continuer leur enseignement en visitant les fabriques, en portant partout, comme la sœur de charité, le médecin ou le prêtre, les conseils qui soutiennent dans la bonne voie, fortifient dans les résolutions de longue haleine et donnent, avec la bonne direction, le courage d’y persévérer.
Avec cette organisation si simple, parce qu’elle est pratique, vous doterez l’industrie d’un capital immense, qui ne coûte rien à personne et qui enrichit tout le monde: le fabricant qui produit, avec des moyens peu compliqués, les plus riches ou les plus gracieux effets ; le consommateur qui achète ces pro-
ET DE L'INDUSTRIE. 267 duits à bon marché; tout le public enfin, qui a la vue réjouie au lieu de l'avoir choquée et salie. On ne sait pas ce que le mauvais goût coûte à la fabrique, au consommateur, à l'essor commercial de la France entière : le fabricant se ruine en frais inutiles pour produire des effets baroques; le consommateur paye cher ce dont il est dégoûté aussitôt; le public accuse la fabrique, et la France compromet au dehors ses droits de suprématie.
Cette nouvelle organisation nous promet un autre avenir. Peut-être qu’alors nous serons affranchis de la déplorable tutelle de ces ateliers de dessins industriels, qui sont la plaie et qui deviendraient la ruine de notre industrie, si l'on n’y mettait bon ordre. J'ai expliqué plus haut comment différentes circonstances avaient détourné les chefs de fabrique d'attacher à leurs maisons et d'entretenir à grands frais des dessinateurs en titre chargés de donner aux ouvriers tous les modèles. Le caractère souvent difficile des artistes, leurs prétentions croissant avec leur talent et s'étendant à tout, depuis des appointements exorbitants jusqu’à des égards plus qu'aristocratiques; puis, dois-je l'ajouter? dans beaucoup de cas, leur défaut de probité en face d'engagements que l'honnêteté et l'honneur devaient respecter : tous ces inconvénients réunis disposèrent les grands fabricants à imiter les petits; et des villes entières, comme Paris, à suivre l'exemple de la grande ville industrielle de Lyon, qui exécute ses superbes soieries sans avoir à sa solde un seul dessinateur. De ce moment, les modèles dessinés, peints ou sculptés, furent une marchandise, une matière première qu’on acheta sur le marché, qui eut son cours et ses prix courants. Au début, des dessinateurs portaient isolément leurs portefeuilles de maison en maison, faisaient antichambre comme les agents de change, et essuyaient des humiliations de plus d’un genre, avant de placer leurs modèles ; mais ce commerce, comme tous les autres, s’organisa. M. Couder le premier, ensuite M. Henry, puis MM. Berrus frères et d’autres artistes de talent, ayant conquis la vogue, reçurent des commandes auxquelles ils ne purent suffire; ils se firent aider
d’abord par quelques élèves, puis par un grand nombre d'artistes consommés, et ainsi se formèrent de proche en proche ces ateliers immenses d’où sortent aujourd’hui, comme d’un four de pâtisseries, tous ces produits confectionnés à la hâte et cuits au même feu. Il faut avoir suivi ces travaux, avoir pénétré dans cette organisation, pour comprendre à quel point elle est vicieuse, et quelles déplorables conséquences elle peut avoir pour notre avenir industriel. Son tort est d'arrêter toute initiative personnelle, de tuer l'originalité des jeunes talents, d'imposer des conceptions banales à toutes les industries, au lieu deles faire naître de leur milieu et de leurs besoins; en un mot, de substituer l’habileté méprisable des faiseurs au lieu et place de l'observation réfléchie et de l'étude patiente, qui combine les données les plus pures de lart avec la connaissance approfondie des moyens d'exécution et de la destination.
De quoi se compose le personnel de ces ateliers? Premièrement, d'un entrepreneur habile, homme d'action, esprit de commandement, tête organisatrice, puis de quelques acolytes, artistes incomplets, qui ont quitté la carrière des arts au défilé pénible et souvent ingrat des études sévères, pour prendre cette besogne qui rémunère largement les travaux faciles. Il n’y a pas dans tous ces à-peu-près de talent une idée saine, une observation sérieuse, une réflexion sensée; mais il y a le mouvement des idées, qu’on prend pour de l'imagination, et la combinaison d’une foule de réminiscences, sorte de pillage qu’on appelle de la fécondité. Tout cela serait bien vite à bout de voie, bien vite démasqué et honni, si l'on ne recrutait pas incessamment dans toute la jeunesse artiste, qu’elle sorte des écoles ou vienne de la province, de fraîches imaginations, des talents naissants, pleins de séve généreuse et riches de ces idées gracieuses que Dieu donne à nos vingt ans. Ces jeunes gens, séduits, au milieu des débuts difficiles de la carrière, par des appointements élevés, espérant continuer leurs études en même temps qu'ils gagneront de l'argent, se laissent entrainer dans ces repaires, et, une fois attachés à ces entreprises, y sont
enchainés et s'y épuisent. Le chef de l'établissement a bien vite reconnu l'aptitude de sa victime : il a vu dans un les dispositions innées du coloriste, il le met dans la spécialité des toiles imprimées et des foulards; dans l'autre, il a reconnu l'aptitude aux combinaisons originales des dessins réguliers, il le place dans la salle des châles de l'Inde; celui-ci a étudié les principes de l'architecture, on le consacre aux meubles; celui-là est maître de la figure, il a le sentiment de la forme, des tendances au style, on lui donne les compositions des cadres et boiseries des appartements. La répartition faite, il faut produire, produire à satiété, toujours, et en hâte, sans qu'un moment de relâche permette aux idées de se renouveler, sans qu'on vous accorde les moyens d'étudier la destination des objets et des décorations, sans qu'il soit permis de chercher à mettre en harmonie le style et les proportions avec le lieu et l'espace; il faut produire incessamment pour remplir le portefeuille que l'entrepreneur va porter chez le fabricant. Ici c'est une nouvelle victime, sur laquelle le chef de l'atelier des dessins industriels exerce une influence autre, mais tout aussi pernicieuse : Car, après avoir épuisé ces jeunes gens, après avoir faussé leur esprit et gâté leur main à tel point, qu'au bout d’un peu de temps ils ne sont plus bons à rien, ni à cette besogne, à laquelle leur imagination ne suffit plus, ni à un retour à des études sérieuses dont ils ont perdu l'aptitude; après avoir fait ce mal, l’entrepreneur va tenter le fabricant par la vue de ces mille projets, si séduisants au premier aspect, et dont la déraison ne devient évidente que lorsqu'il est trop tard pour la reconnaitre : j'entends lorsque l'étoffe est brodée ou imprimée, lorsque le meuble est sculpté, lorsque le bronze est fondu.
Mais ces portefeuilles, si fâcheusement corrupteurs, ne s’arrêtent pas à nos frontières: ils les passent et vont porter en Angleterre, en Suisse, en Allemagne et en Amérique les mêmes séductions, car ces entrepreneurs, s'ils n’ont aucun patriotisme, n’ont aussi aucune préférence; ils feraient le même mal à l'humanité entière, si elle voulait se ranger dans leur clien-
tèle, et ainsi s'explique, sans en rendre responsable la contrefaçon, ce nuage de banalité qui s'étend sur l’industrie du monde et qui a frappé tous les yeux à l'Exposition de Londres.
L'organisation générale de l'enseignement du dessin, surtout l'extension de ces études dans la classe ouvrière, nous délivrera de ce fléau, et nous permettra de rendre à notre industrie une originalité vraie qui l’élèvera au-dessus des atteintes de la concurrence.