‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 34 sur 40 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Comment nous sommes -nous élevés à la source du beau essentiel, et comment avons-nous appris à le distinguer du simple beau d'habitude ou d'opinion ?

Nous avons dit, dans le chapitre précédent, qu'un sentiment de plaisir nous fait discerner l'agréable et le beau. Pour découvrir ce qui constitue le beau, ce qui consiitue l'agréable , il est clone nécessaire de remonter à la source de ce sentiment. Mais une saine philosophie nous trace les limites sévères que nous ne devons point franchir. Dans cette recherche, ce seroit une absurdité de vouloir remonter aux principes : ici, comme ailleurs, ils seront toujours voilés pour nous. Nous n'expliquerons jamais l'action des objets sur nos sens 5 la cause métaphysique de nos plaisirs nous échappera toujours. L\ xpéi ience peut seule nous instruire : elle prouve (pic certains objets plaisent et que d'autres ne plaisent pas. Le plaisir ou la peine que nous éprouvons e 1 en nous* mais l'objet qui excite c lté peine ou ce plaisir est hors de nous : il nous frappe; nous sentons que nous sommes frappés, et que nous le sommes d'une telle manière. ]Yest-il pas évident (pie si le mémo objet excite gé-

2iS DE L'USAGE ET DE L'ABUS n également la même sensation chez les hommes bien organisés, nous serons autorisés à .conclure qu'il renferme des qualités capables de produire o*i de réveiller cette sensation? Quelque système, par exemple, que l'on ait sur les couleurs , et en supposant même qu'elles sont dans nos yeux plutôt que dans les choses auxquelles nous les attribuons , il n'est pas moins certain que chacun des objets que nous apercevons a sa manière propre d'exister et de s'offrir à notre ■vue, et que conséquemment si nos yeux, en distinguant les objets, distinguent les couleurs, c'est qu'ils sont différemment ébranlés par la différente manière d'être de chaque objet. Sans cela, il n'y au roi t pas de raison devoir, dans chaque occurrence, une couleur plutôt que l'autre. Il y a donc toujours dans nos sensations quelque chose de réel , qui , loin de se confondre entièrement avec notre manière de sentir, agit sur elle et la modifie. L'illusion n'est à craindre que lorsqu'il y a défectuosité dans nos organes , erreur dans leur application , ou vice dans nos habitudes y mais, en général, nos sensations, faites pour nous avertir de la présence des choses et pour nous éclairer sur leurs qualités , en constatent l'existence. Il est donc un beau réel , un beau qui n'est point arbitraire, puisque les hommes de tous les pays et de tous les temps en ont eu, plus ou moins, le sentiment et la conscience.

Mais où est le beau ? À quels caractères peut -on le t eeonnoîlre? En quoi consiste-t-il essentiellement?

Pour résoudre ces questions , il faut partir de quelques points fixes.

La nature embrasse tout. Si nous la counoissions parfaitement, nous n'aurions point à demander où est le beau , et en quoi il consiste; nous découvririons que la grande chaîne des êtres dont l'univers se compose forme un système qui est un, et dans lequel il n'est aucun objet , aucun fait particulier qui ne concoure à la majesté, à la grandeur, à la beauté du système général. Mais l'esprit humain a des bornes : ne pouvant ni tout apprécier , ni tout voir 5 ni tout embrasser , il est obligé de choisir ; de là , au milieu de l'immensité des choses naturelles dont les détails et l'ensemble lui échappent , il se fixe aux objets en petit nombre qui sont un peu plus à sa portée, et il cherche à démêler dans ces objets les nuances, les rapports, les qualités qui peuvent lui faire entrevoir cette belle nature que les beaux-arts se proposent d'imiter.

Le choix des choses, des faits ou des convenances dont la réunion constitue, dans chaque espèce ou dans chaque genre , ce que nous appelons la belle nature, ne sauroit être déterminé par une cause unique. Dans un être comme l'homme, qui a des sentimens et dos idées, la notion du beau ne peut être que le résultat d'un concours de circonstances capables , à la fois, de contenter la raison et d'intéresser la sensibilité; aussi la nature, dans ses ouvrages, semble apporter une attention particulière à faire, pour ainsi dire, la part de chacun de nos sens, de chacune de nos facultés : on la voit partout joindre le calcul exact des parties nécessaires à chaque tout, et le mécanisme régulier de leur organisation ou de leur rap-

22o DE L'USAGE ET DE L'ABUS :

prochement, à îa variété, à la fraîcheur et au colons des surfaces. L'idée de la beauté suppose , sans doute, celle de l'harmonie ou de l'ordre; le beau n'est même que la perfection de l'ordre particulier, ou propre à chaque sujet ; mais la nature nous avertit, par sa propre conduite, qu'il ne s'agit pas là d'une perfection accompagnée d'ornemens on d'autres accessoires capables de la rendre sensible à l'imagination ou au cœur. Le squelette humain, tel qu'il sort des mains de l'anatomiste, n'est certainement pas l'homme tel qu'il sort des mains de la nature. Quelque bien ordonné que soit le mécanisme de l'organisation humaine, ce mécanisme ne peut produire l'impression qui suit la beauté, que lorsqu'il se montre sous l'élégance variée des formes et des attitudes, sous la douceur élastique des chairs, sous le duvet et l'éclat du teint, sous les traits animés de la physionomie. Dans l'idée que nous nous formons du beau , il ne faut donc pas vouloir être plus clairvoyant, plus sage que îa nature; il ne faut donc pas vouloir séparer ce qu'elle a uni.

Le but des beaux -arts n'est et ne peut être que l'imitation de la belle nature: car s'il nous appartient d'avoir la perception du beau, il n'appartient qu'à la nature de nous en offrir le modèle. Ainsi , notre tâche est , et de chercher îa perfection dans la nature, et ensuite de porter la nature dans les arts.

On demande si c'est le sentiment ou îa discussion , la raison ou le goût, qui doit diriger nos recherches et préparer ou dicter nos jugemens. Je crains bien que cette question , que l'on agite depuis si long-

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 1221 temps , qui a causé et qui cause encore de si grandes disputes , ne soit qu'une question de mots.

Il suffit de connoître la marche de l'entendement humain pour être convaincu que le sentiment et la discussion sont deux voies qui rentrent l'une dans l'autre, et qui sont également nécessaires pour arriver au but. Tout homme sent; mais, en quelque matière que ce soit, on ne s'instruit jamais si l'on ne sait observer ce que l'on a senti. Voyez la multitude, tout est vague , obscur et passager dans les impressions qu'elle reçoit, parce que, chez elle, le sentiment n'est ni éclairé, ni fixé par l'observation ou par la pensée.

On a beaucoup raisonné sur le goût • on en a multiplié les définitions. Est-ce un don de la nature ou un produit de l'art ; une théorie ou une faculté, un sentiment ou une connoissance ? On s'épargneroit toutes ces controverses inutiles si l'on pouvoit se résoudre à ne pas diviser l'homme d'avec lui-même, et à ne pas le considérer séparément dans chacune de ses facultés comme s'il pouvoit se passer de toutes les autres.

Le goût est une aptitude à démêler le beau. C'est un don de la nature, dans ce sens qu'il tient à des qualités que la nature seule peut donner : c'est un produit de l'art, en tant qu'il ne se forme et qu'il ne se perfectionne que par l'étude et par l'exercice. Le goût n'est, à proprement parler, ni un sentiment ni une connoissance- mais il suppose l'une et l'autre, c'est-à-dire il suppose à la fois de la sensibilité et quelques connoissances, sinon de théorie, au moins d'expérience : il naît de la sagacité et de la justesse de

222 DE L'USAGE ET DE L'ABUS l'esprit; il se compose d'une multitude d'observations déliées; il apprécie les grandes choses, et il saisit les plus petites; il est arbitre souverain des convenances, et il donne la mesure des plaisirs délicats. Son examen, son jugement est si fin et si prompt qu'il paroît être plutôt l'effet du sentiment et d'une espèce d'instinct, que delà discussion. La discussion est pourtant nécessaire: car, pour être homme de goût, il ne suffit pas d'être né sensible, il faut devenir attentif. Une sensibilité exquise peut seule réveiller et fixer l'attention sur des beautés qui échappent aux âmes ordinaires; mais il n'y a aussi qu'une attention soutenue, ou, en d'autres termes, il n'y a que la discussion qui puisse régulariser, recueillir et justifier les résultats de la sensibilité. La sensibilité, lorsqu'elle n'est pas secourue par l'esprit d'observation , peut avoir une marche rapide, mais interrompue , inégale; elle s'élève, elle chancelé, elle tombe; elle lance par intervalles des étincelles brillantes , mais toujours au milieu d'une fumée qui trouble la vue.

On prétend, il est vrai, que l'esprit observateur porté à la combinaison et à l'analyse , émousse le sentiment par les perceptions froides et tranquilles qu'il mêle à tout ; et je conviens qu'à force d'observations subtiles , on réduit quelquefois le sentiment en esprit. Mais ceux-là se trompent, qui pensent qu'il ne faut que sentir pour connoître le sentiment. Si celaétoit, la connoissance la plus rare ne seroit pas celle de soi-même. Sans doute il faut avoir éprouvé des sensations vives, pour pouvoir les connoître ; qui n'aima jamais, n'a pas le droit de parler de l'amour; mais

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 22.3 le moment où l'âme est affectée d'une passion , est précisément celui où elle peut le moins en étudier la nature et la cause : l'observation est donc indispensable , si nous voulons que nos sentimens deviennent des connoissances. C'est par elle que nous étudions ce qui se passe dans les autres et hors de nous. C'est par elle que , retrouvant l'empreinte ou le vestige de ce qui s'est passé en nous-mêmes, nous réveillons toutes nos facultés , nous les appliquons sur des objets qui ne sont plus en présence, et nous reproduisons, du moins en partie, la même impression qu'ils nous avoient faite. Si la mémoire, qui n'est que l'espace de l'âme, ne nous donne que des souvenirs, une imagination vive et active, qui revient sur le passé, reproduit nos premières sensations ou nous en fait éprouver de nouvelles. Loin de refroidir le sentiment, l'esprit d'observation, resserré dans de justes bornes , ne contribue qu'à le prolonger ou à le reproduire. L'homme n'est pas moins fait pour penser que pour sentir. Le sentiment et la pensée ne se reposent jamais. Je ne sais quelles idées pourroit avoir un être qui seroit insensible ; mais je ne sais pas non plus ce que devieudroient les sensations , dans un être qui n'auroit pas la faculté de lier des idées. Le souffle de la pensée est nécessaire à l'action de la sensibilité , comme le contact de l'air est nécessaire à l'action du feu. Pourquoi prononcerions- nous donc entre le sentiment et la science, entre la raison et le goût , un divorce que la nature ne connut jamais ?

Le beau n'est pas plus arbitraire que le vrai. Il a des principes , et c'est en travaillant à découvrir ces principes par la discussion que l'esprit philosophique

a donné nn si grand développement à Ja littérature et

aux beaux-arts.

Imiter la belle nature, est, comme nous l'avons dit , le but commun des littérateurs et des artistes. Mais la manière de remplir ce but , ne sauroît être la même pour les uns et pour les autres. Chaque art , chaque genre a son caractère , ses ressources et ses limites. Indépendamment des principes communs à tous les arts , chaque art a donc ses règles particulières. Mais comme l'on exagère tout ce qui est de mode , dès qu'on commença à devenir observateur, on multiplia les préceptes et les livres réglementaires ; un pédantisme grotesque, sous le nom de rhétorique, s'empara de la littérature , voulut tracer et commander les mouvemens des passions dans un discours ou dans un poème , comme la philosophie scoîastique régloit autrefois la forme ou la marche d'un syllogisme. Dans les autres arts , la routine ne fut d'abord remplacée que par des théories plus propres à rétrécir le talent qu'à le diriger. On se hâtoit de publier des règles et des maximes sur tout, sans se donner le temps, et sans avoir encore le moyen de les faire bonnes.

Les principes du goût dérivent de la nature et de la raison. Ils tiennent à un petit nombre d'observations incontestables sur notre manière de voir et de sentir. Mais nous ne les avons bien connus, que lorsqu'à l'aide d'une métaphysique sage et éclairée, nous avons su analyser les causas de nos plaisirs, démêler le beau essentiel du beau de convention , distinguer les notions générales et communes à tous les peuples, d'avec celles qui sont modifiées par le caractère , le

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 22 5 génie , le degré de sensibilité des nations et des individus.

En général , les hommes sont trop habitués aux miracles de la vie, pour pouvoir, d'eux-mêmes, se rendre attentifs aux beautés qu'ils ont sous les yeux. Quelques âmes privilégiées, qui savent se tenir religieusement en présence de la nature, cultivent les beaux-arts ; et, qui le diroit? ce sont les prodiges journellement opérés dans les beaux-arts , qui rappellent le gros des hommes aux prodiges de la nature. Nous sommes indifférens , tant que nous sommes peu instruits. Il suffit de comparer les peuples sauvages aux peuples civilisés, pour être convaincu que nous demeurons étrangers à tout ce qui nous environne , jusqu'à ce que nous ayons signalé notre exis^ tence par nos productions , jusqu'à ce que nous ayons^ pour ainsi dire, refait à notre manière i et , en quelque sorte , copié de nos propres mains, le monde que nous habitons. Nous ressemblons un peu à ces insectes, qui ne se croient établis que quand ils ont tissu leur toile*

Parmi les beaux-arts, il en est qui parlent plutôt aux sens qu'à l'imagination , à l'esprit ou au creur. D'autres parlent plutôt à l'esprit , au cœur ou à l'imagination qu'aux sens. La peinture , la sculpture , l'architecture , la musique , peuvent être rangées dans la première classe ; l'éloquence et la poésie dans la seconde. Le bon goût, en lout genre , est d'imiter ht nature avoc le plus de fidélité , de force et de grâce qu'il est possible. Mais l'effet d'une imitation directe et proprement dite, m1 peu.' réellement se vérifier frttà

226 DE L'USAGE ET DE L'ABUS sous la main du peintre et sous celle du sculpteur. La peinture et la sculpture sont , de tous les arts, les seuls qui puissent offrir à la vue la forme ou la figure des choses naturelles qu'ils se chargent de représenter. L'architecture^ née du besoin, et perfectionnée par le luxe , imite plutôt les procédés que les ouvrages mêmes de la nature ; ainsi un architecte n'emprunte proprement de la nature que les idées de régularité et de symétrie que la nature elle-même observe plus ou moins , dans ses diverses opérations. La musique , considérée seule , et comme abandonnée à ses propres forces , paroît bornée à un bien petit nombre d'images : ses sons presque toujours ont besoin de recevoir un sens. De là , sa véritable place est à côté d'une idée annoncée ou d'un sentiment exprimé. Quant à l'éloquence et à la poésie , elles n'opèrent que par des signes qui , agissant plutôt sur l'âme que sur les sens, sont bien moins une peinture qu'une seconde création des objets que l'on se propose d'imiter ou d'exposer.

Comme, pour plaire, en quelque genre que ce soit, il s'agit de remuer et d'intéresser tout l'homme , nous ne devons pas négliger l'intervention des sens , dans les arts qui paroissent s'adresser plus particulièrement à l'esprit, au cœur, à l'imagination ; et nous ne devons pas négliger l'imagination , l'esprit ou le cœur, dans les arts qui paroissent n'aboutir qu'aux sens. Ainsi le célèbre sculpteur qui a fait la statue colossale du czar Pierre à Pétersbonrg, n'a-t-il pas voulu parler à l'imagination et à l'esprit autant qu'aux yeux , lorsqu'il a représenté , comme soutenu par un serpent , le cheval qui porte celte statue ? et

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 227 lorsqu'il a placé le tout sur un piédestal qui n'est qu'un immense rocher à franchir ? Quelle richesse d'idées et quelle expression de sentiment dans les tableaux des grands peintres ! D'autre part , Démosthène et Cicéron ont- ils négligé l'art des gestes et l'harmonie des paroles dans leurs harangues? Dans la poésie, la raison n'est-elle pas journellement contrainte de faire de légers sacrifices à l'oreille ?

Dans les sciences , on est réduit à chercher et à découvrir ; dans les beaux-arts, on est réduit à imiter. Le savant doit être circonspect , et l'artiste doit être fidèle. Celui-ci doit se préserver de l'esprit d'exagération , autant que l'autre doit se défendre contre l'esprit de système. Le vrai peut fort bien , en mille occurrences , ne pas nous paroître beau ou aimable ; mais il n'y aura jamais de beau et d'aimable que le vrai. Tout ce qui est hors de la nature ne touche plus. La fiction même , si elle veut avoir quelque succès , est forcée de prendre le masque de la vérité.

Mais qu'est-ce donc que le vrai d'imitation sans lequel le beau et l'aimable ne sauroient exister dans les ouvrages des hommes? 11 consiste à rendre ou à produire l'impression que fait naturellement l'objet ou la chose que l'on veut peindre ou représenter. Le vrai d'imitation est manqué , par exemple , si , lorsqu'on voudroit être triste , on n'est qu'ennuyeux ; si l'on prend le faux pour le brillant , le guindé pour le gracieux , l'enflé pour le sublime ; si l'on se croit obligé d'outrer le sentiment ou l'esprit, pour montrer de l'un ou do l'autre. Le vrai d'imitation est encore manqué, si on ne rend point le coloris de chaque

228 DE L'USAGE ET DE L'ABUS chose, si l'on veut peindre les actions et les hommes, sans égard aux circonstances des lieux et des temps ; si l'on suppose arbitrairement des passions ou des affections inconnues au cœur humain ; en un mot, si 5 en quelque genre que ce soit , on choque les proportions, ou si on blesse les convenances naturelles.

Je ne parlerai point des ouvrages ridicules dans lesquels chaque mot est une invraisemblance et un contre-sens, ou une absurde hyperbole, et qui, par cela même , ont été condamnés à un éternel oubli.

Je range dans celte classe, les sonnets du chevalier Marini , la plupart des poèmes de Saint-Amand , les tragédies de Théophile , les romans de mademoiselle de Scudéri , les rondeaux de Benserade , et presque toutes les lettres de Voiture. Mais je dois faire remarquer que toutes les fautes contre le vrai proviennent toujours' ou d'un défaut de connoissances , ou d'un défaut de sensibilité , ou d'un défaut d'atlention.

Les fautes contre le vrai , qui n'ont leur source que dans un défaut de connoissances pu d'instruction positive , se rencontrent quelquefois dans les plus admirables productions du génie. Par exemple, Montesquieu, tout en admirant l'expression sublime du Moïse de Michel -Ange, critique son attitude, et sa petite veste serrée , qui n'est pas même le costume oriental. Tintoret peint les Juifs , dans le passage de la mer Rouge , avec des fusils et des mousquets. Toutes les vierges de Raphaël sont habillées en paysannes italiennes. Rembrandt place à côté de la croix, un cavalier en costume polonois. Shakespeare,

avec un peu plus de géographie dans la lète , n'eut pas fait échouer sur les côtes de la Bohême , les personnages d'un de ses drames. Il importe donc que les littérateurs et les artistes soient instruits; et c'est à l'esprit philosophique que nous sommes redevables d'avoir indiqué les rapports convenables d'affinité qui doivent exister entre les sciences et les beauxarts.

On remarque un défaut d'attention de la part de l'artiste , dans le fameux groupe des enfans de Laocoon qui n'ont aucune proportion avec la taille de leur père(i). Mais malgré cette défectuosité , ce groupe fait frissonner le connoisseur. Le défaut de sensibilité se confond avec le défaut de goût. Je sais qu'il est des hommes assez malheureusement nés ,, pour qu'on ne puisse pas plus leur inspirer le sentiment du beau ? que l'on ne peut donner le sentiment de la vue à uc aveugle. Mais Locke prouve que les enfans apprennent à voir, ou , pour mieux dire, à juger par la vue , de la distance des corps et de leurs figures. Le gout ne diffère pas de nos autres sens : l'organe ne se peut acquérir ; mais il se perfectionne puv l'usage et par

(1) Ne trouveroit-cm pas la raison de cette disproportion dans les vers suivants :

Illi agmine corto Laocoonta pelant, etprimum parva duo ru m Corpor/I g va torum serpens (emplexus uterque tmpllcatj et mlseros morsu déposai lur artus.

Y.IRG. jEn.,lib. II, V. '2V2-'2lù.

Note de l'EdiK

23o DE L'USAGE ET DE L'ABUS l'observation. Il est encore fort grossier dans une nation tjui commence seulement à se polir, et au milieu même de la nation la plus universellement éclairée, on distingue dans chaque individu \ le temps où le goût de cet individu se forme , d'avec le temps où il est formé. Quel est le lecteur de Corneille qui n'a pas senti l'extrême différence des beaux morceaux de Cinna et de ceux du même auteur dans ses dernières tragédies! Voltaire fait remarquer le goût perfectionné de Boileau dans son Art poétique et son goût non encore épuré dans sa satire sur les embarras de Paris.

L'effet le plus ordinaire d'une sensibilité peu exercée, ou mal dirigée , est de nous rendre plus ou moins incapables de saisir le vrai, dans l'imitation de la belle nature. Dans un siècle plus avancé que le sien, Malherbe, cet homme d'ailleurs si étonnant, n'eût pas traduit par préférence le poëme italien du repentir de saint Pierre, dans lequel les larmes de cet apôtre sont comparées à des fleuves , et ses soupirs à des éclats de tonnerre ou à des vents déchaînés. Tif» r^rnooMo , clans son poëme de la Lusiade, n'eût pas eu de nos jours l'idée de faire dire la messe à Bacchus, et Vida n'auroit pas désigné le sacrement de l'Eucharistie sous l'emblème de Cérès. Corneille, qui commençoit à vivre dans un meilleur u mps, mais qui dans ses premières années n'avoit point encore atteint le degré de perfection auquel il parvint depuis , nous offre, dans sa tragédie de Clilanare , le spectacle d'un amant dont la maîtresse perce l'œil avec une aiguille , et qui sans se déconcerter fait

des raisonnemens à perte de vue sur la pointe de cette aiguille.

L'esprit philosophique, en nous rendant plus familier l'art d'observer et d'étudier la nature, nous a mis a portée de la mieux connoître; et, en multipliant les méthodes qui contribuent à rendre l'esprit plus juste , il a contribué à rendre le goût plus sûr. Le raisonnement , sans la sensibilité , seroit un guide trompeur ; mais la sensibilité , sans règle et sans raisonnement , seroit également un mauvais guide.

Le principe que le beau ne peut exister que dans le vrai , nous a conduits à la découverte du beau fondamental et universel , partout distinct du beau d'habitude, de préjugé ou d'opinion. J'appelle beau fondamental et universel , celui qui est de tous les pays , de tous les temps , et qui résulte de la nature même des choses et de leurs rapports fixes et permanens avec nous.

Tout le monde convient qu'on est averti du beau par le plaisir. Ici, j'appelle plaisir, tout ce qui nous attache à un objet parle sentiment. Les choses intellectuelles peuvent nous donner et nous> d*>~~^nt sou vent du plaisir. Car, quand on a une idée, on la sent, et conséquemment on en jouit. Mais le plaisir ne trompe-t-il donc jamais ? Ce qui plaît dans un pays ne déplaît-il pas dans un autre ? Toutes les beautés ne sont-elles pas locales? N'y a-t-il pas autant de goûts differens qu'il y a d'hommes ?

Ces questions n'ont besoin que d'être réduites à leui^s véritables termes.

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