DE L'ORGANISATION DES ÉTUDES DU DESSIN DANS TOUTES LES ÉCOLES
Avant d'examiner comment ces principes généraux seront réduits en pratique proportionnée à l’âge des enfants, voyons quels sont nos moyens d'action, nos instruments, nos outils.
La plus parfaite des méthodes enseignée sans intelligence peut devenir mauvaise; la plus défectueuse mise en œuvre avec sagacité, suite et dévouement, devient bonne. L'avenir de l’enseignement du dessin dépendra donc des maîtres; mais, dans toute organisation générale d’un service quelconque, la France se divise en deux parts distinctes et tranchées : Paris et la France. Je m'occuperai moins de la capitale que du pays, parce que beaucoup a élé fait pour Paris et rien pour la France, parce que la population parisienne agglomérée, à portée des ressources de tous les genres et de la surveillance administrative, a déjà réalisé de grands progrès, et qu’il sera facile au Gouvernement de lui donner une organisation complète avec le concours du conseil municipal, de la chambre de commerce, de l'Université et des raisons mères des associations religieuses. D'ailleurs, en parlant des asiles, des écoles communales et des lycées, ces trois degrés de l’enseignement, j'aurai en vue à la fois la ville et la campagne.
La France a le bonheur de posséder déjà environ 30,000 écoles communales : c'est à peu près les trois quarts de ses besoins pour élever cinq millions d'enfants. Devons-nous chercher 30,000 artistes: pour enseigner le dessin à cette Jeunesse? Si nous les trouvions, devrions-nous les employer ?
L'opinion qu'on a d’un professeur de dessin tient beaucoup des idées qu'on se fait du dessin lui-même. J'ai rectifié celles-ci : examinons maintenant les qualités qu’exige cet enseignement; je dis les qualités, les plaçant fort au-dessus du talent.
Dans tout enseignement, l'autorité, la puissance, et une faculté sympathique qui s'exerce magnétiquement sur les auditeurs, est indispensable; le dessin l’exige comme toute autre étude, et les méthodes d'enseignement réussiront, quelles qu'elles soient, dans les mains de celui qui aura ces qualités. Pour des classes élémentaires, dans les écoles des frères et des sœurs qui donnent à la France un dixième de ses instituteurs, et dans les écoles communales qui sont l'instruction publique, le dessin, devenant partie intégrante de l'éducation, doït rester dans les mains de l'instituteur, qui connaît le fort et le faible de ses élèves et sait les conduire. Pour enseigner quelque chose à des enfants de cet âge et de cette capacité ou incapacité intellectuelle, il faut plus que savoir, il faut savoir enseigner. C’est une faculté : l'artiste l’a tout au plus avec ceux qui le comprennent facilement; il ne l'aurait pas du tout avec des commençants. Le maître d'école, au contraire, le frère ignorantin et la sœur grise se sont faits enfants par vocation et par habitude; ils savent montrer ce qu'ils savent, ils peuvent même enseigner ce qu'ils ne savent pas, quand ils ont à leur disposition de bonnes instructions. Pendant dix ans encore, il faudra leur fournir cette assistance; plus tard, vous exigerez d’eux la pratique du dessin et un certain talent avant de leur accorder le brevet de capacité, avant de permettre que les séminaires, les maisons de frères et de sœurs les autorisent à professer. Il serait nécessaire qu’un manuel d'enseignement élémentaire fût dans les mains de
tous les instituteurs. Ce manuel, facilement intelligible au moyen de nombreuses gravures, serait destiné à rendre uniforme l'exposition des éléments du dessin, en donnant aux maîtres une connaissance méthodique de la figure humaine, en leur exposant les premiers éléments de l'ornementation, pour qu'ils puissent expliquer aux enfants l’origine, la nature et par suite le mouvement propre à chaque ornement consacré dans les monuments qui restent nos modèles, en leur démontrant les principes d’après lesquels la lumière et l'ombre sont impressionnées par les corps et leur donnent la forme, en leur enseignant enfin les éléments de la géométrie figurée ou dessin linéaire et les règles de la perspective.
C’est donc aux qualités, à la vocation pour le professorat qu’on doit avoir surtout égard. Sans doute le plus grand artiste n'est pas de trop pour faire une classe élémentaire de dessin, comme le plus célèbre latiniste n'a pas le droit de dédaigner une classe de sixième. L'enseignement est quelque chose de si difficile, de si respectable en même temps, qu'on ne saurait exiger de trop hautes qualités; mais celles-ci seraient insuffisantes, si elles n'étaient pas assistées d’autres qualités plus modestes et tout aussi indispensables, la vocation, l'aptitude, le savoir qui sait s’expliquer clairement et se mettre en dehors, qui domine, plaît et attache. Le Gouvernement, en formant une école normale des arts, annexe de l'école des Beaux-Arts, dans laquelle se formeront des mäïîtres de dessin pour toute la France, n’accordera les brevets de professeur d'académie, de département ou de villes importantes, même aux médaillistes des expositions, même aux grands prix de Rome, que lorsqu'ils auront fait un stage dans les écoles communales de Paris et obtenu des inspecteurs un brevet d'aptitude. L’incapacité du talent pour l'enseignement est parfois si complète. qu'il faut savoir fermer les yeux sur des chefsd'œuvre et exiger du génie même les qualités spéciales du professorat; ces hommes auront, d’ailleurs, l'emploi de leurs rares facultés : ils deviendront les juges des concours et des résultats de l’enseignement; à eux
seraient réservées les fonctions d’inspecteur d'arrondissement et de directeur académique.
Cet élat-major est indispensable : il est plus urgent que dans l'instruction primaire, parce que les fausses directions peuvent avoir de plus fàcheuses conséquences; parce que, tandis que chacun se croit obligé de savoir le latin pour critiquer l’enseignement du latin, il n’est personne qui ne se croie apte à juger des arts et de la manière de les enseigner. Or, lorsque la loi de l'instruction primaire fut votée, en 1833, il était convenu qu'elle fonctionnerait en s'appuyant sur lintérêt commun, représenté gratuitement par des comités cantonaux; mais, en France, chacun veille avec d'autant plus de soin sur ses propres intérêts qu'il abandonne plus complétement l'intérêt commun à l'Etat, et celui-ci était obligé, dès l’année 1835, faute d'un concours actif, d’instituer des inspecteurs, et en 1837, des sous-inspecteurs. Il est vrai qu'on les a supprimés en 1848, en se confiant de nouveau à l’intérêt commun, représenté par des délégués cantonaux; c’est une nouvelle erreur, et il y aurait danger de la prendre pour guide.
La vraie direction des instituteurs communaux doit partir du chef-lieu de canton et du professeur de l'école cantonale , qui aura la surveillance et la haute main sur les écoles de cette région. Nous avons en France 2,846 cantons. Est:l si difficile, quand nous possédons à Paris cinq à six mille artistes, de former en plusieurs années et successivement, suivant la demande des localités et les sacrifices qu’elles s’imposent, ce nombre d'artistes préparés à leur nouvel état de professeur? L'école normale des arts de Paris et les écoles normales établies au chef-lieu universitaire s’acquitteront facilement de cette mission. Chacun de ces maitres cantonaux recevrait 1,000 francs d'appointements et un logement. Leurs fonctions consisteraient à enseigner le dessin cinq fois par semaine, pendant une heure, aux élèves du cheflieu de canton ; deux fois par semaine, pendant deux heures, aux moniteurs et aux instituteurs des écoles communales,
à l’époque où les travaux de la campagne dégarnissent ou ferment les écoles; enfin à surveiller l’enseignement dans les écoles du canton au moyen de tournées fréquentes et inattendues. |
Un traitement de 1,000 francs, un logement, du loisir pendant une partie de la semaine pour peindre, faire des portraits, exécuter des travaux de leur compétence, donner des leçons dans les institutions privées et dans les châteaux environnants, ce sera une position douce, commode et sollicitée avant peu par des artistes hors ligne. En effet, la culture des arts étant devenue plus générale, le talent plus répandu, nombre de jeunes artistes, avant d'entrer dans l'industrie, voudront tenter la haute carrière et le maréchalat; ils seront heureux de trouver une existence assurée pour mettre à exécution, en toute maturité, quelques travaux qui les puissent faire connaître. L'âge et le désillusionnement gagnant le jeune professeur cantonal, il se mariera dans l'endroit, il y liera des relations agréables, et voilà un homme de talent désormais acquis à la province, cette pauvre déshéritée.
Or, envisagez, comme d'un coup d'œil qui embrasse un panorama, l'ensemble de ce réseau de bonnes inspirations, de bon goût, de bons exemples, jeté tout d'un coup sur la France entière. Figurez-vous les arts transportés en chair et en os au fond des vallées, dans les sables des Landes, au milieu des misères de la Sologne; un homme de talent prêchant d'exemple, produisant, au milieu de populations qui n'ont jamais vu de tableau, des œuvres remarquables, des portraits vivants de la nature entière, hommes et animaux, costumes locaux et sites du pays, réveillant ainsi dans les âmes engourdies par l'absence de tout stimulant et par la fatigue des travaux journaliers ces sentiments innés dans l'homme et qu'il n’est jamais impossible de ranimer.
J'ai dit que les moniteurs des écoles communales et leurs instituteurs viendraient deux fois par semaine, en été, pendant la morte saison, prendre une leçon de deux heures près du professeur de dessin du canton. Personne n'ignore que
nos 30,000 instituteurs jouissent de 600 francs d’appointements fixes et n'ont pas de caisse de retraite dotée convenablement. Pareille position ne tente aucun esprit distingué et n’attire pas à elle les intelligences capables d’en remplir les devoirs. En exigeant des instituteurs l’enseignement de la musique et du dessin, le Gouvernement prendra cette occasion de faire reviser la loi de telle sorte que 200 francs de gratification seront alloués à l’instituteur qui aura conquis, dans des examens institués au chef-lieu d'arrondissement, le diplôme de capacité pour la musique, et 200 autres francs pour le dessin. De cette manière, ils seront encouragés à acquérir les talents qui leur manquent, et ils se trouveront dans une position convenable, à égalité avec le professeur de dessin du canton.
L'enseignement, à ses débuts, peut être uniforme sur toute la surface de la France ; en se développant, il pourra se modifier par une pente et comme par un laisser-aller vers l'industrie dominante dans le pays. Ainsi les toiles peintes de l'Alsace, les porcelaines et les faiences du Limousin, les dentelles de la Normandie, peuvent influer sur le choix des ornements et des modèles, mais d’une manière presque inaperçue, le dessin, comme la nature, dont il est l’image, étant le même partout, quel que’ soit l'emploi qu’on en fasse dans les con- * ditions de la vie humaine.
L'émulation est le ressort de l’enseignement; les concours à différents échelons seront à la fois un stimulant pour les élèves et les instituteurs, un moyen de contrôle pour le professeur cantonal, l'inspecteur départemental et le directeur de l'académie universilaire. Il y aura tous les six mois un concours au chef-lieu du canton, tous les ans un concours au chef-lieu de l'arrondissement, se combinant avec la distribution des prix du collége; enfin, un mois après, un dernier concours au cheflieu académique. Les lauréats des écoles publiques communales et des écoles privées placées sous la direction du professeur cantonal se réuniront au cheflieu de canton pour concourir entre eux; il y aura exposition des meilleurs
dessins exécutés dans les six mois et des dessins faits pour le concours. Les autorités municipales seraient présentes à la distribution des prix, qui consisteraient en objets utiles aux études ellesmêmes, boîtes de mathématiques, portefeuilles, porte-crayons, papier, pinceaux. Si je ne me trompe, ces concours du dessin, associés aux concours de la musique, deviendraient dans nos campagnes la véritable fête cantonale, ct l’art aiderait ainsi à épurer nos insipides foires rurales. À la fin de l'été, nouveau concours, mais au chef-lieu de l'arrondissement et entre les lauréats des cantons. L’exposition réunirait les travaux les plus remarquables exécutés pendant l'année dans tout l'arrondissement et les dessins du concours. Ici la solennité est plus grande, comme le concours lui-même est plus sérieux. Les autorités du département, fonctionnaires et représentants électifs, les parents etles étrangers invités forment une réunion imposante qui relève les récompenses décernées par tout ce qui flatte l'amour-propre et enflamme le zèle.
Cette exposition annuelle des meilleurs travaux exécutés dans les classes de dessin des écoles publiques et privées de tout l'arrondissement sera d’un vif intérêt pour tous les visiteurs, qui ne profiteront pas moins à regarder les ouvrages desinstituteurs et des professeurs. Ceux-ci, comme leurs élèves, ont l'obligation de faire preuve de zèle et de montrer leur talent ; comme eux, ils ont droit à des récompenses, soit sous forme de commandes, d'indemnités, de titres académiques et d'avancement, soit par des témoignages d’un ordre plus élevé. Leurs productions, compositions historiques, esquisses de mœurs et de costumes, études de paysages, portraits, tableaux d'église, destinés à rester dans la localité ou à aller, suivant leur mérite, jusqu'aux grandes expositions parisiennes, transporteront dans des lieux et dans des esprits indifférents à toutes ces manifestations de l'intelligence un art en exercice, en travail, d'autant plus sympathique qu'il reflétera mieux la couleur locale, un art vivant qui fera naître lémulation du milieu de l’engourdissement le plus profond.
Tout naturellement ces expositions des œuvres d’art appelleront à elles les expositions industrielles de la circonscription, car il est bon de voir et, pour ainsi dire, de toucher le but pratique de ces efforts. Un beau meuble fabriqué dans la localité par un ancien lauréat du concours manifestera, mieux que bien des discours, l'utilité matérielle de ces études et des dépenses qu’elles mettent à la charge des communes et de l'État. Ces expositions attireront aussi les produits agricoles, les instruments aratoires et le bétail. Voyez quelle nouvelle vie provinciale, quel rapprochement heureux et fécond de toutes les préoccupations nobles et intéressantes ; l'esprit d'association introduit au milieu de lesprit d'isolement, les moyens de contrôle donnés à tous les efforts.
La distribution des prix aux classes de dessin se fera par les autorités, avec le concours du Gouvernement. Le jury se composera naturellement de tous les professeurs de canton et d’un certain nombre d'amateurs pris dans les villes ou appelés des chàteaux voisins. Médailles d’or, d'argent et de bronze, objets d’art en gravure et en lithographie, en bronze et en plâtre, boîtes de mathématiques et ustensiles propres au dessin, seront distribués suivant les mérites, et largement. Cette générosité en stimulera d’autres. De riches propriétaires fonderont des prix qui appelleront la reconnaissance sur leurs noms en portant aux jeunes artistes les premiers encouragements de leur carrière future : ce seront des médailles qui restent des titres de familles, ou des bourses de voyage de différente valeur, les unes pour aller visiter la cathédrale célèbre du département, les autres pour passer huit jours de vacances avec le professeur de dessin dans les musées de Paris; voyage fructueux, même quand il est rapide, car il meuble ces jeunes intelligences, et il calme ces imaginations ambitieuses, en leur montrant les beautés et aussi les difficullés de l’art, les positions brillantes obtenues par quelques artistes, mais aussi les travaux consciencieux et les rares talents qui les leur ont values.
N'oublions pas que le dessin qui aura obtenu le prix d'hon-
neur sera encadré et placé dans le musée d'arrondissement, car il y aura dans avenir un musée là où il n'y a pas même aujourd'hui un tableau.
Les concours des cantons, terminés au chef-lieu de l’arrondissement, recommenceront immédiatement soit au chef lieu des académies universitaires, soit au chef-lieu des départements. Le premier mode pourrait être suivi pendant une vingtaine d'années ; il sera indispensable d'adopter l’autre ensuite. Je ne tranche pas cette difficulté : la solution dépendra du développement que prendront les études. Les anciennes académies florissaient au chef-lieu de la province, etelles y ont encore quelques racines. Il serait peut-être sage de commencer par établir les académies des arts au chef-lieu des académies universitaires, sauf à les multiplier et à en instituer dans les départements suivant que leur musée, leur école de dessin, leur concours pécuniaire et le développement industriel en feraient entrevoir l'utilité. Quoi qu'il en soit, ici, nous avons atteint aux sommités : les concurrents ne se contentent plus d'une écriture figurée bonne à pratiquer comme une assistance usuelle et journalière, ils visent plus haut; les épreuves successives par lesquelles ils ont passé et le témoignage de leurs professeurs les encouragent à porter leurs dispositions dans des carrières spéciales et à travailler pour devenir artistes, et, suivant le développement de leurs facultés naissantes, des artistes en tableaux, en statues, en peinture de papiers peints, en fabrication d’orfévrerie ou de meubles.
Le concours du département, ou le concours académique , par cela seul, prend un caractère d'épuration et de supériorité qu’augmentent encore la compétence d’un public mieux préparé et l'assistance du Gouvernement, qui fera coïncider avec l'exposition des classes de dessin l’envoi des esquisses de l'école des beaux-arts qui ont concouru pour le grand prix, les ouvrages envoyés dans l’année par les élèves de Rome, et enfin les tableaux et les plâtres des statues commandés ou acquis par lui. En même temps, les Associations des Amis des arts feront leurs expositions avec le concours des artistes français
ET DE L'INDUSTRIE. 185 et étrangers. Et qu'on ne croie pas qu'il y ait inconvénient ou danger à réunir toutes ces productions, à donner à ce concours ce caractère d'universalité. Il ne s’agit pas, en apprenant à tout Je monde à dessiner, de faire croire à chacun qu'il est apte à devenir artiste; il est utile au contraire, en montrant les belles œuvres , de rendre chacun difficile, les pères comme les enfants, difficile pour soi comme pour les autres : ce sera le meilleur moyen de décourager de bonne heure les prétentions vaines et de ne conserver sur la brèche que de vaillants combattants.
Les prix consisteront en médailles d'honneur offertes par le Gouvernement, et en bourses accordées par le département pour un séjour de trois ans dans la capitale. Les fonds départementaux consacrés à cet utile emploi s’'augmenteront des dons d'hommes généreux qui comprennent toute l'importance de ces études. Déjà plusieurs villes jouissent de riches legs institués dans cette intention. Granet, fils d’un maçon, a fondé aux Incurables de Paris deux lits pour de vieux maçons, et en même temps 1,500 francs de rente pour un élève de l'école de dessin de la ville d’Aix pendant ses études dans la capitale; le Puy a reçu de Crozatier une somme de 50,000 francs, dont la moitié est applicable à l'entretien d’un jeune artiste à Paris ; Caen doit à Lefrançois 1,200 francs de rente pour la même destination. J'omets sans doute plusieurs estimables fondations du même genre, et je ferai remarquer que celles-ci sont dues à des artistes qui avaient éprouvé eux-mêmes les difficultés et la misère des premiers pas. Bientôt nous verrons chaque localité se glorifier de cette assistance, et trouver des hommes généreux qui, ayant compris l'utilité de ces fondations, détacheront une parcelle de leur héritage pour attacher à leur nom la reconnaissance éternelle de leurs concitoyens. Ces grands prix seront alors si nombreux, que chaque talent naissant verra s'ouvrir devant son ardeur les portes de l’école des Beaux-Arts et de la grande manufacture nationale, pour devenir soit un artiste célèbre, soit un excellent ouvrier, suivant sa capacité, ses tendances ou son ambition.
Ainsi formés dans leurs départements, ainsi députés daus la capitale au bruit des applaudissements de leurs concitoyens, les jeunes artistes conserveront avec le pays natal mille liens de reconnaissance, mille attaches sympathiques. À moins de ces rares succès qui mènent au premier rang, ils délaisseront bientôt le grand tourbillon de Paris pour revenir à la vie plus calme de la province, et ils le feront sans regret, si les municipalités et les conseils généraux réservent aux enfants du pays les travaux qu'ils commandent, les monuments qu'ils construisent, les statues qu’ils érigent à l'honneur de leurs célébrités locales, si l'esprit de dénigrement que les petites localités exercent contre ceux qu'elles ont vus naïtre fait place à une bienveillance sympathique et, à mérite égal, à une préférence sur les inconnus et les étrangers. Ils retourneront au pays, les uns pour y enseigner l’art qu’ils y ont appris, mais qu'ils ont renouvelé dans un enseignement supérieur, les autres pour y travailler de leur art ou de leur métier, et ainsi se reconslituera l’activité provinciale et l'originalité géographique, qui sont très-conciliables avec la supériorité de la capitale, avec une communauté d'éducation et une méthode uniforme d'enseignement.
Les académies des arts, en relation continuelle avec tous les artistes, professeurs cantonaux ou inspecteurs d'arrondissement, offriront des ressources précieuses pour constituer la statistique monumentale et artiste de la France. Nous saurons, après tant de révolutions, ce que nous possédons encore en monuments et en objets d'art, et nous aurons partout des sentinelles vigilantes pour les défendre contre la barbarie des destructeurs et la convoitise des brocanteurs. Je voudrais pouvoir compter dans le nombre nos quarante mille desservants, et n’en ai-je pas le droit, connaissant l'esprit distingué et la science libérale de nos évêques? Ces dignes prélats voudront que dorénavant aucun ecclésiastique ne sorte de leurs séminaires inférieur sous le rapport des arts à leurs ouailles, et il est réservé aux générations prochaines de voir quarante mille prêtres expulsant le mauvais goût de leurs églises; comme Jésus
chassait les vendeurs du temple, devenant des guides et des conseils partout où ils donnent déjà l'exemple de leurs vertus. Les sociétés littéraires, scientifiques et archéologiques compteront tous ces nouveaux collaborateurs, religieux et laïques, au nombre de leurs membres, et elles trouveront dans leur concours et dans une heureuse association de la science et de l'art une nouvelle vie pour activer le zèle des érudits et populariser leurs travaux.
SOINS DONNÉS À LA PREMIÈRE ENFANCE DANS LA FAMILLE | ET DANS LES ASILES,
Dans une salle égayée par l'air qui circule, par la lumière du jour qui s’y précipite comme avec joie, par une décoration fraîche et simple, quatre murs ont reçu dans leurs compartiments, qui forment autant de cadres, des tableaux mobiles, imprimés sur toile, qui varient souvent en inslruisant toujours. Les uns offrent les rudiments d’un dessin élémentaire, les autres, de grandes inscriptions donnant, en irréprochable calligraphie, des sentences morales: ici, ils dérouleraient sous les yeux des enfants les costumes de tous les peuples, les animaux de tous les genres; là, ils livreraient à leur curiosité une géographie monumentale: l'Égypte personnifiée dans les pyramides, la Grèce dans le Parthénon, Rome dans le Colysée, et ainsi de toute la terre. Que de choses excellentes pour des enfants de deux à six ans! car remarquez que je ne me suis pas arrêté à votre surprise, lorsque j'ai proposé comme moyen d'enseignement des tableaux contenant les éléments du dessin ; c’est que je n'admets pas cet étonnement. Voir, dessiner et écrire, c’est la progression et la transformation obligée de deux sentiments naturels à l’homme: curiosité et imitation. Attelez donc à ces deux moteurs vos moyens d'éducation, satisfaites la curiosité par des procédés ingénieux, offrez à l’esprit imitatif des applications utiles. L’exécution est dans la main, a dit Michel-Ange, mais le jugement des choses est dans l'œil. On ne saurait exercer de trop bonne heure cette dernière faculté, alin d’habituer l'œil aux proportions justes,
à la beauté des formes , aux conditions du style. Comme l'air pur et sain que vous faites respirer à l'enfant, et qui anime son sang ou favorise sa croissance sans qu’il en ait la conscience, ainsi les créations de la nature et de l’art forment son goût sans qu’il s’en doute. Les tableaux dont j'ai parlé sont imprimés en couleur sur toile; ils représentent, autant que possible, les objets de grandeur naturelle, et se succèdent sous les yeux des enfants. C’est un spectacle récréatif, c'est une instruction utile. Ces objets frappent leur attention, excitent l'intelligence et développent le sens pittoresque. Dans la gradation de ces tableaux, l'enfant passe de la fleur au papillon, à l'oiseau, au quadrupède, à l'homme, aux paysages animés, aux eflets du jour et de la nuit, aux monuments de l'art. L'explication de la maîtresse est écoutée, est dévorée, parce qu’elle s'allie à l’objet qui, dans le moment même, absorbe l'enfant, et tous ces tableaux laissent dans ces jeunes imaginations une empreinte que le vieillard lui-même retrouvera au fond de sa mémoire.
Les Arabes du désert, qui sont encore des enfants, s’exercent à une étude qu’ils nomment la lecture du sable : c'est l'examen attentif des empreintes laissées sur le sol par les hommes ou les animaux; c'est aussi la conséquence à tirer sur la nature, l’âge, l'époque du passage et la direction des auteurs de ces traces. Nos valets de limier, en observant le pied des animaux, ont quelque idée de cette étude, au moins autant que le besoin de défendre sa vie, ses enfants, son avoir, peut être comparé au soin d’un plaisir. La sagacité qu'atteignent les Arabes dans la lecture de cette écriture pittoresque prouve suffisamment quel secours l'étude des objets seuls et le travail de l'observation peuvent apporter à la formation du jugement.
Les exercices de Frédéric Frœbel se rattachent à cette méthode : instruire par les yeux en habituant l'esprit à se rendre compte de ce qu'ils voient. Il est possible, même dans ce jeune âge, d'aller plus loin, et je ne serais pas étonné que limitation de certaines formes architecturales à l’aide de cubes en bois conduisit les plus intelligents à dessiner ces mêmes formes
sur des surfaces planes. L'enfant, ainsi amusé, ainsi occupé par la tête el par les mains, perdra cette faculté destructive qui amène le désordre des vêtements et la malpropreté ; il lui substituera toutes les dispositions heureuses.
37,000 asiles pourraient préparer ainsi l'enfance dans nos 37,000 communes. Il y en a peut-être 1,500 aujourd’hui dans toute la France, et j'entends des âmes charitables dire qu'il n’y a plus de bien à faire, ou demander quel bien elles pourraient encore faire.
De cette éducation artificielle, inventée par la charité pour débarrasser la mère du poids de son enfant et lui donner l'usage fructueux de ses bras, passons à ces rangs de la société où le bien-être et la richesse permettent l'éducation naturelle, l'éducation si douce pour la mère, si utile pour les enfants. Mais cette question de la première éducation éveille mille pensées, et je ne veux pas sortir de mon cadre. Il s’agit d'enfants de deux à six ans : qu’ai-je à prouver? En premier lieu, que l'éducation artiste porte des fruits dès cet âge; en second lieu, qu’il n’est pas indifférent de donner à des enfants de fausses ou de justes idées sur le beau.
De deux ans à six ans, on peut apprendre à voir en habituant à regarder. Le pauvre enfant qui passe ces quatre années entre des murs enfumés et n’a pour occupation que des pages imprimées en gros et en petits caractères, pour distraction qu'une horrible et crasseuse poupée ou un grossier chariot, cet enfant-là entrera dans l’école communale en arrière de quatre ans sur celui qui aura passé ce temps à jouer avec la création en image, à la comprendre par les yeux, de façon à la reconnaître à première vue, à devenir dessinateur et peintre, pour ainsi dire in petto, sans tenir un crayon, mais en ouvrant les yeux et en y mettant le compas, comme s'exprime le peuple. Je montre à un enfant de trois ans un hippopotame, une girafe, un cochon, je lui dis les noms de ces qua- -drupèdes, et l'enfant les répète; le lendemain, je lui montre les mêmes figures, et il les reconnaît, et il nomme ces animaux. N'est-ce pas le début d’un peintre? Cet enfant n'a:t-il pas des-
siné de mémoire? N’a-til pas fixé dans son jeune cerveau des traits et des proportions? Si de ce premier exercice je passe à un autre, si je dessine au tableau la forme rudimentaire de ces animaux dans leurs lignes caractéristiques, si l'enfant les reconnaît encore, ne l’aurai-je pas préparé, sans qu'il s’en rende compte, à saisir dans chaque objet sa physionomie propre et, par conséquent, sa beauté? De là à prendre un crayon et à traduire par la main ce que l'œil voit si nettement, ce que l'intelligence comprend si bien, il n'y a qu'un pas; ce pas, ille fera, soit en continuant cette éducation sous une direction intelligente, soit à l’école communale, en y entrant bien préparé, car on fait ainsi de la prose sans le savoir, on devient artiste sans s’en douter.
Au contraire, voit-on impunément dans le jeune âge, et sans que le goût en soit affecté, de aides figures et des formes grossières ? ne reste-t-il rien de ces premières impressions dans le souvenir ? Citez-moi une femme qui ait oublié la figure de sa première poupée, sa tournure et les détails de sa toilette? Ne connaissez-vous pas beaucoup d'hommes qui regardent avec émotion les livres d'images de leur jeune âge? ces livres les reportent si vivement à d'anciennes impressions restées iacffaçables !
Sept millions de francs, représentés par des millions de jouets d'enfants, sortent chaque année des nombreux ateliers de Paris qui se consacrent à ce genre de travail; c'est tout ce qu'il en faut pour rendre heureux trois à quatre millions de petites filles avec leurs poupées, de petits garçons avec leurs chevaux et leurs soldats. Peut-on dire qu'il soit indifférent de mettre des figures disproportionnées, des traits grimaçants, la laideur enfin au lieu de la beauté, sous les yeux de ces enfants dont les fraîches imaginations reflètent avec une facilité merveilleuse les objets les plus fugitifs, et qui s'attachent à leurs premiers jouets avec une passion acharnée au point de les préférer dans leur état de ruine et d'invalidité à de nouveaux cadeaux dans leur fraîcheur? Qu'a-t-on fait pour améliorer cette industrie et lui donner une direction utile? Lui
a-t-on offert de bons modèles, comme pouvait les créer Pascal, le Michel-Ange des enfants, ou tout autre excellent sculpteur? S’est-on attaché à récompenser les sacrifices faits par quelques industriels dans ce but d'amélioration? Non, on a donné les médailles à celui qui produisait le plus et vendait le meilleur marché. Qu'en est-il résulté? que nous tirons de Nuremberg nos bustes en papier mâché, de Saxe nos bustes en porcelaine, de l'Angleterre nos bustes en cire, et qu'avec ces produits de pacotille nous inondons la France de jouels sans distinction, sans physionomie caractéristique, sans signification.
Il y a quelque chose à faire en cela comme en beaucoup d’autres choses en apparence plus sérieuses, et je conseillerais d'accorder un prix de quelque valeur à celui de nos fabricants de jouets d'enfants qui donnerait à ses bustes de toutes grandeurs le caractère de beauté propre à chaque âge, qui choisirait, pour représenter les individus de toutes les nations, le type le plus vrai et le mieux accentué de chacune d'elles; car de celte manière on préserverait les enfants du contact et du goût de la banalité, cette mère placide de la vulgarité. Ce n’est pas encore assez : ces poupées ont des corps humains, et on les formera en cherchant les vraies proportions de la nature; au lieu de les peindre en rose, ce qui est au moins inutile, on suivra un modèle sculpté selon les règles de Part : ce sera pour les enfants un bon enseignement. En outre, on leur donnera toutes les articulations des mannequins Le Blond, afin qu’en cherchant à leur faire prendre des poses naturelles auxquelles ils se prêteront facilement, les enfants s’habituent à observer les poses qu'ils voient dans l'habitude de la vie, sans y attacher la moindre réflexion.
Je pourrais étendre indéfiniment ce genre de recommandation, car le champ est vaste et il est à peine exploré; mais il suffira d'indiquer la voie, de donner l'impulsion et de signaler les plus méritants ; l'industrie fera le reste.
DE LA MÉTHODE D'ENSEIGNEMENT DANS LES ÉCOLES : ELLE NE VARIE PAS, MAIS ELLE SE DÉVELOPPE EN PROGRESSANT AVEC L'ÂGE DES ÉLÈVES.
Au sortir de l'asile, ou en quittant les bras de sa mère, à sept ans, l'enfant entre dans les écoles communales, dans les colléges de l'État et des communes, dans les petits séminaires, dans les écoles privées, ou bien, s’il reste sous la tutelle de la famille, il passe aux hommes, de la mère au père, de la bonne au précepteur. Sous quelle forme l’enseignement du dessin lui sera-t-il donné? Pour répondre à cette question d'une manière catégorique, il faudrait diviser l'éducation en trois périodes : de sept ans à dix, de dix ans à quatorze, de quatorze ans à dix-huit. La première période coïnciderait avec l'instruction primaire, la seconde avecl'instruction supérieure, la troisième avec les classes de seconde, de rhétorique et de philosophie dans les colléges. Un enseignement gradué donnerait à la première les modèles les plus faciles à copier, en cherchant les moyens de stimuler l'attention de l'élève, d'ouvrir son esprit à l'observation, de former son œil aux proportions. Il ajouterait, pour la seconde période, à des modèles dessinés plus compliqués les modèles de ronde bosse et le dessin de mémoire; pour la troisième, les promenades dans la campagne, qui apprennent la perspective, qui font comprendre les effets de lumière et le contraste des couleurs, et enfin le dessin de composition, qui est le dessin de mémoire appliqué à l'imagination.
L'espace me manque pour suivre un ordre aussi méthodique. J'envisagerai l’ensemble de l’enseignement ; il sera facile ensuite de faire la répartition suivant les établissements d'éducation, suivant l’âge des élèves et leur aptitude.
Avant toutes choses, on fixera le temps qu’on accorde à ‘étude des arts. Du moment où le dessin n’est plus un talent d'agrément, mais une partie essentielle de l'éducation, il -réclamera tous les jours son heure de travail. Si l’on objecte que la journée est déjà bien chargée, que c’est ôter à des études plus importantes un temps déjà trop court, je dirai que ce
temps est plus que racheté par les facilités que la culture de l'art apporte à toutes les autres études, en ouvrant l’intelligence, en éveillant l'esprit, en formant le goût.
Y a-t-il une méthode d'enseignement par excellence, une méthode pour apprendre à dessiner acceptée généralement? Non. Vingt écrivains, cent peut-être, ont bâti là-dessus des théories, et s1 M. de la Palisse était encore en vie, il nous donnerait la meilleure, par son grand amour de la vérité; il dirait : Pour apprendre à dessiner, dessinez. — Mais. . .— Pas de mais, dessinez et ne faites pas autre chose; dessinez, en vous rendant compte de ce que vous faites; dessinez, en observant si bien votre modèle qu'il s’identifie avec vous. Pourquoi un objet aimé plane-t-il, même absent, devant vos yeux? Quel est l'artiste qui ne reproduirait de souvenir les traits de sa mère ou ceux de sa maitresse? C’est que ces modèles chéris n'ont pas seulement posé devant ses yeux, ils sont entrés dans son cœur en se fixant dans sa mémoire. Quel a donc été ce travail? Un travail d'observation passionnée, de tendre sympathie, d’assimilation. C’est beaucoup demander à lélève, sans doute, devant son froid modèle; mais on obtient quelque chose en demandant beaucoup; on réveille au moins l’instinct en sollicitant la passion, et que ne peut-on attendre de l'amour de lart qui s’est emparé d’une jeune imagination? Que ne peut produire une organisation prédisposée, quand on la dirige bien, quand on l’exalte par la vue de nobles modèles, par la sympathie de principes saisissants? En fait, on a tout essayé, du raisonnable à l'absurde. Les uns font pälir les enfants sur des yeux et des oreilles; les autres leur donnent pour premier début le Léonidas de David tout ombré, ou même la gravure de quelque célèbre tableau de maitre. On dégoûte les uns par l'ennui, les autres par la difficulté. La raison n'est-elle pas de proportionner la charge à la force du sommier, le travail à l’habileté de l'élève? Tout bien considéré, ne devrait-on pas conseiller d'éviter trop de méthode, de s'abstenir de trop de rigueur? Craignons par-dessus tout de fatiguer les enfants. Il n'importe pas essentiellement
de les faire procéder de telle ou telle manière, mais de les amener à se rendre compte de ce qu’ils voient et à le transporter sur le papier sans cesser d’y trouver intérêt et plaisir. Rappelez-vous comment ils ont appris à marcher, à parler; avezvous exigé de ces petits châteaux branlants qu'ils se tinssent droits, le menton haut, la tête renversée, le ventre rentré et les pieds en dehors? Non, vous avez été content quand vous avez vu qu'ils avaient une vague notion de l'équilibre et du centre de gravité, après en avoir senti toute l'importance étant par terre; de même, quand ils ont commencé à parler, les avez-vous taquinés sur la grammaire? Ne trouviez-vous pas plaisir à ce parler enfantin, si pitloresque parfois dans son incorrection, si expressif dans ses tournures embarrassées ? Vous avez joui de ces débuts, vous en avez encouragé les progrès; ne soyez pas plus rigoureux pour le dessin.
Puisque le dessin est une écriture pittoresque et un complément naturel de l'écriture conventionnelle, je puiserais l'étude de ses premiers éléments dans l'écriture, comme l’écriture a puisé les proportions de ses lettres, leur grâce ou leur noblesse, dans les règles du dessin. Ainsi les premières leçons consisteraient dans limitation des lettres suivant les plus belles formes, puis parallèlement dans limitation des objets qui s'en rapprochent : ainsi, je placerais un fronton de monument avec les colonnes de son péristyle près d’un À, d’un H ou d’un M; une feuille, l’ovale d’une tête, la forme d’un œil, à côté d’un R, d'un S, d’un O, d’un C ou d’un G. Delà je passerais à d’autres objets, en les variant assez pour distraire l'ennui de l'enfant, en les lui laissant assez sous les yeux pour qu’ils préoccupent son esprit, pour qu’il puisse essayer de les reproduire de souvenir, comme il répète sa lettre de mémoire. Le même tableau noir servira aussi alternativement, je dirai mieux simultanément, à dessiner ou à écrire des yeux et des O, des oreilles et des R. L'élève verra de sa place comment le maître s’y prend, avec son immense porte-crayon, pour tracer des yeux et des O d’un mètre d'envergure, etil imitera sur son ardoise et la manière et la figure. L’habitude d'écrire
régulièrement formera l'élève à l'exactitude dans le dessin, l'enseignement des proportions justes par le dessin formera à son tour l'élève à l'élégance dans la calligraphie, et de cette façon le dessin devient un exercice de l'écriture qui contribue à en sauver l’aridité.
Je passe, comme on voit, à côté du dessin linéaire ; je fais mieux, je le proscris absolument en tant qu’élément du dessin, parce que je le crois hostile à l'art et perturbateur des instincts artistes. Du moment où la règle et le compas entrent dans le dessin, ce n’est plus l'œil qui dirige la main, c’est l’esprit et ses calculs. Les formes ainsi dessinées sont pauvres. anguleuses ou compassées (remarquez la justesse de l’expression, compassé, exécuté avec le compas). En effet, la main n'ayant plus de liberté, l'œil ne comprend plus l'ondulation des formes, le goût devient étranger à la grâce et à la souplesse de l’arrangement, à l'inattendu de l'inspiration. N’ayez pas le compas dans la main, disait Michel-Ange, ayez-le dans l'œil; lhabitude de regarder, le talent de voir, valent géométrie et arithmétique. Le dessin linéaire a, cependant, son utilité, sa valeur, son importance : son utilité comme écriture figurée de la géométrie, sa valeur comme moyen d’en résoudre les problèmes, son importance comme étude préparatoire aux carrières spéciales; mais mieux on saura dessiner avant de l'apprendre, plus on ajoutera à l'usage du dessin linéaire d'intelligence, de goût et de ressources. Au reste, comme les principes de la construction doivent accompagner tous les degrés de l'enseignement, parce qu’ils donnent la raison d'être des formes, l’harmonie des parties et le sentiment des proportions, c’est associer en partie le dessin géométrique ou linéaire au dessin artiste.
Une difficulté partage les esprits : commencera-t-on à dessiner en copiant l’ornement ou la figure humaine, des feuilles d’acanthe et des rinceaux de l'architecture antique, ou des yeux, des oreilles et des figures d'ensemble? Je n'hésite pas, j'adopte le second de ces systèmes. Les partisans de l'enseignement du dessin par l’ornement argumentent ainsi : un ornement se dédoublant exactement, l'élève a pour la seconde
partie un guide, en même temps qu'un modèle pour le ramener à l'exactitude. Nous demanderons qui est chargé de dessiner la première partie; dans la figure, une moitié n’exiget-elle pas pour l’autre la même exactitude? et ne faut-il pas pour atteindre ce rapport plus que de l'exactitude, quelque chose qu'il importe au premier chef de développer dans l'élève? Ce quelque chose, c'est le sentiment.
La création entière a pour base une symétrie qui ne se montre nulle part avec plus de finesse, de charme et de parallélisme varié que dans la figure de l’homme, que vous preniez pour modèle sa têle ou son corps tout entier. C’est donc bien là le plus rare, le plus précieux, le mieux adapté de tous les modèles, celui avec lequel l'enfant est le plus familiarisé, et qu’il peut contrôler à chaque pas.
L'élève, exercé par l'étude de la figure, qui lui fait comprendre mieux que l’ornement la nécessité des proportions, du caractère et des traits essentiels, apprendra vite à tracer l'ornement, genre d'imitation qui observe les mêmes règles avec bien moins d’exigences. Que les deux parties opposées d’un ornement soient à peu près pareilles, cela suffit à l'élève qui n’a appris que l’ornement; mais celui qui s’est exercé sur la tête de l’homme est rompu à de bien autres exigences. Deux yeux doivent être en rapport, non pas seulement de grandeur, mais de proportion, d'ouverture, de direction et d'expression, et toutes ces conditions d'imitation, toutes ces habitudes d'observation exacte, l'élève les transportera dans son dessin, lorsqu'il copiera l’ornement. Étonnez-vous donc que deux années consacrées à l'étude de la figure permettent de dépasser en six mois celui qui s’applique depuis deux ans et demi à l’ornement, de le dépasser et de tracer l'ornement avec un sentiment de la forme, avec une connaissance de l'importance de ses parties constitutives, enfin avec un bonheur d'imitation originale que l’autre n’atteindra jamais, sans compter qu’il n’aura aucune connaissance de Ja figure, si elle se trouve mélée à l’ornement, ou si lui-même veut l'y introduire ! Enfin, et pour dernière considération, s’il
est dans ces deux élèves une même étincelle du génie qui fait les grands artistes, elle s’enflammera chez celui qui se trouvera en contact avec les plus belles créations de Part, tandis qu’elle restera étouflée chez l’autre sous le poids, la stérilité et la monotonie de l’ornementation.
Dois-je mentionner une autre divergence dans l’enseignement ? Il s’agit de savoir si l'on commencera à dessiner la figure par parties isolées ou par ensembles complets; en peu de mots, si on donnera à l'élève, à sa première leçon, le Léonidas tout entier, ou son œil. Je suis partisan d’un commencement d'enseignement qui ne commence pas par la fin : je propose de donner pour premier modèle un œil de profil. On me dira que l’enfant ne comprend pas ce que je place devant lui, qu'il voit dans cet œil de profil un cornet. Si les cornets pouvaient avoir dans leur forme autant de grâce qu'un æil en offre dans la sienne, je ne verrais aucun inconvénient à exercer l'enfant au cornet; mais, comme sur dix élèves il y en aura neuf qui dans ces traits comprendront la forme de l'œil, et que tousles dix, en limitant d’abordpatiemment, en passant ensuite à l'œil de face, puis aux deux yeux, et en les mettant en rap port de grandeur et de direction, trouveront dans cet exercice tous les moyens de développer leur jugement, de s’habituer à apprécier des proportions, à assouplir leur main par la courbe des lignes, je crois que le trait, assisté graduellement de l'ombre, d’après un œil, deux yeux, le nez, la bouche, l'oreille et l’ensemble du visage, est le meilleur commencement de létude du dessin.
Ainsi, quand on enseigne aux enfants à épeler des mots, on prend un livre quelconque, ou bien on en fait exprès dont les caractères sont gros et lisibles, les syllabes espacées, les mots bien détachés; le sens importe peu. Si ce sont des idées simples et morales, exprimées avec une vivacité faisant image, cela n’en vaudra que mieux, mais là n’est pas l'important, c’est la lettre qu’il faut s'exercer à connaître; ainsi, dans le dessin, il s’agit d’abord d’un exercice manuel, et tout doit céder devant ce premier intérêt.
L'autre système prend, au contraire, le raisonnement théorique pour guide et débute non plus par un détail, non plus par des lignes et des contours, il donne en modèle la figure complète poussée à l'effet de la réalité, arguant de la nécessité de faire bien comprendre à l'élève ce qu'il doit rendre. Mais cette figure mise à l'effet n’a plus de contours : aussi l'élève les supprimera-t-il, de même que la nature ne les admet pas, etil apprendra à rendre les formes par des oppositions d'ombre et de lumières. C’est la logique au rebours, la marche naturelle prise à l’envers : aussi ce système , d’une réussite très-problématique avec des jeunes gens bien doués et qui commencent tard, devient impraticable avec les enfants des classes élémentaires.
Cette question du trait et du contour est grave et n’est pas uouvelle; elle a été pour tous les grands artistes, à leur début comme dans leur maturité, une véritable préoccupation. Qu'il n’y ait pas de trait dans la nature, qu'il n'y ait que des oppositions, c’est là un fait incontestable, comme déduction abstraite; il est faux, quand il s’agit pour tous, et surtout pour élève, de traduire ce qu’il a sous les yeux. Dans la pratique, le trait définit la forme et permet de l'arrêter avec précision, de manière à le conserver comme guide jusqu'au moment où le travail du modelé le fait disparaitre et le remplace par une opposition de teintes. Mettez-vous à la portée d’une intelligence jeune et novice. Comme des peuples entiers, les Égyptiens, les Asiatiques et les Grecs primitifs, lesenfantsne conçoivent lenez que de profil et les yeux que de face, ce qui donne au griffonnage dont nos murs sont noircis quelque chose d’hiéroglyphique.Irez-vousheurter de frontcesdispositions naturelies? Non, vous les adopterez; seulement, par une série développée de modèles, vous ferez accepter aux élèves toutes vos conventions de traits, d’ombres et de raccourcis. Et ces modèles, vous les ieur imposerez le moins possible. Ils seront tous excellents dans le même principe de distinction supérieure, et ils seront très-variés; les élèves choisiront sans contrainte ceux qu'ils veulent copier, afin que dans cette variété, etau moyen de cette indépendance, puisse se mouvoir l'originalité de chacun,
se marquer la vocation, s'établir la pente, Au nombre de ces modèles je comprends le squelette humain, qui, dessiné sur pierre de main de maître, n’est pas plus difficile à copier que tout autre objet, donne une excellente leçon de pondération des parties et d'harmonie de l’ensemble, en même temps qu'il enseigne les éléments constitutifs de notre structure. Plus tard l’écorché, plus tard encore des os et des pièces anatomiques sont d'excellents motifs d'étude.
Les écoles communales ne doivent pas s'élever au-dessus du dessin monochrome. Le champ à parcourir est déjà bien assez vaste; toutefois, je voudrais que l'enfance n’isolât pas l'idée de forme de l'idée de couleur, et qu’elle püt comprendre, même en exprimant le relief et le contour par une simple opposition de noir sur blanc, comment cette convention se traduit par la couleur.
Une série de modèles de végétaux, fleurs ou fruits, lithographiés, les uns en noir, les autres en couleur, seront donnés en modèle. Le plus habile de nos dessinateurs fera ces modèles en noir d'après Saint-Jean et M. Desjardin, en se servant d'un transport de cette lithographie en noir, afin d'obtenir exactement les mêmes proportions, le rendra en couleur d'après le tableau avec cette exactitude qui va jusqu'au trompel'œil. On pourra appliquer cette méthode à quelques belles figures, comme les Vierges de Raphael, le Saint Jean de Pérugin du musée de Lyon, et quelques grandes têtes d'expression prises dans les œuvres de Titien, de Paul Véronèse, de Rubens, en reproduisant exactement la touche et le ton de ces grands coloristes, à côté du dessin en noir qui l’exprime par Île travail du crayon et l'effet. La vue de ces modèles en couleur, encadrés sous verre, éclairera la classe d’un reflet artiste qui impressionnera de bonne heure les enfants et luttera victorieusement, par l'harmonie, contrele bariolage sauvage des peintures et coloriages mis en circulation à la campagne par les colporteurs. I ne s’agit pas de copier ces modèles, il suffit de les avoir sous les yeux, en dessinant au crayon noir d’après les lithographies en noir.
Mais, avant d'arriver là, il a fallu montrer le dessin à des enfants qui n’avaient à leur disposition que la table de sable ou l'ardoise et son crayon. Pour cela, l'enseignement au tableau peut être une très-bonne préparation à un dessin plus sérieux. La difficulté d’un dessin blanc sur un fond noir n'existerait pour eux que s'ils le copiaient avec un crayon noir sur papier blanc, mais ils le reproduisent de la même manière sur leur ardoise.
On à conservé en Allemagne, où tant de choses se conservent, l'usage du tableau, même dans l’enseignement supérieur. J'ai dessiné, à l’âge de quinze ans, sous des maîtres qui, sans être des artistes de talent, avaient l'habitude de dessiner au tableau et le faisaient avec une rare adresse. Cet usage doit venir du temps où les gravures étaient chères; mais aujourd’hui, où les modèles sont à la portée de tous, le dessin simultané ne compense par aucun avantage les inconvénients de ces sèches reproductions d’un original dépourvu de caractère et de style, que tous les élèves ne voient pas dans les mêmes proportions, le point de vue n'étant pas pour tous exactement le même, etqu'ils copient uniformément, quelles que soient leur aptitude, leurs goûts et leurs tendances. Au contraire, le tableau n’a aucun inconvénient pour l’enseignement élémentaire, et il offre au maître mille ressources de conversations, d'éloquence même, propres à provoquer l'attention, à animer et à soutenir l'intérêt. Si le travail attrayant est possible de cette manière, pourquoi en priverions-nous l'enfance? Le maître racontera et dessinera à l'appui de son conte: s’il fait une figure, il s’interrompra en demandant aux enfants de deviner ce qu'il va faire, d'indiquer dans une tête n’ayant pas de menton ce qu'il manque, dans une figure ayant trois jambes ce qu’elle a de trop; celle-ci sera trop courte, celle-là trop longue, une troisième bossue, la tête sera trop petite ou trop grosse : entre trois figures il faudra choisir la mieux proportionnée. Les expressions de la physionomie sont des ressources aussi : la joie, la douleur, le sourire, les pleurs, la méchan: ceté, la bonté, l’'étonnement, l’effroi, offrent autant d'exercices
utiles qui forment le jugement de l'élève, sans nuire à l'esprit de l’homme.
Mais tout cet enseignement fructueux, au point de vue moral autant que sous le rapport qui nous intéresse le plus, exige une certaine habileté qu’on ne peut attendre avant dix ans des maîtres et maîtresses de nos asiles, des frères et sœurs des écoles chrétiennes, des instituteurs de nos écoles communales. Ce qu’on peut leur demander, en les leur faisant comprendre à eux-mêmes, ce sont des notions justes sur le jeu de la lumière et sur les règles de la perspective, et ils les transmettront à leurs élèves non-seulement à l’heure des classes, mais dans les récréations, et surtout à la promenade. Un instituteur intelligent, marchant avec ses enfants dans la campagne, au milieu de la grande richesse de la végétation, peut ouvrir sous les yeux de ses enfants un monde pittoresque. M. Chardin ne croit pas pouvoir enseigner la botanique à ses élèves sans courir avec eux à travers champs, et vous voulez apprendre aux vôtres les difficultés de l'art sans leur faire connaître son seul modèle, qui est la nature. Où pourra-t-on leur faire mieux comprendre les effets de la lumière sur les couleurs et sur les corps, les problèmes si simples etsi singuliers de la perspective, leur faire mieux connaître cette flore merveilleuse, non pas la flore obèse et orthopédique de nos serres, mais la flore du bon Dieu, qui conserve dans la campagne sa distinction, sa mesure et sa grâce? Les fleurs seront l'éternel thème de l’ornementation, les fleurs bien choisies, bien disposées, justifiant leur emploi par l’heureuse distribution des formes autant que par la parfaite harmonie des couleurs.
On ne se figure pas à quel point on peut rester ignorant sur ces effets naturels , et voir toute sa vie les choses les plus simples sans chercher le moins du monde à s'en rendre compte. Demandez à vingt personnes ce que c’est qu'une ombre portée, une ombre transparente, une demi-teinte, un reflet, dix-neuf ne sauront que répondre, et cependant il leur eût suffi, guidées par un maître, d'une demi-heure d’observation pour comprendre ces choses; mais on passe sans s'imaginer
qu’il y a pour l'artiste, dans ces tableaux naturels, la source des études de toute la vie, et une foule de problèmes escortés de difficultés, dont lui-même trouvera plus aisément la solution quand, dès l'enfance, il aura habitué ses yeux à voir ces procédés admirables de la nature et son esprit à les étudier pour en scruter les secrets.
La perspective est une de ces inconnues qui nous coudoient à tout instant de la vie, et avec laquelle nous ferions facilement connaissance, si nous la traitions familièrement, en camarade, au lieu de voir en elle une science étrange, d’un abord difficile. La perspective, en effet, constitue une science chez quelques peintres, qui ne seront jamais artistes, et qui en font métier; chez les autres, c'est une habitude que le jugement et un petit nombre de règles sommaires ont fortifiée. Je n’imposerais pas la science aux écoles, mais j'assisterais l'habitude de voir et de dessiner, en exigeant des jeunes gens qu'ils se rendissent comptedece qu'ils observent. Jeviendrais en aide à leur observation par quelques explications qui leur feraient rapidement comprendre comment le relief des corps et les raccourcis des figures sont soumis aux mêmes lois de la perspective que les lignes de l'architecture et les différents plans des paysages. Ces explications ne constitueraient pas une leçon proprement dite, mais le professeur saisirait toutes les occasions qui se présentent pour arrêter ces règles dans l'esprit des enfants. Comme les lois de la politesse et du tact qui n’ont pas d'enseignement fixe, les règles de la perspective s’apprennent en les pratiquant sous un bon guide, et ce sont, les unes et les autres, celles qu’on met le mieux en pratique. | Cet enseignement, comme on le voit, s'adresse autant au jugement qu’à la mémoire, et ce sont, en effet, les deux auxiliaires principaux du dessin.
Au point de vue de l’art, les choses n'existent que pour celui qui a appris à les regarder; la photographie nous en a enseigné long sur ce point. Les portraits qu’elle a faits de nos amis les plus chers, ses vues de nos villes natales, de nos
ET DE L'INDUSTRIE. 205 promenades favorites, de notre maison elle-même, nous ont prouvé que nous n'avions jamais regardé ni les uns ni les autres, car nous les connaissions si peu que nous ne les avons pas reconnues; mais quand vous avez dessiné une étude de chevaux, de bœufs ou de brebis, chaque individu de ces es. pèces que vous rencontrez ensuile vous apparaît avec mille détails de proportions, de physionomie, de pelage, qui n’existent pas pour les autres, même pour l'amateur de chevaux, préoccupé d'un genre tout différent d'observation. Ce sens artiste, tout particulier, ne s’acquiert que par l'habitude de regarder avec la préoccupation d'être obligé de rendre par le dessin ou le modelage ce qu'on a vu; ce sens, c’est le dessin de mémoire, et c’est parce qu'il développe éminemment la faculté du souvenir pittoresque qu'on ne saurait trop le recommander. Les Grecs n’ont tiré un si heureux parti des occasions qui s'offraient à eux dans la palestre et les jeux publics de voir les hommes les mieux faits dans les exercices les plus favorables à la beauté, que parce que, maîtres du dessin et habitués dès l'enfance à regarder la nature, ils en fixaient immédiatement dans leur mémoire toutes les beautés. Chacun de nous a dans l'œil un miroir où se reflètent les images; ces images s’y pressent, s’y succèdent et s'y effacent les unes après les autres; l'artiste doué de la mémoire pittoresque, ou celui qui a développé cette faculté, au lieu d’un miroir, a dans l’œil une impressionnabilité semblable à celle du daguerréotype qui reflète et fixe les images. Il les reçoit, il les garde, il les reproduit avec une merveilleuse exactitude.
Dans l’enseignement du dessin, la copie du modèle ne doit être qu’une transition pour arriver à se passer de modèle, et le dessin de mémoire prépare l'intelligence à ce moment où on cessera d'avoir le modèle sous les yeux , où on laura gravé dans son souvenir pour s’aider dans le travail de l'imagination. Ce genre d'étude doit commencer avec les premiers éléments du dessin; de même que vous avez appris à l'enfant à faire un À de lui-même, après l'avoir copié l'ayant sous les yeux, de même aussi il devra s’habituer à copier d’abord un
nez dessiné et à le rendre ensuite de mémoire : l’un n'est pas plus difficile que l’autre.
Il n’est pas besoin d’avoir de l'enfant une grande expérience pour connaître sa mobilité, son attention superficielle, ses observations aussitôt effacées que produites. Quel meilleur moyen avez-vous de fixer cette mobilité, si ce n’est de donner un contrôle à son observation? Le dessin de mémoire est le moniteur par excellence. Mieux que le professeur, mieux que la volonté la plus assidue, il détache de la copie servile, de l’exécution minutieuse, insignifiante, et il transporte dans la copie raisonnée, exécutée avec sentiment suivant le caractère de l'original. Quand un élève a copié pour copier, il reconnaît à peine son modèle si, après avoir terminé son dessin, il le retrouve inopinément sur son passage; toute sa pensée, toute sa réflexion, son intelligence artiste tout entière s’est renfermée dans sa copie, le modèle n’a rien été pour lui, et, comme cet expéditionnaire copiste, il pourrait dire : Je ne lis pas ce que je copie. Si, au contraire, en dessinant , l'élève est averti qu’il aura son modèle à copier de mémoire, ce n’est plus sa copie qui le préoccupe, c’est son modèle; il le regarde, non plus seulement pour le copier, maïs pour le connaïtre, pour l’étudier, pour se familiariser avec les traits caractéristiques, la justesse des lignes et les détails. Ce dessin de mémoire, étendu à des objets extérieurs, à des sites particuliers, à des vues pittoresques, aux ornements de l’architecture, même aux meubles et aux ustensiles de la vie privée, devient une source de jouissance, parce que c’est une extension donnée à la faculté presque entièrement négligée de l'observation. On s'étonne soi-même de tout ce qu’on voit là où on ne saisissait rien, cela devient plus qu'une passion, c'est une habitude; on fait mieux que d’en rêver, on y songe tout éveillé; en un mot, on s'aperçoit que l’on sait voir; tandis qu’on se contentait de regarder; et bien voir, c’est bien juger.
Les objections contre le dessin de mémoire sont nombreuses, et elles ne sont justes qu’en frappant sur l'abus. On
dira : Vous empêchez l'enfant de s'attacher à rendre naïvement son modèle, quand vous le préoccupez de l'idée de le rendre de mémoire, c'est-à-dire de la nécessité d’en faire un à peu près, sous un aspect superficiel. Il est évident que la double étude du modèle ne doit affaiblir aucune des deux, et que l’idée de dessiner de mémoire ne doit pas détourner de la scrupuleuse copie d'après nature; autrement l'un des deux exercices empiète sur l'autre. Vous acquérez de la main, des procédés de facture, des habitudes d'observation superficielle, de dessin de premier coup, et vous perdez cette faculté si essentielle de l'étude suivie, tenace, minutieuse, qui se satisfait difficilement, qui efface, revient et reprend. On le conçoit, tout dépend du maître qui dirige son élève. Ici il faudra stimuler l'observation en développant l'adresse; là cest, au contraire, contre l'adresse de la main qu'on luttera pour renforcer les facultés d'observation, car la pratique de l’art se compose de naïveté et d’habileté dans une juste pondération; au maître appartient de maintenir l'équilibre pour empêcher l’un de devenir un fa presto superficiel , un faiseur sans fond, pour empêcher l’autre de croupir dans une naïveté timide, impuissante et bête. Remarquons bien que nous ne formons pas des artistes; que le dessin n'est encore dans cet enseignement qu'une écriture figurée; que le but de cet exercice de la mémoire est de transporter le dessin dans une sphère pratique dont toute la vie se ressent. Je sais tel homme, habile à copier parfaitement les compositions les plus compliquées des maîtres, et qui ne sera pas capable de mettre sur pied un bonhomme, un chien courant après un lièvre, une charrette attelée de son cheval. David, sans modèle sous les yeux, esquissait misérablement, et son élève Guérin disait, en voyant Delécluze faire facilement de légers croquis : « Pour un million, je n’en ferais pas de pareils. » Cette faculté de rendre ce qu'on a vu par le dessin, comme celle d'exprimer une réflexion longtemps mürie dans le cerveau par le style, semble très à tort réservée aux artistes de profession et aux gens de lettres, dont c'est l'état.
On apprend dans les classes à écrire des narrations ; nous enseignerons à ces mêmes enfants à dessiner des compositions : dans l’un et l’autre exercice ce seront d’abord des réminiscences, plus tard cela deviendra de l'originalité.
La composition est le dessin de mémoire d’après nature. De même que vous conduisez l'enfant au musée, ou dans la campagne , pour étudier les maîtres et les sites, avec l'intention de les dessiner de mémoire, de même vous le conduirez au milieu des champs et des bois, au marché aux chevaux et dans une forge, pour lui montrer la nature en action et l'aider à former avec sa mémoire une composition. Dans la campagne, vous vous ferez suivre d'un modèle qui se placera dans le paysage pour l'animer, en mettant des manteaux de diverses couleurs qui expliquent à l'élève certains jeux de lumière, certains contrastes de couleurs; dans la forge, vous arrêterez l'ouvrier dans les poses que l'élève aura choisies comme les plus nobles, parce qu'elles étaient en même temps les mieux appropriées à la rude besogne du forgeron. Combien de ressources encore dans cette étude et qu'il est inutile de détailler! Je dirai seulement qu’il n’y a pas d'inconvénients dans cette manière d'enseigner, d'inconvénients du moins que ne compensent largement de précieux avantages. Je viens résolüment au devant de l’objection banale que je prévois. Vous allez faire de tous ces campagnards des artistes, et de ces enfants des barbouilleurs de bonshommes qu'il sera impossible de maintenir devant un modèle pour l'étudier sérieusement. Ces objections avaient leur valeur dans d’autres temps, au milieu d'un courant d'idées différent, quand le progrès des arts n'avait pas encore transformé la génération; aujourd’hui, les jeunes gens capables de faire un dessin de mémoire d’après une scène prise dans la nature, capables d'en retenir dans la pensée l’ordonnance, le mouvement, l'effet et la couleur, ces jeunes gens sont capables aussi de comprendre la nécessité de l’étude d’après les grands modèles, la nécessité de serrer de près et de rendre ces modèles dans leur sévérité.
LE CHOIX DES MODÈLES EST LE NERF DE L'ENSEIGNEMENT DES ARTS; L’ÉTAT DOIT FOURNIR LES MEILLEURS MODÈLES DE DESSIN AU PLUS BAS PRIX POSSIBLE.
Dans l'éducation morale, les meilleurs préceptes restent, sans influence quand ils ne sont pas appuyés sur les bons exemples, quand ils sont contrariés par les mauvais. Il en est de même dans l'éducation artiste. Vous professez dans le vague, vos paroles s’envoient avec le vent, quand vous ne soutenez pas vos démonstrations par la production faite à propos et par la présence continuelle des plus beaux modèles; bien plus, sans cette intervention, les plus amers mécomptes vous menacent. Votre auditoire est attentif, vos élèves vous ont écouté avec un intérêt soutenu, vous croyez les avoir mis dans la meilleure voie; mais bientôt, comme la poule qui s’effraye en voyant les petits canards couvés par elle se précipiter dans l'élément qu’elle redoute, vous vous apercevez que cette jeunesse, maintenue par votre enseignement sous l'aile de l'antiquité et de la belle nature, se laisse entraîner par les grâces affectées ou mondaines des Watteau, Boucher, Gavarni et autres séducteurs.
Quand on ne compatit pas aux penchants de la jeunesse, quand on s’y oppose, quand on prétend aller en sens contraire, la jeunesse vous quitte et suit sa pente naturelle; ayez l'air de marcher avec elle, elle va avec vous, et la voie que vous lui tracez, mais qu'elle croit avoir choisie, lui plaît, elle ne la quitte plus. Ainsi, quand un enfant a le goût de la lecture et se plaît aux romans, faites-lui un choix des romans les meilleurs: si vous lui imposez de bons livres ennuyeux, il s'en procurera de mauvais qui l'amusent. Dans l'étude de l'art, mettez sous les yeux de l'élève ce qu'il y a de plus beau et de plus gracieux dans la nature, exprimé par ses plus habiles interprètes; faites-lui de ces modèles un entourage et comme une atmosphère, el soyez tranquille sur ses goûts à venir. Comme le noble enfant que les idées religieuses et les sentiments d'honneur ont toujours entouré ne ment pas à ses
devoirs de gentilhomme, ainsi l’élève ne trahira aucun mauvais instinct, quand on n'aura encouragé en lui que de bonnes tendances.
Ce qui domine dans le choix des modèles de l’école, c’est la fixité des principes qui tient en vue et comme hors de toute atteinte un art idéal; cette fixité peut bien ne rien exclure, mais à la condition de tout classer. Elle placera en tête les grands modèles de l’art grec, comme un type éternel, et, à côté, ces autres grands modèles de la Renaissance qui s’y rattachent par les mêmes conditions d'élévation du sentiment et de distinction du style; elle ne prendra jamais l'œuvre entière d’un maître, füt-l le plus sublime, parce que tous ont eu leurs défaillances et leurs écarts; mais, guidée par ce type unique d’un idéal supérieur, elle choisira dans chaque œuvre, dans toutes les écoles, comme à toutes les époques, ce qui marque par un égal amour de la nature et du beau dans ses conditions de naïveté primitive et de haute distinction. Pas d’éclectisme, pas d'exclusion systématique, un triage fait avec l'aide d'une disposition bienveillante et admirative, mais d’après les règles rigoureuses de la distinction , de la noblesse et de l'élégance. C'est assez dire qu’on exclut ainsi toutes les vulgarités, qu’elles viennent d’une trop grande facilité de main ou d’une trop grande facilité de goût. EN
J'ai proposé une seule et même méthode pour l'enseignement du dessin à ses divers degrés; je propose également de faire servir les mêmes modèles à tous les élèves, depuis l'asile de l’enfance jusqu’à l’école des beaux-arts, qui donne les prix de Rome. Ii n’y a qu’un art, qu’une méthode pour l’enseigner, qu'un idéal de beauté pour le comprendre. Dieu a-t-il donc créé autant de natures diverses que de différents degrés d'intelligence? Offre-t-il aux citadins de plus beaux arbres qu'aux campagnards, aux enfants d’autres fleurs qu'aux hommes? N'a-til pas, au contraire, donné aux gens de la campagne plus d'occasions de voir les beautés de la nature, et aux jeunes gens une imagination plus vive pour les mieux comprendre, comme s’il eût voulu compenser par plus de bienveillance les
ressources abondantes de la ville et la riche expérience de l’âge?
Vous imiterez le bon Dieu en initiant les petits enfants à sa belle création ; vous saurez lutter contre les systèmes gradués, les bosses Dupuis, les méthodes linéaires, les procédés rapides, expédients de calques, de gazes, de papiers à carreaux et à dessins successivement plus apparents; vous chasserez toutes ces puérilités d’une simplicité si compliquée; vous donnerez aux élèves un papier, un crayon ct un bon modèle. Ne proscrit-on pas aussi des écoles les versions interlinéaires, les procédés de mnémonique qui donnent des résultats si surprenants ? Jacotot lui-même n'’a-t-il pas fait son temps? Tout cela se tient.
Je sais qu'on s'élève contre l'usage des modèles de l’antiquité et des grands maîtres : sous prétexte que les enfants n’en peuvent saisir toutes les beautés, on prétend leur substituer avec utilité de petites images fabriquées ad hoc. N’ai-je pas également entendu dire qu'on avait exilé des écoles le bon La Fontaine, sous prétexte que les enfants ne comprennent passes fables, et qu’on les a remplacées par de plates historiettes qu'ils ne comprennent que trop? Comment oublie-t-on que la moïtié de notre plaisir, dans le cours de la vie, en relisant ces charmantes fables, c’est d’associer le charme de lhabitude et des souvenirs de l'enfance aux jouissances toujours neuves que La Fontaine nous procure à tout âge? L'influence des modèles sur la carrière artiste et sur le goût de l'amateur dans sa vie entière est de même nature. Sans doute l'enfant ne découvrira pas les beautés du torse du Belvédère et de la Vénus de Milo, pas plus qu'il n’a compris les finesses du fabuliste ; il ne les sentira même pas toutes quand son maître les lui aura signalées; mais ce torse et cette Vénus, devinés avec peine, observés avec ténacité, de même que ces fables apprises par cœur, s’incorporent en nous et grandissent avec nous. Je suis loin de m'opposer à une gradation, elle est naturelle; vous faites répéter le Coq et la Perle, la Cigale et la Fourmi, en même temps que l'élève copie les plus simples
parmi ces beaux modèles, et c'est pour arriver progressivement aux grands exemples de la poésie et de l’art: les deux Pigeons ou les Parques de Phidias, le Chéne et le Roseau ou l'Esclave résigné de Michel-Ange.
Depuis soixante ans, depuis Le Barbier, il n’a rien été fait pour réformer le choix des modèles dans l’enseignement du dessin, et les nouveaux procédés de gravure et d'impression, comme l’abaissement du prix des moulages, ne semblent avoir servi qu'à pervertir le goût. Anciennement, de vieilles gravures, les études du maître et quelques moulages d’après l’antiquité formaient toute la collection des modèles; quand les procédés de gravure à la roulette et au pointillé furent entrés dans la pratique, quand la lithographie y eutajouté ses facilités, quand le moulage au plâtre fut devenu un métier vulgaire, on était sous l'influence de David. Les nouveaux modèles s’en ressentirent. On copia les maitres italiens depuis Raphaël jusqu'aux Carraches avec une froideur et une sécheresse quine s’'approchaient de l'original que pour en éloigner le goût, et qui ne permettaient pas de distinguer si on avait sous les yeux des modèles de peinture ou de statuaire. Quant aux plâtres surmoulés sur l'antique, on s’en tenait aux modèles les plus banalement populaires, et qui sont loin d'être les meilleurs. L’antiquité, depuis les fouilles pratiquées, avec autant de passion que de bonheur, au commencement du xvi° siècle, était représentée dans les musées de l'Italie par quelques œuvres de la décadence. L’Apollon du Belvédère, la Diane de Versailles (dont nous avons l'original), la Vénus de Médicis, le Laocoon et autres statues classiques trop connues, furent fabriquées à Rome, à une époque, sinon d’abaissement du goût, au moins de refroidissement de l'imagination, par des artistes vrecs, dans un style conventionnel, suivant un canon de beautés et certaines règles de proportion qui avaient toutes les qualités, excepté les plus importantes, l'étude naïve de la nature et l'inspiration du génie. Les études critiques marchèrent depuis lors.:La facilité des voyages en Grèce et dans les colonies grecques, les dilapidations de lord Elgin à
Athènes, les acquisilions du roi de Bavière à Égine, les fouilles pratiquées à Olympie pendant notre expédition en Morée, les missions confiées par le gouvernement des Bourbons et celui du roi Louis-Philippe à M. le comte de Forbin pour recueillir dans les musées de Florence, de Rome et de Naples ce qui n'avait jamais été moulé, à M. Lebas pour rapporter d'Athènes les moulages de tout ce que les fouilles récentes avaient révélé de plus remarquable, et en même temps un système d'échanges et d'achats mis en œuvre pour obtenir les plâtres des plus belles productions de l’art antique conservées dans les musées de Dresde, de Vienne, de Londres et de Berlin, auraient dû renouveler la collection des modèles destinés à l'étude et présenter aux jeunes élèves de nouvelles perspectives. Il n’en fut pas ainsi : ces conquêtes de la critique et ces acquisitions faites par l'État n’eurent aucune influence sur l’enseignement, parce qu'elles venaient s’enterrer soit dans les stériles discussions archéologiques de notre Académie des inscriptions et belles-lettres , soit dans le musée de l’école des beaux-arts, inaccessible au public. L'idée ne vint à aucun ministre de demander aux Chambres un crédit pour fournir gratuitement, ou à très-bas prix, ces mêmes moulages aux musées et aux écoles des beaux-arts des départements. Combien ai-je vu de professeurs de dessin et de maires de petites villes venant solliciter du Gouvernement, pour leurs écoles, des modèles de dessin, des gravures et des plâtres! Ils allaient de la chalcographie al ee de moulage de l'État, mais on leur répondait qu'il n’y avait aucune allocation pour ces générosités, aucune facilité même pour faire ces acquisitions, puis à la fin de l’année on enregistrait avec joie Îles quelques mille francs produits par la chalcographie du Louvre et le moulage de l'école des Beaux-Arts, pendant que maitres et élèves se morfondaient et prenaient leur besogne en dégoût deyant d’affreuses lithographies tachées d'huile et de pauvres plâtres enfamés de l’Apollon du Belvédère et de la Vénus de Médicis, qui datent de l’époque où l'Empire réorganisa les musées el les écoles de la France.
Et cependant ces monuments ignorés, ou nouvellement découverts, avaient été pour les érudits et les artistes autant d’invitations à ouvrir les yeux. On appliqua les notions de l'art à l'archéologie, on étudia les monuments de la sculpture d’après leur caractère, on les classa par école et par période de temps, et, distinguant dans cet immense domaine de lantiquité une époque par excellence, une école supérieure, on y rapporta les œuvres les plus exquises. Ce sont elles que nous demanderons dorénavant pour modèles.
Dans ces circonstances, l’engourdissement, l’apathie de l'Administration ne fut pas le plus grave des torts. Pendant que les érudits étudiaient en pure perte les monuments de l'antiquité, une réaction romantique fit sortir, pour ainsi dire, de terre une foule de monuments d’un goût contestable, et en répandit les moulages à bon marché dans toutes les mains. Assistée en outre par la lithographie, elle empesta nos écoles de modèles de dessin exécutés sur pierre et à deux teintes avec fougue et un grand abus de noirs et de blancs, d’après des peintures modernes d’une banalité ordinaire, quand elles n'étaient pas de la plus offensante vulgarité. Ces lithographies, qui affectaient une grande facilité de main, ne présentaient naturellement que la contre-partie ou le décalque du travail de l'artiste; il se trouvait alors que les malheureux enfants, qu'on astreignait à imiter le travail du modèle, étaient obligés d'imiter à contre-sens, à l'envers et en commençant par la queue, les hachures de l'original. Tels ont été les éléments d'étude et leur influence perverse; telles sont encore aujourd'hui les ressources de l’enseignement du dessin en France : c'est évidemment insuffisant.
S'il est reconnu que les bons modèles dans les écoles sont la base d'un utile enseignement et le ressort le plus énergique d'une bonne direction dans les études, il n’est pas d'intérêt plus grave à sauvegarder, et l'Etat doit le prendre en main, car seul il peut faire d’un grand sacrifice imposé à tous un immense bien dont tous profitent. Sa mission consiste à choisir les meilleurs modèles, les procédés de reproduction à la fois
les plus parfaits et les moins coûteux, enfin à livrer ces modèles à toutes les écoles du pays et, suivant les ressources des communes, à titre gratuit ou aux conditions les moins onéreuses.
Examinons ces trois points. La vie seule donne la vie. Une gravure exécutée au burin, à l'eau-forte, à la roulette, au pointillé, par un graveur de talent (d'ordinaire, ces travaux sont abandonnés à de médiocres artistes), une lithographie dessinée par un homme habile dans son métier (et le plus souvent ce sont des faiseurs sans goût ni sentiment qui entreprennent la besogne), sont des œuvres mortes; elles netransmettent à l'élève qu'un reflet décoloré de l’objet d'art qu’elles reproduisent, et rien de sympathique n’émane de ces modèles. Pour régénérer les écoles et ranimer l’enseignement du dessin, vous vous adresserez aux maîtres qui comptent dans l’art. Vous demanderez à Ingres, à Flandrin, à Cogniet et à tant d'artistes que je pourrais nommer, de dessiner une série complète d’études depuis l'oreille, l'œil, le nez et la bouche, jusqu’à l’ensemble de la figure académique, offrant dans ses diverses poses les mouvements caractéristiques, les raccourcis habiles et la théorie des proportions du corps humain. En 1560, Jean Cousin exécuta quelque chose d’analogue pour les élèves de son temps; mais ses dessins furent reproduits par des moyens grossiers, et nous voulons mettre sous Îles yeux de nos élèves les dessins mêmes de nos maitres. Après avoir étudié l’homme, l'élève étudiera les animaux rendus avec la ligne caractéristique de chacun et sa physionomie particulière : Barye, Fremiet et M" Rosa Bonheur nous fourniront ces études; les végétaux et les fleurs seront dessinés par Saint-Jean, Maréchal de Metz et M" Sturel-Paigné; les | ornements d'architecture par Duban, Labrouste et Vaudoyer; et observez bien que tous ces artistes dessineront ces études sur papier préparé de façon à décalquer fidèlement sur pierre et à reproduire dans le même sens que l'original tous les traits tracés par le maître, de telle façon que, jusqu'à leur signature, ce sera le dessin du maître lui-même, dessin
vivant jusque dans ses repentirs, palpitant, pour ainsi dire, encore sous la main de l'artiste. On choisira en outre dans les portefeuilles de ces grands peintres les plus parfaites de leurs études, et elles seront reproduites de la même manière par leurs élèves et sous leurs yeux. On ne se tiendra pas à l’école française; on demandera aux maîtres de l’art qui ont acquis un nom dans les écoles étrangères des études du même genre, dessinées par eux sur le même papier, et transportées sur pierre à Paris. Enfin les élèves de Rome, dessinateurs consommés, seront chargés de faire des études d’après les plus belles créations de la peinture et de la sculpture, études graduées en ce sens que, suivant le sentiment qu'ils y apportent, suivant le mérite de l’œuvre originale ou leur simple caprice, ils auront serré de plus près le modèle, ne faisant d’après telle peinture que le trait d’une tête, trait précis, fortement accusé, simplement expressif; faisant, d’après telle sculpture, un dessin poussé jusqu'à l’effet et au plein relief, De cette manière on formera une collection vivante de modèles qui offriront aux élèves non plus des procédés de gravure à imiter mécaniquement, mais le faire même du maître.
Je n'ai pas parlé encore des ressources offertes par la photographie; c'est qu’en thèse générale je repousse l'emploi de cet art, d’ailleurs admirabie, mais peu propre à fournir de modèles les écoles de dessin. S’agitil de photographier les tableaux des vieux maîtres, on sait que les embrunissements des vernis et l’altération des couleurs donnent des résultats incomplets; mais ces épreuves fussent-elles aussi parfaites que celles obtenues devant les plâtres moulés sur les statues antiques, je les écarterais, comme celles-ci, de l’enseignement, parce qu'elles ne résolvent pour l'élève aucune difficulté et qu’elles faussent ses idées sur plusieurs points essentiels. La perfection même du procédé, perfection uniforme qui sent la mécanique, décourage l'élève et l’induit en erreur. Je n'admets l'épreuve photographique, de la grandeur de l'original, que pour la copie des dessins des vieux maîtres, quand elles ont assez bien réussi pour reproduire tout le
travail de ces précieux confidents d’un Raphaël, d'un Michel- Ange, d'un Titien ou d'un Le Sueur, sans rendre avec la même valeur les taches du papier ou la saleté produite par le temps.
Je ne demanderais pas davantage de modèles d’aquarelles aux nouveaux procédés des presses typographiques et lithographiques, inventés par MM. Baxter et Desjardins; quelque perfectionnés qu'ils soient, ils ne présentent qu'une traduction mécanique suivant des nécessités particulières, tandis que les élèves ont besoin du ton précis, de la touche animée et de l'indication du faire propre à l'artiste.
Les modèles pour dessiner d’après la bosse sont des moulages en plâtre, et je me réfère pour le choix des originaux à ce que j'ai dit plus haut. En outre, il serait utile que le Gouvernement fit des sacrifices pour mettre à la portée des élèves l'écorché de M. Auzou et le mannequin mécanique de M. Leblond. À
Ces modèles ainsi créés, il s’agit de les répandre et de considérer la dépense comme une contribution publique, supportée par tous, parce que les avantages qu'elle procure sont partagés par tous. Le Gouvernement a intérêt à ce que les modèles soient les plus parfaits d'exécution et de reproduction : dans ce but il les fait exécuter, comme je viens de le dire, par les plus grands artistes, et reproduire par les moyens les plus perfectionnés; mais, en outre, il obtiendra une reproduction indéfinie des dessins les plus élémentaires en les faisant transporter sur cuivre par la chalcotypie, de telle façon que, sans rien perdre de leur pureté primitive, ils lui seront livrés à un prix tellement minime, qu'il pourra sans difficulté en défrayer gratuitement les trente mille écoles communales; les études des peintres transportées sur pierre seront réservées pour les colléges, les séminaires et les écoles spéciales de dessin; on les vendra au prix de revient, c’est-à-dire à des conditions qui les mettent à la portée de tous.
J'irai au devant de deux objections : on dira d’abord que le Gouvernement ne peut se faire indéfiniment le pourvoyeur
général de toute la France; on ajoutera ensuite qu'il ne doit pas se substituer à une industrie et la supplanter. Je répondrai que le Gouvernement peut et doit, dans une circonstance aussi majeure, prendre l'initiative; je dirai, en outre, que l'intérêt est général et domine les considérations particulières: seulement, il y a des limites à cette grande et noble générosité, et ces limites se tracent d’elles-mêmes. Les commencements, le premier établissement, seront à la charge de l’État : il donnera les premiers modèles, mais les uns se détruiront par l'usage, on se fatiguera des autres, et c’est alors que, restreiguant sa participation à la production de nouvelles études, il donnera les planches originales aux imprimeurs de Paris et de la province, à la condition d’un rabais très-considérable pour les écoles publiques de tout genre, et alors les départements et les municipalités se substitueront à lui, parce qu’on aura déjà généralement apprécié l'utilité de ces études et la nécessité d'activer les progrès en renouvelant les modèles qui les ont fait naître.
Cette impulsion du Gouvernement, devenue ainsi générale, donnera aux études du dessin un élan si extraordinaire, que les fabricants trouveront encore un accroissement d’affaires à côté de ces distributions gratuites, et, s’associant à sa pensée, ils propageront ses modèles et ses études, qui leur faciliteront l'écoulement de tout le matériel des arts. Vous verrez s'élever des maisons spéciales pour la fabrique à bon marché de tous les instruments, ustensiles et matières employés dans la pratique du dessin, etquand le Gouvernement, les conseils généraux de département et les municipalités commanderont par milliers les boîtes de mathématiques etles porte-crayons, par centaines de livres les crayons et par centaines aussi les rames de papier, ces fabricants accorderont des conditions de bon marché qui n'étonneront pas moins que la précision et la qualité de leurs produits; de même aussi, quand le Gouvernement assurera à MM. Auzou et Leblond le placement de vingt mille de leurs écorchés et mannequins, il se trouvera des capitalistes pour aider les inventeurs à établir ces mer-
veilles d'imitation et de mécanisme à 60 o/o au-dessous de leur prix actuel, et alors chaque commune, aidée par une subvention, et surtout par les contributions volontaires des parents intéressés au développement des études de leurs enfants, pourra se fournir de cet utile complément de leurs modèles. Car l’écorché, tant qu’on n’aura pas fait un écorché articulé comme un mannequin, doit être étudié dans son immobilité à côté du mannequin dans sa mobilité; les mouvements de l’homme expliquent le mécanisme de sa construction , et de cette manière les notions les plus compliquées de l'anatomie entrent et se fixent facilement dans la mémoire des enfants, en même temps que la juste appréciation des gestes, mouvements, attitudes et proportions.
À côté de ces fabriques d'objets utiles dans l'étude des arts, s'ouvriront des bazars du dessin, dans lesquels les modèles élémentaires imposeront, par leur perfection même, des qualités supérieures à toutes les productions des artistes destinées aux études des amateurs. Quand on dessinera dans l’école communale d’après les facsimile, je dirais presque d’après les dessins originaux de M. Ingres, pense-t-on que Ja jeune personne dans sa famille acceptera des marchands à la mode les vulgarités, dessins, aquarelles ou tableaux dont elle s’est contentée jusqu’à présent? Ne le craignez pas. Le flot du progrès monte rapidement, quand on en soulève le fond. MM. Susse, Giroux et leurs concurrents à venir loueront au mois les dessins et les tableaux des plus grands maîtres anciens ou modernes.
L'État, je le répète, ne se fait ni fabricant ni éditeur; il obtient au prix de sacrifices considérables des modèles excellents, il les fait reproduire par l'industrie et vendre par elle, se réservant seulement le droit d’en distribuer des exemplaires, en quantités immenses, les uns gratuitement, les autres au-dessous du prix de revient, à toutes les écoles publiques; se réservant aussi d'obtenir, par des combinaisons favorables à la concurrence, les prix les plus modérés en faveur des particuliers, car son but est partout le même : mettre dans
toutes les mains, sous les yeux de tous, les meilleurs modèles de l’art.
ON COMPLÉTERA L'ENSEIGNEMENT DES ARTS PAR L’EMBELLISSEMENT DES ÉCOLES, ET EN RENDANT LE DESSIN OBLIGATOIRE DANS TOUS LES EXAMENS.
Ces études seraient incomplètes avec les meilleures méthodes, les plus beaux modèles, les maîtres les plus zélés en même temps que les plus habiles, si les enfants continuaient à être entourés du tableau lugubre qu'offrent à leurs yeux les maisons d'asile et d'école, les pensions et les colléges.
Quatre murs verdâtres qui suintent l'humidité, qui suent l'ennui, ne sont pas l'asile de l'enfance, c’est sa prison; si vous êtes charitable par l'intelligence comme par le cœur, par ce sentiment poétique qui comprend d’autres souffrances que les peines physiques, d’autres besoins que les satisfactions matérielles, vous n’enlèverez pas l'enfant aux soins maternels, qui ont aussi leur poésie, sans lui donner en échange le charme des arts qui égaye, distrait et console. Les arts, l’ai-je dit assez? ne connaissent ni rang, ni fortune, ni âge, ni sexe; ils s'associent à toutes les situations de la vie, ils tendent la main à toutes les classes. Faut-il tant de frais pour orner la salle d'asile? Une décoration à grandes teintes plates, rehaussée par des ornements,délicats d’un ton tranché, peut être exécutée en peinture à l'huile, rapidement et à peu de frais. Des espaces libres seraient ménagés pour placer de grands tableaux instructifs et amusants, et l’on abolirait ainsi l'usage de tapisser ces murs du haut en bas de pages finement imprimées, qui donnent à ces salles l'apparence d’un séchoir de blanchisseuse.
Ce que je dis de l'asile est applicable à l’école communale, et avec bien plus de raison encore aux pensions, séminaires et colléges; car, tandis que dans ces établissements les enfants sont élevés dans l'observation des bonnes manières, de la décence, de la propreté et de tout ce‘qui constitue la politesse et l'élégance, par un contre-sens inexplicable, on met sous leurs yeux tout ce qui peut avilir leur goût.
Nos colléges sont, au point de vue de l’art, de véritables bouges. Je conduis bien souvent mon fils à Louis-le-Grand, le plus fort et l’un des meilleurs colléges de Paris, et je reviens chez moi profondément attristé de l’aspect lugubre de ses dehors, de la vue mélancolique de ses cours étroites, tapissées de cinq étages de fenêtres grillées, de ses escaliers aux murs livides, de ses couloirs aux parois sordides, de ses classes privées d'air et de jour, de tout un ensemble fait pour des prisonniers coupables de quelques grands méfaits. Par le premier des colléges de Paris, jugez des autres, et des colléges départementaux, et des écoles communales. Comment veut-on qu'un enfant enfermé dans cette odieuse prison pendant les dix années où l'esprit et le goût, comme les os, se développent et prennent leur forme définitive, ne reste pas étranger à tout ce qui ouvre l'intelligence du beau et du sublime? Quand je rentre, j'arrête mon fils dans mon salon tapissé des plâtres du Parthénon, de quelques marbres de Phidias et des belles époques de la statuaire; je lui montre ces chefs-d'œuvre pour distraire sa vue du spectacle qui l’a offensée, pour lui apprendre que les anciens, dont il lit les auteurs, dont il apprend l’histoire, mettaient la poésie partout, et dans les vers de leurs chants héroïques, et dans les images de leurs dieux, et dans les ornements de leur architecture. Je sens le besoin de ranimer en lui le goût des belles choses, que cet affreux collége est bien fait pour tuer à sa naissance, pour corrompre dans sa source ouverte, naïve et limpide.
Serait-il donc si coûteux de renouveler ces constructions, afin de donner aux enfants assez d'air pour respirer et vivre, assez de lumière pour entretenir cette lumière divine qui éclaire la jeunesse, et ces aspirations vers le beau que Dieu a placées en elle comme le germe fécond de tous les nobles sentiments? La ville a bien des dépenses urgentes, elle n'en a pas de plus pressées; elle a des obligations de toutes sortes, elle n’en a pas de plus sacrées.
Il n’est pas besoin d’être bien vieux pour se rappeler les parcs qui servaient aux récréations de notre enfance dans les
pensions des rues Notre-Dame-des-Champs, de Clichy et du Rocher; il suffit d’un peu de lecture pour savoir que tous les grands colléges qui, au moyen âge, s’élevèrent dans le quartier latin par la bienfaisance de généreux donataires, étaient construits pour leur destination. C’étaient de vastes monuments de style gothique, où l’art se combinait avec les conditions du programme , associait ses beautés et sa souplesse aux nécessités rigoureuses de l'éducation en commun, nécessités qu'il est inutile de traduire en tristesse, en airs farouches, en couloirs sombres, en fenêtres fermées de grilles et de grillages, nécessités auxquelles il faut pourvoir, mais en les dissimulant par des dispositions heureuses et sous des ornements souriants comme l'enfance.
Vous écartez de la vue de votre fils les images immorales, vous faites taire à son oreille tout propos grossier, vous vous efforcez de réunir dans sa mémoire les exemples de la vertu la plus pure, du patriotisme le plus désintéressé, car vous désirez que son âme ne soit accessible qu’à des préceptes de morale, qu’à des conseils de bienséance, de dignité et d’honneur; pourquoi n’agiriez-Vous pas de même pour former son goût? Vous ferez à la jeunesse, désormais artiste, un monde à part dans lequel elle vivra, elle grandira, au milieu duquel son esprit pittoresque se formera un idéal toujours noble, quoique aussi varié qu'il y aura de diversité de natures : idéal de beauté et de noblesse dans les traits de la physionomie humaine comme dans les formes de toutes choses; idéal qui, semblable à l'ange gardien, ne le quittera plus, l'accompagnera dans ses études et dans ses voyages, le conduira partout où est le beau, ce bon de Part, le préservera en toute circonstance du vulgaire et de la banalité, qui est la laideur.
On procédera dans cet ordre d'idées à la construction des nouveaux colléges réclamés sur la rive droïte par la vaste extension de la ville de Paris et à la reconstruction des anciens colléges sur la rive gauche. Les gymnases d'Athènes, le Lycée, le Cynosarge et l’Académie furent construits aux frais
du trésor public, avec tout le luxe des arts, rehaussé par cette grandeur monumentale, par cette exquise recherche du beau qui associe l'hygiène du corps à celle de l'esprit. Si vous voulez mériter le titre de nouvelle Athènes, imitez l’ancienne dans ce qu'elle a fait de plus beau et de meilleur.
Deux nouveaux colléges seraient construits à frais communs par l'Université, l'État et la ville de Paris, qui, chacun dans la mesure de leur mission, prennent intérêt à ces améliorations. Ils s’élèveraient l’un dans l’ancien quartier Beaujon, l’autre dans le voisinage de Saint-Vincent-de-Paul, tous deux profitant du bon air, de l'étendue et du bon marché des terrains, et se trouvant à proximité des six arrondissements qui envoient aujourd'hui leurs enfants à plus de trois kilomètres de leurs demeures. La maison antique, le gymnase et la palestre des Grecs, les thermes des Romains, quelques dispositions des colléges annexés aux mosquées et des habitations de l'Orient, quelques détails d'aménagements demandés aux colléges ou séminaires de l'Italie, aux colléges universitaires de l’Angleterre , offriraient à un architecte de talent les éléments d'un programme magnifique, dans lequel s’introduiraient facilement toutes les exigences de nos mœurs modernes, toutes les nécessités de la vie en commun et d’une surveillance facile. En exécutant ce plan, nous ne ferons que nous acquitter d’une dette sacrée contractée avec la jeunesse, car, remarquons-le bien, nous sommes, sous ce rapport, dans un état d’infériorité que les étrangers n’ont pas manqué de signaler et qu'ils nous reprochent. Entrez dans le collége des Jésuites de Rome, à la Sapience, à la Propagande et dans les établissements du même genre de la Lombardie et de la Toscane, ou bien dans les quarante colléges différents, mais tous solennels, d'Oxford et de Cambridge, ou bien même dans les nouvelles universités des États-Unis, puis visitez nos colléges, depuis Louis-le-Grand, qui est un ramassis de vieilles masures, jusqu'au collége municipal Chaptal, construit par la ville en 1844, et qui semble une fabrique, tant en est médiocre l'architecture et vulgaire la décoration; partout vous
vous étonnerez avec les étrangers de ce grave oubli, de cette coupable négligence.
Examinons en détail le nouveau programme de l'architecte. À des entrées grandioses succéderaient des cours monumentales, couvertes par d'immenses armatures en fer qui, en été, ne laisseraient pénétrer le soleil qu'à travers les scènes héroïques représentées dans les vitraux, et qui, en hiver, intercepteraient la pluie et la neige, assurant ainsi aux enfants de l'ombre dans les jours de grandes chaleurs et un abri contre le mauvais temps, de telle façon que jamais, aux courts moments des récréations, l’air et le jour ne leur fussent refusés. Là, ou à proximité, serait disposée la palestre, vaste espace destiné aux exercices de la gymnastique, de l'escrime et de tous les jeux d'adresse. Parmi les nouvelles combinaisons inventées par les élèves d'Âmoros, on prendrait celles qui sont simples et qui atteignent le but sans courir après le danger; on y ajouterait une disposition qui permettrait de transformer, à cerlaines heures, la palestre en hippodrome pour les leçons d'équitation, et, lorsque la ville aura de l’eau en abondance, on disposera à côté de la palestre un vaste bassin couvert pour les leçons de natation, car ces leçons devraient être communes à tous les élèves, le collége ne devrait en rendre aucun à leurs parents et à la nation sans lui avoir donné ces facultés qui font un homme : savoir manier une épée, franchir un obstacle, se tenir à cheval et traverser une rivière à la nage; ce ne sont pas des talents d'agrément, car, faute de les posséder, un homme d'honneur peut manquer à ce qu'il se doit, à ce qu’il doit à son prochain, et se montrer à la fois plus embarrassé qu’une femme et aussi ridicule qu’un poltron. Au moyen de ces dispositions, lélève ne sera, ni pour l’équitation, ni pour la natation, ni pour la promenade, soumis à des sorties en ville, qui sont autant d’atteintes portées aux bonnes mœurs, à la morale, tout au moins à la discipline. En temps ordinaire, les élèves prendraient leurs ébats dans un jardin planté des plus beaux arbres verts de l'Italie, et entouré de portiques qui réuniraient dans leurs arcades les
moulages des plus excellents fragments de la statuaire antique. Quand les professeurs, se promenant sous ces ombrages, entourés de ces chefs-d’œuvre de lart, réuniront autour d'eux leurs élèves, les uns et les autres se rappelleront que Platon et les Péripatéticiens, suivis de leurs disciples, enseignaient sous les galeries ouvertes de l'Académie la plus belle philosophie. Sur ce jardin, sous ces portiques, s’ouvriraient toutes les classes, afin d'obtenir, avec des abords commodes, une surveillance synoptique facile, afin de faire pénétrer dans ces salles, où se pressent des élèves pendant des heures, l'air pur en été, le jour en hiver, afin de montrer toujours ce coin du ciel qui fait chanter l'oiseau dans sa cage, qui réjouit l'enfant dans sa captivité studieuse.
Le grandiose de architecture devrait être partout assisté, assoupli, égayé par les ressources de la peinture; elle commencerait par transformer le sol poudreux ou fangeux de ces colléges. Les tapis, je le sais, ne sont pas possibles sous l’action continue de ces piélinements; mais on les remplacera, comme les anciens l'avaient fait, par des mosaïques. Celles qui ornaient les abords des maisons, les vestibules et Atrium à Athènes, celles qu’on foule aux pieds dans les maisons de Pompéi, étaient composées de cubes de marbre blanc et noir, et formaient de beaux et sévères dessins; quelquefois on y ajoutait un mot bienveillant, comme salve, ou la représentation du fidèle chien de garde, avec l'avertissement charitable : cave canem. Tous ces dessins, d’autres inscriptions tirées des auteurs, d’autres sujets pris dans l'antiquité, peuvent être très-bien rendus et à bon marché par les nouveaux procédés industriels, tels que les mastics et l'asphalte, ou par les combinaisons ingénieuses de brillantes faiences émaillées. Dans les salles qui exigent plus de luxe, les marbres gravés par le procédé Colas et les laves émaillées peuvent fournir un revétement du sol aussi riche, aussi distingué que la Bataille d'Issus, de la maison du Faune. Du parterre, la peinture monterait aux parois. Galeries et dépendances de l'administration , salles d'études et de classes, réfectoires et salle de dis-
tribution des prix, auraient un style de décoration approprié à leur destination. Une grande simplicité, mais une grande pureté d'ornements, régneraient dans tous les abords et dans les appartements de l'administration, en conformité avec le caractère simple, élevé et austère des chefs. Le luxe des arts entre dans le collége avec les enfants ; il se révèle tout d'abord dans les salles d’études et de classes, qui seront décorées d'immenses fresques, de bustes sur les consoles et de basreliefs encastrés dans les murs. Les fresques, exécutées avec une grande largeur, retraceraient les faits mémorables de l'antiquité, quelques-unes dans la simplicité archaïque des vases grecs et des peintures étrusques, d’autres dans le style des fresques d'Herculanum et de Pompéi, d’autres enfin en camaïeu ou en grisailles; les bustes représenteraient les grands hommes de toutes les époques, confondus sans distinction, pour bien faire comprendre que la gloire n’en connaît pas; enfin les bas-reliefs seraient des plâtres moulés sur l’antique. Les réfectoires et la salle des examens ou des prix renchériraient sur ce luxe. Ici on demanderait aux portefeuilles de Huyot ses grandes et admirables restaurations des plus célèbres villes de l'antiquité, Memphis, Thèbes, Éphèse, Milet, Halicarnasse , Gnide et tant d’autres ; Paccard peindrait l’'Acropole d'Athènes et ses beaux monuments; les anciens élèves de la villa Médicis, aujourd’hui membres de l’Institut, et nos premiers architectes, retraceraient sur ces murs les habiles restaurations qu’ils ont faites en Italie; Hittorff aurait des salles entières pour exposer ses excellentes idées sur l’architecture polychrome; enfin Duban et Bouchet reproduiraient en grand les délicieux dessins dans lesquels ils ont fait revivre le luxe intérieur des habitations grecques et romaines. Associez à ces architectes consommés dans leur art nos meilleurs peintres à leur retour de Rome et d'Athènes, quand, la tête encore pleine des souvenirs de l'antiquité, ils en sont les interprètes naturels, et demandez-leur d'animer ces palais, ces villas, ces temples, ces théâtres, ces portiques de la rue et ces intérieurs domestiques, de scènes prises dans la vie des
ET DE L'INDUSTRIE. 225 anciens, et vous aurez mis une heureuse harmonie entre ces décorations et le sujet continuel des études de l'élève.
On dira, sans doute, que les enfants ne respecteront pas ces peintures. Je le crois, si elles sont médiocres et vulgaires : oh! alors, à un Achille ridicule on donnera une pipe, à une Minerve maniérée des moustaches, et des oreilles d'âne à une Cassandre pleurnicheuse ; mais vous avez un moyen sûr pour défendre ces décorations : qu’elles soient d’un style noble et d'un grand caractère; comme le professeur qui conserve sa dignité, elles maintiendront le respect; vous n'avez rien à craindre pour elles.
Quand on en viendra à décorer la salle des examens et des distributions de prix, le luxe des dorures , la magnificence des marbres et des belles matières, devront se joindre aux manifestations de l'art. Comme cette salle aura plusieurs usages, je voudrais qu'elle fût disposée en vaste amphithéâtre imité des plus belles créations de l'antiquité, et dans les meilleures conditions de l’acoustique. Sur les gradins, élèves et professeurs; sur la scène, les représentants du Gouvernement et les dignitaires de l’Université. Puis, quand la cérémonie est terminée, ceux-ci descendent au milieu de la Cavea, laissant libre l'orchestre aux musiciens, la scène aux acteurs. La toile du fond alors se lève et les élèves viennent alternativement, selon leur classe et leurs études, accompagnés des mélodies contemporaines et nationales, réciter des scènes d'Euripide, de Plaute, de Corneille, de Gœthe, de Shakspeare et de Calderon, dans la langue originale de ces grands créateurs. Les plus forts élèves du chant se feront entendre, et les mieux disposés des classes de dessin joueront des pantomimes d’un grand caractère ou composeront des scènes d’Homère et de Virgile en tableaux.
Je n’ai pas le temps, je n’ai pas non plus l'intention d’arrêter définitivement un plan; mille circonstances pourraient le modifier, et cependant je ne sais pas de programme d’architecture plus séduisant pour lartiste que celui d’un collége. Toutes les conditions matérielles et morales se trouvent réu-