PAR L'ÉDITEUR
Les langues sont nées avec le genre humain. Leur origine Origine des remonte à l'origine même du monde. Le miracle de la parole ,a,,§uesrévéla seul à l'homme toute l'étendue du miracle de la vie. Le langage articulé commença la société et acheva le développement de l'individu. Les âmes purent se rapprocher et se toucher comme les corps : il dépendit de la volonté de manifester la pensée; et. par une inconcevable modification de la matière , l'ouïe devint le tact de l'esprit, l'intelligence tomba sous les sens, et les sens furent doués d'intelligence.
L'écriture, qui n'est que la parole rendue sensible à la invention de vue, naquit du perfectionnement progressif de la société et lecnturGl'accéléra. A l'aide de cet art, il n'y eut plus de passé; les distances s'effacèrent , et l'homme , devenu contemporain de tous les Ages et citoyen de tous les pays , interrogea îa sagesse de tous les siècles , et compara les mœurs de chaque peuple. Cette manière de reproduire matériellement la pensée doubla, pour ainsi dire, la puissance de l'entendement. L'art des signes se perfectionna, les abstractions se multiplièrent . et la raison découvrit mieux, dans tous les objets,
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leur face intellectuelle et morale. Peu à peu les passions ,
plus recherchées dans leur but et plus raffinées dans leurs
moyens , durent beaucoup à l'opinion , et de simples opinions
se transformèrent en passions violentes.
ngioe des Aussitôt que les nations eurent reçu l'usage de l'écriture , :Je.s-leilres * t 3 m & .
le cœur de l'homme , sollicité par le besoin si naturel et si •vif d'exprimer, ou plutôt de répandre ses sentimens , tira , pour ainsi dire , du néant , les grossiers idiomes usités jusqu'alors 5 il les éleva à la dignité de langues , les façonna à son image, et donna naissance aux belles-lettres.
Avec elles J tout ce qu'il y a de noble et de généreux , d'aimable et de bon , de pur et de saint , tout ce qui est entré de divin dans la composition de la nature humaine , se produisit au - dehors. L'homme apprit à se connoître mieux et à s'estimer davantage \ il entra dans une société plus étroite avec la beauté et la vertu : dispensatrices de la gloire , les lettres en firent briller à ses yeux les premiers rayons ; aussi le beau surnom de lettres humaines , que leur a décerné sa recoimoissance , témoigne-t-il qu'il les a considérées, de tous les temps, comme ayant seules, et par excellence , rendu tout son lustre à l'humanité. Leur histoire , à proprement parler, est celle de la civilisation des peuples.
Mais la variété des situations? la puissance de l'exemple, l'influence des événemens , modifient de mille manières et diversifient à l'infini les progrès et les suites de cette éducation du genre humain. De là résulte, dans chaque pays civilisé, un esprit général qui , inspirant à tous ses habitans cette conformité d'opinions et de sentimens , si convenable aux enfans de la même patrie, détermine à la fois le caractère individuel de la nation et le caractère national des individus. De plus , la vie des Etats , comme la nôtre , a ses âges divers ; et s'il existe un esprit général propre à chaq le
INTRODUCTION. xix peuple , il existe chez tous les peuples un esprit particulier propre à chaque siècle. Les hommes doivent à l'esprit du temps dans lequel ils vivent, et qui est pour leur âme une sorte d'atmosphère morale , cette trempe de caractère , cette préférence marquée pour un certain ordre d'idées, cette diversité de préjugés qui distinguent , pour ainsi dire , chaque génération de la grande famille humaine.
La littérature d'un pays , outre le cachet de la nation , doit donc porter encore le cachet du siècle courant. Rien de ce qui touche aux destinées du citoyen et de l'Elat ne sauroit lui être étranger. Les bornes de son influence et le nombre des objets qui influent sur elle s'étendent à mesure que les hommes se civilisent.
Depuis l'invention de l'imprimerie et les progrès toujours /nrentJO
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croissans du commerce , 1 échange tacite des tangues et la mené.
rapide circulation des écrits ont singulièrement rapproché toutes les littératures. Les pensées des grands écrivains ont eu cours dans l'Europe entière, et le vulgaire de tous les pays a pu faire valoir à son profit les trésors immenses que le génie, infatigable et libéral, ne cessoit d'ajouter à la masse des richesses communes. La république des lettres n'a plus formé, pour ainsi dire, qu'un Etat indivisible. Dès lors toute histoire littéraire s'est naturellement agrandie-, et a cessé d'être renfermée dans les limites que la nature ou les révolutions politiques ont assignées aux divers Etats : elle est devenue l'histoire générale du commerce de la pensée et des communications variées de l'esprit humain.
Mais, ne faudrait -il pas quelque génie sublime, doué <Je cette prophétique intelligence qui guidoit le grand Bossuct dans l'interprétation de l'histoire, pour accomplir une aussi vaste entreprise, et dire, d'une voix digne d'être écoutée, tout ce que la sociabilité peut sur l'homme, et tout ce que l'homme peut *ur lui-même ? N'importe : esquissons
rapidement le plan qu'il nous faudroit suivre, et mesurons
de l'œil la carrière hasardeuse qu'il nous faudroit parcourir.
Plan et dm- Remonter vers les premiers termes de cette progression , 8ioa de cet . * . .
essai. si long-temps croissante , qui conduit les nations au plus
haut période de la gloire et de la puissance 3 indiquer l'crigine.de notre littérature, en suivre les progrès, et démêler avec soin les principes matériels qui lui ont imprimé l'impulsion initiale ; déterminer avec précision les traits caractéristiques qui , résistant à l'effort des siècles , composent encore l'inaltérable fond de sa physionomie : tels doivent être nos premiers pas ; car il importe , avant tout , de bien coilnoître la constitution essentielle et primitive des lettres francoises.
Si nous nous appliquons avec soin à démêler ensuite l'effet qu'a produit sur elles cette révolution du quinzième siècle, mémorable époque où l'esprit «humain , arraché à une profonde apathie par la manifestation brusque et hardie d'une foule de doctrines nouvelles , et la révélation soudaine des plus beaux monumens et des plus précieuses traditions de l'antiquité, secoua subitement le joug de l'autorité en matière de religion , et subit, dans les matières de goût , la loi rigoureuse d'une imitation salutaire , sans doute , mais poussée jusqu'à la superstition 5 si nous arrêtons un instant nos regards sur le riche tableau de ce règne immortel que la Providence, rarement prodigue, dota avec magnificence de tous les dons du génie ; qui vit fleurir Bossuet et Corneille , Racine et Fénélon , La Fontaine et La Bruyère , "Pascal et Boiieau > Molière et Sévigné ; qui vit la langue françoise, invariablement fixée, recevoir^ avec les formes heureuses de leur style , ce tour naturel et concis . cette élégance simple et touchante qui lui ont valu depuis la souveraineté universelle; enfin, si nous recherchons avec impartialité comment , de l'étude approfondie des sciences .
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des nombreuses applications de la méthode et de l'analyse à toutes les branches de nos connoissances, et d'un certain goût d'indépendance , produit ordinaire des controverses religieuses, naquit et se propagea parmi nous cet esprit philosophique, qui a si éminemment influé sur les matières de goût et sur les ouvrages d'esprit, et dont l'usage et l'abus ont principalement caractérisé le dix-huitième siècle , nous aurons recueilli , autant qu'il sera en nous , les éiémens épars et subtils de cette disposition dominante des esprits, qui est comme le fond du tableau, et qui colore de ses reflets toutes les productions littéraires de ce siècle , et nous serons à portée d'apprécier justement ce que le génie des grands écrivains qu'il a produits a exercé d'influence sur l'esprit général du temps et ce qu'il en a emprunté.
Ici, quel imposant spectacle se présente à nous ! Le grand mouvement, imprimé aux esprits et aux choses par la sucT cession de trois siècles féconds en hommes de génie et en héros , s'accélère à la naissance du dix-huitième siècle.
Les sciences mathématiques , physiques et naturelles triomphent en souveraines : elles s'allient entre elles et fertilisent leurs domaines respectifs par l'utile comparaison de leurs procédés , de leurs expériences et de leurs progrès : l'art d'abstraire, introduit jusque. dans les affaires, ouvre aux nations le trésor des richesses idéales en leur enseignant à combiner habilement les signes de leurs richesses réelles. Le calcul donne des lois au hasard et à la fortune, ou, pour parler plus exactement, découvre celles qu'a reçues la nature , et les problèmes les plus compliqués sont, résolus avec certitude : l'administration devient une science; la félicité publique a sa théorie, et l'économie civile sa littérature : les sciences politi<rues sont plus cultivées, on les retrouve jusque dans les ouvrages d'imagination : car les sciences et les lettres s'embrassent; la poésie et l'éloquence ornent des
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charmes du style les matières les plus arides ; le langage anime des passions sert à exprimer et à propager les plus froides vérités.
De leur côté, les lettres s'emparent de tout ce que l'esprit d'observation et d'expérience, à l'aide d'une analyse déliée , croit avoir saisi d'inaperçu dans les replis du cœur humain , ou sait indiquer de nouveau dans ce vaste et inépuisable concert d'harmonies et de contrastes que nous offre la nature : les Muses , devenues observatrices , s'appliquent plus spécialement à la poésie didactique ou descriptive.
Les arts portent glorieusement le joug d'une métaphysique lumineuse.
Une philosophie hardie soumet tout à son examen. D'abord modeste fille du doute > elle finit par imposer ses dogmes à la raison, dont elle se vantoit d'assurer l'indépendance. Elle appelle le ridicule au secours de la critique , et l'esprit d'ironie se mêle à tous ses argumens. Rien de ce qui est surnaturel ou merveilleux ne subsiste devant elle ; tout se désenchante à son aspect.
D'autre part, l'état de la société s'altère rapidement. La navigation recule les bornes du monde 5 les jouissances se multiplient à proportion que le commerce s'étend , et l'insatiable soif de jouir s'accroît avec elles. Le luxe devient , pour toutes les classes de la société , une des nécessités de la vie. A mesure que les rapports sociaux s'étendent, les liens sociaux se relâchent. Une inquiétude vague tourmente les cœurs, et y fait naître des désirs jusqu'alors inGonnus. Le joug des mœurs devient importun. L'action de ¥ autorité et des lois, les distinctions sociales, l'organisation politique de l'Etat révoltent l'indépendance de l'esprit. Les dogmes et les mystères de la religion sont rejetés par une raison orgueilleuse. Il se trame dans l'ombre une grande conspiration de toutes les vanités blessées. Les lois , interrogées
INTRODUCTION. xxiij dans leurs principes et clans leurs effets, sont jugées. par leurs justiciables , et condamnées avant que d'être abolies. Il ne faut qu'une secousse, et, au milieu du choc épouvantable de toutes les passions , les institutions sociales s'écroulent sur elles-mêmes, comme ces montagnes humides qu'enfante le vaste Océan , et qui , subitement dissipées , n'offrent plus , de leur orgueil évanoui et de leur grandeur passagère , qu'une écume qui se perd et un vain bruit qui se prolonge.
En un mot, le dix -huitième siècle commence avec la vieillesse de Louis XIV, fleurit avec Montesquieu , Voltaire , Rousseau et Buffon, et finit tout à coup avec Robespierre. Mais il ne nous appartient pas d'en retracer l'histoire. L'ouvrage que nous présentons au public en indique les masses et les résultats. C'est jusqu'à cette époque seulement qu'il nous appartient de conduire le lecteur.
Cette belle contrée, dont les vastes rivages donnent des bornes à l'Océan depuis les dunes sablonneuses du Pas-de- Calais jusqu'à l'embouchure de l'Adour , qui voit les Pyrénées et les Alpes s'incliner, par degrés , vers la mer, et s'interdire une union projetée par la nature , pour laisser un libre accès aux flots de la Méditerranée, destinés à conduire sur ses côtes méridionales le tribut des richesses de l'Orient: cette belle contrée, que le Rhin majestueux ceint de ses ondes rapides ; que quatre grands fleuves rivaux arrosent'et fécondent, et qui, sous un ciel tempéré, réunit les avantages de tous les climats et les productions de toutes les zones : la France , en un mot , ne connut , durant plusieurs siècles , d'autre langue que la celtique.
Infructueux objet des recherches laborieuses des érudits , cette langue, inconnue de nos jours, fut sans doute informe et confuse, comme les premiers essais de l'enfance, ou, pour parler plus exactement, comme les derniers souvenirs d'une
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mémoire qui s'éteint : car c'est de l'antique souche d'une même langue orientale que toutes les langues anciennes ou modernes tirent leurs racines. Mais une langue vivante suit nécessairement les changemens que le temps amène dans les institutions , dans les connoissances , dans les opinions et dans les usages du peuple , auquel elle doit le mouvement et la vie. Elle est soumise de plus à l'influence du climat , qui en altère la prononciation , soit qu'il agisse directement sur les organes, ou qu'il re'agisse seulement sur eux par la modification des objets extérieurs , et surtout de cette musique naturelle, dont l'imitation entre toujours, plus ou moins , dans la composition d'une langue. Aussi , dès le siècle de César, les Gaules se trouvoient-elles divisées en trois dialectes distincts , comme en trois provinces différentes. La diversité des institutions politiques et civiles des Gaulois avoit dû naturellement favoriser cette variété de langage , puisqu'ils n'av oient de commun qu'un même culte , et que leurs principes religieux leur défendant de rien mettre par écrit qui y eût rapport , ce lien commun ne pouvoit agir pour conserver parmi eux l'uniformité de la langue, omains ei L'impérieuse Rome ne se contentoit pas d'imposer ses Francs. }0is aux peuples vaincus , elle les réduisoit sous le joug de sa langue. La langue grecque , demeurée debout sur ses magnifiques et majestueux fondemens , résista seule à l'effort des vainqueurs du monde. Au milieu de l'abrogation universelle de toutes les langues, elle demeura la langue nationale des Grecs, la langue savante des Romains et la langue légale de l'Orient ; triomphe mémorable qui menaça dès lors l'Empire d une scission prochaine. Dans l'Occident , tout disparut devant la langue latine , et les différens idiomes des Gaulois , des Pannoniens , des Bretons , des Espagnols , des Africains , des Italiens , semblables aux bras divers d'un large fleuve qui, sortis d'une source commune , finissent par
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se confondre en un seul et même lit , se perdirent dans la langue des Gicéron, des Virgile et des César.
Mais en perdant de vue le C apitoie , les Romains , dégénérés, semblèrent avoir tout perdu. L'aigle romaine et la civilisation rétrogradoient journellement devant les farouches enseignes des barbares. En Orient i l'insolence des Gotlis , alliés plus redoutables encore qu'ils n'étoient ennemis redoutés, éclatoit jusque dans le palais et à la table môme du grand Théodose. En Occident, l'Etat, qui ne comptoit avec effroi , au rang de ses plus braves défenseurs , que des Francs ou des Germains , étoit également menacé par leur fidélité ou par leur révolte. Ils ramenèrent dans les Gaules le celtique ou le tudesque. Rome vit à la fois ses camps et ses murailles peuplés de soldats et de citoyens qu'elle n'a voit point enfantés, et sa langue, inondée de mots barbares qui prétendoient insolemment y usurper le droit de* bourgeoisie : revers irrémédiables d'une fortune jusque-là si contante, puisque, doublement sans défense, celte orgueilleuse reine des nations ne triomphoit plus audebors qu'à l'aide de secours étrangers , tandis.que les lettres romaines , reléguées aux extrémités de l'Empire , ne jet oient un dernier éclat que sur des bords naguère inconnus.
IleureusemenL pour le genre humain, quel que soit 1 "ascendant momentané de la force et de la violence, il est une puissance supérieure à leur empire qui enchaîne les vainqueurs au sein même de leurs conquêtes : c'est celle de* mœurs et des lumières. En effet , si les victoires étendent la domination des conquérans, les; peuples ne sont véritablement acquis à leurs nouveaux maîtres que par les lois , la religion ou les lettres. L'ascendant des armes esl viager : l'empire de la sagesse et du génie se perpétue, parce qu'il est fondé sur Puisage que les hommes font de leur raison el sui' la connoissance qu'ils ont de leur inlérèl. Aussi n\* j>-
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partient-il qu'aux peuples législateurs et éclairés de rendre
leurs langues dominantes.
La monarchie des Francs étoit sortie, toute formée, des camps de l'armée romaine : transformés d'ennemis vaincus en indispensables auxiliaires, ils secouèrent bientôt un joug qu'ils ne portoient plus qu'en apparence. Cependant les Gaulois , ou plutôt les Romains des Gaules, devinrent les instituteurs de leurs maîtres : ils leur enseignèrent l'art de l'écriture et la langue latine. Les conquérans , obligés de fixer leurs propres lois et de les multiplier, les rédigèrent en latin : ils le firent avec simplicité et brièveté, mais, en transportant dans leur langue d'adoption tous les mots techniques de leur langue native, soit que le latin manquât de termes propres à des relations nouvelles , soit pour faciliter aux barbares l'intelligence de la phrase latine.
A ce premier période de l'histoire de France, la littérature nationale ne fleurit que dans une langue étrangère 5 le nom même des belles-lettres devint synonyme de la langue des Romains. Les Mérovingiens, admirateurs passionnés du magnifique spectacle que présentoit encore l'organisation intérieure de l'Empire demi-ruiné, et ne pouvant se former, des institutions sociales , aucune idée qui ne se confondît avec le souvenir des institutions romaines , en retinrent presque en tout les formes extérieures. Complètement ignorans dans l'art des signes , ils empruntèrent des Romains leurs monnoies et leurs titres honorifiques ; et , comme ils ne tenoient que d'eux seuls les premiers rudimens de la société civile^, ils adoptèrent celles de leurs lois qui gouvernoient les mariages et les contrats. C'est ainsi que fut amené le règne exclusif et posthume de la langue latine chez les Francs. Il ne fut pas de longue durée. C'étoit un emprunt qu'on se permettoit en attendant la disponibilité de ses propres richesses. La littérature de ce période
INTRODUCTION. xxvij démontre évidemment que l'art cle se servir habilement d'une langue importe encore plus que sa perfection. Le meilleur instrument est sans force aux mains d'un ignorant ouvrier, et la distance immense qui sépare les vers d'Horace de ceux de Fortunat, et la prose de Tite-Live de celle de Grégoire de Tours, peut servir à apprécier quelle est l'influence réciproque de la lan ue sur la civilisation d'un peuple et sur le génie de ses écrivains , et de la civilisation et du génie des écrivains sur la langue.
Cependant les temps étoient accomplis , et les siècles mo- Cbaiiemag. dernes dévoient commencer. Les institutions romaines , ra *'ilu' usées jusque dans leurs racines par l'action puissante du temps et la révolution rapide des mœurs, faisoient journellement place à des institutions nouvelles 9 mieux adaptées aux habitudes nationales , et plus en harmonie avec les préjugés du temps et la tendance générale des* opinions. Le fils de Pépin parut , et la révolution fut consommée : car tout fondateur d'empire, semblable à Janus au double front, commande à la fois au passé et à l'avenir. Il défend à l'influence des temps anciens de franchir les limites qui lui sont tracées; il détermine d'avance l'esprit général des temps qui ne sont pas encore : son génie est quelquefois celui de plusieurs siècles.
Nos langues modernes , si humbles dans leurs commencemens, prirent néanmoins naissance à l'abri du tronc de Charlemagne. Quoi qu'on en ait dit , ce grand homme reconnut la nécessité de perfectionner les langues nationales , et de familiariser le vulgaire avec les idées morales et intellectuelles. La langue romance, celle mère rustique et naïve de la plus polie et de la plus illustre des langue* vivantes, date , comme nos paladins et nos preux, de cette époque fameuse , temps héroïque de notre histoire. Son étude offre à l'observateur attentif l'intéressant tableau de
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la dégénération des langues par l'usage ; et de leur transformation successive. On y voit la nature opérer toute seule, et de plusieurs idiomes étrangers, altérés parla tradition orale, se former progressivement un idiome national. Les liabitans privilégiés des bords fortunés de la Grèce amassèrent eux-mêmes les matériaux de leur propre langue. Us Créèrent leurs sciences et leurs arts ; ils transportèrent leurs mœurs dans leur religion et leur religion dans leurs mœurs : leur génie suivit sans obstacle le cours que lui avoit tracé la nature , dans une contrée et sous un climat qui sont comme la patrie de la beauté. Notre Occident eut une autre destinée. Les peuples septentrionaux qui se partagèrent les dépouilles de Rome , nés sur des bords glacés , parmi des rochers menaçans , au sein d'épais marécages , ou dans l'ombre des forêts silencieuses , recurent avec le jour une sensibilité concentrée. Leur imagination,' aussi peu mobile que leurs sens, étoit constamment attristée par le spectacle d'une nature âpre et sauvage. On eût dit que le sombre aspect d'un ciel toujours voilé méloit, à toutes les créations de cette faculté reine , un vague indéfinissable. Aussi les fantômes sans forme et sans couleur , dont elle peuploit l'univers , se perdoient , comme des ombres à demi-effacées , sur le fond morne et nébuleux de ses ta-* bleaux monotones. Tels on voit sur ce triste horizon les flots vaporeux des brumes amoncelées , confondant tous les objets, prêter pour ainsi dire à l'air la consistance des corps solides , et ne laisser à ces derniers qu'une apparence douteuse. Et à quelle source , en un tel climat et au sein des mœurs qu'il inspire , l'esprit de l'homme auroit-il puisé ces conceptions ingénieuses et brillantes qui charment le goût élèvent l'âme et touchent les cœurs , ou ces images gracieuses, larcins heureux faits à la nature par le génie, dans le but de relever, en les rapprochant, l'éclat mutuel'
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de deux beautés d'un ordre opposé? Ces découvertes ii'étoient possibles dans l'origine des temps, que dans ces contrées où la Providence admet les hommes à la contemplation habituelle de la beauté physique , et où les institutions sociales avoient favorisé de bonne heure le libre développement du sentiment inné du bon.
Cependant sous aucun climat , l'âme humaine , si naturellement expansive, ne peut demeurer muette. Les bardes et les scaldes remplissoient à peu près , chez nos pères, les fonctions exercées jadis avec tant d'éclat chez les Grecs par Arion et Demodocus, Phemius et Tyrtée. Mais cette même race d'hommes qui , s'élevant par degrés dans l'enfance du monde , arriva jusqu'à produire Homère , alla se perdre chez les modernes , par une dégénération rapide , dans les bandes errantes et avilies des histrions et des ménestrels. Outre la différence des climats , c'est que nos pères reçurent la civilisation et n'y parvinrent pas d'eux-mêmes. En ce temps , les peuples n'étoient plus assez isolés pour aspirer à voir croître et mûrir sans secours étrangers , sur le sol de leur patrie , les fruits les plus exquis de la vie sociale. Et au milieu des soins pénibles et laborieux qui préoccupent la majeure partie de l'espèce humaine , un des principaux avantages de la sociabilité n'est-il pas que les progrès de quelques peuples privilégiés soient réversibles à d'autres peuples ? C'est ce que les Francs éprouvèrent. S'ils durent renoncer à l'espérance d'une civilisation indigène , si Ton vent me passer ce terme , ils jouirent plutôt des inappréeiables bienfaits de la civilisation. Arrachés à la barbarie et jetés tout à coup, comme par une transfusion soudaine , au sein d'une société vieillie , ils adoptèrent une religion qui, parla sublime simplicité de sa morale et par l'imposante austérité de ses dogmes, est propre à régler les mœurs des sauvages les plus grossiers, comme des peuple-
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les mieux policés. De nouvelles lois , de nouveaux usages furent introduits 5 tous les souvenirs furent proscrits et toutes les traditions anciennes abolies. Mais la rapidité de ces grands changemens devoit retarder le développement littéraire de la nation. Il falloit que le génie , détourné de ses anciennes voies, eût le temps de s'orienter. Les beautés poétiques du christianisme ne pou voient être justement appréciées par des hommes dont la poésie originale ne respiroit que l'amour des combats , la soif de la vengeance , et ce mépris de la mort toujours brutal quand il n'est pas le fruit d'une vertu épuréee. D'un autre côté , placés entre deux langues , dont l'une trop imparfaite ne suffisoit plus aux besoins de leur intelligence , et l'autre trop raffinée s'offroit à eux , riche d'une foule de mots dont les idées corélatives leur manquoient , nos pères furent contraints à s'en façonner une troisième qui devint comme la moyenne proportionnelle entre les deux autres, et qui mit à l'unisson l'instrument du langage et l'état de la société. Ainsi la civilisation de la France fut le résultat compliqué de l'heureuse combinaison des mœurs pures et mâles des Germains , des institutions perfectionnées de Rome polie, et des hautes lumières de la révélation divine. Encore n'étoitce pas assez de tant d'élémens choisis pour produire cette fleur de politesse et de goût, qui devoit la distinguer un jour; et l'Orient nous devoit le tribut de ses arts et de ses mœurs , comme s'il eût fallu que l'universalité des peuples concourût à la formation de cette littérature françoise . destinée elle-même dans l'avenir à la gloire de l'universalité. Ar«be&. L'Asie et l'Afrique obéissoient aux Arabes. Devenus maîtres des Espagnes , ils apportèrent en Europe quelques sciences qu'ils avoient sauvées du naufrage universel des connoissances humaines , et les arts libéraux qu'ils cultivoient» Leur influence ne tarda pas à se faire sentir jusque
INTRODUCTION. XXX) dans les pays qui résistèrent toujours à leurs armes. H en est des lumières comme des fluides , elles tendent sans cesse vers un équilibre universel ; et la guerre , qui rompt entre les peuples toutes les communications accoutumées , est quelquefois pour les arts et les sciences le moyen le plus rapide de se répandre. Mais l'ascendant des lumières incertaines des Arabes n'auroit probablement pas suffi pour leur donner une grande influence sur des peuples qui n'avoient profité que bien imparfaitement de celles des Romains , s'il n'eût existé entre les mœurs de ces Orientaux et celles de nos ancêtres , une secrète analogie. L'estime qu'ils faisoient des femmes servit entre eux de point de rapprochement. Les Germains , grossiers et féroces , leur portoient une sorte de vénération religieuse. Soit que ces hommes violens, prompts à céder à la passion , s'étonnassent d'être ramenés à la nature par les douces inspirations de leurs compagnes; soit qu'une mystérieuse tradition leur laissât croire que ce sexe avoit en lui quelque chose de divin , ils consultoient souvent les femmes, et déféroient superstitieusement à leurs avis. De leur côté, les Arabes, doués d'une sensibilité exquise , qui se prêtoit avec ardeur à toutes les illusions d'une imagination vive; les Arabes, qui plaçoient exclusivement dans l'amour tout le bonheur de la vie , rendement un véritable culte à la beauté. C'est d'eux que nous est veuu cet esprit de galanterie qui créa fart déplaire, qui éleva jusqu'à l'héroïsme ce penchant naturel qui porte un sexe vers l'autre, et qui l'associa à tous les mouvemens du cœur humain, comme il mêla les femmes à tous les intérêts de la société. Se pou voit- il que leur influence ne s'étendît pas sur le domaine direct de l'imagination , après avoir donné à l'imagination un si grand pouvoir sur tout le reste de no* jouissances? aussi reçûmes-nous d'eux, avec leur archilec
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ture et leur poésie , les ingénieuses et bizarres fictions de la féerie et le goût des aventures merveilleuses.
La rime étoit le caractère essentiel de la poésie arabe. Fille de l'Echo et sœur de la Mélancolie, la rime est d'origine nomade. Les peuples pasteurs , errant dans de vastes solitudes , s'efforcèrent d'abréger par leurs chants leurs continuels loisirs. Ils ont trouvé je ne sais quel charme secret à ce gémissement de la nature , qui répond aux gémissemens de l'homme , et qui , dans les lieux les plus solitaires , console l'oreille du long silence du désert , en lui offrant le doux mensonge de la voix humaine. Bientôt ils auront cherché à imiter cette répétition touchante des syllabes finales par l'écho , en ramenant dans leurs vers des désinences semblables. Ce retour des mêmes sons dut avoir d'autant plus de charme pour les Arabes , qu'entretenant dans l'âme une consonnance d'idées , il prolonge la présence du petit nombre de sentimens dont se nourrit la mélancolie. Or, rappelés , sans cesse , par la contemplation habituelle de la nature à la grande pensée d'une puissance invisible qui gouverne l'univers : attirés comme par instinct vers l'espérance d'une meilleure vie 5 nés dans cet Orient immuable où les lieux ne changeant pas d'aspect ni les peuples de mœurs , tout concourt à faire ressortir la fragilité de l'individu ; les Arabes ont dû naturellement être enclins à cette sublime mélancolie , qui n'est que le souvenir confus de notre grandeur déchue , et le pressentiment intime des hautes destinées qui nous attendent. Cette disposition de l'âme semble avoir été commune à tous leurs poètes.
La rime * introduite en Europe , y rendit la versification populaire. Mais s'il est vrai qu'un beau poëme soit le plus sublime effort du génie, l'art de rimer, pour qui ne voit rien au-delà, est le plus facile des métiers. Aussi jamais la
INTRODUCTION. xxxîij véritable poésie ne fut plus rare, ni les vers plus prodigués. On rima des moralités , des proverbes , des miracles , des prières à la Vierge et des légendes de saints. Mais les mœurs du temps appeloicnt un autre ordre d'ouvrages, et les lettres, destinées à former les mœurs, ne sont que trop souvent forcées de se prêter à leurs caprices.
Au reste , puisque la Fable est à la fois l'histoire de l'enfance institution des peuples et l'enfance de leur histoire , ne nous étonnons pas de J^e**" de trouver au nombre des plus anciens monumens de notre littérature primitive, ces romans de chevalerie, miroirs naïfs et fidèles des mœurs du premier âge de la nation , et régulateurs révérés des mœurs de l'âge suivant. Si nous avons remarqué en passant que l'introduction du christianisme ralentit pour un temps l'essor poétique des peuples modernes, nous devons dire ici , dans l'intérêt de la vérité, quel vaste champ il ouvrit à la verve des poètes, en suscitant au milieu d'eux la plus généreuse et la plus utile des institutions. En effet, cet esprit de chevalerie qui , dans un temps d'anarchie et de confusion, suppléa à l'absence de toute force publique: qui refondit toutes les idées et retrempa tous les sentimens ; qui consomma la civilisation de l'Europe et maintint son indépendance, dc.r tout son lustre à l'esprit sublime du christianisme. Avant que d'être chrétiens, les peuples de l'Occident, passionnés pour les combats, ne connoissoient d'autres vertus que les vertus guerrières. Ils ne se rapprochoient que pour s'entre - détruire , et leurs petites sociétés ne renfermoient que des compagnons d'armes et point de citoyens. Dans de telles circonstances, il étoit naturel qu'un mépris général s'attachât à la moindre action de foiblesse ou de lâcheté . el frappât le coupable d'une sorte de mort morale, ce it fois pire que la mort même. Sans doute le souvenir de ces antiques mœurs ne demeura point sans influence: mais il n'appartenoit qu'à
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la religion chrétienne d'ajouter à l'honneur ce je ne sais quoi tic parfait et d'accompli qui en fait comme la fleur de toutes les vertus ; de réconcilier la bravoure avec l'humani té, en lui imprimant les sacrés caractères de la bienfaisance , de la miséricorde et de la générosité ; de concilier enfin l'esprit de galanterie avec la pureté des mœurs, et de le transformer en un innocent aiguillon , qui, suivant l'expression des troubadours , anitnoit les chevaliers à la gloire et les dames à la vertu. Tous. ces prodiges furent l'ouvrage du christianisme, et les monumens de l'ancienne chevalerie en font foi. A quelle autre source le chevalier auroit-il puisé cet amour passionné du vrai et cette horreur du mensonge qui nous sont parvenus au travers de tant de révolutions et de siècles, et ont mainteuu parmi nous la foi de la parole jusque sur les ruines de la religion du serment ? Hors cette loi d'amour, qui a fait de la charité le principe et la fin de toutes les vertus , quelle autre doctrine pouvoit inspirer aux guerriers le noble et pieux désir de consacrer spécialement leurs armes au service des veuves, des orphelins et des opprimés, et de répandre leur sang pour des indifférons , des étrangers, des ennemis même? La sobriété , la continence, lad»iceur, la modestie, auroient-elles dû à un autre principe le rang qu'elles tenoient parmi les vertus chevaleresques? Sans doute la corruption des hommes l'emporta souvent sur la sévère austérité des préceptes ; mais il n'en demeure pas moins constant . pour l'instruction du monde, que des guerriers ignorans et illitérés se sont élevés en morale, au milieu des désordres de l'anarchie , au-dessus des plus sages législateurs et des plus vertueux philosophes de toutes les nations et de tous les siècles.
Les premiers romans de chevalerie ne furent d'abord que des chansons de gestes , c'est-à-dire des poèmes historiques. Puen n'étoit plus propre à flatter le goût de la nation , ni ne
INTRODUCTION. xxxv pou voit être plus conforme à ses anciennes habitudes. Aussi les chroniques supposées de Thelesin, de Melkin, d'Hunibald Francus 3 de Turpin , de Francon , de Salion Fortmain, de Sivard-le-Sage, d'xAdel Adeling, de Gildas le Gallois, etd'Occon, sont-elles autant d'anneaux fabuleux destinés à ne former qu'une seule et même chaîne de nos premiers romanciers et de nos anciens bardes. L'esprit de chevalerie donna naissance à leurs écrits , et ils fomentèrent par leurs écrits l'esprit de chevalerie. La louange des poètes devint la semence des héros ; dans d'autres temps , il ne fallut rien moins que l'ascendant d'un homme de génie pour ramener les Espagnols à d'autres mœurs. Les trouvères et les troubadours portèrent dans toutes les cours de l'Europe la réputation des chevaliers et des dames; car en ces siècles romanesques , la beauté étoit renommée à l'égal de la valeur. Ces poèmes où la générosité et la courtoisie n'étoient pas moins vantées que la bravoure , adoucirent singulièrement les mœurs. Les jouissances de la vanité familiarisèrent les hommes avec cet ordre supérieur de voluptés exquises et raffinées, indépendantes des sens, et les rendirent successivement plus sensibles aux plaisirs de l'esprit et aux délices du sentiment. L'art heureux qui ajoutait tant de prix à la louange , et tant de charmes à l'amour , dut être accueilli avec partialité par les dames.» Grâces à l'esprit du siècle , la faveur qu'elles lui accordèrent étoit un encouragement plus puissant que la faveur des plus grands Rois. Bientôt les souverains tinrent à honneur le titre et le métier de trouvères, les chevaliers s'appliquèrent à l'étude des lettres , et les lettres marchèrent de pair avec la chevalerie. Les grands privilèges de clergie furent accordés aux lettrés. Les lettres , les lois , la philosophie et les sciences eurent leurs chevaliers proprement dits : c'est ainsi que fut préparé ? par degrés , le règne des lumières . et que la classe
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instruite de la nation se plaça à côté des premiers ordres de TEtat.
Langue de Les mêmes causes naturelles qui avoient introduit chez 01 de oc!8U€ ^es anciens Gaulois trois dialectes diffe'rens ne pouvoient cesser d'agir, et la France fut divisée en langue de oïl et en langue de oc. Ce seroit sortir de notre sujet, que de rechercher ce qu'auroit pu devenir notre littérature nationale , si le dialecte flexible, modulé et riche en vocales des Occitaniens eût prévalu sur le dialecte originairement dur \ monotone et nasal des Picards et des Champenois. D'ailleurs , que reste-t-il à désirer au peuple fortuné qui parle une langue dont Racine a si bien prouvé l'harmonie et l'élégance, Bossuet l'énergie et la pompe , Fénélon le nombre et la souplesse, La Fontaine la grâce et la naïveté, tant d'écrivains immortels l'inépuisable richesse ? Néanmoins cette division de la France que la féodalité prolongea, fut doublement funeste à l'Etat, dont elle morceloit la puissance , et à la littérature nationale qu'elle privoit de l'utile coopération des poètes provençaux.
Langue m- Cependant la langue romance l'emporta. Les fabliaux et français pro- ^es romans donnèrent le ton : les syrventes et les tençons prementdit. furent mis en oubli. Les conquêtes des François et les croisades procurèrent dès-lors au romance une sorte d'universalité dont on retrouve encore des traces dans cette langue franque qui est dans tous les ports du Levant l'instrument du commerce , l'unique moyen de communication entre les naturels du pays et les Européens, et, parmi ces derniers, le lien commun de tous ceux qui n'ont point de patrie commune.
Aux mauvais ouvrages rimes , aux romans de chevalerie * succédèrent les lois et l'histoire. A cette époque, qui est celle du onzième siècle , remonte l'usage de la prose et Foi igine de la langue française proprement dite* on s'eloi-
INTRODUCTION, xxxvi gnoit des temps de la domination romaine, plus il devenoit incommode que la justice et les lois parlassent exclusivement une langue chaque jour plus étrangère aux seigneurs qui rendoient la justice et au peuple à qui elle étoit rendue. On étoit presque retombé dans l'inconvénient primitif de n'être régi que par la raison non écrite et des traditions orales. De là, tous les vices de procédure, inséparables d'un tel état de choses. Aussi dès que la langue vulgaire eut acquis un premier degré de consistance et de régularité, par le développement de cet esprit de méthode dont l'heureuse influence débrouille le chaos des mots et des idées , porte un certain ordre jusque dans la marche si capricieuse de l'usage , et coordonne entre eux les élémens incohérens que lui fournit le hasard : en un mot , lorsque les termes eurent une signification précise et la construction de la phrase une forme déterminée, on rédigea les usages et on écrivit les coutumes. Guillaume-le-Gonquérant etGodefroy de Bouillon promulguèrent , en langue romance , les lois qu'ils donnèrent à l'Angleterre et à la Palestine.
Après la religion et les lois , ce qui intéresse le plus les hommes , c'est l'histoire : jusque - là le dépôt sacré de cette lumière des nations avoit été confié aux poètes , et dans leur langage figuré que la stérilité d'une imagination privée d'objets de comparaison surchargeoit d'images gigantesques et de fictions merveilleuses, le vrai, souvent plus invraisemblable que ces fictions mêmes , manquoit des traits de la vérité. Mais les heureuses conséquences de l'introduction de la prose dans les affaires frappèrent les esprits : on voulut en toutes choses y voir plus clair et plus distinctement. On vint à penser que des récits destinés à transmettre à la postérité les doctrines religieuses et civiles, le souvenir des grands événement, dévoient être exacts eteirconstanciés. Les chants des poètes ne suffirent plu.^ au*
xxxviij INTRODUCTION, nouveaux besoins de la société. Elle exigea qu'un langage plus simple, indépendant de la rime et moins ami du merveilleux , mît la sincérité de l'historien à l'abri des séductions de la muse et de l'exagération naturelle à la poésie. Car c'est être doublement vrai que de l'être avec naïveté et de peindre la vérité de ses propres couleurs. La prose commença donc l'histoire , et l'histoire perfectionna la prose. Mais dans ces premiers âges historiques , les historiens croyoient avoir tout fait quand ils avoient recueilli les traditions populaires. Les faits constatés étoient rares , les récits fabuleux étoient généralement admis , et l'art ambidextre de la critique n'étoit point encore connu. Dès-lors, l'histoire dut se rapprocher des romans, et les romans usurper la place de l'histoire. Ce mélange monstrueux ne pouvoit manquer de plaire à des lecteurs crédules et ignorans. Toutes les idées se confondirent , et la confusion qui régnoit dans les idées s'introduisit dans la littérature. Les anciens romans, d'abord traduits en latin, le furent en prose vulgaire. On en écrivit d'autres sans s'asservir au joug de la rime : enfin on commença à traduire ce petit nombre d'ouvrages des anciens que le hasard avoit dérobés à l'oubli, mais que l'ignorance universelle rendit si longtemps inutiles.
Cependant la langue , d'abord hérissée de mots barbares et de consonnes, commençoit à s'assouplir. Sèche et sans couleur dans Villehardouin , elle ne manqua ni d'élégance ni d'harmonie sous la plume de Guillaume de Lorris ; mais bientôt, se développant sans effort avec le sire de Joinville , elle s'appropria ce tour naturel et cette simplicité d'expression qui peignent si simplement et si naïvement les objets. On diroit que les progrès d'une langue devroient plutôt suivre que précéder les progrès du goût ; mais la 'son n'éclaire les hommes que par degrés. Il faut qu'il
INTPtODUCTION. xxxix s'établisse dans leurs idées un certain ordre logique pouv qu'ils deviennent capables de les réformer. Si une langue se polit à proportion que les mœurs se raffinent, il faut que l'esprit s'éclaire pour que le goût puisse se former, et l'esprit ne s'éclaire qu'autant que la langue se polit. C'est ce qui arriva en France : le langage reçut à la cour de nos Rois un caractère de noblesse et de franchise ; mais il fut souvent remanié par des hommes sortis d'une classe inférieure. Des mœurs encore grossières introduisirent dans sa composition une obscénité d'expression qu'on auroit également tort d'attribuer ou àcette innocence pure qui ne sait pas encore rougir , ou à ce révoltant cynisme qui ne rougit plus. Un enseignement qui mettoit l'art (utile des distinctions à la pjaoe de l'art si essentiel de penser et de raisonner ; en* trainoit les auteurs à porter jusque dans les peintures de l'amour les subtilités déliées d'une fausse métaphysique et les formes ridicules de l'argumentation scolastique. Enfin , ce goût prédominant pour l'allégorie , qui transpiroit des études théologiques et qui provenoit de l'ignorance où étoient les docteurs du sens littéral de l'Ecriture , remplit les poèmes et peupla le théâtre enfant , de personnages allégoriques et froids, dont le langage mystique étoit aussi étranger à la passion ou au sentiment qu'au bon goût. Tel fut l'état des lettres en France , jusqu'à Charles Y , époque mémorable dans leur histoire, où commence, pour ne plus s'interrompre \ la chaîne brillante de nos poètes dont Villon fut le premier anneau.
La langue françoise , à l'exemple de toutes les autres , fut EufanfiC rie donc commencée par les poètes. Mais si la poésie est le pré- notre poésie, mier instrument du penectionnenient des langues, il n'appartient qu'à l'épopée', qui est la poésie par excellence, de les enfanter, pour ainsi dire, composées de toutes pièces, riches de ces innombrables nuances dont le génie sait rcle-
ver habilement dans ses jeux la pompe et la délicatesse, et qu'il fait resplendir de l'éclat de ses reflets. Car s'il est vrai de dire que la langue est le tableau de la, vie et l'assemblage de toutes les idées d'un peuple, manifesté au dehors par des sons, cette définition convient également à l'épopée , qui n'est que ce tableau mis en action. Son génie est un génie universel qui embrasse tout , l'homme et la société, le présent, le passé, l'avenir, les choses visibles et les choses invisibles. Planant clans la moyenne région descieux , le poète épique manifeste à tous les regards le merveilleux système du inonde moral , il pénètre les conseils secrets de la providence des dieux , et débrouille l'énigme inexplicable des destinées de l'homme. Il rattache tous les mstans de notre courte et passagère existence aux intérêts d'un ordre de choses surnaturel, et il fait intervenir parmi nous les puissances d'un arrtre monde. Il descend dans les détails de la vie commune pour les ennoblir. Les coutumes et les usages des peuples , les contrées qu'ils habitent , les merveilles et les secrets de la nature et de l'art , tout lui est connu 5 et comme il ne néglige rien , aucune partie de la langue ne sauroit lui échapper. Tout ce qui existe est désormais représenté par la parole , et la langue se compose d'autant d'images que de mots. Pareil au premier homme , le poète épique nomme naturellement tout ce qu'il voit , et tous les noms qu'il impose sont les véritables noms des choses. Il dit , et tirant de sa propre substance la beauté choisie de ses expressions , le jargon informe d'un peuple encore grossier , sur ses lèvres inspirées devient la langue des dieux. Tel Homère, chez les Grecs, déterminoit invariablement , par le mot propre , la nuance délicate de chaque idée fugitive, attachoit un signe expressif à chaque impression de l'âme , et portoit dans tous leurs dialectes la grâce et la fécondité. Une langue ainsi fixée dès sa naissance conserve
INTRODUCTION. xij
quelque chose de poétique et de pittoresque , qui ne nuit point au naturel. Malheureusement la France n'eut point d'Homère , et les progrès de sa langue furent lents et successifs. La tourbe des versificateurs auxquels sa culture fut abandonnée ne la dégagea qu'avec effort et lenteur du mélange barbare des mots latins et tudesques qui s'y étoient maintenus. Aucun de ces écrivains n'autorisoit sa mission par la puissance de son génie. Néanmoins , malgré leurs fréquentes inversions, ils donnèrent une certaine rondeur à la période , ils enrichirent la langue d'épithètes pittoresques et de phrases poétiques, et, selon la judicieuse expression de La Harpe, si leurs efforts furent malheureux , ils ne furent pourtant pas méprisables.
Les poètes nous ayant manqué , le génie de la prose vint Commenprésider à nos premiers progrès. On auroit tort d'en con- notre prose, clure que la langue francoise est essentiellement prosaïque. Le degré de sensibilité d'un peuple est la seule mesure du génie poétique de sa langue, et les sons harmonieux que nos grands poètes ont tirés de la nôtre répondent victorieusement à un tel reproche. 11 est arrivé seulement de l'influence des prosateurs sur la langue francoise , qu'elle a conformé sa marche à la filiation naturelle des idées , et qu'elle les exprime, s^îl est ^rmis de parler ainsi „ par ordre de primogéniture. Ce n'èst pas que la poésie, sœur aînée de la prose , puisse intervertir à son gré l'ordre de la nature; mais la logique des passions diffère essentiellement de la logique des idées. îl'âme du poète, cédant à la violence d'un transport impétueux , ou à l'ivresse de l'enthousiasme, exhale d'abord le sentiment qui l'oppresse, ou retrace vivement, par une image, la beauté qui le ravit. En cet état, elle respecte peu ces lois de l'analogie qui enchaînent les idées selon la progression ordinaire de l'action et du mouvement. Elle s'abandonne à ses impressions, et la plus vive
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et la plus profonde devient le centre autour de laquelle se groupent toutes les autres. Ce désordre passionné , en surprenant l'esprit, atteint le cœur , le remue, l'exalte, l'attendrit. Le prosateur , au contraire , ne parle que de sens rassis; ce n'est point par inspiration qu'il procède, mais par délibération. Comme il veut surtout être entendu , il cherche principalement à se rendre intelligible. S'adressant k la froide raison , il ne tâche qu'à faire passer de son esprit dans celui des autres les mêmes combinaisons d'idées par d'exactes combinaisons de mots , et à représenter, pour ainsi dire, au simple trait les divers objets qu'il veut peindre. Aussi a-t-il plus d'égard à la pureté du dessin qu'à la magie des couleurs. Il s'attache à l'élégante simplicité du style plutôt qu'il n'en recherche l'harmonie; jamais il n'oublie qu'il a besoin de substance et non d'ornem^ns ; et s'il sacrifie aux grâces ingénues , c'est en esprit et en vérité. En un mot, la poésie suit l'ordre naturel des sentimens. et la prose l'ordre naturel des idées ; elles sont toutes deux naturelles à l'homme , comme la marche et la danse. Si donc l'édifice de la langue françoise ne fut point construit et fondé par des philosophes , comme l'auroit désiré pour toutes les langues un des premiers orateurs académiques du dix-huitième siècle (1 ), il le fut par les deux classes d écrivains dont la marche se rapproche le plus de la méthode philosophique : savoir : les légistes et les historiens. Influence Le style des lois est clair et concis , puisqu'elles n'expri- ^uïtes!0n" ment r^en <îue ^e net et ^e distinct. Le législateur sait trop bien ce qu'il commande et ce qu'il défend , ce qu'il permet et ce qu'il punit, pour ne pas l'exprimer sans équivoque. Dans toutes les langues , l'impératif est le moins compliqué de tous les temps des verbes , et les enfans expliquent très-
(i) Thomas
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nettement leurs volontés bien avant de communiquer leurs pensées. Dans la réfaction des coutumes qui netoient jusquelà que des lois non écrites , on s'écarta d'autant moins du style des lois , que l'usage étoit déjà d'exprimer ces coutumes par de courtes maximes qui , présentant quelquefois dans leur brièveté une métaphore animée , intéressoient l'imagination à la cause de la mémoire, et rendoient en quelque sorte sensible une abstraction législative. Or , quand une langue est travaillée , dès son origine, par des jurisconsultes ou des législateurs, la propriété et la justesse des expressions doivent être ses principaux caractères. Nous voyons en effet que l'étude des différentes acceptions des mots est d'un usage si indispensable en jurisprudence, que plusieurs législateurs ont fait entrer dans leurs codes une lumineuse exposition de la signification des termes. Comment cette sorte d'enquête pourroit-elle tourner au profit de la science sans avantage pour la langue, puisqu'elle n'est, pour ainsi dire, qu'une reconnoissancede son génie et une déclaration authentique de son caractère ? Enfin , si le principal effort de nos premiers écrivains a eu pour objet de donner à la parole du législateur cette limpidité et cette transparence qui ne sauroient laisser le droit douteux , ni le juge incertain , ont-ils pu le faire sans exercer sur les procédés de la langue la plus utile influence , et ne leur doit-elle pas cet esprit d'analyse et de méthode qui préside parmi nous à l'arrangement des mots?
L'influence des historiens seconda merveilleusement celle influence des légistes, et au nombre des historiens il faut placer nos <1(S 1,1 u 1 anciens romanciers , dont les romans étoient de véritables histoires sinon des histoires véritables. Dans l'enfance des peuples , l'historien va droit au fait: s'il manque de cet art habile qui sait enchaîner les situations les unes aux autres et les faire ressortir, il possède celui de les peindre des cou-
xliv INTRODUCTION.
leurs du sujet, et pour ainsi dire diaprés nature. Liiistorien des premiers temps n'est qu'un témoin : à force de philosophie , celui de notre âge devient en quelque sorte un poète. Le premier raconte les faits tels qu'il les sait , l'autre les combine , les subordonne pour les disposer en système. Le récit des premiers est simple , ils laissent tout faire à leur mémoire 5 et, si la passion corrompt leur intégrité, c'est avec franchise qu'ils se montrent passionnés. Leur marche est naturelle , parce que dans l'exposition des faits , ils suivent bonnement l'ordre de leur succession. Enfin leur style est naïf, parce que leur esprit est sans présomption, et qu'ils ne voient dans l'histoire d'un fait, rien audelà de cette histoire même. Le goût de la déclamation ne- , s'introduit guère dans l'histoire qu'à la suite de l'esprit de système. Sans doute , l'enthousiasme général de la nation pour la chevalerie , cette soif du merveilleux qui suit toujours les temps d'ignorance absolue7, ces demi-lumières, qui ne jettent que de faux jours sur tous les objets , laissèrent entrevoir comme possibles les faits les plus invraisemblables. Mais les merveilles les plus incroyables étoient écrites avec bonhomie et simplicité , et Ton peut se demander sans cesse , en lisant nos vieux romanciers , s'ils inventent ou s'ils racontent , tant ils paroissent de bonne foi dans leurs mensonges , et laissent nonchalamment couler de leur plume les ch osesles plus prodigieuses. Non-seulement on porta dans les compositions romanesques les couleurs de la vérité , mais les vérités elles-mêmes y étoient semées fort dru , pour parler comme un écrivain du siècle de Louis XIV (1)5 et, si nous en croyons deux savans (2), qui ont utilement approfondi diverses parties de notre histoire , on peut faire foi sur la sincérité des romans en matière de lois et de cou-
(1) Chapelain.
(2) Dtjcange et Saikte-Palaye,
INTRODUCTION. xlv
iumes, de généalogie et de géographie. Ce goût du solide et du naturel s'accorda fort juste avec cet esprit de méthode et de clarté introduit par les jurisconsultes. Ils réagirent heureusement l'un sur l'autre. Le premier , né de l'histoire, en prodiguant ces détails accessoires, qui en sont le plus solide ornement, prévint l'introduction de cette sécheresse de style qui pouvoit aisément usurper la place de la précision. Grâces à lui, la période, mieux nourrie, put se prêter avec complaisance aux formes variées du talent , et ces pensées incidentes , qui aident si bien à mesurer la grandeur de la pensée principale , ou à en faire ressortir le charme , se groupèrent désormais autour d'elle sur un seul et même plan, tandis que l'allure moelleuse du discours devenoit pour l'esprit ce qu'une douce mélodie est pour l'oreille. D'un autre côté , la méthode des légistes , en écartant les trop nombreuses digressions , et ramenant sans cesse au sujet principal, nous préserva de cette marche désordonnée qui provient presque toujours de la prépondérance d'une imagination tumultueuse sur nos sens et sur notre jugement. En recevant des lois dans son propre domaine , l'imagination devint susceptible de règle jusque dans ses écarts , et cette fougueuse faculté blanchit d'écume le frein que lui imposa la raison. De là , la sagesse de la langue française, la vérité de son coloris, la justesse de ses images, et, pour tout exprimer par un seul mot . cet honneur, qu'elle doit peut-être au génie de l'histoire , d'être appelée, comme l'histoire elle-même, l'organe de la vérité.
Mais si la langue, déjà enrichie de cette petite portion d^fCZmes de bon métal mise en œuvre par nos poètes , eut encore de si grandes obligations aux légistes et aux historiens, elle ne leur dut point cette grAce, ue'gligéè et piquante, qui sait déployer tant d'euchantemens et d attraits sous la plume originale de quelques écrivains inimitables. Eu indiquant
Aivj INTRODUCTION, l'influence puissante que les femmes avoient exercée sur les mœurs chevaleresques et l'ascendant qu'elles avoient pris sur les poètes, n'avons-nous pas suffisamment indiqué la part qu'elles durent avoir au perfectionnement de la langue? 11 est probable qu'elles bannirent définitivement du langage ces inversions forcées , originaires du latin ou du tudcsque, et qui, dans une langue surchargée d'auxiliaires et d'articles, ne pouvoient être intelligibles qu'à l'aide d'une autre langue que les femmes ne savoient pas. En s'abandonnant à cette justesse d'esprit, qui est le bon goût inné « elles refusèrent de sanctionner la réunion, souvent monstrueuse , de deux idées différentes en un seul mot , et renversèrent d'un souffle l'échafaudage pédantesque des mots combinés ; innovation contraire au génie analytique de notre langue, et sans utilité pour le talent, qui n'est jamais plus sublime que lorsqu'il abandonne aux mots, en apparence , les plus communs et les plus familiers , l'expression d'une belle pensée. Ni leurs bouches délicates, ni leurs oreilles chatouilleuses ne purent s'accommoder du rapprochement multiplié des consonnes, ni du choc trop fréquent des voyelles. On chercha de nouvelles expressions et des façons de parler plus douces ; je ne sais quel désir de plaire se fit sentir dans la distribution des phrases , et une suavité inconnue domina dans tout le discours. On retrouva dans le dialogue la vivacité de l'esprit des femmes , la grâce et la promptitude de leurs réparties, et, dans la conversation, dont elles ont toujours été l'âme, cet art heureux de la négligence, si propre à faire ressortir un trait de sentiment , un mot de génie ou l'élan d'une imagination qui s'abandonne. D'un autre côté, n'est-ce pas à cette finesse d'observation et à cette liante flexibilité de leur sexe, qui sait si habilement transiger avec toutes les foiblesses de l'amour - propre , parce
INTRODUCTION. xlvij qu'il les connoît si bien , que la langue française doit l'art ingénieux de dissimuler adroitement les vérités trop dures sous un terme douteux , et de ne laisser entrevoir certains objets que sous le voile obligeant d'une expression adoucie? Ne retrouve-t-on point leur influence dans ces tournures mesurées , si fréquentes dans nos bons auteurs , et dans l'emploi de ces périphrases heureuses qui tempèrent ce qu'une proposition positive a quelquefois de trop magistral , qui nuancent si finement les idées , donnent aux formes de l'expression tant d'élégance et de délicatesse , et ne sont peut-être que l'application des belles manières au beau langage ?
Bien que le souvenir de la patrie nous ait arraché un Caractère soupir involontaire lorsque nous avons vu s'abolir et dis- propre de la
. . , -, , langue f'ran-
paroitre 1 expressive et sonore langue de oc , observons , çaise. en finissant, que c'est au triomphe de la langue de oit que notre langue doit le beau caractère qui lui est propre. Si les troubadours l'eussent emporté sur les trouvères , le génie et l'accent de la langue française n'eût probablement pas différé du génie exalté et de l'accent emphatique des langues du midi. Mais le caractère national, que rien ne contrarioit ne pouvoit manquer d'exercer son inévitable empire. Plutôt sensible que passionné , naturellement enclin aux plaisirs , mais surtout aux plaisirs de l'imagination, également éloigné de cette ardente frénésie qui précipite les peuples du Midi vers la volupté , et de cet enthousiasme mélancolique qui porte les peuples du Nord vers la contemplation ; cherchant à intéresser ses sens et son esprit à toutes ses jouissances ; portant un certain goût de raison au sein des plaisirs les plus vils , comme un certain goût de plaisir dans les plus sérieux usages qu'il lai t de sa raison : le François, c'est-à-dire le peuple qui, doué d'un attrait égal pour tout ce qui peut satisfaire les
xlviij INTRODUCTION.
deux natures de l'homme , tient , parmi les nations , le rang que l'homme lui-même occupe dans la chaîne des êtres ; le Français , disons - nous , devoit imprimer à sa langue le sceau de son caractère. Elle devint l'heureuse transition des langues du Nord à celles du Midi , sans être chantée comme l'italien, sifïlée comme l'anglais, ni gutturale conme l'espagnol ou l'allemand ; seule entre toutes les langue* de l'Europe , elle jouit du privilège inappréciable d'être véritablement parlée , et elle doit peut-être son universalité précoce à ce caractère remarquable qui faisoit déjà dire à Brunetto-Latini , à la fin du treizième siècle, que la parliure en étoit plus delitable et commune à tous langaiges.
Sans doute toutes les causes que nous venons de rappeler n'agirent pas soudainement. Leurs effets furent lents et successifs. Mais la langue françoise , telle qu'on la parla et l'écrivit depuis Villehardouin jusqu'à Villon, annonçoit déjà tout ce qu'elle devoit être. Guillaume de Lorris , Jean de Mehun, Joinville, Froissart, Christine de Pisan, Alain Chartier et Monstrelet joignent souvent , au style naïf, la délicatesse de la pensée et à la clarté logique , une grâce toute naturelle. Leurs écrits décèlent en cent lieux cette excellence dans le genre tempéré , cette clarté soutenue et ce tour gracieux et animé qui font de la langue française la langue la plus propre à charmer l'esprit , la plus convenable aux affaires, la seule qui fournisse à la politesse ces expressions nuancées , instruinens nécessaires et déliés de l'art si raffiné des bienséances, et dont l'incontestable fécondité est l'aliment inépuisable de cette conver-
., „ sation française dont la tradition se perd , mais dont la
des grands mémoire se prolongera d'âge en âge.
Cdu1quin-8 ^es prédications de Luther et de Calvin , la renaissance zième sKrle. (]es lettres anciennes , l'invention de l'imprimerie et la dé-
INTRODUCTION xlix couverte d'un nouvel hémisphère , signalèrent le milieu du quinzième siècle. Avec ces grands événemens , la face de toutes choses changea , et les destinées du monde prirent un nouveau cours. Semblables à ces tempêtes intérieures dont le tonnerre souterrain disperse avec fracas les entrailles déchirées du globe , les grandes révolutions recouvrent duii sol nouveau les flancs dune terre épuisée. Alors toutes les âmes sont fortement ébranlées , toutes les passions prennent un nouvel essor : une activité prodigieuse se développe. L'esprit novateur se reproduit sous mille formes , et les défenseurs des idées anciennes sont guidés eux-mêmes par un certain esprit d'innovation. Comme on a cherché à tout renverser et à tout reconstruire, on a tout interrogé. Une abondance de pensées neuves est sortie du sein des ruines ; mais pareilles , pour la plupart , à ces lueurs éphémères que le vulgaire grossier prend pour des astres errans , elles n'étincelient un instant , dans les ténèbres, que pour en redoubler l'obscurité. Si Ton peut douter que la nouvelle direction donnée aux esprits et aux choses soit meilleure , l'impression qu'ils reçoivent est salutaire. Telles les révolutions dans leur marche ; telle TEurope au quinzième siècle. Les souverains , que les progrès de la civilisation rendoient à la fois plus avides et moins aventuriers, saisirent avec ardeur l'occasion de faire, dans l'intérieur même de leurs Etats, d'importantes conquêtes et un riche butin. Les sujets, initiés, pour la première fois, aux mystères des sciences, et familiarisés avec l'art de penser, examinèrent a^ ec curiosité les doctrines reçues, et, trop souvent entraînés par l'orgueil d'un prétendu savoir, les rejetèrent avec dédain. Si l'homme, en acquérant un nouveau sens par Je développement complet des organes du corps, tombe; subitement en proie au désordre de ses désirs et à la fureur de ses passions, que sera-ce lorsqu'un peuple, s'ignorynt jusque-li
soi-même , entrevoit soudain toute l'étendue de ses facultés intellectuelles et en recouvre l'usage ? L'Europe ressentit les influences orageuses de cet âge de la puberté des nations. Toutes les professions furent confondues : d'obscurs docteurs marehoient égaux aux plus grands princes. Les principes démocratiques , qui s'introduisirent dans l'église , menacèrent l'Etat. Comme il arrive toujours en pareil cas , l'indépendance , que Ton crut avoir recouvrée , n'étoit que la tyrannie des fauteurs de l'indépendance. Le langage devint révolutionnaire comme les mœurs. La dureté du style se para du nom pompeux à? énergie , et l'accent de la fureur fut confondu avec l'éloquence. Comme on s'adressoit aux passions , tout étoit violent dans le discours ; les images , plus fortes qu'exactes, avoient pour but de remuer et non de peindre. Il seroit difficile de déterminer ce que la littérature seroit devenue sous de tels auspices , si la chute de Constantinople et l'émigration des Grecs n'eussent amené de nouvelles combinaisons, et. par une diversion salutaire, n'eussent amorti l'effet des querelles tliéologiques.
Quelques écrivains , entraînés par un goût excessif d'indépendance en matière religieuse , et par une reconnoissance sans bornes pour l'art merveilleux de l'imprimerie , ont rapporté l'origine de tous nos progrès dans les sciences, dans les lettres et dans les arts, à cette époque fameuse. Mais sans ranger sur la même ligne l'influence qu'exercèrent sur l'esprit humain et sur la civilisation du monde les fougueux emportemens de Luther, les procédés ingénieux de Furst, de Guttemberg et de Schœffer, et l'apparition subite et spontanée des plus brillantes productions des muses grecques et latines , observons que les lettres éioient nées en Europe avant le quinzième siècle. La religion chrétienne , naturalisée en France, offroit à cette poésje sublime, dont le merveilleux est l'âme , la profondeur de ses mystères , lVelat
INTRODUCTION. Ij de ses pompes , la multiplicité de ses prodiges, le dévouement héroïque de ses martyrs. Les nobles usages de la chevalerie et les passions généreuses, les aventures singulières qu'elle avoit rendues familières, ne pouvoient manquer de fournir à la muse dramatique des situations et des sentimens dignes de la scène. La poésie érotique , favorisée par cet esprit général de galanterie qui se mêloit à tout, développoit en naissant une délicatesse et une suavité de sentimens inconnues aux anciens et bien propres à suppléer aux peintures pleines de grâces et de volupté , dont le climat enivrant de Home et de la Grande-Grèce fournissoit les traits enchanteurs au vieil Anacréon ou au jeune Tibulle. La pastorale et la satire étoient cultivées avec succès par les Troubadours. Les Trouvères inventoient le conte : la Muse de la comédie assaissonnoit d'un sel indigène des compositions informes sans doute, mais qui ne manquoient pas toujours de force comique, témoin lu farce de Y Avocat Patelin, Tout commerce avec le Parnasse grec ou latin n'étoit pas même interrompu. On n'a voit à désirer que la méthode et le faire de ces illustres artistes de l'antiquité , imitateurs si élégans et si fidèles de la nature. Tout nous induit donc à penser qu'on seroit un jour parvenu, sinon à la même perfection, puisqu'il n'y a point de parités abso* lues dans la nature, au moins au genre de perfection propre à cet autre ordre de beautés qu'un nouvel ordre de choses ofFroit à l'art moderne, et que notre littérature, plus empreinte de l'esprit de nos propres antiquités et de nos mœurs nationales , auroit eu quelque chose de plus original, si l'étude des langues anciennes, à laquelle on se livra exclusivement, n'eût interrompu prématurément l'étude de la nature. L'accueil fait aux littérateurs grecs chassés de Constantinople , prouve que le sol étoit préparé , et que la culture de l'esprit étoit généralement avancée. INous ne
Kj iiNTUODUCTlON.
dirons points avec quelques historiens, que l'étude d€ê mots nuisit à l'étude des choses, parce que nous ne pensons pas que fétude de ces langues admirables, perfectionnées avec tant de soin par les plus beaux génies de l'antiquité, et parlées durant tant de siècles par les hommes les plus ingénieux , étude d'ailleurs inséparable des chefs-d'œuvre qu'elles ont produits , soit une étude de mots ^ mais nous déplorerons que les grammairiens grecs aient abusé de leur influence, ou plutôt nous accuserons la triste destinée de Fesprit humain qui , toujours précipité au-delà des bornes , est sans cesse ramené , d'un extrême à l'autre , par les mou* vemens alternatifs d'une oscillation perpétuelle. On se livra donc aux nouvelles études avec un fanatisme aveugle , qui s'étendit aux mœurs et à la croyance. La supériorité littéraire des anciens conduisit à penser que leur religion et leurs usages pouvoient seuls favoriser, avec efficacité , le développement des facultés intellectuelles. Tout ce qui s'en écartoit parut barbare 5 011 eût dit que l'imagination , désormais oisive et circonscrite dans l'étroite sphère des fictions antiques , ne pouvoit chercher 'de nouveaux effets dans la multitude infinie de ces inépuisables combinaisons que la nature variée offroit de toutes parts à son activité ; et comme une lumière trop vive produit sur les organes surpris le même effet que les ténèbres, féblouissement des esprits fut universel. Ainsi , dans le même temps , zélateur fanatique de l'antiquité, Pomponius-Laetus ne rougissoit pas, dans Rome chrétienne, de vouer un cuite et des autels au fondateur de Rome idolâtre; et Jules Scaliger, sans égard pour les mœurs et les lois de son pays , ordoimoit aux auteurs comiques de ne produire sur la scène que de» 4 filles achetées comme esclaves, qui fussent reconnues libres au dénouement. Les vers des poètes latins, les périodes ttés orateurs grecs ou romains devinrent des espèces de
formules avec lesquelles on prétendît exprimer toutes ses idées. Les membres épars et mutilés des phrases de Cicéron , rassemblées au hasard y constituèrent seuls le bon style. En tant qu'on voulut se montrer chrétien , on fit violence aux fables payennes pour les forcer d'exprimer les mystères du christianisme : on alla jusqu'à les entremêler avec les vérités de la foi : et tandis que Vida, dans sa Christiade ? désignoit le pain eucharistique sous l'emblème de Gérés, Le Camoè'ns faisoit intervenir Bacchus et Vénus dans un poème où les cérémonies de la religion catholique trouvent leur place.
Bien de ce qui touche à la croyance ne demeure étranger à la littérature, et les cordes religieuses de la lyre sont celles qui résonnent avec le plus de force dans les profondeurs du cœur humain. Aussi l'introduction des mythologies grecque et romaine , dans les ouvrages d'esprit , à une époque où la religion chrétienne et oit devenue vraiment nationale en Occident, produisit - elle un elfet remarquable sur la poésie et les lettres. Cet effet eut quelque analogie avec ce qui s'étoit passé lors de la conversion des Barbares au christianisme. Mais le mal fut bien plus grand encore! Si la poésie du discours consiste dans l'art de rendre sensible, par une image tirée de la nature physique, un sentiment ou une pensée, et de communiquer, pour ainsi dire, aux choses matérielles, la vie, le sentiment et l'intelligence, la religion chrétienne , qui manifeste sans cesse l'invisible dans le visible, et les secrets desseins de Dieu dans les vaines actions des hommes ; la religion chrétienne , dont les dogmes les plus mystérieux , sans cesse reproduits sous les figures les plus magnifiques et les plus touchantes, s'offrent à nous tantôt empreints de l'auguste simplicité du désert dans les scènes dramatiques et pastorales de la vie des patriarches , tantôt revêtus de tout l'appareil des rites et du sacerdoce
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dans les cérémonies pompeuses de l'ancienne loi , tandis que nous les retrouvons encore dans l'histoire miraculeuse et royale de David, comme dans celle du pauvre Tobie; la religion chrétienne , qui place ses sacremens à côté de ses préceptes , une pratique auprès de chaque vertu ; cette religion, en un mot, la plus poétique qui fût jamais , si elle n'e^t le type parfait de toute poésie, devoit avancer rapidement la littérature aussitôt qu'elle auroit affermi ses racin îs au fond des âmes. Ce moment étoit venu. Alliant , avec une haute sagesse, aux règles communes d'un culte universel , ces dévotions particulières et nationales qui rendent en quelque sorte ce culte propre à chaque peuple , elle avoit restitué aux nouveaux chrétiens des lieux sacrés et des dieux domestiques, et consommé cette union sainte de la patrie et de la religion , si puissante sur les hommes. Chaque canton avoit son saint ; chaque saint avoit sa légende : elles étoient grossières , sans doute ; mais si elles ré voltoient quelquefois le goût au même degré que les mythes des anciens choquoient la raison , elles étoient toujours consacrées au triomphe de la vertu : elles tendoient sans cesse à établir l'indépendance de l'âme et l'asservissement des sens. Ah! si l'esprit humain, sans laisser perdre cette noble direction, n'eût pas accueilli avec moins d'enthousiasme les précieux restes des superbes monumens du génie de l'antiquité; si , se livrant avec discernement à l'étude de l'art des anciens , il eût cherché moins à copier leurs beautés qu'à s'approprier leur méthode et à transporter, dans nos langues modernes , la finesse , la délicatesse et la riche élégance des langues anciennes ; si, au lieu de renoncer à leur raison et d'adopter des idées toutes faites , nos pères eussent été capables d'apprendre, par l'exemple, à placer et à combiner leurs propres idées, à les faire valoir l'une par l'autre, et à en former un tissu où la nature vînt se peindre , il est impossible de pré-
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voir quels auroient pu être les admirables résultats d'une combinaison qui auroit mis en harmonie la raison , le goût avec la croyance , et qui , rendant au génie cette unité d'action et de principe qui avoit fait la force de l'antiquité , auroit accru sa puissance de toute la supériorité du système religieux et moral de nos temps modernes sur le système religieux et moral des anciens !
Mais les esprits suivirent une autre voie. La littérature, d'abord toute grecque et toute romaine , ne retint presque rien de national. Ce divorce des lettres avec les mœurs devoit retarder les progrès du bon goût qui n'est pour ainsi dire que l'heureuse alliance de la politesse de l'esprit et de la politesse des mœurs. Aussi quel que soit ie rapport plus ou moins direct de l'état actuel de la civilisation avec le bon goût absolu , il en est un dans chaque pays et dans chaque siècle , qui consiste à saisir, dans les intérêts de la beauté même , ces tempéramens heureux et délicats qui ménagent notre foiblesse et la fortifient en secret de toute la puissance de l'opinion et de l'habitude. On peut dire du bon goût, considéré sous cet aspect, qu'il est à l'imagination ce que le toucher est à la vue ; il rectifie sçs écarts , supplée à ses défauts , et par la connoissance des formes locales , la met à portée de rendre sensibles les beautés universelles. Son chef-d'œuvre est donc de proportionner les objets aux yeux qui doivent les voir, et de ne pas s'occuper moins de leur grandeur et de leur beauté relatives , que de leur grandeur et de leur beauté réelles. Quelque habile que fût un artiste, s'il négligeoit les mœurs de son siècle , il seroit frappé d'impuissance ,* disons mieux, il manqueroit de ce coup d'œil perçant du génie , qui saisissant à la fois l'état des esprits et des mœurs, s'approprie d'autorité tout ce qu il y trouve d'analogue à ses vues , et dispose ses créations avec tau<
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d'art et de naturel, qu'elles répondent à tous les cœurs par nue multitude de fils imperceptibles , dont la nature et le nombre rendent la force irrésistible. C'est donc de la connoissance profond ie des mœurs du siècle et de l'étude du beau essentiel , que résultent en dernière analise la sûreté des procédés de l'art et le bon goût. Or, si les littérateurs du quinzième siècle s'élevèrent par l'étude des anciens jusqu'à la connoissance des beautés durables, séduits par leur admiration, ils crurent devoir emprunter d'eux jusqu'à ces nuances fugitives qui tiennent aux opinions , aux mœurs et aux usages des différent peuples. En se rendant par la pensée contemporains d'un autre âge, et n'ayant de la société ancienne que ces aperçus imparfaits et tronqués que nous transmettent les écrits rares et mutilés des Grecs et des Romains, comment n auroient-ils pas manqué de ce sentiment exquis et délicat des convenances qui naît de l'usage du monde et de l'expérience des hommes? Ils condamnoient le talent à n'étudier le jeu mobile des passions et du sentiment, que dans les peintures mortes des mœurs évanouies de deux peuples qui n'étoient plus. Ainsi, pareils à ce musicien qui plein d'une enthousiaste prévention pour la théorie des sons et les proportions harmoniques , prétendrait dans la musique donner tout au calcul et rien à l'oreille , ou à ce dessinateur anatomisîe qui , ne voyant dans l'art du dessin que l'exacte représentation du tissu compliqué des muscles, des nerfs et des vaisseaux, negiigeroit l'effet séduisant des chairs et le charme de leurs contours , ils communiquèrent durant long-temps à toutes les matières de goût une roideur pédantesque et une froideur morcelle. La littérature devint l'expression de certaines mœurs de convention. On ne se borna pas à imiter les anciens ; on les copia servilement. La langue poétique ne fui plus qu'une langue étrangère et artificielle. Il n'y eut d"£
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mages admises et de constructions tolérées que celles qu'avoient employées les maîtres , et comme si les esprits dégénérés n'eussent pu contempler la nature sans milieu, on eût dit que les arts n'a voient plus pour objet 1 imitation de la belle nature , mais l'imitation de cette imitation même. Aussi , quoi qu'en ait dit d'Alembert , si les progrès des modernes dans la peinture furent plus rapides que dans les lettres, c'est qu'ils y conservèrent plus de liberté. A Dieu ne plaise que nous blasphémions ici cette céleste Vénus ou ce divin Apollon , exemplaires admirables de la beauté physique et chefs -d'eeuvres de l'art humain! Mais la peinture n'a voit-elle pas été commencée par Albert Durer ? Et si le dessin de cet ancien style est dur , et sans grâce , ne reriferme-t-il pas la pureté des contours et cette savante industrie , au moyen de laquelle tout se peint et se montre aux yeux? La découverte des chefs- d'œuvres de l'antiquité fit sans doute franchir aux arts du dessin un grand intervalle. Les beautés de l'antique révélèrent à Raphaël et à Michel- Ange le secret de leur génie ; mais ces grands hommes ne se contentèrent pas d'étudier les anciens : ils osèrent comme eux étudier la nature , car ils reconnurent facilement que c'étoit à l'aide de la nature que les anciens avoient créé Y antique. De plus , le dessin qui est l'âme de la peinture , réclame les couleurs qui en sont le corps. Les anciens ne nous avoient point laissé de modèles en ce genre. Il failoit appliquer à la perfection du dessin antique la magie du coloris, et ce fut l'œuvre du génie des Titien , des Corrége et des Véronèse. Enfin , si nous observons que la peinture et la musique, les deux arts parmi les modernes qui ont recule moins de secours des anciens, sont, peut être ceux qui ont atteint au plus haut degré de perfection, il faudra bien convenir sa'ns peine que les grands services rendus à la littérature par la renaissance des lettres
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grecques et latines, n'ont pas laisse' que de nuire aux progrès de l'imagination même. Us firent prendre le change sur la fin principale et essentielle des lettres : désormais étrangères à la société . on les réduisit à servir à sa décoration , comme un pur ornement. Elles ne furent pas pour l'esprit 9 comme chez les anciens , un exercice habituel , une nourriture journalière , mais un objet de curiosité et de luxe. On sembla durant quelque temps avoir perdu de vue que les belles connoissances sont applicables à tout , que les arts ne sont pour l'homme que des méthodes perfectionnées de faire usage de ses facultés , et que ceux de la parole en particulier sont le lien de la société. Si l'on nous reprochoit d'avoir dit bien longuement ce qui pouvoit se faire entendre en un mot , nous répondrions qu'il ne nous a pas paru possible d'user de trop de circonspection en indiquant , comme la source d'un mal , l'événement qui devint pour l'Europe et le monde entier, l'occasion d'un si magnifique développement de lumières.
En effet , quelques hommes , éclairés par les livres des Grecs fugitifs , avoient fait soudainement un appel à cette classe nombreuse d'hommes indépendans , qui commençoit à se former entre les seigneurs et le peuple. Déshéritée du territoire , elle avoit créé par son industrie une nouvelle espèce de propriétés. A défaut de la puissance , cherchant à conquérir la considération par la richesse , elle s'étoit emparée du commerce ; mais attentive à toutes les voies qui pouvoient s'ouvrir, elle devoit se précipiter avec enthousiasme vers l'étude des langues et la littérature ancienne. Les langues modernes recurent de nouvelles lois, de nouveaux tours , de nouvelles richesses. Comme on ne peut séparer les mots des idées qu'ils expriment , l'enseignement des langues savantes provoqua la résurrection de toutes les sciences. L'imagination fut heureusement af-
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feetée des beautés exquises et sans nombre des anciens écrivains. Une fermentation universelle développa des germes inconnus dans toutes les âmes. Malgré tout ce qu'on avoit fait pour elles , on sentoit la grossière insuffisance des langues nationales , et l'on attendoit avec impatience l'apparition des hommes de génie qui dévoient les fixer. Peu à peu on commença à écrire sur les affaires publiques et à composer des livres qui pussent être lus par le vulgaire. Alexandre Picolomini traita le premier des sujets philosophiques en langue vulgaire. Des hommes d'esprit , frappés de la barbarie des mœurs, tendirent à les raffiner par leurs écrits. Jusque-là le hasard et le besoin avoient tout fait , mais dès lors le grand œuvre de la civilisation fut confié à la sagesse et à la science. Si les progrès de la littérature furent plus lents en France qu'en Italie 9 et si en Italie même toutes les branches de la littérature ne fleurirent pas en même temps , c'est qu'il y avoit plus loin de la langue française à la langue latine , que du latin à l'italien , et que les mœurs des anciens différoient trop de celles de l'Europe au quinzième siècle, pour que l'imagination du public et des auteurs ne refusât pas de franchir l'intervalle immense qui les séparoit. Il falloit pour ainsi dire que le génie des écrivains, saisissant le lien secret qui unit entre, eux les anneaux divers de la chaîne dos temps , sût rapprocher habilement les anciens des modernes , pour rendre à ces derniers le déplacement insensible. Mais il étoit réservé aux hommes de lettres des siècles suivans de s'emparer de tous les esprits au moyen de cet heureux prestige.
L'imprimerie venoit de naître : elle multiplia la puissance des livres par la vitesse de ses procédés et le nombre innombrable de ses produits.
La découverte du nouveau monde agrandit la sphère
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des idées et des connoissanccs , en même temps qu'elle révéla l'étendue du globe : un nouveau ciel et une nouvelle terre lurent offerts à l'imagination de l'homme. Ses besoins doublèrent avec ses ressources , ses passions s'accrurent avec ses besoins. La tournure des esprits changea ; le commerce acquit une puissante influence : la littérature ne pouvoit demeurer étrangère à ces grands cbangemens. Le calcul devint trop prépondérant dans les affaires de la vie , pour ne pas réagir sur l'imagination ; mais si d'abord il triompha d'elle , elle finit par se jouer de lui , on en vint à calculer sérieusement les plus absurdes chimères, comme à mêler un calcul exact et sévère aux jeux de l'imagination. L'admirable complication du corps social introduisit un nouvel ordre de merveilleux. Ces résultats ne devinrent pas sensibles sur-îe-champ ; mais notre plan exige que nous en indiquions exactement les premières causes.
Rendons témoignage à la vérité : la poésie perdit de vue la sublimité de son origine; les poètes cessèrent de faire partie du peuple inspiré des voyons , et ne rendirent plus de ces oracles mystérieux pleins de la destinée des mortels. La muse en un mot fut privée de cette intelligence des choses divines , qui fît donner à son langage le beau nom de langue des dieux. La mythologie , à laquelle on revint , n'avoit plus de racines dans les moeurs ni dans la croyance. Il faut croire aux prodiges , pour en être ému ; hors de là le merveilleux n'est plus qu'un mensonge bien ou mal tissu, dans lequel l'art de l'ouvrier l'emporte sur la matière. Loin que le vers puisse alors tirer quelque pompe ou quelque autorité de la vaine majesté d'un dieu fabuleux, c'est le prétendu dieu qui tient tout du poète. De froides allégories sont venues peupler la solitude de cette région enchanlée , alors si tristement déserte : elles ont encore été favorisées
INTRODUCTION. Ixj par la tournure politique qu'av oient prise les esprits. L'abondance et la paix e'toient par exemple l'objet de méditations trop universelles et de calculs trop populaires , pour qu'on ne retrouvât pas avec plaisir dans la poésie leur abstraction rendue sensible ; mais ce merveilleux est trop à main d'homme. Si Eschyle hasarda d'introduire sur le théâtre grec la force et la nécessité , c'est que tout étoit dieu chez les payens , et le théâtre françois ne soufïriroit rien de semblable.
De cette complication de causes, notre littérature nationale a retenu , jusqu'à ce jour, osons le dire , une certaine timidité qu'il faut bien condamner pour n'être pas inconséquent , au risque de passer pour présomptueux. C'est ainsi que le docte Boileau lui-même , cédant aux préjugés classiques , prononça , dans les lois du Parnasse, l'incompatibilité du merveilleux chrétien avec .la poésie , et que dans ce dix-huitième siècle, où le poids d'aucune autorité ne sembloit imposant, Marmontel , si souvent injuste détracleur de Boileau , n'osa , dans sa Poétique , d'ailleurs si pleine d'innovations -9 revenir contre ce décret. Il est vrai qu'une autre cause concourut à ce funeste effet. Les prétendus réformateurs de la religion l^roient à tous les esprits l'interprétation des livres sacrés. Ils en multiplioient lés traductions en langue vulgaire; un désordre inexprimable fut le résultat de cette maxime anarchique ; à mesure que les sectaires et leurs sectateurs se vantoient d'entendre sans secours le texte divin, ils cessoient de s'entendre mutuellement. A ce spectacle, les catholiques, frappés d'un saint respect et d'une crainte salutaire, réservèrent aux seuls pontife» l'enseignement et même l'exposition des vérités de la foi. Cet état de choses ne pouvoit encourager les poètes à se senir du merveilleux de la religion. D'un autre côté, le calvinijmc faisoit de rapides progrès en France. Si quelques
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écrivains allemands ont aperçu quelque chose de poétique dans le génie de Luther, Calvin ne fut qu'un subtil dialecticien. Sa doctrine sèche et abstraite, à laquelle néanmoins, dans notre joyeuse France , des vaudevilles grivois servirent de véhicule, transformoit tout le système religieux en un aride système de métaphysique, également ennemi des idées sensibles et touchantes dans le discours comme des arts dans les temples. Tout ce qui aide notre foiblesse dans la pratique des vertus lui sembloit superstition , et tout ce qui soutient la vue de notre esprit dans la contemplation des vérilés éternelles, lui sembloit idolâtrie. Aussi vit- on à grand'peine s'élever, dans le sein du calvinisme , quelques orateurs logiciens , tels que Saurin , Claude et Jurieu : il n'inspira nul poète, et ne mit jamais en œuvre, pour se propager, ni l'onctueuse et persuasive manière des François de Sales et des Fénélon, ni l'impétueuse et irrésistible éloquence des Bossuet et des Bourdaloue. Tout concouroit donc en France à séculariser les lettres et à désenchanter la religion, lorsqu'un heureux concours de circonstances fit luire tout à coup un jour nouveau et amena l'âge d'or de notre littérature.
Louis XiV. Richelieu , d'une main forte , venoit de ressaisir pour nos Rois les droits de la souveraineté disséminés sur tant de tètes au sein de l'anarchie féodale. Grâces à lui , il n'y avoit plus en France quun chef et qu'une nation. Les troubles de la Fronde , impuissante et dernière explosion d'un incendie qui s'éteint, avoient , sans ébranler la monarchie , donné de grandes leçons au monarque et une grande énergie à toutes les âmes. Pour le bonheur de la France, un jeune Roi, doué par la nature de l'heureux instinct, du grand et du beau, d'un goût vif pour les plaisirs, d'un respect profond pour la religion et du véritable amour de la gloire, mon toit alors sur le trône. Les grâces de sa personne
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séduisoient les cœurs plus encore que l'éclat de sa couronne, et l'élévation de son âme répondoît à ces idées d'héroïsme et de grandeur chevaleresques qui prévaloient dans l'opinion. Il savoit allier à ses passions et à ses foiblesses mêmes, je ne sais quelle dignité morale, qui ne laissoit décheoir ni l'homme ni le Roi. Si son âme ardente fut trop sensible à l'amour , elle cédoit à l'impulsion du sentiment plutôt qu'à l'attrait du plaisir. Ses chutes étoient celles d'un héros, et ne sauroient exciter ni dégoût ni mépris. J'en atteste ici la touchante histoire de La Yallière. Lors même que se laissant aller aux illusions de la jeunesse , il hasardoit la majesté royale sur la scène ou dans des jeux publics, les fêtes qu'il donnoit étoient noblement conçues , et le cœur des Français trouvoit un rapport flatteur entre leur magnificence et la gloire nationale. Les costumes, une galanterie délicate , le rôle principal qu'y jouoient les dames , tout rappeloit le souvenir de l'ancienne chevalerie et respiroit le véritable esprit français. Des mœurs chevaleresques on n'en avoit retenu que l'esprit; mais cet esprit communiquoit aux manières Une élégance et une noblesse qui retardoit la corruption des mœurs , ou jetoit encore sur ses progrès inévitables un voile de décence et quelque apparence de dignité. C'étoit pour la nation française l'âge du développement moral et du culte de la beauté. Le goût des aventures n'étoit point éteint. L'instinct belliqueux de la nation ne fut jamais mieux prononcé , et ce siècle fut témoin des plus beaux prodiges de sa valeur guerrière : on vit le duc de la Feuillade, sans autre ressource que les revenus de ses domaines , solder à ses frais six cents gentilshommes et les conduire au siège de Candie ; l'esprit des croisades se rallumer et s'éteindre en Afrique sous les murs de.Gigery, tandis que Turenne et Coudé, Luxembourg et Catinat , Crequi et Boufïlers, Vauban, Vendôme et YilJarsy Duquesnc.
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Tpuryilîe et Dugay-Trouin donnoiént à l'Europe étonnée le spectacle de t putes les vertus guerrières et l'exemple d'une magnanimité digne des meilleurs sièeles. On pourroit faire des paroles mémorables des guerriers de ce temps un reçue il qui efFaceroit les apophthègmes des Spartiates. Il n'appartient qu'à la France de se surpasser elle-même + comme elle Ta fait de nos jours. De hautes vertus rehaussoient de grands lioms. Dire ceux des Montausier et des Beauvillcrs , c'est avoir dit tout ce que l'austère sagesse , la grandeur d'âme et la bonté peuvent ajouter au crédit et à la puissance. La magistrature offroit la réunion des vertus civiles et modestes , et des plus utiles talens. Les Lamoignon et les Mole , les Talon et les Daguesseau consacrèrent une vie vraiment héroïque au culte des lois et de^ la justice. Leurs maisons étoient le temple des mœurs et le sanctuaire des muses. Es enseîgnoient par leur conduite l'art de bien faire, et encourageoient de tout leur pouvoir nos maîtres en l'art de bien dire. Une noble émulation , un point d'honneur trop exalté peut-être , un désintéressement remarquable , animoient toutes les classes de la nation, et nous pourrions , à côté de chaque affection généreuse , rapporter un exemple éclatant de son empire sous ce règne. La roconnoissance nous désigneroit Pélisson et La Fontaine combattant, l'un de sa prose, l'autre de ses vers, la mauvaise fortune de Fouquet : l'amitié , la sensible et pieuse la Sablière , se rendant la tutrice volontaire du bon La Fontaine, la générosité sans ostentation , Boursault se vengeant de Boileau par ses bons offices , et Boileau consolant Linière par ses bienfaits. Le goût si saint et si pur des jouissances domestiques, le grand Racine se dérobant aux empressemens d'un prince pour se réserver à un banquet de famille; la modestie enfin, l'humble et savant iMcole refusant la prêtrise par défiance de ses forces ; mais grâces au divin
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Créateur de la nature humaine, el!e est ornée de trop de vertus et chacune d'elles fut trop féconde en ce siècle , pour que nous puissions concevoir la prétention de les citer toutes. Contentons-nous de dire , en un mot , que l'esprit d'honneur prévalut dans toutes les professions; que l'on couroit alors après la gloire comme en d'autres temps après l'argent, et que Ton vit des hommes obscurs préférer la mort à la perte de leur humble réputation ; témoin ce fidèle serviteur du grand Coudé , qui se punit si cruellement du retard de ses pourvoyeurs, se croyant sans doute inexcusable, s'il ne réalisoit l'impossible, lorsque le vainqueur de Sencf et de Rocroy recevoit , avec un faste et une recherche qui tenoient de la féerie, dans ce palais de Chantilly si plein de grands souvenirs , un monarque que l'enthousiasme général élevoit au-dessus de la nature.
Si la religion affermie dans les âmes ne gouvernoit pas Elat tle *a i . i ii , . . religion
exclusivement toutes les actions, elle regnoit en souveraine au 17e siècle, sur les esprits. Le progrès journalier des lumières l'avoit mise dans tout son jour ; jamais elle ne parut si sublime , ni si belle , et jamais l'empire des sentimens élevés , ni l'enthousiasme de la beauté ne furent si puissans chez les hommes. Depuis Charlemagne , les esprits , dociles à l'impression de l'autorité , s'étoient soumis à la foi par habitude ; après la renaissance des lettres, séduits par les connoissances nouvelles, ils secouèrent le joug de la religion, sans examen et sans discernement, pour rétrograder vers les fables mythologiques et les systèmes incertains des philosophes de l'antiquité. Au dix-septième siècle, la conv iction, religieuse fut l'ouvrage d'une philosophie lumineuse. Les Arnauld, les Pascal, les Mallebranche, les Bossuet, les Bourdaloue, les Fénélon, les Nicole dépouillèrent la théologie des subtilités de l'école. La majestueuse simplicité, l'ordonnance admirable de la doctrine chrétienne furent mises eu
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lumière avec la puissance du génie , la clarté de la raison j li force d'une dialectique pressante, l'éloquence du sent ment et de la persuasion. Le système du christianisme fut exposé indépendamment de tous les systèmes philosophiques , et emhrassant dans son ensemble , sans confusion et sans lacune , l'origine , les rapports et la fin des êtres, il s'éleva audessus de toutes les philosophies f et les domina d'aussi haut que le ciel domine la terre. Ni Platon , ni Aristote , ni Descartes même , fort à cette époque de tous les charmes de la nouveauté, ne furent appelés au secours de l'Evangile; on cessa d'étayer les vérités éternelles avec des opinions passagères. Assises désormais sur elles-mêmes comme sur une base inébranlable, elles n'empruntèrent le flambeau d'une critique judicieuse , fruit précieux de l'esprit d'examen et de liberté dont les sciences étoient redevables aux Gassendi et aux Descartes , que pour faire ressortir avec plus d'éclat les preuves historiques d'une doctrine qui, comprenant tous les temps , propre à tous les lieux , commune à tous les hommes, peut seule expliquer et diriger l'homme tout entier. Et c'est cet ensemble de preuves , cette heureuse tendance de toutes les lumières à faire mieux ressortir la lumière divine , qui forçoit La Bruyère à s'écrier : « Si ma religion étoit <( fausse , ce seroit le piège le mieux tendu qu'il fût possible « d'imaginer. Quelle majesté, quel éclat des mystères! « quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! « quelle raison éminente ! quelle candeur ! quelle inno- <( cence de mœurs ! quelle force invincible et accablante de « témoignages! Dieu même pouvoit-il jamais mieux ren- « contrer pour me séduire! »
Il ne faut donc pas s'étonner si l'on vit les Larochefoucault, les Montausier, les Gondé , les Turenne , les Longueville, les La Fayette, les Sévigné, les Lamoignon, les Golbert, les Corn cille, les Racine, les Despréaux, les La
INTRODUCTION. Ixvij
Fontaine , les Molière , les La Bruyère , et cette innombrable génération d'hommes et de femmes illustres qu'enfanta ce siècle justement célèbre, pleins de l'esprit du christianisme, porter dans leurs actions, dans leurs écrits, dans leur conduite , dans leurs plaisirs , dans leurs égaremens même , un certain goût de morale , de vertu et de piété. Aussi nul siècle ne fut plus fertile en établissemens de charité et d'instruction chrétiennes. Les femmes s'y distinguèrent surtout par des prodiges de vertu et de bienfaisance; et tout ce que la sensibilité la plus exquise, animée par la ferveur de la charité et du zèîe , peut inventer pour le soulagement des misères inséparables de l'humanité, fut épuisé par les Louise de Marillac , les Miramion , les Marie de Montmorency, les Accarie , les Chantai , les Pollalion , les Guyard, les La Peltrieé Mais sans parler de ces héroïnes de la religion, qui ont élevé jusqu'à elles l'humble emploi de servantes des pauvres et honoré par le dévouement le plus noble et le plus volontaire, les fonctions en apparence les plus serviles et les plus abjectes , nous nommerons une comtesse de Dampierre, tenant lieu de mère et de patrie aux prisonniers conduits en France après la victoire de Scnef , et dont le -nom respectable vient mêler au souvenir glorieux de nos triomphes, le souvenir non moins glorieux des vertus douces et humaines que nourrissoit la France à l'ombre de ses lauriers; line princesse de Conti , qui vendit toutes ses pierreries pour subvenir aux besoins des pauvres, et justifia un luxe, excessif peut-être , par l'emploi sacré qu'elle fit de ces vains ornemens dans un temps de calamité; enfin ces Magnelay , ces Saint-Paul, ces d'Esconbeau , ces d'Aiguillon, qui prouvèrent, à un si haut degré, nue, dans ce siècle des grandeurs de la France , la religion fut véritablement aimée et pratiquée. Des palais furent consacrés à protéger la vieillesse des guerriers et la jeunes-»:
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des vierges. Tous les talens se dévouèrent à renseignement de la religion, et des hommes du plus beau génie s'y consacrèrent exclusivement. Tout étoit en harmonie dans l'Etat, la croyance et les opinions , les institutions et les mœurs , los préjugés et les usages.
Etat de la Cependant les lettres grecques et latines étoient naturali itérât m e lisées en France , elles étoient désormais la nourriture des au .7e siècle. eSprj^s ? ]a regle du goût, les matérianx du génie; et si notre littérature, semblable à ce sauvageon que l'art du jardinier dépouille de ses rameaux et condamne à vivifier des jets qu'il n'a point portés , suivit une direction étrangère , une sève mieux élaborée la couronna de fruits plus délicats , et elle atteignit dans ses productions un degré de perfection inconnu jusqu'alors. Elle retint sans doute de son origine quelque chose de factice et d'artificiel : car si la muse antique naquit du commerce de l'homme avec la nature , la muse moderne dut la naissance au commerce de l'homme et de l'art.
Les siècles , en s'accumulant , compliquent sans cesse de quelque élément nouveau le système de la civilisation du monde. Faire observer que les relations morales de l'homme s'étoient considérablement multipliées, c'est dire assez combien elles avoient perdu de leur intensité. En devenant plus attentif aux rapports d'ordre et de convenance qui lient entre eux l'universalité des objets , on ne peut qu'être moins sensible aux affections de l'individu. Si les anciens n'avoient qu'une vue bien imparfaite du gouvernement moral de l'univers et de la Providence divine , ils étoient plus près de la nature , les passions individuelles agissoient dans leurs petites sociétés avec plus de feu et de liberté. Ils vivoient sous la loi d'un inflexible destin : ils épousoient chaudement les intérêts politiques de l'Etat : leurs âmes neuves ne craignoient pas les émotions fortes :
INTRODUCTION. Ixix parmi eux, le poète, sans s'inquiéter de la moralité de l'action ou de l'injustice des dieux, étoit sûr de réussir, s'il parvenoit à émouvoir : le public ne s'arrètoit point à apprécier minutieusement les différens degrés de la vraisemblance théâtrale ou des convenances poétiques. Ce que l'on exigeoit surtout dans la peinture des mœurs , c'étoit cette force d'action que présentoient les mœurs mêmes.
Chez les modernes, au contraire, dont l'âme modifiée par des notions plus parfaites du juste et de l'injuste , est délicate jusqu'au scrupule sur les principes , lors même qu'une conduite relâchée ou répréhensible semble démentir leur empire, la moralité de l'action est presque tout. Les passions sont mieux analysées , mais les caractères sont moins passionnés, parce que les objets des poursuites de l'homme sont devenus innombrables. Comme dans l'âge mûr l'esprit se prête plus difficilement aux illusions du cœur, on n'a permis au pathétique de se montrer qu'accompagné delà plus exacte vraisemblance, et l'on ne cède, pour ainsi dire , aux sollicitations du sentiment, qu'après que la raison a déterminé froidement et d'avance le degré d'illusion qu'il est permis de se faire. On ne calcule pas moins exactement le degré d'émotion que les âmes peuvent ressentir sans être froissées , et comme; , selon l'ingénieuse comparaison de Winckelmann, une hache s'émoussc plutôt sur un tilleul que sur un chêne , l'art a dû perdre de l'énergie de ses moyens, en cherchant à plaire à des hommes moins énergiques. On avoit remplacé , dans la littérature, le merveil leux par le moral. Aux irrévocables arrêts de la fatalité, ce puissant mobile extérieur de la destinée des hommes , ou venoit de substituer le dangereux empire de leurs propres passions, mobile intérieur moins imposant, moins sublime sans doute , mais plus en harmonie avec les mœurs et les idées régnanlos. Cette révolution devoit naturellement por-
Ix* INTRODUCTION.
ter les lettres au plus haut point de splendeur dans un siècle où , par un heureux concours de circonstances , le sentiment de la dignité' de l'homme et de la noblesse de sa vocation se trouvoit exalté au plus haut degré, rîdu^y.t" Cctle idtîe de la grancleur morale de l'homme devint l'isiècle. dée dominante du siècle de Louis XIV. Elle est le secret du génie de Corneille et de Bossuet , de Racine et de Fénélon. C'est à l'aide de cette grande'pensée que Fauteur de Cinna passionna ses spectateurs pour la clémence d'Auguste, le respect filial de Chimène, la fidélité conjugale de Pauline et tant d'autres exemples sublimes de la défaite des passions. C'est, grâces à elle, qu'il fit jaillir du sentiment de Vadmirât ion une source nouvelle de pathétique inconnue aux anciens; c'est, inspiré par elle, qu'il rencontra ces expressions énergiques , si bien proportionnées aux sentimens élevés des grandes âmes , et qui appartiennent moins au poète qu'au héros ; c'est elle enfin qui a fait de ses écrits le manuel des grands hommes et le bréviaire des Rois. Ne la retrouve-t-on pas animant chacune de ces paroles inspirées que Bossuet laisse tomber de si haut , lorsque , dissipant d'un souffle, comme un amas de vaine poussière , les gloires terrestres, les grandeurs mondaines, les joies temporelles et les biens charnels , il nous montre dans l'homme , malgré sa bassesse et la corruption de sa nature, l'objet des prédilections du Très-Haut, l'élu de sa grâce, le choix de son amour, le prédestiné aux félicités éternelles ? N'est-ce pas elle qui inspiroit au tendre Racine ces vers heureux qui semblent sortir du cœur, ces tableaux si toucha ns et si vrais ,
De Phèdre, malgré soi , perfide , incestueuse :
de Burrhus déployant tout le courage de la vertu au milieu de la plus effroyable corruption dont les annales du monde aient conservé le souvenir 5 d'Tphigénie soumise et résigne
INTRODUCTION. Ixxj
aux volontés d'un père ambitieux ; et dWndromaque captive , défendant les jours d'Àstyanax contre le meurtrier de Priam? Ne lui doit-il aucun de ces traits sublimes et religieux dont il peignit Joad , s'élevant au-dessus de toute? les vues humaines pour accomplir les oracles de l'Eteri \ et triomphant , par la sincérité de sa foi et la ferveur de sa prière, des puissances de la terre et de la force des Rois? Si l'amour pur, généreux, désintéressé, mais touchant et passionné, tel que Corneille l'avoit entrevu, tel ; S ;i: h; sut le peindre, devint sur nos théâtres le ressort dramatique le plus sûr et le plus puissant , n'en sommes-nous pas redevables à l'esprit de ce siècle qui , s'attachant de préférence au moral de nos sentimens et de nos affections , prenoit de tous la fleur et l'essence ?
C'est encore cette noble idée de la grandeur morale de l'homme qui a répandu tant de grâces sur les doux et ravisse ns cantiques que chantent les compagnes d'Esther ou les filles de Lévi, dans Athalie. Ne voyons -nous pas dans cette abondance de sentimens nobles et cette multitude de belles images, outre une origine commune, l'empreinte d'une même beauté idéale? Mais surtout comment méconnoître l'empire de cette idée mère sur cet aimable Fénélon , dont les Grecs auroient dit, sans doute, comme ils l'ont dit de Platon , que les abeilles avoient déposé leur miel sur ses lèvres , s'il avoit répandu au milieu d'eux la suavité de ses discours et la bonne odeur de ses vertus? N'est-ce donc pas la beauté morale qu'il a réalisée dans Télémaque, sous les formes les plus variées? N'est-ce pas elle qui donne à sa philosophie si persuasivement éloquente quand elle peint les vertus, cette louche amoureuse dont l'effet fut si universel, que des confins de la Russie jusqu'à ceux de l'Espagne et du Portugal, la sagesse se fit partout entendre eu Europe par la voix de Mentor , et répandit partout
Ivxij INTRODUCTION.
l'amour du bien et l'empire du bon goût ? L'esprit général du siècle étoit tellement enclin à tout rapporter aux qualités mordes de l'homme et à exalter au plus haut degré tout ce qu'il y a de noble , de désintéressé et de généreux dans ses sentimens, que les esprits médiocres, naturellement portés à prendre le démesuré pour le grand , tombèrent dans le romanesque et l'enflure. L'histoire ne parut ni assez galante ni assez héroïque. La Calprenède et mademoiselle de Scudéry la travestirent en roman; ils appelèrent la vérité des faits en garantie de l'exagération des sentimens , et crurent , à l'aide de l'exagération des sentimens , pouvoir ajouter à la sublimité des grandes actions. Cette erreur fut celle de Thomas Corneille, de du Kyer, de Quinault même dans Timocrate , dans le faux Tibérinus , dans l'Astrate : et le succès prodigieux de la première de ces pièces montre évidemment, dans le public, une disposition aussi prochaine que dans les poètes 9 à n'envisager tous les événemens de la vie que dans leurs rapports avec les passions les plus nobles du cœur humain , et à idéaliser encore ces passions mêmes.
Etat de la H y a entre cette exaltation du sentiment et le bon goût laugue fran- une connexion secrète. A mesure que toutes les aines se pas-
çaise au 17. e m ai
siècle, sionnent pour la beauté morale , le goût se raffine et les mœurs acquièrent cette éléganeequi n'est que la délicatesse des sentimens mise en action. La langue s'épure et s'ennoblit : le choix des. images amène celui des expressions , on retrouve dans le style ce naturel et cette grâce qui peuvent seuls donner tout leur prix aux belles manières. Ce qu'avanroit un philosophe du quinzième siècle , que les âmes se façonnent leurs corps , est exactement vrai quant aux langues , qui sont aussi des corps. Elles doivent à l'esprit général des différentes nations les formes qui les distinguent , semblables en ce point à ce cristal 9 fragile et brillante e;
INTRODUCTION. Ixxiij lion de l'art , que le souffle de l'ouvrier allonge en tube transparent , évase en urne , ou arrondit en sphère.
Balzac donna de la noblesse à notre prose, d Àblancourt lui donna du nombre, et Vaugelas delà pureté. Les écrivains de Port-Royal la fixèrent, et le temps, qui a détruit l'intérêt de leurs écrits polémiques, n'a pu en altérer la diction. Mais qui peut apprécier avec justesse tout ce que doit à Pascal la littérature française? Ce tour ironique et fin, que l'on peut appeler le sel français, cette lucidité de raisonnement, cette simplicité de langage, qui familiarise, pour ainsi dire, les plus ignorans avec les profondeurs de la science, nous les devons à Fauteur des Provinciales. Son exemple fut heureusement suivi, et la langue française exprima désormais le degré de perfection auquel la société étoit parvenue en France. Le slyle des dépêches politiques acquit de la gravité ; celui des hommes de lettres se purgea peu à peu de toute affectation et de toute recherche. Le bon goût gagna de proche en proche et fit ressentir partout son influence salutaire.
Malherbe avoit commencé notre langue poétique. Boileau , si lumineux et si élégant, lui prêta son génie. Avec un goût exquis et une justesse parfaite, il traça la théorie du beau style , et nous en laissa les modèles. Par une heureuse réaclion . nos grands écrivains imprimèrent à la languie nationale cette correction et cette pureté dans la construction des phrases, nées de la comparaison des langues et de l'application de la logique à la grammaire. Elle leur dut cet heureux choix des mots, fruit d'un goût noble et délicat, qui ne veut voir de chaque chose que ce qui est digne de l'homme, qui ennoblit tout ce qu'il touche et rejette absolument tout ce qu'il ne peut ennoblir; eeite allure harmonieuse qui, rapprochant avec art les sons les plus opposés, sait mocl- Lousement fondre ensemble le grave et le doux, et préve-
Ixxiv INTRODUCTION.
nir favorablement l'esprit et le cœur, en flattant doucement l'oreille ; enfin , ces tours fiers et pourtant naturels , qui , découvrant la pensée qu'ils sont destinés à voiler, lui prêtent cette grâce piquante de la pudeur naïve qui se trahit et croit se cacher.
Caractère La beauté morale a ses proportions qu'il faut saisir. Cha- *"'Tie ,<!,s cune des vertus de l'homme est placée entre un vice et un
grands ecri- r
tins de ce ridicule , pour ne rien dire de plus. Tout homme peut être vertueux; mais il n'appartient qu'aux bons esprits de faire honorer la vertu en la pratiquant de bon goût. L'allure générale des mœurs d'une nation peut conserver d'ailleurs un reste de grossièreté dans des temps de politesse. L'élégance des usages et la facilité du commerce ne répondent pas alors à la délicatesse des pensées que des esprits raffinés ont mises en circulation. Cependant, l'exagération même des sentimens nobles qui prévaut dans le cercle resserré de la haute société , trouve son analogue dans la recherche précieuse des expressions et les efforts du bel esprit , qui tâche à quintessencier les idées, comme on a quintessencié les passions. Comment peindre, en effet, des couleurs de la nature , un raffinement de galanterie et d'héroïsme qui est entièrement hors de la nature? Cet excès n'est pas moins opposé que la rudesse à ce qu'on appelle le bon ton. Il importe de rétablir la balance. On auroit trouvé la perfection, si l'on parvenoit à réunir la pratique de toutes les vertus avec ces formes extérieures qui n'en sont que les imparfaites images : si la noblesse des sentimens pouvoit marcher de pair avec cette simplicité naturelle qui rehausse tout ce qui est grand; si la sagesse austère savoit toujours se montrer aussi aimable qu'elle est sainte; si Ton pouvoit allier le même abandon dans les liaisons, avec la même innocence, l'inviolable franchise avec cette flexible complaisance et ces égards obligeans qui sont comme le culte de la concorde parmi les
INTRODUCTION. ïxxv
hommes; enfin, si l'on savoit joindre celte pureté d'intention qui n'est que ia tendance habituelle de l'âme vers le bien à ce désir séduisant de plaire, qui ne devroit être que la tendance de famé vers le beau.
Deux hommes, de vocations bien différentes, Nicole et Molière, nous paroissent, dans ce beau siècle, avoir tendu vers la sublimité de ce but par des routes bien opposées 5 et nous ne hasardons de rapprocher leurs noms que pour mieux prouver que tout cédoit, à cette époque, à l'impulsion générale. En effet , le rigorisme du sévère moraliste irtjpêchoit pas d'exhorter les hommes à se rendre aimables les uns aux autres, parce qu'il y a une infinité de petites choses très -nécessaires à la vie , qui se donnent gratuitement , et qui , n entrant pas en commerce , ne se peuvent acheter que par V amour: et malgré son apparente facilité , notre grand comique s'écrioit , de son côté :
Gardez-vous , s'il se peut, d'honorer l'imposture; Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure ; Et s'il vous faut tomber dans une extrémité , Péchez plutôt encov de cet autre côté.
Puisque notre esquisse seroit imparfaite, si nous n'avions nommé ce génie inimitable, si profond dans la connoissance des hommes, pouvons-nous ne pas venger sa mémoire des imputations qui lui ont été faites , et ne pas le montrer digne par ses principes d'un siècle que son bon esprit corrigea des ridicules qui le déparoient? Si que lques-uns de ses ouvrages peuvent inspirer une facilité de mœurs peu compatible avec les idées d'ordre et de vertu, s'ils paroissent tendre à relâcher les liens les plus sacrés de la nature et de la société, ne convient-il pas de faire la part du mauvais exemple deà auteurs du genre, de l'entraînement du ridicule et delà séduction du comique, si difficiles à contenir dans de justes
Ixxvj INTRODUCTION.
bornes? Mais, c'est dans le Misantrope et le Tartufe que ce rare et fameux génie se montre tout entier, et qu'il ne doit qu'à lui-même et sa valeur et sa renommée. C'est là qu'il enseigne l'usage des doux tempéramens ; la science de la droite et parfaite raison qui veut que Von soit sage avec sobriété; Part heureux de conserver la paix parmi les hommes et de rendre la haute vertu, humaine et traitable. C'est là qu'il nous la représente sans faste et sans fiel , laissant la fierté des paroles aux autres, et ne se distinguant que par la beauté de ses actions 5 haïssant le mal , mais indulgente et portée à juger bien de chacun; s'accommodant avec les dehors civils que l'usage demande, souffrant ce que Dieu sçufjfre, et d'autant plus près de la perfection qu'elle est moins exigeante pour autrui ; en un mot, comme dit Nicole, ne faisant jamais rien qui puisse blesser personne-, et ne se blessant jamais de l ien. Mais si la morale de Molière fut au niveau de celle des héros et des docteurs de son siècle , il ne se méprit pas , comme on l'a fait depuis , sur la fin de son art. Ne se croyant point appelé à réformer les mœurs , mais à polir les esprits et à propager le bel usage, il obtint la plus belle victoire que puisse remporter un bon esprit , en débarrassant la bourgeoisie de ce que ses usages avoient de grossier et de rustique ; les courtisans du bas étage , de leur suffisance ; les savans , des formes scolastiques et pédautesques ; le bel esprit, du cliquetis des pointes et du phébus des romans; en un mot, il opéra dans la nation une révolution salutaire, en naturalisant dans la société un certain esprit de discernement qui saisit la mesure de chaque chose, nui n'est qu'une application multipliée de cette sagesse féconde qui s'appiique à tout, sans laquelle les hommes scroien i également incapables de produire et d'apprécier la beauté en quelque genre que ce soit , et qui pourroit être appelée le
gout uns en action.
INTRODUCTION. Ixxm] L'union de la grandeur morale et de la beauté sublime étoit perfectionnée. La littérature avoit atteint les sommités du baut style avec Corneille et Bossuet ; mais il étoit réservé à La Fontaine et à Sévigné d'opérer l'union de la grâce et de la beauté. Les applications du beau style, ou style gracieux , sont, en général , plus multipliées que celles du haut style : Racine et Fénélon en avoient fourni de parfaits modèles ; car il appartenoit à cette glorieuse époque de présenter simultanément ces deux âges de la perfection de Fart. Molière , après s'être élevé jusqu'au sublime , et n'être presque jamais demeuré étranger au style gracieux , entraîné par îa force de sa pensée , par la séduction de son art , par îa facilité de son talent , n'attendoit pas avec assez de nonchalance les inspirations des grâces capricieuses. 11 ne fallo'i rien moins que la bonhomie de La Fontaine pour être initié à leurs mystères : séduites par la simplicité extraordinaire de son talent et le charme de sa négligence , elles l'admirent familièrement dans leurs secrets , et laissèrent tomber devant lui leur ceinture. Son goût naturel et exquis su! les apprécier , et il ne cessa de sacrifier aux grâces, plus belles que la beauté. Nous ne hasarderons pas de caractériser en quelques lignes des chefs-d'œuvres qui échappent à l'analyse , mais qui parlent à la fois à l'esprit et au cœur, à la raison et à l'imagination; qui sont en même temps des tableaux et des drames ; où les traits de la plus vive éloquence touchent à ceux de la plus simple naïveté ; où toui coule de source , où rien ne se ressemble , où tout enchante. Nous dirons seulement que La Fontaine fut par la pureté de sa morale au niveau de son siècle, mais qu'il sut prendre de la vie tout ce qu'elle offre de douceurs, en écartant d une humeur insouciante, les soins et les noires inquié tudes qui en sont la suite; qu'il s'arrête au miel qui courenne les bords de la coupe, et u'effleure jamais le breuvaÇtt
Kxviij INTRODUCTION.
amer qu'elle contient; qu'il rend la raison insinuante, la sagesse facile } la vertu gracieuse ; et qu'il associe aux sacrifices commandes par les allections généreuses, le sentiment d'une secrète et attrayante volupté , qui les transforme en une autre espèce de jouissances. Il s'est peint lui-même en disant : // n'est rien qui ne me soit souverain bien.
Si les écrits de La Fontaine déposent des admirables progrès du style gracieux sous ce règne, les Lettres de Sévigné nous montrent jusqu'à quel point la grâce même devint pratique. Cette femme qui s'abandonnant sans prétention à sa tendresse pour sa fille , a laissé les plus parfaits modèles du style épistolaire, nous retrace avec une finesse et une délicatesse propres à son esprit naturellement ingénieux , le tableau vivant des mœurs de son temps , l'intérieur du siècle de Louis XIV. En la lisant , on croit assister à Ces réunions choisies d'hommes distingués et de femmes aimables , où les unes excitoient une joie franche qui s'emparoit de tous les esprits, et les rendoit brillans et légers, taudis que les autres y portoient avec des sentimens très-solides , des goûts trèsfrivoles et une gravité de pensées qui donnoit quelque consistance à la gaîté même ; où les matières les plus abstraites de la philosophie , les questions les plus sérieuses de la religion , et les problèmes de morale les plus compliqués , étoient débattus avec un vif intérêt. Avec elle , on croit prendre part à ces entretiens enchanteurs où régnoit une fleur de goût que contribuoit, sans doute , à introduire dans la société le commerce des grands littérateurs , mais qui sembloit plus particulièrement l'apanage des courtisans et des gens du monde.
Les réparties naïves , les mots heureux , l'enjouement aimable, l'abandon de la franchise, la réserve de l'élégance, la concision qui suit la finesse , celle qui cache la profondeur, se trouvoient rassemblés dans ce qu'on appcloit si
INTRODUCTION. lxxîx justement alors la bonne compagnie. On la rencontrait chez le duc de la Rochefoucault , chez le premier président de La moignon 5 chez cet Antoine Arnauld qui reçut le titre de grand , de ceux qui l'empêchèrent peut-être de devenir un grand homme ; chez l'Epictète françois , ce malheureux et jovial Scarron, condamné par sa bizarre destinée à devenir successivement le malade de la reine et l'époux de la femme du roi ; chez Molière qu'il suffit de nommer ; enfin chez Ninon , aussi célèbre par ses charmes que par ses désordres , mais dont l'esprit faisoit oublier les mœurs , et qui prouva que , dans ce beau siècle , le libertinage même eut son élévation, et que l'esprit comptoit encore pour quelque chose jusque dans le commerce des sens. Là et en cent autres lieux , se rassembloit l'élite de la cour , de la ville et des lettres : et ces esprits supérieurs , réunis malgré leur diversité par un attrait commun, marioient, suivant l'expression d'un homme de goût , comme d'habiles musiciens , leurs dissonnances et leurs accords.
Au reste cette Sévigné, dont nous venons d'associer le souvenir à celui de La Fontaine , avoit avec lui plus d'une ressemblance. Pleine comme lui d'une aimable insouciance, elle s'animoit par inspiration et se laisoit oublier sans calcul ; joignant à Fart irrésistible de plaire le charme du plus parfait naturel, elle dut les succès que n'obtient pas toujours la coquetterie la plus raffi née, à sa séduisant e bonhomie. Une teinte religieuse règne dans toutes ses pensées; elles portent l'empreinte de sa croyance, et l'on y retrouve cette Providence divine dont son cœur tendre et sensible reconnoissoit partout la présence : enfin ses lettres sufiiroient seules pour confirmer tout ce que nous avons dit de son siècle. Son goût pour la inorale de Nicole et pour l'éloquence de Bossuet, de Bourdaloue , ou de Mascaron, manifeste l'empire des idées religieuses 5 la préférence injuste qu'elle accorde à
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Corneille sur Rapine, son foible pour la Cléopâtre de Scudéry prouvent celui des idées romanesques: mais toutes ses pages, je dirois presque toutes ses lignes, toutes ses paroles, indiquent le règne du bon goût, du goût élevé, pur et sublime. Etat des Lorsque le sentiment du beau moral est exalté chez un beaux-ans peuple , lorsqu'il domine dans sa littérature, il doit se re-
au ly siècle. L V > î i m ut v u > i
produire dans les arts. Poussin que 1 Italie dispute a la France , Lesueur qu'elle voudroit pouvoir lui disputer , et Lebrun dont les savantes compositions immortalisent la mémoire , créèrent en France une école de peinture. Perrault et Mansard y firent triompher l'architecture ; Le Nôtre , Fart des jardins. Puget , à la fois architecte . peintre et sculpteur , fut le Michel-Ange de la France , comme Lesueur en étoit le Raphaël. A cette même époque Lulli composoit ses opéras ; et si le pays ne lui est pas redevable d'une musique nationale , il introduisit parmi nous la culture et le goût de cet art enchanteur qui , par le rapport mystérieux des sons, des sentimens et des objets sensibles , exerce pour ainsi dire sur l'âme une influence intime , et semble lui révéler un nouveau sens et un autre ordre de jouissances.
Il n'est pas de notre sujet d'examiner jusqu'à quel point les beaux -arts rivalisèrent avec les belles - lettres à cette époque mémorable. Un aimable écrivain (1), qui sait allier à des goûts champêtres la connoissance éclairée des arts , regrette que Louis XIV ne les ait pas trouvés au point où les laissa François Ier. Il se plaint du mélange continuel que l'on fit , sous le règne de Louis , de l'antique et du moderne dans les tableaux , dans les statues et dans les v êtemens de théâtre. Ces remarques sont sans doute trop vraies pour les rejeter; mais elles nous paroissent aussi trop sévères , pour les admettre
Çl) M. Alex. Delabordl\
INTRODUCTION. lxxxj sans restrictions. Ce gout de magnificence qui nuit à la simplicité'* cette exécution fastueuse qui dépare la noblesse des premières pensées , cet abus de la symétrie qui refroidit l'admiration, étoient les derniers restes de ce mélange de merveilleux et de colussal qui dominoit dans l'âge chevaleresque. De temps en temps on en retrouvoit aussi quelques traces dans la littérature; mais les Scudéri furent plus puissans sur les arts et sur les modes , et l'on n'eut ni Boileau ni Molière pour corriger les travers du goût en ce genre. CY'toit donc proprement l'influence du siècle de François Ier qui produisoit en expirant les abus dont on se plaint, loin qu'on eût à regretter son empire* Sans doute sous ce prince vraiment Français, Léonard de Vinci et le Primatice apportèrent en France l'excellente simplicité des anciens* la grâce et l'élégance de l'exécution, la correction et la pureté du dessin. Les ouvrages de Sarrazin, de Germain Pillon , de Goujon et de Jean Cousin * le témoignent; mais cette manière pure et sévère étoit une plante mal acclimatée qui languissoit sur un sol ingrat. Le goût des François pour les arts ti'etoit pas développpé; leur jugement n'étoit pas formé , et leur imagination encore trop exagérée , méconnoissoit la véritablé beauté. Poussin qui vécut longtemps en Italie et qui puisa , comme à leur source , les bonnes traditions de l'art, devoit être l'anneau brillant qui rattachât le beau siècle de Léon X au beau siècle de Louis XIV*
En elFet , l'école française ne se distingua qu'après ce grand maître, et lorsque tous les genres de gloire fleurissoient à la fois sur le sol de la France. On a fait sans doute à cette école de justes reproches; mais je me persuade que ce sont nus derniers peintres qui ont (ait tort à leurs devanciers. Une paresse naturelle à l'homme, qui le porte à s/arrêter après les premiers progrès , et à se persuader dès le début qu'il
Ixxxij INTRODUCTION.
trouve les bornes de l'art , transforme trop souvent ses sue-» ces mêmes en obstacles. Il n'appartient alors qu a un génie plus puissant de briser les fers donnes par le génie. Si les peintres français s'écartèrent de cette sagesse et de cetle pureté de dessin, s'ils n'atteignirent pas toujours la vigueur de coloris qui distingue l'école d'Italie , admirons la richesse et la poésie de leurs compositions, et souhaitons, aujourd'hui que la philosophie des arts a fait de si grands progrès , que leur mérite réel soit impartialement apprécié par un autre Winkelmann.
uegénérale Le magnifique œuvrage de la lansrue étoit achevé : un corns littéraire lut crée pour en conserver le dépôt. La poésie française s'étoit élevée , dans Fart dramatique , bien audessus des modèles : mais nulle dans l'épopée , elle pouvoil à peine se vanter d'avoir artistement adapté le récit épique à la tragédie. La décadence du merveilleux avoit rendu parmi nous cette révolution inévitable. Dans tout le reste , notre littérature dominolt toutes les littératures modernes , et s'élevoit , pour ainsi dire , sur les ruines des lettres italiennes et espagnoles ; elle imprimoit aux nations , encore en retard , un mouvement salutaire.
Des langues , ] usque-là brutes et incultes , cessèrent d'être dédaignées, et des hommes de goût tentèrent de les polir. La Pologne et la Hollande , la Suède et le Danemarck , l'Allemagne et la Flandre, doivent à l'impulsion du siècle de Louis ^XIY les premiers essais de leur poésie nationale. L'Angleterre toujours rivale , tient de lui le perfectionnement de sa langue et tout, ce qu'on remarque de politesse dans ses mœurs : car le règne de Charles II, qui y transporta les traditions françaises a fut l'époque de la restauration littéraire de ce pavbien plus que de sa restauration politique : elle lui doit enfin ce beau règne de la reine Anne, qui fut pour elle le sièeie du bon goût et de la gloire nationale. Toute l'Europe choi-
INTRODUCTION. Ixxxiij
sit des modèles en France. L'Italie plaça Boileau au-dessus d'Alamanni, comme poète didactique , et de l'Arioste , pour les satires : elle rangea sur la môme ligne Corneille , Racine et le Tasse, Molière, La Fontaine etl'Arioste. Y? Art poétique fut traduit en portugais , et le goût pur et se'vère de son auteur forma celui de Pope et d'Adisson,
L'éloquence sacrée, dont l'antiquité ne pouvoit fournir d'exemple, et que les Pères de l'Eglise avoient pressentie plutôt que créée, n'eut désormais plus d'égale , et Bossuet ne connoît point de rivaux. L'histoire acquit sous sa plume l'autorité de la révélation, la profondeur de la philosophie, la rapidité et l'éclat de l'éloquence, et cette concision du génie, qui, selon cette belle parole de Montesquieu, abrège tout, parce qu'il voit tout. Elle fut écrite avec finesse par l'ingénieux Saint-Réal; avec nombre et dignité, par le père d'Orléans; avec élégance, mouvement et une sorte de vie dramatique, par Vertot. Lemaître et Patru ébauchèrent l'éloquence du barreau que perfec lion lièrent depuis les Cochin et les d'Aguesseau. Dans le même temps, Halifax et Shaftesbury faisoient en Angleterre l'heureuse application de l'éloquence, et d'une dialectique vigoureuse aux affaires publiques et aux intérêts politiques de la société. Les Espagnols, à mesure qu'ils communiquoient davantage avec les Français , écrivoient, dans leur propre langue, avec plus de correction et de sagesse. Les romans changèrent de forme et de style : Télémaquc servit de modèle au genre héroïque. Grâces au cygne de Cambrai, la prose, jusqu'alors dépourvue de cadence et d'harmonie, rendit des sons mélodieux , et, couronnée des lauriers du Parnasse, marcha l'égale de la poésie. La Princesse de Clèves et Zatde joignirent le naturel à la grâce, et, par une heureuse; alliance, de la justesse des idées et de l'élévation des sentimeus, décréditèrent totalement les genres ridicules et exagérés.
lx x w v INTRODU CTION !
Eii un mot , si les nations gravitent invariablement daiiâ un cercle éternel^ fatal orbite de la civilisation 5 si le siècle des conquêtes succède à celui des vertus guerrières, s'il est suivi des arts du luxe et du commerce, qui préparent à leur tour le règne de l'anarchie; si l'esprit humain, après l'âge de l'érudition, voit briller celui des taîens, qui précède immédiatement celui de la philosophie ; si Ton peut assigner trois époques au développement successif de la vie des peuples comme à celui de la vie des individus , savoir : l'empire des sens ou le règne de la force physique ; l'élévation du sentiment ou l'empire des facultés morales ; la puissance de l'esprit ou le règne de la froide expérience , qui désabuse de tout ; de la raison contentieuse , qui doute de tout , et de l'orgueil, seule passion que Je temps accroisse et qui ne connoisse aucun frein, on peut dire avec justesse que le siècle de Louis XIV, qui eut pour notre vieille monarchie tout l'éclat du siècle des conquêtes , s'embellit du reflet brillant du siècle de la valeur, et participa aux vastes et magnifiques résultats que devoit opérer sur la civilisation du monde le triomphe universel du luxe, des arts et du commerce. Riche des travaux de l'érudition , il produisit les taîens les plusbrillans, et commença le progrès rapide des sciences et de la philosophie ; tout ce que la civilisation offre de dons parfaits s'y trouva réuni , ou dans ses fruits , ou dans sa fleur, ou dans son germe ; c'est le centre des grandeurs de la France ancienne , et tout ce que notre histoire offre d'honorable pour la nation y aboutit ou en découle. Origine et Mais si chacune de nos facultés intellectuelles domine à
hisLoiie delà gon tour notre entendement, si leur développement n'est philosophie. . S, n
que successif , et si le règne présent de 1 une u elles prépare
toujours en secret le triomphe prochain d'une autre, il est
également certain qu'elles sont sœurs , et l'observ ation et
l'expérience nous les montrent exerçant , dans tous les
temps , une influence simultanée plus ou moins puissante. Semblable au prisme de Newton, l'âme de l'homme a plusieurs faces, et chacune d'elles forme, avec les objets de ses études et de ses poursuites , de ses espérances et de ses craintes, différens angles d'incidence : c'est à l'aide de leur jeu respectif que nous décomposons la lumière et que nous parvenons à la connoissance de la vérité. Or, une sorte d'attraction secrète qui nous porte vers un infini que nous ne concevons pas, une curiosité innée et insatiable de connoître les raisons des choses et les causes de leur existence, la puissance d'abstraire et d'analyser, forment, pour ainsi dire , le côté philosophique de notre âme.
L'homme le plus borné a sa philosophie , car il se fait à lui-même , ou il reçoit des autres et approprie à son usage une science des principes qui donne un centre à ses idées, une base à ses opinions et une assiette à son esprit. Ses abstractions sont du premier degré. Souvent il ne connoît d'autre rapport de la cause à l'effet que la simultanéité ou la succession immédiate. 11 rapetisse l'infini pour le mettre à sa portée; mais il lui faut de l'infini. Il en a je ne sais quel besoin vague et quelle sorte d'idée qui , pour être négative, n'en est pas moins concluante. En un mot, il tend vers l'infini comme l'aimant vers le pôle. Cette sorte de pbilosophie naturelle s'allie souvent avec beaucoup d'ignorance, de préjugés et de superstitions même. Le jongleur des environs de Tornéo, auquel Regnard déroba ses instruirions de sorcellerie , étoit un philosophe de Laponie. Chez les peuples encore grossiers , cette philosophie est une superstiiion de plus parmi tani d'autres; et chez les peuples de [ antiquité, dont la raison cultivée démentoit les dogmes absurdes, ou cherchoit à les interpréter, elle devin! une espèce de religion à côté de la religion , au-dessus de la religion, ou dans, la religion nuAme.
lxxxvj INTRODUCTION.
PredeTn ^ ^{°lt 1Jat,lre' Tle cctte Pass,on » <Tui nous pousse incesphilosophie. sarciment à pénétrer par la pensée ce que nous ne saurions atteindre par les sens, à rechercher, au-delà de ce qui est ou de ce qui paroU, la substance propre des êtres , pour en saisir les ressorts caches et connoître leur nature , devint l'origine de plusieurs sciences. De ce nombre furent d'abord la théologie, souvenir défiguré d'une tradition primitive; l'astronomie , dont les observations imparfaites et le génie contemplatif donnèrent naissance à l'astrologie : l'arithmé- . tique et la géométrie , si tard perfectionnées par l'application de l'algèbre et de l'analyse ; la physique et l'histoire naturelle, si long-temps riches de fables et pauvres de faits constatés; la métaphysique ou le retour final de l'esprit humain sur lui-même, lorsque, lassé delà pénible investigation des choses du dehors , il se replie en soi , y cherche la raison de tout , et prétend y tout reconstruire. A ces sciences , dont les théogonies des poètes, les cosmogonies des physiciens et toutes les orgueilleuses hypothèses d'après lesquelles on disposoit arbitrairement du système admirable de l'univers, tirèrent leur source, Pythagore, qui ne voyoit dans la recherche de la vérité qu'un moyen d'arriver à la pratique de la vertu, joignit la morale et la législation. ïl fut l'inventeur de ce beau nom de philosophie , dont l'acception est aujourd'hui si peu convenue , et qui signifioit alors exclusivement l'amour de la sagesse. C'est sous cette forme modeste tout à la fois et vénérable que la philosophie apparut aux Grecs dans ses beaux jours.
Le sénat de Rome bannit , à diverses reprises , de la cite; reine , les philosophes et les mathématiciens. Les Romains regardoient la religion , la morale et la philosophie, comme des choses entièrement distinctes et séparées. Ils avoient un culte et point d'enseignement religieux; ils confondoient la morale avec la législation et la jurisprudence, et cette
INTRODUCTION. lxxxvij science , la première de toutes à leurs yeux , étoit professée par l'élite des magistrats et des citoyens. Mais ils abandonnoient aux grammairiens, aux mathématiciens , aux philosophes proprement dits, ou, pour parler plus exactement , aux sophistes, la recherche des causes premières, la culture des sciences abstraites et celle même des sciences logiques. Aussi vit-on Caton le Censeur, qui méritoit sans doute le titre de philosophe , demander l'expulsion du philosophe Carnéades; c'est que la philosophie du magistrat romain consistoit en une série de préceptes qui gouvernoient sa conduite , et celle du sophiste grec en une série de problèmes, propres tout au plus a servir de texte à ses vains discours.
Le christianisme . qui embrasse tout l'homme , vint fon- influence dre la philosophie dans la religion et changer la situation tlu clivisliades choses. Athénagore , Justin , Origène , Tertullien ; philosophie. Lactance , saint Augustin , x\mobe , Mïnutius Feiix \ saint Clément d 'Alexandrie , et tant d'autres Pères de l'Eglise, sont de véritables philosophes chrétiens à l'instar des autres philosophes de l'antiquité. Ils ont sur eux ce» avantage, d'enseigner des dogmes positifs et non de simples opinions; ils amènent la raison, par ses propres lumières, à se convaincre de la vérité de leur doctrine, et ils usent ensuite de l'autorité de leur'doetrine , comme d'un reienail salutaire pour fixer la raison au sein des tristes et désespérantes fluctuations qui naissent de son instabilité. Mais les études théologiques et là conduite des âmes dévoient marcher avant tout chez les docteurs de PEgîistë ; aussi les sciences humaines finirent-elles par leur échapper, lorsque les doctrines subtiles des héréliqnes de FOrïenl ët fignoranee des Barbares du Septentrion vinrent, par leur double» invasion, tout attaquer et tout confondre dans l'Eglise et .dans l'Etal. Si les lumières semblèrent renaître un instant
Ixxxvîij INTRODUCTION.
sous Charlemagnc , la philosophie, c'est-à-dire les tristes débris des connoissances perdues , grossièrement d 'signés sous le nom des .sept arts libérait a , étoit le partage des grammairiens. Mais bientôt la scolastique envahit tout, ou plulôt rien ne subsista devant elle. Néanmoins les sciences ne furent pas entièrement abandonnées, même durant ce triste période, où la physique et la métaphysique d'Aristotc furent frappées d'anathème, en attendant qu'elles acquissent assez de crédit pour faire proscrire à leur tour tout ce qui n'étoit pas elles. Aïbert-le-Grand , Roger-Bacon, Raymond - Lulle et quelques autres , préservèrent d'un oubli total l'histoire naturelle, la physique et la chimie. Influence de Cependant le quinzième siècle , gros d une double révodu i,5° siècle lut?011 ? vmt hâter les progrès déjà sensibles de l'esprit sur la humain. Patrice et Nizolius avoient montré plus de véhé-
•jhilobophie. . 1 .
menée que de talens et de raison en s e.evant les premiers contre Aristote. Luther se déchaîna contre lui avec toute la fqugue dç son caractère emporté : on imputoit au stagyrite l'absurde et barbare subtilité de ses commentateurs asiatiques et africains , et l'abus excessif qu'avoient fait de sa doctrine Lanfranc , Roscelin et Abélard. Bessarion et quelqr.es autres cherchèrent à rétablir Platon dans ses anciens honneurs. Un grand prince, Laurent de Médicis, se montra publiquement philosophe , comme déjà plusieurs papes s'étoient fait honneur de leurs connoissances en médecine, comme plus tard le çzar Pierre se fit gloire d'être charpentier. C'est une belle idée dans un souverain que celle d'encourager par son exemple la culture des sciences ou des arts, jusque-là négligés, et dont les progrès peuvent cire utiles au bien cle l'Etat : elle n'appartient qu'aux hommes de génie qui dominent leur siècle, bien supérieurs en ce point aux princes dominés par une vaine opinion et gouvernés par les gens de lettres , et qui, devenus rhéteurs x
INTRODUCTION. îxxxix poètes ou grammairiens , compromettent la majesté du trône dans l'arène littéraire, et affrontent, comme l'ancien Denis , tous les ridicules au prix d'un peu de poussière olympique. La dispute entre Aristote et Platon fut plus animée que longue. Aristote l'emporta; mais il avoit besoin de triompher de ses partisans comme de ses ennemis mêmes. Cependant les sciences mathématiques et naturelles renaissoient avec de meilleures études ; les expériences se multiplioient; Galilée renouveloit la physique; Gassendi, en passant des rangs d' Aristote dans ceux d'Epicure , mettoit l'esprit humain sur la voie de principes nouveaux. Presque dans le même temps , Bacon et Descartes parurent. Bacon indiqua les différentes lignes de communication qui pouvoient être tirées entre les arts et les sciences , et ouvrit aux esprits observateurs de nouvelles routes. Aucune des branches de cet arbre immense des connoissances humaines . dont la tête est cachée dans les cieux, n'échappoit à son regard perçant , et il démêloit , dans les profondeurs de l'abîme, les ramifications infiuies de ses innombrables racines. Pic que tout ce que Bâeon avoit entrevu comme faisable, Descartes le fit.
Dès cet instant tout changea de face , toutes les sciences furent reprises par leurs bases. On. rechercha dans toutes ce qui étoit du domaine de la raison et ce qui étoit du domaine de l'autorité. Chacune de nos connoissances eut sa partie naturelle et sa partie positive. La îîclig'On , la morale , la législation, le droit public, l'histoire même furent soumis à ce procédé. On scinda , pour ainsi dire , les lumières de l'homme, et. l'on introduisit, deux enscignemens qui, pendant long-temps, se coordonnèrent, mais qui finirent par se combattre. En un mot la philosophie, qu'on avoit regardée, dans les temps les plus anciens, comme la science de Dieu cl de l'homme, et qui . selon Aristote, emWassoil
xc INTRODUCTION.
les trois sciences théorétiques , savoir : les mathématiques , la physique et la théologie; la philosophie, que les stoïciens distinguoient en morale, en naturelle et en rationnelle , et que les Epicuriens réduiso'ient aux Jeux premières de ces trois branches , tandis que la secte cyrénaïque n'y vouloit que la morale; l'a philosophie enfin, que les scolastiques divisoient en logique, métaphysique et morale , fut définie par les modernes , la science des possibles en tant que possible. Dès lors rien ne put échapper à son empire : car tout se fait ou doit se faire par quelque raison , et son influence universelle sur toutes les sciences , si justement pressentie par les anciens, s'est réalisée plus que jamais. Origine de En effet , si l'homme , entraîné vers la recherche des \osophique~ Premiers principes par la sublimité de son être , a créé , roprement comme par instinct , les sciences philosophiques , les hommes a' de génie ont porté dans l'éiude de la philosophie ce regard systématique et transcendant qui ne laisse rien échapper de ce qui peut être aperçu et découvert , qui met chaque chose à sa place et sous son véritable jour. L'alliance de cet esprit d'ordre et de lumière, propre aux grands hommes, et de l'esprit d'analyse et de méthode propre aux sciences abstraites et rationnelles , a produit , par degrés , un esprit particulier qui transporte avec hardiesse les procédés d'une science dans l'autre, qui soumet tous les objets à la critique de la raison , qui prétend éprouver toutes les vérités , donner des lois 'à l'évidence, rectifier tous les esprits selon la science, et qui n'est jamais plus 'audacieux que lorsqu'il est plus asservi aux règles qu'il s'est prescrites. Il est plus aisé de suivre la marche d'un tel esprit que de le définir. On peut l'appeler esprit philosophique , puisqu'il est le produit nécessaire de l'étude et du maniement des sciences philosophiques et la cause de la prépondérance qu'elles acquièrent, Mais on conçoit qu'il est plus ou moins lumineux
INTRODUCTION. xcj
selon les temps, plus ou moins utile selon qu'il est plus impartial et moins exclusivement assujéti aux méthodes de la science qui prévaut, ou aux préjugés de l'école qui domine. La fin du dix-sepiL me siècle et la première partie du dix-huitième nous offrent la plus brillante époque de l'esprit philosophique ; il se répand parmi les moins philosophes , comme ie luxe parmi les plus pauvres ; il entre dans la composition de toutes les opinions individuelles , parce que , dans les siècles éclairés , il est , pour ainsi dire, l'étoffe de l'esprit général des nations ; m aiâ il n'éclaire, sans nuage, que lorsqu'il atleint un juste milieu : endeçà , il n'est que ténèbres: au-delà, il n'est qu'éblouissement. Aussi notre auteur ne lui donne -t- il ce nom que lorsqu'il se renferme dans ses salutaires limites. C'est ce qui résulte de cette belle définition, où il nous est présenté comme le coup a" œil d'une raison exercée qui devient, pour L'entendement } ce que la conscience est pour le cœur.
Nous avons cru devoir développer l'acception de ce mot. pour faire mieux entendre que si le mot est nouveau , la chose ne l'est pas; que chaque siècle a eu son esprit philosophique . en tant que chaque siècle a eu sa philosophie; que si, d'une meilleure philosophie^ il est résulté dans tous les temps nu meilleur esprit, cet esprit, quelque bon et utile qu'il soit en lui-même, a toujours du être considéré plutôt comme la mesure des progrès déjà (ails, que comme une garantie pour les progrès à venir, puisqu'il est sujet à s'altérer et à se corrompre comme toutes les choses humaines, et que, lors même qu'il auroit porté la science à ce haut degré de perfection, où tout en elle seroit évidence et lumières , il it'airrOit pu dégager notre raison de l'influence des passions mii l'arment si souvent contre elle-même, ni prévenir le triomphe des erreurs qu'elles trament toujours à leur suite,
Kcij INTRODUCTION.
Jetons un coup d'oeil sur les circonstances qui favorisèrent son développement. Il ne sera peut-être pas inutile de reprendre les choses de haut ; car, si Part de définir n'est la plupart du temps que celui de décrire -, l'histoire abre'gê% de l'esprit philosophique suppléera utilement à sa définition.
lîspritpM- ^ na^s ? ^ premier parmi les anciens, eut l'esprit de lobophique système. Socrate fut le véritable père de l'esprit philosophi- Ics Grecs. (îue* ^on étude principale fut d'enseigner aux hommes à bien conduire leur raison dans la recherche de la vérité. Avant tout, il prétendoit dégager l'esprit des préjugés qui l'ohstruoient , ensuite il laissoit parler le sentiment. Maniant l'ironie avec dextérité et le doute avec sagesse, il consumoit insensiblement les opinions fausses et ridiculisoit les vaines méthodes. Il enseignoit aux hommes que tout ce qui est incertain leur est inutile ; mais qu'ils ne peuvent connoître avec certitude tout ce qu'il leur importe de savoir , et il les dirigeoit principalement vers la science des mœurs. Le religieux Platon lut sa parole : il traça le plan du gouvernement moral de ce vaste univers ; le premier parmi les Grecs , il prononça les mots de providence et d'idées. La philosophie eut en lui son Homère, et devint, sous son impression, une sorte de sacerdoce. Aristote suivit une autre marche ; son esprit superbe pouvoit douter de tout , excepté de ses propres forces. La synthèse des géomètres lui convint mieux que la méthode hésitative de Socrate. Il créa la dialectique; et , donnant , pour ainsi dire , par cette science , une forme extérieure à la raison humaine , il lia si étroitement les formules cfu raisonnement avec le fond de sa doctrine, qu'on eût cru, pendant longues années, abdiquer sa propre raison, si on eût renoncé à la doctrine d' Aristote. Ce n'est pas tout : il transporta dans la physique le voea-
INTRODUCTION. xciij
"biliaire des affections morales de l'âme , et prétendit gouverner la matière par des sympathies, des antipathies et d'autres .principes semblables , qui compliquèrent tout, bien loin de rien expliquer. Mais le péripatétisme ne devoit régner, avec empire, que long-temps après les beaux siècles de la Grèce , et le maître d'Alexandre avoit besoin des disciples de Mahomet pour dominer dans les écoles chrétiennes. Sous lui, l'esprit philosophique changea de direction. La matière*, la for me et la privation devinrent les élémens nécessaires de toutes choses, ou, ce qui revient au même, de notre manière de concevoir toutes choses. Si l'on avança, comme une maxime certaine, que notre intelligence ne peut rien sans les sens , on maintenoit que nulle connoissance n'émane immédiatement des sens ; et on plaçoit au-dessus de tout ce qui est , des formes universelles , en conformité desquelles tout devoit être. Dès lors il fallut sans cesse s'engager dans les profondeurs de la métaphysique pour établir la possibilité d'un fait, et l'on négligea de constater sa réalité. Par un inconcevable mélange de matérialisme et d'idéalisme, les péripatéticiens voyoient la matière jusque dans nos âmes; mais ils la voyoient idéalisée, telle que nos sens ne la rencontrent nulle part, que notre raison a peine à s'en représenter l'abstraction , et qu'elle offre toutes les difficultés que les matérialistes ont proposées contre la substance spirituelle.
Le temps, l'espace et la force nous manqueroient , si nous voulions rappeler toutes les fausses directions que l'esprit de secte lit prendre chez les Grecs à l'esprit philosophique. Aristippe, dégradant l'école de Socrate, prétendit réduire la sagesse et la raison de l'homme à n'être que les pourvoyeuses de ses plaisirs. Le premier, parmi les philosophes, il rendit ses leçons vénales, comme les faveurs de cette volupté grossière que respiroil sa philosophie,
xciv INTRODUCTION.
Théodore, son disciple, déroulant jusqu'aux dernières con* séquences de sa doctrine, professa ouvertement l'athéisme et l'indifférence du bien et du mal. Démocrite , .dans le même temps , donnoit à la physique un meilleur tour, mais de nouvelles annes au matérialisme. Epicure , unissant la morale d'Aristippe et le matérialisme de Démocrite, secoua le joug des religions établies et nia la providence divine. De la découverte d'une vérité découlèrent les plus funestes erreurs. Epicure démontra que , pour expliquer les effets corporels 9 il ne faut recourir qu'aux corps ; mais cette maxime ? lumineuse en physique, devoit , par son application à la morale et à la métaphysique , tout obscurcir ou plutôt tout détruire , puisqu'elles devenoient dès lors de simples émanations de la physique. Pyrrhon adopta , comme Epicure , une partie de la doctrine de Démocrite. L'Abdéritain avoit avancé qu'il n'y a rien de réel que les atomes et le vide. Pyrrhon ne vit dans l'univers que de vaines apparences; il ne nioit même qu'avec précaution , tant il craiguoit de paroître affirmatif, et son esprit irrésolu ne se flxoit que dans l'incertitude et l'incompréhensibilité de toutes choses. Les stoïciens, nés des cyniques, tirèrent, d'une fausse métaphysique , une excellente morale. Ils se perdoient dans les argumens minutieux , sophistiques et entortillés d'une vaine dialectique : mais ils ne retenoient du pyrrhonisme que ce qu'il en falloit pour mépriser les bieus extérieurs et les vaines opinions des hommes, et ce qu'il y avoit dans leurs doctrines de favorable à la fatalité , établissons parmi eux, si l'on peut parler ainsi, une sorte de nécessité de vertu.
Nous ne nous apesantirons ni sur le détail de ces systèmes , ni sur l'effet qu'ils produisirent. Nos temps modernes les ont vu renaître en partie , et nous pourrons juger, par ce qui sera mis sous nos yeux , de l'influence qu'ils
INTRODUCTION xcv
«lurent avoir dans les temps anciens. Indiquons , en quelques paroles , l'allure générale de ces sectes grecques dans l'art de conduire l'esprit à la recherche de la vérité.
L'éclat de cette nouvelle voie , qui conduisoit à la connoissance des choses par la démonstration , et menoit géométriquemeut à la démonstration par Y infaillibilité du syllogisme , comme parle le père Rapin , fît oublier aux Grecs que la dialectique n'a point sa fin en elle-même , et n'est qu'une science médiative. Dès lors leurs illusions se multiplièrent, et leur assurance croissant avec leurs illusions , ils finirent par donner à de pures abstractions une réalité plus absolue qu'aux choses mêmes. C'est ainsi que, se complaisant en eux-mêmes, les hommes oublient peu à peu qu'ils ne doivent chercher à perfectionner leurs iustrumens que dans la vue d'en faire un plus profitable usage, et non dans l'intérêt de cette perfection , et que , se perdant au sein de leur propre création, ils méconnoissent le but des ouvrages les plus accomplis et des efforts les plus grands de l'esprit humain : comparables à ce navigateur qui , passionné d'admiration pour l'art ingénieux du constructeur, s'occuperoit uniquement du mécanisme de son vaisseau, et laisseroit perdre les fruits d'une invention si merveilleuse en négligeant l'observation des lieux durant ses voyages.
Les Romains furent, en philosophie , les disciples serviles , des Grecs ; mais , à mesure que l'esprit philosophique se répandit parmi eux à la suite des sciences et des usages qu'ils reçurent des vaincus, ils suivirent une autre marche. Les progrès du luxe et de la mollesse avoient précédé ehêz vwk les progrès des lumières. Les mœurs influèrent sur les doctrines ; les âmes amollies coinmençoitmt à décroître ; l'épicurisme et le pyrrhonisme prévalurent. A l'époque OÙ vécut Cicéroji , les sages mêmes, incertains entre les
xevj INTRODUCTION.
divers systèmes de philosophie , plus frappés des vices et de l'absurdité de la religion de l'Etat que des caractères êvidens de la religion naturelle, sembloient n'admettre les dogmes préservateurs du genre humain que comme le complément et la sanction de la morale. Le culte public n'offroit qu'un amas de cérémonies vaines , et la science des devoirs qu'une théorie perfectionnée. En effet, selon la judicieuse observation de Voltaire, la philosophie morale, qui avoitjait tant de progrès dans Cicéron, dans Atticus, dans Lucrèce, dans Memmius et dans V esprit de tant d'autres dignes Romains , ne put rien contre les fureurs des guerres civiles. Même , si nous en croyons Montesquieu , les progrès de cette philosophie , car Atticus et Lucrèce étoient épicuriens , furent unejdes principales causes de la décadence romaine. Cependant en d'autres temps la religion du serment* le vol des oiseaux , les poulets sacrés avoient plusieurs fois retenu l'Etat sur îe penchant de sa ruine. C'est que la religion la plus imparfaite est encore une garde plus sûre des mœurs publiques et privées , que la philosophie la plus lumineuse : tant il est vrai que les habitudes sont plus puissantes que les principes ! D'ailleurs la raison humaine , abandonnée à ses seules forces, déserta bientôt sa propre cause. Après que les philosophes de toutes les sectes eurent interrogé et détruit les croyances populaires , les sceptiques interrogèrent et sapèrent à leur tour toutes les croyances philosophiques. Au sein d'une nation civilisée jusqu'au dégoût, tout devint problématique, hors les jouissances des sens et l'ivresse des passions. L'égoïsnie et la corruption triomphèrent ; il n'y eut plus de règles pour les mœurs : plus de terme aux ambitions, plus de frein aux désirs, une dévorante philosophie avoit consumé tous les liens qui unissent les hommes entre eux , la société tomboit en dissolution : et depuis le siècle des Antonins , chaque évé~
INTRODUCTION. xcvij nement nouveau accéléroit la décadence des mœurs et du goût.
Cependant une nouvelle lumière luisoit sur le genre liu- De main : une religion écoit annoncée comme la parole de c„ Dieu, et cette parole, par sa plénitude, combloit le vide immense que laissoient dans l'homme et dans l'univers les vains systèmes de philosophie. Les pressentimens de la conscience étoient justifiés. Le dogme consolateur d'une vie immortelle , complément nécessaire de cette vie passagère , présenté aux hommes avec certitiule , donnoit un cours réglé à la crainte et à l'espérance , ces deux principaux mobiles de la volonté humaine. L'origine du mal étoit connue , l'histoire de la création manifestée , l'unité et la spiritualité de Dieu proclamées , une morale sublime et complète assortissoit la sublimité de ces célestes révélations. Elle conduisoit l'homme, par la charité, jusqu'à l'amour des ennemis , et l'élevoit , par la piété , jusqu'à l'humble pratique des cçuvres de miséricorde ; elle lui montroit un Dieu caché sous les haillons du pauvre, sous les traits de l'infirme , dans les liens du prisonnier, et ce Dieu réclamant , dans ces sanctuaires vivans où il faisoit sa demeure, l'aumône pour offrande , les soins miséricordieux pour encens , et les consolations charitables pour louanges ; elle annonçoit le repentir comme une seconde innocence , et renversoit , par la prédication de la pénitence , le dogme désespérant des crimes inexpiables. En un mot, cette beauté morale que Socrate et Platon , ces hommes presque divins parmi les hommes , avoient entrevue, fut désormais livrée, sans voile , aux adorations des mortels. '
Le christianisme se propageoit inaperçu dans les classes moyennes de la société. Les prédicateurs de l'Evangile attendoient tout du ciel , et rien de leurs propres forces. Ils redoutoient trop les voies tortueuses et erronées de la phi-
xcviij INTRODUCTION, losophie, pour appeler à leur aide les sciences logiques. Ils ne proppsoient à la croyance des hommes que la folie de la croix , et les hommes étoient persuadés. Les temps d'une sainte alliance , entre la philosophie et la religion , n'étoient point encore venus. 11 falloit , pour accomplir une œuvre si divine, des moyens qu'eût* désavoués la prudence humaine.
edecîr Néanmoins le fleuve du temps, qui consolidoit sourdeqûes. ment les assises de l'église chrétienne , entramoit chaque jour les débris de quelque secte philosophique. Potamon et Ammonius Saccas résolurent de secouer le joug de tous les docteurs, et de soumettre à leur propre examen toutes les doctrines, pour ne s'attacher qu'à la vérité. Ils fondèrent, dans Alexandrie, une école qui promettent au monde un meilleur esprit, disons mieux, le véritable esprit philosophique. Malheureusement ce levain caché de révolte, qui5 sous les traits et l'apparence de l'esprit de contradiction , se manifeste en nous , dans tous les instans de notre vie , fermentoit , dans les esprits et dans les cœurs , contre la doctrine chrétienne ; sa perfection , qu'auroit dû relever la bassesse apparente des hommes qui en étoient les organes, révolta l'orgueil humilié. D'obscurs Nazaréens devoient-ils triompher des pontifes des dieux, l'honneur du patriciat, et des philosophes , favoris des muses , soudoyés par les Césars pour être la lumière et l'ornement du monde? Honteux de se voir subjugués , ils se roidirent contre l'évidence 9 mentirent à leur propre conscience, et résolurent de chercher, au sein des ruines dont ils étoient entourés t les matériaux d'une doctrine nouvelle.
Comme il arrive à toutes les victimes de l'orgueil , les prêtres païens n'aperçurent de la lumière que ce qu'il en falloit pour épaissir leurs ténèbres. Le polythéisme contrarioit trop ouvertement l'instinct moral et religieux de
INTRODUCTION. xcix riiomme : le sens littéral de ses dogmes étoit trop absurde pour satisfaire la raison. D'ailleurs ils n'etoient contenus que dans les écrits des poètes , et aucun d'eux ne s'étoit vanté sérieusement dWoir communiqué avec les dieux : si quelques législateurs s'étoient présentés comme inspirés du ciel, ils ne prétendoient point en avoir reçu la révélation complète d'un système religieux; les lumières qu'ils disoient en avoir obtenues ne se rapportoient qu'à leurs lois 5 et les oracles , qu'on auroit pu considérer comme des moyens de communication toujours subsistant entre les cieux et la terre , supposoient bien la vérité de quelques traditions poétiques , mais n'en formoicnt point un corps de doctrine. Les livres sibyllins , les seuls livres prétendus inspirés qu'aient possédés les païens, étoient soigneusement cachés à tous les yeux , et se rapportoient plu lot aux destinées de Rome qu'à celles de l'univers ; car les législateurs de cette ville immortelle avoient fait la patrie si grande, ,que le genre humain, le ciel et là terre disparoissoient devant elle aux yeux de ses citoyens. Le sacerdoce païen sentit le danger de sa position : dans les accès de sa tardive ferveur, pour résister à un Dieu, pur esprit, sans choquer trop ouvertement la raison, il résolut d'abandonner les images sensuelles et grossières des poètes* L'univers se peupla de génies : on supposa les vers orphiques ; on donna un sens allégorique à toutes les fables de l'antiquité : car on s'est servi tour à tour de cette méthode * qui devroit être aussi décréditée qu'elle est ingénieuse, pour prêter quelque réalité aux fables, et pour transformer en vains symboles les faits les plus avérés et les histoires les mieux constatées. On \it enfin qu'il faut une méthode qui parle au cœur, et des instrumens religieux qui imposent, aux sens et à l'imagination pour nourrir la piété, puisque l'homme ne peut rien sans méthode et sans instrumens. On institua la théurgie , ses rites mystérieux et ses pratique*
c INTRODUCTION.
superstitieuses. Les j hilosophes firent une étroite alliance avec les prêtres ; et les successeurs de ces esprits forts , qui avoient soutenu que deux augures ne pouvoient s'envisager sans rire , et décrié la divination dans des traités philosophiques , se traînèrent , avec Julien , au fond des antres secrets pour y contraindre les génies à leur dévoiler l'avenir à force de sacrifices et d'évocations magiques. Chose remarquable! à mesure qu'une religion vraiment philosophique étoit proposte à la croyance des hommes , et que le culte divin s'épuroit, la philosophie même devenoit superstitieuse : tant cet orgueil aveugle , qui s'élève si violemment pour contredire tout ce qui est positif, se jette lui-même Chez les dans d'inexp! cables contradictions !
iïatoiîi* Plotin , Porphyre et Iliéroclès , subjugués par la majesté ciens. Jes mystères de la nouvelle loi , prétendirent à toute force les trouver dans leurs livres. Us attribuèrent à Platon le dogme de la création ; ils voulurent même lui faire enseigner le mystère de la Trinité : car leur raison ne répugnoit pas a admettre ce qu'elle ne pouvoit comprendre ; elle ladmettoit même ouvertement , mais elle revendiquoit le privilège d'imposer des dogmes au monde , et s'efforçoit surtout à prouver que les hauteurs et les profondeurs de la nouvelle doctrine n'étoient pas inaccessibles aux efforts de sa foiblesse. S'ils repoussèrent la révélation chrétienne , ce fut par la supposition gratuite d'une multitude de révélations rivales ; s'ils attaquèrent les miracles , ce n'est pas qu'ils en déelinassent les preuves historiques ou qu'ils en niassent la possibilité , c'est qu'ils ne les trouvoient pas assez miraculeux. En un mot , on les vit élevant mystères contre mystères , prodiges contre prodiges , prophéties contre prophéties, démentir le christianisme en luttant de surnaturel avec lui ; et n'est-ce pas une circonstance admirable , qu'éblouie par l'éclat des preuves . le poids des
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témoignages , la notoriété des faits, la raison des philosophes, si jalouse aujourd'hui de son indépendance , n'ait combattu, dans les premiers siècles de l'Eglise , que pour le choix des fers^ comme pour enseigner plus solennellement au monde qu'elle ne sauroit se suffire à elle-même en matière de religion?
Dès qu'il n'y eut plus pour les païens que l'athéisme ou cJ>f z ïes la théurgie, on ne trouva de véritable esprit philosophique de l'Eglise, que dans l'église. La méthode ecclectique, née, selon toutes les apparences , d'un philosophe chrétien , prévalut dans Lactance, dans St. -Justin et dans St. -Clément d'Alexandrie. Ecoutons ce dernier docteur. « Ce que j'appelle philosoa phie, dit-il, n'est ni la stoïque, ni la platonicienne, ni « l'épicurienne , ni l'aristotélicienne , mais tout ce que les « sectes de ces philosophes ont dit de bon lorsqu'elles cn- « seignent la justice et la piété : l'élite de tout cela, voilà
« ce que j'appelle philosophie Avant l'avènement du
>< Sauveur, elle étoit nécessaire aux Grecs pour la justice ; (( à présent , elle est utile à ceux qui désirent arriver à « la foi par la voie de la démonstration. » La raison humaine ne pouvoit mieux dire. Les docteurs de l'Eglise , généreux défenseurs du dépôt confié à leur vigilance, maintinrent avec succès la double tradition de la foi et des véritables lumières : au quatrième siècle, le plus éclairé des premiers siècles de l'église , on trouve , dans les écrits de saint Athanase, une force de raisonnement et de dialectique comparable à celle des philosophes anciens. Loin de noyer ses idées dans les vains termes de l'école , comme les nouveaux Platoniciens , il les exprime avec nerf, mouvement et noblesse. Saint Basile déploie les trésors de sa rare éloquence , et porte à ce point l'enthousiasme du premier de nos humanistes , le savant Erasme , qu'il le place tu-dessus de Cicéron et de Démoslhène, Saint Grégoire
cij INTRODUCTION.
de Nazianze se montre le digne émule de saint Basile, et saint Ambroise rivalise avec saint Athanase ; les Eusèbe de Césarée , les Eusèbe d'Emèse , les Marius Victorin d'Afrique, les Tite de Bostres , les Didyme d'Alexandrie exposent leurs idées avec méthode et les expriment avec élégance dans des écrits pleins de chaleur et de logique. L'esprit de lumière et de sagesse prévaut en tout ; il repousse l'esprit de superstition et de fanatisme, et consacre toutes les saines maximes. Un Eusthate d'Antioche , en détruisant la vaine opinioia d'Origène , qui attribuoit aux démons «a pouvoir effrayant sur l'âme des morts , affranchit les esprits du joug d'une odieuse terreur; un saint Pacien, de Barcelone , protège l'enseignement des belles-lettres contre les attaques d'un rigorisme outré ; un saint Hilaire , de Poitiers , que saint Jérôme a peint énergiquement d'un seul trait par une de ces figures audacieuses qui lui sont propres, en le nommant le Rhône de l'éloquence latine x désapprouve hautement l'emploi de la violence en matière de religion; un Pierre d'Alexandrie tempère, par une douceur compatissante , les rigueurs de la pénitence : enfin un saint Optât , recommandant la soumission aux princes même païens, proclame cette maxime célèbre, tant de fois répétée depuis comme une découverte moderne , et qu'il importe de revendiquer en son nom, puisqu'elle lui appariient, que la répiihliquë nest pas dans l église , mais l'église dans la république. Ainsi le véritable esprit philosophique fut, en ce siècle, te partage exclusif des écrivains orthodoxes; et, au milieu de la décadence de toutes choses, ce ne fut que parmi eux, durant les siècles suivans , qu'on en vit briller quelques étincelles. Tel notre Agobard de Lyon, sous Louis - le - Débonnaire , soutenant encore, d'un style demi-barbare , la cause de la raison et de la justice au milieu des progrès croissans de l'ignorance et dès
INTRODUCTION. ciij
préjugés , sollicitait l'abolition des combats judiciaires , nioit l'existence des sorciers, et désapprouvoit les trop abondantes libéralités qu'une crainte superstitieuse suggéroit aux fidèles en faveur des églises.
M is la méthode ecclectique sembloit destinée à colorer chez les les plus étranges écarts de 1 esprit humain. D'un côté , les hérétiques nouveaux Platoniciens , infidèles au principe fondamental de leur philosophie , loin de soumettre à l'examen d'une raison impartiale et libre de préjugés , les doctrines de toutes les sectes , adhérèrent religieusement aux systèmes proclamés par quelques nouveaux docteurs , et jurant sur la parole du maître , ne furent plus eccîectiques que de nom. D'autre part , quelques esprits faux ou audacieux parmi les chrétiens , oubliant qu'il faut gouverner chaque chose par les principes propres à chaque chose , et qu'une fois le fait d'une révélation divine admis, il ne reste plus à l'homme qu'à se soumettre, se montrèrent , avant même l'ouverture de l'école d'Alexandrie, d'absurdes et de présomptueux eccîectiques. Ils prétendirent choisir entre les dogmes religieux , comme entre les opinions philosophiques , et amalgamer le tout ensemble : tels furent les Basilide , les Marcion, les Yalentin , lesCarpocras et les Mânès. Métaphysiciens subtils . les uns prétendirent rendre raison des mystères qui sont proposés à la foi : les autres par un mélange sacrilège essayèrent de concilier Platon, Pythagore, Hésiode. Zoroastre avec Movse et Jésus-Christ. De l'esprit philosophique, ainsi perverti . émana l'esprit d'hérésie, le plus subtil et le plus faux de tous les esprits. Produit d'un peu de science et de beaucoup d'orgueil , il tire tout de son propre fonds : semblable au Procuste de Thésée, il ajuste avec violence à ses propres opinions, les textes les plus positifs et les faits les plus certains, y ajoutant ou en retranchant jusqu'à ce qu'ils se rapportent exactement à sa mesure arbitraire.
civ INTRODUCTION.
Chez les Avec l'empire romain la raison humaine sembla décheoir ; a* iqms. gUerres extérieures et la foiblesse du gouvernement intérieur laissoient aux hommes peu de loisir pour l'étude et peu de goût pour les plaisirs de l'esprit. Les invasions des barbares en abolirent jusqu'au souvenir : les vainqueurs étoient trop grossiers et les vaincus trop malheureux. Une foible lueur de Faristotclisme renouvelé vint jeter un faux jour sur la triste Europe.
La scolastique , c'est-à-dire l'union d'une logique vaine et barbare , et d'une métaphysique subtile jusqu'à l'absurdité, soit qu'on la fasse remonter avec quelques savans jusqu'à l'éloquent et spirituel évêque d'Hippone , dialecticien subtil sans doute, mais digne par l'étendue et la variété de ses connoissances , la beauté de son génie et la solidité de son jugement, d'être le chef d'une meilleure école ; soit qu'on en attribue l'invention à saint Jean Damascène, théologien subtil, comme il appartenoit aux Grecs de l'être , mais que sa clarté et sa précision placent audessus des scolastiques ; soit qu'on veuille l'attribuer aux docteurs arabes qui nous rendirent Aristote défiguré par leurs commentaires; soit enfin que ne plaçant sa naissance qu'entre le onzième et le douzième siècle, on regarde saint Anselme , Lanfranc , Roscelin , Abailard comme ses fondateurs : la scolastique , disons -nous , tyrannisa tous les esprits qui conservoient quelque culture. Les catégories avec leurs substances et leurs modalités , les propositions universelles , affirmatives , conditionnelles et contradictoires, les universaux , les syllogismes, et surtout l'inexplicable entéléchie du stagyrite , engendrèrent les distinctions incompréhensibles , les propositions rêduplicatives , les ampliations , les restrictions , le concret , Y abstrait, Y existant et V intelligible des scolastiques. On cultiva la dialectique, dans l'unique but de dérouter la raison de ses adversaire*
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et de confondre leurs idées. En s'attachant d'une manière exclusive à l'artifice du raisonnement , on en exclut la justesse , et l'on en vint à trouver concluante toute absurdité qui s'adaptoit aux formules, et à méconnoître la vérité, lorsqu'elle se produisoit sans le secours de leur mécanisme. Comme les langues les plus riches se trouvoient dans l'impuissance d'exprimer d'obscures intellectualités sans forme et sans substance , il fallut créer un jargon inintelligible à l'esprit, barbare à l'oreille, accablant pour la mémoire. On le porta dans tout ce qui restoit des sciences : il remplaça dans la théologie les expressions inspirées de l'Ecriture et le noble langage des Pères. Un idéalisme nébuleux obscurcissoit tous les genres d'enseignement; on ne reeherehoit que dans la région des possibles la preuve de l'existence des choses ; un monde vague et mystérieux , ombre flottante et métaphysique du monde réel, étoit pour les savans le seul lieu de leurs recherches et l'unique théâtre de leurs observations.
Le premier but de l'enseignement moderne en Europe ayant été la propagation et la défense delà religion , on auroit lieu de s'étonner si l'esprit de controverse n'en avoit pas été l'âme. Il n'existoit d'ailleurs de gens instruits que dans les couvens , et d'écoles que les écoles claustrales. La vie solitaire accroît encore l'attachement naturel que nous avons pour nos opinions : l'homme contemplatif vit tout entier dans ses idées; elles lui sont d'autant plus précieuses qu'elles sont plus exclusivement à lui, et que rien au monde n'est pour lui , que par elles. L'institution de ces ordres religieux destinés à la prédication et condamnés à la mendicité, fortifia cette tendance. La raison, circonscrite dans un cercle étroit, agitoit bruyamment ses fers et réagissoii sur ellemême. Les subtilités introduites pour assurer le règne de la loi, amenèrent naturellement par leur excès le scepticisme et l'incrédulité. L'université de Paris fut le siège
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principal et comme le chef-lieu de cette philosophie. Mais si la tyrannie de l'esprit scolastique opprimoit le bon sens , elle ne l'étouffa pas ; la raison recouvroit par degrés son ressort et son élasticité , et la puissance des mots n'étoit pas toujours absolue. Sans parler de Roscelin , qui avoit très - bien conçu qu'il n'y avoit que des individus dans la nature, et qui ne considérait les universaux que comme des dénominations générales et abstractives , qui n'existoient point hors de l'entendement et qu'on n'avoit admises que pour exprimer les divers degrés de différence ou d^ similitude qu'ont les individus entre eux , saint Thomas et plusieurs autres théologiens scolastiques contribuèrent puissamment aux progrès de la saine métaphysique. Suarez et Covarruvias donnèrent de soiides fon~ démens à la science du droit public : aussi voyons-nous le savant Grotius recourir souvent à leur autorité , le critique Bayle les défendre contre les protestans qui les ont blâmés sans mesure 3 et les auteurs de l'Encyclopédie , si sévères d'ailleurs sur tout ce qui touche à la scolastique et même à la théologie, déclarer que si nos livres les plus communs sur la morale valent mieux que ceux du divin Platon , c'est à eux que nous le devons. En un mot, la scolastique révéla aux modernes le secret de leurs forces intellectuelles 5 sans doute elle en dirigea mal l'emploi , mais c'étoit beaucoup que d'apprendre à les employer. Depuis ]a Sans Luther, les Platoniciens de la cour de Médicis auréfoime. rojent ^ pendant long-temps les seuls antagonistes d'Aristote, et le cartésianisme n'aurait trouvé que peu d'esprits disposés à le recevoir. G étoit à ce génie fougueux , prompt à secouer tous les jougs , amoureux jusqu'à l'excès de ses propres pensées, dont l'esprit d'innovation avoit excité l'orgueil et que l'orgueil précipitoit sans cesse vers des innovations nouvelles , qu'il appartenoit de porter les premiers
INTRODUCTION. cvïj coups à l'empire delà scolastique. Ce fut peu de temps après sa négociation avec Miltitz et sa lettre à LéonX, que Luther ne gardant plus de mesure , prétendit changer tout le langage reçu jusqu'alors dans la théologie et la philosophie. Rien n'est plus propre à confondre toutes les idées, que la confusion des langues: aussi tous les novateurs commencent' ils presque toujours par changer l'acception des mots. Mais l'esprit humain ne veut rien perdre; les choses ne peuvent se dire clairement sans méthode , et Luther u avoit ni les moyens ni le temps de réfofmer la philosophie. Aussi malgré ses emportemens contre Aristote , en dépit des traits acérés du ridicule que son disciple Ulrich de Hutten lançoit avec adresse et succès contre les scolastiques , les plus sages entre les luthériens convenoient avec Mélancthon qu'on ne pouvoit se passer de l'aristotélisme , parce que c'étoit jusqu'alors la seule philosophie qui apprît à définir, à diviser, à juger et même à raisonner.
Au reste, c'étoit de l'esprit même de la réforme que l'esprit philosophique devoit recevoir une nouvelle direction, favorable désormais à toutes les nouveautés. En rejetant l'autorité de Féglise , les nouveaux docteurs recoururent a celle de l'Ecriture ; ils oublièrent que le texte de l'Ecriture est une lettre morte qui a besoin d'un interprète vivant. Luther et ses successeurs immédiats reçurent à la vérité quelques conciles et quelques Pères; mais s'il étoit permis de croire; qu'on s'étoit trompé dans l'enseignement de la religion depuis le cinquième siècle jusqu'au quinzième, quelle garantie restoit-il de l'infaillibilité des cinq premiers siècles? Quel fonds pouvoit-on faire sur la périlleuse parole des Luther, des Zuingle, des Calvin, fjni prétendoient , en prêchant chacun de leur côté dès doctrines contradictoires, se conformer cependant à la doctrine de ces siècles primitifs? Cette route une fois ouverte, les formulaires,
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les symboles , les professions de foi ne pouvoient plus retenir les hommes. Le principe de la réforme dévoroit l'ouvrage des informateurs ; ils ne furent bientôt plus consiaérés que comme les libérateurs de la raison humaine , et l'on ne retint d'eux que le droit qu'ils avoient reconnu dans chaque homme , catholique ou protestant , luthérien ou calviniste, sacramentaire ou anglican, d'interpréter l'Ecriture sainte. On découvrit dans cette maxime qui annuloit tous les bons effets de la révélation divine, le premier terme d'une progression indéfinie de lumières et de liberté, destinée à croître avec les siècles , et à épurer de plus en plus la croyance et la religion.
Cartésta- Enfin Descartes parut , et la raison humaine reçut une wme. direction nouvelle. Il ramena tout à des lois universelles et à des causes simples; il rejeta le vain jargon des péripatëticiens et les causes superflues des scolastiques ; il remplaça l'art futile de l'argumentation par la science de la démonstration. Bacon, trop loué peut-être par des hommes qui en vouloient au cartésianisme depuis qu'il avoit été adopté par les docteurs catholiques : Bacon , qu'on a d'autant plus exalté dans le siècle dernier, qu'il étoit Anglais et protestant, et qu'on s'efForçoit laborieusement de le travestir en incrédule ; Bacon enfin , dont Descartes ne connut point les écrits , avoit recommandé l'observation et l'expérience. Descartes les mit en pratique; il fortifia la géométrie de toutes les puissances de l'algèbre , et soumit la physique, jusque-là si flottante , aux lois rigoureuses d'une exacte géométrie. En enseignant aux hommes à ne pas céder aveuglément à l'ascendant de l'autorité , des préjugés et de la coutume , il ne leur recommanda le doute philosophique qu'autant qu'il est nécessaire pour assurer l'indépendance de la raison. Il en fit , pour ainsi dire , une voie méthodique pour arriver h la certitude.
INTRODUCTION. m
Sa métaphysique, vaste et sublime, prétendit atteindre l'infini , manifester les causes secrètes de la nature , l'économie intérieure des âmes , et l'action de Dieu même sur ce vaste univers. On lui a reproché, dans ces derniers temps , l'esprit de système qui la domina : mais sans la noble ambition de tout coordonner, de tout connoîlre , de remonter à la source de tout ; en un mot, de circonscrire l'univers en soi-même, et d'approcher, autant qu'il est possible à l'homme , de ces hauteurs incommensurables d'où la Divinité plane sur l'univers, où trouveroit-on l'énergie, le courage et la constance nécessaires pour triompher des obstacles de toute espèce qui s'offrent à l'homme de génie , et que l'homme de génie dévore ? Une seule matière particulière , bien écLiircîe 3 deviendroit toujours assez générale , dit Fontenelle. Mais croit - on , de bonne foi , que Descartes eût imprimé un grand mouvement à son siècle et aux siècles suivans , s'il se fût contenté de bien éclaircir une seule matière particulière. Il ne cherchait , il ne trouvoit de bons principes de philosophie que parce qu'il vouloit rendre raison de tout. Les systèmes peuvent, n'être pas bons en eux - mêmes , mais les efforts que le génie fait pour les inventer profitent à la science, fortifient la raison , étendent le domaine de la pensée. On a pu changer ce que Descartes avoit établi , mais le véritable esprit philosophique fut le fruit de sa doctrine. La masse des observations et des expériences a pu s'accroître , mais l'esprit d'observation et d'expérience est né de lui. Une sorte de justesse géométrique , une mesure inconnue jusqu'alors , s'introduisirent à sa suite dans toutes les sciences et dans tous les arts , ils préparèrent le règne du bon sens et du bon goût , et mirent fin à cette malheureuse habitude de subtilité, fruit d'une philosophie contenlieuse, qui s'étoit glissée jusque dans les
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lettres, et à ce goût outré pour Pallégorie qui s'étoit répandu clans toutes les sciences.
Ennemis naturels de i'aristotélisme et de la scolastique $ armes ordinaires des théologiens , les réformés durent accueillir le cartésianisme avec transport. Ils l'embrassèrent donc les premiers ; mais plus il les satisfit , moins il étoit possible qu'il pût leur suffire. Quelle pouvoit être l'autorité d'un philosophe sans mission sur des esprits qui comptoient pour rien l'autorité de l'Eglise , le poids des siècles et les suffrages des plus illustres Pères ? D'ailleurs Descartes défèndoit lui-même d'admettre rien qui ne fût "prouvé trèsclairement : pour être conséquent à sa propre doctrine , ils crurent ne devoir le suivre que lorsque ses raisons leur paroissoient bonnes , et ils eurent raison.
Origine et La réforme avoit alors trois foyers : l'Angleterre , la
Mstohe de Hollande et Genève.
i esprit plu-
lot-ophique Le schisme d'Angleterre avoit amené d'étranges révolu- An-'lâis ^ions et produit d'étranges doctrines en cette île. Le premier qui s'y fut élevé contre la doctrine catholique , Wicleff , avoit mis en avant cette odieuse maxime, éversive de tout ordre social , qiCun roi cesse d'être roi par un péché mortel. Les événemens qui suivirent répondirent à ces commeucemens (i). Les opinions politiques les plus désordonnées se marièrent aux opinions religieuses les plus extravagantes. Les massacres , les supplices, la guerre civile désolèrent la surface des trois royaumes. L'abus de tous les principes religieux en produisit insensiblement le discrédit. Tandis que des sectes rivales , fécondes • en prophètes et en thaumaturges, interprétoient, chacune dans leur sens , les saintes Ecritures et s'anathématisoient
(1) J'emprunte ici et plus bas, en parlant de la Hollande , les propres termes d'un auteur qui n'est sûrement pas suspect d'ètrr défavorable à la réformatiun , M. de Villers.
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réciproquement , la haine des sectes conduisent au mépris de la religion les esprits indépendans que révoltaient l'absurdité de tant de doctrines diverses et le déplorable spectacle de tant d'excès. D'un autre côté , à l'aspect des prodiges d'abjection et de bassesse , de scélératesse et de cruauté dont les troubles civils multiplioient autour d'eux les effroyables exemples, certains esprits chagrins ne voulurent voir désormais , dans les scènes effrayantes de la vie, que les jeux inhumains de la fatalité et du hasard , et les effets nécessaires des forces vitales , de la chaleur du sang ou de l'action des esprits animaux. Ainsi germoient, sur le sol britannique, les semences funestes d'un matérialisme avilissant et d'un décourageant fatalisme : sombres doctrines qui , anéantissant l'avenir et désenchantant le présent, confondent les vertus et les vices , et renferment toute métaphysique et toute morale dans les bornes étroites d'une physiologie plus ou moins abstraite , plus ou moins approfondie.
L'enthousiasme religieux fut le principe de la révolution de Hollande. L'Etat dut se constituer en même temps que la nouvelle religion s'établissoit. Rien ne pouvoit maintenir l'ancienne police ; chacun dut se croire tout permis , et les sectes se multiplièrent en proportion du degré de consistance politique qui leur étoit accordé. Aussi, comme parle M. de Villers, dans aucun pays la bigoterie du protestantisme ne fut portée à un tel point. A côté de ces excès, la liberté illimitée de penser, de parler et d'écrire placoit, pour ainsi dire, tous les esprits dans un état derétisme moral par une sorte de provocation perpétuelle. Dans de pareilles circonstances , soumis à cette iriëvitaMe loi des disputes, qui veut que, par un mouvement accélÉjé, les esprits s'éloignent de leur première thèse d'une distance égale la somme d'irritation qu'excite en eux la contradiction .
cxij INTRODUCTION;
les théologiens hollandais, tout en prétendant ramener l'église à sa primitive doctrine, modelèrent cette prétendue doctrine sur leurs propres sentimens. Obligés cependant d'infirmer les témoignages qui leur étoient opposés ou d'en alléguer de favorables . ils s'appliquèrent à la critique des anciens moimmens. Presque toujours condamnés par les traditions anciennes et par les faits convenus , ils se révoltèrent contre ces traditions et ces faits , et les antiquités de l'église furent renouvelées au gré de leurs caprices. Les connexions intimes de l'Angleterre et de la Hollande , l'espèce de ligue sacrée qu'elles formèrent pour l'intérêt de leur indépendance religieuse et politique , la conformité de ces circonstances qui influent sur la situation des esprits , ne pou voient manquer de répandre , dans les Provinces - Unies , les tristes doctrines des philosophes anglais. Le juif Spinosa , enveloppé dans les replis tortueux d'une métaphysique obscure , y professa , sous des formes adaptées au génie des peuples septentrionaux , le matérialisme et le fatalisme plus clairement et plus audacieusement énoncés par les Tyndal et les Collins. Mais il étoit réservé au fameux Bayle de donner à ce funeste esprit tout son développement.
Descartes avoit placé le doute méthodique à l'entrée de la philosophie, comme une disposition préparatoire qui laissoit4 l'esprit, dégagé de tous ses préjugés, l'indépendance et l'impartialité nécessaires pour adhérer à la vérité. Bayle plaça le doute à l'issue de la science historique, comme une disposition finale dans laquelle Fesprit doit persévérer, parce que, selon lui, ce qu'il y a dans les traditions de conforme à la raison, ne supporte pas le plus souvent l'examen de la critique , et ce qui est à l'abri des atteintes de la critique, est quelquefois incompatible avec les lumières de la raison. De cette impossibilité de connoltre la vérité dé-
INTRODUCTION. cxiij coule naturellement une grande indifférence pour elle , et cette indifférence produit à son tour un profond mépris pour tout ce qui n'est pas matériel , présent et sensible.
Genève étoit le centre commun des calvinistes de France. A Genève. Les théologiens de cette communion, pour se soustraire aux conséquences odieuses, mais nécessaires, que les catholiques tiroient de la doctrine du synode de Dordreeht sur la grâce, ne trouvèrent que dans les principes des Sociniens les élémens d'un nouveau système qui donna une assez grande extension à la miséricorde divine. Ils établirent dès lors ces principes de tolérance religieuse et de charité universelle qui , par une pente si douce , dévoient , par degrés , conduire les hommes à un indifférentisme absolu. D'Hérisseau, Papin, Lederc et plusieurs autres déduisirent, en France et eu Hollande , les conséquences de ce système qui sembioit réduire la religion chrétienne à la nue tolérance de toutes les autres.
Telle fut en effet la marche de l'esprit religieux et philosophique pendant le dix-septième siècle dans les Etats de l'Europe les plus particulièrement appelés , par leur position, à réagir sur la France. L'indifférence religieuse, le scepticisme historique ? le matérialisme et le fatalisme dogmatiques s'y développoient par degrés. Ils finirent par y marcher tète levée. Le sol de la France n'étoit point préparé pour porter de pareils fruits.
Jamiiis la religion chrétienne, depuis les siècles primitifs Etat îles de l'église , n'avoit régné avec plus d'empire. Les contro- ^"uce." verses avec les protestans , celles qui s'élevèrent entre les catholiques, contribuoient encore au maintien de l'esprit religieux : car l'émulation entretient le zèle; la foi devient plus précieuse quand ou est forcé de la défendre. 1] est de la nature des schismes de resserrer les liens de l'unité cuire ceux qui persévèrent dans la même communion.
cxiv INTRODUCTION.
Ancien siège cle la scolistique, patrie du cartésianisme , la France , à mesure que les talens prenoient , au milieu d'elle, un grand essor, voyoit croître journellement dans son sein la niasse de ses connoissances. Les Pascal , les Gâssèndi , les Fermât , les Roberval , les Maîîebranche , les écrivains de Port-Royal, consolidaient l'heureuse union des principes religieux et des méthodes philosophiques. La raison affranchie rentroit en possession de tous ses droits, que les Montaigne, les Charron, îes de Thou, les Dumoulin , les Duvair, les Bodin, les Lamoîhe - Levayer , par leur apparition successive, a voient empêché de prescrire. La philosophie ressaisissait le sceptre du monde, et ses progrès dévoient être d'autant plus rapides, que son cours étoit moins réglé.
Oriaine Cependant il y avoit des esprits forts : les Caractères de ri progrès La Bruyère en font foi , et ce nom nous rappelle leur orid'intrédu- gine. L'émigration des royalistes d'Angleterre avoit conduit ute* en France quelques-uns de ces libres penseurs qui, dans leur noire misantropie , remplaçaient l'action paternelle de la providence de Dieu par le jeu mécanique et forcé d'une destinée sans entrailles. Hob.bes jeta à Paris les semences de la nouvelle doctrine pendant le séjour qu'il y fît à la suite de Charles lï , détrôné et proscrit. Au sein des séductions d'une cour brillante , des réunions , souvent licencieuses, d'un peuple enjoué et folâtre, la vertu ne peut pas toujours conserver son empire. Une vie peu régulière fait souvent désirer que la règle elle-même soit sujette à erreur. L'attrait de la nouveauté, joint au désir de concilier la volupté avec la sagesse, séduisirent Saint-Evremont. Les esprits de sa trempe accueillirent la doctrine anglaise, mais ce fut en la transformant. Leurs âmes n'étoient point aigries par de longs malheurs; c'étoit l'amour du plaisir et non le délire d'une sombre mélancolie qui les entraînoit. Tout
INTRODUCTION; rxv Revoit être Français en France. C'est ainsi que la réforme, si austère , si mortifiée , si contemplative , si grave en Ecosse , en Angleterre , en Suisse , en Allemagne , s'étoit présentée, facile et riante, clans les heureuses plaines de Plsle- de -France et de la Normandie. L'épicuréisme , tel que Pavoit dépeint le sage et sévère Gassendi, mais tel que le professoient les Broussin , Ch.-» pille , Blot , Chaulieu ; La Fare, tel en un mot que le pratiquoit Ninon, fit des progrès. Plus tard , par un singulier retour de circonstances -, Charles II reporta en Angleterre cette philosophie séduisante et enjouée qui devint Pâme de ses fautes , la régulatrice de sa vie, et la principale cause des malheurs de sa race.
En France, dans ce heau période, beaucoup étoient irréligieux par leurs mœurs , peu par leurs opinions ; et le petk nombre de ces derniers, leur peu d'autorité, le poids des exemples contraires, leur ôtoient toute influence. On voyoit d'un côté les plus beaux génies qu'ait jamais produits la France < et de l'autre quelques Saint-Pavins obscurs , plus propres à discréditer un parti qu'à l'autoriser , s'ils avoient pu arriver jusqu'à former un parti. Méprisés par le public éclairé, ils n'avoient aucune action sur la multitude. Leurs idées n'étoient pas de leur siècle ; ils partaient un langage qui n'étoit point entendu, ou plutôt qui sonnoit aux oreilles chrétiennes d'un public convaincu , comme les mensonges poétiques des païens, ou les oracles supposés du (aux prophète de l'Orient. L'ensemble de toutes choses empèchoit de croire que Pon pût avancer sérieusement des maximes contraires à la religion. Aussi, quand Cyrano de Bergerac mettoit au théâtre, dans la bouche cVj&grippinc , deux vers qui démentoieiit l'immortalité de Pâme , le parterre lie voyoit , dans la déclamation du poète, que l'exactitude rigoureuse des costumes : il déploroit Paveuglemcnl e1 la
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fausse sagesse d'une païenne vertueuse , et sa pitié redoublent, quand il songeoit que les Romains, du premier et du second siècle, joignoieut, au malheur de vivre sous Tibère et sous Néron, celui d'être privés des consolations célestes de la religion et de ses espérances immortelles. Le fameux distique de VOEdipe, de Voltaire, auroit retenti en vain au sein d'un auditoire ainsi disposé. Aussi voyons-nous que l'impiété de Théophile ne fit point de prosélytes et n'eut point de partisans. Boileau reprend ses vers et ne parle point de sa doctrine.
Les Muses, fidèles à leur vocation, n'avoient point encore affecté !e maintien pédantesque d'une philosophie orgueilleuse. Un poète n'étoit point un docteur ; s'il traitoit quelque sujet grave, c'étoit en poète qu'il le traitoit. Le commerce des lettres étoit un délassement et non une affaire ; et Boileau , si laborieux et si appliqué, se peint luimême comme un homme oisif et inoccupé. D'ailleurs on se déiioit de la muse et de ses enchantemens , et tous les instituteurs, à l'exemple de Plutarque, enseignoient à leurs élèves comment il faut, lire les poètes. D'ailleurs les talens littéraires , malgré l'éclat éblouissant dont ils brilioient . n'étoient point encore en possession de suppléer à tout. Un certain esprit général d'ordre , de bon sens et de raison qui prévaloit dans la société , retenoit chacun dans sa sphère. On ne croyoit pas que les formes de la littérature s appliquassent à toutes Tes matières, et quil f'Jlût amener la plus haute philosophie jusqu'à condescendre aux jeux de l'imagination, ou a se revêtir des livrées du bel esprit. Le génie étoit grave, et sérieux quand il traitoit de semblables sujets, et il ne lés traitoit que pour un public attentif et studieux. Bergerac, que nous avons déjà cité, développe, dans ses Voyages Imaginaires > avec quelque force comique et beaucoup de cynisme , une portion des théories
INTRODUCTION. cxvij irréligieuses ou immorales qu'on a depuis très-sérieusement reproduites, et l'austère et religieux Boileau préfère, sans balancer , sa burlesque audace au mauvais goût du Typhon. C'est que les lumières Ou siècle ne permettoient pas de prostituer le beau nom de philosophie à ce vain amas de sophismes ou de paradoxes dirigés , par des esprits frondeurs, contre tout ce que la religion, la loi et ]a coutume ont établi : on les regardoit comme de simples contes pour rire , faits d'assez mauvais goût , et qu il falloit reléguer à côté du PTirgile tavesti, comme n'offrant dans le fond qu'un honteux travestissement de la raison humaine.
Mais l'esprit philosophique du siècle étoit un esprit de précision, d'exactitude et d'impartialité. La théologie fut séparée de toutes les doctrines scolastiques , et les règles de la foi de tous les sentimens particuliers. Bossuet, dans son immortelle Exposition de la Doctrine catholique , par la déduction simple et méthodique des vrais sentimens de l'Eglise , présenta , sous un jour véritablement philosophique, les points fondamentaux de notre croyance. Il fut imité, par les controversistes du siècle, dont les ouvrages , quelquefois admirables , forment le meilleur et le plus complet des cours de logique-pratique. Notre langue, domtée par les Arnauld, les Nicole, les Barbier d'Aucourt, les Claude, les Jurieu, les Pajon, prit toutes les formes du raisonnement. La philosophie, considérée comme L'art de perfectionner la raison et d'arriver, par l'évidence de La doctrine, à cette fermeté de résolution, cette consistance de caractère qui constitue la vertu, la métaphysique et les mathématiques, ses auxiliaires, furent principalement cultivées dans le but d'élever L'âme au-dessus de la matière, et de la délivrer de la servitude des sens. La physique et l'histoire naturelle, ramenées sans cesse vers la morale et
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la religion, éloient constamment vivifiées par la sublime considération d'une intelligence divine qui a tout créé et d'une providence adorable qui conserve tout. Les Lancelot, les Malicbra riche , les Rohault, les Pascal, les Arnauld et tant d'autres en offrent des preuves multipliées dans leurs écrits.
Mais les mœurs s'altéroient sensiblement. La galanterie étoit un ancien penchant des Français. Le goût de la bonne chère se répandit et se raffina, et il faut bien le remarquer, car il devint favorable à la nouvelle tournure que prenoient sourdement quelques esprits. La philosophie irréligieuse hasarda ses premiers essais dans des chansons à boire. Il a été observé que ce genre de poésie, enfant du plaisir et de la joie, qui associe l'esprit au voluptueux délire des sens, n'a été connu en France , quelque amis des chansons que fussent les Français , qu'au dix-septième siècle. Une recherche curieuse dans les mets s Introduisit dans une certaine classe de la société , et devint un lien puissant entre ceux qui pensoient comme Saint-Evrcmont (i). Le témoignage de Chapelle, de Bachaumont et de tant d'autres vient à 1 appui de ces observations. L'esprit et la politesse des convives répondoient à la délicatesse et à l'abandon des repas. Les s îillies et les bons mots en assaisounoienl le luxe. Les couplets et les ép* grammes s'y mêlèrent. Les sujets, en apparence les moins propres à la dissipation de la table, étoient amenés si naturellement et si plaisamment, que personne n'avoit la force de prendre le parti des bienséances. Le Français, né malin et frondeur, commença par rire sans cesser de croire; plus tard, il cessa de croire et continua de rire. La société changea insensiblement de ton. Les
(i) Voyez ks consolations qu'il adresse au comte d'Oîonne suv
ùvn exil.
INTRODUCTION. cxix mœurs gagnoient en enjouement ce qu'elles perdoient en dignité'. L'assurance des nouveaux docteurs , l'indulgence de leurs maximes, 1 élégance de leurs manières, le désir de se singulariser, de s élever au-dessus du peuple par ses opinions, comme on étoit au-dessus de lui par sa naissance, par ses richesses, par ses jouissances; la douceur secrète que trouvoit l'orgueil à n'être soumis désormais qu'à la convenance des choses, au goût de Tordre, aux lois de la société , uniques règles du philosophe , furent autant de causes d'attraction qui agirent en faveur de la nouvelle doctrine.
La France, retrempée par les guerres civiles, s'étoit reconstituée sous Henri IV. A la vieille constitution féodale de l'Etat a voit succédé une véritable constitution monarchique. Avec celle-ci un nouvel esprit vint remplacer les vieilles mœurs chevaleresques qui avoient atteint le dernier degré de la corruption sous le règne de Catherine de Médicis» La noblesse de province, devenue sujette , de vassale qu'elle étoit, vint repeupler et renouveler la cour. Si l'époque qui suivit ne fut pas pour la nation son âge d'innocence , elle fut signalée par un grand respect pour la décence et l'honnètc'.é publique, ce fut le siècle de la délicatesse. Mais tout ce qui conduit la grandeur nationale à son plus haut période, altère infailliblement, dans une nation, le ressort moral auquel cette grandeur est due. La prééminence de l'Etat , ses conquêtes , son commerce , ses arts inclinent peu à peu les âmes vers la mollesse. L'esprit s'assujélit à l'empire des sens, et cette sujétion contre nature le dispose .à tout déplacer et à tout intervertir. L'ascendant qu'usurpent sur lui les impressions sensibles ne le laissent accessible qu'aux pernicieuses doctrines qui en apesantis- §eht le joug. Tel Renaud, sous le charme d'Armide, livré
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sans défense aux insinuai ions séductrices qui lui vantent son abaissement, foule aux pieds les nobles instrumens de sa gloire passée, prêt à éteindre l'édat' d'une belle vie dans les langueurs de la volupté. Telle éioit la disposition des âmes en France, quand la mort frappa Louis XIV. Elle influa considérablement sur l'altération successive que dut subir l'esprit pbilosopliique pendant le dix-huitième siècle , et qui fut considérablement accélérée par l'importation de quelques doctrines étrangères.
Finissons : L'esprit philosophique dominant à cette époque, que nous pouvons considérer comme l'aurore du dixhuitième siècle, étoit le véritable. Les savans, les hommes de lettres, les gens instruits ne s'arrêtoient ni à l'autorité des autres, ni à leurs propres préjugés; ils remontoient aux principes des choses , et ils portoient , dans cette recherche, cet esprit de lumière inséparable d'un jugement exercé par l'observation et l'expérience. Une méthode féconde en applications heureuses et un discernement exquis, fruits naturels de la réforme salutaire , apportée par Desc irtes dans les études philosophiques, sembloient être désormais le partage de tous les esprits ; on eût dit que ce génie sublime avoit associé tous les hommes à sa propre grandeur. « On « trouve maintenant, dit Rollin, dans les ouvrages d'es- « prit, dans les discours de la chaire et du barreau, dans a les traités de science , un ordre , une exactitude , une « justesse, une solidité qui n'étoient pas autrefois si com- « muns. Plusieurs croient, et ce n'est pas sans fondement . « qu'on doit cette manière de penser et d'écrire aux pro- « grès extraordinaires qu'on a faits depuis un siècle dans u l'étude de la philosophie. »
Mais un commencement de corruption dans les mœurs menaçoit de réagir d'une manière plus ou moins prochaine
INTRODUCTION. cxxj sur l'esprit philosophique ; car ce sont les mauvaises mœurs qui préparent le succès des faux systèmes.
Pour nous résumer : Le magnifique édifice de la langue étoit achevé. Elle portoit l'empreinte du caractère national et de la politesse d'un peuple qui réunissoit, au plus haut degré, l'urbanité des Romains et l'atticisme des Grecs. Les philosophes et les poètes avoient concouru à sa perfection. Elle étoit avouée par la raison , et le consentement universel des nations la substituoit , dans les sciences , à la langue latine qu'elles avoient parlée jusqu'alors.
Les évétiemcns mémorables du quinzième siècle avoient renouvelé la philosophie, rallumé le flambeau delà critique, fo7idé la science importante du droit public, perfectionné les sciences ecclésiastiques , et donné un nouv el essor à toutes les âmes.
Le règne de Louis XIV avoit vu s' opérer, dans les arts , dans les esprits , dans les mœurs comme dans le Gouvernement y une révolution générale qui, pour parler comme Voltaire doit servir de mai que éternelle à lavéritable gloire de notre patrie.
Un esprit philosophique, lumineux comme la philosophie dont il émanoit, s'étoit insensiblement répandu : il éloit devenu comme l'âme universelle de la génération présente, et sembloit avoir résolule grand problème de l'égalité des âmes. Malheureusement l'abus venoit se glisser à côté de l'usage. Le faux esprit philosophique commençoit à poindre. L'attrait de la nouveauté, joint au désir de concilier les intérêts de la volupté avec la considération qui suit la sagesse , entraînoit insensiblement les esprits. Dans les premiers raomens, îa déviation fut imperceptible. On ne s'avouoit pas à soi-même que l'on changeoit de direction. L'attention étoit absorbée par les triomphes journaliers qu'obtenoit la
cxxîj INTRODUCTION.
raison humaine, les progrès éelatans des sciences, Futile alliance qu'elles foimoient avec Ls lettres.
C'est sous de tels auspices que le dix-huitième siècle commença.