‹ De l'union des arts et de l'industrieChapitre 6 sur 38 · DE · texte numérisé non relu

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rive à un défaut d’une autre nature, moins grave, mais plus inattendu, c’est l'infériorité des femmes dans tout ce qui touche au goût, à l'adresse, au sentiment des arts. Aussi voyez-vous les jeunes gens exclusivement chargés de disposer les montres, comme possédant mieux le sentiment de l’harmonie des couleurs et de la disposition pittoresque; les jeunes gens chargés seuls de façonner les objets délicats et de dessiner les broderies, canevas et auires ouvrages féminins, comme étant plus habiles dans ces travaux; les jeunes gens, enfin, préposés dans les magasins de nouveautés à la vente des étoffes et de tous les articles de la toilette, comme se montrant plus capables que les femmes d’en faire valoir les qualités et les avantages aux élégantes pratiques de l’établissement.

La femme a-t-elle donc subi quelque grave altération dans ses facultés? Elle n’a jamais eu, comme l’homme, la force, l'audace et la persévérance; mais elle possédait à un degré plus éminent que lui l'intelligence qui saisit vivement l'aspect le plus séduisant des choses, le tact inné de l'ajustement et de l'harmonie des couleurs, développé par la coquetterie de sa toilette, l'adresse des mains qui exécute délicatement et une faculté très-développée pour comprendre et reproduire tout ce qui est charme et grâce. Que sont-elles devenues, ces brillantes qualités naturelles? Si les hommes les surpassent aujourd'hui sur tous ces points, cela tient uniquement à l’éducation artiste qui s'étend parmi eux et qui se restreint parmi elles : or, c’est justement à l’enseignement des arts plus développé, plus populaire, que je voudrais demander pour elles aide et protection. Dira-t-on que les femmes se montrent moins aptes que les hommes aux grandes qualités de l'artiste ? Eu dépit d’une disposition naturelle à louer le passé au détriment du présent, à mettre en parallèle des souvenirs embellis par l'imagination et des réalités éminentes rabaïssées par le contact des faiblesses humaines, on ne peut contester la supériorité de nos femmes artistes sur leurs émules de tous les siècles passés. Ne discutons pas le mérite des artistes de

l'antiquité, nous sommes obligés de les juger sur quelques assertions de compilateurs; mais cherchons dans l’histoire des arts, en tous pays, les femmes que nous pourrons comparer à M'° Rosa Bonheur! Est-ce la Rosalba? Est-ce M"° Lebrun? Je prends les deux talents les plus sérieux dans la légion féminine; mais ces peintres sont restées dans les limites habituelles des facultés de leur sexe : c’est la grâce sans la force, l'apparence sans la solidité, le savoir inné plutôt que le savoir résultat d’études sérieuses. M'° Bonheur, au contraire, a la hardiesse de la conception, la témérité des grandes compositions, la vigueur du dessin, de la touche et du modelé, et, pardessus tout, un instinct pittoresque, puissant, qui déroute tous les jugements et force les plus incrédules à accorder à la femme toutes les facultés artistes que l’homme prétendait monopoliser.

Ces facultés, qu'on a l'habitude d'appeler mâles, sont du fait de la femme aussitôt qu'elle se place dans les mêmes conditions d'étude et de labeur que l’homme. Me Bonheur avait, comme tant d’autres personnes de son sexe, de bonnes dispositions; mais elle avait de plus un père artiste, qui l’a guidée dès son enfance, et une volonté forte, qui l’a soutenue dans la persévérance de l'étude. Elle a réussi comme d’autres réussiront quand des institutions leur fourniront les ressources d’enseignement qu’elle trouvait exceptionnellement dans la maison paternelle. Mais ce que je tiens à établir, c’est que, si elle est un exemple de ce que peut son sexe, elle n’est point une exception, et c’est pour cela que je crois à l'avenir réservé aux femmes dans la carrière artiste. Leur aptitude supérieure, en dépit des difficultés imposées à leur éducation artiste, s’est manifestée jusque dans les petits genres de peinture qu’on leur réservait. M”° de Mirbel et M° Herbelin, dans la miniature, Mie Wagner et M"° Sturel-Paigné, élèves de Maréchal, dans les fleurs dessinées au pastel, laissent-elles quelque chose à désirer et qui puisse inspirer la moindre hésitation au juge le plus sévère? Tandis qu’une foule d'hommes de talent, véritables manœuvres de fini minutieux, puéril, écœurant, s’en

vontrapetissant, affadissant ces genres de peinture, les femmes de génie que je viens de nommer adoptent pour la miniature des procédés plus faciles, un faire qui répond plus largement à la finesse de leur observation, et des touches hardies qui fixent le caractère et saisissent la physionomie; pour l'imitation des fleurs, elles repoussent la perfection froide, sèche et sans animation d’un Van Huysum; elles donnent la vie à cette peinture en rendant aux fleurs quelque chose de leur fraicheur, de leur duvet, et presque de leur parfum. Un autre symptôme de cette aptitude générale, c'est le succès des femmes amateurs: M" de Rougemont, M"° la duchesse d'Albufera, M° P. O’Connell, pour ne citer que celles qui ont envoyé leurs ouvrages aux expositions publiques ou livré leurs noms à la publicité, sont arrivées, du premier coup, à des résultats remarquables; et, dans un art plus sévère, la princesse Marie d'Orléans, limmortelle auteur de Jeanne d'Arc, M Fauveau ,M""* Lefèvre-Deunnier, M" Édouard Dubufe, proclament, par des œuvres distinguées, que la sculpture ne perd rien en s’assouplissant sous des doigts féminins.

Comment, au reste, refuser aux femmes des qualités qui semblent comme une émanation de leur nature, quand des célébrités littéraires de premier ordre s'appellent de Staël, Sand, d’Arbouville, de Girardin ; quand M"Dupont, en France, et M! A.-G. Green, en Angleterre, travaillent aussi sérieusement que des Bénédictins aux éditions des vieux chroniqueurs?

Comment enfin leur contester le don organisateur et calculateur, les facultés du commandement, l'autorité du chef d'atelier, la sûreté de tête du comptable, quand nous avons, dans l'industrie parisienne, des maisons considérables tenues par M%* Meyer, Tempier, Bouasse, Barenne, Palmyre, Féhcie?

Douées de telles facultés, pourquoi les femmes lutteraientelles seulement avec l'aiguille et le fuseau contre toutes les misères matérielles et morales qu'apporte dans leur vie l'envahissement des machines à coudre, à broder, à tisser?

Qu'elles remplacent cetle besogne, devenue mécanique, par des travaux qui sont hors de la portée des machines et qui ne sont pas au-dessus de leur vive intelligence; qu'elles se fassent artistes, puisque la femme peut réussir dans les arts et non-seulement y acquérir la gloire, mais y trouver aussi la fortune, sans qu'aucun de ces succès lui demande en échange une concession de sa dignité, de son bonheur ou de sa vertu. En se livrant à leur culture, elle obtient d’eux, suivant ses aptitudes, les moyens de s'appliquer utilement à toutes les occupations qui sont dans sa nature, à des oCccupations qui ne l’arrachent à aucun des devoirs de la famille. On peint, on sculpte, on grave, on lithographie, on dessine la broderie et les éventails, on exécute les mille objets d’art délicats dits articles de Paris, sans quitter le toit protecteur de sa mère, sans perdre de vue le berceau de son enfant, sans mettre le pied dans ces lieux de corruption qui se nomment des fabriques, véritables bagnes du travail en commun.

Instruire une femme, on l’a dit, c’est créer une école dans la famille. Instruisons-la dans le dessin et dans le chant: elle répandra ensuite autour d'elle ces deux sources fécondes de travail et de moralisation. Je les appelle fécondes, parce qu’on ne doit pas perdre de vue un point essentiel. En même temps que le pouvoir de la mécanique augmente et envahit tout, le domaine du travail manuel s'agrandit à son tour et fait des progrès du même genre. La propagande du bon goût, dans un plus vaste public, rend les consommateurs difficiles ; elle donne du prix à la perfection du travail qui se ressent d’une main habile, elle fait désirer la possession d'œuvres originales, d'œuvres d’art, qui se distinguent de la banalité des produits mécaniques et de l’uniformité de la foule. Qui devra satisfaire ces tendances du luxe, ces prédilections des classes élevées ? ce seront les femmes artistes, ces ouvrières supérieures par le goût, la distinction et le talent.

H est donc nécessaire d'introduire le dessin dans les écoles des filles, au même titre et dans la même forme que dans les classes des garçons, depuis l'asile de l’enfance jusqu'aux cou-

vents qui conduisent la jeune personne à l'entrée du monde, jusqu'aux institutions qui les mèneront dans les ateliers de peinture, si elles ont des talents hors ligne, et dans les maisons d'apprentissage où on les initiera aux carrières industrielles. Sans doute, il est des ménagements à garder, des réserves à observer, une limite à établir entre l'éducation des hommes et celle des femmes. Aussi ne s’agit-il pas d'introduire dans les couvents l'Hercule Farnèse ou le torse du Belvédère, et de faire fuir les saintes filles à la vue de ce qui faisait, à Athènes et à Rome, l'admiration d’honnêtes femmes. Les rigueurs de notre climat, bien plus que les principes du christianisme, en nous cachant la vue des formes humaines, ont fait une indécence de ce qui était une beauté. Je ne voudrais donc rien heurter; seulement je substituerais à des christs pitoyables, à des saints ridicules bonshommes, à des vierges prétentieuses, minaudières et affectées, des chefs-d'œuvre d'un art sérieux, grandiose et sublime, copiés sur les meilleures productions de la statuaire du moyen âge, de la renaissance ou des artistes contemporains; puis, dans les cours, dans les parloirs et promenoirs du couvent, je placerais, comme dans les colléges, des moulages d’après l'antique et des copies de tableaux qui auraient reçu, les uns et les autres, l'approbation de l'autorité ecclésiastique pour cette destination. Ce serait, par exemple, la Vénus de Milo, la Victoire rattachant ses sandales, les Stèles si chastes et si touchantes d'Athènes, les figures des Parques de Phidias, l’Ariane endormie et les portions de la frise du Parthénon qui paraîtraient inoffensives.

Les femmes, plus encore que les hommes, ont besoin que leurs yeux s’exercent de bonne heure à voir les formes humaines, qu'il ne leur est pas permis d'étudier autrement. Ainsi habituées, leur vue ne sera choquée que par la laideur, et j'appelle laideur tout ce qui n’est pas dégagé d'instincts mauvais, de tendances impudiques; car le beau, quelque nu qu'il soit, n’est jamais indécent.

L'éducation première ayant formé le goût, ayant exercé les yeux à bien juger, servira à toutes les jeunes filles, quelle

ET DE L'INDUSTRIE. 119 que soit la destinée qui les attend. Mais il faut à celles qui gagneront leur vie par le travail une profession, et pour chaque profession un apprentissage spécial. De quelle nature sera-t-il pour les jeunes personnes ? S'il se fait dans ces vastes ateliers des fabriques en communauté avec les garçons, sous la direction des contre-maîtres, en dehors de toute surveillance mater:elle ou morale, ce n’est, je le répète, que corruption à tous les âges et à tous les degrés. Ce qui convient aux garçons, ce que je recommanderai pour les apprentis, ce travail en commun avec le maître, dans la besogne toute pratique du métier, devient pour la femme mélée au travail des hommes la source de tous les désordres. Si j'avais plus d'espace, je placerais en regard : d’un côté, le tableau honteux de l'atelier, avec le genre de conversation qui s’y tient, dans le style du langage qui s'y parle; de l’autre, le spectacle de l’intérieur d’une famille dans nos villages de Normandie, quand la mère, entourée de ses filles et de ses apprenties, travaille avec elles, soit à la broderie de la fine dentelle, soit à la couture des gants. Si le travail industriel et la culture des arts comportent toutes les dignités de la femme, s'ils les maintiennent à la campagne, pourquoi donc continuer à empoisonner toute la jeunesse des villes par la séduction du vice et du mauvais exemple ? Il y va des intérêts les plus chers de la société. On ne fera pas inutilement appel à la sollicitude du Gouvernement et à la charité publique, pour former et soutenir dans toutes les grandes villes et dans les arrondissements de Paris de vastes écoles de dessin, des maisons spéciales d'apprentissage, des ateliers de peinture, de modelage et de gravure, d'où sortiront des artistes-ouvrières , capables de relever l’industrie en y introduisant, avec les talents acquis, toutes les aptitudes féminines si précieuses, si rares et si respectables, quand on peut les donner à ce faible sexe comme une arme contre la séduction du vice. Quelle industrie, la plus grande ou la plus minime, ne gagnera pas à leur intervention, quand elles auront été formées par les études sérieuses du dessin, qui donnent au goût tant de süreté, à la main

une souplesse si habile? Les modes seront de meilleur style, parce qu’elles seront appliquées avec le bon sens qui émane du goût exercé dans la culture des arts; tous les dessins de nouveautés, étoffes tissées ou imprimées, châles ou broderies, se ressentiront de cette collaboration féminine qui n’inventera plus une ornementation qu'avec la conscience du rôle naturel et des nécessités obligées de chaque chose, de telle façon qu'on ne portera plus sur son dos le dessin qui conviendrait au fauteuil, qu’on ne mettra pas sur la gaze l’ornement propre au damas, et autres contre-sens habituels et quotidiens. Mais je ne veux pas détailler tous les travaux que les femmes, désormais bien préparées, entreprendront avec succès : en gravure sur cuivre, M°° Pannier excelle; en gravure sur bois, M" Thompson sont plus habiles que leurs maris; et quels succès n’obtiendraient pas les femmes en gravure sur cristal, sur pierre fine, en camées, en sculpture de médailles, en peinture de tous les genres, sur porcelaine, sur verre, en émail, en orfévrerie délicate, rehaussée par la ciselure, la niellure, l’'émaillure ou le délicieux travail du filigrane! que sais-je encore qui ne me confirme dans ma confiance qu'un meilleur avenir leur est assuré par l'éducation artiste, en même temps que l’industrie y gagnera une exécution plus parfaite et une main-d'œuvre à meilleur marché. | Cette population féminine, relevée de sa déchéance par le talent et de sa dégradation par l'honnêteté des mœurs, s'associera à une population d'ouvriers qui ellemême aura mieux la confiance de sa valeur morale: et l'élite de ces femmes artistes, s’élevant aux sommets, prendra rang parmi nos illustrations. Dans la carrière des arts, aucun sujet, aucun genre ne leur sera interdit; mais il semblerait que l'inspiration religieuse, la tendresse maternelle, tout ce qui s'adresse aux jeunes filles et fait battre les jeunes cœurs, devrait être de leur domaine. Que de salles de catéchisme, de promenoirs de couvents, de salons de mères de famille, elles décoreraient avec à propos, sans compter une bibliothèque entière de la jeunesse, illustrée par elles! Avec ces travaux les femmes artistes

réclameraient leur place dans la grande association des artistes, comme elles étaient reçues autrefois membres de l’Académie royale de peinture et de sculpture à côté de nos illustres peintres et sculpteurs.

TOUS LES ARTS SE LIENT , ET LA MUSIQUE DOIT FAIRE PARTIE DE L'ENSEIGNEMENT

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