‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le dix-huitième siècle; précedé d'une notice sur la vie de l'auteur et d'un discours préliminaireChapitre 35 sur 40 · DE LTSAGE ET DE L'ABUS · texte numérisé non relu

DE LTSAGE ET DE L'ABUS

11 y a un beau universel comme il y a une raison commune. Ce beau n'est point une idée simple ni un sentiment isolé : c'est le résultat de tout ce qui plaît le plus généralement. Partout on préfère la lumière aux ténèbres , l'ordre à la confusion , la variété à la monotonie , le mouvement à la langueur. On aime à retrouver dans les ou vrages de la nature comme dans ceux de l'art une certaine symétrie, un certain balancement , un certain équilibre. En toutes choses , on répugne aux opérations vagues ; toute action , qui nous paroît sans but, nous laisse sans intérêt. Dans tout ouvrage, dans toute entreprise quelconque, on admire.Paccord bien combiné des moyens avec la fin. Partout on connoît l'amour , l'amitié, la commisération. Partout on fait cas de la force, de l'adresse, du courage. Partout la douceur est touchante, la colère impétueuse et la sagesse tranquille. Partout l'éloquence doit être persuasive, la poésie cadencée, la musique mélodieuse : partout la sculpture doit saisir la vérité des formes , la peinture, celle des couleurs ; Tune et l'autre celle de l'expression; partout larcintPPtv,— a***e être régulière et solide. Partout les hommes avides de découvertes et de jouissances aiment tout ce qui les flatte , tout ce qui les surprend, tout ce qui les étonne, tout ce qui les émeut.

Tels sont les principes universels du beau; tels sont même, sous plus d'un rapport, les principes universels du bon, qui , selon la remarque de quelques écrivains, n'est peut-être que le beau mis en action, Si on entre ensuite dans les détails, si on parefun

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 233 les différens peuples, et si on examine dans chaque pays l'état de la littérature et des beaux-arts, alors on rencontrera ce qu'on appelle les beautés locales.

Le goût dépend, en mille choses, du climat, des mœurs , de la religion , du genre de connoissaiices que l'on cultive particulièrement dans chaque contrée, de la forme du Gouvernement et des institutions publiques# Toutes ces diverses causes produisent des différences qu'il n'appartient qu'à l'esprit philosophique d'apprécier; lui seul distingue avec précisionles effets qui dérivent de chaque cause particulière; lui seul les compare avec justesse. Lui seul peut se mettre au-dessus des rivalités , des jalousies nationales , et se rendre arbitre , dans chaque système local, de ce qui est mauvais, de ce qui est bon, de ce qui est plus ou moins arbitraire , de ce qui est I ouvrage de la nature , ou celui de la simple habitude ; de ce qui est contraire aux principes du beau essentiel, et de ce qui n'en est qu'une modification forcée, on du moins une exception raisonnable.

Les règles du bon goiït exigent, p*. ~„ri«. a„vi n'y ait rien de bas dans une métaphore; elles veulent que cette figure de rhétorique ne soit employée que pour ajouter à l'idée ou pour l'expliquer. Mais les règles du bon goût ne sont pas blessées, quand des insulaires puisent leurs métaphores dans la marine plutôt que dans toute autre source.

Sous un climat froid et humide, il y aura un goût d'architecture , d'embellissement , de vêtement qui ne pourra être reçu chez des peuples qui vivent sons un climat chaud et ardent j mais cetiq

234 DE L'USAGE ET DE L'ABUS différence n'est- elle pas commandée par la nature elle-même?

Dans les églogues de Théocrite et de Virgile , il est sans cesse question du murmure des fontaines et du bourdonnement des abeilles; des troupeaux de chèvres agiles, tantôt suspendues à une roche escarpée, tantôt broutant le cytise fleuri, à l'ombre mobile des pins ou à l'ombre épaisse des yeuses, peuplent tous leurs paysages. Thomson , chantant sous un autre ciel, en présence d'une autre nature, dans son poëme des Saisons > fait des descriptions toutes différentes. En comparant ces auteurs, il seroit injuste de les juger d'après l'opposition du langage respectif qu'ils ont tenu : car chacun d'eux a dû parler relativement aux localités du pays dans lequel il vivoit. Il faut seulement examiner si Yirgile ou Théocrite ont mieux peint leurs tableaux que Thomson n'a peint les siens.

Le caractère de la poésie n'est pas le même chez un peuple où les femmes sont dans nn© sorte d'esclavage aomestique, et chez celui où elles exercent un empire illimité.

Dans l'éloquence, la pureté de la diction , l'élégance du style, la justesse du raisonnement sont utiles en toute occasion et en tout lieu ; mais il est des moyens de persuasion qui réussissent dans un pays et qui ne réussissent pas dans un autre. Il faut parler à l'Anglois de sa constitution , de ses droits , de ses usages, de son commerce. En Espagne et en Italie, il faut tenir un autre langage qu'en France. Là , un orateur doit plus s'occuper à frapper l'imagination

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. *35 qu'à convaincre l'esprit. Ici, le soin de gagner l'esprit doit passer avant celui de frapper l'imagination. L'éloquence des Italiens est une espèce de pantomime, dont un discours rapide et improvisé semble n'être que l'accessoire, et dans laquelle on paroît ne raisonner que par occasion.

Dans les républiques , on cultive plus l'éloquence que la poésie; à moins que la poésie, comme chez les Grecs, n'y fasse partie du culte , et de la liberté même. Dans les gouvernemens absolus, où Pon ne laisse au talent que le droit de plaire et au public que celui de s'amuser, on cultive plus la poésie que l'éloquence.

Chez une nation libre , les ouvrages portent , en général , le caractère de la franchise , de la fierté et de l'énergie. Chez les autres peuples, on remarque dans les productions plus de richesse et de finesse; la satire même y est adoucie par l'habitude des manières polies et des égards; tandis qu'ailleurs la liberté semble aiguiser la satire , et que pour un Horace on a dix Ju vénal.

Chez une nation grave , on met à tout plus d'uniformité et de pompe ; chez une nation gaie, pins de variété et de grâce. Les hommes qui vivent sous un climat froid se montrent ordinairement plus raisonneurs ; ceux^qui vivent sous un climat modéré se montrent plus spirituels; ceux qui vivent sous un climat chaud sont plus exaltés.

On a dit que la comédie est le spectacle de l'esprit, que la tragédie est celui du cœur, et que l'opéra est celui des sens. La comédie s'occupe des ridicules; \a tragédie représente les sentimens élevés et généreux, les

*36 DE L USAGE ET DE L'ABUS actes héroïques de vertu , les grandes catastrophes produites par les grandes passions; l'opéra se propose de nous conduire par une sorte de magie à l'enchantement. Les ridicules d'un peuple ne sont pas ceux d'un autre ; les divers peuples ne peuvent donc avoir la même espèce de comédie. Le meilleur auteur est celui qui peint le mieux les ridicules de sa nation. Les pièces de Congrève et de Steele font, sur le théâtre anglois, un effet que n'y feront pas celles de Molière et de Regnard. Si nous comparons Congrève à Steele, nous dirons que le premier a peut-être une plus grande richesse d'idées, et que le second se distingue par plus de correction et de décence. Mais si nous voulons comparer Congrève et Steele à Molière et à Regnard, il faudra le faire d'après les principes généraux de l'art , et non d'après des choses qui ne tiennent qu'à des convenances locales. Il y a moins d'arbitraire dans les beautés qui constituent un bel opéra : car si les hommes diffèrent dans leurs opinions , dans leurs préjugés , dans leurs mœ"1'* / eor*° oom partout

les mêmes. Tout est universel et absolu dans les beautés réelles dont la tragédie se compose : les différens théâtres ne peuvent raisonnablement varier que sur le choix de certains sujets, ou sur la conduite de certains incidens, plus ou moins adaptés aux opinions et aux mœurs de chaque nation.

La comédie est un genre presque tout local dans les beautés de détail , parce qu'il ne tient qu'aux formes, partout si différentes , et partout si variables , de la société. L'opéra doit beaucoup à un certain prestige. La tragédie rouie toute entière sur des seatiniens

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 237 ^ou des passions qui aj3partiennent vraiment à la nature. Aussi les ouvrages des auteurs comiques perdent toujours en vieillissant, et en passant d'un pays dans un autre. Quelques-unes des pièces de Molière ne peuvent déjà plus inspirer le même intérêt. La lecture de Plaute et de Térence ne rappelle que bien imparfaitement l'impression que leurs pièces dévoient faire dans le temps. Sophocle, Euripide, Shakespeare, Dryden, Corneille, Racine, Crébillon , vivront éternellement. Un bon opéra ne réussit partout, et ne se survit à lui-même, que par les choses qui remuent la sensibilité naturelle , et qui font une impression générale. On peut dire que les auteurs comiques ne sont proprement que les hommes de leur siècle et de leur nation; tandis que les auteurs tragiques sont vraiment les hommes de toutes les nations et de tous les siècles.

Dans les ouvrages épigrammatiques et satiriques, dans ceux d'une classe de moralistes , tels que l'abbé deChoisy, LaBruyère, Saint-Evremont, Sterné, il y a, ainsi que dans le genre comique , beaucoup de choses qui tiennent uniquement à l'esprit du jour et à celui du pays dans lequel on écrit. Le sel de la plupart des épigrammes de Martial s'est affaibli pour nous. Les épigrammes de Piron , quoique récentes , ont un peu vieilli. Mais les grands ouvrages des poètes épiques, des poètes sensibles , et de tous les écrivains en vers et en prose , qui ont cherché à nous découvrir les convenances de la nature , durent autant que la nature même. Homère et Virgile , La Fontaine et Fénélon sont pleins de beautés qui n'ont rien de local , et qui appartiennent à la postérité et au genre humain.

Les beautés que nous appelons locales , sont certainement des beautés très-réelles , quoique plus on " moins brillantes, plus ou moins périssables. La philosophie nous apprend à ne pas confondre les beautés avec les choses qui ne sont que de convention , d'opinion , ou d'habitude.

L'influence de la philosophie nous a été très-profitable en France, pour les heureux changemens qu'elle a opérés dans notre musique. On sait que les modernes ont été obligés de créer de nouveau cet art. Les prodiges que l'histoire nous raconte de la musique des anciens étonnoient nos pères sans les instruire. Tous les modèles étoient perdus. On peut croire avec l'abbé Dubos, que nous sommes redevables aux Pays- Bas du renouvellement de la musique , s'il est permis d'appeler du nom de musique un continuel remplissage d'accords. Ce qui est certain , c'est que l'Europe n'a eu pendant long-temps qu'une musique défectueuse et imparfaite. Tous les autres arts brilloient , lorsque celui-là languissoit encore. Il est né sous le beau ciel, sur le sol riant de l'Italie , et au milieu des monumens et des modèles de tous les autres arts. Mais l'Italie même n'a compté de véritables musiciens , que lorsque Pergolèze et quelques hommes de sa force ont paru. Oh peut regarder Pergolèze comme le Raphaël delà musique. On n'avoit, avant lui et partout ailleurs, que de l'harmonie, des sons et un peu de cadence. L'harmonie est la base commune de l'art ; la mélodie seule ea constitue les caractères. Il n'y avoit donc point à balancer entre la musique italienne, qui étoit mélodieuse, et la musique des autres nations, qui

éioit sans mélodie. L'abbé Raguenet avoit écrit , au commencement du siècle, pour nous éclairer; ses efforts furent inutiles. Rameau, qui voulut faire quelques changemens, fut d'abord traité comme un novateur. Les Allemands luttèrent pendant quelques années , mais ils firent leur révolution avant nous. On ne conçoit pas comment une nation aussi délicate , aussi sensible , aussi changeante dans ses modes, aussi avide de jouissances et de nouveautés que la notre , fut si tardive a revenir sur ce point au beau réel , au beau essentiel.

Je crois que plusieurs causes , qui n'ont point encore été déduites , concouroient à cette aveugle obstination. Ces causes sont : la vanité , l'opinion , le despotisme des artistes , et l'habitude.

Nous n'étions point humiliés de reconnoître les Italiens pour nos maîtres dans la peinture et dans la sculpture ; parce qu'ils nous avoient précédés dans ces arts , et que nous n'avions point à comparer leurs productions avec les nôtres. De plus , leurs progrès pouvant être attribués aux monumens de l'antiquité qu'ils avoient découverts dans leur territoire, étoient moins capables de réveiller la jalousie contemporaine. Mais en fait de musique , chaque peuple avoit , pour ainsi dire , arrangé la sienne, et aucun peuple n'étoit disposé à rendre hommage à la supériorité d'un autre. La France surtout , qui se distinguoit déjà par sa littérature, et qui étoit parvenue , sous plus d'un rapport, au plus haut degré de gloire , répuguoit à se donner des instituteurs dans quelque genre que ce fût, et principalement sur deb objets d'agrément et de bon

goût ; car relativement à ces objets , elle refusoit de

reconnoître même des égaux.

D'antre part , il étoit dans le caractère françois d'écarter la domination ultramontaine dans les beauxarts , comme l'on avoit écarté le joug de l'inquisition et celui des ambitieuses prétentions de la cour de Rome , dans les affaires ecclésiastiques. Notre nation , par le même principe d'indépendance, croyoit devoir défendre sa musique , comme elle avoit défendu et comme elle continuoit de défendre ses libertés. Les idées les plus étrangères les unes aux autres se confondent pour donner le même résultat sur des choses, d'ailleurs très-différentes , lorsqu'il ne s'agit que de fortifier et d'accroître un principe confus de rivalité et de guerre , que la vanité a déjà fait naître.

Les artistes , en général , étoient intéressés à entretenir la prévention nationale, et on connoît l'influence de leur despotisme sur l'opinion publique , dans les arts qui ne sont exercés que par un petit nombre d'hommes et dont la connoissance proprement dite est si rarement le partage de ceux qui ne les exercent pas.

Nous étions d'ailleurs habitués aux sons bruyans de notre musique , et l'habitude n'a que trop souvent la force d'étouffer la nature. Je conviens qu'elle est quelquefois nécessaire pour nous faire agréer les beautés réelles. En effet s'il est des objets qui, dès le premier moment , saisissent notre âme , il en est d'autres qui ne nous plaisent que lorsque notre âme a été suffisamment ébranlée par leur action , et qui font alors sur nous une impression d'autant plus

constante et plus profonde , qu'elle a été moins subite et plus tardive. Mais il est également vrai que l'habitude sert aussi à nous faire goûter, comme des beautés , des choses qui n'en sont pas .Son empire s'établit par une foule d'actes répétés , dont la succession continue donne , s'il est permis de s'exprimer ainsi , une nouvelle forme à notre sensibilité, et il se lie à une masse d'idées accessoires , dont nous n'apercevons pas le lien , et qui , par leur association , acquièrent une force irrésistible.

Mais tandis que notre musique éloit proclamée par le gros des musiciens et par la multitude des amateurs , comme la plus brillante de l'Europe, quelques artistes célèbres osèrent nous en découvrir la défectuosité et les imperfections : car les bons esprits, les hommes éclairés se livrent à leur raison , à leur génie , tandis que les esprits médiocres et bornés ne savent qu'être esclaves des préjugés de leur nation. Les philosophes se rallièrent au petit nombre d'artistes qui se déclarèrent pour le bon goût. D'Aîembert écrivit en faveur de la musique italienne. J.-J. Rousseau publia sa fameuse lettre et fit un opéra. Ces deux grands auteurs justifièrent que , si c'est aux poètes à faire de la poésie , et aux musiciens de la musique, il n'appartient qu'aux philosophes, comme l'a dit autrefois un sage , de bien parler de l'une et de l'autre. Les raisonnemens et les discussions furent appuyés par les chefs-d'œuvre des Gluck, des Philidor, des G rétryla philosophie et le plaisir prévalurent sur l'opinion , la vanité et l'habitude.

L'exemple que nous avons doi:i;é en abandonnant I. 16

ï4î DE L'USAGE ET DE L'ABUS notre musique, d'autres nations le donneront un joui' en adoptant les règles de notre théâtre. La grande loi des unités de temps , de lieu et d'action , l'art délicat de n'amener sur la scène, ni d'en faire sortir sans raison aucun personnage; l'art, encore pins grand, qui concentre les intérêts divers dans un seul, et qui offre , dans les détails, tant de difficultés à surmonter • enfin l'obligation de n'introduire aucun interlocuteur parasite ou déplacé et de faire qu'aucun ne cesse de se ressembler à lui-même, ne sauroient être des choses locales ou arbitraires. Elles tiennent aux règles essentielles de l'imitation de la belle nature, qui veut que tout soit soumis à un certain ordre, que l'on évite les inutilités et les inconséquences, que l'on s'écarte du vraisemblable le moins qu'il est possible, et que l'illusion soit au moins gardée quand on est forcé de s'écarter du vrai. On me dira peut-être que les Anglois , les Allemands, les Espagnols, s'accommodent très - bien de voir représenter en quelques heures, ou en quelques soirées , la vie entière d'un héros. Je réponds qu'il ne faut point prendre l'effet de l'habitude , pour celui du bon et du beau. Dans les choses où l'on prend trop de licence, l'illusion cesse ou devient moindre pour peu que l'on réfléchisse et que l'on raisonne. Pourquoi donc négligerions-nous de mettre, autant qu'il est en notre pouvoir, le plaisir d'accord avec la raison ? 3\'avons-nous pas à craindre , quand nous violons trop ouvertement la vraisemblance ou les convenances , que la raison qui veille toujours , ne vienne, par ses observations importunes , troubler ou diminuer nos plaisirs ?

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 243 Au reste, ce seroit une erreur de croire que chez les nations éclairées le beau d'habitude ou de convention soit absolument sans règle. Il y est autant éloigné d'une routine aveugle et sans principes que d'une discussion exacte et rigoureuse. Ce seroit une autre erreur dépenser que l'application des règles du beau essentiel doive être tellement rigoureuse, qu'il ne faille rien donner à l'habitude, ni laisser aucun espace à l'opinion.

Il est des pays où le bon goût n'a jamais pénétré. Ce sont ceux où les communications sociales ne sont jamais parvenues à un certain développement ; où. des superstitions grossières proscrivent certains arts , tels que la peinture et la sculpture des êtres animés, et où l'ignorance , en général , est un principe de religion et une loi d'Etat. Nous pouvons citer en exemple les nations musulmanes, qui n'ont jamais eu que peu d'ouvrages de goût, et presque tous dans le mémo genre. Mais dans les pays qui cultivent, avec le plus de succès, les belles-lettres et les beaux-arts, le goût des individus est modifié par mille circonstances qui tiennent à l'Age, au sexe, à la profession , au genre de vie ? au caractère personnel; comme nous avons remarqué qu'entre les peuples éclairés, le goût dépend en mille choses, du climat, des mœurs, et des institutions. C'est dans ce sens que l'on répète tous les jours, dans le langage familier, qu'il ne faut pas disputer des goûts.

Les jeunes gens, ayant moins d'expérience que les hommes faits , ne sont pas toujours sensibles aux bcaulés qui , pour être goûtées , demandent une p]ù$ grande connoissanec des règles. Mais , étant plus près

244 T>E L'USAGE ET DE L'ABUS delà nature et moins esclaves de l'habitude, ils sont ordinairement meilleurs juges des choses nouvelles , de celles qui n'ont besoin que d'être senties.

Les femmes ont un goût particulier pour tout ce qui flatte l'esprit et remue le cœur. Elles aiment, dans les arts et dans les livres , ce qu'elles aiment dans la société. Elles ne veulent pas qu'on leur dise tout : pour les satisfaire il faut qu'on leur donne beaucoup à deviner. Le plaisir de pénétrer un secret leur paroît préférable à celui d'en recevoir la confidence. Ce qui frappe ne les saisit pas autant que ce qui plaît. Elles exigent un certain sérieux dans les choses frivoles et une certaine gaîté dans les choses sérieuses. La beauté lie leur suffit pas , elles exigent la grâce : elles ne pardonneraient point à un auteur ou à un artiste qui manquerait des qualités nécessaires; mais elles ne lui savent gré que de celles qui sont aimables.

Indépendamment de l'âge et du sexe , combien d'autres causes n'influent- elles pas sur le goût des particuliers?

Mallebranche , trop livré aux idées d'une philosophie abstraite, ne pouvoit supporter la lecture du meilleur ouvrage de poésie ; tandis qu'écrivain pur et br illant , il étoit lui-même poète dans ses ouvrages philosophiques.

On retrouve partout, dans le style de d'Aguesseau , l'ordre trop marqué, la symétrie compassée et trop uniforme, qu'il portoit dans la distribution de son temps, de ses études , et dans toutes les actions de sa vie. Le génie de cet homme estimable n'avoit point la sagesse pour compagne , mais pour tyran.

DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. zêâ

Celui qui vil dans la retraite, fait cas de ce qui est profond , et ne se doute pas même de ce qui n'est que fui. Il n'y a que les personnes très-répandues 5 qui n'épuisent pas leur attention sur les grands trails et qui s'habituent a tout voir, parce qu'elles s'habituent à tout comparer.

Un esprit froid et juste , ne cherche, dans un ouvrage d'agrément, que l'accord des idées. Un grammairien austère n'y cherche que Ja propriété des mots et la régularité des constructions. Un homme a imagination n'y fait cas que des images et du coloris. Un homme d'affaires , dont la sensibilité est desséchée par des occupations iniércssées , ne sent rien , ou peu. Un autre ne juge d'une production littéraire que par les rapports fortuits ou accidentels qu'elle peut avoir avec sa profession. Enfin , dans tous les gem s, il est des beautés qui font tressaillir les âmes délicates , et qui ne font que glisser sur les Ames communes.

Mais, malgré toutes ces différences dans les goûts particuliers , il existe un goût public, un goût général qui ne trompe pas. La niasse des hommes , à moins qu'elle ne soit égarée ou séduite , juge sainement de chaque chose - quoiqu'il y ait si peu d'hommes, dans celte masse , qui puissent juger sainement de tout.

Les connoisseurs qui ont l'avantage d'une vue longtemps exercée sont partout le plus petit nombre; mais l'instinct de la majorité est toujours bon, s'il n'est étoullé par quelque prévention ou par quelque habitude nationale. Je sais qu'aucun homme ne ressemble proprement à un autre; mais tous les hommes, ont des rapports communs par lesquels ils appartiennent à leur

246 DE LTJSAGE ET DE L'ABUS espèce. Les différences qui existent entre les hommes, sont la source de l'extrême diversité des affections et des habitudes individuelles; mais les rapports communs d'organisation , d'intelligence et de sensibilité par lesquels tous les hommes appartiennent à leur espèce, sont la source de leurs affections et de leurs inclinations communes. Or, c'est parce que les hommes ont plutôt entre eux des rapports et des ressemblances que des parités, c'est parce qu'ils ne sauroient s'accorder précisément sur les points dans lesquels ils différent; c'est conséquent nient parce que les préventions ou les habitudes individuelles et les goûts particuliers ne portent pas sur les mêmes objets , qu'il reste toujours pour chaque objet une pluralité saine et capable de prononcer avec autant de justesse que d'impartialité.

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