‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des causes générales qui ont favorisé le développement et les progrès de l'esprit philosophique.

JNous avons vu comment l'esprit philosophique s'est formé. En considérant aujourd'hui le développement rapide qu'il a reçu , n'allons pas croire que nos écrivains philosophes ont tout fait par la seule force de leur génie. Si leurs talens et leurs succès ont beaucoup influé sur leur siècle, leur siècle a beaucoup influé sur leurs succès et sur leurs talens. Tout chanseoit ou se préparoit à un changement quand Descartes parut (1). Newton ? ses contemporains , et tous ceux

(1) Jamais on ne vit plus de ces hommes entreprenans et actifs, qui font des choses extraordinaires, qui veulent ouvrir des routes , et changer, ou en bien ou en mal, tout ce qui est établi , qu'entre le seizième et le dix -septième siècles.

Découverte de l'Amérique par Christophe-Colomb, en i4a2 ; découverte des Indes par Vasco de Gama , en i4g7 ; conquête du Mexique par Cortez , en i5 18 ; expédition de Magellan vers les Terres Australes , en 1619; en i525 , conquêtes du Pérou par Pizarre, et établissement du protestantisme dans la moitié de l'Europe ; en i543, Copernic publie le vrai système du monde ; en 1577 , Drake fait le tour du monde : Tycho-Brahe vivait dans le même temps; en 1609, Jacques Metius fait le pre-

qui sont venus après lui , ont trouvé les choses disposées à toutes les révolutions étonnantes qui se sont opérées, en peu d'années, dans les sciences, dans les arts, dans les mœurs, dans les coutumes et dans les systèmes qui avoient jusqu'ici gouverné l'espèce il uni aine.

Nous sommes toujours plus ou moins formés par les circonstances dans lesquelles nous vivons. Au milieu de l'ignorance et de la barbarie, on a vu quelques hommes rares s'élever, par les seuls efforts de leur

mier télescope : Kepler, à la même époque, invente les fameuses lois sur le cours des planètes , et Galile'e de'couvre la théorie du mouvement dans la chute des corps ; il vivoit encore , ainsi que Bacon, lorsque Descartes naquit à Lahaie, en Touraine , le 3o mars 1596. Thomas a trop légèrement affirmé que le philosophe français n'avoit jamais lu les Œuvres de Bàcon , et qu'on apprenoit de lui-même qu'il n'avoit lu Galilée que très-tard. Cette circonstance n'ctoit point nécessaire à la gloire de Descartes. Ses lettres, et sa vie écrite par Baillet, établissent, au contraire, qu'il connoissoit les ouvrages du chancelier d'Angleterre , et la lettre par laquelle on voudroit prouver que le philosophe français n'avait lu que très -tard Galilée ne se rapporte qu'à quelques découvertes en mécanique , ou à quelques inventions d'optique que Descartes pouvoit fort bien ignorer , quoiqu'il eût connoissance des principaux ouvrages de Galilée. Les écrivains du dix-huitième siècle remontoierit rarement aux sources et manquoient généralement de cet esprit de recherches qui est , pour les philologues , les historiens et les critiques, ce que l'esprit d'observation est pour les naturalistes , les physiciens et les philosophes. Voyez : General view of the Progrès* of Metaphysical , Ethical, and Political Plùlosophy , since the revival of Letbers in Europe ; hy Dugald Stetvart, 4°. Edinburgh, 1816, (Note de l'Edil,)

e&o DE L'USAGE ET DE L'ABUS

raison , au-dessus des préjugés de leur temps, et faire étinceler quelques rayons de lumière dans une nuit obscure; mais les mêmes hommes auroient produit de plus grandes choses dans des circonstances plus heureuses. Sans Grotius et Cujas Montesquieu n'eût peut-être pas fait son Esprit des Lois ; mais à l'époque où Grotius et Cujas écrivoient, ils n'auroient pu faire cet ouvrage. Le siècle de Malebranche n'étoit pas encore celui de Condillac. Newton n'a peut-être sur Descartes que l'avantage d'être né plus tard.

Que sont devenues les découvertes les plus importantes, lorsqu'elles ont été faites dans un temps où l'on n'étoit pas prêt à les recevoir ? Elles ont été perdues pour les contemporains : c'étoient des plantes jetées sur un sol ingrat. La direction de l'aimant vers le nord a été connue plus d'un siècle avant que l'on songeât à faire usage de la boussole. Il s'est écoulé trois siècles entiers , entre l'invention des lunettes simples à un seul verre (1) et celle des lunettes à deux verres (2). Un moine anglais crée la chimie, et trouve le secret de la poudre à canon. Comment est rempli l'intervalle qui existe entre cette première époque et celle du degré de perfection auquel la chimie a été portée par les recherches , les talens et les soins des Lavoisier et des Fourcroy?

Il faut une disposition générale dans les esprits pour que le goût des arts et des sciences puisse naître,

(1 ) Alexandre Spina , religieux , inventa , en Italie , vers 4295, les verres concaves et convexes.

(2) Jacques Metius d'Alcmaer en fut l'inventeur.

el cette disposition n'est produite que lorsqu'un événement imprévu rompt subitement nos anciennes habitudes, ou lorsque le temps les minant peu à peu nous prépare insensiblement de nouveaux besoins : car le besoin est le principe créateur, ainsi que le gage naturel de nos jouissances. Ce sont ensuite nos premières connoissances acquises qui accréditent les connoissances nouvelles; elles se prêtent un mutuel appui, elles s'élèvent, elles s'étendent, elles se greffent les unes sur les autres; elles se multiplient sous toutes les formes, elles varient leurs fruits à l'infini.

Le siècle de la philosophie a été préparé de loin par une multitude innombrable de causes. La bous-* sole ouvrit V univers , le commerce Va rendu sociable (1). Il a déplacé, uni, mêlé tous les peuples. L'histoire du commerce est celle de la communication des hommes : or Les hommes s'éclairent en se communiquant. D'autres climats leur offrent d'autres mœurs , d'autres coutumes ; ils comparent les talens aux talens, les lois aux lois, les usages aux usages; ils sont moins aveuglément attachés à leurs opinions en remarquant la prodigieuse diversité des idées qui régissent l'espèce humaine; ils voient en quoi les peuples se ressemblent, et en quoi ils diffèrent; ils retournent chez eux avec plus de vices peut-être, mais avec moins de préjugés.

Le commerce étoit déjà fort étendu , déjà nous lui étions redevables d'une multitude de connoissances et d'une grande masse de richesses, lorsque la dé-

(1) Montesquieu,

couverte de l'Amérique, en nous montrant une nouvelle terre, et en ajoutant, pour ainsi dire, de nouveaux peuples au genre humain, vint tout à coup Ouvrir de nouvelles routes à l'industrie , réveiller toutes les ambitions, et changer le cours ordinaire des actions et des pensées des hommes. Le monde, ébranlé par ce grand événement, prit une position nouvelle. Tous les gouvernemens s'agitèrent à la fois; la politique changea ses principes; elle ne se borna plus à un territoire limité; elle sentit le besoin de s'assurer de l'empire des mers.

Le génie porté sur les eaux comme l'esprit créateur vola librement d'un pôle à l'autre. Il put, en parcourant toutes les régions, observer Jes divers âges de la nature, la surprendre dans son berceau en Amérique, l'étudier ailleurs dans ses premiers développemens, et la retrouver ensuite parmi nous dans sa maturité.

L'art de l'imprimerie , qui fut inventé en Allemagne vers le milieu du quinzième siècle, et qui se perfectionnoit de jour en jour, augmenta les ressources en multipliant les communications ; mais l'Europe n'étoit pas encore préparée à recevoir cette grande invention. Hors un petit nombre de savans personne n'étoit en état de lire. Les écrivains manquèrent quelque temps à l'imprimerie. De sordides calculs , la jalousie des nations, }e respect pour les privilèges existans, la répugnance naturelle à l'autorité pour les choses nouvelles, sembloient d'abord s'opposer aux progrès d'une invention qui a donné des ailes à la pensée, qui l'a mise à l'abri des ravages du temps

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE, ?3 et de la violence; qui, mettant chaque individu à portée de profiter des connoissances de tous les siècles, forme de toutes les intelligences une seule intelligence, et a, pour ainsi dire, donné une âme uni-^ verselle au monde. La force des choses l'emporta : l'imprimerie s'établit partout, et partout elle répandit des flots de lumières.

Presque dans le même temps l'Europe vit changer avec rapidité la religion et le système d'une grande partie des états chrétiens.

Les nouveaux dogmes des réformateurs déchirèrent l'Eglise; mais pour soutenir ou pour combattre ces dogmes, il fallut s'instruire. Ainsi l'on vit sortir la lumière du sein du trouble et du désordre.

Les dissensions religieuses dont nous parlons contribuèrent , plus qu'aucune autre chose, aux progrès de l'esprit humain. On démasqua les abus; on discuta tous les droits. Les nations qui demeurèrent fidèles à la foi catholique , s'éclairèrent sans éprouver aucun changement dans leur croyance : elles virent s'établir chez elles les principes de la liberté chrétienne sur les débris d'une superstition tyrannique; elles recouvrèrent leur dignité; elles fixèrent les limites qui ont été posées de la main de Dieu même entre le sacerdoce et l'empire ; et elles ne permirent plus de confondre les vérilés sociales avec les vérités révélées.

Des écrivains modernes ont paru regretter que les Arnauld , les Nicole , les Bossuet , et tant d'autres grands hommes aient donné à des querelles théologiques un temps et des lalens qu'ils eussent pu employer plus utilement , selon eux , pour Tins-

Éfk DE L'USAGE ET DE L'ABUS truction et le bonheur de leurs semblables : mais on devroit , ce semble , observer que lors même que ces querelles n'auroient pas eu ponr objet le salut des à mes et les intérêts de la vérité, elles étoient singulièrement favorables aux progrès de la logique, de la métaphysique et de la philosophie, et que nous ne serions jamais arrivés au point où nous sommes, si les grands hommes qui nous ont précédés n'avoient pas aplani les voies. Il n'y a peut-être pas jusqu'aux mal» heureuses controverses dont le trop fameux ouvrage de Jansénius a été l'occasion ou la cause, qui n'aient aidé à perfectionner la raison , en exerçant le raisonnement. Ce qui est certain , c'est qu'il a fallu plus de courage et de science , plus de zèle et de vrai génie , pour détruire d'anciens préjugés, pour modérer tant de passions diverses, pour mettre un frein à la fureur des sectes et pour marquer des limites à l'autorité ecclésiastique, pour séparer les faux systèmes de religion d'avec la religion véritable, qu'il n'en faut de nos ïours pour se livrer sans distraction à la culture paisible des sciences et des arts.

Quand on a discuté avec une certaine liberté les grands objets qui se rapportent à Dieu, on ne tarde pas à discuter avec plus de liberté encore les intérêts , les abus et les droits des puissances humaines. La révolution de la Hollande, et ensuite celle de l'Angleterre, eurent leur première cause dans les troubles religieux ; et de ces révolutions , observées et méditées dans des temps tranquilles par des penseurs profonds, est née parmi nous , quoiqu'un peu tard , la grande science des gouvernemens, dont la théorie paro^t si

DE L ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 35 facile à déterminer, et qui offre tant de dangers, d'embarras et de difficultés dans la pratique.

C'est pendant le cours de tant d'événemens , c'est à la suite de tant de découvertes , c'est au milieu de tous les talens , de toutes les sciences , de tous les genres d'industrie, que Ton a vu se propager dans nos temps modernes cet esprit de lumière qui s'est insensiblement répandu sur tout, mais qui n'a pu se développer et s'étendre que lorsqu'un certain concours de circonstances a réveillé en nous la conscience de nous-mêmes, et a rendu à la raison humaine son indépendance naturelle , et le plein exercice de ses droits. Ainsi , après* une éducation soignée , brillante , et à mesure que toutes ses facultés se développent ? on voit croître et se perfectionner, dans l'individu qui s'éclaire, cette rectitude de jugement qui est le principe des salutaires pensées, et cette sage confiance en ses propres forces, qui , le disposant aux grandes choses , le prépare à devenir l'arbitre de sa gloire et de son bonheur.

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