‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 25 sur 40 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Etat de la Physique générale avant le développement de PEsprit philosophique , et tableau de nos progrès dans toutes les sciences naturelles et expérimentales depuis ce développement.

Il paroîtra extraordinaire que je parle de l'esprit philosophique comme d'une chose qui a été long- temps étrangère à la philosophie même, c'est-à-dire aux sciences qui sont ordinairement désignées par ce mot. j'en ai cependant assez dit jusqu'ici, pour justifier que ces sciences n'ont pas toujours été dirigées par cet esprit de discernement ? d'ordre et de sagesse , qui conçoit mieux les moyens dont la nature se sert ellemême pour nous instruire , et qui n'est qu'une raison souverainement éclairée.

Les théologiens s'étoient emparés de tout. La découverte du Nouveau-Monde , et quelques découvertes en astronomie , prouvèrent que tout n'est pas du ressort de la théologie. Les connoissances que l'on acquéroit journellement discréditèrent peu à peu les systèmes et les erreurs de l'école (1). La physique et

(1) Dès l'année \555 , Marins Nizolius publia un Traité aU veris principiis et vera ratione pliilosophaiidi , contrà pseudopldlosophos.

la métaphysique rentrèrent dans le patrimoine des philosophes.

Nous verrons, dans le cours de cet ouvrage, pourquoi , chez les peuples modernes , ces deux sciences furent le premier i et , pendant longues années , le seul champ que la raison , livrée à ses propres forces , entreprit de cultiver. Il suffit d'observer en ce moment que le véritable esprit philosophique n'y pénétra pas d'abord. Affranchis de la tyrannie des opinions régnantes, les philosophes de ce temps ne s'occupèrent qu'à établir d'autres opinions. Platon , Epicure , Démocrite , furent opposés à Aristote , que l'on détrônoit; et , comme l'on passe toujours d'une extrémité à l'autre , comme l'on est surtout enclin à mépriser ce qui est enseigné sous l'impression de l'autorité, on renonça même , sans examen et sans choix , aux vérités qu'Aristote nous a voit apprises , et auxquelles nous sommes revenus depuis (i).

Mais les efforts de la liberté préparèrent les progrès réels de l'entendement.

On a dit que toutes les sciences sont sœurs. Je dirai qu'à proprement parler, il n'y a qu'une science : celle de la nature. Si notre esprit étoit assez étendu , assez vaste , assez rapide , pour embrasser d'un coup d'œil l'ensemble des êtres, l'univers entier ne seroit pour

(i) il est remarquable qu'aujourd'hui plusieurs écrivains, et môme des écoles entières en Allemagne et en Angleterre, se rapprochent des scolasliques , et les vengent des longs mépri* qui avoient succédé à leur règne exclusif, il ne s'agit que <!;• trouver le bon métal que renferment les masses informes d'un grossier minerai.

46 DE L'USAGE ET DE L'ABUS nous qu'une seule vérité ? toujours présente à notre intelligence. Malheureusement il ne nous est pas donné de tout saisir à la fois , et moins encore de remonter au premier et unique principe de tout. Le secret de cette grande science , ou pour mieux dire , le mot de cette grande énigme, que nous appelons la nature y nous échappe.

Nous pouvons à peine , après les plus longues recherches, lier quelques syllabes (1), auxquelles nous nous hâtons d'attacher un sens. Condamnés, dès notre naissance, à ne trouver presque jamais que le travail après le travail , nous n'arrivons à quelques vérités détachées qu'avec effort. De là , le besoin que nous avons eu de créer les arts et les sciences particulières, dont l'extrême diversité est une suite de la foiblesse de notre raison. Tout ce que nous avons pu faire a été de tracer des lignes de communication entre ces diverses sciences et ces divers arts , pour qu'ils puissent se prêter un mutuel secours , et nous offrir quelque ensemble.

Cependant l'esprit humain, qui ne peut ni tout ignorer, ni tout connoître , est constamment travaillé du désir immodéré de tout découvrir. Notre ambition lutte sans cesse contre notre destinée ; en conséquence , nous avons cherché , dans tous les temps , à imaginer quelque principe universel , auquel nous pussions lier la chaîne de nos connoissances , et qui pût nous aider à tout expliquer.

A défaut de causes connues, on a eu recours aux

(1) Mot d'un philosophe moderne.

causes finales ; on a fait des suppositions ; on a créé des fluides , des matières subtiles , oies qualités occultes , des agens invisibles. Sans consulter la nature , et en s'éîoignant d'elle , on a posé des définitions et des principes arbitraires, qui ont été regardés comme autant de découvertes , et on n'a pas vu que ces prétendues découvertes n'avoient rien de réel , et qu'elles étoient comme les ombres qui s'allongent au déclin du jour.

Chaque siècle , chaque philosophe a eu ses idées dominantes; la preuve en est dans les nombres de Pythagore , dans les atomes d'Epicure , dans Ventélechie d'Aristote, dans les formes substantielles des scolastiques.

Souvent on s'est servi des progrès faits dans une science pour régir trop impérieusement toutes les autres. Quelquefois une conception hardie , une grande pensée , une nouveauté piquante, a suffi pour donner une nouvelle impulsion aux esprits , et pour tout changer.

Descartes étoit géomètre profond. Son génie lui fit découvrir les rapports de la géométrie avec la physique ; mais à l'époque où il vivoit , on n'étoit pas encore assez avancé dans la connoissance des faits de la nature, pour que cette grande découverte , depuis si féconde en conséquences utiles , pût subitement produire tout son effet. Le goût des spéculations et des notions abstraites dominoit encore trop ce philosophe lui-même. Que l'on me donne du mouvement et de la matière, disoit-il , et je ferai un monde : ce qui signifie , en d'autres termes , je bâtirai une hypo-

thèse. Peut-il donc jamais être question de créer un monde ? Ne s'agit-il pas uniquement d'étudier celui que nous habitons ?

Ce mot de Descartes devint l'écueil de la science. Chacun mit sa propre sagesse à la place de celle de l'auteur même de la nature. Au lieu d'extraire un monde intellectuel du visible , on voulut régler le monde visible d'après le monde intellectuel, que l'on construisoit à fantaisie. On croyoit avoir suffisamment accrédité une hypothèse, quand on l'avoit arrangée dans des proportions géométriques , ou quand on avoit déduit géométriquement les conséquences dont on avoit besoin. On raisonna , on calcula , lorsqu'avant tout il eût fallu observer.

Descartes supposa , par exemple , qu'il est de la sagesse de Dieu de conserver dans l'univers la même quantité de mouvement • et de cette supposition arbitraire , il déduisit , avec une précision géométrique , toutes les règles de la physique générale.

Les principes mathématiques conduisirent Clarke à réaliser l'espace et le temps. Malebranche , à la fois métaphysicien et géomètre, fit une substance de l'étendue abstraite , et il déclara qu'il ne croiroit point à l'existence des corps , sans les dogmes du christianisme qui supposent cette existence. Berkley, complètement idéaliste, ne regardoit les corps que comme des fictions.

Leibnitz soutenoit que, pour découvrir l'essence de la matière , il faut aller au-delà de l'étendue , et y concevoir une certaine force, qui n'est pas une simple grandeur géométrique, et qui est à la fois une feu-

DE LESPPJT PHILOSOPHIQUE. 49 dancc naturelle au mouvement , et une résistance au mouvement.

La matière telle que nous la voyons, disoit-il, ne présente qu'une collection ou un amas de parties à Tin G ni : or, la multitude ne peut tenir sa réalité que des unités véritables qui la composent. Pour trouver les unités réelles dans la matière , il faut recourir à des atomes formels, indivisibles , incorruptibles, que j'appelle monades > et qui sont comme les v;es de tous les corps. Sous le nom de monades , il rappeloit et réliabilitoit les formes substantielles de l'école.

Le même auteur enseignoit que tout est plein , parce que la matière est plus parfaite que le vide, et qu'il est de la sagesse de Dieu de faire ce qu'il y a de plus parfait.

Il expliquoit tons les phénomènes en disant : <x que << la nature agit toujours par les voies les plus simcc pies; que rien n'existe ou ne se fait sans une cause « suffisante ; que les changemens ne s'opèrent pas <c brusquement et par sauts, mais par degrés et par <c nuances, comme dans des suites de nombres et « dans des courbes; que dans tout l'univers un meili< leur est mêlé partout avec un plus grand , et les <( lois do convenance avec les lois nécessaires et géo- <c métriques. ))

Ces principes furent adoptés par Wolff, disciple de Lcibnitz. Ils sont beaux et ingénieux ; mais dans leur application , qui demeurera juge entre la nature et nous? Ne faùdroit-iJ pas connoîlre tous les moyens dont elle a pu se servir pour pouvoir les apprécier ?

•>o DE L'USAGE ET DE L'ABUS

et pour choisir ensuite ceux qui paroîtroient les plus

simples , les plus convenables , les meilleurs?

Aussitôt que l'on se fut assuré que les planètes tournent autour du soleil , on affirma , par la raison suffisante du convenable et du plus simple y que leurs orbites étoient des cercles parfaits dont le soleil occupoit le centre , et qu'elles Je parcouroient d'un mouvement égal* mais ce n'étoit là qu'une erreur, et la nature , en se manifestant à quelques observateurs attentifs, nous obligea de déplacer le soleil, de tracer une nouvelle route aux planètes, de précipiter et de ralentir tour à tour leur marche.

Des expériences certaines ont prouvé que Descartes s'est trompé dans sa théorie sur les lois du mouvement , pour avoir voulu déduire cette théorie de l'idée qu'il s'étoit formée de la sagesse divine , si supérieure à toutes nos idées.

D'autres expériences ont démontré la fausseté du système d'optique de Fermât et de Leibnitz, qui avoient cru que c'est l'épargne du temps que la nature s'est proposée dans les lois de la réfraction de la lumière.

A force d'être déjoués dans leurs combinaisons, les philosophes abandonnèrent enfin les qualités occultes, les abstractions, les hypothèses : ils rendirent universellement hommage aux principes de Newton.

Nos sens extérieurs sont les seuls ministres intermédiaires des relations qui existent entre nous et les sujets matériels qui sont hors de nous. Dans toutes les sciences qui appartiennent à la physique , le témoiimaire de nos sens est donc la véritable source de nos

eonnoissances , et la base de toute certitude. Ce témoignage suffit pour nous convaincre que l'existence des corps n'est point un songe : l'illusion d'un songe ne sauroit être continue. Quels signes , autres que des sensations constantes et uniformes , pouri oient nous garantir la réalité des objets qui les produisent ?

Les sens , dit-on , peuvent nous tromper ; mais n'y a-t-il pas des règles pour nous rassurer contre ce danger? Ne sommes -nous pas avertis d'avoir égard , dans toutes les occurences , à la nature du milieu , à la distance de l'objet, à la disposition de nos organes?

Ce qui est incontestable , c'est que la raison ne peut travailler utilement que sur les matériaux qui lui sont fournis par les sens ; donc la bonne , la seule manière de philosopher en physique , est d'observer les objets qui s'offrent à notre attention , et de rendre sensibles ? par des expériences, celles qui s'y dérobent.

Il faut convenir que le grand art de l'observation avoit été préparé parle doute de Descartes, c'est-àdire par le doute universel et antérieur à toute instruction qui commande Fexamen et l'impartialité j mais c'est par Newton que l'observation a été régularisée et réduite en méthode.

Quels prodiges n'ont pas été opérés par l'art d'observer ! Il a multiplié nos recherches; il leur a donné une meilleure direction ; il a produit de plus grands et de plus utiles résultats.

Les hommes ont commencé par acquérir rapidement quelques connoissances sur des choses de première nécessité , et ils se sont rarement trompés sur les moyens de satisfaire à leurs besoins les plus près-

Çf DE L'USAGE ET DE L'ABUS

sans ; mais comme pour les premiers objets la natm <* s'est bien plus offerte à eux qu'ils ne l'ont cherchée , on les a vus,, dans la suite, s'abandonner avec indolence aux confidences spontanées de la nature. Cela explique pourquoi nous n'avons été redevables de nos premières, et peut-être de nos plus importantes découvertes , qu'au hasard.

Cela explique encore pourquoi, dans tous les pays et chez tous les peuples , on trouve tant d'orateurs , tant de poètes i tant de sophistes , avant de rencontrer un seul physicien.

N'est-on pas frappé d'étonnement quand on considère, dans les siècles qui nous ont précédés, l'extrême lenteur avec laquelle nos connoissances en physique sa sont développées? Les histoires les plus reculées sont pleines des phénomènes de l'électricité, de l'aurore boréale (1) , des pluies de pierre, de terre et de sang; et c'est seulement de nos jours que la science s'est emparée de ces phénomènes jusqu'alors abandonnés à la crédulité et à la superstition. On cite ces exemples entre mille autres pareils. Us prouvent , jusqu'à l'évidence, que l'on est hors d'état de rien découvrir par soi-même quand on ignore l'art d'observer. Si les découvertes sont souvent de bonnes fortunes , on est autorisé à croire qu'elles arrivent de préférence aux hommes qui ont l'habitude de l'observation.

Quel profit a-t-on retiré de la physique de pur raisonnement , si vantée dans les siècles précédens ?

(i) C. Plinti JVat. îiist. lib. n° 26 , 33, Zj. Julius obsequens de Prodigih,

Les hommes eussent-ils jamais pu faire des progrès réels, si, au milieu des futiles controverses des sophistes, il ne s'étoit élevé par intervalle quelques bons observateurs? Zenon , livré à des idées vagues, chereheroit encore si les corps se meuvent; des métaphysiciens subtils demanderoient s'ils sont des substances; des sceptiques obstinés conlinueroient à douter s'ils existent, lorsque , par l'observation des faits qui sont sous nos yeux , Archimède a trouvé les lois de l'équilibre , Huyghens celles de la percussion , Torricelli et Pascal, celles de la pesanteur de l'air, Newton celles du système du monde.

Si dans nos temps modernes , nos découvertes ont élé si multipliées et si rapides , quelle a été la source de nos succès ? D'où sont émanés dans le monde tant de mystères de la nature , tant d'inventions aussi étonnantes qu'utiles ? De l'observation et de l'expérience.

On a laissé de côté toutes les inutiles et interminables questions sur le vide, sur le plein , sur le chaos , sur la divisibilité de la matière à l'infini, et sur une foule d'objets semblables. L'esprit humain s'est éloigné de ces contrées arides, de ces immenses solitudes; il a porté ses conquêtes ailleurs.

Les hommes sensés ne demandent plus si l'espace et le temps ont une existence réelle et indépendante, s'ils font partie de l'immensité divine , ou si ce ne sont que de simples relations. L'espace , du moins par rapport à nous, n'est que l'ordre dans lequel les corps existent et se meuvent , comme le temps n'est que l'ordre dans lequel les êtres, les phénomènes et

54 DE L'USAGE ET DE L'ABUS les événemens se succèdent. Arrêtons-nous à ces notions simples et claires , si nous ne voulons retomber dans des discussions vaines , obscures et insolubles (i).

Nos connoissances n'étant que le produit de nos sensations , l'origine et l'essence des êtres sont nécessairement inaccessibles à notre intelligence. De là , nous nous sommes résignés à ignorer ce que c'est que la matière en soi. Nous avons cru devoir nous réduire à étudier les qualités et les rapports qui nous la rendent sensible.

Nous avons renoncé à l'absurde prétention de tout définir ; car définir une chose , c'est en expliquer la nature : or il n'y a que les mathématiques , la morale et la jurisprudence , ou le droit public , qui fournissent des exemples de ces sortes de définitions proprement dites. Ainsi , quand j'avance que le triangle a trois cotés , qu'un contrat est l'accord de deux ou trois personnes sur un objet déterminé, que le vol est la soustraction frauduleuse de ce qui appartient à autrui, je présente à l'esprit l'essence même du vol , du contrat, du triangle. Mais dans la plupart des sciences , on ne sauroit remonter jusqu'à la nature des choses. Tout ce que l'on peut faire est de saisir, parmi les propriétés connues d'un objet, celles dont les autres dérivent ou paroissent dériver. Ces espèces de définitions sont sans doute imparfaites : encore est-il rare d'en faire d'aussi bonnes. Plus nous connoissons

(i) Nous rendrons compte ailleurs du système de Rant sur

j'espace et le temps.

de propriétés dans un sujet , plus il nous est difficile de discerner celle qui est le principe des autres. Le bon esprit se distingue par la manière réservée et circonspecte avec laquelle il définit. L'art de définir n'est le plus ordinairement , pour nous , que l'art d'analiser, c'est-à-dire l'art de parcourir et d'énumérer successivement les diverses propriétés qu'un objet renferme. Nous avons reconnu qu'en physique les définitions doivent presque toujours se réduire à la simple description des choses naturelles; en effet, on ne peut réellement les définir qu'en les décrivant. Ce n'est qu'en faisant des descriptions exactes des sujets, en examinant avec soin toutes leurs propriétés , en distinguant ce qui leur est propre d'avec ce qui ne leur est qu'accidentel , qu'on peut parvenir à en acquérir la connoissance (1).

Aussi les hommes , en s'éclairant , ont abjuré l'indiscrète curiosité de nos pères , qui , dans des traités volumineux sur le mouvement abstrait et concret , sur la force active et passive, sur l'élasticité, sur les parties élémentaires de la matière , avoient cherché à sonder les profondeurs que la nature nous cache. Le mouvement, la gravité, l'attraction, l'impénétrabilité, et les autres propriétés des corps , sont des faits qui tombent sous les sens, mais des faits desquels il

(i) Je regrette que , dans ce siècle où l'on a fait tant de dictionnaires , on n'en ait pas fait un qui nous ait donné , sur chaque matière , les définitions que les choses ou les sujets divers peurent comporter. Ce dictionnaire scroit bien plus philosophique que tant d'autres qui portent ce nom.

faut partir po <r noire instruction , sans nous enquérir du principe secret qui les produit. N'ayant point été associés au grand ouvrage de la création , et ne l'étant point au gouvernement de ce vaste univers i nous ignorerons éternellement les causes premières , parce que notre condition ne nous permet pas d'arriver au premier anneau de la chaîne, c'est-à-dire à l'action immédiate que le créateur exerce sur tout ce qui existe.

Et même que faisons-nous quand nous raisonnons sur les causes secondes que nous croyons avoir sous 3a main? Quelles idées nous formons-nous de l'enchaînement de ces causes avec ce que nous appelons leurs effets ? Pourrons -nous jamais conuoître le véritable lien de leur connexité? Ce que nous appelons cause est-il autre chose à nos yeux qu'un certain phénomène qui précède habituellement tels ou tels autres phénomènes ? Mais le principe intrinsèque, qui unit l'effet à la cause, ne nous demeure-t-il pas inconnu , et ne le sera-t-il pas toujours ?

C'est lorsque nous avons été assez forts pour apprécier notre foiblesse, que dédaignant des théories vagues , nous nous sommes livrés à l'étude des faits : car les faits sont la nature. Alors tout a changé de face dans l'astronomie , dans les diverses parties de l'histoire naturelle, dans la chimie, dans la médecine, dans tous les arts.

Nos recherches ont pris un nouveau cours. Aux systèmes métaphysiques inintelligibles qu'on publioit avjo tant de solennité, ont succédé les excellens Mémoires des sociétés savantes, qui attestent a la fois et

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 07 Tetendue et la rapidité de nos progrès dans l'art physique, c'est-à-dire dans l'art de faire des observations et des expériences.

Des savans ont été envoyés partout , aux frais des gouvernemens , pour épier la nature ; on a bâti des observatoires; on a formé des collections; on a fondé des chaires expérimentales. Les Anglais ont établi jusque dans les Indes des sociétés permanentes d'observateurs.

Après Galilée , Copernic , Tycho-Brahé et Kepler, l'astronomie languissoit. INcrwion paroît et fait époque dans cette vaste science. Depuis ce grand homme, quel développement n'a-t-elle pas reçu par les admirables travaux deMaupertuis, de Cassini , de La caille, deChappe, deLemonnier, deZach, de Herschell (1), de Lalande, de Laplace , deLagrange, de Bouvard, de Delambre et de Messier!

Rai, Tournefort, Linnée, Haîler , Jussieu (2), ont porté la lumière dans la botanique ; Wallerius , Cronstedt, Bergman, Werner de Freyberg (5) , Kirwan 7

(1) En 17^0, le célèbre Kant, professeur de philosophie à l'Université de Kœnigsberg, publia un ouvrage intitule : Histoire naturelle de l' Univers et Théorie du Ciel , d'après le système de Newton. Dans cet ouvrage, il pressentoit, par la seule force du raisonnement , la nouvelle planète qui a été découverte ensuite par Herschell. L'astronome a rendu solennellement témoignage à la prescience du philosophe.

(2) Deux, frères se sont illustrés sous ce nom. Nous nommerons encore ici deux hommes auxquels la botanique est redevable . Dillenius et Hedw ig.

(3) Ce savant n'a point publié d'ouvrage complet sur ta minéralogie j mais son système est développé dans les ouvrages

58 DE L'USAGE ET DE L'ABUS Haûy , Font portée dans la minéralogie. Leenwenlioeck nous a donné des instructions sur l'homme ; Lyonnet, Réaurnur, Bonnet, Roesel , nous en ont donné sur les insectes ; Pallas, Trembley , Levaillant, Lacépède, sur diverses espèces d'animaux (1); Saussure, Spallanzani , Ferber, Dolomieu, Deluc, sur la tîiéorie de la terre. Adanson a écrit l'histoire naturelle du Sénégal ; et Buffon l'histoire naturelle universelle (2). Quelle immense distance entre les ouvrages d'Aristote , de Théophraste et de Pline , et ceux des naturalistes modernes !

de plusieurs de ses disciples, comme dans le Musœum Ler- Jcanum de M. Karsven, dans les écrits de MM. Wudemman , Emmerling, etc.

(1) Nous ne saurions passer' sous silence, en parlant de la physiologie animale , tant de laborieux savans qui l'ont enrichie et illustrée. Muller, auteur de savans ouvrages - Redi, qui, dans le siècle précédent, rectifia les idées sur la génération des insectes ; Antoine Valisnieri , qui a répandu des lumières sur le mystère de la génération ; Claude Perrault , célèbre par ses dissections de l'homme et des animaux, et enfin le savant Lister. Parmi ceux qui se sont distingués par i'énumération , la classification et la description des animaux , on compte , en Allemagne , MM. de Geer et. Arledi ; en Angleterre, MM. Eliis> Pënant et Latham ; en France , MM. Brisson et Olivier ; et surtout M. Cuvier, auquel l'anatomie comparée doit tant de progrès et d'observations importantes; en Hollande, MM. Lamerie et Ladmiral. L'Italie se glorifie, dans cette branche de connoissances, de MM. Fontana et Spallanzani.

(2) Valmont de Bomare nous a donné un dictionnaire d'histoire naturelle. Dans ma retraite, je manque des secours nécessaires pour nommer tous les grands auteurs , et pour faire

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 59 Des dépôts précieux de toutes les productions de divers pays ont été formés à l'envi par les hommes puissans et riches. Le luxe a rendu un culte à la science. La nature , observée par le mérite modeste et laborieux , dans les déserts , dans le champ du pauvre, a eu ses temples et ses autels dans les palais des rois.

Avec ces secours , chaque peuple a mieux connu ses ressources locales. La France n'a plus envié à la Perse ses turquoises (1); à l'Egypte, ses granits (2) ; à l'Angleterre , ses pierres mouchetées ; à la Suède ? la plupart de ses mines.

Les marbres , les plantes et les animaux d'une contrée ont été amenés et naturalisés dans l'autre. Il s'est établi une sorte de communauté de bien 3 par

mention de tous les grands ouvrages qui nous ont éclairé dans la science de la nature. On me pardonnera l'omission forcée des noms célèbres qui échappent à ma mémoire , et on rendra justice à ma bonne volonté. Je n'oublierai pourtant pas les importans ouvrages de Faujas de St. - Fond, le Dictionnaire de Physique publié par Sigaud de Lafont, l'excellent Cours de Physique par Brisson , et l'institution d'un Journal de Physique, auquel tant de gens instruits coopèrent, et qui répand partout la lumière.

(1) Les recherches de Réaumur ont prouve non-seulement que les turquoises sont des os fossiles pétrifiés , colorés par une dissolution métallique que le feu y fait étendre, mais encore qu'il y a en France des mines de turquoises qui ne le cèdent ni en grosseur, ni en beauté, aux plus belles qui se trouvent en Perse.

(2) M. Guettard a trouve) que la préférence qu'on donnoit au granit d Egypte, sur ceux que la France possède , n'éloit (ondée que sur la prévention et le peu d'examen qu'on avoit fait de ces derniers.

bo DE L USAGE ET DE L'ABUS

laquelle, dans chaque coin de la terre, l'homme a pu entrer, pour ainsi dire, en participation de la terre entière.

Les nains des hautes montagnes de Madagascar , e^eux de la Laponie, qui, selon les observations du P; Senovics et du P. Hell , ne sont que des Hongrois ou des Tartares dégradés ; les noirs d'Afrique , qui changent de couleur parleur mélange avec les blancs, ou en s'établissant dans des régions moins brûlantes, ont prouvé combien ces divers climats modifient les mêmes espèces, et combien il seroit absurde de supposer légèrement des espèces différentes , d'après des modifications variables, qui n'ont leur source que dans la différence des climats.

Les animaux domestiques ayant été mieux observés , nous nous sommes occupés davantage , et avec plus de succès , de leur éducation. De là , la multiplication et le perfectionnement des haras, et tant d'autres établissemens pareils. Quant aux animaux ovipares , Fart a même dérobé à la nature le secret de son pouvoir créateur pour les multiplier (i).

Enfin il n'est point d'être sur le globe qui ne soit ^ntré dans le patrimoine de l'hovnnie, et qui ne soit devenu l'objet de sa curiosité ou de ses jouissances.

L'ancienne chimie a fait place à une chimie nouvelle , qui a tout changé , jusqu'aux noms , et c'est awx Français à qui l'on est redevable de cette révolu-

(i) J'en appelle aux expériences de Réaumur sur l'incubation des œufs. Il publia , en 1749, l'art de faire e'clorc 1rs pouhis, au moyen de fours construits dans drf fumier.

lion importante. Déjà les principes en sont adoptés en Angleterre : l'Allemagne résiste encore, mais sa résistance fera notre triomphe.

On a vu disparoître la médecine spéculative qui a été si long-temps le fléau de l'humanité. On ne parle plus des élémens de Galien , des fourneaux de Paracelse , du duumvirat et de l'archée de Van-Heîmont, de l'ame rationnelle de Stahl. On se désabuse tous les jours du système de Brown (i). Hippocrate, oublié pendant deux mille ans , est rentré en grâce , parce qu'au lieu de bâtir des systèmes , il avoit su observer la nature. Les recherches de Sanctorius sur la transpiration insensible, celles d'Harvey (2), sur la circulation du sang, Jes divers ouvrages de Sydenham j de Baillou , de Boerhaave , et de tant d'autres , ont fondé une médecine-pratique, qui a pu s'appeler, à juste titre, l'art de guérir, et qui a été perfectionnée par les Huxam , les Tissot , les Bordeu (5) , les Bar-

(1) Ce système règne en Ttalie , et pénètre en France. En Allemagne , M. Brown trouve plus de contradicteurs que d'adhérenS. M. Pfaff, professeur à l'Université de Kiel 3 a traduit cet auteur , et a soumis son système à une critique aussi sévère qu'éclairée.

(2) L'ouvrage immortel de ce grand homme est intitulé : Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animait bus.

(3) La science lui est redevable de deux ouvrages vraiment ingénieux: Recherches sur les Pouls par rapport aux crises. JJaris y 1768 y 2 vol. — Recherches sur le Tissu muqueux de l'organe cellulaire. Paris , 1 766 : //2-12. un vol.

thez, les Tronchin , les Portai, les Senac (l) , les

Lieulaud (2) , les Vicq-d'Azyr (3) , les Camper (4).

L'anatomie a été cultivée avec plus de soin (5). À l'aide du procédé de Graaf , de Swamerdam (6), de Rnisch, de Malpighi, de Lieberkuhn , pour l'injection des liqueurs colorées dans les vaisseaux des corps organisés, on a découvert des vaisseaux que l'on ne soupçonnoit même pas. Fer rein a constaté l'existence

(1) Célèbre par son Traité du Cœur.

(2) Médecin très-laborieux , auteur de l'ouvrage classique : Exposition anatomique de la Structure du Corps humain.

(3) Arraché , au milieu de ses travaux , aux sciences éplorées , il s'est immortalisé par son Traité d'Anatomie et de Physiologie , avec des planches coloriées. Paris, 1786 j in-fol. J. L. Moreau , médecin , vient d'en publier un éloge trèséloquent.

(4) Hollandais d'un génie supérieur , auteur d'un grand nombre d'ouvrages.

(5) Vésal, médecin flamand, mort en i564, est le premier qui ait débrouillé l'anatomie. La dissection d'un corps humain a passé pour un sacrilège jusqu'à François Ier, et l'on voit une consultation que Charles -Quint fit faire aux théologiens de Salamanque, pour savoir si, en conscience, on pouvoit disséquer un corps, dans l'objet d'en connoître la structure.

(6) 11 est de plus l'auteur de cette merveilleuse Bible de la Nature ( Biblia Naturœ , seu Historia Insectorum in certas classes reducta , nec non exemplis et anatomico variorum animalculorum examine illustrata. Leyd., ijoj ; in-fol.}, qui nous découvre l'infini dans les parties les plus limitées de la création. Comme l'a dit un de nos plus aimables poètes (l'abbé Delilliù ) :

L'infini b'arrêtoit, l'infini recommence.

des artères lymphatiques ? découvertes par deux grands anatomistes du Nord , Olaùs Rudbeck et Thomas Bartolinus. On doit à Asellius et Pecquet la connoissance des vaisseaux lactés. On connoît les recherches de Mascagni , de Hunter ? de Newton et de Cruiushauk, sur les mêmes objets. L'anatomie a encore été enrichie par les travaux d'Albinus, et par ceux de Haller, qui nous a donné d'admirables Elémens de Physiologie. Ce dernier , en observant les yeux des poissons , est parvenu à découvrir , par l'anatomie comparée, que la rétine est le véritable organe delà vision. Morgagni et Monroe ont profondément étudié le genre nerveux. Galvani a fait des expériences im* portantes sur le même sujet.

Volta a répété les mêmes expériences , et en a fait de nouvelles pour connoître quelle est , dans les nerfs et dans les fibrës musculaires , la durée de la force vitale , soit par des effets spontanés , soit par le contact des substances métalliques. Il est vraisemblable que ces expériences conduiront à des lois plus précises sur les phénomènes de la vitalité. Aucun des fils les plus déliés de notre organisation n'a échappé aux grands maîtres (1). La chirurgie, fille de l'ana-

(i) Parmi les anatomistes, on peut encore distinguer Raymond Yieussens j Mokel , un des premiers inciseurs de ce siècle ; l'Anglais Haller, dont il suffit de dire que Buffon et Sauvage ont traduit les ouvrages • Walter, Scarpa, Boissicr de Sauvage , Winslow, et au-dessus de tous M. Cuvier, qui a fait de la physiologie une science vraiment philosophique , en généralisant le résultat de ses observations et embrassant dans ses recherches toute la nature organisée.

lomie j a été mise en honneur pour ]e bonheur des

hommes 9 et l'on connoil tons les prodiges de cet art.

La mécanique , autrefois abandonnée à des esclaves, l'avoit été dans nos temps modernes a d'aveugles mercenaires. Les arts , qui en dépendent , n'étoient alors appréciés qu'en raison inverse de leur utilité. Un faux goût pour les choses frivoles et difficiles faisoit préférer un vil joueur de gobelets à un ouvrier estimable : aussi n'y avolt-il que des artisans et point d'artistes. Le développement du commerce, qui nous fit sentir de nouveaux besoins , et l'esprit d'observation, qui nous découvrit de nouveaux rapports, nous ^approchèrent insensiblement de tout ce qui est vraiment utile. La mécanique occupa les hommes de génie et les savans. Au point où nous étions parvenus , les relations commerciales et politiques, qui s'étoient établies entre les différens peuples, exigeoient des voyages de long cours. Four ces voyages, il fallut des navires construits avec plus de hardiesse et de solidité. Chapman fit un traité sur le grand aride la construction des -vaisseaux : d'autres auteurs après lui nous ont éclairés par de nouvelles observations. Que de lumières ne devons-nous pas sur la même matière au chevalier de Borda! Chacun de nos arsenaux est devenu une encyclopédie pratique des arts. Nous avons des bassins de construction dans tous nos ports. Le bassin de Toulon, dont nous sommes redevables au génie de Grognard et à l'administration de Malouet , pour lors intendant de la marine dans le département de la Méditerranée , est un chef-d'œuvre qui étonne les connoisseurs. Darson a imaginé les batteries flottantes , dont Finventioa

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 65 honorera toujours son auteur, quoique l'essai en ait été si malheureux au dernier siège de Gibraltar.

Vauban et Cohorn avoient créé, sous Louis XIV, l'art des fortifications. Les Dubourcet, les Miîet et autres ingénieurs célèbres ont achevé l'ouvrage de Vauban.

Un corps d'hommes distingués p<\r leurs talens et par leurs travaux, est consacré , parmi nous , aux progrès de l'artillerie, et nous avons la consolation de penser qu'en avançant dans cet art malheureux et nécessaire , nous réussirons à rendre l'action , dans les combats, à la fois plus décisive, plus prompte et moins sanglante.

Les forces et les agens de la nature sont devenus les nôtres , et ont été appropriés à tous nos usages. De là les moulins à vent , les moulins à eau , les moulins économiques, les bâtimens de graduation dans les salines, les pompes à feu , les machines de toute espèce destinées aux différons besoins de la vie.

L'industrie active de nos mécaniciens a voulu imiter les ouvrages les plus déliés du créateur. On a vu sortir delà main de Vaucanson des automates qui digéroient. L'abbé Mical avoit construit des têtes de fer qui parloient et prononçoient distinctement.

Les plus hautes sciences, les arts les plus usuels, et, en apparence, les plus serviles , ont été enrichis par les découvertes en tout genre qui ont été faites dans la mécanique. Le microscope et le télescope, inventés par Zacharie Jausen , ont étendu nos counoissances dans l'histoire naturelle et dans l'astronomie. Les phénomènes de l'air , de l'élément le plus L 5

66 DE L'USAGE ET DE L'ABUS subtil , ne nous échappent plus : Otton de Guerike nous les a rendus sensibles par la machine pneumatique. La balance hydrostatique, dont Boyle le naturaliste faisoit si grand cas , sert à nous faire connoître la pesanteur spécifique des corps. Avec le spectre solaire de Daberton nous avons mesuré les couleurs. Avec les montres, les pendules, nous avons mesuré le temps, nous sommes parvenus à lui donner une voix. Nous avons trouvé le moyen de déterminer la figure de la terre, de fixer les longitudes et de purifier l'air dans les vaisseaux et dans les édifices, de rendre l'eau delà mer potable, de mouvoir les plus grandes masses, de composer et de décomposer les corps, de perfectionner l'agriculture par de nouveaux instrumens aratoires qui donnent plus de grains avec moins de semence et de peine £ enfin , d'exercer notre industrie et notre curiosité sur une foule d'objets que notre imagination même ne pouvoit atteindre.

Arcbimède disoit : Que l'on me donne un point d'appui , et je soulèverai le monde. La mécanique perfectionnée est ce point d'appui ; par elle l'homme a acquis de nouveaux sens, un nouvel être, de nouvelles forces 5 il a pu se mesurer avec la nature même.

Lorsque nous avons comparé nos diverses connoissances, nous avons aperçu leur liaison* elles sont devenues , à notre profit , tributaires les unes des autres. L'astronomie a éclairé le navigateur et le géographe. C'est en lisant dans les cieux que Colomb et Cassini ont appris à mesurer et à connoître la terre. Le cultivateur a été guidé par le météorologiste; l'optique s'est enrichie des découvertes de l'anatomie. Ainsi, c'est l'obser-

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 67 vation anatomique de l'œil qui suggéra au célèbre Euler l'idée heureuse de former des objectifs, de deux matières différemment réfringentes , pour faire disparoître, dans les lunettes dioptriques, l'aberration de la lumière.

L'anatomie comparée, qui nous a voit donné tant de salutaires instructions pour la santé des hommes, nous a engagé à nous occuper de celle des animaux qui sont au service de l'homme. L'art vétérinaire a été créé et perfectionné.

Les travaux des chimistes ont donné l'être à la pharmacie ; ils ont aidé à découvrir certaines lois de la nature qui ont ensuite étendu leur empire sur les autres parties delà physique. L'observation des procédés employés par la nature a été du plus grand secours pour tous les genres de fabrication. La teinture s'est perfectionnée en multipliant les nuances des couleurs et en augmentant leur solidité. Lewis et Chaptal ont fait en général l'heureuse application de la chimie à tous les arts qui en dépendent.

Enfin, Hoffman avoit fait l'application des règles de la mécanique à la médecine , et cette application eût pu être utile, si on n'en avoit étrangement abusé. Mais des médecins mécaniciens et algébristes ont porté le délire jusqu'à traiter le corps humain, cette machine si compliquée, comme l'on pourroit traiter la machine la plus simple et la plus facile à décomposer. C'est une chose singulière de les voir résoudre d'un trait de plume et en un instant , des problèmes d'hydraulique et de statique, qui occuperoient les plus grands géo mètres pendant toute leur vie.

v»S DE L'USAGE KT DE L'ABUS

L'habitude de comparer nos connoissances, et de les unir entre elles par d'utiles alliances, a produit l'heureux effet de ramener la spéculation à la pratiquent de soumettre la pratique à des règles. La science ne s'est plus isolée de l'expérience, et l'aveugle routine a été bannie. Le fermier, le propriétaire ont trouvé d'importantes instructions dans les ouvrages de Duhamel , de Gaertner sur les arbres, les fruits , les semences ; dans ceux de Sauvage , sur l'éducation des abeilles et des vers à soie* dans les traités de l'abbé Rozier sur la vigne et sur d'autres plantes utiles; dans le Dictionnaire général d'Agriculture, publié par le même auteur ; dans une multitude d'autres ouvrages , et principalement dans les excellens écrits d'Arthur Young. Il est pour tous les artistes des théories rédigées par les hommes les plus distingués , et garanties par les expériences les plus certaines et les plus multipliées. Les procédés les plus difficiles et les plus compliqués ont été mis à la portée du moindre ouvrier. Chaque artiste pouvoit à peine connoître le mécanisme de Part qu'il exerçoit : îa science qui le tient dans une région plus élevée, et qui a saisi tous les fils de communication , lui montre, par des méthodes faciles , les ressources qu'il peut emprunter des autres arts. De grands-maîtres dirigent les travaux pour les salpêtres; il y a des écoles vétérinaires dans nos principales villes. Nous avons à Paris un cours d'architecture rurale, un cours pour la chimie appliquée aux arts, une école pour l'exploitation des mines, et une école polytechnique pour l'application des sciences exactes à tous les travaux utiles de îa société.

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 69 L'esprit d'observation , en devenant toujours plus général , et en augmentant la masse de nos lumières, nous a rendu moins présomptueux dans nos recherches , et plus circonspects dans nos résultais : nous avons renoncé à de frivoles espérances trop légèrement conçues. Les saines idées de chimie nous ont détourné des vaines et ruineuses opérations des alchimistes* Les connoissances qui nous ont été fournies sur le frottement des corps, sur la résistance des milieux, nous ont prouvé l'impossibilité du mouvement perpétuel artificiel, et l'inutilité de tout ce que l'on peut établir mathématiquement sur cet objet : alors la véritable science a gagné tout ce que nous donnions jusque-là à défausses spéculations. Nos forces se sont réellement accrues à mesure que nous avons appris à les ménager. Un fleuve resserré dans ses bords n'en devient que plus rapide.

Cependant, quelqu'utile qu'il soit pour nos progrès réels de déterminer les limites que l'industrie humaine ne peut franchir, nous sommes avertis par tout ce qui se passe autour de nous , de ne pas nous décourager trop promptement. Les règles de l'art d'observer ne nous permettent de regarder une découverte comme impossible que lorsque cette impossibilité est constatée par des expériences réitérées et incontestables.

Les lunettes achromatiques, et le miroir d'Archinoède , exécuté par Buffon , sont deux exemples bien faits pour nourrir le désir ardent de connoître, qui doit animer tous nos travaux.

Lorsqu'après un orage affreux, arrivé pendant la

DE L'USAGE ET DE L'ABUS nuit, César vit les dards de la cinquième légion brîi- 1er d'une lumière spontanée, ce fut pour lui et pour son siècle un phénomène qui tenoit du prodige. Eûton pu croire que nous découvririons un jour la liaison de ce phénomène avec d'autres faits qui, deveuus l'objet des expériences et des observations des Francklin , des Priestley et de tant d'autres savans physiciens, nous mettroient à portée de diriger la foudre, et de îious défendre contre le feu du ciel ?

Avant les Montgolfier, les Pilastre de Rozier, les Charles, les Blanchard, eût-on cru possible de s'élever et de voyager dans les airs au moyen des aérostats ?

Disons avec Sénèque que d'autres secrets seront révélés à nos neveux, et que l'esprit humain, en traversant les siècles , pénétrera toujours plus avant dans les merveilles de la création.

Mais c'est une règle générale en physique qu'il faut partir d'un fait pour aller à un autre fait. Inventer n'est que découvrir : il est permis sans doute de conjecturer, mais il faut que ce soit d'après des faits bien observés, et dans l'objet d'arriver, par de nouvelles expériences, aux faits que nous cherchons.

Le sceptique, qui repousse tout ce qu'on lui présente, dit, sans cesse : pourquoi cela seroit-il? L'homme qui se livre à toute espèce de conjecture , dit, au contraire : pourquoi cela ne seroit-il pas? Le premier ne croit rien parce qu'il résiste aux preuves ; le second n'a pas besoin de preuves pour croire ; Tua méconnoît la nature, l'autre met, à la place des phénomènes de la nature, les rêves de son imagination.

Je remarquerai, en passant , que l'homme qui doute

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 71 de tout , et celui qui est disposé à tout admettre , se rencontrent en ce point que l'un et l'autre sont plus près des fables que de la vérité; car le sceptique qui se prétend esprit fort, ne s'a ttachant jamais à ce qui est, vague nécessairement dans l'immense région des possibles; et la région des possibles est celle des fictions. C'est ce qui fait que sur les choses , même les plus simples, on n'a jamais vu tant d'opinions extraordinaires et absurdes que dans les siècles où le scepticisme a été le plus en honneur (j). Les Cagliostro, les Mesmer n'ont -ils pas joui , au milieu de nous, et pendant quelques instans , d'une faveur que les médecins les plus recommandables et les plus dignes de la confiance publique n'obtinrent pas toujours ? N'abandonnoit-on pas toutes les routes tracées et connues , pour se livrer aux visions du somnambulisme et du magnétisme , dont l'existence , les causes et les effets sont si peu susceptibles d'être constatés par de véritables expériences?

Sachons donc nous préserver du doute absolu 3 comme d'une trop légère confiance : souvent ces deux extrêmes se rapprochent , et ils ont toujours un égal danger.

Nous ne pouvons avoir, en physique , aucune certitude, niconséquemmenl aucune connoissance proprement dite des choses que l'observation et l'expérience ne peuvent atteindre. Aussi les hommes instruits nous

(1) « La superstition, dit Lavater, est la mère et la fille de v l'incrédulité , comme le despotisme est le père et le fds de « l'anarchie. » ( Anacharsis, ou Pensées mêlées, cent. 22, pens. 22. )

ont déjà fait justice du système de Buffon sur la théorie de la terre > de celai de Lamettrie sur la prétendue origine commune de l'homme et des insectes , et de tant d'autres systèmes qui n'ontde fondement que dans l'imagination des auteurs qui les proposent. Nous raisonnerons avec Fontenelle sur la pluralité des mondes. Nous n'imiterons pas Gassendi qui la rejette à cause du silence delà révélation ; mais nous dirons que la pluralité des mondes ne sera jamais pour nous qu'une simple probabilité.

Dans les objets dont nous ne pouvons directement nous assurer, la seule manière raisonnable de conjecturer, celle qui approche le plus delà certitude et qui écarte les suppositions purement arbitraires, est de juger du rapport qui doit être entre les effets par celui qui est entre les causes , et de celui qui doit être entre les causes par celui qui est entre les effets. Nous avons par exemple sur la terre des jours, des saisons, des années; les causes de ces effets sont les deux mouvemens qu'a la terre, l'un de rotation autour de son axe incliné, et l'autre de révolution autour du soleil. Nous ne sommes pas dans les autres planètes pour y remarquer les mêmes effets; mais nous voyons qu'elles décrivent des orbites autour du soleil , qu'elles ont un mouvement de rotation sur elles-mêmes, et qu'elles ont l'axe plus ou moins incliné. Nous en concluons que les planètes doivent avoir des périodes qui répondent à nos années , à nos saisons et a nos jours. Cet exemple peut servir à déterminer les bornes dans lesquelles Pari des conjectures doit être resserré.

Nous avons besoin de calculer et de classer les ob-

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 73 jets, de lier et de généraliser nos idées pour soulager notre mémoire. « Sans le calcul et sans un ordre quelconque, l'homme, dit Bailly (i), se perdroit dans la foule des faits ; son intelligence succomberoit sous la masse de ses connoissances. D'ailleurs cette classification d'une multitude d'objets sous un même point de vue, cette réduction de plusieurs vérités à une seule, sont des opérations conformes à l'économie physique de l'univers ; elles imitent la marche même de la nature qui , avec un petit nombre de moyens , produit la variété infinie des choses. »

Mais les règles de l'art d'observer ne nous permettent pas de nous livrer, dans nos calculs, à des régularités, à des proportions , à des quantités idéales. Des géomètres, qui n'étoient point observateurs, ont fait plus d'une fois un usage absurde de l'application de l'algèbre à la physique. Combien d'entre eux ne se sontils pas trompés sur l'estimation et l'emploi des divers agens de la nature, faute de les avoir suffisamment connus!

Si nous voulons classer les divers êtres, établir entre eux des familles, des alliances, reconnoître des espèces et des genres, nous nous prémunirons contre l'esprit de système qu'il ne faut pas confondre avec l'esprit systématique. Nous saurons nous contenter, avec Adanson, de rapprocher les objets , suivant le plus grand nombre des degrés de leurs rapports et de leurs ressemblances.

Enfin, combien ne serons-nous pas attentifs et ré-

(i) Hist. de l'Astron. moderne , t. I,, p. 335.

74 BE L USAGE ET DE L'ABUS serves quand il s'agira de généraliser nos idées , de fixer la dépendance des vérités entre elles, de lier sur chaque matière toutes nos connoissances à un petit nombre de notions précises et claires? Avec l'esprit d'observation nous nous sommes convaincus que nous ne devons rien généraliser avant d'avoir bien apprécié les détails et l'ensemble de toutes choses.

S'il est des faits dont la liaison ne peut être contestée, il en est d'autres dont nous ne voyons la liaison que très-imparfaitement. Nous sommes certains 3 par exemple, du rapport qui existe entre la pesanteur des corps et la force qui retient les planètes dans leurs orbites. Nous n'avons pas la même évidence sur Panalo= gie entre la pesanteur des corps et l'attraction des tuyaux capillaires. Nous ne pouvons affirmer que ces deux espèces de gravitation tiennent à la même cause . c'est-à-dire à la tendance réciproque des parties de la matière les unes vers les autres.

Plusieurs faits sont unis d'une manière non équivoque; mais nous sommes condamnés à ignorer le principe de cette union. Je cite en preuve les propriétés de l'aimant; elles sont unies dans le même corps , malgré leurs différences ; mais nous ne savons pas pourquoi elles le sont. Nous ignorons si elles pourroient être séparées , et s'il seroit possible de conserver à l'aimant la propriété de se tourner vers les pôles, en lui étant celle d'attirer le fer.

Finalement il est des faits absolument isolés qui semblent n'être que des exceptions à hWdre général. Telles sont la qualité sensilive de certaines plantes , la végétation séculaire de l'alocs, le sommeil que nous

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 7 S remarquons dans d'autres plantes, la manière mystérieuse dont quelques végétaux naissent, croissent et se reproduisent; la multiplication de certains animaux sans accouplement , la reproduction et la multiplication des polypes, quand on les coupe en morceaux, l'industrie particulière dont certains animaux, certains insectes paroissent avoir été favorisés.

Cette grande diversité de faits bien observés et bien connus tient les bons esprits en garde contre les généralités et contre la fureur de créer des règles et des principes. Avec des abstractions et des hypothèses , on peut tromper les hommes, mais avec des hypothèses et des abstractions on ne change pas la nature.

La liaison de nos idées ne doit être que celle df s faits. Que seroient nos règles et nos principes s'ils n'étoient , dans chaque science , les résultats bien combinés des rapports que nous apercevons entre les divers objets de nos connoissances ? Il ne s'agit pas de faire des tours de force , et de vouloir impérieusement régir, par les mêmes lois, des choses qui sont d'un ordre différent. Pour pouvoir ranger avec un discernement éclairé tels ou tels objets sous la direction d'un principe commun , il faut avant tout confronter les objets avec le principe dont on veut les faire dépendre. Ce n'est qu'après avoir approfondi tous les faits particuliers que l'on peut former un ensemble: alors on généralise, on promulgue des maximes, on établit des règles, on devient législateur; on abrège tout, parce qu'on voit tout,

Telle est la mai clic de l'esprit philosophique , de

cet esprit observateur qui a donné un nouvel être à toutes les sciences expérimentales , qui a été la source de tant de découvertes dans toutes les branches de la physique , et qui a résolu le grand problème, si agité dans le dernier siècle, de la préférence due aux anciens ou aux modernes»

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