ÉTAT ACTUEL DE L'ENSEIGNEMENT DU DESSIN
Quel fut, dans ces derniers soixante ans, l'enseignement du dessin ? On peut dire, en thèse générale, qu'il a été tout à fait indigne de la grandeur de la France et de l'importance bien reconnue de l'art.
On enseigne les langues mortes et vivantes dans les écoles publiques et particulières; on leur consacre huit heures d’études par jour, tandis qu’on n’enseigne pas la langue universelle, le dessin, ou qu'on lui fait l’aumône d'une heure de leçon par semaine, soit dix minutes par jour. C'est dérisoire.
Si l'on avait donné à l’art sa part au soleil de l'éducation populaire, depuis plus d’un demi-siècle que l’enseignement public et gratuit a été décrété par les assemblées, nous n’en serions pas où nous sommes; sur 32,000,000 de Français, il n'y en aurait pas 25,000,000 qui ignorent de quel côté ils doivent regarder le dessin que vous placez dans leurs mains, qui ne savent pas distinguer le beau du laid, et qui ont un secrel instinct pour le trivial. 25,000,000 d'êtres intelligents laissés dans cette ignorance! Et quel est l’enseignement du
dessin pour quelques privilégiés? Entrez dans les écoles, les pensions, les colléges. Qu’y verrez-vous? À un seul jour de la semaine, et pendant une seule heure, largement entamée par l'adresse des enfants à prolonger leur installation et par la hâte qu'ils mettent à quitter leurs crayons quand la leçon maudite approche de son terme, un maître de dessin, incapable de dessiner d'ensemble une tête d'expression, de mettre debout un bonhomme, déroule devant ses élèves des modèles pitoyablement gravés ou lithographiés d’après des peintures modernes d’un caractère vulgaire. Les figures sont exprimées par un contour qui semble, à sa dureté, à sa valeur, le rebord de quelque chose, et les ombres sont rendues par un système de hachures qui forment comme un réseau de mailles régulières. L'élève déjà grand, qui n'a pas été préparé à renverser un corps solide sur une surface plane et à habituer son esprit à cette abstraction qui veut qu'une ronde-bosse ou un relief s'exprime sur un papier blanc par des ombres et des lumières simulant conventionnellement les saillies, les creux et le modelé d’un objet, cet élève ne voit dans son modèle qu'un contour, que des hachures, et s’en va imitant puérilement, mesquinement, servilement, ce qu’il a sous les yeux, sans penser à ce qu'il exprime. De là ces dessins sans vie, sans caractère, figures au trait, figures ombrées en hachures, travail pénible, étranger à l’art. Quatre années, de douze à seize ans, passées dans ce fastidieux exercice, ne laissent dans l'esprit des jeunes gens ni un sentiment des proportions, ni une habitude de bien voir et de juger sainement; l'élève a acquis une routine, quelque chose comme la mise en carie d’un modèle, et cette routine ne lui sera d'aucune utilité dans la vie. Ainsi l’enseignement du dessin, par la brièveté du temps qui lui est consacré, par l'aridité et l’insignifiance des gravures données en modèle, devient, au lieu d'une distraction charmante, d'une récréation enviée et attendue, un vrai supplice; il prend du temps, fausse les idées et n’apprend rien.
Si l'on passe dans les écoles spéciales de dessin de Paris et des départements, l’enseignement y est, sans aucun doute,
dirigé avec plus d'intelligence, mais les modèles y sont tout aussi pitoyables : ce sont des lithographies dessinées sans grandeur, d’après des peintures dépourvues de toute distinction, des gravures sans accentuation, ou terminées outre mesure et d'un burin routinier, des animaux de Victor Adam, privés de la ligne caractéristique, de la physionomie, de la vérité; et pour les plâtres, le vieux fonds des antiques du Vatican, tel qu'il a servi avant que les voyages en Grèce et les progrès de l'archéologie aient fait discerner dans les fouilles récentes, comme dans les musées de tous les pays, l’art attique de ses imitations médiocres, originaires des colonies grecques et de l'Italie, pendant l'empire de Rome. Les plus avancées de ces écoles se croiront en progrès, si elles donnent à leurs élèves des fragments hardis de Michel-Ange et de Benvenuto Cellini, séductions au devant desquelles ils auraient été d'eux-mêmes toujours assez tôt, quand ils ne devraient voir, étudier, comprendre, que les plus pures créations de l'antiquité, sources du bon goût, préservatifs du mauvais.
L'étude du dessin n'étant pas obligée dans les classes élémentaires, c’est-à-dire au début de l'éducation, cette étude étant exceptionnelle, bornée et mal dirigée à la fin de l'éducation, il en résulte que l'ignorance des premiers principes de l’art est à peu près générale; et cette ignorance, qui formera ensuite dans la vie le plus singulier contraste avec la prétention de chacun à juger les œuvres d'art, devient intolérable pour tous ceux qui entrent dans les carrières scientifiques, administratives et industrielles. Aussi n’y at-il pas un père aujourd’hui qui ne se promette d'éviter à son enfant les tourments, les embarras, les fausses hontes qu'il a essuyés. Mais quand vient le moment de mettre cette bonne résolution à exécution, comment faire ? Dans les classes élémentaires, on n’enseigne pas le dessin, et on persuade facilement au père que son enfant est trop jeune, que ce serait peine perdue; puis viennent les années, et ce père apprend que le dessin, étant un art d'agrément, n'est compris nt dans