‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 30 sur 40 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De l'athéisme.

Jjes matérialistes croient n'être que conséquens en professant l'athéisme. Nous ne voyons pas Dieu , disent-ils , et nous voyons la matière. Nous voyons un en chaînement'de causes et d'effets. Pourquoi des causes cachées dans le sein de la nature, n'auroient-elles pas tout produit? Voyez le polype de Trembley : ne contient-il pas en soi le principe de sa régénération ? Quelle absurdité y auroit-il donc à penser qu'il est des causes physiques par lesquelles tout a été fait , et auxquelles toute la chaîne de ce vaste univers est si nécessairement liée et assujétie que rien de ce qui arrive ne pourroit ne pas arriver? Pourquoi ne pas supposer des causes dont l'ignorance absolument invincible nous a fait recourir à un Dieu plus incompréhensible que la nature ? Nos connoissances physiques nenous permettent pas d'attribuer les phénomènes au hasard ; mais détruire le hasard, ce n'est pas prouver un être suprême, puisqu'il peuty avoir autre chose qui ne seroit ni hasard , ni Dieu, nous voulons dire la nature elle-même. Pourquoi vouloir nous élever audessus d'elle (1) ?

(i) (Euvres philosophiques de La Mettrte.

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i73 Nous avons vu que c'est uniquement d'après des doutes que les matérialistes nient l'existence de l'âme humaine. C'est encore d'après des doutes qu'ils nient l'existence de Dieu.

Admettre un Dieu , c'est reconnoître l'existence d'un être suprême qui n'est que la nature, et dont la nature n'est que l'ouvrage. Un tel être existe-t-il?

J'appelle nature l'ensemble des êtres qui composent l'univers.

Nous ne voyons pas Dieu, et nous voyons la matière, c'est - à - dire les qualités sensibles des corps. Mais voyons-nous les causes cachées que l'on suppose, par lesquelles on veut remplacer Dieu ?

.Rien ne produit rien. Le néant ne sauroit de luimême se convertir en être. Il y a donc un être éternel, existant par lui-même, et cause première de tout ce qui existe. De là, selon le mot sublime de l'Ecriture, Dieu est celui qui est. Mais , dit-on , pourquoi cet être éternel neseroit-il pas la matière? Pourquoi supposer un Dieu, si l'on n'a besoin que de la nature ?

Sans doute, si la nature suffit , il faut se fixer â elle , et ne pas multiplier les êtres sans nécessité. Mais j'aperçois entr'autres choses, dans la nature, deux différentes espèces d'êtres : les uns en qui je trouve sensibilité , intelligence , volonté, liberté, et les autres dans lesquels je ne trouve que mouvement ou repos, étendue, formes et couleurs. En étudiant les êtres de cette seconde espèce et leurs révolutions, je vais sans terme, d'un phénomène à un autre , avec l'ignorance invincible du lien secret qui les unit , et je ne puis jamais arriver au sentiment ou à l'idée d^une cause pro^

i74 DE L'USAGE ET DE L'ABUS prement dite. Dans cette série de faits ou de phénomènes qui se succèdent et dont j'ignore le principe, je découvre pourtant des Jois d'après lesquelles je puis veiller à ma conservation , d'après lesquelles je puis prévoir et calculer l'avenir,. Je demeure convaincu, au milieu de toutes les révolutions qui me frappent, que la diversité est uniformité , et que le changement est constance; j'acquiers l'idée d'un ordre établi : car l'ordre n'est qu'une association ou une liaison régulière des choses , soit qu'on puisse les regarder comme simultanées, soit qu'on puisse les regarder comme successives : mais où trouverais- je la cause première de cet ordre?

Pour éclairer cette importante question , je me replie sur moi-même , je découvre en moi un principe intelligent et une volonté. Je sens qu'avec le secours de ma raison , je lie des idées et je forme d^s tous , et qu'avec ma volonté je réduis mes pensées en actions. La conscience que j'ai des opérations actives de mon intelligence me fournit l'idée d'un principe ordonnateur qui prépare et qui dispose. Dans l'énergie de ma volonté, je puise l'idée du pouvoir, idée qui ne m'est fournie que par elle 5 je veux mouvoir mon bras, il se meut; j'ai alors le sentiment de ma puissance, et je conçois ce que c'est que la puissance en général.

Un tel sentiment et une telle conception ne sauroient me venir d'ailleurs. En effet , quand je vois un phénomène physique suivre périodiquement un autre phénomène physique, j'observe le fait matériel de cette succession , sans en connokre la source secrète. Je ne puis avoir le sentiment de ce qui se passe hors

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i75 de moi, et je ne saurois avoir l'idée de ce que je ne conçois pas. Il en est autrement lorsque, par un acte de ma volonté , je fais mouvoir mon bras: je ne puis certainement dire comment un acte de mon libre ar*bitre peut produire ce mouvement; mais j'ai la conscience de ma volonté , et il m'est évident par ma conscience que mon bras se meut parce que je le veux. Conséquemment , je ne suis pas réduit à ne voir qu'un fait succéder à un autre fait; j'ai de'plus le sentiment de la puissance qui subordo nne l'un de ces faits à l'autre. Eclairé par mon sentiment intime , par ma propre expérience, j'attache l'idée de la puissance à l'idée d'une volonté , comme je ne sépare plus l'idée de l'ordre , de celle d'un principe intelligent qui le conçoit et le prépare. D'autre part , en continuant à me recueillir, je sens que je n'ai pas fait ce qui existe; je sens que je n'ai pas toujours existé, et que je ne me suis pas fait moi-même. Lorsque je cherche une cause pre. mière à tout ce qui est , me voilà donc insensiblement forcé , par le poids de ma propre conscience , à me courber devant une intelligence , devant une volouté suprême.

Les arts attestentla présence et l'industriede l'homme. La nature atteste l'existence et l'action de la divinité. Si nous rencontrons des ruines , des monumens dans des contrées désertes, cette terre, disons-nous, a été foulée par des hommes. En contemplant l'univers et en étudiant l'homme , pourquoi serions-nous assez insensés pour oser dire, dans notre cœur : il n'y a point de Dieu.

L'athée compare la natu re au polype de Tremblcv ,

i7G DE L'USAGE ET DE L'ABUS qui renferme , dit-on , en lui-même le principe de sa régénération. Mais dans le phénomène du polype, comme dans tous les autres phénomènes, je ne vois que des faits ou des révolutions qui se suivent , sans apercevoir la véritable cause de leur connexité. On convient que nos connoissances physiques ne nous permettent pas d'attribuer les phénomènes au hasard. Le mot hasarder untermevide de sens. Toutestrégi par certaines règles. Nous appelons hasard on fortune les cas dans lesquels ces règles nous échappent. La liaison nécessaire des causes et des effets que l'athée moderne met à la place du hasard, ne nous offre non plus aucune idée précise. L'athée choque même toutes nos idées quand il déifie la nature, et qu'il donne le nom de nature à des causes physiques et secrètes auxquelles la chaîne des êtres est si bien liée et assujétie que rien de ce qui arrive ne pourroitne pas arriver. Quelle étrange hypothèse que celle de cerlai* nés causes physiques et aveugles qui auroient produit des êtres intelligensî Quelle plus étrange hypothèse encore, que celle qui , attribuant tout à une rigoureuse fatalité, nous offre la triste et décourageante pensée que rien de ce qui existe ou de ce qui arrive ne pourroit ne pas exister , ou ne pas arriver ?

Lorsque je fais une action, je sens que je puis en faire une autre , ou que je puis ne pas faire celle que je fais. Ma propre conscience dépose donc , au moins pour ce qui me concerne, contre cet aveugle mécanisme que l'on suppose existant par lui-même, et contre cet enchaînement éternel, nécessaire et absolu de causes et d'effets, qui, selon l'athée, constitue la

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i77 nature, et en gouverne impérieusement les moindres phénomènes.

Je n'ai ni le sentiment ni l'idée de ce que je neconnois pas ; mais je sens qu'en général, il pourroit exister autre chose que ce que je connois. Ma raison ne se refuse qu'aux choses contradictoires ; mon libre arbitre , qui m'a déjà donné l'idée de la délibération ou du choix, et celle du pouvoir, me donne, en même temps , l'idée du possible , comme inséparable des deux autres ; et l'idée du possible dérivée de celle d'un pouvoir qui délibère et qui choisit , exclut l'idée de la fatalité et me force d'admettre pour la nature , comme je suis forcé d'admettre pour mes actions , un pouvoir intelligent par lequel tout existe, et qui gouverne tout. Car quelle première cause, autre qu'une volonté souverainement intelligente et libre , pourrions -nous assigner à tout ce qui existe , c'està-dire à tout ce qui pourroit exister ou ne pas exister, sans que la chose impliquât contradiction , et conséquemment, à des êtres dont l'existence est nécessairement l'ouvrage d'un premier être qui peut et qui veut ?

On a souvent demandé à l'athée si les lettres de l'alphabet jetées au hasard et abandonnées à toutes les chances des causes physiques, pourroient jamais produire l'Iliade d'Homère, ou l'Enéide de Virgile? Il répond par le calcul des probabilités. Il me paroît que l'argument , tel qu'on le pose , n'est pas présenté sous son véritable point de vue. Il sera vrai , si l'on veut, qu'un arrangement quelconque pourra résulter du mouvement donné à des lettres de l'alphabet jetées

i78 DE L'USAGE ET DE L'ABUS au hasard et en quantité suffisante pour fournira toutes les chances que Ton veut courir. Mais la question f si les lettres de l'alphabet jetées au hasard , pourroient produire l'Iliade ou l'Enéide , ne doit pas être réduite à de pareils termes. Les signes ou les figures sensibles qui forment la disposition matérielle de ces deux poèmes, sont les seules choses qui offrent une prise au calcul des chances et des probabilités. Mais ces figures par elles-mêmes, et dans leur être physique ne sont rien , si on ne peut y attacher aucun sens , c'est-à-dire si elles n'ont pas reçu cette vie morale qui seule fait le prix de l'ouvrage dans lequel elles sont rassemblées. Or , dans l'Iliade , dan* l'Enéide et dans tout ouvrage quelconque, expliquera-l-on jamais par le simple calcul et autrement que par l'intervention de l'intelligence humaine ,1a liaison qui existe entre tels sentimens ou telles idées et tels signes qui en deviennent l'expression? Il en est de même du grand livre de la nature. Chacun des caractères que nous en déchiffrons nous révèle l'intelligence suprême qui les a tracés.

Qu'est-ce donc que cette intelligence que je place au-dessus et hors de la nature, et dont on a dit que le centre est partout , et la circonférence nulle part Je l'ignore, et je n'en suis pas humilié; car je m'ignore moi-même. Si l'on me demande, comment une intelligence, comment une volonté a pu, de rien faire quelque chose, et quels rapports il peut y avoir entre une intelligence, entre une volonté et la matière: je répondrai que je ne le conçois pas. Mais j'ai

(i) Pennées de Pascal.

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. i79 dans ma propre expérience la preuve qu'avec une intelligence et une volonté on fait des actes physiques r je ne trouve pas plus de difficulté à ce que les volontés du créateur se changent en phénomènes, que je n'en, trouve à ce que mes volontés se changent en actions. Ce que je sais bien , c'est que l'ordre physique ne seroit pour moi qu'un océan sans rives, si je ne me réfugiois dans un ordre intellectuel et moral.

J'ai déjà établi que c'est uniquement dans l'activité de notre raison, et dans l'énergie de notre libre arbitre , que nous avons puisé les idées de cause et de puissance. La nature n'existeroit pas pour l'homme, si elle ne le trouvoit sensible, intelligent et industrieux. Il y a donc dans l'homme un principe actif par lequel la nature sort, pour ainsi dire une seconde fois, du néant, et qui renouvelle, qui commence même pour nous le grand ouvrage de la création. Ce principe, ce souffle de vie que je rencontre dans l'homme, et qui, comme l'aimant, n'attend que la présence du fer pour manifester son pouvoir, me découvre un principe supérieur dont l'homme ne m'offre que l'empreinte et l'image. Ainsi, l'homme qui dit : je pense, je sens, prouve jusqu'à l'évidence cet être infiniment plus grand , sans limitation et sans moyen , qui a pu dire: je suis.

Que l'athée cesse de nous objecter que Dieu seroit plus incompréhensible que la nature : la nature nous manifeste Dieu , et Dieu explique la nature. Si l'essence d'un être créateur et conservateur du monde passe les bornes de nos foiblcs conceptions, notre esprit est forcé de se soumettre aux preuves de son exis-

i8o DE L'USAGE ET DE L'ABUS

tence. Dieu, considéré en lui-même, n'offre que des profondeurs impénétrables. Le monde , sans l'existence de Dieu, n'offriroit que des contradictions absurdes; il faut opter entre le plus nécessaire et le plus consolant de tous les mystères, et la plus dangereuse, ainsi que la plus insensée de toutes les erreurs.

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