CHAPITRE XI
De l'immortalité de l'âme et d'une vie à venir.
Il existe donc un être suprême , auteur de tout , législateur dans l'ordre moral , et premier moteur dans l'ordre physique. Le dogme de l'immortalité de l'âme humaine va sortir du dogme de l'existence de Dieu, combiné avec les connoissances que nous avons des facultés de l'homme.
Le matérialiste qui ne voit en nous que des corps organisés, et qui, tout au plus, n'y voit qu'un mécanisme plus délié que celui des autres corps, ne nous assigne d'autre destination que des changemens successifs de formes , et le passage perpétuel d'une série de phénomènes dans une autre. Mais n'avons-nous pas prouvé qu'indépendamment de cette écorce que nous appelons le corps , il existe dans l'homme un principe actif qui sent, qui pense, qui veut, et qui a la conscience de lui-même? Un principe dont les facultés incompatibles avec les qualités connues de la matière ne sauroient s'identifier ou se confondre dans Un même sujet, et qui, dans chaque individu de notre espèce, constitue le véritable moi humain? Nous demandons si ce principe qui sent les révolutions du
corps tant qu'il lui est uni, s'éteint quand le corps se dissont. Quelle plus misérable question, s'écrie-t-on , que celle de savoir si la mort est ou n'est pas la fin de la vie ?
Je réponds que cette objection, présentée d'une manière si piquante dans les termes , est en elle-même plus misérable que la question.
Pourquoi les philosophes , les plus voués au matérialisme, sont-ils journellement obligés, pour pouvoir raisonner et s'entendre, de distinguer l'homme moral de l'homme physique? C'est que , sans cesse ramenés par l'expérience à la véritable science des choses , ils sont forcés de distinguer par l'expression ce que la réalité ne permet pas de confondre. Le langage des matérialistes est une réfutation continuelle de leur système : ce doit être un état pénible pour eux que d'être perpétuellement en contradiction avec euxmêmes.
J'ai déjà suffisamment développé les faits qui fondent la distinction reconnue par l'universalité des philosophes entre l'homme physique et l'homme intellectuel ou moral; mais je dirai que les mêmes faits me forcent à reconnoître dans l'homme une vie morale ou intellectuelle , absolument différente de sa vie physique. La question de l'immortalité de l'âme humaine ne se réduit donc pas à examiner vaguement si la mort est la fin de la vie; mais si la mort, qui n'est que la dissolution du corps , et qui est le terme de la vie physique de l'homme, doit également être le terme de cette autre vie que nous appelons intellectuelle ou morale ? et que nous trouvons liée à un principe simple
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 18B et indivisible, qui conséquemment nesauroit, par sa nature, être susceptible de dissolution? Comme l'on voit, il suffît de bien poser la question pour prouver que la mort de l'âme n'est pas une suite infaillible de celle du corps, et que, dans l'homme, l'être intelligent peut survivre à son enveloppe matérielle. A la vérité, par cela seul qu'une chose est possible, nous ne sommes pas autorisés à conclure qu'elle est; mais la possibilité est au moins un rayon précurseur de la preuve.
La grande difficulté dans la question de l'immortalité de l'âme, vient, dit-on, de ce que cette immortalité ne peut jamais être qu'une hypothèse; car comment un philosophe acquerra-t-il la certitude d'une vie à venir dont personne n'a ni ne peut avoir l'expérience?
Cette objection, plus spécieuse que solide, suppose que nous ne pouvons jamais avoir la certitude (pie des faits présens ou matériellement vérifiés; mais ce principe n'est proprement et rigoureusement applicable qu'aux faits de l'homme, qui dépendent toujours d'une volonté arbitraire, ambulatoire et incertaine. S'agit-il des faits de la nature, des phénomènes du monde physique? Nous avons, dans maintes occasions, la certitude de ce qui arrivera par la connoissance des lois d'après lesquelles nous voyons se succéder les faits qui sont arrivés et ceux qui arrivent ou qui se passent, journellement sous nos yeux. Cette certitude est fondée sur l'expérience d'un ordre constamment établi. Or, je soutiens que la même certitude , ou pour mieux dire, qu'une certitude plus grande, que même le pins
184 DE L'USAGE ET DE L'ABUS haut degré de certitude se rencontre dans les choses qui appartiennent au monde moral ; parce que l'ordre qui régit ces choses est fondé sur des règles, nonseulement constantes, mais immuables et mille fois plus connues que celles par lesquelles le monde physique est gouverné.
Dans le monde physique , nous ne voyons que composition ou décomposition , mouvement ou repos. Des milliers de globes roulent sur nos têtes, des milliers d'insectes rampent sous nos pieds ; savonsnous pourquoi tous ces êtres existent ? éprouvons-nous le besoin de le savoir? A l'exception des choses qui tiennent à notre subsistance et à nos commodités , la création ne scroit-elle pas muette pour nous si l'espèce de culte que nous rendons à la nature en la contemplant, n'étoit soutenu et vivifié par les sentimens et par les idées que le spectacle de l'univers fait naître dans notre âme, et qui nous élève au-dessus de la nature même? Ainsi, partout où l'instinct se tait, ce n'est qu'en notre qualité d'êtres intelligens que nous nous emparons autant qu'il est en nous du monde physique.
Mais si, hors des objets en petit nombre qui touchent à notre conservation, l'étude du monde physique n'est pour nous qu'une incursion dans une terre étrangère, il en est autrement du monde moral : tout nous y est personnel, rien n'y appartient à la pure spéculation ; la conscience même du moi anime toutes nos recherches, et garantit tous nos résultats. Tandis que nos connoissances physiques n'empruntent que d'un sentiment moral tout l'intérêt qu'elles nous ins-
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i85
pirent, nos connoissances morales ont une vie qui leur est propre , et qui se communique elle-même à tout.
Dans le monde physique, il n'existe d'autres rapports entre les êtres qui le composent que ceux résultant des lois générales par lesquelles ces êtres sont impérieusement régis. Tout être purement matériel est toujours à sa place, parce qu'il remplit toujours aveuglément l'objet auquel il est destiné. Les êtres sensibles , intelligens et libres sont les arbitres de leur conduite ; ils violent sans cesse les lois delà nature et leurs propres lois. Il existe donc pour eux une responsabilité qui est étrangère aux êtres physiques. Delà , je vois naître un ordre de choses entièrement distinct des lois qui gouvernent la matière.
Pour connoître cet ordre \ suivons les faits. Tout est extérieur dans les phénomènes du monde physique; mais les phénomènes du monde moral sont, par leur essence, dérobés à tous les yeux. Les pensées de l'homme, ses sentimens, ses désirs, ses volontés, ses projets ne sont que des opérations secrètes de son âme, tant qu'il ne les manifeste pas. Quel est donc cet être intérieur et absolu , qui , placé au milieu de l'univers , sait s'en rendre indépendant , qui pénètre tout et se rend impénétrable, qui plane avec une entière liberté sur tous les objets que la pensée peut embrasser et que le sentiment peut atteindre? Sous quelles lois, sous quelle garantie la responsabilité reconnue d'un tel être existe-t-elle?
Les hommes sont témoins et juges des aciions des hommes ; ils distribuent l'estime et le blâme1, les peines et les récompenses ; mais qui sera témoin e*fuge
i86 DE L'USAGE ET DE L'ABUS des pensées on des moûts qui produisent ces actions ? C'est pourtant le motif qui constitue la véritable moralité de l'acte : on n'est point vertueux si on n'a pas intention de l'être. Que d'erreurs, que d'injustices dans les jugemens humains! Combien de fois a-t-on présenté, dans la question que nous traitons le spectacle affligeant du crime impuni , souvent heureux, et de la vertu opprimée! Quelque justes d'ailleurs que soient les hommes , les crimes cachés et les vertus obscures ne sauroient être de leur ressort. Qui pourra jamais sonder les profondeurs du cœur humain? La justice qui ne se rapporte qu'aux actions utiles ou dangereuses pour nos semblables , est uniquement faite pour les besoins variables et les intérêts passagers de la société; mais ne découvrons-nous pas de nouveaux rapports pour l'homme dans ces sentimens sublimes qui soutiennent ou élèvent son âme, dans ces grandes pensées qui l'embellissent , dans ces prodiges secrets de force ou de foiblesse , de misère ou de grandeur, de perfidie ou de générosité, de résignation ou de désespoir; en un mot, dans tous ces phénomènes intérieurs, éclairés seulement par la conscience, cet astre invisible qui lance parfois des étincelles au dehors, mais qui est constamment attaché à un autre ciel que celui qui tombe sous nos sens.
La conscience*, quel mot ai-je prononcé? Que je plains l'aveuglement de ceux qui n'en parlent que comme si elle était l'unique enfer du méchant et le seul dédommagement du juste! La conscience réfléchit sur chaque individu la lumière qu'elle reçoit elle-même de la raison suprême; elle est le signe, îe lien et non le
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 187 terme de nos rapports avec l'éternelle équité: tous les sentimens qu'elle réveille, tous les jugemens qu'elle porte, dirigent les regards de notre âme vers une nouvelle région. Je ne nie point que le remords ne soit déjà une peine, par les chagrins cuisans qui l'accompagnent et qui nous déchirent; mais il devient encore un présage par les sombres terreurs qui s'y mêlent. Si le crime suffit pour autoriser l'action de la justice humaine, un repentir sincère et touchant, qui ne peut être jugé par les hommes, nous découvre une autre justice. Le malheureux qui ouvre son âme à ce sentiment, qui déclare cet appel à la clémence divine, et qui expire sur un lit de douleur, dans les fers ou sous le glaive de la loi, attend la miséricorde après la torture, et il voit poindre l'aurore d'un nouveau jour. Je le demande à tout esprit raisonnable et de bonne foi, le repentir, ce compagnon secourable de notre foiblesse, n'est-il pas évidemment la preuve et le gage de notre immortalité? D'autre part, si je jette les yeux sur l'homme juste, je le trouve heureux par le témoignage de sa conscience. Mais n'a-t-il pas toujours à lutter contre ses passions et contre celles des autres? Son cœur n'esl-il pas continuellement travaillé par crue méfiance délicate qui lui fait craindre, à chaque instant, de rencontrer un écueil pour Ja vertu dans sa vertu même? JN'auroit-il donc plus rien à attendre pour son bonheur? Ah! son espérance le précipite au-devant d'un avenir dont la perspective encourage tous ses efforts et le console de tous ses sacrifices. Notre conscience, OU naissent nos plus sérieuses craintes et nos espérances les plus élevées, nous porte
donc sans cesse vers une nouvelle terre et vers un nouveau ciel. J'ajoute que les rapports dont elle est le lien sont de nature à ne finir jamais : car la communication qu'ils nous ouvrent, n'est pas seulement avec des êtres semblables à nous, mais avec cette sagesse éternelle, avec cette haute intelligence par qui tout est, et qui subsistera éternellement.
Au surplus , le sceau de l'immortalité fut gravé dans notre âme , avec celui de la perfectibilité. L'homme, comme être physique, n'a qu'une existence limitée dans sa forme , dans ses progrès , dans sa durée. Mais qui peut assigner des limites à son existence intellectuelle et morale ? Il dispose des choses qu'il connoît, il poursuit celles qu'il ne connoît pas. Tout ce qui est compréhensible est du ressort de sa raison. Tout ce qui peut être aimé , admiré ou senti , est du ressort de son cœur. 11 se montre partout comme le roi de la nature , et il s'élance jusqu'à son auteur. Qu'y a-t-il d'extraordinaire quand on dit que tout est fait pour l'homme , puisque , de tous les êtres connus, l'homme est le seul qui sache user de tout? Les mystères qu'il rencontre l'étonnent , et ne le découragent pas. Si son ignorance semble attester sa foiblesse , le sentiment pénible de cette ignorance constate son aptitude et sa force. Pourroit-il se trouver malheureux d'ignorer la vérité , s'il n'étoit appelé à la eonnoître ? Il a honte de ses imperfections, tant est profond chez lui le sentiment qu'il a de sa noble destinée. Son âme active se proportionne à tous les objets qui l'occupent. Ainsi , les grandes vertus naissent des grandes occasions , les grandes circonstances font les grands
'hommes. Que dirai -je de l'instinct particulier qui pousse notre espèce vers le bonheur, et de ces méprises journalières qui nous font poursuivre si ardemment des plaisirs trompeurs et de frivoles jouissances? Tardons-nous à reconnoître l'erreur? Ces jouissances et ces plaisirs ne sont que des situations ; le bonheur qui fait l'objet de nos recherches, est un état. Courant sans cesse après cet état qui fuit , l'homme parcourt avec inquiétude tous les objets qui s'offrent à lui \ sans pouvoir se reposer sur aucun. Moins occupé de ce qu'il est. que de ce qu'il sera, il s'abandonne à une éternelle agitation , il ne vit jamais , il espère toujours de vivre. Ah ! la vie présente n'est donc que le songe de la vie ; ne tiendrons-nous jamais la réalité?
Ces argumens ne sont pas des preuves , s'écrient les Sophistes. Mais que faut-il donc? Nos besoins physiques ne sont-ils pas l'unique preuve de notre droit à toutes les choses nécessaires à notre conservation et a notre subsistance? s'avise- t-on pourtant de contester ce droit ou de le révoquer en doute? Or, la même relation n'existet-elle pas entre notre amour inné pour la vérité et notre vocation à la découvrir età la contempler un jour ; entre nos sentimens, notre manière d'être, et notre destination ; entre le besoin que nous avons d'être heureux , et notre droit à toutes les choses nécessaires au bonheur? Nos idées du juste et de l'injuste, le moi intérieur qui échappe à tous les regards humains 9 notre perfectibilité, nosaffections morales, nos facultés intellectuelles, ne nous donnent-elles pas la conscience, etconséquemment la certitude de nos rapports secrets et impérissables avec l'auteur de toute perfection , et
i9o DE L'USAGE ET DE L'ABUS la .source de toute justice ? J'affirme que ie soleil se lèvera demain , par l'expérience que j'ai de sa marche ; j'affirme que mon âme ne périra pas , par l'expérience que j'ai de ses relations. S'il existe quelque différence entre la première affirmation et la seconde , elle est toute à l'avantage de celle-ci. Car dans le cours périodique des astres , et dans les autres phénomènes du monde physique , je ne vois que les jeux de la toutepuissance du Créateur ; j'ignore les vues particulières de sa sagesse : dans la grande question de l'immortalité, j'ai pour principe de conviction sa volonté même; le dépôt de cette volonté est dans mon propre cœur 5 elle se manifeste dans les liens sacrés par lesquels des êtres sensibles , libres, intelligens , sont nécessairement unis à cette justice primitive et essentielle qui a fondé l'ordre moral , et qui peut seule en être la sanction. INiez l'immortalité de l'orne : tous nos rapports avec l'Etre-Suprême sont détruits , nous devenons étrangers à la sollicitude et à la puissance du Créateur , l'homme n'est plus qu'un mystère désespérant pour l'homme ; que l'âme soit immortelle, l'ordre moral a une garantie , l'homme est expliqué , la providence est justifiée.
Je ne crois pas avoir besoin de réfuter ceux qui prétendent que Dieu est trop grand pour consentir à s'occuper de nous. L'homme seroit-il donc plus à dédaigner que le plus misérable des insectes ? Rien de ce qui a été jugé digne, dans le moment de la création , de trouver place parmi les oeuvres de la toute-puissance de Dieu, pourroit-il jamais devenir étranger à sa providence? Dieu a commandé une fois pour
gouverner toujours. Les différentes lois d'après lesquelles il a créé les dîfférens êtres , sont celles d'après lesquelles il les régit et les conserve ; et ces lois , qui sont son ouvrage , comment seroient-elles incompatibles avec sa grandeur?
Mais, dit-on , si le Créateur destinoit les hommes à être plus heureux et plus parfaits qu'ils ne le sont, pourquoi n'alloit-il pas plus directement à ses fins? 3N'eût-il pas pu prévenir dans le monde les abus et les désordres qui le ravagent , au lieu de se réserver le droit de punir ces désordres et ces abus dans l'autre? Je demanderai à mon tour : Pourquoi les hommes souffrent -ils de l'intempérie des saisons ? Pourquoi sont-ils sujets aux infirmités et aux maladies ? Pourquoi leur enfance est-elle si longue , et leur existence physique si courte et si rapide ? Pourquoi naissent-ils avec des passions? Pourquoi sont-ils libres de faire le mal comme le bien ? En dernière analyse , toutes ces questions aboutiroient à celle qui fut proposée par un prince indien à des missionnaires qui vouloient l'instruire , et auxquels il demanda : Pourquoi y a-t-il quelque chose? Je répondrai à nos Sophistes, ce que tout homme raisonnable auroit pu répondre à ce prince , qu'en tout , le principe des choses nous est inconnu , et que nous sommes réduits à raisonner sur lesfaits dont notre conscience ou nos sens nous donnent la certitude. Faut-il répéter ce que je crois avoir déjà dit? JNous connoissons peu et nous ne connoissons qu'à demi. Dans les sciences qui font le plus d'honneur à nos progrès, les vérités ne sont ramassées que par pelotons. Nous voyons des masses particulières .
icp DE L'USAGE ET DE L'ABUS jamais l'ensemble. Il y a toujours quelque interruption dans la suite, dans la chaîne de nosconnoissances. En métaphysique, par exemple, la raison démontre la prescience de Dieu, le sentiment ne nous laisse aucun doute sur la liberté de l'homme; mais les anneaux intermédiaires , qui concilient ces deux dogmes imporlans, nous échappent. Sur quelques objets nous n'avons que des vérités solitaires qui figurent comme des habitations isolées au milieu d'un vaste désert. Dans notre situation, qu'exige de nous une saine philososophie ? Que nous n'argumentions pas d'une vérité contre une autre, et que les choses qui nous sont inconnues ne nous fassent pas abandonner celles que nous connoissons. Au sein de l'obscurité qui nous environne, nous n'entrevoyons un foible crépuscule que par des fentes étroites et inégalement placées de distance en distance : seroit-il sage de les fermer sous prétexte que nous nous efforcerions en vain de le. élargir?
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE; i93 CHAPITRE XII.
Que faut-il penser de l'opinion des auteurs qui nient la possibilité d'administrer des preuves philosophiques de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme?
Quelques professeurs allemands, qui déclarent n'être ni matérialistes ni athées , apportent le plus grand soin à prouver que l'on ne peut administrer aucune preuve proprement dite de l'existence de Dieu ? de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme.
Il y a deux sortes de preuves , dit Kant : les preuves à priori et les preuves d'expérience , autrement appelées empiriques. Descartes a voulu démontrer à priori l'existence de Dieu, c'est-à-dire, il a voulu la démontrer par l'idée même que nous avons d'un être nécessaire et infini- mais il n'a pas vu qu'on ne peut conclure de l'idée à la réalité. D'autres ont pris à témoin de l'existence de Dieu tout ce que nous voyons dans l'univers; ils se sont fondés sur des preuves d'expérience. Mais l'expérience qui ne va jamais au-delà des faits que l'on observe, suppos' t-elle autre choso que l'univers même ? On est tombé lans les mêmes inconvénieris , quand on a raisonné sur la spiritualité et sur l'immortalité do; l'âme, On suppose que notre âme est h z3
i94 DE L'USAGE ET DE L'ABUS une substance spirituelle, parce qu'on se forme l'idée d'une substance immatérielle ; on suppose qu'elle est immortelle, parce qu'il n'entre point dans l'idée que nous nous formons d'une substance simple et indivisible, d'être sujette à dissolution. Je conviens, dit Emm. Kant , que tout cela peut être ; mais il faudroit que l'expérience concourût avec nos raison* nemens à priori pour constater que tout cela est : or, l'expérience ne nous découvre que de simples modifications qui peuvent très-bien n'être que les métamorphoses de la nature. Néanmoins , dans l'opinion où paroi t être ce philosophe que les vérités de l'existence de Dieu , de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme , sont utiles au genre humain, il ne les établit point en philosophe, mais en législateur : il les décrète (1).
Je soutiens au contraire que les vérités de l'existence de Dieu, de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme , sont des vérités philosophiques , c'est-à-dire des vérités constatées par des preuves proprement dites. Exactement parlant, rien de ce qui est ne peut être connu ni prouvé à priori. L'existence est un fait ,
(1) On sait que, sous le trop fameux Roberspierre , la Convention nationale de France, par un décret ridicule , et comme on l'auroit pu faire chez des sauvages , proclama un être suprême et l'immortalité de l'âme. Ce que je voudrois pouvoir oublier pour l'honneur de ma nation, et ce qui ne peut être expliqué que par l'excès de la tyrannie sous laquelle on gémissoit alors, c'est que les communes , à Fenvi, félicitèrent la Convention de ce décret, comme d'un trait de lumière que des anges auroient bien voulu faire luire au milieu de la barbarie et du chaos.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i95 et un fait \ quel qu'il soit , ne peut être fondé que sur ce que Emm.Kaut appelle des preuves empiriques, c'està-dire sur l'expérience. Des idées et des preuves â priori supposeraient, non la science qui s'acquiert, mais une prescience de toutes choses qui n'a jamais été ni ne put être le partage de l'homme. Je sais que Descartes a cru prouver à priori l'existence de Dieu , en disant que l'idée que nous avons d'un être nécessaire est la preuve la plus démonstrative de celte existence; mais je ne sais pas pourquoi Emm. Kant, si entêté partout ailleurs des idées dpriori, blâme si légèrement lefond de la démonstration de ce philosophe. Descartes n'a péché que dans la forme : sa démonstration est mal faite sans être erronée ; il sentoit fortement en lui l'idée d'un être nécessaire, mais il étoit trop imbu de son système des idées innées pour entreprendre d'analyser cette grande idée et d'en montrer la génération : s'il l'eût fait, on ne lui eût jamais reproché de n'avoir établi l'existence de Dieu que sur une abstraction. Descartes commence par ou il auroit fallu finir. Sans doute, l'existence d'un être nécessaire, infini, souverainement intelligent , n'est pas prouvée , par cela seul que nous pouvons nous former, plus ou moins arbitrairement, une idée quelconque d'un pareil être; mais elle est prouvée par les faits qui produisent en nous cette idée et qui lui prêtent un appui réel. En remontant à ces faits , Descartes eût présenté sa preuve d'une manière moins neuve et moins piquante, mais plus concluante et plus solide. Je ne dois pas laisser échapper cette occasion sans remarquer combien il importe à la découverte et à l'établissement de la vé~
196 DP L'USAGE ET DE L'ABUS rite, que nous n'ayons pas de faux systèmes sur l'on gine de nos idées et sur le principe de la connoissance humaine. L'admirable Fénélon , dans son excellent Traité de l'existence de Dieu% a su faire marcher de; pair les preuves sensibles et les preuves abstraites.
Il est vrai que, selon Kant, dont la philosophie nous déloge impitoyablement de partout sans nous laisser une pierre sur laquelle nous puissions reposer notre tête , l'existence de Dieu ne sauroit être prouvée par l'expérience, ou, ce qui est la même chose, par les faits. S'il faut l'en croire, l'expérience ne peut jamais aller au-delà des objets qu'elle nous offre et qu'elle nous rend sensibles. Je réponds que ceci n'a besoin que d'explication. Sans doute, la vérité étant dans les choses et non pas dans mon esprit qui les voit et qui les juge, moins je mets du mien dans les jugemens que je porte , plus je suis sûr de ne pas blesser la vérité. Ainsi, la règle qui soumet le raisonnement à l'expérience est confirmée par la raison même* mais soumettre le raisonnement à l'expérience , ce n'est pas renoncer au droit précieux de raisonner; c'est seulement s'abstenir de toute supposition arbitraire et ne raisonner que d'après les faits que l'expérience nous fournit. Si l'homme n'étoit capable de recevoir que des impressions aveugles, il ne pourroit voir dans chaque fait que le fait même; il auroit des sensations sans pouvoir acquérir des connoissances. Mais l'homme qui est capable de raisonner, et dont la raison a des limites moins étroites que l'instinct, voit, juge et conclut: de là j chez lui , tout fait donne lieu à une pensée, et
peut devenir la preuve ou l'indication d'un nouveau fait* il n'est pas nécessaire que je le tienne sous ma main, il suffit que son existence me soit démontrée par les faits que je connois et dont j'ai déjà l'expérience personnelle. Long-temps avant d'avoir pu. pénétrer en Amérique, on auroit pu être certain , par la figure de la terre, de l'existence d'un autre hémisphère. Un astronome qui prédit des éclipses, le fait d'après l'observation exacte des phénomènes qui ont précédé , accompagné ou suivi celles qui se sont vérifiées sous ses yeux ou sous les yeux de ses maîtres. Il n'a point encore l'expérience d'autres faits qui lui donnent la certitude de ces éclipses. Les faits que nous connoissons déjà, sont, dans les sciences, ce que sont, dans la navigation, les pointes de rocher qui s'élèvent au milieu d'une mer immense : ils marquent la position et la route : on peut aussi les comparer aux vents frais qui annoncent au navigateur inquiet et fatigué , la terre qu'il ne voit pas encore. Ainsi Dieu est annoncé et prouvé par l'univers. Les corps que je connois reçoivent et communiquent le mouvement', mais ne le produisent pas : il y a donc un premier moteur, puisqu'il ne peut point y avoir d'effet sans cause. Ce premier moteur, qui donne tout et qui ne reçoit rien, renferme nécessairement en lui-même le principe d'un mouvement spontané : or , je ne rencontre les traces de ce principe que dans les êtres intell igens et libres : le premier moteur est donc un être qui a une intelligence, une volonté. Toutes ces conséquences sont directes , elles naissent immédiatement des faits dont j'ai l'expérience; elles sont donc
prouvées par ces faits, c'est-à-dire par l'expérience même, i
Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit sur la spiritualité et sur l'immortalité de l'âme ; niais, quoi qu'en dise Emm. Kant, je n'ai besoin que de connoître la matière comme étendue et divisible, pour être assuré qu'elle ne pense pas. Je n'ai besoin que de connoître les rapports et la tendance de mon être intellectuel et moral, pour être convaincu que cette tendance et ces rapports ne peuvent se terminer à la vie présente. Les objections latérales ne peuvent rien contre les preuves directes. Quand ma conclusion est une suite -, une dépendance immédiate d'un fait dont j'ai l'expérience, il peut y avoir obscurité, il n'y a plus incertitude. Que l'on y prenne garde , je ne parle que des conséquences immédiates , et non des conséquences arbitraires ou éloignées. J'appelle conséquences arbitraires ou éloignées , toutes celles qui n'ont point une liaison naturelle et proprement dite avec les faits desquels je les déduis. Par exemple, les faits et les choses que nous éprouvons dans la vie présente nous annoncent et nous prouvent une vie à venir ; mais les raisonnemens que nous pouvons faire sur les détails dé cette seconde vie , ne sont plus des conclusions appuyées sur des faits. La certitude manque alors , parce que nos spéculations ne sont plus que notre ouvrage, et parce que notre raison cesse de nous réfléchir la lumière qu'elle reçoit de l'expérience ; mais toutes les fois que des faits incontestables dirigent mes conclusions , et que mes conclusions sont le résultat direct et juste de ces
faits , j'ai toute la preuve que je puis exiger, et toute la certitude que je puis obtenir dans l'examen et la recherche de la vérité. A moins qu'on ne prétende que , hors des mathématiques , il n'y a ni démonstration ni certitude, je soutiens que l'existence de Dieu , la spiritualité et l'immortalité de l'âme humaine , doivent être rangées dans la classe des vérités les plus rigoureusement démontrées.
2oo DE L'USAGE ET DE L'ABUS