CHAPITRE XVIII
Système d'Hetnsterhuis sur la cause de nos plaisirs , dans les beautés de l'art, et système de Burke sur le sublime et sur le beau.
Hemsterhuis , dans sa Lettre sur Ici sculpture , observe que l'âme veut naturellement avoir un grand nombre d'idées dans le plus court espace de temps possible. Il conclut de cette observation que les choses que nous appelons grandes, belles , sublimes et de bon goût, ne sont que de grands touts , dont les parties sont si artificieusement composées, que l'âme peut en saisir la liaison avidement et sans peine. Il paroît qu'Hemsterhuis fait tout dépendre de cette passion de l'âme, qui, impatiente de jouir, tend à embrasser plusieurs objets à la fois. Il n'a aucun égard à la propriété des objets mêmes ni à leurs rapports.
Ce système a le vice de tous les systèmes. Un anteur envisage une matière sous un point de vue en abandonnant tous les autres. Pour répondre à cet auteur, il est rarement nécessaire de réfuter ce qu'il dit : presque toujours il suffit de s'occuper de ce qu'il laisse , c'est-à-dire de ce qu'il ne dit pas.
Je conviens que l'âme, faite pour penser, pouu
296 DE L'USAGE ET DE L'ABUS apercevoir et pour sentir, se plaît dans les objets qui lui offrent un plus grand nombre d'idées dans le plus petit espace de temps possible : mais cette disposition de notre âme déjà observée par Montesquieu dans son Essai sur le gout, n'est pas l'unique source de nos plaisirs. Le sentiment est un être plus mystérieux qu'on ne le croit communément. Comme tout atteste sans cesse sa présence , nous finissons par imaginer qu'il nous est donné de connoître sa nature. Mais ses effets son t infinis ? et les causes qui les produisent sont presque toutes impénétrables. Si nous pouvions suivre l'histoire de nos sensations, nous ne tarderions pas à nous convaincre que, dans l'ordre moral et intellectuel, cette histoire est mille fois plus étendue que ne peut l'être celle des formes et des figures dans l'ordre physique. C'est donc une entreprise au moins inutile que de vouloir , dans les beaux-arts , réduire les causes de tous nos plaisirs à un principe absolu, à un principe unique.
Noire âme est une; mais ses facultés sont diverses. Elle est unie à un corps, et les impressions simultanées ou successives qu'elle reçoit par ses communications avec les corps, modifient de mille manières l'exercice de ses facultés et l'usage de sa puissance. S'il est des plaisirs qu'elle puise dans le fond même de son être , il en est qui ne naissent que de l'action des sens combinés avec la qualité des objets par lesquels les sens sont affectés., et d'autres partent du préjugé, de l'opinion, de l'habitude, ou de quelque circonstance particulière, passagère et souvent individuelle. Il résulte de là que notre sensibilité, appliquée aux matières de
goût, éprouve dans ces matières, comme dans toutes les autres, une foule d'impressions qui agissent sur elle avec plus ou moins de vivacité , et qui ne sauroient être expliquées ni définies. Dans les ouvrages de la nature, ainsi que dans ceux de l'art , nous aimons le beau, le joli, le naïf, le fin, le grand, l'agréable, le léger, le grave, le simple, le pompeux , le profond, le délicat, le véhément, le tendre, le gracieux et le sublime. Ces différentes expressions indiquent des sensations différentes dont chacune est encore susceptible d'une multitude de nuances qui ne peuvent recevoir de noms. Or, est-il raisonnable, est-il possible d'attribuer aune seule cause tant d'impressions diverses ?
L'impression qui nous est faite par la beauté des cieux, ne sauroit avoir le même principe que celle qui est produite sur nous par la beauté ou le parfum des fleurs. Ce qui nous plaît dans la naïveté n'est pas le nombre des idées qu'elle nous offre, mais une certaine franchise négligée qui la caractérise. Quoi qu'en dise Hemstcrluus, les décorations et les ornemens ne nous plaisent pas non plus par la multitude d'idées qu'ils présentent dans le moment à l'esprit, mais par la manière vive^dont ils affectent les sens, et dont il nous est si souvent difficile de nous rendre compte à nous-mêmes. La sensation que nous font éprouver les miniatures de la Rosalba , a un tout autre principe que celle que nous éprouvons à l'aspect du jugement dernier de Michel- Ange. Le dessin qui nous plaît ie plus, n'est pas toujours celui qui offre le plus de points visibles dans le pins petit espace de temps, mais c'est souvent celui où l'œil peut les pa/courlr dans une cer-
298 DE L'USAGE ET DE L'ABUS raine direction. Un portrait qui ressemble à son original , ne nous plaît souvent que par celte ressemblance même* Des vers bien cadencés, un disconrs qui a du nombre, nous font goûter le plaisir de l'harmonie. Une grande pensée nous satisfait et nous frappe , parce qu'elle nous fait découvrir subitement ce que nous ne pourrions espérer de connoître qu'après un long travail : elle remplit l'âme; mais une pensée fine, délicate, nous plaît, parce qu'elle remue les ressorts les plus déliés de l'esprit, et l'expression d'un sentiment tendre nous entraîne, parce qu'elle touche et saisit le cœur. Le principe auquel Hemsterhuis a voulu attribuer tous nos plaisirs dans les ouvrages de goût, et qu'il place dans la facilité de pouvoir embrasser une grande masse d'objets ou d'idées à la fois, ne sauroit donc être la source unique de ces plaisirs.
Burkè , dans ses Recherches philosophiques de V origine de nos idées sur le sublime et sur le beau y balit également un système a sa manière. C'est dans nos passions qu'il s'efforce à découvrir les véritables sources du goût « Il est des passions, dit-il, qui sont <c relatives à l'intérêt de notre conservation , telles que ce la douleur et la crainte. 11 en est qui sont purement <( sociales, telles que l'amour et la compassion C'est « de ces deux espèces de passions que naissent le sen- « timent du sublime et celui du beau. Le caractère du « sublime est le terrible, c'est-à-dire le sublime n'est (( attaché qu'aux choses qui inspirent une sorte de terce reur ou d'eilroi. L'éclair est sublime, la lumière ne « l'est pas. Le jour est moins sublime que la nuit. La <( tempête Test plus que le calme , et FQcéan Test plus
« qu'une simple plaine. L'obscurité, la force, le cou- (( rage, la pompe, la grandeur, sont des élémens du « sublime. Quoique dans le sublime la terreur soit le « principe prédominant , il est pourtant vrai que ce « principe est quelque fois plus sensible et quelquece fois plus caché. L'effet le plus fort du sublime est <c Pétonnement, la stupeur ou même le frisson. Ses (( effets les plus modérés sont l'admiration, le respect, (C la considération. La beauté, continue l'auteur, ne «c consiste ni dans les proportions, ni dans les conve- « nances, ni dans la perfection. C'est cette qualité ai- (( mable d'un objet par laquelle cet objet fait naître en <c nous une passion qui lui ressemble. Les beaux obid jets sont petits : le poli, le délicat, le tendre, sont « les caractères essentiels du beau. L'amour est au <( beau, ce que l'admiration est au sublime. »
Tel est le système de Burke; il est une nouvelle preuve que les hommes les plus éclairés tombent dans l'erreur, quand ils veulent tout régir par quelques généralités.
Je conviens que le terrible peut entrer comme élément dans le sublime , mais je nie que le sublime ne soit attaché qu'au terrible. Je ne pense même pas qu'un objet qui ne seroit que terrible pût jamais , seul, produire le vrai sublime.
Le mal vient de ce que Burke a cru pouvoir séparer le sublime d'avec le beau, et les présenter comme deux choses opposées, dont l'une inspire la crainte, et l'autre l'amour. Je crois, au contraire, que si le beau peut exister sans le sublime , le sublime ne
3o<s DE L'USAGE ET DE L'ABUS peut exister sans le beau. Je crois que le sublime n'est que le beau suprême. Mais pour me faire entendre , je dois commencer par réformer la définition que .Burke nous donne du beau. Nous venons de voir qu'il ne le fait consister ni dans les proportions, ni dans les convenances, ni dans la perfection même, mais uniquement dans une qualité indéfinissable qui nous fait aimer l'objet dans lequel nous le rencontrons. Or, ce charme secret que l'on ne peut définir et que Burke nous présente comme le caractère essentiel de la beauté, est précisément ce que tous les auteurs, jusqu'ici, nous ont présenté comme le caractère de la grâce. La grâce , selon La Fontaine > plus belle que la beauté , ne sauroit déparer la beauté même; mais elle n'accompagne pas toujours le beau, et elle sait s'associer au sublime.
Burke, qui nous dit que les beaux objets sont toujours petits, et qu'il ne faut pas chercher la beauté dans les proportions, nous dit en même temps, qu'un nain estrarement beau, et qu'il déplaît presque toujours parce qu'il est rare que sa grosseur soit proportionnée à sa taille. Du propre aveu de cet auteur, la justesse des proportions est donc une des circonstances qui produisent le sentiment du beau. J'admets que, la petitesse n'est pas incompatible avec la beauté, mais pourvu que l'objet qui se présente à nous comme petit ne soit pas défectueux dans son espèce par cette petitesse même. Ainsi, l'on dit: un bel édifice, une belle fleur, quoique pour la grandeur une fleur ne puisse « ire comparée à un édifice. Mais dire que la beauté
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE 3oi est le caractère propre et exclusif des petites choses, c'est trop ouvertement démentir le sentiment que nous avons du beau.
Dans les grands, ainsi que dans les petits objets, \fe beau est le résultat de V harmonie cj'ii règne entre les parties d'un même tout , et entre ce tout et l'espèce dans laquelle il est classé. Or, cette harmonie suppose que, dans le sujet donné, soit qu'il appartienne à la nature, soit qu'il appartienne à l'art, toutes les proportions et les convenances ont été exactement gardées. Ainsi un insecte peut être beau dans son espèce : mais un nain, quoique proportionné dans ses formes, nepeut être ce que l'on appelle beau dans l'espèce humaine.
L'harmonie qui constitue la beauté n'est pas la grâce. Vouions-nous savoir en quoi la grâce diffère de la beauté ? Ecoutons Homère: il nous peint Vénus comme belle, mais il ne dit pas qu'elle étoit agréable parce qu'elle étoit belle. Une des plus admirables fictions de ce poëte, est cette ceinture mystérieuse, à laquelle, seule, Vénus étoit redevable du don de plaire. Peut-on mieux nous représenter ce charme secret, cette magie enchanteresse qui n'est pas nécessairement attachée à la beauté, qui la supplée souyenl , et qui seule peut donner des attraits à la beauté même ?
D'après l'idée que j'ai donnée du beau , je crois pouvoir assurer que le b au doit faire le fond du sublime. Car en tout il faut mettre de l'harmonie, garder certaines proportions, et m; pas choquer les convenances. Un entassement irrégulier d'images disparates , d'idées exagérées ou gigantesques, serait une production plus
3ô<2 DE L'USAGE ET DE L'ABUS
insensée que sublime. Chacun counoît la critique qui a été faite de ce vers de Lucain :
Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni.
On a trouvé que toutes les proportions étoient manquées, et que l'auteur avoit violé toutes les convenances, eu accordant Une sorte de supériorité à la vertu ou à la conscience d'un homme sur la sagesse des Dieux. Je n'adopte pas celte censure : Lucain n'a pas voulu mettre la sagesse des dieux en opposition avec celle d'un homme, mais seulement peindre la résignation héroïque et imperturbable de Caton, à la majestueuse obscurité des décrets du Ciel. Ce second point de vue est vraiment sublime, le premier ne seroit qu'insensé. Je cite cet exemple pour prouver que la justesse des proportions et l'observation fidèle des convenances , d'où naît le beau, sont également essentielles au sublime. Le sublime n'est lui-même que le beau rendu sensible par quelque grande circonstance , ou par un trait de génie , à toutes les facultés de notre âme.
C'est la forte commotion que l'on est en droit d'at-' gendre du sublime, qui a fait croire à Burke que le sublime ne pouvoit avoir pour principe que la terreur ou l'effroi, ce Nos passions les plus vives, dit- il, ce sont la crainte de la douleur et celle de la mort, « puisque ces passions sont celles qui sont relatives à a l'intérêt de notre conservation. Ce n'est donc qn'a- « vec de telles passions que l'on peut produire en c nous celte secousse violente qui doit être l'effet du c< sublime. »
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 3o3 Contre l'intention de son auteur, ce système tend à dégrader l'âme humaine. Je ne méconnois pas Pcmpire que la crainte de îa douleur ou delà mort exerce sur nous, mais je n'avoue pas que cette passion soit le plus puissant mobile de l'homme. S'il est des hommes qui craignent la douleur ou la mort , il en est d'autres qui savent braver l'une et l'autre - et le courage ou la force de ces derniers prend sa source dans un intérêt moins étroit que le soin physique de notre conservation , dans des passions plus désintéressées , plus nobles que la terreur.
Je sais qu'en général la crainte de la douleur est telle, que nous sommes physiquement plus affectés d'une blessure ou d'un mal-être individuel, que d'apprendre la perte de plusieurs milliers de nos frères dans une bataille. Est-ce donc que, pour s'épargner une légère incommodité, un homme consenliroit à sacrifier des masses d'hommes ? I^oin de nous cette horrible pensée, elle fait frémir la nature. S'il pouvoit exister un tel monstre, il chercheroit à dissimuler aux autres sa propre noirceur , il chercheroit à se la cacher à lui-même. D'où vient donc cette contradiction apparente de notre être ? Pourquoi nos principes actifs, nos principes moraux sont - ils si généreux, si nobles, tandis que nos sensations physiques, c'est-àdire, notre sensibilité passive, se montrent si égoïstes et si abjectes ? Quelle est cette puissance secrète qui porte l'homme vertueux, dans toutes les occasions, et l'homme vil dans quelques-unes, à sacrifier leur intérêt propre à celui de tous ? Est-ce cette légère étin • celle de bienveillance que la nature a jetée dans I s
3o4 DE L'USAGE ET DE L'ABUS cœur humain, mais quela plus légère passion y étouffe? Esl-ce l'amour du prochain, l'amour des hommes ? Non , c'est un amour plus fort, une affection plus puissante, c'est l'amour de tout ce qui est beau, de tout ce qui est grand, de tout ce qui est honorable; c'est l'amour de soi, ennobli par le sentiment de la supériorité de notre propre caractère, c'est le besoin de l'estime des autres, c'est le besoin plus intime et plus pressant encore de l'estime de nous-mêmes. Ce besoin est le gardien fidèle de notre dignité, comme nos sensations physiques sont établies gardiennes de notre conservation. C'est le principe moral, c'est le principe actif qui fait les héros et les grands hommes. C'est lui qui produit toutes les grandes choses. C'est donc dans les passions qui naissent de ce principe et non dans la terreur qu'il faut chercher les véritables sources du sublime.
Rien de ce qui est dangereux , nous dit-on, ne sauroit nous paroi! re méprisable. Et le guerrier, l'homme vertueux ne sait-il pas mépriser la mort, qui est le plus grand des dangers ? Et le vice n'est-il pas mé prisable, quoique dangereux ?
La terreur isole , comprime. Le sublime est fait pour nous agrandir et pour nous élever. La terreur ne nous rappelle que notre faiblesse, et le sublime doit remuer les passions qui nous ramènent au sentiment de notre grandeur. L'empire delà terreur est resserré dans les étroites limites de noire frêle existence. L'immense empire de la perfection, qui est ouvert au sublime , n'a pas même pour limites celles de l'univers. Je ne sais si c'est le cœur on l'esprit qui m'inspire ? mais
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 3o5
j'atteste que je connois des bornes à ce que je puis craindre, et que je n'en connois point à ce que je puis admirer ou aimer.
Nous avons vu que le terrible est le propre de la tragédie. C'est ce qui fait que dans ce genre Montesquien préfère Crébillon à tous nos autres auteurs. Mais dans la tragédie même le terrible seul ne sauroit produire le sublime. Un grand danger fait ressortir un grand caractère. Une injure atroce donne de l'éclat à un pardon généreux. Mais le sublime est moins dans le danger que dans le courage qui le brave. 11 n'est point dans l'injure, mais dans le sentiment qui la pardonne. De grands coups de poignard, de noirs complots, de sanglantes catastrophes secouent l'âme. Ce sont les grandes idées, les sentimens élevés, les actions héroïques qui la ravissent. Il faut que l'admiration naisse à côté de la terreur , si l'on veut, en me faisant frissonner, m'exalter sans m'abattre.
Si les images guerrières prêtent au sublime, ce n'est point parce qu'elles se lient aux désastres de la guerre même, mais parce qu'elles s'offrent à nous avec des idées d'honneur, de courage, de talent et de gloire. Si l'obscurité est favorable aux grandes conceptions, c'est qu'elle invite l'imagination à supposer bien au-delà de tout ce que l'œil peut entrevoir. Notre âme gagne tout ce que paroissent perdre nos sens; mais des ténèbres épaisses ne pourroient inspirer que l'horreur; c'est ce qu'a très-bien senti Milton. Comment les anciens représentoient-ils la mort? Sous la figure d'un jeune homme ay;int sur sa tête un papillon prêt à s'envoler, et tenant à la main un flambeau renversé et I. 20
M DE L'USAGE ET DE L'ABUS presque éteint. Tout ce que l'image de la mort pouvoit avoir de hideux , étoit écarté ou adouci dans cet emblème; mais on y voyoit voltiger ce souffle céleste qui constitue le véritable moi humain et qui sait triompher de la mort même. La religion est-elle jamais plus sublime que lorsqu'elle réchauffe nos cendres en les marquant du sceau de ses promesses , et en les faisant étinceler des rayons de l'immortalité? On voit quelquefois le génie rassembler les orages, lancer la foudre, secouer des torches , allumer des volcans, ouvrir des abîmes, faire mugir les enfers : mais alors quelque chose de céleste et de divin doit se mêler à ces images terribles, pour que notre âme ne demeure pas courbée sous la terreur et qu'elle puisse trouver une issue pour s'élever aux plus hautes pensées. Il en est dans les beaux -arts comme dans la morale : la crainte est le commencement de la sagesse, et dans maintes occasions elle est un élément du sublime; mais elle ne peut pas plus être le fond et le terme du sublime , qu'elle ne peut être le fond et le terme de la sagesse.
N'allons pas même croire que nous n'atteignons le sublime, que quand nous mesurons l'espace, quand nous parcourons l'infini , quand nous détruisons ou nous entassons des mondes. Que de grandeur, que d'élévation dans les actions en apparence les plus ordinaires , dans les vertus les plus simples , dans les affections les plus douces! L'amitié n'a-t-elle pas ses héros, l'amour ses martyrs, et la justice ses pontifes? Le cœur d'une mère tendre, celui d'un père sensible ou d'un époux fidèle, ne sont-ils pas les plus sublimes .et les plus parfaits ouvrages de la nature? Les épan-
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 3o7
chemens de deux âmes brûlantes n'enibrasent-ils pas toutes les âmes? La conscience du juste , de l'homme vertueux , n'est-elle pas un spectacle digne des regards du Ciel et des respects de la terre ? Malheur à qui ne tressaillirent pas au récit d'un sacrifice généreux , d'un acte d'humanité ou de miséricorde! Il est telle situation , tel moment oit un sentiment doux , mais vrai, un soupir, une larme, produit une commotion plus forte que ne pourroient le faire tous les fantômes de l'imagination.
Dans tous les genres , le sublime est le sommet du beau, et c'est pour cela même qu'il compatit avec tous les arts et avec tous les genres. La musique n'a pas besoin , pour élever mon âme ou pour la remuer vivement, d'imiter , par des sons bruyans , durs et disparates, les cris tumultueux et irréguliers de la colère ou de la fureur. Ne lui suffira- 1— il pas pour me transporter et me ravir, de me faire entendre ces sons doux et mélodieux qui conduisent une voix flexible, amollie et tendre, à travers les contours secrets du labyrinthe mystérieux qu'elle doit parcourir, et qui pénétrant insensiblement jusqu'au fond du cœur, y dénouent avec le pouvoir magique de l'harmonie, tous les petits fds qui lioient ma sensibilité , donnent à mon âme un nouveau ressort, réveillent en elle des affections inconnues, et lui font, pour ainsi dire, goûter les délices d'unç nouvelle existence, d'une nouvelle vie ? Si la poésie est sublime sous la plume mâle et fière de Corneille, ne l'est-elle pas souvent sous celle du tendre Racine et quelquefois même sous la plume naïve ej, simple de l'incomparable La Fontaine?
3o8 DE L'USAGE ET DE L'ABUS
Je conviens que sans assigner le terrible pour unique source du sublime, quelques auteurs ont paru croire que le sublime est incompatible avec tout ce qui est doux , avec tout ce qui est gracieux , avec tout ce qui est aimable. On a même été jusqu'à dire que la grâce ne pouvoit avoir pour compagne naturelle, que la volupté. Maisr toutes ces fausses opinions disparoissentf quand on ne perd pas de vue que le sublime ne sauroit être exclus d'aucune des choses qui parlent à l'esprit, à l'imagination ou au cœur, et que, dans chacune de ces choses, sa place est d'être au premier rang dans l'échelle graduée des diverses beautés de la nature ou de l'art, et son effet est d'exciter le plus haut degré d'admiration que le sentiment du beau puisse produire en nous, soit par les idées, soit par les images, soit par les affections. Nous sommes satisfaits de ce qui n'est que beau , le gracieux nous séduit; mais nous admirons le sublime*. Je parle de l'admiration et non du simple étonnement ou de la simple surprise; parce que ce sont là des sentimens très -distincts, et qui vont souvent l'un sans l'autre. Une idée extraordinaire, un coloris plus fort , uiTsentirnent bizarre , peuvent d'abord m'étouner ou me surprendre : j'approche, j'examine, et l'illusion s'évanouit. Mais, dans la contemplation du sublime, le premier ébranlement qui nous est donné par la surprise , se soutient, s'accroît et finit par se changer en admiration. Les beautés apparentes de Lucain nous frappent d'abord plus que les beautés réelles de Virgile; mais l'impression déjà produite par les premières n'existe plus: tandis que le sentiment que font naître
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 5o9 les secondes, augmente et se développe pour durer toujours. Le beau est au sublime ce que le bien est au mieux. Dans le beau, je suis content de ce qui est; mais dans le sublime, je n'imagine rien au delà de ce que je sens , ou de ce que je vois. En quelque matière que ce soit , le propre du sublime est de nous présenter une image ou une idée dont les accessoires et les rapports puissent nous cacher les limites, ou de nous offrir un sentiment qui ne nous paroisse pouvoir être surpassé par aucun autre sentiment delà même espèce. Ainsi le Medea superest de Médée, dans Sénèque, et le qu'ilmourût du vieil Horace, dans Corneille, sont deux mots sublimes, parce que, relativement aux grands sentimens que Sénèque et Corneille se proposoiewt de nous peindre, on ne peut rien imaginer de plus fort ni de plus grand que ce qui est exprimé par ces deux mots. Le fiât de la Genèse est sublime, parce qu'il nous peint la toute-puissance, en ne lui assignant d'autres bornes que celles de la volonté. Henri IV vainqueur et conquérant de son peuple, n'eût été qu'un héros; pardonnant aux Ligueurs après la victoire, il n'eût été que généreux : mais il se montre sublime, lorsqu'au blocus de Paris il fait passer du pain à ses sujets rebelles et réduits à dévorer les os des cimetières ; et un tel acte fait luire à nos yeux le rayon céleste d'une bonté au-dessus de la nature.
Jedirois que les objets qui ne tiennent qu'à la volupté ne sauroient comporter ni le beau , ni le sublime, s'il n'éloit vrai qu'il entre toujours quelque chose de moral ou d'intellectuel dans la volupté même. L'esprit, l'imagination et le cœur interviennent dans tout, et
3io DE L'USAGE ET DE L'ABUS ue laissent jamais nos sens à l'abandon. Or, cette intervention de nos facultés morales et intellectuelles 9 dans les choses mêmes qui en paroissent le moins susceptibles, nous aide à créer de nouvelles images, des idées nouvelles, et à nous former une espèce de beau idéal que la raison désavoue presque toujours, mais qui réussit auprès des passions. Nous en avons de funestes exemples dans quelques productions anciennes et modernes que l'on pourroit offrir comme des modèles de l'art , si, par leur danger et par leur scandale^ elles n'offen soient pas les mœurs.
Au surplus, on se trompe quand on prétend que le sublime n'est pas compatible avec la grâce. Dans les personnes , la grâce est de tous les âges , de toutes les conditions, de toutes les fortunes. Elle s'asseoit sur le trône avec un prince doux et humain ; elle pare le courage d'un guerrier adroit* elle suit l'aimable bergère dans sa chaumière; elle se glisse entre les rides du vieillard qui sourit aux innocens badinages de l'enfance, ou qui sait être bienveillant pour la jeunesse. Dans les productions delà nature et de l'art, la grâce est de tous les genres. Elle n'accompagne pas toujours le beau; mais fose soutenir qu'elle est inséparable du sublime , dont la nature, comme celle de la grâce, est de ne comporter ni gêne, ni affectation , ni contrainte. Le précieux et le maniéré sont aussi opposés au sublime qu'an gracieux. Qu'est-ce que le sublime? L'élan d'une âme sensible, grande et forte qui s'abandonne, ou le mouvement spontané d'un génie supérieur qui s'élance et qui, dans un instant , franchit tous les intervalles. L'impression du sublime cesse dès qu'on soupçonne l'hésitation
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 3n ou l'effort. 11 est donc une grâce essentiellement attachée au sublime, et sans laquelle il ne sauroit exister. Mais comme la grâce du vieux Pria m qui redemande à Achille le corps d'Hector, et qui sait si bien par sa tendresse paternelle, couvrir, absorber l'humiliation du vaincu et nous montrer la touchante résignation d'un roi malheureux qui , après avoir connu toutes les fortunes, ne compte plus qu'avec la nature; comme , dis -je, la grâce de ce vieillard vénérable n'est pas celle d'Alcibiade au milieu des jeux et des voluptés; la grâce du sublime n'est pas celle d'une pastorale ou d'une miniature. L'attrait , le charme du sublime , est dans cette sorte d'indépendance mêlée de majesté qui caractérise les grandes productions du génie. Quand il ne s'agit que de plaire, la grâce est une heureuse facilité, une heureuse négligence dans l'expression d'une idée ou d'un sentiment aimable; quand il s'agit de surprendre, de toucher et d'émouvoir, la grâce est dans le degré d'élévation, de dignité et d'énergie qui imprime à l'idée ou au sentiment que l'on veut rendre le caractère d'une sorte de souveraineté naturelle sur tous les esprits et sur tous les cœurs. Dans le beau , on peut se contenter de la régularité des formes, de la justesse des proportions , de l'observation précise des convenances; dans le sublime il faut voir l'âme. Souvent on ne fait que considérer le beau , quelquefois on ne fait que le présumer : le sublime n'est pas, s'il n'est profondément senti.
Mais si du beau nous pouvons nous élever jusqu'au sublime, nous pouvons aussi, par diverses nuances,
3i2 DE L'USAGE ET DE L'ABUS descendre du sublime à d'autres genres, tels que le poli, le correct , l'élégant , le joli , le noble , le délicat, le doux, le fin , le brillant , l'agréable. Un objet est poli lorsque toutes ses parties sont arrangées sans inégalité et sans confusion. Ce qui est poli avec sévérité est correct ; ce qui l'est avec art est élégant , ce qui l'est avec grâce est joli. Le noble consiste dans tout signe qui tend à agrandir l'objet représenté ; le délicat est un jour tendre qui nous rend sensibles des objets qui seroient effacés par une plus grande clarté; le doux est le léger souffle du cœur ; le fin est la perception la plus déliée de l'esprit; le brillant résulte des couleurs fournies par l'imagination ; V agréable est un plaisir sans secousse ou un sentiment sans chaleur; il touche notre âme sans la remuer. Je n'entends point bornera l'énumération que je viens de faire les divers ordres de sensations particulières que nous pouvons éprouver en contemplant les ouvrages de l'art ou ceux de la nature. Je crois au contraire qu'il seroit au moins imprudent d'assigner des limites à notre sensibilité. Mais j'ai pensé qu'il étoit bon d'offrir ce nouvel aperçu pour prouver toujours aux philosophes combien ils sont exposés à s'égarer toutes les fois qu'ils veulent classer nos affections et nos plaisirs, aussi rigoureusement qu'ils classent nos idées, ou qu'ils veulent enchaîner le sentiment ? comme ils ont cru pouvoir enchaîner la raison.
DE L'ESPRIT PHILOSOPHIQUE. 3i3