CHAPITRE VI
Des rapports de l'esprit philosophique avec les sciences exactes, et de ses effets dans la métaphysique.
Il est incontestable que l'esprit philosophique doit beaucoup aux sciences exactes. Ce sont ces sciences qui, de proche en proche, ont porté dans toutes les autres , dans celles même qui semblent leur être le plus étrangères, cet art dépenser et de raisonner juste, qui rend la perception du vrai plus sensible, plus familière, et cette habitude de ne céder qu'à des de'monstrations et à des preuves , qui nous a rend as plus observateurs et meilleurs critiques, en nous faisant éprouver le besoin de la certitude (1). Ce sont elles
(1) Rollin ohserve que l'esprit géométrique qui s'est communiqué de proche en pi oche à ceux même qui ne connoissoient pas la géométrie, a beaucoup influé sur l'ordre, la netteté , la précision et l'exactitude qui régnent dans les bons livres depuis un certain temps. Locke recommande l'étude de la géométrie à ceux-là môme qui n'ont pas dessein d'être? géomètres, parce que l'habitude de suivre une longue chaîne d'idées, leur en restera toujours, ils perceront au travers du labyrinthe d'un sophisme, et découvriront une vérité cachée Èà où des personnes qui n'ont pas acquis cette habitude ne la dëcoùvrirôteht jamais. Le fait vient à l'appui de ces remarques.
qui , par le secours de l'algèbre et par la théorie des suites, ont élevé l'esprit aux conceptions les plus abstraites et les plus intellectuelles : ce sont elles à qui nous sommes redevables de l'analyse qui est née du calcul, qui nous montre le principe et les limites de nos connoissances , qui nous découvre comment elles naissent les unes des autres , et par quel fil délié, et presqu'imperceptible , nous arrivons aux vérités les plus éloignées , les plus vastes , les plus fécondes. Enfin ce sont elles qui, en se répandant, ont communiqué aux bons esprits du siècle l'ordre , la netteté , la précision et les ont familiarisés avec toutes les bonnes méthodes qui nous distinguent.
Mais il est également vrai que les sciences exactes 7 à leur tour, doivent beaucoup à l'esprit philosophique. Sans lui elles n'eussent jamais été que des sciences vaines et idéales; il a déterminé leur utilité en faisant connoître et en réglant leur application ; il les a naturalisées sur le sol des autres sciences. Le bien est sorti du bien , la lumière a produit la lumière.
Cependant lorsque j'annonce, enti 'autres choses, les bons effets de l'esprit philosophique dans les sciences spéculatives, je n'ai pas proprement en vue les sciences exactes, dont le caractère essentiel est d'étendre, de rectifier l'entendement, et qui, sous ce
Descartes, auquel on peut légitimement accorder la gloire d'avoir établi un nouvel ordre dans l'art de raisonner, n'a pas fait dans les sciences mathématiques une révolution moins importante que dans les sciences philosophiques; il s'est occupe de leurs moindres détails, comme de leur ensemble; et a rectifie la méthode des sciences qui ont créé la méthode.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 79 rapport, paroisscnt se suffire à elles-mêmes; mais uniquement celles dans lesquelles il a été si avantageux d'adopter et de suivre la marche , l'esprit et les méthodes des sciences exactes.
Fixons nos regards sur la métaphysique. Je n'entends pas désigner par ce mot les diverses théories des sciences et des arts. Envisagée sous un rapport aussi général , la métaphysique n'a point de département particulier , elle peut être regardée comme la science universelle des principes.
Mais il est une métaphysique proprement dite, qui a pour objet principal la connoissance de l'esprit humain, qui nous élève jusqu'à l'Etre Suprême, et qui se charge de développer tout ce qu'on appelle la théologie naturelle. Dieu et l'homme, voilà les deux grands objets de cette science.
Comment la cultivoit-on ? Sous prétexte qu'elle se rapporte à des objets immatériels , on l'avoit jusqu'ici consacrée à des êtres de raison ; mais dégagée par l'esprit philosophique de toutes les subtilités qui la défiguroient, elle a repris son véritable rang. On avoit mal à propos imaginé que l'observation et l'expérience, dont on a si bien reconnu la nécessité dans toutes nos recherches , lui étoient absolument étrangères. La métaphysique, à l'instar des autres sciences, n'est-elle donc pas fondée sur des faits? S7 appelle faits tous les, phénomènes , et généralement tout ce qui existe d'une manière positive et sensible pour nous. Or les faits, quels qu'ils soient, peuvent-ils être découverts, peuvent-ils être bien connus autrement que
8o DE L'USAGE ET DE L'ABUS
par l'observation et l'expérience qui nous les rendent
présens et sensibles ?
Point d'équivoque sur les mots observation et expérience. L'observation n'est que l'attention méthodique que l'on porte sur un objet quelconque : or certainement les objets immatériels, comme les objets physiques , sont également susceptibles de cette attention réglée et soutenue qui est une des principales sources de nos connoissances acquises. L'expérience est la preuve d'un fait par ce fait même, c'est-à-dire par l'impression directe qu'il fait sur nous, et qui atteste sa présence et sa réalité. C'est par nos sens externes que nous avons l'expérience de tout ce qui concerne les corps ; c'est par le sentiment intime que nous avons celle de tout ce qui existe en nous et de tout ce qui s'y passe. Je connois par expérience l'existence du sentiment, puisque j'ai le sentiment de l'existence. La •volonté, la liberté, la pensée sont des phénomènes dont j'ai l'expérience journalière, et qui prouvent que je suis un être pensant, libre et voulant.
La métaphysique , ramenée par l'observation et par l'expérience aux principes et aux faits qui doivent lui servir de base, offre et promulgue des vérités essentielles qui sont à la portée de tout le monde. Il n'y aura jamais que le faux d'inintelligible. Jene crains pas même de dire que, dans la science dont nous parlons, les philosophes les plus profonds ne connoissent et ne peuvent connoîlre que ce que les hommes les plus simples savent déjà sans s'en douter, ou du moins ce qu'ils peuvent facilement observer.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 8t
En métaphysique, ainsi qu'en physique, l'origine et la nature des choses nous échappent, nous ne pouvons atteindre que leurs rapports, leurs qualités et leurs effets sensibles. Peu d'hommes sont capables , par leur situation ou même par le caractère de leur esprit , de se livrer aux méditations nécessaires pour suivre Newton et tant d'autres grands hommes , dans leurs découvertes , ou pour en faire de nouvelles. Mais tout homme, en s'étudiant soi-même, peut devenir plus ou moins métaphysicien.
Dans les objets physiques l'observation et l'expérience manquent à la fois, et presque toujours à ceux qui ne s'occupent pas de ces objets. En métaphysique, si l'observation , portée à un certain degré de profondeur, est le propre de quelques hommes , l'expérience est à tous. Le philosophe , par exemple, observe nos facultés ; mais l'homme le moins instruit les sent et les exerce : le premier connoît leur marche, le second obéit à leur action. Le sauvage adore un Dieu avant qu'aucun philosophe lui en ait démontré l'existence. La métaphysique d'observation, qui est celle du philosophe, n'est qu'une théorie ou une science acquise qui développe, dans le principe et dans les effets, tout ce que pratique la métaphysique d'expérience, ou, ce qui revient au même, la métaphysique naturelle de tout être libre , intelligent et sensible. S'il est donc une science qui soit à la portée des hommes et qui soit faite pour eux, c'est la véritable métaphysique : car, dans cette science plus que dans aucune autre, l'instinct seul fournit tous les matériaux qui sont nécessaires à la raison.
Je sais que l'on se plaint tous les jours dans le monde de l'obscurité de la métaphysique; mais ces plaintes ne devroient être dirigées que contre l'obscurité et l'ineptie des prétendus métaphysiciens. La métaphysique n'est point obscure ; elle sera constamment la plus claire de toutes les sciences , si nous savons nous résigner à ne lui donner pour fondemens que les faits dont nous avons l'expérience , et à ne pas vouloir expliquer ce que nous ne pouvons coniioître.
Nous n'avons fait aucun progrès en physique, tant que nous avons cherché à pénétrer l'essence des corps , au lieu de nous réduire à l'observation de leurs qualités et de leurs effets sensibles. Nous n'avons fait aucun progrès en métaphysique, tant que nous avons voulu sonder la nature de Dieu et celle de notre âme, au lieu d'étudier Dieu dans ses ouvrages , et l'âme humaine dans les facultés qu'elle exerce et dans les sensations qu'elle éprouve.
Nous ne savons pas plus ce que c'est qu'esprit , que nous ne savons ce que c'est que matière; mais nos sens extérieurs nous présentent des êtres qui ont de l'étendue, des formes et des couleurs, et nous trouvons en nous-mêmes un principe qui sent , qui pense , qui veut. Nous donnons à ces principes les noms : esprit, âme y intelligence y et nous appelons corps ou matière tous les êtres de la première espèce.
Cette définition de X esprit et de la matière par leurs qualités sensibles, est une vérité d'expérience au-delà de laquelle on n'ira jamais , et que chacun retrouve en soi. Faut-il être philosophe pour avoir la certitude que la yolonté n'est point une couleur, que le sentiment
n'est point une forme, et qu'une pensée ne peut être divisée comme pourroit l'être une portion quelconque de l'étendue?
On est devenu obscur et inintelligible quand on a voulu expliquer comment, dans l'homme, l'esprit et le corps sont unis, et comment ils agissent réciproquement l'un sur l'autre. Les anciens avoient pensé que l'esprit et le corps agissent l'un sur l'autre réellement et physiquement (1). Descartes a soutenu que leur nature ne comporte pas celte sorte de communication véritable, et qu'ils ne peuvent en avoir qu'une apparente, dont Dieu est le médiateur. Leibnitz, après Descartes, a établi l'hypothèse d'une harmonie préalable. Selon lui , une âme , au moment de sa création, doit avoir par elle-même une certaine suite de volontés , de pensées , de désirs : un corps qui n'est qu'une machine, doit avoir, au moment de son organisation et par lui-même , une certaine suite de mouvemens qui seront déterminés par la combinaison de ses dispositions machinales, avec les impressions des corps extérieurs. S'il se trouve une âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l'âme et toute la suite des mouvemens du corps se répondent exactement, et que dans l'instant, par exemple, que l'âme voudra aller dans un lieu , les deux pieds du corps se meuvent machinalement vers le même lieu, cette âmo et ce corps auront un rapport intime , non par une
(i; C'est, ainsi que Jules Scaltgkr et autres péripatéticiens, avec quelques sectateurs de la doctrine helmontienne desArchées , oot cru que l'âme se fabrique son corps.
action réelle de l'un sur l'autre, mais par une harmonie préétablie» Dieu met ensemble l'âme et le corps qui pin entre eux cette correspondance antérieure à leur union, cette harmonie préétablie.
L'esprit philosophique écarte tous ces systèmes , parce qu'ils portent sur des choses dont nous ne pou- Tons avoir la perception immédiate, ni l'expérience, et qui , conséquent nient , ne sauroient devenir la matière de nos recherches.
L'union de l'âme et du corps est un fait sensible ; mais le principe de celte union nous est cache.
Nous savons que, par l'entremise de nos sens , les objets extérieurs excitent en nous des sensations, et y font naître des idées; nous savons que notre volonté dirige certains mouvemens de notre corps; mais quel est le principe, quels sont les ressorts secrets de ces phénomènes? Nous l'ignorerons toujours, parce que l'essence des choses est dérobée à nos perceptions et à nos sens qui ne peuvent saisir que les superficies, qui ne sauroient pénétrer ce qui est dessous, et ce que nous appelons pour cela même substance , mot employé pour désigner, dans chaque occurrence, la chose que nous ne connoissons pas, mais que nous savons exister, et à laquelle sont attachées les qualités sensibles dont nous sommes affectés, et qui seules sont à notre portée.
Comme nous ne connoissons point Famé humaine par sa nature, comme nous ne pouvons la connoître que par ses effets , nous devons nous réduire à l'obs t\ er dans ses opérations ; c'est ce qu'ont fait Locke èî Condillac.
D'après l'expérience commune , ces philosophes ont rétabli le principe d'Aristote (1), que toutes nos idée* viennent de nos sensations.
Locke n'a peut-être pas assez observé les premières opérations de l'âme; mais il a banni d'anciens préjugés, et il a ouvert une route nouvelle. 77 n'est pas seulement essayeur , disoit Leibnitz, il est encore transmutateur par V augmentation quyil donne du bon métal. Condillac nous a donné la véritable génération de nos connoissances, et le développement successif de nos facultés.
Les sens préparent les idées , l'entendement les forme, l'imagination les peint, la mémoire les conserve , l'attention les fait remarquer , la réflexion les remue et les compare, le jugement les distingue ou les confond , les sépare ou les unit ; enfin , le raisonnement les déduit les unes des autres ; il lie tous les anneaux de la chaîne , et en garantit la solidité.
Telles sont les opérations qui constituent ce que nous appelons l'intelligence humaine : or, ces opéralions ne sont que des faits qu'il suffit d'observer.
C'est en les observant que nous nous instruisons du but , de l'usage de l'étendue, des bornes de nos forces intellectuelles, et que nous parvenons à donner un caractère à notre esprit, et à démêler dans les individus avec lesquels nous vivons le genre d'esprit qui les caractérise.
Dans chaque homme la mesure de son esprit est ré-
(î) Nihil est in intelleclu quodpriàs nonfiieriL in sensu.
glée sur celle de son aptitude à comparer des idées et
à découvrir des rapports.
L'esprit juste compare bien, l'esprit faux compare mal, l'imbécille ne compare pas. Celui qui ne prononce entre les aperçus comparés que d'après des aperçus réels, est un esprit solide* celui qui est entraîné par les apparences, est un esprit superficiel; celui qui imagine des choses qui n'ont ni réalité ni apparence , est un visionnaire.
L'esprit fin combine avec sagacité ; l'esprit vaste , avec étendue; l'esprit vif, avec promptitude; l'esprit pénétrant, avec profondeur.
En un mot, on peut faire une échelle graduée depuis le bon sens, le génie et le talent, jusqu'à la sottise , aux rêves et à la folie.
Notre âme n'a pas seulement des idées, elle a des besoins, des désirs, des volontés, des passions, des espérances et des craintes.
Le besoin est l'inquiétude que j'éprouve par la privation d'un objet nécessaire , utile ou agréable ; le désir est ma tendance vers cet objet ; la volonté est la suite du désir, jointe à la conscience ou à l'idée du pouvoir ; les passions sont des désirs violens et continus. L'espérance et la crainte sont des jugemens contraires que nous portons sur la facilité ou sur la difficulté d'un bien ou d'un mal à venir. Voilà tout l'homme pour le métaphysicien. En décomposant ainsi les divers ressorts de l'âme humaine, une métaphysique sage et éclairée nous fournit les moyens de reconnoître leur action, leur
influence mutuelle , d'aider ou de modérer une faculté par une autre et de les faire toutes concourir à notre perfection.
Qu'est-ce que la vérité? En quoi consiste l'erreur? La métaphysique se charge de répondre à ces importantes questions; et c'est pour les résoudre qu'elle observe et qu'elle étudie l'homme.
Nous sommes des êtres bornés : la vérité n'est donc pas, pour nous, la connoissance de tout ce qui est, elle est seulement la connoissance de ce qui est à notre portée. C'est un autre principe que le vrai et le réel (1) se confondent , et qu'ils ne sauroient exister l'un sans l'autre : car les fictions et les hypothèses ne sont pas des vérités.
D'autre part, nous sentons avant que de connoître; nous ne communiquons directement avec l'univers que par les sensations. La certitude de notre existence n'est pas fondée sur des raisons , mais sur le sentiment. Nous n'avons pas l'idée du moij nous n'en avons que la conscience. Descartes disoit : Je pense, donc je suis. Le métaphysicien moderne dit : Je sens. Le senti-
(i) Tout ce qu'on entend est vrai : quand on se trompe, c'est qu'on n'entend pas -, et le faux qui n'est rien de soi , n'est ni entendu ni intelligible. Le vrai , c'est ce qui est ; le faux , c'est ce qui n'est pas. On peut bien ne pas entendre ce qui est ; mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas : on croit quelquefois l'entendre , et c'est ce qui fait l'erreur ; mais en effet on ne l'entend pas puisqu'il n'est pas. (Euvres de Bossvst , in-4°. Paris-, 1748, t. X ; Traité de la connoissance du bien et de soimême, ch. 1, § 16 , p. 579,
liment est à ]a fois la source et le complément de la connoissance de la certitude humaine.
En effet, toute idée naît d'une sensation. La sensation est l'effet immédiat que produit sur nous l'objet dont elle atteste la présence. L'image, le vestige, la trace qui reste de cet objet, après la sensation, est ce que nous appelons idée.
Nous apprenons à penser, nous n'apprenons point à sentir : il ne dépend pas de nous d'avoir des sensations ou de n'en point avoir. La relation qui existe entre nous et les objets qui nous affectent n'est point un acte de notre volonté; mais une institution de la nature. A mesure que nos sensations se multiplient et qu'elles se font remarquer, la masse de nos idées s'accroît : nous confrontons une idée avec une autre, nous en confrontons plusieurs, nous formons des résultats. Pour avoir l'assurance qu'il n'y a point d'erreur dans ces résultats, nous les décomposons, et nous retournons aux notions sensibles et aux perceptions immédiates dont ils ont été formés. La vérité est dans les rapports qui existent entre nos résultats et les notions sensibles , ou les perceptions immédiates qui les composent, et entre celles-ci et les objets qui les ont produites. La certitude qui accompagne la vérité n'est que la conscience ou le sentiment que nous avons de sa présence. Ainsi tout commence par le sentiment , et tout y aboutit.
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