COMME LE DESSIN
Après avoir ainsi retranché de mon cadre, déjà trop rempli, le rôle de la femme, intérêt puissant dont je me suis efforcé de montrer la sainte importance, je vais agir de même à l'égard de la musique, dont je ne veux pas me taire, tout en renonçant à traiter à fond cet intéressant sujet.
Le chant appris aux enfants sur les premiers degrés de l'enseignement, la musique grandissant avec eux et venant prendre sa place dans la vie de l’homme, c'est, à diverses phases, un principe de moralisation, une harmonie qui des sons passe dans l'âme et influe sur le caractère; c'est aussi au sein de la famille, dans les paisibles travaux de la campagne comme dans les bruyants métiers de la ville, en paix comme en guerre, une compagne fidèle qui soutient et distrait, qui calme les mauvaisinstincts, qui enflamme les nobles passions. Mais ce chant, cette harmonie, tout l’ensemble de la musique, peut-il êtreconsidéré comme un art isolé? Ne doit-il pas, au contraire, suivre les mêmes principes, observer les mêmes règles, entrer dans l'esprit par la même porte que les arts plastiques? Être artiste, c'est chanter, c’est peindre, c’est sculpter, c'est exprimer la pensée commune dans une langue particulière et dans une forme idéale qu'il n’est donné qu’au petit nombre de posséder, mais que tous comprennent et doivent étudier pour en jouir plus complétement. Aussi, pas de grand peintre, sculpteur, architecte, poëte, écrivain, qui ne soit vivement impressionné par la musique; pas de musicien qui n’aime les autres arts; et la réunion de la musique dans l’Académie des beauxarts, le choix récent d'un musicien pour secrétaire perpétuel de cette classe de l’Institut, est la plus heureuse expression de
cette fusion naturelle. Il a fallu l’aveuglement de la passion et d'intérêts de bas étage pour faire écrire tout ce qu’on a lu contre la présence des musiciens dans les jurys de peinture et de sculpture; il fallait les y convoquer, si leur droit n'avait pas été d'y siéger, car je ne connais pas de juge plus délicat d’un bon tableau qu’un grand musicien, de même qu'un musicien n'aura jamais de plus intelligent auditoire que celui qui sera formé par des architectes, des sculpteurs ou des peintres.
La France, envisagée au point de vue musical, ressemble à l’Afrique. C’est un désert bordé de pays fertiles; dans le Nord et le Midi, des sociétés chorales populaires et bien organisées: les Bretons, les Basques, les grisets de Toulouse chantent naturellement leurs mélodies et légendes nationales; sur les bords du Rhin et de la Meuse, les races mélodiques; au centre, le néant et, qui pis est, le faux. Pas une voix capable de s’harmoniser d'instinct avec la voix sa voisine, et de la part de l'État, pas un effort ou de misérables efforts pour opérer le rapprochement par l’enseignement et les associations. Mais cette Afrique antimusicale a des oasis d’admirable fertilité au milieu d’un désert d’immense barbarie : aussi est-elle jugée différemment et d'une manière absolument tranchée, suivant qu'on vit dans ses sables ou qu'on habite sous ses ombrages, suivant qu'on a été enchanté par ses grands musiciens ou mis en fuite par son peuple chantant.
Quand Paris avait courbé son front sous la honte de l’occupation étrangère, il était une heure où la haine de ces uniformes ennemis se calmait, s'adoucissait du moins : c'était à l'entrée de la nuit, quand, au détour d’une rue ou dans les allées des Champs-Élysées ravagés, on entendait les prières du soir chautées en chœur par les gardes montantes hongroises, allemandes ou russes. Impossible de ne pas s'arrêter pour écouter ces chœurs harmonieux, et de ne pas se sentir porté par des sentiments plus doux vers ceux qui savaient exprimer si bien des sentiments communs à tous les cœurs.
Quand, par une soirée chaude d’été, chassé par l’atmos-
phère viciée de ce grand Paris, qu'un chimiste éminent comparait à un immense tas de fumier, vous sortez dans les environs pour chercher un peu d'air, vos pas vous conduiront près des tonnelles verdoyantes des jardins publics et des guinguettes populaires, partout de la gaieté et de l’esprit, dont le franc rire devrait être la seule expression; mais on ne s’y tient pas : Désaugiers, Béranger, Dupont, Nadaud et des vaudevilles en vogue ont fourni de gais refrains; on ne se contente pas de les réciter en les accompagnant d'une pantomime expressive, non: on les chante, etalors ce n’est plus une nation civilisée venant répandre dans la campagne les accents cadencés de ses mélodies; ce sont festins de cannibales aux hurlements affreux, aux éclats de voix criards et vulgaires, devenant toujours plus discordants à mesure qu'un plus grand nombre de voix cherche à se mettre à l'unisson.
Et nous n’avons pas honte de cette infériorité, et, tandis que nous cachons avec tant d’art toutes nos difformités, nous étalons cellelà complaisamment au grand jour, sans égard pour le tympan des rossignols et des étrangers, au risque de faire fuir définitivement les uns et les autres. Si vous dites à un Allemand, à un Bohême, à un Slave, que le soir nos paysans ne se réunissent pas pour chanter en chœur des airs nationaux, les mélodies de quelque Sébastien Bach français ou les morceaux d’un Mozart parisien, mais qu’ils s’'étourdissent et s'enrouent à crier à l'unisson et à faux de vulgaires flonflons, ils lèveront les yeux au ciel et nous plaindront avec cette pitié que nous accordons aux sauvages de l'Océanie et aux peauxrouges de l'Amérique, quand nous apprenons qu'ils ignorent les douces jouissances de l'intelligence, des arts et de la poésie.
Ne nous étonnons donc pas d’être mal jugés, ne trouvons pas choquante , injuste et trop peu combattue une contradiction qui frapperait l'esprit le moins juste. Cette contradiction, la voici : tandis que vous sollicitez vainement en Angleterre, en Espagne, en Allemagne, en Russie, et même en Italie, la faveur d'entendre au théâtre quelque grande œuvre
de musique nationale, tandis que vous êtes assourdis par nos opéras-comiques, et pas toujours par les meilleurs, vous entendez sortir de toutes les bouches cet axiome : la France est le pays le moins musical du monde, celui où on chante le plus faux. Bizarrerie inexpliquée ! On nous pille et on nous insulte ; on se prétend plus riche que nous et on nous emprunte.
Et cependant, une contradiction aussi manifeste ne repose ni sur une erreur d'ignorance ni sur une injustice de rivalité; elle a son fondement dans la vérité. En France, l'instinct musical est très-vif. Comme ces harpes éoliennes que le plus simple zéphyr fait vibrer, ainsi notre nation s’enthousiasme et s’enflamme à certaines mélodies. L’opéra de la Muette n’a pas été étranger à la révolution de 1830, et M. Delessert, étant préfet de police, disait à M. Seveste, l'entrepreneur des théâtres de la banlieue : « Vous ne jouerez pas les Girondins; « savez-vous pourquoi? C’est que, si nous avons une nouvelle « révolution , elle se fera sur l'air des Girondins. » C’est en effet la seule variation que se permettent nos révolutionnaires; ils changent d’air, mais c'est toujours aux accents d’un chant populaire, la Marseillaise ou les Girondins, qu'ils enlèvent le peuple et le conduisent à l’assaut du trône et des plus libérales institutions. La France a des compositeurs estimés des plus difficiles amateurs de musique de tous les pays; elle a des violons, des flûtes, des cors qui n’ont pas leurs égaux dans le monde; elle possède un excellent enseignement supérieur, et son industrie d'instruments de musique est sans rivale; mais elle n’est pas organisée, constituée musicalement.
Y a-t-il intérêt à empêcher le peuple de chanter faux, nos jeunes étudiants de hurler leurs chansons à l'unisson, et nos chantres d'église de rendre insupportable l’accomplissement des devoirs religieux? Oui, sans doute, et par plusieurs raisons. Je placerai en première ligne l'influence heureuse de la musique comme principe de civilisation , comme adoucissement des mœurs, comme passe-temps facile offert à nos plus pauvres hameaux. La lyre d’Amphion qui adoucissait les ins-
tincts féroces des animaux sauvages, la trompette sainte qui renversait les muraïlles de Jéricho, sont des emblèmes du pouvoir civilisateur et pacifique de la musique; elle calme les passions, elle détruit les engins de la guerre. Je concevrais l'indifférence, la répugnance même, si l’on demandait en faveur de la musique, et au profit des arts en général, de conduire le peuple au cabaret, à l'ivresse et aux désordres qui en sont la suite; avec raison vous répondriez que ni la musique, ni tous les arts réunis, ne compenseraient ce mal; mais on vous offre, au contraire, un moyen de guérir cette plaie en donnant au peuple la plus douce et la moins coûteuse des distractions. Je rangerai ensuite les ressources d'étude, les modes de contrôle donnés aux intelligences d'élite qui sommeillent, aux chanteurs qui s'ignorent : en effet, que d'inspirations musicales étouffées faute de pouvoir se produire! que de belles voix éclosent et meurent ignorées, comme ces fleurs dont Île parfum et l'éclat se perdent dans les ravins des montagnes! Enfin, et avant tout, je placerai l’avantage immense, l'utilité incontestable de former un public intelligent, un auditoire éclairé et sévère pour toute création musicale.
La nation française est-elle impropre à la musique? Les grands compositeurs, les habiles exécutants qu'elle a donnés au monde, prouvent assez son inépuisable fécondité. La langue française est-elle rebelle au chant? Gluck a prouvé le contraire en composant la musique d’Iphigénie. Sommes-nous indifférents à cet art? Tout ce qu’on entend de chants et de musique à l'église, au théâtre, dans les fêtes, dans les promenades de la capitale et des villes de province, montre pertinemment que nous n’y portons qu'un trop vif intérêt. Non, la France n'est pas disgraciée. |
Dieu a réparti le sens de la musique comme l'instinct de tous les autres arts, uniformément, à dose égale et à tous les peuples, suivant le développement de leur intelligence. Les institutions sages, les encouragements généreux et sensés, ont fait le reste. Aussi chaque pays at-il eu ses renaissances musicales, ses gé. nies créateurs et ses exécutants habiles, suivant qu’un prince
éclairé ou un gouvernement intelligent a su créer et maintenir une forte éducation musicale.
Au x siècle, tout l'indique, nous étions le peuple le plus musicien de la terre : chants du clergé, chants des poëtes, musique d'église, musique de la rue, tout était harmonie; la prière, la poésie, la gaieté populaire, l’histoire même, tout était chanté. Les Pays-Bas recueillirent au xv° siècle, sous l'influence des ducs de Bourgogne, et développèrent, en même temps que les autres arts, leurs dispositions musicales; l'Italie, vers la même époque, s’'inondait d'harmonie; l'Allemagne élait encore ignorée au monde sous ce rapport et ne se connaissait pas elle-même. Luther réveilla ses sens endormis. Le réformateur était poëte et musicien : le poëte composa les cantiques de l'Église et chanta l’heureuse et douce influence de la musique; le musicien composa les airs de ses cantiques, et Ein’feste Burg ist unser Gott élèvera toujours les âmes à Dieu. Toute l'Allemagne se passionna pour la poésie et la musique du Cygne d’Eisleben; toute l'Allemagne crut longtemps et croit encore faire quelque chose qui lui plaît en chantant à l’église, en chantant sur la voie publique. Les petits enfants, les fils même des gens aisés, s’en vont par bandes dans les rues, et de leurs voix éclatantes font retentir les cantiques du réformateur; on leur jette quelques monnaies en souvenir de Luther, qui prenait part à cet exercice musical de l'enfance et qui en recommanda le maintien. De là cette grande popularité de la musique, cette éducation musicale qui commence au berceau, se suit dans les écoles à tous les degrés et traverse la vie. En France, quand on chante dans un cabaret, toute l'assistance se met à l’unisson, et l'on hurle; la police intervient, et l’on fait silence. En Allemagne, dans les immenses salles enfuméés où l'on boit la bière, quelques personnes qui ont plus de goût, plus de talent que les autres, entonnent en partie une mélodie populaire; l'assistance écoute avec recuelllement, chante les refrains, forme des chœurs, et d’une assemblée incohérente fait un concert harmonieux. C'est qu'il faut pour le développement de tout art et pour le renou-
vellement musical d’un peuple les passions religieuses, guerrières ou politiques : les cantiques de Dieu ou la Marseillaise.
Tandis que l'éducation publique et privée, assistée du sentiment religieux, jetait ainsi sur toute l'Allemagne comme un vaste réseau musical, la France laissait endormir ses plus précieuses qualités. Son gouvernement avait à choisir entre les gens du monde, qui ont à leur disposition tous les moyens de satisfaire leurs fantaisies musicales, et le peuple, qui n’a pour lui qu’un sentiment mélodieux, inné, profond, attaché à des chansonnettes traditionnelles, et il a pris sous sa protection l’homme du monde, dépourvu de cette véritable inspiration que souffle la naïveté, flottant au gré du caprice et demandant chaque année de nouvelle musique avec de nouvelles modes. C'était le contraire qu'il fallait faire : comme dans tous les arts, ne voir que le sommet et la base avec la conviction que le reste s’aligne. 1° Donner à l’art musical l'enseignement sérieux et les principes immuables d’où se dégage, comme un gaz éthéré, l'inspiration du ciel; protéger cette inspiration contre les séductions de la mode et de la spéculation, en les entourant de toutes les faveurs qui donnent les loisirs productifs et permettent de dédaigner les succès faciles. 2° Former le goût musical du peuple à l’école primaire et dans la fête du hameau; cela fait, laisser voguer à l’aventure la barque légère de la mode montée par les dilettanti, ces partisans de toutes les écoles, qui ont oublié d'aller à la bonne, à celle où l’on apprend à sentir, à écouter, à comprendre.
Les maîtrises des cathédrales avaient formé comme l'arrière-garde dans la déroute musicale de la France; elles restèrent les dernières à leur poste et constituaient encore, au moment de la révolution de 89, d'excellentes écoles de chant à Paris et dans tous les grands centres provinciaux. Lesueur entra comme enfant de chœur dans la maîtrise de la cathédrale d'Amiens, et il y devint maître de chapelle. Gossec et Mébul étudièrent dans ces mêmes maitrises. On y était admis après un concours sérieux , el l'illustre Lesueur, dont je viens
de parler, pour obtenir la maitrise de Notre-Dame de Paris, eut à lutter contre quarante-six concurrents.
La révolution ruina entièrement cette vieille et populaire organisation. Napoléon montra son intérêt pour l’art musical à ses sommités en rétablissant une chapelle, en subventionnant les théâtres lyriques, en développant l’organisation du Conservatoire; mais il ne se préoccupa en aucune façon de l’enseignement populaire de la musique, et c'était peut-être par là qu'il aurait dû commencer. En 1815, la musique s’introduisit dans l'éducation du peuple comme un accompagnement de l'enseignement mutuel et de la gymnastique. J'ai déjà dit que la Restauration avait eu la maladresse de laisser l'opposition se faire de l'éducation du peuple une machine de guerre et un moyen de popularité. Nous chantions contre les Bourbons avec nos moniteurs et dans les exercices gymnastiques, sous la direction du bonhomme Amoros, qui croyait avoir découvert que le corps, comme l'esprit, trouve du repos dans la variété des travaux. À la faveur de ces dispositions frondeuses, il y eut à cette époque un véritable élan en faveur de la musique populaire et des efforts intelligents pour l'introduire dans l'éducation. Alexandre Choron se signala un des premiers. Il avait une organisation harmonique admirable, un grand dévouement à son art de prédilection et un don particulier de propagande sympathique. Il imagina une méthode à la portée du plus grand nombre et ouvrit son école ; Massimino en créa une autre, que le Gouvernement appuya et qui eut du succès; enfin Wilhem, avec une persévérance d'apôtre, mit en pratique la sienne, la plus simple, la mieux adaptée à un enseignement populaire, et qui, de son modeste logement, passa d'abord dans quelques petites pensions d'enfants, dans l’école communale de l'ile Saint-Louis en 1818, avec l’assistancede la préfecture de la Seine dans l’école normale élémentaire de Saint-Jean-de-Beauvais, puis, en 1826, fut appliquée à l’enseignementofficiel dans toutes les écoles élémentaires de Paris, et enfin, en octobre 1833, acquit son dernier développement dans lOrphéon, qui est la résullante du pro-
blème, puisque c'est le contrôle, par la réunion des élèves à des époques fixes pour s'exercer par le chant en commun.
Je m'arrête ici, bien que le progrès de l’enseignement musical se continuât et s'étendit aux écoles des frères et des sœurs, et même à des classes d'adultes; maïs le bien n’était encore qu’à la surface : il avait si peu pénétré, que, lorsque M. Guizot s'occupa de la loi de l’enseignement primaire, il n'eut pas l’idée de placer le chant, cette étude facile et attrayante, cette étude à la portée de tous, dans la première partie de l’enseignement, dans la partie indispensable et obligatoire; il le relégua dans la seconde partie, dans l'enseignement supérieur et facultatif. Et bien lui en prit, car, même en le plaçant dans cette catégorie illusoire, il fut violemment attaqué dans la Chambre des députés. M. de Salverte demanda que le chant fût entièrement effacé de la loi; il est vrai qu'il redoutait l'encombrement des sujets d'étude dans ces petites classes, où il voulait introduire Les notions des droits et des devoirs politiques. La Chambre, après une longue discussion, décida que, pour des enfants de six à dix ans, le chant valait mieux que la politique; mais en même lemps elle approuva l'article de la loi qui déclarait le chant facultatif seulement. En 1849, M. de Falloux le retrancha entièrement du programme, et les députés du peuple applaudirent à cet acte de libéralité. La musique, si bien faite pour calmer les passions, était traitée comme la complice de cette propagande socialiste qu’on voulait expulser à tout prix, et on l’a chassée impitoyablement. Était-ce bien le meilleur moyen d'empêcher le socialisme d'y rentrer ?
Nous voilà donc retombés dans le néant : à peine si Paris, sous la direction de M. Gounod, et fort d'une vieille popularité musicale, a conservé son ancienne organisation ; à peine si quelques départements du Nord, stimulés par leurs voisins les Belges et les Allemands, ont pu constituer ou développer leurs sociétés chorales. J'ai suivi attentivement ces efforts: j'assiste aux chants des écoles, aux réunions annuelles de l'Orphéon, j'interroge partout où l’on chante, et il me semble
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que nous ne gagnons pas de terrain. La distinction manque, la vulgarité domine. Ces voix, qu'on est parvenu à unir, ont cessé de fausser, mais elles continuent à avoir un timbre ignoble. Halévy a dit que c'étaient de belles voix qui avaient les mains sales; elles semblent, en effet, l'écho de la halle et comme une émanation de la rue. M. Gounod se préoccupe surtout de mettre d'accord ces voix discordantes, de faire marcher au pas et en mesure cette armée indisciplinée; il y avait autre chose à faire, il fallait réformer l'intonation. Dans les arts, ce qui doit prédominer, c’est le goût, et dans la musique, l'intonation est le goût. Il n’y a pas de chant possible, quelque parfait qu'il soit, quand l’intonation est criarde, gutturale et vulgaire. Cette réforme du plus grave des défauts de l’enseignement actuel n’est possible qu'avec une organisation générale de l'éducation musicale. En effet, la classe ouvrière de la population parisienne est mobile; elle se renouvelle chaque année par la province, et envoie au loin ceux qu’elle a formés. Le progrès musical fait à Paris est entravé par les nouveaux arrivants, et le niveau de la médiocrité pèse constamment sur toute la population.
Une meilleure organisation musicale de la France, c’est-àdire le chant et la musique faisant désormais une part de l'éducation publique, doit nous relever de notre abaissement : il y va de notre place parmi les nations civilisées; ce n'est pas le luxe des hautes classes, c’est le nécessaire des masses. La musique est par excellence l’art du peuple, et le peuple de France en est privé; on l'en a déshérité. Une longue indifférence a fait disparaître ses mélodies nationales, l’a laissé devenir étranger aux chants religieux; une police inquiète a condamné ses chansons; un clergé, qui aurait dû s'inspirer de la tolérance de Fénelon, a défendu ses danses, et depuis lors les fêtes du village, privées de cette langue poétique, de ces concerts harmonieux, de ces passe-temps joyeux, sont devenus d’ignobles et ennuyeuses séances de cabaret.
Il faut faire appel à toutes les influences pour régénérer l'art musical et changer les habitudes de la France. C’est bien
quelque chose de recueillir nos vieilles chansons nationales et de les publier texte et musique; mais la chanson s'ennuie et se meurt dans un livre comme le rossignol dans sa cage : donnez-lui la liberté, qu'elle retentisse de nouveau dans la vallée et sur la montagne; ce n’est pas assez de chanter à l’église toujours à l'unisson et souvent faux, il importe aussi qu'on chante juste à la maison et qu'on puisse se distribuer en parties quand on se réunit sous le porche de l’église ou dans la salle du café; mais il faut, pour obtenir ce résultat, l’éducation musicale depuis les crèches jusqu’à l'entrée dans l'indépendance de la vie; il faut une méthode susceptible de se généraliser; il faut enfin une forte organisation, qui ne portera ses fruits, toutefois, que si l’on associe à ces innovations une qualité qui en est l'âme, la persévérance, qualité rare en tous pays, et que la société d’acclimatation de France devrait bien prendre sous sa protection.
Il peut se faire que l'on conteste cette ANT radicale de la France au milieu de l'Europe; il est possible qu'on me prouve que jamais le goût de la musique ne s’est manifesté aussi vivement, et qu’on apprécie d'autant plus ces progrès qu'ils sont dus uniquement à l'initiative générale. J'en conviens, jamais les concerts n'ont été aussi nombreux et plus courus, jamais les théâtres lyriques, en province comme à Paris, n’ont eu autant de vogue. Mais la musique y est-elle bien distinguée, le public délicat dans son goût, judicieux dans ses applaudissements ? J'en doute fort, et de crois même qu'à ces sommités d'une société d'élite, qu'au milieu de cette grande capitale, on sentira facilement qu'il manque l'éducation première, les principes sérieux, le goût formé par l'étude des beaux modèles. On est étonné de la pente naturelle vers les petites et bourgeoises inspirations, des dispositions favorables aux combinaisons d’un ordre inférieur, d’une antipathie cachée, bien cachée, mais réelle, pour tout ce qui est supérieur, pur, élevé. Que sera-ce si nous descendons dans les petits théâtres de Paris et de la province? L’absence de toute donnée musicale, l’envahissement de la vul-
garité sûre d'elle-même et de la médiocrité prétentieuse, fait frémir les vrais amateurs et révolte les étrangers. Faisons encore un pas, entrons dans les cafés-concerts, éclatants de gaz, inondés de fleurs, aux cantatrices provoquantes, au public tellement serré, qu’un étranger me demandait naïvement : Qui donc garde les maisons dans Paris ? Oh! alors, c'est déplorable, c’est à désespérer du goût et de l'avenir musical de la France.
Et cependant, ce concours populaire prouve quelque chose, car l'industrie ne fait de si grands frais que lorsque la marchandise est demandée. N'y aurait-il pas moyen de tirer parti de ce dévouement inintelligent, de cette extension faussée, de cette popularité maladive de la musique? La fabrique des instruments a atteint en France une supériorité qu’elle doit autant aux inventions variées, qui ont enrichi l’art lui-même, qu'à la perfection unie au bon marché, qui a mis à la portée du grand nombre des instruments excellents, réservés, il y a vingt ans, aux riches amateurs. Les fabricants de pianos livrent chaque année 3,000 instruments à la consommation parisienne et ne peuvent suffire aux demandes. Si l'on considère qu'un piano dure, à ses différents degrés d'usage, au moins trente ans, c’est 100,000 pianos répandus dans la capitale, et pendant ce temps les autres fabriques ne chôment pas. On fait des orgues expressifs à 100 francs, et dans peu chaque église de village, ayant un guide de ce genre, fera taire le charivari sauvage qu’elle tolère, et l'harmonie dominicale résonnera pendant toule la semaine dans les oreilles de la population. On fabrique aussi des violons parfaits à 50 francs, et l’orchesire qui fait danser sur le préau devra se ressentir de cetie amélioration.
Je voudrais me réjouir de ce progrès naissant, je m'en afflige : c'est un enfant mis au monde avant terme; il est sans pieds et sans bras. En effet, l'éducation d’en haut étant incomplète, celle d'en bas manquant complétement, ce qui s’agite au milieu va au hasard des petits caprices de la mode et des fantaisies banales du mauvais goût. Mieux vaudrait
mille fois que ce mouvement eût tardé à se produire; comme un jeune homme qui débute dans le monde en entrant dans la mauvaise compagnie et qui toute sa vie en gardera la‘trace, même lorsqu'il vivra dans la bonne, ainsi le peuple français aura, pendant bien des années, à lutter contre les fausses tendances qui le surprennent à son réveil.
Qu'on ne se méprenne pas, qu'on ne m'’accuse pas d’être exclusif en musique, étant libéral sur tous les autres points. J'applaudis quand la musique quitte sa franc-maçonnerie restreinte, délaisse la petite église exclusive et s’émancipe dans la foule, quand elle monte dans la mansarde, descend dans la rue ct s'arrête à tous les étages. Je ne suis pas de ces amateurs excessifs dans leur délicatesse qui se bouchent les oreilles et jettent les hauts cris parce que tout n’est pas perfection. Leurs goûts de musique aristocratique se révoltent à la vue de cette invasion démocratique, trop souvent très-discordante; comme les savants, comme les architectes, les sculpteurs et les peintres, ils souffrent de se sentir dérangés dans le sanctuaire, d’être coudoyés par l’envahissement de la foule; et cependant, depuis vingt-cinq ans, les grands compositeurs sont-ils déchus, les violons et les pianos, les violoncelles et les harpes, les flûtes et les cors, ne nous ont-ils pas conduits de surprises en merveilles; les amateurs, gens du monde que chacun cite, n’ont-ils pas rivalisé de vrai talent et de talent acquis avec les artistes de profession; a-t-on jamais fait plus de musique et écouté plus sympathiquement la bonne? Non, sans doute; mais, je le répète, l'éducation d'en bas manque complétement, et celle d’en haut sollicite un puissant concours.
On pent rester incertain entre la splendeur apparente de l'édifice et la connaissance que l’on a acquise de la fragilité de sa base, on peut hésiter sur différentes questions de méthode et d'encouragement ; mais la nécessité d’une organisation musicale de la France entière est prouvée avec autant d'évidence par la barbarie de sa population prise en masse que par l'élan nouveau, vif et passionné de son élite. Il n’y a pas à
en douter; il en sera pour les progrès de la musique comme pour les autres arts : on élèvera le sommet de la pyramide en étendant sa base.
Une nouvelle loi de l'instruction primaire devrait contenir le programme suivant des études obligées de la première enfance : 1° lecture, 2° écriture, 3° calcul, 4° dessin, 5° chant. Pour satisfaire à ces obligations et les étendre avec le progrès de l'instruction, il faut pourvoir à la formation des maîtres en même temps qu’à celle des élèves. L'organisation doit être étudiée à ce double point de vue.
Une direction de l'éducation musicale, assistée d’un conseil formé de nos grands compositeurs, chargé d'arrêter le meilleur système de notation, la plus sage méthode et Îles principes généraux du mode d'application, réservant pour Paris son action immédiate, laissant les écoles de département exercer leur influence. Une grande école normale ayant mission de fournir, dans une série d'années, des professeurs à Paris et à la France : 1° aux lycées, aux institutions privées et aux écoles communales de la Seine; 2° aux écoles normales établies dans chaque académie universitaire, et qui seront elles-mêmes chargées, plus tard, de former des professeurs cantonaux, ayant mission, à leur tour, d'instruire les instituteurs des écoles communales, soit en passant chaque semaine quelques heures avec eux, soit en les réunissant au chef-lieu de canton, pour exécuter des morceaux d'ensemble et se concerter sur une action commune et sur les besoins de Part. Ces écoles normales de la province recevraient de Paris, au début, directeurs et professeurs; mais, une fois constituées, elles auraient liberté entière pour l’application des méthodes adoptées par la direction supérieure; et c’est dans l'élasticité de cette application que pourraient trouver place les modilications conseillées par des habitudes prises et des traditions locales.
La direction centrale devra s'entendre avec le clergé pour tout ce qui tient au chant de l'église, à la constitution des maîtrises, à la formation des chœurs; avec le ministère de la
guerre, pour organiser des écoles musicales dans les régiments; avec les congrégations de frères et sœurs, pour ramener leur enseignement à une même méthode.
Des bourses seront accordées aux élèves des écoles communales qui se distingueront par leurs dispositions ou par leurs voix, pour aller étudier à l'école normale de l'académie universitaire. Les professeurs cantonaux désigneront les candidats après un examen passé au cheflieu de canton, et ces candidats se réuniront au chef-lieu d'arrondissement, dans un concours public, en présence de tous les instituteurs communaux. Ces solennités auront lieu pendant l'été, après les travaux de la moisson, et coïncideront avec les expositions des écoles de dessin et les distributions de prix. D’autres bourses seront accordées aux meilleurs élèves de ces écoles normales universitaires pour aller passer deux ans à Paris, dans le Conservatoire de musique ; de telle manière que pas un talent naturel, pas une aptitude décidée, pas une voix distinguée ne puisse échapper à la sollicitude de maîtres attentifs et se perdre faute d'appui et d'encouragement.
Tous les éléments de la musique, les méthodes approuvées, les chefs-d'œuvre de l'art, seront imprimés aux frais du Gouvernement et donnés gratuitement, ou à un prix modique, aux établissements d'instruction publics ou privés. Des orgues seront accordées, moyennant une retenue annuelle de 10 francs sur leur budget, aux communes dont les instituteurs seront devenus de bons organistes; ils s'en serviront, pendant la semaine, pour diriger le chant de leurs élèves, et ils les transporteront le dimanche à l'église, pour accompagner le chant des offices; enfin, on recherchera tous les moyens d'encourager la bonne musique et.de proscrire la mauvaise : à l'église, dans son caractère religieux ; à l'armée, avec tout l'éclat militaire; dans les fêtes publiques, au moyen d'immenses orchestres jetant au loin les flots de l'harmonie; dans les villes, comme dans les villages, en créant des sociétés chorales et des orphéons du soir, où les ouvriers seront attirés par l'attrait de l’art lui-même et recevront des jetons de pré:
sence en bronze et en argent, suivant leur aptitude et leurs progrès.
Si je ne me trompe, une organisation de ce genre embrassant tout le pays, depuis l’école de la plus petite commune jusqu’à la grande école du Conservatoire de Paris et l’école de France à Rome, offrant au talent, à des échelons successifs, le moyen de marcher toujours suivant ses progrès et l’avantage de s'arrêter quand l'avancement dépasse les forces, don: nant à tous des notions qui éveillent les instincts musicaux et des habitudes de chant en partie qui exercent l'oreille, signalant, sans en négliger une seule, dans le Nord, les organisations musicales distinguées, et développant dans le Midi, par des méthodes favorables, toutes les voix qui se perdent ou se gâtent faute de soins, affranchirait la France du tribut onéreux payé à l'étranger, effacerait la tache de barbarie que les étrangers signalent en la visitant, formerait enfin un public sévère appréciateur de toute expression musicale, qu'elle émane de ses illustres compositeurs, dans les splendeurs de l'Opéra, ou d’improvisateurs inconnus , Orphées de la nature, dans les plis de la vallée, au sommet radieux des montagnes ou sur la grève plaintive.
Le rapprochement, le parallélisme, que j'ai cherché à établir entre tous les arts, et, par conséquent, entre la musique et le dessin, se retrouve jusque dans les préjugés qui s'élèvent contre l'extension des études musicales, jusque dans les objections qu’elles soulèvent, préjugés des artistes eux-mêmes, objections des grands trembleurs de la société. Les premiers feignent de croire que la musique est perdue, parce qu’elle devient populaire et brise leur monopole aristocratique; les seconds croient sincèrement que la société est perdue, parce qu'on augmente le nombre des musiciens, ne voulant pas admettre qu'on puisse chanter sans monter sur la scène de l'Opéra et jouer de la flûte sans faire de la flûte sa profession. J'ai combattu ces objections sous une autre forme; au fond, c'est toujours la même chose : si le temps est proche où l'on saura bien dessiner sans se croire pour cela un peintre de
génie, il n’est pas loin non plus où on saura exécuter toute musique sans se croire un musicien. J'ai passé sept années de ma jeunesse en Allemagne; un jour, j'accompagnais un de mes camarades, et il me dit : « Je t'en prie, pressons le pas; «autrement, je n'aurai que la clarinette, et je la déteste. » Je me fis donner l'explication de cette clarinette tyrannique, et je ne vous la ferai pas attendre. Mon camarade se rendait à une de ces sociétés musicales, comme il en existe dix dans chaque ville allemande. On s’y réunissait chaque soir pour exécuter ensemble les meilleurs morceaux des bons maîtres, et pour former ensuite l'orchestre d’un bal où l’on était, à tour de rôle, musicien et danseur. Chaque arrivant choïsissait son instrument de prédilection et laissait aux autres, parmi les instruments en défaveur, la clarinette qui effrayait mon camarade. Je cite ce fait, parce qu’il prouve qu’en Allemagne tout être un peu bien élevé, homme ou femme, est capable de jouer d’un ou deplusieurs instruments et de chanter sa partie dans tout morceau d'ensemble. Cette facilité est répandue et marque dans le village comme à la ville, dans la grande cathédrale de l'évêché comme dans la petite église perdue au sommet des Alpes. Il ne vient pas à l’idée de ces gens qu'ils sont musiciens ; de même que nous ne nous croyons pas poëtes anglais ou italiens, quand nous sommes parvenus à nous exprimer clairement dans ces langues, de même aussi ces gens parlent la langue musicale sans autre prétention que de comprendre les chefs-d'œuvre des hommes inspirés, que d'exprimer eux-mêmes des idées mélodieuses, composées des réminiscences de tout ce qu’ils ont entendu dans les concerts des oiseaux et des hommes.
Ainsi mélée intimement à l'éducation, la musique redeviendra, pour quelques-uns, ce qu’elle fut pour tous dans l'antiquité et au moyen âge, la compagne fidèle et la sœur de la poésie. Rossini, le maître adorable, disait dernièrement à un jeune compositeur : « Il faut se chanter ce qu'on compose, «car il faut s'entendre soi-même.—Mais je n’ai pas de voix. «— On a toujours de la voix, on a sa voix. » En effet, la voix est
dans l'oreille plus encore que dans le gosier, j'entends cette voix qui exprime de mille manières sympathiques et charmantes ce que l’on sent; demandez plutôt à Delsarte et à Nadaud. Ji restera en dehors de ces chanteurs expressifs les grands et rares ténors, comme il reste au-dessous des célèbres orateurs de la chaire et de la tribune la multitude des causeurs spirituels et des conteurs qui dominent leur auditoire.
On voit où le progrès nous conduit : de la musique avec son atmosphère limpide où plane le génie à une musique terre à terre qui a cessé d'être un art difficile et qui devient comme une extension du langage, de même que le dessin est un développement de l'écriture. Alors chacun chantera juste et, par conséquent, chantera avec sa voix. Le poëte composera, avec les paroles, l'air et le rhythme qui se produit en même temps que la pensée, musique simple, presque naturelle, mais expressive et adaptée aux paroles, comme le feuillage du rosier à la rose. Beffroy de Reigny, Favart, J.-J. Rousseau, Rouget de l'Isle, Désaugiers, Dupont, Nadaud, et même Béranger, ont ainsi donné à leurs compositions une seconde vie, le mouvement naturel et l'allure propre, qui valent pour bien des gens, pour les véritables amateurs surtout, des airs compliqués, à grands effets et bruyants.
Quelle faculté sublime! comprendre la nature entière, lire à livre ouvert dans la seule langue universelle la pensée de tous les hommes inspirés, la lire et la comprendre comme une langue natale, entrer ainsi dans une communion fraternelle avec l'humanité entière! Si ce don devait être réservé à quelques intelligences supérieures, j'en ferais peu de cas; mais il deviendra le partage de tous si l'éducation musicale est élevée au niveau de l'éducation littéraire et artiste.
Il est cependant, parmi tant d’objections faites contre la popularité de la musique, un motif d'opposition que je ne puis passer sous silence, parce qu’étant adopté par des hommes convaincus, qui sont parvenus à l'inoculer à une partie du clergé, il peut devenir un obstacle sérieux.
Cetie objection est celle qui fait du plain-chant le type
unique et de ses ressources limitées le cadre rigoureux de toute musique chantée ou jouée dans les églises; c’est une opinion sincère: elle est partagée par un grand nombre d’esprits très-distingués; ce n’en est pas moins une erreur vulgaire. L’art industriel, l’art religieux, le plain-chant en tant que forme exclusive de la musique d'église, le gothique en tant que style exclusif de l'architecture chrétienne, sont des pauvretés qui sortent des mêmes têtes et vivent dans les mêmes esprits. Le Gouvernement et le clergé doivent fermer l'oreille à toutes ces déclamations et se fixer une règle :
Restaurer les églises gothiques et les conserver avec un soin pieux, et n’en plus faire;
Rechercher les anciennes compositions du plain-chant, les exécuter dans toute la pureté de leur donnée primitive, et n’en plus faire.
Telle est la raison et la justice à l'égard du passé; mais pour le présent et pour l’avenir, entendons-nous bien : nous demandons un art vivant; nous voulons dans l'église le progrès de la musique mis au service du sentiment religieux. La messe de Lesueur, avec toutes les ressources de l’instrumentation moderne, avec l'accompagnement ravissant des voix les plus pures et les mieux exercées, nous semble un perfectionnement excellent, tandis que, sous prétexte de la dignité du culte, chasser de l’église comme des profanes Palestrina, Marcello, Haendel, Séb. Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Cherubini, Lesueur, Gounod, Berlioz, serait un symptôme effrayant de décadence. Qu’on l’appelle fanatisme dévot, archéologie obtuse, étroitesse de l'esprit, peu importe d’où viendrait l'exclusion de ces chefs-d’œuvre : ce serait de la barbarie. Il y a trente ans, j'entendis pour la première fois, pendant la semaine sainte, en face du Jugement dernier de Michel- Ange, la musique papale, dans la chapelle Sixtine. Des voix étranges et délicieuses entonnaient les chants sublimes que Léo, Pergolèse, Durante, ont composés pour ces jours de pénitence; les cardinaux, princes mondains, préfets, gouverneurs, ministres de la guerre et de la justice, assistaient assez
distraitement au service, et cependant tout cela était sanctifié par la majesté du Saint-Père et comme relevé par un passé historique plein de grandeur. De ce jour, et trente années d’études m'ont confirmé dans mon opinion, je me suis dit : La religion du Christ n'exclut de sou sein que la grossièreté; elle ouvre ses bras aux progrès illimités de l’art. Tous les styles lui ont été bons en architecture, en peinture, en sculpture; pourquoi aurait-elle pour la musique, le moins sensuel de tous les arts, une autre balance, quand cette musique trouve, pour exprimer le sentiment religieux, des accords plus sublimes, plus développés, plus sympathiques à luniversalité des natures. Laissez venir à moi les petits enfants, disait Jésus; laissez entrer dans l’église, dit la vraie religion, tout ce qui charme l’homme dans la vie extérieure et vient, en s'épurant dans mon sein, le charmer à mon profit. Que la musique s’installe dans mon sanctuaire avec ses nouveautés, harmonies, tonalité, modulations, instruments ; seulement, et c'est là ma seule réserve, que l'inspiration, le caractère et le style religieux soient les vrais guides de vos compositeurs, de vos chanteurs, de vos exécutants; n'oubliez jamais ma mission divine et le sursuM coRDA , en haut les cœurs. C'est là ma règle et la seule règle.
Mais, dira-t-on, en quoi consiste le sentiment religieux ? Si je pouvais répondre, à la tombée de la nuit, sous les voûtes de l’église, si j'expliquais ma pensée aux sons de l'orgue répétant un oratorio de Sébastien Bach, je me ferais facilement comprendre, tandis que définir froidement un sentiment, c'est impraticable : mieux vaut s’en tenir aux faits positifs. Il est une seule musique comme il est un seul art, mais il y à une musique qu’on chante à l’église, et qui sert d’accompagnement à la prière, et celle-là doit avoir le caractère élevé, simple et profond qui convient à la prière, comme celle qu'on chante au théâtre, au camp, au cabaret, se ressent des lieux qu'elle fréquente. Le plain-chant a eu la confidence de belles inspirations religieuses, alors que l’art musical ne s’exprimait pas autrement. Conservez-nous ces chants dans toute leur
pureté, ils ont écho dans les cœurs; mais en même temps, et pour un public dont le sens musical s’est développé, public qui tend à devenir l’universalité, conservez à l'église son caractère de libéralité universelle; craignez, par un rigorisme exclusif, de condamner sa tradition généreuse, favorable à tous les progrès, et tout un passé libéral, qui est sa gloire; craignez de faire le procès à la noble protection que les papes, les évêques, le clergé tout entier, ont accordée aux arts, et tout cela pour satisfaire quelques archéologues transis et moribonds, aux vues étroites, à l'horizon borné, pour faire de la majestueuse et vivante église catholique un mesquin et morne couvent du mont Athos, où des moines ignares répètent mécaniquement, selon les formules prescrites, un art qu'ils ne peuvent faire progresser d’une ligne. Et d’ailleurs, le plain-chant atil donc si bien garanti l’église de toute souillure? Les mélodies vulgaires ne sont-elles pas entrées dans le sanctuaire dès le xvir siècle, avec sa signature et sous son couvert? Il est vrai que par le fait seul de son caractère grave, de ses limites précises et de ses ressources bornées, cet envahissement ne peut être comparé au débordement de mélodies mondaines, de modulations guillerettes, que la tonalité moderne a introduites de nos jours dans l’église, pour détourner âme de toute pensée religieuse. À qui sommes-nous redevables de ce désordre ? À des musiciens de troisième ordre, à des organistes qui devaient se contenter d'exécuter la bonne musique des maîtres de l’art, à des ecclésiastiques même, dont l'éducation musicale incomplète se laisse surprendre par toute espèce de réminiscences modernes, qu’ils ne croient pas mondaines parce qu’elles sont venues les chercher au presbytère, sans leur avouer qu’elles viennent de l'Opéra. En présence de cette pitoyable musique religieuse, le dégoût est devenu général, et il n’y a pas lieu de s'étonner si les vrais arüstes se sont alliés aux savants archéologues pour demander le retour au simple et grave plain-chant. Et cependant, c’est du découragement, ce n’est pas un remède. Que les âmes pieuses, que les prêtres et les évêques se reporlent au passé,
ils verront dans ce miroir le modèle de l'avenir. Et tout d'abord, ils doivent se bien dire qu’il n’y a pas pour le compositeur inspiré de théâtre plus favorable à ses rêves d'imagination que l’église. Où trouvera-t-il un édifice plus majestueux et aussi sonore? une pompe plus solennelle? un auditoire plus recueilli, tout entier absorbé dans une même adoration, dans un même sentiment de pieuse exaltation ? Ajoutez l’enivrement de l’encens, les rayons du soleil, richement colorés par les vitraux, qui traversent l'espace, et semblent s’animer aux sons de l'orgue frémissant, ou bien, quand la nuit approche, ces demi-teintes mystérieuses, qui pénètrent aussi avant dans les cœurs que dans les nefs. Comment comparer ce vaisseau d'architecture, propice à la musique, et qui semble le sanctuaire de l’art, à l'Opéra, où l’on crache, où l'on tousse, où l’on entre pour faire du bruit, d’où l'on sort pour faire de l'effet, où l’on vient poussé par mille motifs différents, tous également étrangers à l’art? Comment y obtenir quelque recueillement? Comment la domination de l'artiste s'y exercerait-elle? Si par hasard une impression grave s'y est produite, c’est lorsque, singeant l'église, une scène du Prophète a été demander à ses cérémonies et à ses chants quelque chose de leur autorité, et ce jour-là le théâtre mondain faisait sa soumission, l'Opéra rendait les armes à l’église. Ainsi, au point de vue de l'art, nul théâtre préférable à la maison de Dieu. Pourquoi donc le musicien ira-t-il chercher ce monument fait de plâtras et meublé d’oripeaux, quand il a le monument de pierres de taille, embelli par tous les chefs-d’œuvre de l’art? C’est qu'au théâtre, avec un succès qui lui a demandé six mois de travail, il gagne 20,000 francs par an, tandis qu'une messe en musique, qui exige cinq années de grave recueillement, lui rapportera 500 francs une fois payés. Évêques qui vous plaignez de la décadence de l’art, âmes pieuses qui gémissez sur l’altération du sentiment religieux, imitez l’ancienne générosité du clergé et des fidèles; reconstituez les maîtrises, organisez l'éducation musicale dans les séminaires et dans les écoles de frères, vastes pépinières d'où
vous ferez sortir les talents et résonner les voix. Ne vous contentez pas de votre fonds clérical; attirez à vous les grands compositeurs qui, formés hors de votre influence, se sentiront portés par quelque inspiration pieuse à s’abriter sous votre abri paisible. Le Gouvernement vous viendra en aide; il fondera six pensions de 3,000 francs dans les grandes cathédrales de Toulouse, Strasbourg, Lyon, Bordeaux, Rouen et Lille, el une pension de 10,000 francs dans celle de Paris. Ces pensions, accordées au concours pour dix ans, et pouvant être renouvelées, donneront les loisirs nécessaires, les occasions favorables aux talents forts, sérieux, convaincus, pour développer l'essor de leur inspiration religieuse dans le milieu le plus propice de tranquillité, de piété et de concours enthousiaste. Les solennités du culte deviendront pour leurs créations musicales comme une mise en scène magnifique et sympathique.
La Sainte-Chapelle de Paris serait reservée pour l'exécution des concerts spirituels et pour tous les retours savants à la bonne musique des anciens temps. La musique archéologique a pour but de ranimer les précieuses cendres du passé et d'en faire jaillir de nouvelles étincelles. Tous les arts ont leurs monuments qui parlent aux yeux; il suffit de les recueillir ou de les signaler pour que les amateurs aïllent en foule les admirer et les étudier. A l'égard de la musique, on ne peut procéder de la même manière. Un cahier de musique n'est pas la musique, il faut l’exécuter. Le coup d’archet seul peut réveiller la morte et la faire sortir de son tombeau, brillante dans ses qualités particulières, toujours jeune dans sa naïveté et son sentiment. Faire renaître, aux oreilles d’une foule d'amateurs passionnés, les inspirations de Palestrina, Allecri, Marcello, Haendel, c’est élever une barrière contre la venue arrogante des médiocrités du jour.
L'éducation musicale élémentaire étant organisée, le développement de l'art pourrait encore être faussé si l'enseignement supérieur n'était pas assis sur des bases aussi larges et aussi solides, s’il ne partait pas continuellement d’une sphère supé-
ll UNION DES ARTS
rieure comme une lueur céleste, l’étincelle qui enflamme le génie en lui montrant le but élevé. Mais l'espace me manque pour aborder des questions de méthode, pour développer un plan d'organisation; je dois me contenter de marquer les grandes lacunes.
Le Conservatoire de musique comptait sous l’Empire 300 élèves, et il avait un budget de 250,000 francs; il a aujourd’hui 800 élèves, et on lui alloue 150,000 francs pour tout appui: c'est dérisoire. Dans une réorganisation, l'éducation musicale de tous étant faite au dehors, le Conservatoire n’a plus à se préoccuper que de l'éducation des talents supérieurs, c’est-à-dire des jeunes gens qui se sentent portés, par une vocation décidée et des dispositions exceptionnelles, à prendre une carrière artiste. Le Conservatoire devient dès lors le centre où convergent tous les efforts, l’école supérieure vers laquelle tend l'ambition des lauréats de toutes les écoles secondaires de la France. Etre admis est déjà un titre, car c’est une immense difficulté vaincue, et c’est en même temps, pour les professeurs, une grande facilité conquise, leur enseignement se trouvant désormais dégagé des entraves apportées par la médiocrité.
La méthode de l’enseignement de la musique et de la déclamation a, comme celle qui préside aux autres arts, des principes arrêtés et des règles variables : les principes sont les traditions laissées au Conservatoire par ses illustres directeurs et ses principaux professeurs, les règles se modifient suivant les besoins du dehors et suivant les ressources du dedans; sous ces deux rapports, le Conservatoire peut prélendre à un plus vaste développement.
Mais dans la musique, comme dans tous les arts, dès qu'il s’agit de la perfection, le nombre, pas plus que le temps, ne fait rien à l'affaire. Je ne me préoccupe donc pas du chiffre des élèves du Conservatoire; ce qui m'inquiète, c'est la moralité, la direction des idées, la disposition de l'âme, l'élévation du cœur, le développement de l'intelligence de ces jeunes gens qui prennent pour carrière la plus difficile el en tous cas
la plus délicate des missions. Se faire l'interprète du cœur humain dans ses conditions de grandeur morale, de sentiment élevé, de pureté ou d'enthousiasme religieux, soit en composant la musique d’un opéra qui exprimera toutes ces passions, soit en déclamant les plus beaux rôles de nos chefsd'œuvre dramatiques ; et pour comprendre ces nobles sentiments, pour les exprimer, vivre dans une atmosphère grossière de basse vulgarité, ou, ce qui est pire, dans tous les désordres du vice, c'est un contre-sens, c’est l'explication de tant de vocations avortées et de la désespérante nullité de nos débutants lyriques et dramatiques.
Sans tourner au couvent, sans se transformer en école de mœurs, le Conservatoire peut être un noble abri contre la misère, cet actif auxiliaire du vice, et devenir une école de bonnes et élégantes manières, de maintien digne et convenable. À cet effet, il se partagera en deux grandes sections, les externes et les internes; les lauréats de Paris et les boursiers de la province, tous ceux qui feront preuve de capacité dans les examens d'admission, suivront les cours comme externes; mais tous les six mois des concours auront lieu pour passer internes, c’est-à-dire pour conquérir la faveur d’être élevés aux frais du Gouvernement. L'école du Conservatoire, qu'on pourrait comparer à Saint-Denis pour les femmes et à l'école d'état-major pour les hommes, concilierait une indépendance nécessaire avec une utile surveillance, et donnerait à cent jeunes gens et à cent jeunes filles, pendant quatre ans, une éducation artiste, assistée d’une éducation littéraire et morale. De cette école partiraient presque exclusivement, car il est peu de candidats du dehors qui pourraient lutter contre ses élèves, les lauréats de Rome et les lauréats voyageurs. Au lieu d’un élève tous les cinq ans, elle en enverrait deux tous les ans, choisis dans toutes les spécialités de l’enseignement du Conservatoire, en épuisant avant tout la liste des talents éminents, fussent-ils, par le fait du hasard ou des tendances du moment, dans la même spécialité.
Les prix de Rome, les bourses de voyages, quelles que soient
les promesses des lauréats, ne peuvent jamais être donnés qu’à des commençants. C’est un jeune homme qui, en musique, écrit l'orthographe et connaît lesrègles du style; c'est une jeune fille qui, en déclamation, parle correctement et sait l'usage de ses bras; l’étincelle ne jaillit que plus tard : si vous avez dix élèves bien préparés, elle peut enflammer le génie de l'un ou de l’autre; si vous n’en avez qu'un seul, cette chance est réduite comme de 1 à 10, et ce sont cinq années perdues.
Au retour de l’école de Rome ou des voyages d'instruction, le musicien, le chanteur, le tragédien et le comique devront être mis à l'épreuve immédiatement dans les conditions les plus favorables. Cette règle est essentielle surtout à l'égard du compositeur, qui doit se produire avant que le feu sacré s'éleigne, avant que la vulgarité musicale qui plane dans Fair parisien ou le découragement vienne annuler tant d'efforts et de sacrifices. Ceux qui connaissent les difficultés, les mécomptes de tous les genres qui assaillent l'élève de Rome à sa rentrée en France, comprendront ma sollicitude. Des œuvres éminentes ont sommeillé pendant dix ans dans les cartons d'un directeur d'opéra, en dépit de tous les règlements, et lorsqu'elles sont venues au grand jour de la publicité, lorsqu’elles ont signalé un musicien d'avenir, son inspiration s'était éteinte, anéanlie sous la pression de l'humiliation et du désespoir.
Deux prix de. Rome, un boursier voyageur et cinquante élèves fortement préparés formeront chaque année le contingent de talents offerts à la société par l'institution du Conservatoire : c’est assez, s'ils sont capables de répandre dans leur carrière les bons principes et la chaleur fécondante qu'ils auront puisés près des hommes les plus éminents, leurs professeurs; ce n’est pas trop, car vous n’avez pas à craindre que ces artistes réclament votre assistance et vous imposent, en retour de votre libéralité, comme une charge d’âämes: leur tort sera de vous échapper trep tôt et de s’en aller par mille voies diverses jouir du soleil de la liberté. La plupart de ces
arlstes sont comme certaines plantes qui ne peuvent pousser dans l'étreinte des serres chaudes, des espaliers torturés et des plates-bandes alignées ; il leur faut le grand air et l'indépendance : les petits théâtres de Paris et de la province, de Londres, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, seront le terroir de ces plantes sauvages, riches de senteurs et de toutes sortes d'éclats.
En dehors de l’enseignement public qui prépare le goût musical de tout le monde, du Conservatoire qui prépare les artistes, des théâtres lyriques et des enseignements particuliers qui forment les gens du monde, il y a une élite musicale qui réclame davantage. Elle compte les artistes compositeurs, les artistes exécutants, les amateurs sérieux, enfin les critiques et les érudits qui, par profession et par goût, écrivent sur la musique. Dire les notions vagues de tout ce monde serait dévoiler une des grosses plaies de l’art musical, car on expliquerait la marche indécise, flottante, capricieuse, de notre école, les appréciations aussi variées que les sensations d'un public qui a le droit de se croire un juge éclairé, enfin les opinions de nos critiques qui écrivent sur l’art sans en connaître les principes et les lois, sans en avoir étudié la marche, sans en comprendre les chefs-d'œuvre. Il importe grandement de combler cette lacune. L'État fondera un cours public d’esthétique et d'histoire de la musique. Le professeur ou les professeurs donneront leurs leçons pendant la semaine, et en présenteront le dimanche dans un concert comme la preuve et la démonstration. Ils expliqueront par des exemples, faciles à saisir, les développements de la musique, de son esprit, de ses beautés, et ils en feront ressortir les principaux traits dans une suite chronologique de morceaux empruntés aux différents maîtres. Ce cours, et les concerts qui en sont le complément, seront publiés et formeront une histoire de la musique et un corps musical ou trésor des beautés de l’art en tous pays et à toules les époques.
Quand l'Etat a pourvu de cette manière à l'éducation en bas, à l'éducation en haut, quand les masses sont dégrossies
et quand l’art est appelé dans les régions élevées où il:s’épure, l'État a encore une mission, celle de maintenir le goût du public, de l'améliorer, de l'épurer. L'éducation des gens du monde peut se continuer et s’'entretenir à l'Opéra; les décorations excilent leur curiosité, les ballets les amusent, ils prennent la musique par-dessus le marché. Que cette musique soit bonne, élevée, sérieuse, qu’elle se dramatise en s’épurant, qu’elle fasse plus d'effet en faisant moins de bruit. Avec de beaux décors et de brillants ballets, le succès du spectacle est assuré; assurez par-dessus tout le progrès de la musique. Qu'un directeur, musicien de premier ordre, assisté d'une commission musicale composée d'éléments divers, soit le maître absolu du terrain; qu’il puisse faire des sacrifices d’argent pour remunérer les efforts, pour exécuter les grandes œuvres consacrées, avec l’aide des meilleurs chanteurs et la séduction de toutes les splendeurs de la scène. Quand le public, sans se douter qu'il fait une étude, sera initié aux beautés de la musique de Gluck, Beethoven, Mozart, sera habitué au grand style de ces compositeurs, il traitera comme ils le méritent les flonflons des faiseurs. Nos habiles compositeurs ne seront pas évincés pour cela; bien au contraire, ils seront poussés, stimulés, maintenus dans la bonne voie. Des poëmes seront demandés par le Gouvernement à nos gens de lettres, manière aussi de les encourager, non pas pour qu'ils fassent des vers spirituels, on n’en a que trop, mais pour qu'ils trouvent des situations dramatiques dont la musique sera l'esprit et l'éloquence; ces poëmes seront donnés gratuitement aux jeunes lauréats qui promettent, aux maitres qui déjà ont tenu. Et, quand à cet appel généreux les compositeurs français ne répondront pas, quel riche répertoire est le vôtre, le répertoire du monde entier, car ne parlez-vous pas la langue universelle, la langue qui se lit, se chante et se comprend partout? Avec la musique étrangère appelez les artistes étrangers. Ils produisent l'effet de ces miroirs qu’on rencontre au détour d’un palier d'escalier : on se voit passer, on trouve à cet autre soi-même du ventre et un air vieilli, on se reconnaît
après s'être jugé. Les Italiens nous montreront combien nous sommes inutilement bruyants et souvent mesquins dans notre chant, froids et conventionnels dans notre tragédie ; ils nous apprendront à estimer nos comiques si fins en voyant leurs bouffons si faux; les Anglais nous débarrasseront de quelques défauts, en nous exposant avec candeur leur affectation de gentillesse et de mimique exagérée; les Allemands nous enseigneront comment on est pathétique sans violence, passionné sans fracas, comment on exprime tous les sentiments de l’âme sans efforts et sans bruit, avec un procédé bien simple, qui consiste à en chercher l'écho dans son âme. Dans tous les arts, c'est avec des tentatives hasardeuses qu'on fait naître de bonnes idées applicables. Comme une boisson généreuse qui renouvelle le sang, les essais intelligents raniment la verve. Il manque à ces essais de tous genres un local approprié, et de même que l'État offre aux artistes peintres et sculpteurs, à l’industrie et à l’agriculture des salles d'exposition pour les affranchir de la tutelle inintelligente des marchands, de même aussi il mettra à la disposition des musiciens une salle sonore qui leur épargnera des sollicitations dégradantes pour la dignité de l'artiste, des démarches qui accablent le génie, des frais écrasants qui sont un obstacle à tout. Ce théâtre des essais, dont je parlerai avec plus d’étendue en traitant de l'architecture, car j'en ferai un modèle de style et d'aménagement, sera mis gratuitement à la disposition de tous ceux qui apporteront une idée nouvelle, un spectacle instructif, un progrès matériel ou intellectuel. Dans l'état actuel, une troupe de chanteurs et de musiciens allemands vient faire entendre à Paris les chefs-d'œuvre des compositeurs d’outre-Rhin qui nous sont inconnus, ou même les opéras connus, mais pour les jouer dans la langue qui les a inspirés, avec les traditions du maître conservées, les inflexions consacrées par lui et toute leur originalité nationale. La troupe étrangère trouve de l’écho, mais la difficulté de trouver un local la ruine avant que ses débuts commencent, et il faut donner en secours improductifs, pour renvoyer nos
pauvres hôtes chez eux, ce qu'on aurail sacrifié en encouragement utile pour faciliter leur succès,
Il y a, pour le maintien du Théâtre Italien sur un pied de splendeur qu’il n’a plus depuis nombre d'années, des raisons du même genre. En dehors de la musique, c'est un théâtre où l'élégance et le bon ton se donnent rendez-vous. Nous traiterons ce point ailleurs; ne songeons qu'à la musique.
Chérubini, Paësiello, Paër, Spontini, Rossini, en se faisant presque Français, leur musique interprétée sous leur direction par des artistes italiens de leur choix et les meilleurs de leurs pays, ces artistes se renouvelant continuellement et apportant au milieu de nous des traditions de méthode et de chant toujours rajeunies à la source, ont-ils donné une impulsion utile et offert de bons modèles à notre public d'élite, à nos musiciens, chanteurs et compositeurs? La réponse n'est douteuse que de la part de ceux qui contestent à l'Italie son sentiment musical, ses bonnes traditions, ses voix remarquables, et à ses compositeurs des qualités que ses artistes rendent mieux que tout autre. Je ne discute pas de pareilles thèses; j'admets en fait l'utilité du Théâtre Italien, et je propose d'en faire un théâtre subventionné avec générosité jusqu’à ce que, remis à la mode, il se soutienne lui-même; seulement, je mettrais à cette libéralité certaines conditions en faveur de l'instruction musicale, non pas de son public particulier, mais de la masse du public. Ainsi, il n’exécuterait que de la musique italienne; mais il députerait, chaque semaine, l'élite de sa troupe dans deux ou trois de nos petits théâtres pour chanter, pendant une heure, les meilleurs morceaux de son répertoire. La bonne propagande n'attend pas les prosélytes, elle va les chercher. Vous auriez un théâtre italien merveilleux que vous n'y feriez pas entrer un seul spectateur de nos théâtres des boulevards; ils entendent dire qu'il y à là de la bonne musique : ils le croient sur parole et continuent à aller entendre les vulgarités de leur scène favorite; mais quand M" Frezzolini aura fait vibrer, de sa voix passionnée, les parois du Palais-Royal, du Vaudeville ou des Folies-Nou-
velles ; quand M"° Alboni aura rempli de ses accents calmes et puissants les salles de l'Odéon, de la Porte-Saint-Martin et de Franconi, oh! alors, soyez certains que la comparaison forcée, la mise en présence des sublimités de l’art et de ses banalités réformera les goûts de ce public qui s’ignore luimême et qui imposera ensuite, sans même se douter de l’influence exercée sur lui, une autre musique à ses orchestres, une autre méthode à ses chanteurs, car il voudra, à son tour, un art vrai au lieu de sa grimace. Le Théâtre Italien donnera en outre, chaque semaine, un millier de places gratuites aux écoles de chant, aux institutions distinguées par leurs progrès et aux lycées de l'État. Ce sera pour cette jeunesse un stimulant et une récompense, en même temps qu’une leçon. D’autres subventions, réparties avec la connaissance des besoins, soutiendraient des entreprises utiles qui débutent et aideraient au développement de celles qui ont fait leurs preuves. La société des Concerts, formée par les professeurs et les élèves du Conservatoire, soutient le goût public, et, rien qu'avec la splendeur du beau, met en fuite la vulgarité; mais son influence est minime, elle ne s'étend pas au delà du petit nombre d'amateurs qui s’est emparé de l’étroite enceinte des Menus-Plaisirs et n’y laisse pénétrer de nouveaux initiés ni pour or ni pour argent. Il serait temps de songer aux intérêts d’un public qui grandit et deviendra immense. Avant tout, songeons à l'éducation de ce public; écartons de ses oreilles tout ce qui n’est pas harmonie, depuis les hochets des enfants, qui leur faussent le tympan, depuis les sifflets des chemins de fer, qui nous le fendent, jusqu'aux instruments sans nom des fontainiers, qui entonnent dans nos rues une musique sauvage. Il serait si facile de faire autant de bruit et de le faire harmonieusement, d’amuser les enfants en les charmant, d'attirer les chalands, comme on le fait en Grèce, avec une douce cantilène, d’avertir un ouvrier qui travaille sur la voie ferrée avec un accord éclatant, mais Juste, et sans faire fuir des populations entières, qui conservent longtemps dans l'oreille, comme un reproche de barba-
rie, le son discordant qui s’y est implanté. Pour la musique comme pour les autres arts, je dirai : Bercez l’enfant dans une douce et inaltérable harmonie, qu’elle l'accompagne dans toute son enfance; plus tard, le désaccord des sons offusquera son oreille autant que des proportions qui jurent, des nuances qui crient, offensent ses yeux exercés par le dessin; et remarquez combien est intime l'association de ces impressions et l'union des arts, puisque les mêmes mots expriment les mêmes sensations, qu’elles frappent les yeux, les oreilles ou le toucher.
Mais, je le répète, la chose importante sera d'agir sur les masses en favorisant toutes les manifestations musicales qui s'adressent à elles: dans les villes, les associations chorales, les réunions de musiciens amateurs, la musique en plein air des jardins publics, les chanteurs et musiciens ambulants, et la musique militaire des régiments; à la campagne, dans les vallées comme sur la montagne, la recherche et le maintien des mélodies nationales, l'amélioration des orchestres du village, tout cela encouragé, stimulé à peu de frais, par l'impulsion administrative, l'attrait de quelques prix et autres distinctions, l’intérêt surtout que les autorités témoigneront aux efforts et aux progrès. Dans la capitale, il faut plus encore, et les inventions nouvelles nous permettent de porter des secours également efficaces à cette immense agglomération d'habitants. Demandez à l'architecture nouvelle de vous construire d'immenses arènes favorables à l'audition, faites appel aux nouveaux instruments de Sax, dont l’étourdissant éclat ne sera plus qu’une sonorité suffisante, aux sociétés chorales, qui réuniront des milliers de chanteurs, et alors la perfection des concerts du Conservatoire retentira au profit de tous dans ces vastes espaces, où 20,000 places à 50 centiines rapporteront autant que 500 à 20 francs. Avec cette excellente musique mise à la portée de tous, il y aura une véritable propagande du sentiment musical, une habitude de l’harmonie, une génération entière dont l'oreille juste proscrira autour d’elle le chant faux, la musique criarde, et qui ira même
dans nos théâtres siffler les acteurs et faire la leçon aux directeurs.
Comme dans les autres arts, veillez au sommet et à la base, et du sommet où vous l’entretenez, transportez bravement la perfection à la base, où elle fructiliera.