‹ De l'union des arts et de l'industrieChapitre 10 sur 38 · Il · texte numérisé non relu

Il

le programme de la pension, ni dans les heures d'étude, ce qui l'obligerait à payer ces leçons à part et l'enfant à les prendre sur ses récréations. Le père insiste moins pour imposer cette étude, l'enfant insiste davantage pour la repousser, et on renonce au dessin d'autant plus facilement que, n'étant obligatoire dans aucun examen, l'éducation peut se couronner avec le baccalauréat sans s'être imposé ce souci, et le jeune bachelier, arrivé à dix-huit ans, n'ira certes pas se remettre sur un banc d’école pour dessiner des yeux et des oreilles. De là vient que les artistes ne sortent pas des institutions où les classes aisées font élever leurs enfants; ils percent du milieu d’une éducation littéraire nulle ou trèsnégligée, lorsque, dans un apprentissage grossier, leur talent peut se faire jour; de là vient aussi que le peuple français, naguère le plus poli parmi toutes les nations, apprend maintenant à lire, à écrire, à compter, et sort des écoles sans se douter qu'il y ait dans la vie, en dehors de la lecture du journal, de l'écriture de ses comptes, du calcul de ses intérêts, quelque chose qui s'appelle les arts et qui donne à peu de frais les jouissances les plus élevées et les plus douces. S'il l'apprend, en entrant le dimanche dans l'église, vieille construction gothique, couverte d'anciennes peintures, éclairée de resplendissants vitraux, retenlissante des sons majestueux de l'orgue, il peut se figurer que ces arts et les jouissances qu’ils procurent sont d’un ordre divin, inaccessible à la foule. Il faut détruire cette erreur à tout prix et faire rentrer les arts dans le domaine du peuple. Laissons donc l’attristant tableau de l'organisation présente; ne songeons qu'à l'organisation future, à cet enseignement public, libéral, gratuit, qui doit transformer notre nation.

La France est un soldat; on l’a dit, et c'est vrai, mais selon que l'honneur l'exige. Quand la guerre est glorieusement terminée, quand la victoire a mis l'épée dans le fourreau, la France n’est plus un soldat, et elle est encore un artiste, car elle l'est toujours.

ET DE L'INDUSTRIE. 163 L'ENSEIGNEMENT DU DESSIN DOIT COMMENCER AVEC L'ENFANCE.

À onze siècles de distance, il sera voté une loi qui ordonnera qu'en France, dorénavant, tout le monde saura dessiner, comme, en 787, l'empereur Charlemagne jetait à l’étonnement de ses vastes États un simple décret qui ordonnait qu’à partir de cette date chacun sût lire. Le grand monarque voyait avec honte dans quel style barbare les réclamations, même celles du clergé, lui étaient adressées; la France de nos jours peut voir également avec douleur l'ignorance de ses enfants dans cette langue naturelle qui est la représentation fidèle des objets. Le décret de Charlemagne provoqua la grande renaissance des lettres, dont l'honneur lui est resté; notre loi sera également le germe d’une renaissance des arts : personne ne savait lire, comme personne ne sait dessiner, et on apprendra l'un plus facilement de nos jours qu'on n’a appris l’autre au vin siècle.

Le dessin prenant place dans l’enseignement au même titre que l'écriture, l'enfant, en même temps qu'il épelle, fait des bâtons. Le bâton est le premier trait du dessin. Ainsi appris, le dessin ne s’oublie pas et devient un auxiliaire pour la vie. On perd l'habitude, maïs jamais l'usage de la lecture, de l'écriture, de l'équitation, de la natation, de ses fleurets, de sa balle, de ses patins, tandis qu’on désapprend si rapidement le dessin, appris au collége comme talent d'agrément, que vous voyez, à la fin des études, 99 élèves sur 100 abandonner complétement cette occupation, devenir incapables de dessiner d’aplomb un moulin, et parler cependant avec complaisance des magnifiques dessins qu’ils exécutaient autrefois. C’est que faire entrer un jeune homme de treize ans dans un cours de dessin sans lavoir rompu dès l’enfance à des habitudes pittoresques, c'est l’exposer au dégoût sur ces bancs où il rencontrera à la fois tous les obstacles, tandis que, préparé par l'éducation première, il trouve pour ainsi dire, avec chaque nouvelle année, la forme pittoresque de son âge, le genre d'imitation qui convient au degré de son intelligence.

Tant qu'il s’est agi uniquement de former des artistes et de réserver le dessin et la culture des arts à cette carrière spéciale, je crois qu’il était sage d'attendre la quatorzième ou la quinzième année avant de mettre un crayon dans les mains d'un enfant. Dans de telles circonstances, il y allait de l'avenir de i’homme, chose grave, ct il fallait que sa vocation ne füt pas douteuse. Toutenseignementluiaurait médiocrement servi, si ses dispositions étaient éminentes et décidées, et on couraït risque, en lui apprenant de trop bonne heure à dessiner, de se tromper et de prendre quelques penchants précoces et des habiletés de main pour les indices certains d’un avenir assuré. Il est si difficile dans l'enfance de distinguer la vraie vocation ! On accepte si facilement un petit prurit de griffonnage pour un symptôme décisif! L’historiette du jeune pâtre Giotto dessinant ses brebis trompe les pères depuis quatre cents ans, car ils ne veulent pas croire qu'on annonce plus souvent sur les marges de ses livres sa paresse présente que son futur talent.

Mais dans le nouvel enseignement ces erreurs ne sont pas possibles, ou elles sont sans conséquence. On ne fera pas des artistes, on formera des hommes, en donnant à tous, par la connaissance du dessin, une faculté précieuse. Le talent, le génie, les penchants irrésistibles et les vocations arrêtées se dégageront d’une génération tout entière uniformément bien préparée.

Si le dessin était un art naturel comme l’est la sculpture, il y aurait moins d’inconvénients à s’y prendre tard pour l’enseigner, quoique l'habitude de se rendre compte des proportions soit d’un grand secours au sculpteur lui-même; mais rien n’est plus artificiel et de convention que le dessin, cette base de la peinture; ce n’est pas trop de commencer dès l’enfance à combiner dans sa tête les éléments de ce procédé qui consiste à renverser les objets et à les fixer sur une surface plane tels qu'on les voit et non pas tels qu'ils sont, contrairement même à ce qu'on sait de leur forme réelle. Ainsi une boule est ronde, et pour limiter vous ne pétrissez pas une boule dans vos mains, mais vous devez apprendre à marquer celte

rotondité par un trait qui n’existe pas, par des blancs au lieu de relief, par des noirs au lieu de parties fuyantes et en retraite. Non, ce n’est pas trop d’habituer l’homme dès son enfance à cette traduction conventionnelle de la réalité en illusion, de la vérité en fiction.

D'ailleurs, les grandes facultés s’'annoncent quelquefois tard; un homme n'a souvent l'imagination, la couleur, le pouvoir et le tourment de produire qu’en pleine maturité. La Fontaine écrivit ses premiers vers à trente-trois ans; mais La Fontaine avait alors fait de bonnes études, et son inspiration a jailli immédiatement d’un sol bien préparé. Il en sera ainsi de chacun dans la pratique des arts. Le métier, le rude métier de dessinateur aura été fait à cet âge où l'esprit, souple comme la main, se prête à tout; vienne l'imagination, et elle trouvera des yeux habitués à voir et une main exercée. Aussi, dans les arts comme dans les lettres, quand l’homme est formé, quand le cœur est affermi, quand l'esprit est fortifié, je ne crains plus ni l'influence des romans et d’une littérature frelatée, ni la tyrannie de ces caprices de l'humanité qui sont des modes et qu’on appelle des styles, ni le pouvoir des fantaisies individuelles qui ont la prétention d’être des règles.

Par une faveur providentielle, un seul procédé sert de base à tous les arts. Que votre penchant, votre nature, vos aptitudes, vous portent à l'architecture, à la sculpture, à la peinture, et à toutes les industries qui dépendent de ces arts, il importe peu; vous n'avez à vous occuper d'aucun choix : une seule étude, le dessin, est pour tous et par excellence l'étude préparatoire.

Cet enseignement uniforme réclame cependant une méthode dont l'élasticité convienne aux divers âges des élèves. De deux à six ans, c’est-à-dire pendant le temps qu'on passe sur les genoux de sa mère ou dans le préau de l'asile, l’enseignement du dessin est un amusement, une distraction qui rectifie le jugement et forme les yeux. De six ans à dix, on fréquente l'école primaire, ou l’on est élevé chez ses parents: dans l’un et l’autre cas, le dessin devient une habitude que l’on

prend dans la pratique quotidienne, une sorte d'occupation manuelle comme l'écriture, à laquelle on n’attache aucune idée esthétique, mais qui donne une faculté nouvelle pour juger les objets et les représenter. C’est depuis dix ans jusqu'à seize qu’on dessine avec un sentiment artiste; mais alors ce n’est plus pour imiter servilement la forme extérieure des objets, mais pour en observer toules les particularités et les rendre dans la justesse des proportions, dans leurs formes caractéristiques, avec leur expression particulière.

À ces trois échelons, si différents de tous points, répondent naturellement des formes d'enseignement différentes, qui se distinguent en outre de l’enseignement supérieur. Celui-ci, destiné aux jeunes gens qui se consacrent aux arts, aborde un ordre plus élevé d'études et de préoccupations. Toutefois ces échelons sont les degrés naturels qui conduisent du bas de la montée à son sommet : c'est une seule méthode, mais elle est progressive; ce sont les mêmes principes, mais ils ont un développement continu.

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