‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 39 sur 87 · PAR L'EDITEUR · texte numérisé non relu

PAR L'EDITEUR

Origine des langues.

Les langues sont nées avec le genre humain. Leur origine remonte à l'origine même du monde. Le miracle de la parole révéla seul à l'homme toute l'étendue du miracle de la vie. Le langage articulé commença la société et acheva le développement de l'individu. Les âmes purent se rapprocher et se toucher comme les corps; il dépendit de la volonté de manifester la pensée ; et, par une inconcevable modification de la matière, l'ouïe devint le tact de l'esprit, l'intelligence tomba sous les sens, et les sens furent doués d'intelligence. ,

Invention de L'écriture,

L'écriture, qui n'est que la parole rendue sensible à la vue, naquit du perfectionnement progressif de la société et l'accéléra. A l'aide de cet art, il n'y eut plus de passé; les distances s'effacèrent, et l'homme, devenu contemporain de tous les âges et citoyen de tous les pays, interrogea la sagesse de tous les siècles, et compara les mœurs de chaque peuple. Cette manière de reproduire matéiiellement la pensée doubla, pour ainsi dire, la puissance de l'entendement. L'art des signes se perfeclionna^, les abstractions se multiplièrent, et la raison découvrit mieux, dans tous les objets, leur face intellectuelle et morale. Peu à peu les

pnssions, plus recherchées dans leur but et plus raffinées dans leurs moyens, durent beaucoup à l'opinion, et de simples opinions se transformèrent en passions violenles.

Origine des belics-lcUrcs.

Aussitôt que les nations curent reçu l'usage de l'écviture , le cœur de l'homme, sollicité par le besoin.^! n'jlurelet si vifd'exprimcr ou plutôt de répandre ses sentiments, lira, pour ainsi dire, du néant, les grossiers iJiomes usité'* jusque alors; il les éleva à la dignité de langues, les façonna à.son image, et donna naissante aux belles-lettres.

Avec elles, tout ce (jn'il y a de noble et de généreux, d'aimable et de bon , de pur et de saint, tout ce qui est entré de divin dans la composition de la nature humaine, se produisit au-dehors. L'honune apprit à se connaître mieuxet à s'estimer davantage; il entra dans une société plus étroite avec la boanté et la vertu ; dispensatrices de la gloire, le'* lettres en firent briller à ses y«'ux les premiers rayons : aussi le beau surnom de lettres humaines, i\i\(i \eu\' i\ décerné sa reconnaissance, témoigne-t-il qu'il lésa considéiées, de tous les temps, comme ayant seules, et par exceilenre, rendu tout son lustre à riiumanilé. Le»u' histoire, à proprement parler, est celle de la civiiisa.tion des peuples.

iMais la variété des situations, la puissance de l'exemple, l'influence des événements, modifient de mille manières et diveisifient à l'infini les progrès et les suites de cette éducation du genre humain. De là résulte, dans chacpie pays civilisé, un esprit général qui, iiis})irant à tous ses habitants cette conformité d'opinions et de sentiments si convenable aux enfants de la munie patrie, détermitie à la fois le caractère individuel d^^ la nation et le caractère national des individus. De plus, la vie des états, comme la nôtre, a ses âges divers; et s'il existe un esprit général propre à cliMqui: siècle, il existe chez tous les peuples un esprit particulier propre à chaqric peuple. Les hommes doivent à l'esprit du lemj)s ilms lequel ils vivent, et (jui est pour leur âme une sorte d'atmosphère morale, cette îrempe do caractère, cette préférence marquée par un certain ordre d'idées, cette diversité de préjugés qui distinguent» en quelque sorte, chaque génération de la grtuide famille liumaine.

La liltéiature d'un pays, outre le cachet de la notion, doit donc porter encore le cachet du siècle courant, llien de ce qui

touche aux destinées dn citoyen et de l'état ne saurait lui être étranger. Les bornes df; son influence et le nond^re desol)jets q».ii influent sur elle s'étendent à mesure que les hommes se civili-

stnt.

Invention de l'imprimerie.

Depuis l'invention de l'imprimerie et les progrès toujours croissants du commerce, l'échange facile deslangr.es et la rapide circulation des écrits ont singulièrement rapproché toutes les littératures. Les p^^nsées des grands écrivains ont eu cours dans l'Europe entière, et le vulgaire de tous les pays a pu f;iire valoir à son profit les trésors immenses que le génie, infatigable et libéral, ne cessait d'ajouter à la masse des richesses communes. La réptiblique des lettres n'a plus l'ormé, pcuir ain«i dire, qu'un état indivisible. Dès lors toute histoire littéraire s'est naturellement agrandie, et a cessé d'être renfermée dans les limites que la nature ou les révolutions politiques ont assignées aux divers états; elle est devenue l'histoire générale du c(>mmerce de la pensée et des crmmuuicatious variées de l'esprit humain.

Mais ne faudrail-ii pas quelque génie sublime, doué de cette prophélique intelligence qui guidait le grand Bossuet dans l'interprétation de l'histoire, pour accomplir une aussi vaste entreprise, et dire, d'une voix digne dTtre écoutée , tout ce que la sociabilité peut sur l'homme, et tout ce que l'homme peut s'ir lui-même ? N'importe : esquissons rapidement le plan qu'il nous faudrait suivre, et mesurons de l'œil la carrière hasardeuse qu'il nous faudrait parcourir.

Plan et division de cet essai.

Remonter vers les premiers termes de cette progression , si long-temps croi>saute, qui conduit les nations au pbis haut période de la gloire et de la puissance; indiquer l'origine de noire littérature, en suivre les progrès, et démêler avec soin les causes naturelles qui lut ont imprimé l'impulsion initiale; déterminer avec préuision les traits caractéristiques qui, résistant à l'effort des siècles, composent encore l'inaltérable fond de sa physionomie : tels doivent être nos prcmieis pas; car il importe , avant tout, de buii coimaitre la con>litution essentielle et primitive des lettres françaises.

Si nous nous appliquons avec soin à démêler ensuite l'effet qu'a produit sur elles cette révolution du quinzième siècle, mé-

morable époque où l'esprit humain, arraché à une profonde apathie par la manifestation brusque et hardie d'une foule de doctrines nouvelles, et la révélation soudaine des plus beaux monuments et des plus précieuses traditions de l'antiquité, secoua subitement le joug de l'autorité en matière de religion, et subit, dans les matières de goût, la loi rigoureuse d'une imitation salutaire, sans doute, mais poussée jusqu'à la superstition; si nous arrêtons un instant nos regards sur le riche tableau de ce règne immortel que la Providence, rarement prodigue, dota avec magnificence de tous les dons du génie; qui vit fleurir Bossuet et Corneille, Racine etFénelon, La Fontaine et La Bruyère , Pascal et Boileau , Molière et Sévigné; et la langue française, invariablement fixée, recevoir, avec les formes heureuses de leur style, ce tour naturel et concis, cette élégance simple et touchante qui lui ont valu depuis la souveraineté universelle ; enfin, si nous recherchons avec impartialité comment, del'étude approfondie des sciences, des nombreuses applications de la méthode et de Paiiidyse à toutes les branches de nos connaissances, et d'un certain goût d'indépendance, produit ordinaire des controverses religieuses, naquit et se propagea parmi nous cet esprit philosophique, qui a si éminemment influé sur les matières de goût et sur les ouvrages d'esprit, et dont l'usage et l'abus ont principalement caractérisé le dix- huitième siècle, nous aurons recueilli , antani qu'il sera en nous , les éléments épars et subtils de cette disposition dominante des esprits, qui est comme le fond du tableau, et qui colore de ses riiflets toutes les productions littéraires de ce siècle, et nous serons à portée d'apprécier justement ce que le génie des grands écrivains qu'il a produits a exercé d'influence sur l'esprit général du temps, et ce qu'il en a emprunté.

Ici, quel imposant spectacle se présente à nous! Le grand mouvement imprimé aux esprits et aux choses par la succession de trois siècles féconds en hommes de génie et en héros s'accélère à la naissance du dix-huitième siècle.

Les sciences mathématiques, physiques et naturelles, triomphent en souveraines; elles s'allient entre elles et fertilisent leurs domaines respectifs par l'utile comparaison de leurs procédés, de leurs expériences et de leurs progrès. L'art d'abstraire, introduit jusque dans les afl'aires, ouvre aux nations le trésor des richesses idéales en leur enseignant à combiner habilement les

signes dé leurs licliesses réelles. Le calcul donne des lois au hasard et à la fortune, ou, pour parler plus exactement, découvre <;eHes qu'a reçues la nature, et les [)rol)lèmes les plus compliqués sont résolus avec certitude ; l'administration devient une •science ; la iélicité publique a sa théorie, et l'économie civile sa littérature; les sciences politiques sont plus cultivées: on les retrouve jusque dans les ouvra^^es d'imagination ; car les sciences et les lettres s'embrassent ; la poésie et l'éloquence ornent des charmes du style les matières les plus arides; le lan(jagfc animé des passions sert à exprimer et à propager les plus froides vérités.

De leur côlé^ les lettres s'emparent de tout ce que l'esprit d'observation et d'expérience, ù l'aide d'une analyse déliée, oroit avoir saisi d'inaperçu dans les replis du cœur humain , ou sait indiquer de nouveau dans ce vaste et inépuisable concert d'harmonies et de contrastes que nous offre la nature; les Muses, devenues observatrices, s'appliquent plus spécialement à la poésie didactique ou descriptive.

Les arts portcni ijluiicuseiiicnt ie jOUg d'une métaphysique lumineuse.

Une philosophie hardie soumet tout à son examen. D'abord modeste fille du doute, elle finit par imposer ses dogmes à la raison, dont elle se vantait d'assurer l'indépendance. Elle appelle le ridicule au secours de la critique, et l'esprit d'ironie se mêle à tous ses arguments. Rien de ce qui est surnaturel ou merveilleux ne subsiste devant elle ; tout se désenchante à son aspect.

D'autre part, l'état de la société s'allère rapidement. La navigation recule les bornes du monde; les jouissances se multiplient à proportion que le commerce s'étend , et l'insatiable soif de jouir s'accroît avec elles. Le luxe devient, pour toutes les classes de la société, une des nécessités de la vie. A mesure que ks rapports sociaux s'étendent, les liens sociaux se relâchent. Une inquiétude vague tourmente les cœurs, et y fait naître des désirs jusque alors inconnus. Le joug des mœurs devient importun. L'action de l'autorité et des lois, les distinctions sociales, l'organisation politique de l'état, révoltent l'indépendance de l'esprit. Les dogmes et les mystères de la religion sont rejetés par une raison orgueilleuse^ Il se trame dans l'ombre une grande conspiration de toutes les vanités blessées. Les lois, it/terrogées dans leurs principes et dins leurs effets, sont jugées par leurs justiciables, et condamnées avant que d'être abolies. Il ne faut L 5

qu'une secousse, et, au milieu du choc épouvantable de toute» les passions, les institutions sociales s'écioulentsur elles-mêmes^ comme ces montagnes humides qu'enfante le vaste Océan, et qui, subitement dissipées, n'offrent plus, de leur orgueil évanoui et de leur grandeur passagère , qu'une écume qui se perd et un vain bruit qui se prolonge.

En un mot, le dix-huitième siècle commence avec la vieillesse de Louis XIV, fleurit avec Montesquieu, Voltaire, Rousseau et Buffon, et finit tout à coup avec Robespierre. Mais nous ne prétendons pas en tracer ici le tableau. L'ouvrage que nous présentons au public en indique les masses. Noire but est de rappeler rapidement au lecteur les antécédents de cette époque célèbre.

Site de la France et sa langue.

Cette belle contrée , dont les vastes rivages donnent des bornes à l'Océan depuis les dunes sablonneuses du Pas-de-Calais jusqu'à l'embouchure de l'Adour, qui voit les Pyrénées et les Alpes s'incliner par degrés vers la mer, et s'interdire une union projetée par la nature , pour laisser un libre accès aux flots de la Méditerranée, destinés à conduire sur ses côtes méridionales le tribut des richesses de l'Orient; cette belle contrée, que le Rhin majestueux ceint de ses ondes rapides; que quatre grands fleuves rivaux arrosent et fécondent, et qui, sous un ciel tempéré, réunit les avantages de tous les climats et les productions de toutes les zones; la France, en un mot, ne connut, durant plusieurs siècles, d'autre langage que le celtique.

Infructueux objet des recherches laborieuses des érudits, cette langue, inconnue de nos jours, fut sans doute informe et confuse, comme les premiers essais de l'enfance, ou, pour parler plus exactement, comme les derniers souvenirs d'une mémoire qui s'éteint : car c'est de l'antique souche d'une même langue orientale que toutes les lan^^nes anciennes ou modernes lirent leurs racines. Mais une langue vivante suit nécessairement les changements que le tem|>s nmène dans les institutions, dans les connaissances, dans les opinions et dans les usages du peuple auquel elle doit le mouvement et la vi^;. Elle est soumise, de plus, à l'influence du climat, qui en altère la prononciation, soit qu'il agisse directement sur les organes, ou qu'il réagisse seulement sur eux par la modification des objets extérieurs, et surtout par l'action de cotte musique naturelle, dont l'imitation

«entre toujours plus ou moins dans la composition d'une lan{j;ue. Aussi, dès le siècle de César, les Gaules se trouvaient-elles divisées €n trois dialectes distincts, conmie en trois provinces différentes. La diversité des institutions politiques et civiles des Gaulois avait dû nnturellement lavoriser cette variété de lan^jnge, puis- •<(u'ils n'avaient de commun qu'un même culte, et que, leurs principes reli{^;ieux leur défendant de rien mettre par écrit qui y ■eût rapport, ce lien commun ne ponvait ajjir pour conserver parmi eux l'uniformité de la langue.

Romains et Francs.

L'impérieuse Rome ne se contentait pas d'imposer ses lois aux peuples vaincus, elle les réduisait sous le joug de sa langue. La langue grecque, demeurée debout sur ses m.'ignifiques et majestueux fondements, résista seule à l'effort des vainqueurs du monde. Au milieu de l'abrogation universelle de toutes les langues, elle demeura la langue nationale des Grecs, la langue savante des Romains, et la langue légale de l'Orient; triomphe mémorable, qui menaça dès lors l'eiup'we d'une scission prochaine. Dans l'Occident, tout disparut devant la langue latine, et les différents idiomes des Gaulois, des Pannouiens, des Bretons, des Espagnols, des Africains, des Italiens, semblables aux bras divers d'un large fleuve qui, sortis d'une source commune, finisseut par se confondre en un seul et même lit, se perdirent dans la langue des Cicéron, des Virgile et des César.

Mais, en perdant de vue le Capitole, les Romains, dégénérés, semblèrent avoir tout perdu. L'aigle romaine et la civilisation rétrogradaient journellement devant les farouches enseignes des barbares. En Orient, l'insolence des Goths, alliés plus redoutables encore qu'ils n'étaient ennemis redoutés, éclatait jusque dans le palais et à la table même du grand ïhéodose. En Occident, l'état, qui ne comptait, avec effroi, au rang de ses plus braves défenseurs que des Francs ou des Germains, était également menacé par leur fidélité ou par leur révolte. Ils ramenèrent dans les Gaules le celtique ou le tudes(|ue. Rome vit à lu fois ses Ciunps et ses murailles peuplés de soldats et de citoyens qu'elle n'avait point enfantés, et sa langue inondée de mots barbares, qui prétendaient insolemment y usurper le droit de bourgeoisie: revers irrémédiables d'une fortune jusfpie là si constante, puisque, doublement sans défense, cette orgueilleuse

reine des nations ne triomphait plus au dehors qu'à l'aide de se-' cours étrangers , tandis que les lettres romaines , reléguées aux extrémités de l'empire, ne jetaient un dernier éclat que sur des bords naguère inconnus.

Heureusement pour le genre humain, quel que soit l'ascen-^ dant momentané de la force et de la violence, il est une puissance supérieure à leur empire, qui enchaîne les vainqueurs au sein même de leurs conquêtes : c'est celle des moeurs et des lumières. En effut, si les victoires étendent la domination des conquérants, les peuples ne sont véritablement acquis à leurs nouveaux maîtres que par les lois, la religion ou les lettres. L'ascendant des armes est viager; l'empire de la sagesse et du génie se perpétue , parce qu'il est fondé sur l'usage que les hommes font de leur raison, et sur la connaissance qu'ils ont de leur intérêt. Aussi n'appartient-il qu'aux peuples législateurs et éclairés de rendre leurs langues dominantes.

La monarchie des Francs était sortie toute formée des camps de l'armée romaine : transformés d'ennemis vaincus en indispensables auxiliaires, ils secouèrent bientôt un joug qu'ils ne portaient plus qu'en apparence. Cependant les Gaulois, ou plutôt les Romains des Gaules, devinrent les instituteurs de leurs maîtres : ils leur enseignèrent l'art de l'écriture et la langue latine. Les conquérants, obligés de fixer leurs propres lois et de les multiplier, les rédigèrent en latin : ils le firent avec simplicité et brièveté, mais en transportant dans leur langue d'adoption tous les mots techniques de leur langue native , soit parce que le latin manquait de termes propres à exprimer des relations nouvelles, soit pour faciliter aux barbares l'intelligence de la phrase latine.

A cette première période de l'histoire de France , la Uttératurc nationale no fleurit que dans une langue étrangère ; le nom même des belles-lettres devint synonyme de la langue des Romains. Les Mérovingiens, admirateurs passionnés du magnifique spectacle que présentait encore l'organisation inlérieuie de l'empire demi-ruiné, et ne pouvant su fornitr dos instiiutions sociales aucune idée qui ne se confondît avec le souvenir des institutions romaines, en retinrent presque en tout les formes extérieures. Complètement ignorants dans l'art des signes , ils empruntèrent des Romains leurs monnaies et leurs litres honorifiques ; et, comme ils ne tenaient que d'eux seuls les premier*

rndlmcnis de la société civile, ils adoptèrent celles de leurs lois qui gouvernaient les mariages et les contrats. C'est ainsi que fut amené le règne exclusif et posthume de la langue latine chez les Francs. Il ne fat pas de longue durée. C'était un emprunt qu'on se permettait en attend. mI la disponibilité de ses propres richesses, La litléraluiedc oett^'période démontre évidemment que l'art de se servir habilement d'une laigue importe encore plus que sa perfection. Le meilleur instrument est sans force aux mains d'un ignorant ouvrier, et la distance immense qui sépare les vers d'Horace de ceux de Fortunat , et la prose de Tite-Live de celle de Grégoire de Tours, peut servir à apprécier quelle est l'influence réciproque de la langue sur la civilisation d'un peuple et sur le génie de ses écrivains, et de la civilisation et du génie des écrivains sur la langue.

Charlemagne. — Français.

Cependant les temps étaient aceomplJs, et les siècles modernes élevaient commencer. Les institutions romaines, usées jusque dans leurs racines pir l'action paissante du temps et la révolution rapide des mœurs , faisaient journellement place à des institutions nouvelles , mieux adaptées aux habitudes nationales, et plus en harmonie avec les préjugés du temps et la tendance générale des opinions. Le fils de Pépin parut, et la révo- Intion fut consommée : car tout fondateur d'empire, semblable à Janus au double front ^ commande à la fois au passé et à l'avenir. Il défend à l'influence des temps anciens de franchir les limites qui lui sont tracées ; il détermine d'avance l'esprit général des temps qui ne sont pas encore : son génie est quelquefois celui de plusieurs siècles.

Nos langues mod rnes , si humbles dans leurs commencements, prirent néanmoins na'ssance à l'abri du trône de Charlemagne. Quoi qu'on en ait dit, ce grand homme reconnut la nécessité de perfectionner les langues nationales, et de familiariser le vulgaire avec les idées morales et intellectuelles. La langue romance, cette iTière rustique et naïve de la plus polie et de la plus illustre des langues vivantes, date, comme nos paladins et nos preux, de celte époque fameuse, temps héroïque de notre histoire. Son étude offre à l'observateiu* attentif l'intéressant tableau de la dégénération des langues par l'usage, et de leur transformation successive. On y voit la nature opérer toute

seule, et de plusieurs idiomes étrangers, altérés par la tradition-; orale, se former progressivement un idiome national.

Les hahilanls {)iivilé(jiés des bords foitunés de la Grèce amassèrent eux-niâiies les matériaux de leur propre langue. Ils créèrent leurs sciences et leurs arts ; ils transportèrent leurs mœurs dans leur religion, et leur religion dans leurs mœurs. Leur génie suivit sans obstacle le cours que lui avait tracé la nature, dans une contrée et sous un climat qui sont comme la patrie de la beauté. Notre Occident eut une autre destinée. Les peuples septentrionaux qui se partagèrent les dépouilles de Rome, nés sur des bords glacés^ parmi des rochers menaçants, au sein d'épais marécages, ou dans l'ombre des forêts silencieuses, reçurent avec le jour une sensibilité concentrée. Leur imagination, aussi peu mobile que leurs sens, était constamment attristée par le spectacle d'une natm^e âpre et sauvage. On eût dit que le sombre aspect d'un ciel toujours voilé mêlait à toutes les créations de cette faculté reine un vague indéfinissable. Aussi les fantômes sans forme et sans couleur dont elle peuplait I'uihvers se perdaient, comme des ombres à demi effacées , sur le^ fond morne et nébuleux de ses tableaux monotones. Tels Oft voit sur ce triste horizon les flots vaporeux des brumes amoncelées , confondant tous les objets, prêter pour ainsi dire à l'air la consistance des corps solides, et ne laisser à ces derniers qu'une apparence douteuse. Et à quelle source ^ en un tel climat et au sein des mœurs qu'il inspire, l'espiit de l'homme aurait-il puisé ce5 conceptions ingénieuses et brillantes qui charment le goût, élèvent l'ame et tou.chent les cœurs, ou ces images gracieuses , larcins heureux faits à la nature par le génie , dans le but de relever, en les rappiochant , l'éclat mutuel de deux beautés d^un ordre opposé ? Ces découvertes n'étaient possibles, dans l'origine des temps, que dans ces contrées oi\ la Providence admet les hommes à la contemplation habituelle de la beauté physique, et où les institutions sociales avaient favorisé de bonne heure le libre développemeut du sentiment inné; du bon.

Cependant sous auciui climat Pâme humaine , si naturellement expansive , ne peut demeurer muette. Les bardes et les scaldes remplissaient à [)eu près chez nos pères les fonctions exercées jadis avec tant d'éclat chez les Grecs par Arion et Demodocus, l heniiuset Tyrtée* Mais cette même race d'hommes

INTRODUCTION. 5g

tiui , s' élevant par degi*é.s dans renfance du monde , arriva jusx]u'à produire Homère , alla se perdre chez les modernes , par une dégénération rapide, dans les bandes errantes et aTÎlies des histrions et des ménestrels. Outre la différence des dimats, c'est que nos pries reçurent la civilisation, et n'y parvinrent pas d'eux-mêmes. En ce temps les peuples n'étaient plus assez isolés pour aspirer à voir croître et mûrir, sans secours étranger, sur le sol de leiu' patrie les fruits les plus exquis de la vie sociale. Et au milieu des soins pénibles et laborieux qui préoccupent la majeure partie de ^e^pèce humaine, un des principaux avantages de la sociabilité n'est-il pas que les progrès de quelques peuples privilégiés soient réversibles à d'autres peuples ? C'est ce que les Francs éprouvèrent : s'ils durent renoncer à l'espérance d'une civilisation indigène , si l'on veut me passer ce terme, ils jouirent plus tôt des inappréciables bienfaits de la civilisation. Arrachés à la barbarie, et jetés tout à coup, comme par une transfusion soudaine , au sein d'une société vieillie , ils adoptèrent une religion qui , par la sublime simplicité de sa morale et par l'imposante austérité de ses dogmes, est propre à régler les mœurs des sauvages les plus grossiers, comme des peuples les mieux policés. De nouvelles lois , de nouveaux usages, lurent introduits; tous les souvenirs furent proscrits et toutes les traditions anciennes abolies. Mais la rapidité de ces grands changements deviiit retarder le développement littéraire de la nation. Il fallait que le génie , détourné de ses anciennes voies , eût le temps de s'orienter. Les beautés poétiques du christianisme ne pouvaient être justement appréciées par des hommes dont la poésie originale ne respirait que l'amour des combats, la soif de la vengeance, et ce mépris de la mort toujours brutal quand il n'est pas le fruit d'une vertu épurée. D'un autre côté, placés entre deux lingues, dont l'ime trop imparfaite ne suffisait plus aux besoins de leur intelligence, et l'autre trop raffinée s'offrait à eux riche d'une foule de mots dont les idées corrélatives leur manquaient, nos pères furent contraints à s'en façonner nue troisième, qui devint comme la moyenne proportionnelle entre les deux autres, et qui mit à l'unisson l'instrument du langage et l'état de la société. Ainsi la civilisation de la France fut le résultat compliqué de l'heureuse combinaison des mœurs pures et mâles des Germains, des institutions perfectionnées de Rome polie, et des hautes lumières de la révélation divine. En-

4o ÎNTRODUCTÎO:sr.

core n'était-ce pas assez de tant d'éléments choisrs ponr produire cette fleur de politesse et de goût qui devait la distinguer un jour^ et l'Oiicnl nous devait le tribut de ses arts et de ses mœurs, comme s'il eût fallu que l'universalité des peuplesconcourût à la formation de celte littérature française, destinée elle-même dans l'avenir à la gloire de l'universalité.

Arabes.

L'Asie et l'Afrique obéissaient aux Arabes. Devenus maîtresdes Espagnes, ils apportèrent en Europe quelques sciences qu'ils avaient sauvées du naufrage universel des connaissances humaines, et les arts libéraux qu'ils cultivaient. Leur influence ne tarda pas à se faire sentir jusque dans les pays qui résistèrent toujours à leurs armes. Il en est des lumières comme deS' fluides, elles tendent sans cesse vers un équilibre universel; et la guerre, qui rompt ejUre les peuples toutes les communications accoutumées, est quelquefois pour les arts et les sciences^ le moyen le plus rapide de se répandre. Mnis l'nscendant deslumières iiYcertaines des Arabes n'aurait probablement pas suffi pour leur donner une grande influence sur des peuples qui n'avaient profité que bien imparfaitement de celles des Romains,, s'il n'eût existé entre les mœurs de ces Orientaux et celles der nos ancOtres une secrète analogie. L'estime qu'ils faisaient deS' femmes servit entre eux de point de rapprochement. Les Germains, grossiers et féroces, leur portaient une sorte de vénération religieuse. Soit que ces hommes violents, prompts à céder à la passion , s'étonnassent d^étre ramenés à la nature par les douces inspirations de leurs compagnes, soit qu'une mystérieuse traditionleur laissât croire que ce sexe avait en lui quelque chose de divin, ils consultaient souvent les femmes, et déféraient superstitieusement à leurs avis. De leur côté , les Arabes, douésd'une sensibilité exquise, qui se prêtait avec ardeur à toutes les illusions d'une imagination vive; les Arabes, qui plaçaient exclusivement dans l'amour tout le bonheur de la vie, rendaient un véritable cidte à la beauté. C'est d'eux que nous est venu cet esprit de galanterie qui créa l'art de plaire , qui éleva jusqu'à l'héroïsme ce penchant naturel qui porte un sexe vers l'autre ^ et qui l'associa à tous les mouvements du cœur humain, comme il mêla les femmes à tous les intérêts de la société. Se pouvaitil que leur influence ne s'étendît pas sur le domaine direct de

INTRODUCTION. ^l

Timagination , après avoir donné à l'imagination un si grand pouvoir sur tout lo reste do nos jouissances ? Aussi reçûmesnous d'eux^ avec leur archiîecture et leur poésie, les ingénieuses et bizarres fictions de la féerie et le goût des aventures merveilleuses.

La rime était le caractère essentiel de la poésie arabe. Fille de l'Echo et sœur de la Mélancolie, la rime est d'origine nomade. Les peuples pasteurs, errant dans de vastes solitudes, s'eft'orcent d'abréger par leurs chants leurs continuels loisirs. Ils auront trouvé je ne sais quel charme secret à ce gémissement de la nature, qui répond aux gémissements de l'homme, et qui, dans les lieux les plus solitaires, console l'oreille du long silence du désert, en lui offrant le doux mensonge de la voix humaine. Bientôt ils auront cherché à imiter cette répétition touchante des syllabes finales par l'écho, en ramenant dans leurs vers des désinences semblables. Ce retour des mêmes sons dut avoir d'autant plus de charmes pour les Arabes, qu'entretenant dans l'âme une consonnnnce d'idées. Il prolonge la présence du petit nombre de sentiments dont se nourrit la mélancolie. Or, rappelés sans cesse, parla contemplation liabituelle de la nature, à la grande pensée d'une puissance invisible qui gouverne l'univers; attirés comme par instinct vers l'espérance d'une meilleure vie; nés dans cet Orient immuable où, les lieux ne changeant d'aspect ni les peuples de mœurs, tout concourt à faire ressortir la fragilité de l'individu ; les Arabes ont dû naturellement être enclins ù cette sublime mélancolie, qui n'est que le souvenir confus de notre grandeur déchue, et le pressentiment intime des hautes destinées qui nous attendent. Cette disposition de l'âme semble avoir été commune à tous leurs poètes.

La rime, introduite en Europe, y rendit la versification populaire. Mais s'il est vrai qu'un beau poème soit le plus sublime effort du génie, l'art de rimer, pour qui ne voit rien au-delà, est le plus facile des métiers. Aussi jamais la véritable poésie ne fut plus rare, ni les vers plus prodigués. On rima de sèches chroniques, desm^oralités, des proverbes, des miracles, des prières à la Yierge et des légendes de saints. Mais les mœurs du temps appelaient un autre ordre d'ouvrage, et les lettres, destinées à former les mœurs, ne sont que trop souvent forcées de se prêter à leurs caprices.

Institution de la cliexalerie.

Au reste, puisque la Fable est à la fois l'histoire de l'enfance des peuples et l'enfance de leur histoire, ne nous étonnons pas de trouver an nombre d^s pins anciens monuments de notre litléraîU'C primitive C;\s romans de ch<'vnleiie, miroirs naïfs et fidèles des mœurs du premier âg(; de la nation , et ré^juiateurs révérés des mœurs de l'âge suivant. Si nous avons remarqué en passant que l'introduction du christianisme rtilentit pour ux\ temps l'essor poétique des peuples modernes , nous devons dire ici, dans l'intérêt de la vérité, quel vaste cham[) il ouvrit à la Terve des poètes, en suscitant au milieu d'eux la })lus généreuse et la plus utile des institutions. En effet, cet esprit de chevalerie qui, dans un temps d'anarchie et de confusion, suppléa à l'absence de toute force publique ; qui refondit toutes les idées et retrempa tous les sentiments; qui imprima son caractère spécial à la civilisation de l'Europe et maintint son indépendance, doit tout son lustre à l'esprit sublime du christianisnie.

Avant que d'être chrétiens, les peuples de l'Occident, passionnés pour les combats, ne connaissaient d'autres vertus que les vertus guerrières. Ils ne se rapprochaient que pour s'entredétruire; et leurs petites sociétés ne renfermaient que des compagnons d'armes, et point de citoyens. Dans de telles circonstances, il était naturel qu'un mépris général s'attachât au moindre acte de faiblesse ou de lâcheté, et frappât le coupable d'une sorte de mort morale, cent fois pire que la mort même. Sans doute le souvenir de ces antiques mœurs ne demeura point sans influence; mais il n'appartenait qu'à la religion chrétienne d'ajouter à l'honneur ce je ne sais quoi de parfait et d'accompli qui en fait comme la fleur de toutes les vertus; de réconcilier la bravoure avecl'humanité^en lui imprimant les sacrés caractères de la bienfaisance, de la miséricorde et de la générosité; de concilier enfin l'esprit de galanterie avec la pureté des mœ.urs , et de le transformer en an innocent aiguillon, qui, suivant l'expression des troubadours . animait les c/ievaliers d la gloire et les dames à la vertu. Tous ces prodiges furent l'ouvrage du christianisme, et les monuments de l'ancienne chevalerie en font foi. A quelle autre source le chevalier aurait-il puisé cet amour passionné du vrai et celte horreur du mensonge qui nous sont parvenus au travers de

tant fie révolutions et de siècles, et ont ir.nintenii parmi nous la foi de la parole jusque sur les ruines de la religion du serment? Hors cette loi d'amour, qui a fait de la charité le principe et la fin de tontes les vertus, quelle autre doctrine pouvait inspirer aux guerriers le noble et pieux désir de consacrer spécialement leurs armes an service des veuves, des orphelins et des opprimés, et de répandre leur sang pour des indifférents, des étrangers, des ennemis même ? La sobriété, la continence, la douceur, la modestie, pouvaient-elles devoir à un autre principe le rang qu'elles tenaient parmi les vertus chevaleresques ? Sans doute la corruption des hommes l'emporta souvent sur la sévère austérité des préceptes ; mais il n'en demeure pas moins constant, pour l'instruction du monde, que des guerriers ignorants et illilérés se sont élevés en morale, au milieu des désordres de l'anarchie, au-dessus des plus sages législateurs et des plus vertueux philosophes de toutes les nations et de tous les siècles.

Les premiers romans de chevalerie ne furent d'abord que des chansons de gestes, c'est-à-dire des poèmes historiques. Rien n'était plus propre à flatter le goût de la nation , ni plus conforme à ses anciennes habitudes. Aussi les chroniques supposées de ïhelesin, de Meîkin , d'Hunibald Francus, de Turpin, de Francon , de Salion Fortmain, de Sivard-le-Sage, d'Adel Adeling, de Gildas-le-Gallois, etd'Occon, sont- elles autant d'anneaux fabuleux destinés à ne former qu'une seule et même chaîne de nos premiers romanciers et de nos anciens bardes. L'esprit de chevalerie donna naissance à leurs écrits, et ils fomentèrent par leurs écrits l'esprit de chevalerie. La louange des poètes devint la semence des héros; dans d'autres temps, il ne fallut rien moins que Ta^cendant d'un homme de génie^our ramener les Espagnols à d'autres mœurs.

Les trouverres et les troubadours portèrent dans toutes les cours de l'Europe la réputation des chevaliers et des dames : car, en ces siècles romanesques, la beauté était renommée à l'égal de la valeur. Ces poèmes^ où la générosité et la courtoisie n'étaient pas moiiis vantées que la bravoure, adoucirent singulièrement les mœurs. Les jouissances delà vanité familiarisèrent les hommes avec cet ordre supérieur de voluptés exquises et raffinées, indépendantes des sens, et les rendirent successivement plus sensibles aux plaisirs de l'esprit et aux délices du sentiment. L'art heureux qui aj allait tant de prix à la louange, et tant de

charmes à l'amour, (lut être accueilli avecpartialitéparles dames. Grâces à l'esprit du siècle, la faveur qu'elles lui accordèrent était un encouragement pins puissant que la faveur des plus grands rois. Bitnlôt les souverains tinrent à honneur le litre et le métier detrouverie, les chevaliers s'applitjuèrent a l'étude des lettres, et les lettres marchèrent de pair avec la chevalerie. Les giands privilèges de clergie furent accordés aux lettrés. Les lettres, les lois, la philosophie et les sciences eurent leiu's chevaliers proprement dits : c'est ainsi que fut [)réparé5 par degrés , le règne des lumières, et (^ue la clisse instruite de la nation se plaça à côté des premiers ordres de l'état.

Langue de oïl et langue de oc.

Les mêmes causes naturelles qui avaient introduit chez les anciens Gaulois trois dialectes différents ne pouvaient cesser d'agir, et la France fut divisée en langue de oit et en langue de oc. Ce serait sortir de notre sujet que de rechercher ce qu'aurait pu devenir notre littérature nationale si le dialecte flexihle, modulé et riche en vocales, des Occitaniens, eût prévalu sur le dialecte originairement dur, monotone et nasal, des Picards et des Champenois. D'ailleurs, que reste-t-il à désirer au peuple fortuné qui parle une langue dont Racine a si bien prouvé l'harmonie et l'élégance, Bossuet l'énergie et la pompe, Fénelon le nombre et la souplesse, La Fontaine la grâce et la naïveté, tant d'écrivains immortels l'inépuisable richesse ? Néanmoins cette division de la France, que la féodalité prolongea, fut doublement funeste à l'état, dont elle morcelait la puissance, et à la littérature nationale, qu'elle privait de l'utile coopération des poètes provençaux.

• Langue romance, ou français proprement dit.

Cependant la langue romance l'emporta. L'occilanien fut vaincu avec les Albigeois. Les fabliaux et les romans donnèrent le ton; les syrventes et les tençons furent mis en oubli. Les conquêtes des Français et les croisades avaient procuré aux langues de oit et de oc une sorte d'nniversaiité dont le romance profita et dont ou retrouve encore des traces dans cette langue franque qui est dans tous les ports du Levant l'instrument du commerce, l'unique moyen de communication entre les naturels du pays et les Européens, et, parmi ces derniers, le lien commun de tous ceux qui n'ont point de patrie commune.

Aux mauvais ouvrages rimes, aux romans de chevalerie, succédèrent les lois et l'histoire. A cette époque, qui est celle du onzième siècle, remonte l'usage de la prose et l'origine de la langue française proprement dite. Plus on s'éloignait des temps de la domination romaine, plus il devenait incommode que la justice et les lois parlassent exclusivement une langue chaque jour plus étrangère aux seigneurs qui rendaient la justice, et au peuple à qui elle était rendue. On était presque retombé dans l'inconvénient primitif de n'être régi que par la raison non écrite et des traditions orales. De là tous les vices de procédure, inséparables d'un tel état de choses. Aussi dès que la langue vulgaire eut acquis un premier degré de consistance et de régularité , par le développement de cet esprit de méthode dont l'heureuse influence débrouille le chaos des mots et des idées, porte un certain ordre jusque dans la marche si capricieuse de l'usage, et coordonne entre eux les éléments incohérents que lui fournit le hasard; en un mot, lorsque les termes eurent une signification précise et la construction de la phrase une forme déterminée, on rédigea les usages et on écrivit les coutumes. Guillaume-Ie-Conquérant et Godefroy de Bouillon promulguèrent, en langue romance, les lois qu'ils donnèrent à l'Angleterre et à la Palestine.

Après la religion et les lois, ce qui intéresse le plus les hommes, c'est l'histoire. Jusque là le dépôt sacré de cette lumière des nations avait été confié aux poètes ; et dans leur langage figuré, que la stérilité d'une imagination privée d'objets de comparaison surchargeait d'images gigantesques et de fictions merveilleuses, le vrai, souvent plus invraisemblable que ces fictions mêmes, manquait des traits de la vérité. Mais les heureuses conséquences de l'introduction de la prose dans les affaires frappèrent les esprits; on voulut en toutes choses y voir plus clair et plus distinctement. On vint à penser que des récits destinés à transmettre à la postérité les doctrines religieuses et civiles, le souvenir des grands événements, devaient être exacts €t circonstanciés. Les chants des poètes ne suffirent plus aux nouveaux besoins de la société. Elle exigea qu'un langage plus simple, indépendant de la rime et moins ami du merveilleux, mît la sincérité de l'historien à l'abri des séductions de la nmse et de l'exagération naturelle à la poésie. Car c'est être doublement vrai que de l'être avec naïveté et de peindre la vérité de

ses propres couleurs. La prose commença donc l'histoire, et' l'histoire perfectionna la prose. Mais dans ces premiers ajjes historiques, les liisloriens croyaient avoir tout fait quand ils avaient recueilli les traditions populaires. Les faits constatés étaient rares, les récits fabuleux étaient généndement admis , et l'art ambidextre de la crilique n'était point encore connu. Dès lors l'histoire dut se rapprocher des ron>ians, et les romans usurper la phice de l'histoire. Ce mélai'ige monstrueux ne pouvait manquer de plaire à des lecteurs crédules et ignorants. Toutes les idées se confondirent , et la confusion qui régnait dans les idées s'introduisit dans la littérature. Les anciens romans, d'abord traduits en latin , le furent en prose vulgaire. On en écrivit d'antres sans s'asservir au joug de la rime; enfin on commença à traduire ce petit nombre d'ouvrages des anciens que le hasard avait dérobés à l'oubli, mais que l'ignorance universelle rendit si long-temps utiles.

Cependant la langue, d'aljord hérissée de mots barbares et de consonnes, commençait à s'assouplir. Sèche et sans couleur dans Villehardouin, elle ne manqua ni d'élégance ni d'harmonie sous la plume de Guillaume de Lorris ; mais bientôt, se développant sans effort avec le sire de Joiuville, elle s'appropria ce tour naturel et celte simplicité d'expression qui peignent si simplement et si naïvement les objets. On dirait que les progrès d'une langue devraient plutôt suivre que précéder les progrès du goût; mais la raison n'éclaire les hommes que par degrés. Il faut qu'il s'établisse dans leurs idées un certain ordre logique pour qu'ils deviennent capables de les réformer. Si une langue se polit à proportion que les mœurs se raffinent, il faut que l'esprit s'éclaire pour que le goût puisse se former, et l'esprit ne s'éclaire qu'autant que la langue se polit. C'est ce qui arriva en France : la langue reçut à la cour de nos rois un caractère de noblesse et de franchise; mais elle fut souvent remaniée par des hommes sortis d'une classe inférieure. Des mœurs encore grossières introduisirent dans le langage une obscénité d'expression qu'on aurait également tort d'attribuer ou à cette innocence pure qui ne sait pas encore rougir, ou à ce révoltant cynisme qui ne rougit plus. Un enseignement qui mettait l'art futile des distinctions à la place de l'art si essentiel de penser et de raisonner entraînait les auteurs à porter jusque dans les peintures de l'amour les subtilités déliées d'une fausse métaphysi-

INTRODUCTIOiV. 47

que et les formes ridicules de rargimientation scolastique. Enfin, ce goût prédominant pour l'allégorie, qui transpirait des études théologiqucs, et qui provenait de l'ignorance où étaient les docteurs du sens littéral de l'tcriture, remplit les poèmes et peupla le théâtre enfant de personnages allégoriques et froids, dont lelnngjige my6ti([ue était aussi étranger à la passion ou au sentiment qu'au bon goût. Tel fut l'état des lettres en France jusqu'à Charles V, époque mémorable dans leur histoire, où commence, pour ne plus s'interrompre, la chaîne brillante de nos poètes, dont Villon fut le premier anneau.

Enfance de notre poésie.

La langue française, à l'exemple de toutes les autres, fut donc commencée par les poètes. Mais si la poésie est le premier instrument du perfectionnement des langues, il n'appartient qu'à l'épopée, qui est la poésie par excellence, de les enfmter, pour ainsi dire, composées de toutes pièces, riches de ces innombrables nuances dont le génie sait relever habilement dans ses jeux la pompe et la délicatesse, et qu'il fait resplendir de l'éclat de ses reflets. Car s'il est vrai de dire que la langue est le tableau de la vie et L'assemblage de toutes les idées d'un peuple, manifesté au-dehors par des sons, cette définition convient également à l'épopée, qui n'est que ce tableau mis en action. Son génie est un génie universel qui embrasse tout, l'homme et la société, le présent, le passé, l'avenir, les choses visibles et les choses invisibles. Planant dans la moyenne région des cieux , le poète épique manifeste à tous les regards le merveilleux système du monde moral; il pénètre les conseils secrets de la providence des dieux , et débrouille l'énigme inexplicable des destinées de l'homme. Il rattache tous les instants de notre courte et passagère existence aux intérêts d'un ordre de choses surnaturel, et il fait intervenir parmi nous les puissances d'un autre monde. Il descend dans les détails de la vie commune pour les ennoblir. Les coutumes et les usages des peuples, les contrées qu'ils habitent, les merveille'^ et les secrets de la nnlure et de Tint , tout lui est connu ; et comme il ne néglige rien, aucune paitie de la langue ne saurait lui échapper. Tout ce qui existe est désormais représenté par la parole, et la langue se compose d'autant d'images que de mots. Pareil au premier homme, le poète épique nomme naturellement tout ce qu'il voit, et les noms qu'il impose sont les véritables noms

des choses. Il dit, et, tirant de sa propre substance la beauté choisie de ses expressions, le jargon informe d'un peuple encore grossier, sur ses lèvres inspirées devient la langue des dieux. Tel Homère, chez les Grecs, déterminait invariablement par le mot propre la nuance délicate de chaque idée fugitive, attachait un signe expressif à chaque impression de l'âme , et portuit dans tous leurs dialectes la grâce et la fécondité. Une langue ainsi fixée dès sa naissance conserve quelque chose de poétique et de pittoresque, qui ne nuit point au naturel. Malheureusement la France n'eut point d'Homère, et les progrès de sa langue furent lents et successifs. La tourbe des versificateurs auxquels sa culture fut abandonnée ne la dégagea qu'avec effort et lenteur du mélange barbare des mots latins et tudesques qui s'y étaient maintenus. Aucun de ces écrivains n'autorisait sa mission par la puissance de son génie. Néanmoins, malgré leurs fréquentes inversions, ils donnèrent une certaine rondeur à la période, ils en*richirent la langue d'épithètes pittoresques et de phrases poétiques, et, selon la judicieuse expression de La Harpe, si leurs efforts furent malheureux, ils ne furent pourtant pas méprisables.

Commencetnents de notre prose»

Les poètes nous ayant manqué, le génie de la prose vint présider à nos premiers progrès. On aurait tort d'en conclure que la langue française est essentiellement prosaïque. Le degré de sensibilité d'un peuple est la seule mesure du génie poétique de sa langue, et les sons harmonieux que nos grands poètes ont tirés de la nôtre répondent victorieusement à un tel reproche. Il est arrivé seulement de l'influence des prosateurs sur la langue française qu'elle a conformé sa marche à la filiation naturelle des idées , et qu'elle les exprime, s'il est permis de parler ainsi , par ordre de primogéniture. Ce n'est pas que la poésie, sœur aînée de la prose, puisse intervertir à son gré l'ordre de la uafure; mais la lo^^ique des passions diffère essentiellement de la logique des idées. L'âme du poète, cédant àla violence d'un transport impétueux, ou à l'ivresse de l'enthousiasme, exhale d'abord le sentiment qui l'oppresse, ou retrace vivement , par une image, la beauté qui le ravit. En cet état, elle respecte peu ces lois de l'analogie qui enchaînent les idées selon la progression ordinaire de l'action et du mouvement. Elle s'abandonne â [ses impressions, et la plus vive et la plus profonde devient le centre

autour (le laquelle se groupent toutes les autres. Ce désordre passionné, en surprenant l'esprit, atteint le cœur, le remue, l'exalte, l'attendrit.

Le prosateur , au contraire, ne parle que de sens rassis; ce n'est point par inspiration qu'il procède, mais par délibération. Comme il veut surtout être entendu, il cherche principalement à se rendre intelligible. S'adressant à la froide raison, il ne tâche qu'à faire passer de son esprit dans celui des autres les mêmes combinaisons d'idées par d'exactes combinaisons de mots, et à représenter, pour ainsi dire, au simple trait les divers objets qu'il veut peindre. Aussi a-t-il plus d'égard à la pureté du dessin qu'à la magie des couleurs. Il s'attache à l'élégante simplicité du style plutôt qu'il n'en recherche l'harmonie; jamais il n'oublie qu'il a besoin de substance, et non d'ornements; et s'il sacrifie aux grâces ingénues, c'est en esprit et en vérité. En un mot, la poésiee suit l'ordre naturel des sentiments, et la prose l'ordre naturel des idées; elles sont toutes deux naturelles à l'homme , comme la marche et la danse. Si donc l'édifice de la langue française ne fut point construit et fondé par des philosophes, comme l'aurait désiré pour toutes les langues un des premiers orateurs académiques du dix-huitième siècle (r), il le fut par les deux classes d'écrivains dont la marche se rapproche le plus de la méthode philosophique , savoir, les légistes et les historiens.

Influence des jurisconsultes.

Le style des lois est clair et concis, puisqu'elles n'expriment rien que de net et de distinct. Le législateur sait trop bien ce qu'il commande et ce qu'il défend , ce qu'il permet et ce qu'il punit, pour ne pas l'exprimer 'sans équivoque. Dans toutes les langues, l'impératif est le moins compliqué de tous les temps des verbes, et les enfants expliquent très nettement leurs volontés bien avant de communiquer leurs pensées. Dans la rédaction des coutumes, qui n'étaient jusque là que des lois non écrites, on s'écarta d'autant moins du style des lois, que l'usage était déjà d'exprimer ces coutumes par de courtes maximes qui , présentant quelquefois dans leur brièveté *uie métaphore animée, intéressaient l'imagination à la cause de la mémoire, et rendaient en quelque sorte sensible une abstrac-

(i) Thomas.

5o INTRODUCTION.

îion législative. Or, quand une langue est traTarilée, dès son onginc, par des jurisconsultes ou des législateurs, la propriété et la justesse des expressions doivent être ses principaux caractères. Nous voyons en effet que l'étude des différentes acceptions des^ mots est d'un usage si indispensable en jurisprudence, que plusieurs législateurs ont fait entrer dans leurs codes une lumineuse exposition de la signification des termes. Comment cette sorte d'enquête pourrait-elle tourner au profit de la science san& avantage pour la langue, puisqu'elle n'est, pour ainsi dire, qu'une reconnaissance de son génie et une déclaration authentique de son caractère ? Enfin, si le principal effort de nos premiers écrivains a eu pour objet de donner à la parole du législateur cette limpidité et cette transparence qui ne sauraient laisser le droit douteux, ni le juge incertain, ont-ils pu le faire sans exercer siir les procédés de langage la plus utile influence, et notre langue ne leur doit-elle pas cet esprit d'analyse et de méthode qui préside parmi nous à l'arrangement des mots ?

Influence des histoires.

L'influence des historiens seconda merveilleusement celle des légistes, et au nombre des historiens il faut placer nos anciens romanciers, dont les romans étaient de véritables histoires,, sinon des histoires véritables.

Dans l'enfance des peuples, l'historien va droit au fait : s'il manque de cet art habile qui sait enchaîner les situations les une& aux autres et les faire ressortir, il possède celui de peindre des couleurs du sujet , et pour ainsi dire d'après nature. L'historien des premiers temps n'est qu'un témoin ; à force de philosophie, celui de notre âge devient en quelque sorte un poète. Le premier raconte les faits tels qu'il les sait ; l'autre les combine , les subordonne pour les disposer en système. Le récit des premiers est simple ; ils laissent tout faire à leur mémoire ; et , si la passion corrompt leur intégrité , c'est avec franchise qu'ils se montrent passionnés. Leur marche est naturelle, parce que dans l'exposilion des faits ils suivent bonnement l'ordre de leur succession. Enfin leur style est naïf, parce que leur esprit est sans présomption , et qu'ils ne voient, dans l'histoire d'un fait , rien au-delà de celte histoire même. Le goût de la déclamation ne s'introduit guère dans l'histoire qu'à la suite de l'esprit de système. Sans doute, l'enthousiasme général delà nation

INTRODUCTION. 5l

pour la chevalerie , cette soif du merveilleux qui suit toujours les temps d'ignorance absolue, ces demi-lumières, qui ne jettent que de fanx jours sur tous les objets , laissèrent entrevoir comme possibles les faits les plus invraisemblables. Mais les merveilles les plus incroyables étaient écrites avec bonhomie et simplicité, et l'on peut se demander sans cesse, en lisant nos vieux romanciers, s'ils inventent ou s'ils racontent, tant ils paraissent de bonne foi dans leurs mensonges, et laissent nonchalamment couler de leur plume les choses les plus prodigieuses. Non seulement on porta dans les compositions romanesques les couleurs de la vérité, mais les vérités elles-mêmes y étaient semées fort dru , pour parler comme un écrivain du siècle de Louis XIV (i); et, si nous en croyons deux savants (2) qui ont utilement approfondi diverses parties de notre histoire, on peut faire foi sur la sincérité des romans en matière de lois et de coutumes , de généalogie et de géographie.

Ce goût du solide et du naturel s'accorda fort juste avec cet esprit de méthode et de clarté introduit par les jurisconsultes. Ils réagirent heureusement l'un sur l'autre. Le premier, né de l'histoire , en prodiguant ces détails accessoires , qui en sont le plus solide ornement, prévint l'introduction de cette sécheresse de style qui pouvait aisément usurper la place de la précision. Grâces à lui, la période, mieux nourrie, put se prêter avec complaisance aux formes variées du talent, et ces pensées incidentes, qui aident si bien à mesurer la grandeur de la pensée principale, ou à en faire ressortir le charme, se groupèrent désormais autour d'elle sur un seul et même plan, tandis que l'allure moelleuse du discours devenait pour l'esprit ce qu'une douce mélodie est pour l'oreille. D'un autre côté, la méthode des légistes, en écartant les trop nombreuses digressions, et ramenant sans cesse au sujet principal, nous préserva de cette marche désordonnée qui provient presque toujours de la prépondérance d'une imagination tumultueuse sur nos sens et sur notre jugement. En recevant des lois dans son propre domaine, l'imagination devint susceptible de règle jusque dans ses écarts, et cette fougueuse faculté blanchit d'écume le frein que lui imposa la raison. De là la sagesse de la langue française, la vérité de son coloris, la justesse de ses images, et, pour (oui

(i) Chapelain.

(2) Diicange cl Sainle-Paiaye.

exprimer par un seul mot, cet honneur, qu'elle doit peut-être au génie de l'histoire, d'être appelée, comme l'histoire elle-même, l'organe de la vérité.

Influence des femmes.

Mais si la langue, déjà enrichie do cette petite portion de boa métal mise en œuvre par nos poètes, eut encore de si grandes obligations aux légistes et aux historiens, elle ne leur dut point cette grâce, négligée et piquante, qui sait déployer tant d'enchantements et d'attraits sous la phmie originale de quelques écrivains inimitables. En indiquant l'influence puissante que les femmes avaient exercée sur les mœurs chevaleresques et l'ascendant qu'elles avaient pris sur les poètes, n'avons-nous pas suffisamment indiqué la part qu'elles durent avoir au perfectionnement de la langue ?

Il est probable qu'elles bannirent définitivement du langage ces inversions forcées, originaires du latin ou du tudesque, et qui , dans une langue surchargée d'auxiliaires et d'articles, ne pouvaient être intelligibles qu'à l'aide d'une autre langue que les femmes ne savaient pas. En s'abandonnant à cette justesse d'esprit, qui est le bon goût inné , elles refusèrent de sanctionner la réunion , souvent monstrueuse , de deux idées différentes en un seul mot, et renversèrent d'un souflle l'échafaudage pédantesque des mots combinés; innovation contraire au génie analytique de notre langue , et sans utilité pour le talent , qui n'est jamais plus sublime que lorsqu'il abandonne aux mots en apparence les plus communs et les plus familiers Texpression d'une belle pensée. JNi leurs bouches délicates ni leurs oreilles chatouilleuses ne purent s'accommoder du rapprochement multiplié des consonnes, ni du choc trop fjé(]uent des voyelles.

On chercha donc de nouvelles expressions et des façons de parler plus douces ; je ne sais quel désir de plaire se fit sentirdans la distribution des phrases, et une suavité inconnue domina dans tout le discours. On retrouva dans le dialogue la vivacité de l'esprit des femmes, la grâce et la promptitude de leurs reparties, et, dans la conversation, dont elles ont toujours été l'âme, cet art heureux de la négligence, si propre à faire ressortir un trait de sentiment, un mot de génie ou l'élan d'une imagination qui s'abandonne.

D'un autre côté , n'est-ce pas à cette finesse d'observation et à celte liante flexibilité de leur sexe , qui sait si habilement

transiger avec toutes les faiblesses de l'amour-propre , parce qu'il les connaît si bien , que la langue française doit l'art ingénieux de dissimuler adroitement les vérités trop dures sous un terme douteux, et de ne laisser entrevoir certains objets que sous le voile obligeant d'une expression adoucie ? Ne retrouve-ton point leur influence dans ces tournures mesurées, si fréquentes dans nos bons auteurs, et dans l'emploi de ces périphrases heureuses qui tempèrent ce qu'une proposition positive a quelquefois de trop magistral, qui nuancent si finement les idées, donnent aux formes de l'expression tant d'élégance et de délicatesse, et ne sont peut-être que l'application des belles manières au beau langage ?

Caractère propre de la langue française.

Bien que le souvenir de la patrie nous ait arraché un soupir involontaire lorsque nous avons vu s'abolir et disparaître l'expressive et sonore langue de or, observons , en finissant , que c'est au triomphe de la langue de oit que notre langue doit le beau caractère qui lui est propre.

Si les troubadours l'eussent emporté sur les trouverres, le génie etl'accent de la langue française n'eussent probablement pas différé du génie exalté et de l'accent emphatique des langues du Midi. Mais le caractère national, que rien ne contrariait, nepouvait manquer d'exercer son inévitable empire. Plutôt sensible que passionné, naturellementenclinauxplaisirs, mais surtout aux plaisirs del'imagination; également éloigné de cette ardente frénésie qui'précipite les peuples du Midi vers la volupté, et de cet enthousiasme mélancolique qui porle les peuples du Nord vers la contemplation; cherchant à intéresser ses sens et son esprit à toutes ses jouissances; portant un certain goût de raison au sein des plaisirs les plus vifs, comme un certain goût de plaisir dans les plus sérieux usages qu'il fait de sa raison ; le Français, c'està-dire le peuple qui, doué d'un attrait égal pour tout ce qui peut satisfaire les deux natures de l'homme, tient, parmi les nations, le rang que l'homme lui-même occupe dans la chaîne des êtres; le Français, disons-nous, devait imprimer à sa langue le sceau de son caractère. Elle devint l'heureuse transition des langues du Nord à celles du Midi; sans être chantée comme l'italien , sifflée comme l'anglais , ni gutturale comme l'espagnol ou l'allemand, seule, entre toutes les langues de l'Europe, elle jouit du privilège inappréciable d'être véritablement parlée; et

i4 INTRODUCTION.

elle doit pent-ûtrc son universalité précoce à ce cafactére remarquable qui faisait déjà dire à Brunetto-Latini , à la fin du treizième siècle, que lapartiitre en était plus dèlitabie et commune à tous les langaiges.

Sans doute tontes les causes que nous venons de rappeler n'agirent pas soudainement. Leurs effets furent lenti et successifs. Mais la langue française, telle qu'on la parla et l'écrivit depuis Villehardoin jusqu'à Villon, annonçait déjà tout ce qu'elle devait être. Guillaume deLorris, Jean de Mehun, Joinville, Froissart, Christine de Pisan , Alain Chartier et Monstrelet joignent souvent au style naïf la délicatesse de la pensée, et à la clarté logique une grâce toule naturelle. Leurs écrits décèlent en cent lieux celte excellence dans le genre tempéré, cette clarté soutenue et ce tour gracieux et animé qui font de notre langue la langue, la plus propre à charmer l'esprit, la plus convenable aux affaires, la seule qui fournisse à la politesse ces expressions nuancées, instruments nécessaires et déliés de l'art si raffiné des bienséances, et qui sout l'aliment inépuisable de cette conversation française dont la tradition se perd, mais dont la mémoire se prolongera d'âge en âge.

Influence des grands événements du quinzième siècle*

Les prédications de Luther et de Calvin, la renaissance des lettres anciennes, l'invention de l'imprimerie et la découverte d'un nouvel hémisphère, signalèrent le miheu du quinzième siècle. Avec ces grands événements, la face de toutes choses changea, et les destinées du monde prirent un nouveau cours. Semblables à ces tempêtes intérieures dont le tonnerre souterrain disperse avec fracas les entrailles déchirées du globe, ICvS grandes révolutions recouvrent d'un sol nouveau les flancs d'une terre épuisée. Alors toutes les âmes sont fortement ébranlées, toutes les passions prennent un nouvel essor , une activité prodigieuse se développe. L'esprit novateur se reproduit sous mille formes, et les défenseurs des idées anciennes sont guidés euxmêmes par un certain esprit d'innovation. Comme on a cherché à tout renverser et à tout reconstruire, on a tout interrogé. Une abondance de pensées neuves est sortie du sein des ruines; mais, pareilles, pour la plupart, à ces lueurs éphémères que le vulgaire grossier prend pour des astres errants , elles n'étincellent an instant, dans les ténèbres, que pour en redoubler l'obscu-

ïiVTRODUCTIOX. 55

xité. Si Ton peut douter que la nouvelle direction donnée aux esprits etiiux choses soit meilleure, l'impression qu'ils reçoivent est salutaire. Telles les révolutions dans leur marche ; telle l'Europe au quinzième siècle.

Les souverains, que les progrès de la civilisation rendaient à la fois avides et moins aventuriers, saisirent avec ardeur l'occasion de faire, dans l'intérieur même de leurs étals, d'importantes conquêtes et un riche butin. Les sujets, initiés pour la première fois aux mystères des sciences , et familiarisés avec l'art de penser, examinèrent avec curiosité les doctrines reçues, et, trop souvent entraînés par l'orgueil d'un prétendu savoir, les rejetèrent avec dédain. Si l'homme, en acquérant un nouveau sens par le développement complet des organes <lu corps , tombe subitement en proie au désordre de ses désirs et à la fureur de ses passions, que sera - ce lorsqu'un peuple , s'ignorant jusque là soi-même , entrevoit soudain toute l'étendue de ses facultés intellectuelles et en recouvre l'usage? L'Europe ressentit les influences orageuses de cet âge de la puberté des nations. Toutes les professions furent confondues. D'obscurs docteurs marchaient égaux aux plus grands princes. Les principes démocratiques , qui s'introduisirent dans l'Eglise, menacèrent letat. Comme il arrive toujours en-pareil cas, l'indépendance, que l'on crut avoir recouvrée, n'était que la tyrannie des fauteurs de l'indépendance. Le langag'e devin-t révolutionnaire comme les mœurs. La dureté du style se para du nom pompeux d'énergie , et l'accent de la fureur fut confondu avec l'éloquence. Comme on s'adressait aux passions, tout était violent dans le discours; les images, plus fortes qu'exactes, avaient pour but de remuer, et non de peindre. Il serait difficile de déterminer ce que la littérature serait devenue sous de tels auspices, si la chute de Constantinople et l'émigration des Grecs n'eussent amené de nouvelles combinaisons, et, par une diversion salutaire, n'eussent amorti l'effet des querelles théologiques.

Quelques écrivains, entraînés par un goût excessif d'indépendance en matière religieuse, et par une reconnaissance sans bornes pour l'art merveilleux de l'imprimerie, ont rapporté l'origine de tous nos progrès dans les sciences, dans les lettres et dans les arts, à cette époque fameuse. Mais sans ranger sur bi môme ligne l'influence qu'exercèrent sur l'espr.t humain et sur la civilisation du monde les fougueux emportements de La-

ther, les procédés ingénieux de Furst, de Gutteniberg et de Schœfîcr, et l'apparition subite et spontanée des plus brillantes productions des muses grecques et latines, observons que les lettres étaient nées en Europe avant le quinzième siècle,

La religion cbrétienne, naturalisée en France, offrait à cette poésie sublime, dont le merveilleux est l'âme, la profondeur de ses mystères, l'éclat de ses pompes, la multiplicité de ses prodiges, le dévoûment héroïque de ses martyrs. Les nobles usages de la chevalerie et les passions généreuses, les aventures singulières qu'elle avait rendues familières, ne pouvaient manquer de fournir à la muse dramatique des situations et des sentiments dignes de la scène. La poésie erotique, favorisée par cet esprit général de galanterie qui se mêlait à tout, développait en naissant une délicatesse et une suavité de sentiments inconnues aux anciens et bien propres à suppléer aux peintures pleines de grâces et de volupté dont le climat enivrant de l'Ionie et de la Grande- Grèce fournissait les traits enchanteurs au vieil Anacréon ou au jeune Tibulle. La pastorale et la satyre étaient cultivées avec succès par les troubadours. Les trouverres inventaient le conte. La muse de la comédie assaisonnait d'un sel indigène des compositions informes sans doute, mais qui ne manquaient pas toujours de force comique, témoin la farce de l'Avocat Patelin.

Tontcommerce avec leParnasse grec ou latin n'était pas même interrom'pu. On n'avait à désirer que la méthode et le faire de ces illustres artistes de l'antiquité, imitateurs si élégants et si fidèles de la nature. Tout nous induit donc à penser qu'on serait un jour parvenu, sinon à la même perfection, puisqu'il n'y a point de parités absolues dans la nature , au moins au genre de perfection propre à cet autre ordre de beautés qu'un nouvel ordre de choses offrait àl'airt moderne, et que notre propre littérature, plus empreinte de l'esprft de nos propres antiquités et de nos mœurs nationales, aurait eu quelque chose de plus original, si l'étude des langues anciennes, à laquelle on se livra exclusivement, n'eût interrompu prématurément l'étude de la :iature. L'accueil fait aux littérateurs grecs chassés de Constantinople prouve que le sol était préparé, et que la culture de l'esprit était généralement avancée. Nous ne dirons point, avec quelques historiens, que l'étude des mots nuisit à l'élude des choses, parce que nous ne pensons pas que l'étude de ces langues admirables, perfectionnées avec tant de soin par les plus beaux génies de l'nntiquité, et parlées durant tant de siècles par

les hommes les plus ingénieux, étude d'ailleurs inséparable des chefs-d'œuvre qu'elles ont produits, soit une étude de mots; mais nous déplorerons que les grammairiens grecs aient abusé de leur influence, ou plutôt nous accuserons la triste destinée de l'esprit humain qui, toujours précipité au-delà des bornes, est sans cesse ramené, d'un extrême à l'autre, par les mouvements alternatifs d'une oscillation perpétuelle.

On se livra donc aux nouvelles études avec un fanatisme aveugle, qui s'étendit aux mœurs et à la croyance. La supériorité littéraire des anciens conduisit à penser que leur religion et leurs usages pouvaient seuls favoriser, avec efficacité, le développement des facultés intellectuelles. Tout ce qui s'en écartait parut barbare; on eût dit que l'imagination, désormais oisive et circonscrite dans l'étroite sphère des fictions antiques , ne pouvait chercher de nouveaux effets dans la multitude infinie de ces inépuisables combinaisons que la nature variée offrait de toutes parts à son activité; et comme une lumière trop vive produit sur les organes surpris le même effet que les ténèbres, l'éblouissemenl des esprits fut universel. Ainsi, dans le môme temps, zélateur fanatique de l'antiquité , Pomponius-Lœlus ne rougissait pas, dans Rome chrétienne , de vouer un culte et des autels au fondateur de Rome idolâtre ; et Jules Scaliger , sans égard pour les mœurs et les lois de son pays, ordonnait aux auteurs comiques de ne produire sur la scène que des filles achetées comme esclaves, qui fussent reconnues libres au dénoûment. Les vers des poètes latins , les périodes des orateurs grecs ou romains, devinrent des espèces de formules avec lesquelles on prétendit exprimer toutes ses idées. Les membres épars et mutilés des phrases de Cicéron, rassemblées au hasard, constituèrent seuls le bon style- En tant qu'on voulut se montrer chrétien, on fit violence aux fables païennes pour les forcer d'exprimer les mystères du christianisme ; on alla jusqu'à les entn-mêler avec les vérités de la foi ; et tiuilis que Vidn, dans sa Christiade, désignait le pain eucharistique sous l'emblème de Cérès, le Canioëns faisait intervenir Bacchus et Vénus dans un poème où les cérémonies de la religion cathoUque trouvent leur place.

Rien de ce qui touche à la croyance ne demeure étranger à la littérature, et les cordes religieuses delà lyre sont celles qui résonnent avec le plus de force dans les profondeurs du cœur hu-

main. Aussi l'introduction des mythologies grecque et romaine dansles ouvrages d'esprit, aune époque où la religion chrétienne était devenue vraiment nationale en Occident, produisit-elle un effet remarquable sur la poésie et les lettres. Cet effet eut quelque analogie avec ce qui s'était passé lors de la conversion des barbares au christianisme. Mais le mal fut bien plus grand encore. Si la poésie du discours consiste dans l'art de rendre sensible, par une image tirée de* la nature physique, un sentiment ou une pensée, et de communiquer pour ainsi dire aux choses matérielles la vie, le sentiment et l'intelligence , la religion chrétienne, qui manifeste sans cesse l'invisible dans le visible, et les secrets desseins de Dieu dans les vaines actions des hommes; la religion chrétienne, dont les dogmes les plus mystérieux^ sans cesse reproduits sous les figures les plus magnifiques et les plus touchantes, s'offrent à nous tantôt empreints de l'auguste simplicité du désert dans les scènes dramatiques et pastorales de la vie des patriarches, tantôt revêtus de tout l'appareil des rites et du sacerdoce dans les cérémonies pompeuses de l'ancienne loi , tandis que nous les retrouvons encore dans l'histoire miraculeuse et royale de David , comme dans celle du pauvre Tobie; la religion chrétienne, qui place ses sacrements à côté de ses préceptes, une pratique auprès de chaque vertu ; celte religion, en un mot, la plus poétique qui fut jamais, si elle n'est le type parfait de toute poésie, devait avancer rapidement la littérature aussitôt qu'elle aurait affermi ses racines au fond des âmes. Ce moment était venu. Alliant, avec une haute sagesse, aux règles communes d'ua culte universel ces dévotions particulières et nationales qui rendent en quelque sorte ce culte propre à chaque peuple, elle avait restitué aux nouveaux chrétiens des lieux sacrés et des dieux domestiques, et consommé cette union sainte de la pairie et de la religion, si puissante sur les hommes. Chaque canton avait son saint ; chaque saint avait sa légende : elles étaient grossières, sans doute ; mais, si elles révoltaient quelquefois le goût au même degré que les mythes des anciens choqu.iicnl la raison, elles étaient toujours consacrées au triomphe de la vertu; elles tendaient sans cesse à établir l'indépendance de l'âme et l'asservissement des sens. Ah! si l'esprit humain, saiis laisser perdre celte noble direction, n'eût pas accueilli avec moins d'enthousiasme les précieux restes des superbes monuments du génie de l'antiquité ;

si, se livrant avec discernement à l'étude de l'art des anciens, il eût cherché moins à copier leurs beautés qu'à s'approprier leur méthode et à transporter dans nos langues modernes la finesse , la délicatesse et la riche élégance des langues anciennes; si, au lieu de renoncer ù leur raison et d'adopter des idées toutes faites, nos pères eussent été capables d'apprendre , par l'exeuiple, à placer et à combiner leurs propres idées, aies faire valoir l'une par l'autre , et à en former un tissu où la nature vînt se peindre, il est impossible de prévoir quels auraient pu être les admirables résultats d'une combinaison qui aurait mis en harmonie la raison, le goût, avec la croyance, et qui, rendant au génie cette unité d'action et de principe qui avait fait h force de l'antiquité, aurait accru sa puissance de toute la supériorité du système religieux et moral de nos temps modernes sur le système religieux et moral des anciens!

Mais les esprits suivirent une autre voie. La littérature, d'abord toute grecque et toute romaine, ne retint presque rien de national. Ce divorce des lettres avec les mœurs devait retarder les progrès du bon goût , qui n'est pour ainsi dire que l'heureuse alliance de la politesse de l'esprit et de la politesse des mœurs.

Aussi , quel que soit le rapport plus ou moins direct de l'état actuel de la civilisation avec le bon goût absolu, il en estundans chaque pays et dans chaque siècle, qui consiste à saisir, dans les intérêts de la beauté même, ces tempéraments heureux et délicats qui ménagent notre faiblesse et la fortifient en secret de toute la puissance de l'opinion et de l'habitude. On peut dire du bon goût, considéré sous cet aspect, qu'il est à l'imagination ce que le toucher est à la vue; il rectifie ses écarts, supplée à ses défauts, et, par la connaissance des formes locales, la met à portée de rendre sensibles les beautés universelles. Son chefd'œuvre est donc de proportionner les objets aux yeux qui doivent les voir, et de ne pas s'occuper moins de leur grandeur et de leur beauté relatives que de leur grandeur et de leur beauté réelles. Quelque habile que fût un artiste, s'il négligeait les mœurs de son siècle, il serait fiappé d'impuissance; disons mieux, il manquerait de ce coup-d'œil perçant du génie, qui, saisissant à la fois l'état des esprits et des mœurs, s'approprie d'autorité tout ce qu'il y trouve d'analogue à ses vues, et dispose ses créations avec tant d'art et de naturel qu'elles répondent à tous les cœurs par une multitude de fils imperceptibles,

6o introduction;

dont la nature et le nombre rendent la force irrésistible. C'est donc de la connaissance approfondie des mœurs du siècle et de l'étude du beau essentiel que résultent, en dernière analyse, la sûreté des procédés de l'art et le bon goût.

Or, si les littérateurs du quinzième siècle s'élevèrent, par l'étude des anciens, jusqu'à la connaissance des beautés durables, séduits par leur admiration, ils crurent devoir emprunter d'eux jusqu'à ces nuances fugitives qui tiemient aux opinions, aux mœurs et aux usages^des différents peuples. En se rendimt par la pensée contemporains d'un autre âge , et n'ayant de la société ancienne que ces aperçus imparfaits et tronqués que nous transmettent les écrits rares et mutilés des Grecs et des Romains, comment n'auraient-ils pas manqué de ce sentiment exquis et délicat des convenances qui naît de l'usage du monde et de l'expérience des hommes? Ils condamnaient le talent à n'étudier le jeu mobile des passions et du sentiment que dans les peintures mortes des mœurs évanouies de deux peuples qui n'étaient plus. Ainsi, pareils à ce musicien qui, plein d'une enthousiaste prévention pour la théorie des sons et les proportions harmoniques, prétendrait dans la musique donner tout au calcul et rien à l'oreille; ou à ce dessinateur anatomiste qui, ne voyant dans l'art du dessin que l'exacte représentation du tissu compliqué des muscles, des nerfs et des vaisseaux, négligerait l'effet séduisant des chairs et le charme de leurs contours; ils communiquèrent durant long-temps à toutes les matières de goût une roideur pédantesque et uue froideur mortelle. La littérature devint l'expression de certaines mœurs de convention. On ne se borna pas à imiter les anciens; on les copia servilement. La langue poétique ne fut plus qu'une langue étrangère et artificielle. Il n'y eut d'images admises et de constructions tolérées que celles qu'avaient employées les maîtres; et comme si les esprits, dégénérés, n'eussent pu contempler la nature sans milieu, on eût dit que les arts n'avaient plus pour objet l'imitation de la belle nature, mais l'imitation de cette imitation même. Aussi, quoi 'lu'en ait dit d'Alembert, si les progrès des modernes dans la peinture furent plus rapides que dans les lettres, c'est qu'ils y conservèrent plus de liberté.

A Dieu ne plaise que nous blasphémions ici cette céleste Vénus ou ce divin Apollon, exemplaires admirables de la beauté physique et chefs-d'œuvre de l'art humain! Mais la peinture

INTRODUCTION. 6l

n'avait-elle pas été commencée par] Albert Durer? Et si le dessin de cet ancien style est dur et sans grâce, ne renferme-t-il pas la pureté des contours , et cette savante industrie au moyen de laquelle tout se peint et se montre aux yeux? La découverte des chefs-d'œuvre de l'anliquité fit sans doute franchir aux arts du dessin un grand intervalle. Les beautés de l'antique révélèrent à Raphaël et à Michel-Ange le secret de leur génie; mais ces grands hommes ne se contentèrent pas d'étudier les anciens : ils osèrent comme eux étudier la nature, car ils reconnurent facilement que c'était à l'aide de la nature que les anciens avaient créé Vanlique. De plus, le dessin, qui est l'ame de la peinture, réclame les couleurs, qui en sont le corps. Les anciens ne nous avaient point laissé de modèles en ce genre. Il fallait appliquer à la perfectian du dessin antique la magie du coloris, et ce fut l'œuvre du génie des Titien, des Corrége et des Véronèse.

Enfin si nous observons que la peinture et la musique, les deux arts parmi les modernes qui ont reçu le moins de secours des anciens, sont peut-être ceux qui ont atteint au plus haut degré de perfection, il faudra bien convenir sans peine que les grands services rendus à la littérature par la renaissance de lettres grecques et latines n'ont pas laissé que de nuire aux progrès de l'imagination même. Ils firent prendre le change sur la fin principale et essentielle des lettres : désormais étrangères à la société, on les réduisit à servir à sa décorafion, comme un pur ornement. Elles ne furent pas pour l'esprit, comme chez les anciens, un exercice habituel, une nourriture journalière, mais un objet de curiosité et de luxe. On sembla durant quelque temps avoir perdu de vue que les belles connaissances sont applicables atout, que les arts ne sont pour l'homme que des méthodes perfectionnées de faire usage de ses facultés, et que ceux de la parole en particulier sont le lien de la société. Si l'on nous reprochait d'avoir dit bien longuement ce qui pouvait se faire entendre en un mot, nous répondrions qu'il ne nous a pas paru possible d'user de trop de circonspection, en indiquant, comme la source d'un mal, l'événement qui devint, pour l'Europe et le monde entier, l'occasion d'un si magnifique développement de lumières.

En effet, quelques hommes, éclairés par les livres des Grecs fugitifs, avaient fait soudainement un appel à cette classe nombreuse d'hommes indépendants qui commençait à se former

entre les seigneurs et le peuple. Déshéritée du territoire, elle avnit créé par son industrie une nouvelle espèce de propriétés. A défaut de la puissance, cherchant à conquérir la considération parla richesse, elle s'était emparée du commerce; mais, attentive à toutes les voies qui pouvaient s'ouvrir, elle devait se précipiter avec enthousiasme vers l'étude des langues et la littérature ancienne. Les langues modernes recurent de nouvelles lois^ de nouveaux tours, de nouvelles richesses. Comme on ne peut séparer les mots des idées qu'ils expriment, l'enseignement des langues savantes provoqua la résurrection de toutes les sciences. L'imagination fut heureusement affectée des beautés exquises et sans nombre des anciens écrivains. Une fermentation universelle développa des germes inconnus dans toutes les âmes.

Malgré tout ce qu'on avait fait pour elles, on sentait la grossière insuffisance des langues nationales, et l'on attendait avec impatience l'apparition des hommes de génie qui devaient les fixer. Peu à peu on commença à écrire sur les affaires publiques, et à composer des livres qui pussent être lus par le vulgaire. Alexandre Picolomini traita le premier des sujets philosophiques en langue vulgaire. Des hommes d'esprit , frappés de la barbarie des mœurs, tendirent à les raffiner par leurs écrits. Jusque là le hasard et le besoin avaient tout fait ; mais dès lors le grand œuvre de la civilisation fut confié à la sagesse et à la science.

Si les progrès de la littérature furent plus lents en France qu'en Itaie, et si en Italie même toutes les branches de la littérature ne fleurirent pas en même temps , c'est qu'il y avait plus loin de la langue française à la langue latine que du latin à l'italien, et que les niœurs des anciens différaient trop de celles de l'Europe, au quinzième siècle pour que l'imaginaticn du public et des auteurs ne refusât pas de franchir l'intervalle immense qui les séparait. Il fallait, pour ainsi dire, que le génie des écrivains, saisissant le lien secret qui unit entre eux les anneaux divers de la chaîne des temps , sût rapprocher habilement les anciens des modernes, pour rendre à ces derniers le déplacement insensible. Mais il était réservé aux hommes de lettres des siècles suivants de s'emparer de tous les esprits au moyen de cet heureux prestige.

L'imprimerie venait de naître. Elle mult'plia la puissance des livres par la vitesse de ses procédés et le nombre innombrable de ses produits.

La découverte du nouveau monde agrandit la sphère des idées et des connaissances, en mCme temps qu'elle révéla l'étendue du globe : un nouveau ciel et une nouvelle terre furent oflerts à l'imagination de l'homme. Ses besoins doublèrent avec ses ressources ; ses passions s'accrurent avec ses besoins. La tournure des esprits changea; le commerce acquit une puissante influence. La lilté^ature ne pouvait demeurer étrangère à ces grands changements. Le calcul devint trop prépondérant dans les affaires de la vie pour ne pas réagir sur l'imagination; mais, si d'abord il triompha d'elle , elle finit par se jouer de lui. On en vint à calculer sérieusement les plus absurdes chimères, comme à mêler un calcul exact et sévère aux jeux de l'imagination. L'admirable complication du corps social introduisit un nouvel ordre de merveilleux. Ces ré^^ultats ne devinrent pas sensibles sur-le-champ; mais notre plan exige que nous en indiquions exactement les premières causes.

Rendons témoignage à la vérité : la poésie perdit de vue la sublimité de son origine ; les poètes cessèrent de faire partie du peuple inspiré des voyants, et ne rendirent plus de ces oracles mystérieux pleins de la destinée des mortels. La muse, en un mot, fut privée de cette intelligence des choses divines, qui fit donner à son langage le beau nom de langue des dieux. La mythologie, à laquelle on revint, n'avait plus de ra«cines dans les mœurs ni dans la croyance. Il faut croire aux prodiges pour en être ému; hors delà le merveilleux n'est plus qu'un mensonge bien ou mal tissu, dans lequel l'art de l'ouvrier l'emporte sur la matière. Loin que le vers puisse alors tirer quelque pompe ou quelque autorité de la vaine majesté d'un dieu fabrileux, c'est le prétendu dieu qui tient tout du poète. De froides allégories sont venues peupler la solitude de cette région enchantée, alors si tristement déserte; elles ont encore été favorisées par la tournure politique qu'avaient prise les esprits. L'abondance et la paix étaient, par exemple, l'objet de méditations trop universelles et de calculs trop populaires pour qu'on ne retrouvât pas, avec plaisir, dans la poésie, leur abstraction rendue sensible; mais ce merveilleux est trop à main d'homme. Si Eschyle hasarda d'introduire sur le théâtre grec la Force et la Nécessité, c'est que tout était dieu chez les païens, et le théâtre français ne souffrirait rien de semblable.

De cette complication de causes notre littérature nationale

a retenu , jusqu'à ce jour, osons le dire , une certaine timidité qu'il faut bien condamner pour n'être pas inconséquent, au risque de passer pour présomptueux.

C'est ainsi que le docte Boileau lui-même, cédant aux préjugés classiques , prononça , dans les lois du Parnasse, l'incompatibilité du merveilleux chrétien avec la poésie , et que , dans ce dix-huitième siècle , où le poids d'aucune autorité nG semblait imposant, Marmontel , si souvent injuste détracteur de Boileau, n'osa, dans sa /^oeï/^we, d'ailleurs si pleine d'innovations, revenir contre ce décret. Il est vrai qu'une autre cause concourut à ce funeste eft'et. Les prétendus réformateurs de la religion livraient à tous les esprits l'interprétation des livres sacrés; ils en multipliaient les traductions en langue vul{jaire : un désordre inexprimable fut le résidtat de celte maxime anarchique ; à mesure que les sectaires et leurs sectateurs se vantaient d'entendre sans secours le texte divin , ils cessaient de s'entendre mutuellement.

A ce spectacle les catholiques, frappés d'un saint respect et d'une crainte salutaire, réservèrent aux seuls pontifes l'enseignement et même l'exposition des vérités de la foi. Cet état de choses ne pouvait encourager les poètes à se servir du merveilleux de la religion.

D'un autre côté, le calvinisme faisait de rapides progrès en France. Si quelques écrivains allemands ont aperçu quelque chose de poétique dans le génie de Luther , Calvin ne fut qu'un subtil dialecticien. Sa doctrine sèche et abstraite , à laquelle néanmoins, dans notre joyeuse France, des vaudevilles grivois servirent de véhicule, transformait tout le système religieux en un aride système de métaphysique, également ennemi des idées sensibles et touchantes dans le discours comme des arts dans les temples. Tout ce qui aide notre faiblesse dans la pratique des vertus lui semblait superstition , et tout ce qui soutient la vue de notre esprit dans la contemplation des vérités éternelles lui semblait idolâtrie. Aussi vit-on à grand'peine s'élever, dans le sein du calvinisme , quelques orateurs logiciens, tels que Saurin , Chmde et Jurieu ; il n'inspira nul poète, et ne mit jamais en œuvre , pour se propager , ni l'onctueuse et persuasive manière des François de Sales et des Fénelon, ni l'impétueuse et irrésistible éloquence des Bossuet et des Bourdaloue.

Tout concourait donc en France à séculariser les lettres età dés-

enchanter la religion, lorsqu'un heureux concours de circonslances fit luire tout à coup un jour nouveau et amena l'âge d'or de notre littérature.

Louis XIV,

Richelieu 5 d'une main forte, venait de ressaisir pour nos rois les droits de la souveraineté, disséminés sur tant de tête«, au sein de l'anarchie féodale. Grâces à lui, il n'y avait plus en France qu'un chef et qu'une nation. Les troubles de la fronde, impuissante et dernière explosion d'un incendie qui s'éteint, avaient, sans ébranler la monarchie , donné de grandes leçons au monarque et une grande énergie à toutes les âmes. Pour le bonheur de la France , un jeune Roi , doué par la nature de l'heureux instinct du grand et du beau , d'un goût vif pour les plaisirs , d'un respect profond pour la religion et du véritable amour delà gloire , montait alors sur le trône. Les grâces de sa personne séduisaient les cœurs plus encore que l'éclat de sa couronne, et l'élévation de son âme répondait à ces idéesd'héroïsme et de grandeur chevaleresques qui prévalaient dans l'opinion. Il savait allier à ses passions et à ses faiblesses mêmes je ne sais quelle dignité morale , qui ne laissait décheoir ni l'homme ni le roi. Si son âme ardente fut trop sensible à l'amour, elle cédait à l'impulsion du sentiment plutôt qu'à l'attrait du plaisir. Ses chutes étaient celles d'un héros, et ne sauraient exciter ni dégoût ni mépris. J'en atteste ici la touchante histoire de La Vallière. Lors même que, se laissant aller aux illusions de la jeunesse, il hasardait la majesté royale sur la scène ou dans des jeux publics , les fêtes qu'il donnait étaient noblement conçues, et le cœur des Français trouvait un rapport flatteur entre leur magnificence et la gloire nationale. Les costumes , une galanterie délicate , le rôle principal qu'y jouaient les dames , tout rappelait le souvenir de l'ancienne chevalerie et respirait le véritable esprit français. Des mœurs chevaleresques on n'en avait retenu que l'esprit; mais cet esprit communiquait aux manières une élégance et une noblesse qui retardaient la corruption des mœurs , ou jetait encore sur ses progrès inévitables un voile de décence et quelque apparence de dignité.

C'était pour la nation française l'âge du développement moral et du culte de la beauté. Le goût des aventures n'était point éteint. L'instinct belliqueux de la nation ne fut jamais mieux I. 5

SS lîJTRODUCTION.

prononcé, et ce siècle fut témoin des plus beaux prodiges de sas Talcur {guerrière : on vit le duo de la Feiiillade, sans autces ressources que le revenu de ses domaines, soldera ses fiais six cents gentilshommes et les conduire au siège de Candie; l'esprit de» croisades se rallumer et s'éteindre en Afrique sous les murs de Gigery, tandis que Tureinie et Coudé, Luxembourg et Catinat, Ci'équl et Bouffters, Vaubau, Vendôme et Viilars, Duqnesne,TourvilIe et Dugay-Trouin, donnaient à l'Europe; étonnée le spectacle de toutes les vertus giierrién;s et l'exemjjle d'une magnanimité digne des meilleurs siècles. On pourrait faire des paroles mémorables des guerriers de ce temps un recueil qui cfficerajt les apopblhegmes des Spartiates. Il n'appartient qu'à la France de se surpasser elle-même, comme elle l'a fait de nos jours.

Déliantes vertus rehaussaient de grands noms. Dire ceux des Moutausier et des Beauvilliers, c'est avoir dit tout ce que l'anslère sagesse, la grandeur d'âme et la bonté peuvent ajouter au crédit et à la puissance. La magistrature offrait la réunion des vertus civiles et modestes et des plus uliles talents. Les Lamoignon et les Mole , les Talon et les Daguesseau consacrèrent une vie vraiment héroïque au culte des lois et de la justice. Leurs maisons étaient le temj)le des mœurs et le sanctuaire des muscs. Ils enseignaient par leur conduite l'ait de bien faire, et encourageaient de tout leur pouvoir nos maîtres en l'art de bien dire.

Une noble émulation , un point d'honneur trop exalté peutêtre, un désintéressement remarquable, animaient toutes les classes de la nation, et nous pourrions, à côté de chaque affection généreuse , rapporter un ex?n)ple éclatant de soji empire sous ce règne. La reconnaisasnce nous désignerait Pélisson et La Fontaine combattant, l'un de sa prose, l'autre di; ses vers, la mauvaise fortune de Fonquet; i'amilié, la sensible et pieuse la Sablière se lendant la tutrice volontaire du bon La Fontaine; la générosité sans ostentation, Boursault se vengeant de Boileau par ses bons offices, et T.oiîeau consolant Linières par ses bienfaits ; le goût si sain et si pur des jouissances domcsticpies, le grand Racine se déi'obant aux empressements d'un prince pour se réserver à un banquet de famille; la uiodestie enfin, l'humble et savant Nicole refusant la prêtrise ]>ar défiance de ses forces. Mais, grâces au divin créateur de la na-

ture humaine, elle est ornée de trop de vertus, et chacune d'elles fut trop féconde en ce siècle, pour que nous puissions concevoir la prétention de les citer toutes. Contentons -nous de dire , en un mot, que l'esprit d'honneur prévalut dans toutes les professions; que l'on courait alors aj>rès la gloire comme en d'autres temps après l'argent, et que l'on vit des hommes obscurs préférer la mort à la perte de leur humble réputation; témoin ce fidèle serviteur du grand Condé, qui se punit si cruellement du relard de ses pourvoyeurs , se croyant sans doute iiiexcu-' sable s'il ne réalisait l'impossible lorsque le vainqueur de Senef et de Rocroy recevait, avec un faste et une recherche qui tenait de la féerie, dans ce palais de Chantilly, si plein de grands souvenirs, un monarque que l'enthousiasme général élevait audessus de la nature.

État de la religion au jy" siècle.

Si la religion affermie dans^les âmes ne gouvernait pas exclusivement toutes les actions, elle régnait en souveraine sur les esprits. Le progrès journalier des lumières l'avait mise dans tout son jour; jamais elle ne parut si sublime ni si belle, et jamais l'empire des sentiments élevés ni renihousiasme de la beauté ne fiu'ent si puissants chez les hommes.

Depuis Charlemagne , les esprits , dociles à l'impression de l'autorité, s'étaient soumis à la foi parhabitude; après la renaissance des lettres, séduits par les connaissances nouvelles, ils secouèrent le joug de la religion, sans examen et sans discernement, pour rétrograder vers les fables mythologiques et les systèmes incertains des philosophes de l'antiquité.

Au dix-septième siècle, la conviction religieuse fut l'ouvrage d'une philosophie lumineuse. Les Arnauld, les Pascal, les Mallebranche, les Bossuet, les Bourdaloue , les Fénelon, les Nicole , dépouillèrent la théologie des subtilités de l'école. La majestueuse simplicité , l'ordonnance admirable de la doctrine chrétienne, furent mises en lumière avec la puissance du gé li^, la clarté de la raison, la force d'une dialectique pressante, l'éloquence du sentiment et de la persuasion. Le système du christianisme fut exposé indépendamment de toîi3 les systèm s philosophiques, et^ embrassant dans son ensemble, sans confusion et sans lacune, l'origine, les rapports et la fin des êtres, il s'éleva au-dessus de toutes les philosophies, etles domina d'aus-

si haut que le ciel domine la terre. Ni Platon, ni Aristofe, nt Descartes même, fort à celte époque de tons les charmes de la nouveauté, ne furent appelés au secours de l'Evan^jHc; on cessa d'étayer les vérités éternelles avec des opinions passagères. Assises désormais sur elles-mêmes comme sur une base inébranlable, elles n'empruntèrent le flambeau d'une crilifjue judicieuse y fruit précieux de l'esprit d'examen et de liberté dont les sciences étaient redevables aux Gassendi et aux Dcscarles, que pour faire ressortir avec plus d'éclat les preuves historiques d'une doctrine qui, comprenant tous les temps, propre à tous les lieux, commune à tous les hommes, peut seule expliquer et diriger l'homme tout entier. Et c'est cet ensemble de preuves , cette heureuse tendance de toutes les lumières à faire mieux ressortir la lumière divine, qui forçait La Bruyère à s'écrier :« Si ma re- « ligion était fausse, ce serait le piège le mieux tendu qu'il fût « possible d'imaginer. Quelle majesté, quel éclat des mystères l « quelle suite et quel enchaînement de toute la doctrine! quelle « raison éminente! quelle candeur! quelle innocence de mœurs! V quelle force invincible et accablante de témoignages l Dieu « même pouvait-il jamais mieux rencontrer pour me séduire! »

Il ne faut donc pas s'étonner si l'on vit les Larochcfoucaulty les 31ontausier, les Coudé, les ïurenne, les Longueville, les Lafayelte, les Sévigné, les Lamoignon, les Colbert, les Corneille,r les Racine, les Despréaux, les La Fontaine, les Molière, les La Bruyère, et cette innombrable génération d'hommes et de femmes illustres qu'enfanta ce siècle justement célèbre, pleins de l'esprit du christianisme, porter dans leurs actions, dans leurs écrits, dans leur conduite, dans leurs plaisirs, dans leurs égarements môme, un certain goût de morale, de vertu et de piété.

Aussi nul siècle ne fut plus fertile en établissements de charité et 'dMnstruction chrétiennes. Les femmes s'y distinguèrent surtout par des prodiges de vertu et de bienfaisance ; et tout ce que la sensibilité la plus exquise, animée parla ferveur de la charité et du zèle, peut inventer pour le soulagement des misères inséparables de l'humanité, fut épuisé j)ar les Louise de Marillac , les Miramion, h s Marie de Montmorency, les Accaric, les Chantai, les Pollalion , les Guyard, les La Peltrie. Mais sans parler de ces héroïnes de la religion, qui ont élevé jusqu'à elles l'humble emploi de servantes des pauvres, ei

honoré par le ^dévouaient le pins noble et le plus volontaire les fonctions en appineuee les plus serviles et les plus abjectes, nous nommerons une comtesse de Dampierre, tenant lieu de mère et de patrie aax prisonniers conduits en France aprè||,la victoire de Senef, et dont le nom respectable vient mêler au souvenir (glorieux de nos triomphes le souvenir non moins {glorieux des vertus douces et humaines que no«irrissait la France à l'ombre de ses lauriers; une princesse de Conti, qui vendit toutes ses pierreries pour subvenir aux besoins des pauvres, et justifia im luxe excessif peut-être par l'emploi sacré qu'elle fit de <3es vains ornements , dans un temps de calamité ; enfin'ces Magnelay, ces Saint-Paul, ces d'Escoubean, ces d'Aiguillon , qui prouvèrent, à un si haut degré, que, dans ce siècle des grandeurs de hi France, la religion fut véritablement aimée et pratiquée. Des palais furent consacrés à protéger la vieillesse des guerriers et la jeunesse des vierges. Tous les talents se dévouèrent à l'enseignement de la religion, et des hommes du plus beau génie s'y consacri rent exclusivement. Tout était en harmonie dans l'état, la croyance et les opinions, les in^^titutions et les mœurs, les préjugés et les usages. ^

Etat de la littérature au ly" siècle.

Cependant les lettres grecques et latines étaient naturalisées en France, elles étaient désormais la nourriture des esprits, la règle du goût, les matériaux du génie; et si notre littérature, semblable à ce sauvageon que l'ait du jardinier dépouille de ses rameaux et condamne à vivifier des jets qu'il n'a point portés, suivit une direction étrangère, une sève mieux élaborée la couronna de fruits plus délicats, et elle atteignit dans ses productions un degré de perfection inconnu jusque alors. Elle retint, sans doute, de son origine, quelque chose de factice et d'artificiel: car, si la muse antique naquit du commerce de l'homme avec la nature, la muse moderne dut la naissance au commerce de l'homme et de l'art.

Les siècles, en s'accumulaut, compliquent sans cesse de quelque élément nouveau le système de la civilisation du monde. Faire observer que les relations morales de l'homme s'étaient ' considérablement multipliées, c'est dire assez combien elles avaient perdu de leur intensité. En devenant [)lu5 attentif aux rapports d'ordre et de convenance qui lient entre eux l'uni ver-

r-o INTRODUCTION.

salité des objets, on ne peut qu'être moins sensible aux affections de l'individu. Si les anciens n'avaient qu'une vue bien imparfaite du gouvernement moral de l'univers et de la Providence diunc, ils étaient plus près de la nature, les passions individuelles agissaient dans leurs petites sociétés avec plus de feu et de liberté. Ils vivaient sous la loi d'un inflexible do'Stin ; ils épousaient cbîiudement les intérêts politiques de l'état; leurs âmes neuves ne craignaient pas les émotions fortes. Parmi eux, le poète, sans s'inquiéter de la moralité de l'action ou de l'injustice des dieux , était sûr de réussir s'il parvenait à émouvoir; le public ne s'arrêtait point à apprécier minutieusement les différents degrés de la vraisemblance tliéâtrale ou des convenances poétiques. Ce que l'on exigeait surtout dans la peinture des mœurs, c'était cette force d'action que présentaient les mœurs mêmes. Chez les modernes , au contraire, dont l'âme, modifiée par des notions plus parfaites du juste et de l'injuste , est délicate jus(|u'au scrupule sur les principes, lors même qu'une conduite reLxhèe ou répréhensible semble démentir leur empire, la moralité de l'action est presque tout. Les passions sont mieux .^analysées , mais les caractères sont moins passionnés, parce que les objets des poursuites de Thom ne sont devenus innombrables. Comme dans l'âge mûr l'esprit se prête plus difficilement aux illusions du cœur , on n'a permis au pathétique de se montrer (ju'accompagné de la plus exacte vrais, mblance , et l'on ne cède , pour ainsi dire, aux sollicitations du sentiment, qu'après que la raison a déterminé froidement , et d'avance, le degré d'illusion qu'il est permis de se faire. On ne calcule pas moins exactement le degré d'émotion que les âmes peuvent ressentir sans être froissées, et comme , selon l'ingénieuse comparaison de Wiuckelmann, une hache s'émousse plutôt sur un tilleul que sur un chêne , l'art a dû perdre de l'énergie de ses moyens, en chcrch'int à plaire à des hommes moins énergiques. On avait remplacé, dans la littérature , le merveilleux par le moral. Aux irrévocables arrêts de la fatalité , ce puissant mobile extérieur de la destinée des hommes, on venait de substituer le dangereux ciupire de leurs propres passions , mobile intérieur moins imposant, moins sublime sans doute , mais plus en harmonie avec les mœurs et les idées régnantes. Cette révolution devait naturellement porter les iellres au plus haut point de splendeur dans un siècle où , par un heureux concours de circon-

Stances, le sentiment de la dignité de l'homme et de la noblesse de sa vocation se trouvait exalté au plus haut degré.

Esprit général du ij^ siècle.

Cette idée de la grandeur morale de l'homme devint Vidée doniinonle du siècle de Louis XIV, Elle est le secret du génie de Corneille et de Bossuet, de Racine et de Fénélon.

C'est à l'aide de celte grande pensée que l'auteur de Cinna passionna ses spectateurs pour la clémence d'Auguste, le respect filial de Chiméne, la fidélité conjugale de Paulineet, tantd'autres exemples snljUiHes de la défaite des passions. C'est grâces à elle qu'il fil jaillir, dusentiment de l'admiralion, nue source nouvelle de pathétique inconnue aux anciens; c'est inspiré par elle qu'il rcnconlra ces expressions énergiques, si bien proportionnées aux sentimenls élevés des grandes times , et qui appartiennent moins au poète (ju'au héros; c'est elle enfin qui a fait de ses éci ils le manuel des grands hommes et le bréviaire des rois. Ne la retrouve- t-on pas animant ch;icune de ces paroles inspirées que Bossuet laisse tomber de si haut, lorsque , dissipant d'un souffle , comme \in am;is de vaine poussière, les gloires terrestres, les grandeurs mondaines, les joies temporelles et lés biens charnels , il nous montre dans l'homme , malgré sa bassesse et la corru[^tion de sa nature , l'objet des prédilections du Très- Haut, l'élu (le sa grâce, le choix de son amour, le préde^stiné aux tVlicités éternelles ?

N'est-ce pas elle qui inspirait au tendre Racine ces vers heureux qui sembleiit sortir du cœur, ces tableaux si touchants et si vrais;

De Phèdre , malgré soi, perfide incestueuse:

de Burrhus déployant tout le courage de la vertu au milieu de la plus effroyable corruption dont, les annales du monde aient conservé le souvenir; d'Iphigénie soumise et résignée aux volontés d'un père ambitieux ; et d'Andromaque captive , défendant les jours d'Asiyanax contre le meurtrier de Priam ? Ne lui doit-il aucini de ces tiaits sublimes et religieux dont il neignit Joad s'élevant au-dessus de toutes les vues humaines pour accomplir les oracles de l'Eternel , et triomphant , par la sincérité de sa foi et la ferveur de sa prièie, des puissances de la terre et de la force des rois ? Si l'amour pur, généreux , dés-

intéressé 5 mais louchant et passionné , tel que Gonteitîe l'avait entrevu, que Racine sut le peindre , devint sur nos théâtres le ressort dramatique le plus suret le plus puissant , n'en sommes-nous pas redevables à l'esprit de ce siècle qui , s'attachant de préférence au moral de nos sentiments et de nos affections, prenait de tous la fleur et l'essence?

C'est encore cette noble idée de la grandeur morale de l'homme q<îi a répandu tant de grâces sur les douxet ravissants cantiques que chantent les compagnes d'Esther ou les fdies de Lévi , dans Atlialie. Ne voyons-nous pas dans cette abondance de sentiments nobles et cette multitude de belles images, outre une origine commune , l'empreinte d'une même beauté idéale ? Mais surtout comment méconnaître l'empire de cette idée mère sur cet ainial)le Fénelon , dont les Grecs auraient dit , sans doute," comme ils l'ont dit de Platon , que les abeilles avaient déposé leur miel sur ses lèvres, s'il avait répandu au milieu d'eux la suavité de ses discours et la bonne odeur de ses vertus. N'est-ce donc pas la beauté morale qu'il a réalisée dans Télémafjue , sous les formes les plus variées ? N'est-ce pas elle qui donne à sa philosophie, si persuasivement éloquente quand elle peint les vertus , cette touche amoureuse dont l'effet fut si universel, que, des confins de la Russie jusqu'à ceux de l'Espagne et du Portugal , la sagesse se fit partout entendre en Europe par la voix de Mentor, et répandit partout l'amour du bien et l'empire du bon goût ?

L'esprit général du siècle était tellement enclin à tout rapporter aux qualités morales de l'homme et à exalter au plus haut degré tout ce qu'il y a de noble, de désintéressé et de généreux dans ses sentiments, que les esprits médiocres , naturellement portés à prendre le démesuré pour le grand, tombèrent dans le romanesque et l'enflure. L'histoire ne parut ni assez galante, ni assez héroïque. La Calprenède et mademoiselle de Scudéry la travestirent en roman ; ils appelèrent la vérité des faits en garantie de l'exagération des sentiments, et crurent, à l'aide de l'exagération des sentimens , pouvoir ajouter à la sublimité des grandes actions. Cette erreur fut celle de Thomas Corneille , de du Ryer , de Quinault même dans Timocrate, dans le Faux Tibérinus, dans l' Astrale-, et le succès prodigieux de la première de ces pièces montre évidemment, dans le public, une disposition aussi prochaine que dans les poètes à n'envisaiçer tous les événements de

la vie que dans leurs rapports avec les passions les pins nobles du cœur humain , et à idéaliser encore ces passions mêmes.

Etat de la tangue française au jy" siècle.

Tl y a entre cette exaltation du sentiment et le bon goût une connexion secrète. A mesure que toutes les âmes se passionnent pour la beauté morale, le goût se raiïine, et les mœurs acquièrent cette élégance qui n'est que la délicatesse des sentiments mise en action. La langue s'épure et s'ennob'it; le choi?r des images amène celui des expressions; on retrouve dans le style ce naturel et cette grâce qui peuvent seuls donner tout leur prix aux belles manières. Ce qu'avançait un philosophe du quinzième siècle, que les âmes se façonnent leurs corps , est exactement vrai quant aux langues , qui sont aussi des corps. Elles doivent à l'esprit général des différentes nations les formes qui le5 distinguent , semblables eu ce point à ce cristal , fragile et brillante création de l'art , que le souffle de l'ouvrier allonge en tube transparent , évase en urne, ou arrondit en sphère.

Balzac donna de la noblesse à notre prose, d'Ablancourt lui donna du nombre, et Vaugelas tle la pureté. Les écrivains de Port-Royal la fixèrent, et le temps, qui a détruit l'intéiêt de leurs écrits polémiques, n'a pu en altérer la diction. Mais qui peut apprécier avec justesse tout ce que doit à Pascal la littérature française? Ce tour ironique et fin, que l'on peutappeler le sel français , cette lucidité de raisonnement, cette simplicité de langage, qui familiarise, pour ainsi dire, les plus ignorants avec les profondeurs de la science, nous les devons î l'auteur des Provinciales. Son exemple fut heureusement suivi, et la langue française exprima désormais le degré de perfection auquel la société était parvenue en France. Le style des dépêches politiques iicquit de la gravité; celui des hommes de lettres se purgea, peu à peu, de toute affectation et de toute recherche. Le bon goût gagna de proche en proche et fit ressentir partout son influence salutaire.

iMalherbe avait commencé notre langue poétique. Boileau, si lumineux et si élégant, lui prêta son génie. Avec un goût exquis et une justesse parfaite, il traça la théorie du beau style, et nous en laissa les modèles. Par une heureuse réaction, nos grands écrivains imprimèrent à la langue nationale cette correction et cette pureté dans la construction des phrases, nées de la

comparaison des langues et de l'application de la logique à la grammaire. Elle leur dut cet heureux choix des mots, fruit d'un goût nohie et délient, qui ne veut voir de chaque chose que ce qui est digne de l'homme, qui ennoblit tout re qu'il louche et rejette absolument tout ce qu'il ne peut etuiob'ir; celte allure harmonieuse qui , rapprochant avec art les sons les plus opposés, sait moelleusemeot fondre ensemble le grave et le doux, et prévenir fav()r.'il)lement l'esprit et le cœur, en flattant doucement l'oreille; enfin, ces tours fiers, et pourtant naturels, qui, découvrant la pensée qu'ils sont destinés à voiler, lui prêtent cette grâce piquante de la pudeur naïve qui se trahit et croit se cacher.

Caractère propre des grands écrivains de ce siècle.

La beauté morale a ses proportions qu'il faut saisir. Chacune des vertus de l'homme est placée entre un vice et un ridicule , pour ne rien dire de plus. Tout homme peut être vertueux; mais il n'appartient qu'aux bons espiits de faire honorer la vertu en la pratiquant de bon goût. L'allure générale des mœurs d'une nation peut conserver d'ailleurs un reste de grossièreté dans des temps de politesse. L'élégance des usages et la facilité du commerce ne répond lit pas alors à la délicatesse des pensées que des esprits railiués ont mises en circulation. Cependant l'exagération môme des sentiments nobles , qui prévaut dans le cercle resserré de la haute société, trouve son analogue dans la recherche précieuse des expressions et les cfTorts du bel esprit, qui tâche à quintessencier les idées, comme on a quintessencié les passions. Comment peindre, en effet, des couleurs de la nature, \\\\ raffinement de galanterie et d'héroïsme qui est entièrement hors de la nature? Cet excès n'est pas moins opposé que la rudesse à ce qu'on appelle \v bon ton. Il in p )rte de rétab ir la balai ce. On aurait trouvé la perfection, si l'on parvenait à réunir la pratique de toutes les vertus avec ces formes extérieures qui n'en sont que les imparfaites images : si la noblesse des senlin.ents pouvait marcher de pair av(.'C cette simplicité naturelle qii rehausse tout ce qui est gr;md ; si la sagesse austère savait t( ujours se montrer aussi aimable qu'elle est sainte; si l'on pouvait allier le même abandon dans les liaisons avec la même inn< cence, l'inviolable franchise avec cette flexible complaisance et ces égards obligeants qui sont comme le culte de la concorde

parmi les hommes; enfin, si l'on savait joindre cette pureté d'iiilenlion qui n'est que la lendauce habiluelle de l'âme vers le bien , à ce désir séduisant de plaire, qui ne devrait êlre que la tendance de l'âme vers le beau.

D<'ux hommes, de vocalions bien différentes, Nicole et Molière, nous paraissent, dans ce beau siècle, avoir tendu vers la sublimité de ce but [»ar des routes bien opposé^js ; et nous ne hasardons de rapprocher leurs noms (pie pour mietix prouver quetout cédait, à cette époque , à l'impulsion générale. Eu effet, le rigorisme (lu sévère moraliste ne l'empêchait pas d'exhorter les lîonmies à se rendre aimables les uns aux autres , parce qu'il y a une infinllé de petites choses très nécessaires d la vie qui se donnent gratuilement , et qui, n'entrant pas en commerce, ne se peucent acheter que par l'amour ; et malgré son apparente facilité , notre grand conu'que s'écriait, de son côté :

- Gardez-vous , s'il se peut, d honorer limposlure ; Mais au vrai zèle aussi n'allez j>as faiie iujuie , El, s'il vous faut tomber dans une exlréaiité , Péchez plutôt encore de cet autre côl(3.

Puisque notre esquisse serait imparfaite si nous n'avions nommé ce génie inimitable, si profond dans la connaissaurc des hommes , pouvons-nous ne pas venger sa mémoire des imputations qui lai ont été faites, et ne pas le montrer digue par ses principes d'un siècle que son bon esprit corrigea des ridicules qui le dépara (M)l ? Si quelques uns de ses ouvrages peuvent inspirer une facilité de mœurs peu compatible avec les idées d'ordre et de vertu , s'ils paraissent tendre à relâcher les liens les plus sacrés de la nature et de la société, ne convient-il pas de faire la part du mauvais exemple des auteurs du genre, de l'entraînement du ridicule et de la séduction du comique, si difficiles à contenir d;ius de justes bornes? Mais c'est dans le Misanthrope et le Tartufe que ce rare et fameax génie se montre tout entier, et qu'il ne doit qu'à lui-même et sa valeur et sa renommée. C'est là qu'il enseigne l'usage des doux tempéraments; la science de la droite et parfaite raison, qui veut que l'on soit sage avec sobriété ; l'ait heureux de conseiver la paix parmi le • honmies , et de rendre la haute vertu humaine et traitable. C'est là qu'il nous la représjutc sans faste et sans fiel, laissant la fierté des paroles aux autres, et ne se distinguant quo

pnr la beauté de ses actions; haïssant le mal, mais indulgente et portée ù juger bien de chncun ; s'nccomniodant avec les dehors civils que l'usage demande, souffrant ce que Dieu souffre, et d'autant plus près de la perfection qu'elle est moins exigeonle pour autrui; en un mot, comme dit Nicole, ne faisant jamais rien qui paisse blesser personne , et ne se blessant jamais de rien. Mais si la morale de iMolière fut au niveau de celle des héros et des docteurs de son siècle , il ne se méprit pas, comme on l'a fait de{3uis , sur la fin de son art. Ne se croyant point appelé à réformer les mœurs, mais à polir les esprits et à propager le bel usage, il oblint la pins belle victoire que puisse remporter un bon esprit, en débarrassant la bourgeoisie de ce que ses usages avaient de grossier et de rustique; les courtisans du bas étage, de leur suffisance; les savants, des formes scolastiques et pédanlesques; le bel-esprit, du cliquetis des pointes et du phébus des romans; en un mot, il opéra dans la nation une révolution salutaire, en naturalisant dans la société un certain esprit de discernement qui saiï.it la mesure de chaque chose, qui n'est qu'une application multipliée de cette sagesse féconde qui s'applique à tout, sans laquelle les hommes seraient également incapables de produire et d'apprécier la beauté en quelque genre que ce soit, et qui pourrait être appelée le goût mis en action.

L'union de la grandeur morale et de la beauté sublime était perfectionnée. La littérature avait atteint les sommités du haut style avec Corneille et Bossuet; mais il était réservé à La Fontaine et à Sévigné d'opérer l'union de la grâce et de la beauté. Les applications du beau style, ou style gracieux, sont en général plus multipliées que celles du haut style. Racine et Fénelon en avaient fourni de parfaits modèles : car il appartenait à cette glorieuse époque de présenter simultanément ces deux âges de la perfection de l'art. iMolière , après s'être élevé jusqu'au sublime, et n'être presque jamais demeuré étranger au style gricieux , entraîné par la force de sa pensée, par la séduction de son art, par la facilité de son talent, n'attendait pas avec assez de nonchalance les inspirations des Grâces capricieuses.

Une fallait rien moins que la bonhomie de La Fontaine pour être initié à leurs mystères : séduites par la simplicité extraordinaire de son talent et le charme de sa négli^^cnce, elles l'admirent familièrement dans leurs secrets , et laissèrent tomber devant lui leur ceinture. Son goût naturel et exquis sut les apprécier, et il

ne cessa de sa(M'ifier aux Grâces, plus belles que la beauté. Nous ne hasarderons pas de caractériser en quelques lignes des chefsd'œuvre qui échappent à l'analyse, mais qui parlent à la fois à l'esprit et nu cœur, à la raison et à Timaginalion; qui sont en même îemps des tableaux et des drames; où les traits de la plus vive éloquence touchent à ceux delà plus simple naïvaté; où tout coule de source, où rien ne se ressemble, où tout enchante. Nous dirons seulement que La Fontaine fut par la pureté de sa morale au niveau de son siècle , mais qu'il sut prendre de la vie tout ce qu'elle offre de douceurs, en écartant d'une, humeur insouciante les soins et les noires inquiétudes qui en sont la suite; qu'il s'arrête au miel qui couronne les bords de la coupe, et n'efileure jamais le breuvage amer qu'elle contient; qu'il rend la raison insinuante, la sagesse facile, la vertu gracieuse; et qu'il associe aux sacrifices commandés par les affections généreuses le sentiment d'une secrète et attrayante volupté, qui les transforme en une autre espèce de jouissances. Il s'est peint lui-même en disant :

Il n'est rien Qui ne me soit souverain bien.

Si les écrits de La Fontaine déposent des admirables progrès du style gracieux sous ce règne, les lettres de Sévigné nous montrent jusqu'à quel point la grâce môme devint pratique. Cette femme qui, s'abandonnant sans prétention à sa tendresse pour sa fille, a laissé les plus parfaits modèles du style épistolaire, nous reirace, avec une finesse et une délicatesse propres à son esprit naturellement ingénieux, le tableau vivant des mœurs de son temps , l'intérieur du siècle de Louis XIV. En la lisant on croit assister à ces réunions choisies d'hommes distingués et de femmes aimables , où les unes excitaient une joie franche qui s'emparait de tous les esprits, et les rendaient brillants et légers, tandis que les autres y portaient, avec des sentiments très solides , des goûts très frivoles et une gravité de pensées qui donnait quelque consistance à la gaîté même ; où les matières les plus abstraites de la philosophie, les questions les plus sérieuses de la religion, et les problèmes de morale les plus • compliqués, étaient débattus ave(5 un vif intérêt. Avec elle, on croit prendre part à ces entretiens enchanteurs où régnait une fleur de goût que contribuait sans doute à introduire dans

la société le commerce des grands littérateurs, mais qui semblait p'us parliculièreaient l'apanage des courtisans et des gens du monde.

Les lépiirlies naïves, les mots heureux, l'enjoûment aimable , l'iihaudon de la franchise, la réserve de l'élégance, la concision <]ui suit la finesse, celle qui cache îa jirofondeur, se trouvaient ras'^embiés dans ce qu'on a|)pelail si justement a'ors la bonne compagnie. On la rencontrait alors chez le duc de la Rochefoucault , chez le premier pré>ident de Lamoignon ; chez cet Antoine Arnault, qui reçut le titre de grand de ceux qui l'empêchèrent peut-être de devenir un grand homme; chez l'Epictète français, ce malheureux et jovial Scarron , condamné par sa bizarre destinée à devenir successivement le malade de la reine et l'époux de la femme du roi; chez Molière, qu'il suffit de nommer; enfin chez Ninon, aussi célèbre par ses charmes que par ses désordres, mais dont l'esprit fais.iit oublier les mœurs, et qui prouva que, dans ce beau siècle , le libertinage même eut son élévation, et que l'esprit comptait encore pour quelque chose jusque d.ms le commerce des sens. Là , et en cent autres lieux, se rassemblaient l'élite de la cour, de la ville et des lettres ; et ces esprits supérieurs , réunis, malgré leur diversité, par un attrait commun, mari;u*ent, suivant l'expression d'un homme de goût, comme d'habiles musiciens, leurs dissonnances et leurs accords.

Au reste cette Sévigné, dont nous venons d'associer le souvenir à celai de La Fontaine, avait avec lui plus d'une ressemblance. Pleine comme lui d une aimnble insouciance , elle s'animait par inspiration et se faisait oublier sans calcul ; joignant à l'art irrésistible de plaire le charme du plus parfait naturel , elle dut les succès que n'obtient pas toujours la coquetterie la plus raffinée à sa séduisante bonhomie. Une teinte religieuse règne d MIS toutes ses pensées; elles portent l'empreinte de sa croyance, et l'on y retrouve cette Providence divine dont soi cœur tendre et sensible reconnaissait partout la présence; enfin ses Lettres suffiraient seules pour confirmer tout ce que nous avons dit de son siècle. Sou goût pour la morale de Nicole, et pour l'éloquence de Bossuet , de Bourdaloue , ou de Mascaron , manifeste l'empire des idées religieuses. La préférence injuste ' qu'elle accorde à Corneille sur Racine, son faible pour la Cleopâtre de Scudéry, prouvent celui des idées romanesques]; mais

toutes ses pnges, je dirai presque loiiles ses lignes, toutes ses paroles , indiquent le règne du bon goût, élevé , pur et sublime.

Etat des beaux-arts au x'j" siècle.

Lorsque le senliinent du beau moral est exalté chez un peuple , lorsqu'il domine di»ns sa liltératuie , il doit se reproduire dans les aits. Poussin, que l'Italie dispute à la France; Lesueur, qu'elle voudrait pouvoir lui disputer, et Lebrun , dont les savarites compositions, immoitalisent la mémoire , créèrent en France une école de peinlure. Perrault et Mansard y firent triompher l'architecture; Le Notre, l'art des jardins. Puget, à la fois architecte, peintre et sculpteur , fut le Wichel-Ange de la France , comme Lesueur en était le Raphaël. A cette même époque Lnlli composait ses opéras ; et si le pays ne lui est pas redevable d'une musique nationale, il introduisit parmi nous la culture et le goût de cet art enchanteur qui, par le rapport mystérieux des sons, des sentiments et des objets sensibles, exerce, pour ainsi dire, siu' l'âme une influence intime , et semble lui révéler un nouveau sens et un autre ordre de jouissances.

Il n'est pas de noire sujet d'examiner jusqu'à quel poiut les beaux-arts livulisèrent avec les belles-lettres à cette époque mémorable. Un aimable écrivain (1), qui sait allier à des goûts champêtres la connaissance éclairée des arts , regrette que Louis XIV ne les ait pas trouvés au point où les laissa François I*'. Il se plaint du mélange continuel que l'on fit, sous le règne de Louis , de l'antique et du moderne dans les tidileaux , dans les statues et dans les vêtements de théâtre.

Ces remarques sont sans doute trop vraies pour les rejeter ; mais elles nous paraissent aussi trop sévères pour les admettre sans restrictions. Ce goût de magnificence qui nuit à la simplicité, cette exécution fastueuse qui dépare la noblesse des premières pensées , cet abus de la symétrie qui refroidit l'admiration, étaient les derniers restes de ce mélange de merveilleux et de colossal qui dominait dans l'âge r'hevileresque. De temps en temps on en retrouvait aussi quelques traces dans la liltératin^e • mais les Scudéri furent plus puissants sur les arts et sur les modes, et l'on n'eut ni Boileau ni Molière pour corriger les travers du goût en ce genre. C'était donc proprement l'influence

(1) M. Alexandre Delaborde.

8o INTRODUCTION.

du siècle de François I" qui produisait, en expirant, les abus

dont on se plaint , loin qu'on eût à regretter son empire.

Sans doute sous ce prince vraiment français , Léonard de Vinci et le Piimatice apportèrent en France rcxcellente simplicité des anciens , la grâce et Télégance de l'exécution , la correction et la pureté du dessin. Les ouvrages de Sarrazin , de Germain Pillon, deGonjon et de Jean Cousin, le témoignèrent; mais cette manière pure et sévère était une plante mal acclimatée qui 'languissait sur un sol ingrat. Le goût des Français pour les arts n'était pas développé, leur jugement n'était pas formé, et leur imagination, encore trop exagérée , méconnaissait la véritable beauté. Poussin , qui vécut long-temps en Italie , et qui puisa comme à leur source les bonnes traditions de l'art 5 devait Ctre l'anneau brillant qui rattachât le beau siècle de Léon X au beau siècle de Louis XIV.

En effet, l'école fVançaise ne se distingua qu'après ce grand maître, et lorsque tous les genres de gloire florissaient à la fois sur le sol de la France. On a fait sans doute à cette école de justes reproches ; mais je me persuade que ce sont nos dernier, peintres qui ont fait tort à leurs devanciers. Une paresse naturelle à l'homme, qui le porte à s'arrêter après les premiers progrès, et à se persuader dès le début qu'il a trouvé les bornes de l'art, transforme trop souvent ses succès mêmes en obstacles. Il n'appartient alors qu'à un génie plus puissant de briser les fers donnés par le génie. Si les peintres français s'écartèrent de cette sagesse et de cette pureté de dessin , s'ils n'atteignirent pas toujours la vigueur du coloris qui dislingue l'école d'Italie, admirons la richesse et la poésie de leurs compositions, et souhaitons, aujourd'hui que la philosophie des arts a fait de si grands progrès, que leur mérite réel soit impartialement apprécié par un autre "Winkelmann.

Vue générale du dix-septième siècle.

Le magnifique ouvrage de la langue était achevé; un corps littéraire fut créé pour en conserver le dépôt. La poésie française s'était élevée, dans l'art dramatique, bien au-dessus des modèles; mais, nulle dans l'épopée, elle pouvait à peine se vanter d'avoir artistement adapté le récit épique à la tragédie. La décadence du merveilleux avait rendu parmi nous cette révolution inévitable. Dans tout le reste, notre littérature domi-

nnit toutes les littératures modernes, et s'élevait, pour ainsi dire, sur les ruines des lettres italiennes et espagnoles; elle imprimait aux nations encore en retard un mouvement salutaire.

Des langues jusque là brutes et incultes cessèrent d'être dédaignées, et des hommes de goût tentèrent de les polir. La Pplogne et la Hollande, la Suède et lo Danemarck, l'Allemagne et la Flandre, doivent à l'impulsion du siècle de Louis XIV les premiers essais de leur poésie n;itionale. L'Angleterre, toujours rivale, lient de lui le perfectionnement de sa langue et tout ce qu'on remarque de politesse dans ses mœurs : car le règne de Charles II, qui y transporta les traditions françaises, fut bien plutôt l'époque de la restauration littéraire de ce pays que de sa restauration politique ; elle lui doit enfin ce beau règne de la reine Anne, qui fut pour elle le siècle du bon goût et de la gloire nationale. Toute l'Europe choisit des modèles en France. L'Italie plaça Boilcau au-dessus d'Alamanni comme poète didactique, et de l'Ariosle pour les satires; elle rangea sur la même ligne Corneille, Racine et le Tasse, Molière, La Fontaine et l'Arioste. L'^ri poétique fut traduit en portugais, et le goût pur et sévère de son auteur forma celui de Pope et d'Adisson.

L'éloquence sacrée , dont l'antiquité ne pouvait fournir d'exemple, et que les Père? de l'Eglise avaient pressentie plutôt que créée, n'eut désormais plus d'égale, et Bossuet ne connaît point de rivaux. L'histoire acquit sous sa plume l'autorité de la révélation, la profondeur de la philosophie, la rr^pidilé et l'éclat de l'éloquence, et cette concision du génie, qui, selon cette belle parole de Montesquieu, abrège tout, parce qu'il volt tout. Elle fut écrite avec finesse par l'ingénieux Saint-Réal; avec nombre et dignité parle père d'Orléans; avec élégance, mouvement et une sorte de vie dramati(|ue , par Verlot. Lemaître et Patru ébauchèrent l'éloquence du barreau, que perfectionnèrent, depuis, les Cochin et les d'Aguesseau. Dans le même temps, Halifax et Shaftesbury faisaient, en Angleterre, l'heureuse application de l'éloquence et d'une dialectique vigoureuse aux aftaires publiques et aux intérêts politiques de la société. Les Espagnols, à mesure qu'ils communiquaient davantage avec les Français, écrivaient, dans leur propre langue, avec plus de correction et de sagesse. Les romans changèrent de forme et de I. 6

Ssf ïxNTRODUCTÏON.

Style. Télémaqtie servit de modèle au {jenre héroïque. Grâces au cygne de Cambrai, la prose, jusque alors dépourvue de cadence et d'harmonie, rendit des sons mélodieux, et, couronnée des lauriers dn Parnasse, marcha l'égale de la poésie. La Princesse de Clèves et Za'iUe joignirent le naturel à la grâce, et y par une heureuse alliance de la justesse des idées et de l'élévation des sentiments, décréditcrent totalement les genres ridicules et exagérés.

En un mot, si les nations gravitent invariablement dans un cercle éternel, fatal orbite de la civilisation ; si le siècle des conquêtes succède à celui des vertus guerrières ^ s'il est suivi des arts du luxe et du commerce , qui préparent à leur tour le règne de l'anarchie j si l'esprit humain, après l'âge de l'érudition, voit briller celui des talents,, qui précède immédiatement celui de la philosophie; si Ton peut assigner trois époques au développement successif de la vie des peuples comme à celui de la vie des individus, savoir, l'empire des sens, ou le règne de la force physique ; l'élévation du sentiment, ou l'empire des facultés morales; la puissance de l'esprit, on le règne de la froide expérience, qui désabuse de tout; de la raison contentieuse , qui doute de tout, et de l'orgueil, seule passion que le temps accroisse et qui ne connaisse aucun frein, on peut dire avec justesse que le siècle de Louis XIV, qui eut pour notre vieille monarchie tout l'éclat du siècle des conquêtes, s'embellit du reflet brillant du siècle de la valeur, et participa aux vastes et magnifiques résultits que devait opérer sur la civilisation du monde le triomphe universel du luxe , des arts et du commerce. Riche des travaux de l'érudition, il produisit les talents les plus brillants, et commença le progrès rapide des sciences et de la philosophie ; tout ce que la civilisation offre de dons parfaits s'y trouva réuni, ou dans ses fruits, ou dans sa fleur, ou dans son germe; c'est le centre des grandeurs de la France ancienne, et tout ce que notre histoire offre d'honorable pour la nation y aboutit ou en découle.

Origine et histoire de la philosophie.

Mais si char;nne de nos facultés intellectuelles domine à son totur notre eutendement, si leur développement n'e.'-t que successif, et si le règne présent de l'une d'elles prépare toujours en secret le triomphe prochain d'une autre , il est égalemeut cer-

lain qn^clles sont sœurs, et l'observation et l'expérience nous les montrent exerçant, dans tous les temps, une influence bimultanée plus ou moins puissante. Semblable au prisme de Newton, l'âme de l'homme a plusieurs faces, et chacune d'elles forme , avec les objets de ses études et de ses poursuites, de ses espérances et de ses craintes, différents an^^les d'incidence; c'est à l'aide de leur jeu respectif que nous décomposons la lumière et que nous parvenons à la connaissance de la vérité. Or une sorte d'attraction secrète qui nous porte vers un infini c\.ni nous ne concevons pas, une curiosité innée et insatiable de connaître les raisons des choses et les causes de leur existence, la puissance d'abstraire et d'analyser, forment, pour ainsi dire, le côté philosophique de notre âme.

L'homme le plus borné a sa philosophie : car il se fait à luimême, ou il reçoit des autres et approprie à son usage, une science des principes, qui donne un centre à ses' iées, une base à ses opinions et une assiette à son esprit. Ses abstractions sont du premier degré. Souvent il ne connaît d'autre rapport de la cause à l'effet que la simultanéité ou la succession immédiate. Il rapetisse l'infini pour le mettre à sa portée; mais il lui fimt de l'infini. Il en a je ne sais quel besoin vague, et quelle sorte d'idée qui, pour être négative, n'en est pas moins concluante. En un mot, il tend vers l'infini comme l'aimant vers le pôle. Cette sorte de philosophie naturelle s'allie souvent avec beaucoup d'ignorance, de ()réjugés et de superstitions même. Le jongleur des environs de Tornéo, auquel Regnard déroba ses instruments de sorcellerie, était un philosophe de Laponie. Chez lespeuplesencore grossiers, celte philosophie est une superstition de [)lus parmi tant d'autres; et chez les peuples de l'antiquité, dont la raison cultivée démentait les dogmes absurdes, on cherchait à les interpréter, elle devint une espèce de religion à côté de la religion, au-dessus dfe la religion, ou dans la religion même.

Premier âge de la philosophie.

Il était naturel que cette passion qui nous pousse incessamment à pénétrer par la pensée ce que nous ne saurions atteindre par les sens, à rechercher, au-delà de ce qui est ou de ce qui paraît, la substance propre des êtres, pour en saisir les ressorts cachés et connaître leur nature, devînt l'origine de plusieuis sciences. De ce nombre furent d'abord la théologie, souvenir

défiguré d'une tradition primitive ; l'astronomie, dont les observations imparfaites et le génie contemplatif donnèrent naissance à l'astrologie ; l'arithmétique et la géométrie, si tard perfectionnées par l'application de l'algèbre et de l'analyse ; la physique et l'histoire naturelle, si long-temps riches de fables et pauvres de faits constatés; la métaphysique ou le retour final de l'esprit humain sur lui-même, lorsque, lassé de la pénible investigation des choses du dehors , il se replie en soi , y cherche la raison de tout, et prétend y tout reconstruire. Aces sciences, dont les théogonies des poètes, les cosmogonies des physiciens et tontes les orgueilleuses hypothèses d'après lesquelles on disposait arbitrairement du système admirable de l'univers, tirèrent leur source, Pythagore, qui ne voyait dans la recherche de la vérité qu'un moyen d'arriver à la pratique de la vertu, joignit la morale et la législation. Il fut l'inventeur de ce beau nom de philosophie , dont l'acception est aujourd'hui si peu convenue, et qui signifiait alors exclusivement l'amour de la sagesse. C'est sous celte forme modeste tout ù la fois et vénérable que la philosophie apparut aux Grecs dans ses beaux jours.

Le sénat de Rome bannit, à diverses reprises, de la cité reine, les philosophes et les mathématiciens. Les Romains regardaient la religion, la morale et la philosophie, comme des choses entièrement distinctes et séparées. Ils avaient un culte et point d'enseignement religieux; ils confondaient la morale avec la législation et la jurisprudence, et cette science, la première de toutes à leurs yeux, était professée par l'élite des magistrats et des citoyens. Mais ils abandonnaient aux grammairiens , aux mathématiciens, aux philosophes proprement dits, ou, pour parler plus exactement, aux sophistes, la recherche des causes premières, la culture des sciences abstraites et celle même des sciences logiques. Aussi vit-on Caton le Censeur, qui méritait sans doute le titre àe philosophe , demander l'expulsion du philosophe Carnéades : c'est que la philosophie du magistrat romain consistait en une série de préceptes qui gouvernaient sa conduite, et celle du sophiste grec en une série de problèmes, propres tout au plus à servir de texte à ses vains discours.

Influence du, christianisme sur la philosophie.

Le christianisme, qui embrasse tout l'homme, vint fondre la philosophie dans la religion et changer la situation des choses»

Athénagore, Justin, Origène, TertuUien, Lactance, saint Augustin, Arnobe, Minutius Félix, saint Clément d'Alexandrie, et tant d'autres Pères de l'Eglise, sont de véritables philosophes chrétiens à l'instar des autres philosophes de l'antiquité. Ils ont sur eux cet avantage, d'enseigner des dogmes positifs, et non de simples opinions ; ils amènent la raison, par ses propres lumières, à se convaincre de la vérité de leur doctrine,, et ils usent ensuite de l'autorité de leur doctrine comme d'un retenail salutaire pour fixer la raison au sein des tristes et désespérantes fluctuations qui naissent de son instabilité.

Mais les études théologiques et la conduite des âmes devaient marcher avant tout chez les docteurs de l'Eglise : aussi les sciences humaines finirent -elles par leur échapper, lorsque les doctrines subtiles des hérétiques de l'Orient et l'ignorance des barbares du Septentrion vinrent, par leur double invasion, tout attaquer et tout confondre dans l'Eglise et dans l'Etat. Si les lumières semblèrent renaître un instant sous Charlemagne, la philosophie^ c'est-àdire les tristes débris des connaissances perdues, grossièrement désignés sous le nom des sept arts libéraux , était le partage des grammairiens. Mais bientôt la scolastique envahit tout , ou plutôt rien ne subsista devant elle. Néanmoinsles sciences ne furent pas enlièrementabandonnées, môme durant cette triste période, où la physique et la métaphysique d'Aristote furent frappées d'anathème , en attendant qu'elles acquissent assez de crédit pour faire proscrire à leur tour tout ce qui n'était pas elles. Albert-le-Grand , Roger Bacon, Raymond Lulle et quelques autres, préservèrent d'un oubli total l'histoire naturelle, la physique et la chimie.

Influence de la révolution du iS*' siècle sur la philosophie.

Cependant le quinzième siècle, gros d'une double révolution, vint hâter les progrès déjà sensibles de l'esprit humain. Patrice et Nizolius avaient montré plus de véhémence que de talent et de raison en s'élevant les premiers contre Aristote. Luther se déchaîna contre lui avec toute la fougue de son caractère emporté ; on imputait au stagyrite l'absurde et barbare subtilité de ses commentateurs asiatiques et africains, et l'abus excessif qu'avaient fait de sa doctrine Lanfranc, Roscelin et Abélard. Bessarion et quelques autres cherchèrent à rétablir Platon dans ses anciens honneurs. Un grand prince, Laurent de Médicis, se

montra publiquement philosophe, comme di^jà plusieurs papes s'étaient fait honneur de leurs connaissances en médecine, comme plus tard le czar Pierre se fit gloire d^Hre charpentier. C'est une belle idée dans un souverain que celle d'encourager par son exemple la culture des sciences ou des arts , jusque là négligés, et dont les progrés peuvent être utiles au bien de l'état: elle n^'appartient qu'aux hommes de génie qui dominent leur siècle, bien supérieurs en ce point aux princes dominés par une vaine opinion et gouvernés par les gens de lettres , et qui , devenus rhéteurs, poètes ou grammairiens, compromettent la majesté du trôiîe dans Taréne littéraire, et affrontent, comme l'ancien Denys, tons les ridicules, au prix d'un peu de poussière olympiqne.

La dispute entre Aristote et Platon fut plus animée que longue. Aristote l'emporta; mais il était aussi nécessaire qu'il triomphât de ses partisans que de ses ennemis.

Cependant les sciences mathématiques et naturelles renaissaient avec de meilleures études ; les expériences se multipliaient : Galilée renouvelait la physique ; Gassendi , en passant des rangs d'Arîstote dans ceux d'Epicure , mettait l'esprit humain sur la voie de principes nouveaux. Presque dans le même temps, Bacon et Descartes parurent. Bacon indiqua les différentes lignes de communication qui pouvaient être tirées entre les arts et les sciences, et ouv^rit aux esprits observateurs de nouvelles routes. ^ Aucune des branches de cet arbre immense des connaissances

hnmaineSjdontla tête estcachée dans les cieux, n'échappait à son regard perçant, et il démêlait, dans les profondeurs de Tabyme, les ramifications infinies de ses innombrables racines. Presque tout ce que Bicon avait entrevu comme faisable. Descartes le fit. Dès cet instant tout changea da face , toutes les sciences furent reprises par leurs bases. On distingua dans toutes ce qui était du domaine de la raison et ce qui était du domaine de l'autorité. Chacune de nos connaissances eut sa partie naturelle et sa partie positiv<î. La religion, la morale, la législation, le droit public , l'histoire même, furent soumis à ce procédé. On scinda, pour ainsi dire, les lumières de l'homme, et l'on introduisit deux enseignements qui , pendant long - temps, se coordonnèrent, mais qui finirent par se combattre. En un mot 11 philosophie , qu'on avait regardée, dans les temps les plus anciens, comme la science de Dieu et de l'homme, et qui, selon Aristote, embrassait les trois sciences théoréliqucs.

ïiVTRODUCTION. 07

«avoir, les mathématiques, la physique, et la théologie ;\i\ philolîophie, que les stoïciens distinguaient en morale^ en naturelle et en rationnelle, et que les Épicuriens réduisaient aux deux premières de ces trois branches, tandis que la secte cyrénaïque n'y voulait voir que la morale ; la philosophie enfin, que les scolastiqiies divisaient en logique, métaphysique et morale, fut définie par ies modernes la science des possibles en tant que possible. Dès lors rien ne put échapper à son empire : car tout se fait ou doit se faire par quelque raison ; et son influence universelle sur toutes les sciences, si justement pressentie par les anciens, s'estréalisée plus que jamais.

Origine de l'esprit philosophique proprement dit.

En effet, si l'homme, entraîné vers la recherche des premiers principes par la sublimité de son être, a créé, comme par instinct, les sciences philosophiques, les hommes de génie ont porté dans l'étude de la philosophie ce regard systématique et transcendant qui ne laisse rien échapper de ce qui peut être îiperçu et découvert, qui met chaque chose à sa place et sous son véritable jour. L'alliance de cet esprit d'ordre et de lumière, propre aux grands hommes , et de l'esprit d'analyse et de méthode, propre aux sciences abstraites et rationnelles, a produit par degrés un esprit particulier, qui transporte avec hardiesse les procédés d'une science dans l'autre, qui soumet tous les objets à la critique de la raison, qui prétend éprouver toutes les vérités, donner des lois à l'évidence , rectifier tous les esprits selon la science, et qui n'est jamais plus audacieux que lorsqu'il est plus asservi aux règles qu'il s'est prescrites.

Il est plus aisé de suivre la marche d'un tel esprit que de le définir. On peut l'appeler g5/>nf philosophique, puisqu'il est le produit nécessaire de l'étude et du maniement des sciences philosophiques, et la cause de la prépondérance qu'elles acquièrent. Mais on conçoit qu'il est plus ou moins lumineux selon les temps, plus ou moins utile selon qu'il est plus impartial et moins exclusivement iissujetti aux méthodes de la science qui prévaut, ou aux préjugés de l'école qui domine. La fin du dix-septième sièck et la première partie du dix-huitième siècle nous offrent la plus brillante époque de l'esprit philosophique ; il se répand parmi les moins philosophes , comme le luxe parmi les plus pauvres ; il entre dans la composition de toutes les opinions individuelles , parce que, dans les

siècles éclairés, il est, pour ainsi dire, l'étoffe de l'esprit général des nations; mais il n'éclaire sans nuage que lorsqu'il atteint un jnste niiiien : en-deçà, il n'est que ténèbres; au-delà, il n'est qu'éblouissement. Aussi notre auteur ne lui donne-t-il ce nom que lorsqu'il se renferme dans de salutaires limites. C'est ce qui résulte de cette belle définition , où il nous est présenté comme le coup-d'œil d'une raison exercée qui devient, pour l'eniendement, ce que la conscience est pour le cœur.

Nous avons cru devoir développer l'acception de ce mot pour faire mieux entendre que, si le mot est nouveau, la chose ne l'est pas; que chaque siècle a eu son esprit philosophique; que, si d'une meilleure philosophie il est résulté dans tous les temps un meilleur esprit, cet esprit, quelque bon et utile qu'il soit en lui-même, a toujours dû être considéré plutôt comme la mesure des progrès déjà faits que comme une garantie pour les progrès à venir, puisqu'il est sujet à s'altérer et à se corrompre comme toutes les choses humaines, et que, lors même qu'il aurait porté la science à ce haut degré de perfection où tout en elle serait évidence et lumières, il n'aurait pu dégager notre raison de l'influence des passions, qui l'arment si souvent contre elle-même, ni prévenir le triomphe des erreurs qu'elles traînent toujours à leur suite. Jetons un coup -d'œil sur les circonstances qni favorisèrent son développement. Il ne sera peut-être pas inutile de reprendre les choses de haut : car, si l'art de définir n'est la plupart du temps que celui de décrire, l'histoire abrégée de l'esprit philosophique complétera utilement sa définition.

Histoirede l'esprit philosophique chez les Grecs.

Thaïes, le premier parmi les anciens, eut l'esprit de système. Socrale fut le véritable père de l'esprit philosophique. Il voulut apprendre aux hommes à bien conduire leur raison dans la recherche de la vérité. Avant tout, il prétendait dégager Tesprit des préjugés qui l'obstruaient, ensuite il laissatt parler le sentiment. Maniant l'ironie avec dextérité et le doute avec sagesse, il consumait insensiblement les opinions fausses et ridiculisait les vaines méthodes. Il enseignait que tout ce qui est incertain est inutile, que nous ne pouvons connaître avec certitude tout ce qu'il nous importe de savoir, et il dirigeait principalement les esprit vers la science des mœurs. Le religieux Platon fut sa parole: il traça le plan du gouvernement moral de ce vaste univers; le

premier parmi les Grecs il prononça les mots de providence et d^idées, La philosophio eut en lui son Homère, et devint, sous son impression, nue sorte de sacerdoce.

Aristute suivit une autre marche; son esprit superbe pouvait douter de tout, excepté de ses propres forces. La synthèse des géomètres lui convint mieux que la méthode liésitative de Socrate. II créa la dialectique; et, donnant, pour ainsi dire , par celte science, une forme extérieure à la raison humaine, il lia si étroitementles formules du raisonnement avec le fond de sa doctrine, qu'on eût cru, pendant longnes années, abdiquer sa propre raison si on eût renoncé à la doctrine d'Aristole. Ce n'est pas tout : il transporta dans la physique le vocabulaire des affections morales de l'âme , et prétendit gouverner la matière par des sympathies, des antipathies et d'autres principes sc'mblables , qui compliquèrent tout, bien loin de rien expliquer. Mais le péripat-élisme ne devait régner avec empire que long-temps après les beaux siècles de la Grèce, et le maître d'Alexandre avait besoin des disciples de Mahomet pour dominer dans les écoles chrétiennes. Sous lui, l'esprit philosophique changea de direction. La matière, la forme et la privation devinrent les éléments nécessaires de toutes choses, ou, ce qui revient au même, de notre manière de concevoir toutes choses. Si l'on avança, comme une maxime certaine, que notre intelligence ne peut rien sans les sens , on maintenait que nulle connaissance n'émane immédiatement des sens ; et on plaçait, au-dessus de tout ce qui est, des formes universelles, en conformité desquelles tout devait être. Dès lors il fallut sans cesse s'engager dans les priifondeurs de la métaphysique pour établir la possibilité d'un fait, et l'on négligea de constater sa réalité. Par un inconcevable mélange de matérialisme et d'idéalisme, lespéripatéticiens voyaient la matière jusque dans nos âmes ; mais ils la voyaient idéalisée , telle que nos sens ne la rencontrent nulle part, que notre raison a peine à s'en représenter l'abstraction, et qu'elle offre toutes les difficultés que les matérialistes ont j)roposées contre la substance spirituelle.

Le temps , l'espace et la force nous manqueraient si nous voulions rappeler toutes les fausses directions que l'esprit de secte fit prendre chez les Grecs à l'esprit philosophique. Aristippe, dégradant l'école de Socrate, prétendit réduire la sagesse et la raison de l'homme à n'être que les pourvoyeuses de ses

go INTRODUCTION.

plaisirs. Le premier, parmi les philosophes, il rendit ses leçons vénales , comme les faveurs de celte volupté grossière (jne respii'ait sa philosophie. Théodore, son disciple, déroulant jusqu'aux dernières conséquences de sa doctrine, professa ouvertement l'athéisme et l'indifférence du hien et du mal. Démocrite, dans le même temps ^ donnait à la physique un meilleur tour, mais de nouvelles armes au matérialisme. Epicure , unissant la morale d'Aristippe et le matérialisme de Démocrite , secoua le joug des religions établies et nia la providence divine. De la découverte d'une vérité découlèrent les plus funestes erreurs. Epicure démontra que , pour expliquer les effets corpoporels , il ne ftuit recourir qu'à la matière ; mais cette maxime , lumineuse en physique , devait , parson ai)plication à la morale et à la métaphysique, tout obscurcir ou plutôt tout détruire, puisque la métaphysique et la morale devenaient dès lors desimpies émanations de la physique. Pyrrhon adopta, comme Epicure, une partie de la doctrine de Démocrite. L'Abdérilain avait avancé qu'il n'y a rien de réel que les atomes et le vide. Pyrrhon ne vit dans l'univers que de vaines apparences; il ne niait même qu'avec précaution, tant il craignait de paraître aflimatif, et son esprit irrésolu ne se fixait que dans l'incertitude et l'incompréhensibililé de toutes choses. Les stoïciens, nés des cyniques, tirèrent d'une fausse métaphysique une excellente morale. Ils se perdaient dans les arguments minutieux , sophistiques et entortillés, d'une vaine dialectique ; mais ils ne retenaient du pyrrhonisme que ce qu'il en fallait pour vinépriser les biens extérieurs et les vaines opinions des hommes^ et ce qu'il y avait dans leurs doctrines de favorable à la fatalité établissait parmi eux, si l'on peut parler ainsi, une sorte de nécessité de vertu.

Nous ne nous appesantirons ni sur le détail de ces systèmes , ni surl'effet qu'ils produisirent. Nos temps modernes les ont vus ren^ûtre en partie , et nous pourrons juger, par ce qui sera mis sous nos yeux, de l'influence qu'ils durent avoir dans les temps anciens. Indiquons, en quelques paroles, l'allure générale de ces sectes grecques dans l'art de conduire l'esprit à la recherche de la vérité.

L'éclat de cette nouvelle voie, qui conduisait à la connaissance des choses par la démonstration , et menait géométriquement à la démonstration par VinfailUbiliié du syllogisme, comme parle le père Rapin, fît oublier aux Grecs que la dialectique n'a

point sa fin en elle-mOme , et n'est .qu'une science médiative. Dès lors leurs illusions so multiplicreiU, et, leur assurance croissant avec leurs illusions, ils finirent par donner à de pures abstractions une réalilé plus absolue qu'aux choses mOmcs. C'est ainsi que , se coQiphii>^ant en eux-mêmes, les hommes oublient peu à peu qu'ils ne doivent chercher à perfeclionnei' leurs instruments que dans la vue d'en faire un plus profitable usage, et non dans l'intérêt de cette perfection ; et que, se perdant au sein de leur propre création , ils méconnaissent le but des ouvrages les plus accomplis et des efforts les plus grands de l'esprit humain : comparables à ce navigateiu- qui, passionné d'admiration pour l'art ingénieux du constructeur, s'occuperait uniquement du mécanisme de son vaisseau, et laisserait perdre les fruits d'une invention si merveilleuse en négligeant l'observation des lieux durant ses voyages.

Chez les Romains.

Les Romains furent, en philosophie, les disciples serviles des Grecs; mais, à mesure que l'esprit philosophique se répancTIt parmi eux, à la suite des sciences et des nsages qu'ils reçurent des vaincus , ils entrèrent dans d'autres voies. Les progrès du luxe et de la mollesse avaient précédé chez eux les progrès des lumières. Les mœurs influèrent sur les doctrines ; les âmes amollies commençaient à décroître; l'épicurisme et le pyrrhonisme prévalurent. A l'époque où vécut Cicéron , les sages mêmes . incertains entre les divers systèmes de philosophie, plus frappés des vices et de l'absurdité de la religion de l'état que des caractères évidents de la religion naturelle , semblaient n'admettre les dogmes préservateurs du genre humain que comme le complément et la sanction de la morale. Le culte public noffrait qu'un amas de cérémonies vaines , et la science des devoirs qu'une théorie perfectionnée. Aussi, selon la judicieuse observation de Voltaire, la philosophie morale, qui avait fait tant de prog'^ès dans Cicéron, dans Atticiis, dans Lucrèce'^ dans Memmius et dans l'esprit de tant d'autres dignes Romains, ne put rien contre tes fureurs des guerres civiles. Même, si nous en croyons Montesquieu, les progrès de cette philosophie, car Atlicus et Lucrèce étaient épicuriens, furent une des principales causes de la décadence romaine.

Cependant en d'autres temps la religion du serment, le vol

des oiseaux, les poulets saciés, avaient plusieurs fois retenu l'étai sur le penchant de sa ruine. C'est que la religion la plus imparfaite est encore une garde plus sûre des mœurs publiques et privées que la philosophie lapins lumineuse : tant il est vra que les habitudes sont plus puissantes que les principes!

D'ailleurs la raison humaine , abandonnée à ses propres forces, déserta bientôt sa propre cause. Après que les philosophes de toutes les sectes eurent interrogé et détruit les croyances populaires, les sceptiques interrogèrent et sapèrent à leur tour toutes les croyances philosophiques. Au sein d'une nation civilisée jusqu'au dégoût, tout devint problématique, hors les jouissances des sens et l'ivresse des passions. L'égoïsme et la corruption triomphèrent ; les mœurs furent désormais sans règle, les ambitions sans limites^, les désirs sans Irein ; une dévorante philosophie avait consumé tous les liens qui unissent les hommes entre eux; la société tombait en dissolution; et, depuis le siècle des Anlonins, chaque événement nouveau accélérait la décadence des mœurs et du goût.

Depuis le christianisme.

Cependant une nouvelle lumière luisait sur le genre humain : une religion était annoncée comme la parole de Dieu, et celte parole, par sa plénitude, comblait le vide immense que laissaient, dans l'homme et dans l'univers^ les vains systèmes de philosophie. Les pressentiments de la conscience étaient justifiés. Le dogme consolateur d'une vie immortelle, complément nécessaire de cette vie passagère, présenté aux hommes avec certitude, donnait un cours réglé à la crainte et à l'espérance, ces deux principaux mobiles de la volonté humaine. L'origine du mal était connue, l'histoire de la création manifestée, l'unité et la spiritualité de Dieu proclamées. Une morale sublime et complète assorlissait la sublimité de ces célestes révélations; elle conduisait l'homme, par la charité, jusqu'à l'amour des ennemis, et rélevait, par la piété, jusqu'à l'humble pratique d'un dévoûment sans bornes à toutes les misères de Phumanité ; elle lui montrait un Dieu caché sous les haillons du pauvre, sous le l'inceul de l'infirme, sous les liens du prisonnier, et ce Dieu réclamant, dans ces sanctuaires vivants où il faisait sa demeure, l'aumône pour offrande , les soins miséricordieux pour culte, et les consolations charitables pour louanges; elle annonçait le repentir

INTRODUCTION. g5

comme une seconde innocence, et renversait, par la prédication de la pénitence , le dogme désespérant des crimes inexpiables. En un mot, celte beauté morale que Socrate et Platon, ces hommes presque divins parmi les hommes, avaient entrevue , fut désormais livrée, sans voile , aux adorations des mortels.

Le christianisme se propageait inaperçu dans les classes moyennes de la société. Les prédicateurs de l'Évangile attendaient tout du Ciel, et rien de leurs propres forces. Ils redoutaient trop les voies tortueuses et erronées de la philosophie pour appeler à leur aide les sciences logiques. Ils ne proposaient à la croyance des hommes que la folie de la croix , et les hommes étaient persuadés. Les temps d'une sainte alliance entre la philosophie et la religion n'étaient point encore venus. Il fallait, pour accomplir une oeuvre si divine, des moyens qu'eût désavoués la prudence humaine.

Chez les éclectiques.

Néanmoins le fleuve du temps, qui consolidait sourdement les assises de l'Église chrétienne, entraînait chaque jour les débris de quelque secte philosophique. Potamon et Ammonius Saccas résolurent de secouer le joug de tous les docteurs, et de soumettre à leur propre examen toutes les doctrines, pour ne s'attacher qu'à la vérité. Ils fondèrent, dans Alexandrie, une école qui promettait au monde un meilleur esprit, disons mieux, le véritable esprit philosophique. Malheureusement ce levain caché de révolte qui , sous les traits et l'apparence de l'esprit de contradiction, se manifeste en nous, dans tous les instants de notre vie, fermentait, dans les esprits et dans les cœurs, contre la doctrine chrétienne; sa perfection, qu'aurait dû relever la bassesse apparente des hommes qui en étaient les organes , révolta l'orgueil humilié. D'obscurs Nazaréens devaient-ils triompher des pontifes des dieux, l'honneur du patriciat, et des philosophes , favoris des muses, soudoyés par les Césars pour être la lumière et l'ornement du monde ? Honteux de se voir subjugués, ils se roidirent contre l'évidence, mentirent à leurs propres conscience, et résolurent de chercher, au sein des ruines dont ils étaient entourés, les matériaux d'une doctrine nouvelle.

Comme il arrive à toutes les victimes de l'orgueil, les prêtres païens furent éblouis plutôt qu'éclaircis par la lumière , et les ténèbres qui les entouraient, s'épaissirent autour d'eux. Le poly-

g 4 INTRODUCTIO>f.

tliéisme contrariait trop ouvertement l'instinct moral et reli|]ieiix de riiomme, le sens littéral de ses do^^nies était trop absurde pour satisfaire la raison. D'ailleurs ils n'étaient contenus que dans les écrits des poètes, et aucun d'eux ne s'était vanté sérieusement d'avoir communi(jué avec les dieux : si qucl(]ues législateurs s'étaient présentés comme inspirés du Ciel, ils ne prétendaient point en avoir recula révélation complète d'un système religieux; les lumières qu'ils disaient en avoir obtenues ne se rapportaient qu'à leurs lois; et les oracles, qu'on aurait pu considérer comme des moyens de communication toujours subsistant entre les cieuxet la terre, supj)Osaient bien la vérité de ([uclqucs traditions poétiques, mais n'en formaient point un corps de doctrine. Les livres sibyllins, les seuls livres prétendus inspirés qu'aient possédés les païens, étaient soigneusement cachés à tous les yeux, et se rapportaient plutôt aux destinées de Rome qu'à celles de l'univers : car les législateurs de cette ville immortelle avaient fait la patrie si grande, que le genre humain , le ciel et la terre, disparaissaient devant elle aux yeux de ses citoyens.

Le sacerdoce païen sentitledangerdesa position : dans lesaccès de sa tardive ferveur, pour lésister à un Dieu, pur esprit, sans choquer trop ouvertement la raison , il résolut d'abandonner les images sensuelles et grossières des poètes. L'univers se peupla de génies; on supposa les vers orphiques ; on donna un sens allégorique à toutes les fables de l'anliqp.ité: car on s'est servi tour à tour de cette méthode, qui devrait être aussi décrédilée qu'elle est ingénieuse, pour prêter quelque réalité aux fables, et pour transformer en vains symboles les faits les pbis avérés et les histoires les mieux constatées. On se convainquit enfin qu'il fiiut une méthode qui paile au cœur , et des instruments religieux qui imposent aux sens et à l'imîiginalion pour nourrir la piété , puisque l'homme ne peut rien sans méthode et sans instruments.

De là l'institution de la théurgie : ses rites mystérieux et ses pratiques sujierstitieuses, Les philosophes firent une étroite alliance avec les prêtres ; et les successeurs de ces espiits-forls qui avaient soutenu que deux augures ne {)ouvaieiit s'envisager sans rire, et décrié la divination dans des traités philosophiques, se traînèrent , avec Julien , au fond des antres secrets pour y contraindre les génies à leur dévoiler l'avenir à force d(; sacrifices et d'évocations magiques. Chose étrange! à mesure qu'une religion vraiment philosophique était proposée à la croyance des

hommes, et que le culte divin s'épurait, la philosophie même devenait superstitieuse : tant cet orgueil aveugle, qui s'élève si violemment pour contredire tout ce qui est positif, se jette lui-même dans d'inexplicables contradictions!

Chez les nouveaux Platoniciens.

Plolin, Porphyre et Hiéroclès, subjugués par la majesté des mystères de ia nouvelle loi, prétendirent à toute force les trouver dans leurs livres. lis attribuèrent à Platon le dogme de la création; ils voulurent même lui faire enseigner le mystère de la Trinité : car leur raison ne répugnait pas à admettre ce qu'elle ne pouvait comprendre; elle l'admettait même ouvertement, mais elle revendiquait le privilège d'imposer des dogmes au monde, et s'efforçait surtout à prouver que les hauteurs et les profondeurs de ia nouvelle doctrine n'étaient pas inaccessibles aux efforts de sa faiblesse.

S'ils repoussèrr-nt la révélation chrétienne, ce fut par la supposition gratuite d'une multitude de révélations rivales; s'ils attaquèrent les miracles, ce n'est pas qu'ils en déclinassent les preuves historiques ou qu'ils en niassent la possibilité, c'est qu'ils ne les trouvaient pas assez miraculeux. En un mot, on les vit élevant mystères contre mystères, prodiges contre prodiges, prophéties contre prophéties, démentir le christianisme en luttant de surnaturel avec lui; et n'est - ce pas une circonstance admirable, que, subjugués par l'éclat des preuves, le poids des témoignages, la notoriété des faits, la laison des philosophes, si jalouse aujourd'hui de son indépendance , n'ait combattu, dans les premiers siècles de l'Eglise, que pour le choix des fers, comme pour enseigner plus solennellement au monde qu'elle ne saurait se suffire à elle-même en matière de religion.

■ C/iez les Pères de l'Église.

Dès qu'il n'y eut plus pour les païens que l'athéisme ou la théurgie, on ne trouva de véritable esprit philosophique que dans l'Eglise. La méthode éclectique, née, selon toutes les apparences, d'un philosophe chrétien , prévalut dans Lactance, dans saint Justin et dans saint Clément d'Alexandrie. Écoutons ce dernier docteur. « Ce que j'appelle /7A//o50/;Até?, dit-il, n'est ni <fla stoïque, ni la platonicienne, ni l'épicurienne, ni l'aristotéli- « cienne, mais tout ce que les sectes de ces phi!osop!>es ont dit

»cle bon lorsqu'elles enseignent la justice et la piété ; l'élite de tout » cela, voilà ce que j'ai^pelle pldlosoplilc... Avant l'avéncment du «Sauveur, elle était nécessaire aux Grecs pour lajnslice; à pré- Msent elle est utile à ceux qni désirent arriver à la foi par la voie » de la démonstration.» La raison humaine ne pouvait mieux dire. Les docteurs de l'Eglise, généreux défenseurs du dépôt confié à leur vigilance, -iiiaiiitinrent avec succès la double tradition de la foi et des véritables lumières. Au quatrième siècle, le plus éclairé des premiers siècles de l'Eglise, on trouve , dans les écrits de saint Athanase , une force de raisonnement et de dialectique comparable à celle des philosophes anciens. Loin de noyer ses idées dans les vains termes de l'école, comme les nouveaux Platoniciens, il les exprime avec nerf, mouvement et noblesse. Saint Basile déploie les tiésors de sa rare éloquence et porte à ce point l'enlhousiasme du premier de nos humanistes, le savant Erasme, qu'il le place au-dessus de Cicéron et de Démosthènc. Saint Grégoire de Nazianze se uionlre le digne émule de saint Basile, et saint Ambroise rivalise avec saint Athanase; les Eusèbe de Césarée, les Eusèbe d'Emèse, les Marins Vietoriii d'Afrique, les Titede Bostres, les Didyme d'Alexandrie, exposent leurs idées avec méthode et les expriment avec élégance dans dos éciits pleins de clialeur et de logique. L'esprit de lumière et de sagesse prévaut en tout; il repousse l'esprit de superstition et de fanatisme, et consacre toutes les saines maximes. Un Eusthate d'Antioche, en détruisant la vaine opitn'on d'Origène qui attribuaitauxdémons un pouvoir effrayant sur l'âme desmorls, affranchit les esprits du joug d'une odieuse terreur ; un saint Pacien de Barcelone protège l'enseignement des belles-lettres contre les attaques d'un rigorisme outré ; un saint Hilaire de Poitiers, que saint Jérôme a peint énergiquemcnt d'un seul trait par une de ces figures audacieuses qui lui sont propres, en le nommant le Rhône de réloquence Latine, désapprouve hautement l'emploi de la violence en matière de religion; un Pierre d'Alexandrie tempère, par une douceur compatissante, les rigueurs de la pénitence ; enfin, un saint Optât, recommandant la soumission aux princes même païens, proclame cette maxime célèbre, tant de fois répétée depuis couime une découverte mo* derne, et qu'il importe de revendiquer en son nom, puisqu'elle lui appartient, que la république nesL pas dans C Eglise, mais l'Eglise dans la république.

Ainsi le véritable esprit philosophique fut, en ce siècle , le partage exclusif des écrivains orthodoxes; et, au Imilieu de la décadence de toutes choses, ce ne fut que parmi eux, durant les siècles suivants, qu'on en vit briller quelques étincelles. Tel notre Agobard, de Lyon, sous Louis-le-Débonnaire , soutenant encore, d'un style demi-barbare, la cause de la raison et de la justice, au milieu des progrès croissants de l'ignorance et des préjugés, sollicitait l'abolition des combats judiciaires, niait l'existence des sorciers , et désapprouvait les trop abondantes libéralités qu'une crainte supertitieuse suggérait aux fidèles en faveur des églises.

Chez les hérétiques.

Mais la méthode éclectique semblait destinée à colorer les plus étranges écarts de l'esprit humain.

D'un côté, les nouveaux platoniciens, infidèles au principe fondamental de leur philosophie , loin de soumettre à l'examen d'une raison impartiale et libre de préjugés les doctrines de toutes les sectes, adhérèrent religieusement aux systèmes proclamés par quelques nouveaux docteurs, et, jurant sur la parole du maître, ne furent plus éclectiques que de nom.

D'autre part, quelques esprits faux ou audacieux parmi les chrétiens, oubliant qu'il faut gouverner chaque chose par les principes propres à chaque chose, et qu'une fois le fait d'une révélation divine admis, il ne reste plus à l'homme qu'à se soumettre, se montrèrent, avant même l'ouverture de l'école d'Alexandrie, d'absurdes et de présomptueux éclectiques. Ils prétendirent choisir entre les dogmes rehgieux comme entre les opinions philosophiques , et amalgamer le tout ensemble : tels furent les Basilide , les Marcion, les Valentin , les Carpocras et les Manès. Métaphysiciens subtils, les uns prétendirent rendre raison des mystères qui sont proposés à la foi; les autres, par un mélange sacrilège, essayèrent de concilier Platon , Pythagore , Hésiode, Zoroastre avec Moïse et Jésus-Christ.

De l'esprit philosophique , ainsi perverti , émana l'esprit d'hérésie, le plus subtil et le plus faux de tous les esprits. Produit d'un peu de science et de beaucoup d'orgueil, il tire tout de son propre fonds ; semblable au Procuste de Thésée, il ajuste avec violence à ses propres opinions les textes les plus positifs et les faits les plus certains, y ajoutant ou en retranchant jus-

g8 INTRODUCTION.

qu*à ce qu'ils se rapportent exactement à sa mesure arbitraire.

Chez les scol astiques.

Avec l'empire romain , la raison humaine sembla déchoir : les guerres extérieures et la faiblesse du gouvernement intérieur laissaient aux hommes peu do loisir pour l'étude et peu de goût pour les plaisirs de l'esprit. Les invasions des barbares en abolirent jusqu'au souvenir : les vainqueurs étaient trop grossiers et les vaincus trop malheureux. Une faible lueur de l'aristotélisme renouvelé vint jeter un faux jour sur la triste Europe.

La scolastique, c'est-à-dire l'union d'une logique vaine et barbare et d'une métaphysique subtile jusqu'à l'absurdité, soit qu'on la fasse remonter avec quelques savants jusqu'à l'éloquent et spirituel évoque d'Hippone , dialecticien subtil sans doute , mais digne par l'étendue et la variété de ses connaissances, la beauté de son génie et la solidité de son jugement, d'être le chef d'une meilleure écolo ; soit qu'on on aUribue l'invenlion à saint Jean Damascène , théologien subtil comme il appartenait aux Grecs de l'être , mais que sa clarté et sa précision placent au-dessus des scolastiqucs; soit qu'on veuille l'attribuer aux docteurs arabes qui nous rendirent Aristote défiguré par leurs commentaires; soit enfin que, ne plaçant sa naissance qu'entre le onzième et le douzième siècle, on regarde saint Anselme , Lanfranc, Roscelin, Abailard, comme ses fondateurs ; la scolaslique, disons-nous, tyrannisa tousles esprits qui conservaient quelque culture. Les catégories avec leurs substances et leurs modalités, les propositions universelles, affirmatives, conditionnelles ei contradictoires , les universauœ , les syllogismes , et surtout l'inexplicable entéléchie du stagyrite, engendrèrent les distinctions imcomprcliensibUs , les propositions rédupUcatives , les amp Hâtions , les restrictions, le concret, V abstrait, Vexistant et Vinteltigible des scolasliqucs. On cultiva la dialectique dans l'unique but de dérouter la raison de ses adversaires et de confondre leurs idées.

En s'attachant d'une manière exclusive à l'artifice du raisonnement, on en exclut la justesse, et l'on en vint à trouver concluante toute absurdité qui s'adaptait aux formules, et à méconnaître la vérité, lorsqu'elle se produisait sans le secours de leur mécanisme. Comme les languesles plus riches se trouvaient dans

llmpuissance d'exprimer d'obscures intellectualités sans forme et sans substance, il fallut créer unjargon inintelligible à l'esprit, barbare à l'oreille, accabhmt pour la mémoire. On le porta dans tout ce qui restait des sciences. Il remplaça dans la théologie les expressions inspirées de l'Ecriture et le noble langage des Pères. Un idéalisme nébuleux obscurcissait tous les genres d'enseignement; on ne recherchait que dans la région des possibles la preuve de l'existence des choses; un monde vitgue et mystérieux, simulacre vain et métaphysique du monde réel, était pour les savants le seul lieu de leurs recherches et l'unique théâtre de leurs observations.

Le premier but de renseignement moderne en Europe ayant été la propagation et la défense de la religion , on aurait lieu de s'étonner si l'esprit de controverse n'en avait pas été l'âme. Il n'existait d'ailleurs de gens instruits que dans les couvents, et d'écoles que les écoles claustrales. La vie solitaire accroît encore l'attachement naturel que nous avons pour nos opinions ; l'homme contemplatif vit tout entier dans ses idées ; elles lui sont d'autant plus précieuses qu'elles sont plus exclusivement à lui, et que rien au monde n'est pour lui que par elles. L'institution de ces ordres religieux destinés à la prédication et condamnés à la mendicité fortifia cette tendance. La raison, circonscrite dans un cercle étroit, agitait bruyamment ses fers et réagissait sur elle-même. Les subtilités introduites pour assurer le régne de la foi amenèrent natiirellement par leurs excès le scepticisme et l'incrédulité. L'Université de Paris fut le siège principal et comme le chef-lieu de cette philosophie. Mais si la tyrannie de l'esprit scolastique opprimait le bon sens, elle ne l'étouffa pas; la raison recouvrait par degrés son ressort et son élasticité, et la puissance des mots n'était pas toujours absolue.

Sans parler de Roscelin, qui avait très bien conçu qu'il n'y avait que des individus dans la nature, et qui ne considérait les universaux que comme des dénominations générales et abstractives, qui n'existaient point hors de l'entendement et qu'on n'avait admises que pour exprimer les divers degrés de différence ou de similitude qu'ont les individus entre eux, saint Thomas et plusieurs autres théologiens scolasliques contribuèrent puissamment aux progrès de la saine métaphysique. Snarez et Covarruvias donnèrent de solides fondements à la science du droit public : aussi voyons-nous le savant Grotius recourir souvent à

BIBUOTHECA O^vlensis

leur autorité, le critique Bayle les défendre contre les protestants qui les ont blâmés sans mesure, et les auteurs de TEncyclopédie, si sévères d'ailleurs sur tout ce qui touche à la scolastique et mCme à la théologie, déclarer que, si nos livres les plus communs sur la morale valent mieux que ceux du divin Platon, c'est à eux que nous le devons. En un mot, la scolastique révéla aux modernes le secret de leurs forces inlellecluellcs. Sans doute elle en ilirigea mal l'emploi, mais c'était beaucoup que d'apprendre aies employer.

Depuis la réforme.

Sans Luther, les Platoniciens de la cour de Médicis auraient été pendant long-temps les sejds antagonistes d'Aristote , et le cartésianisme n'aurait trouvé que peu d'esprits disposés à le recevoir. C'était à ce génie fougueux, prompt à secouer tous les jougs, amoureux jusqu'à l'excès de ses propics pensées, dont l'esprit d'innovation avait excité l'orgueil et que l'orgueil précipitait sans cesse vers des innovations nou\olloS;, qu'il appartenait de porter les premiers coups à l'empire de la scolastique. Ce fut peu de temps après sa négociation avec Miltitz et sa lettre à Léon Xque Luther, ne gardant plus de mesure, prétendit changer tout le langagereçu jusque alors dans la théologie et la philosophie. Piien n'est plus propre à confondre toutes les idées, que la confusion des langues : aussi tous les novateurs commencentils presque toujours par changer l'acception des mots. Mais l'esprit humain ne veut rien perdre; les choses ne peuvent se dire clairement sans méthode, et Luther n'avait ni les moyens ni le temps de réformer la philosophie. Aussi, malgré ses emportements contre Aristote, en dépit des traits acérés du riilicule que son disciple Ulrich de Hullen lançait avec adresse et succès contre les scolastiques, les plus sages entre les luthériens convenaient avec Mélanclhon qu'on ne pouvait se passer de l'aristotélisme, parce que c'était jusque alors la seule philosophie qui apprît à définir, à diviser, à juger, et même à raisonner.

Au resle, c'était de l'esprit même de la réforme que l'esprit philosophique devait recevoir une nouvelle direction, favorable désormais à toutes les nouveautés. En rejetant l'autorité de l'Eglise, les nouveaux docteurs recoururent à celle de l'Ecriture; ils oubhèrent que le texte de l'Ecriture est une lettre morte qui a besoin d'un interprète vivant. Luther et ses successeurs immé-

dials reçurent, à la vérité, quelques conciles et quelques Pères; mais s'il était permis de croire qu'on s'était trompé dans l'enseignement de la religion depuis le cinquième siècle jusqu'au quinzième, quelle garantie restait-il de riiifaillibilité des cinq premiers siècles? Quel fond pouvait-on faire sur la périlleuse parole des Luther, des Zuingle, des Calvin, qui prétendaient, en prêchant chacun de leur côté des doctrines contradictoires, se conformer cependant à la doctrine de ces siècles primitifs? Cette route une fois ouverte, les formulaires, les symboles, les professions de foi, ne pouvaient plus retenir les hommes. Le principe de la réforme dévorait l'ouvrage des réformateurs; ils ne furent bientôt plus considérés que comme les libérateurs de la raison humaine, et l'on ne retint d'eux que le droit qu'ils avaient reconnu dans chaque homme, catholique ou protestant , luthérien ou calviniste, sacramenlaire ou anglican, d'interpréter l'Ecriture sainte. On découvrit dans cette maxime, qui annulait tous les bons effets de la révélation divine, le premier terme d'une progression indéfinie de lumière et de liberté, destinée à croître avec les siècles, et à épurer de plus en j)lus la croyance

et la rehgion.

Cartésianisme.

Enfin Descartes parut, et la raison humaine reçut une direction nouvelle. Il ramena tout à des lois universelles et à des causes simples; il rejeta le vain jargon des péripatéticiens et les causes superflues des scolastiques ; il remplaça l'art futile de l'argumentation par la science de la démonstration. Bacon, trop loué peut-être par des hommes qui en voulaient au cartésianisme depuis qu'il avait été adopté par les docteurs catholiques; Bacon, qu'on a d'autant plus exalté, dans le siècle dernier, qu'il était Anglais et protestant, et qu'on s'efforçait laborieusement de le travestir en incrédule; Bacon, enfin, dont Descartes ne connut point les écrits, avait recommandé l'observation et l'expérience. Descartes les mit en pratique; il fortifia la géométrie de toutes les puissances de l'algèbre, et soumit la physique, jusque là si flottante, aux lois rigoureuses d'une exacte géométrie. En enseignant aux hommes à ne pas céder aveuglément à l'ascendant de l'autorité, des préjugés et de la coutume, il ne leur recommanda le doute philosophique qu'autant qu'il est nécessaire pour assurer l'indépendance de la raison. Il en fit, pour ainsi dire, une voie méthodique pour arriver à 1 1 certitude

Sa métaphysique, vaste et subliaie, prétendit atteindre linfini, manifester les causes secrètes de la nature, l'économie intérieure des âmes, et l'action de Dieu même sur ce vaste univers. On lui a reproché, dans ces derniers temps , l'esprit de système qui la domina ; mais sans la noble ambition de tout coordonner^ de tout connaître, de remonter à la source de tout , en un mot, de circonscrire l'univers en soi-même, et d'approcher, autant qu'il est possible à l'homme , de ces hauteurs, incommensurables d'où la Divinité plane sur l'univers , où trouverait-on l'énergie, le courage et la constance nécessaires pour triompher des obstacles de toute espèce qui s'offrent à l'homme de génie, et que l'homme de génie dévore?

Une seule matière particulière , bien éclaircle, deviendra toujours assez générale, dit Fontenelle. Mais croit-on, de bonne foi, que Descartes eût imprimé un grand mouvement à son siècle et aux siècles suivants, s'il se fût contenté de bien éclaircir une seule matière particulière. Il ne cherchait, il ne trouvait de bons principes de philosophie que parce qu'il voulait rendre raison de tout. Les systèmes peuvent n'être pas bons en eux-mêmes, mais les efforts que le génie fait pour les inventer profitent à la science , fortifient la raison , étendent le domaine de la pensée. On a pu changer ce que Descartes avait établi , mais le véritable esprit philosophique fut le fruit de sa doctrine. La masse des observations et des expériences a pu s'accroître, mais l'esprit d'observation et d'expérience est né de lui. Une sorte de justesse géométrique , une mesure inconnue jusque alors , s'introduisirent à sa suite dans toutes les sciences et dans tous les arts , ils préparèrent le règne du bon sens et du bon goût, et mirent fin à cette malheureuse habitude de subtilité, fniit d'ime philosophie contenlieuse, qui s'était glissée jusque dans les lettres , et à ce goût outré pour l'allégorie qui s'était répandu dans toutes les sciences.

Ennemis naturels de l'aristolélisme et de la scolastique, armes ordinaires des théologiens, les réformés durent accueillir le cartésianisme avec transport. Ils l'embrassèrent donc les premiers ; mais plus il les satisfit, moins il était possible qu'il pût leur suffire. Quelle pouvait être l'autorité d'un philosophe sans mission sur des esprits qui comptaient pour rien l'autorité de l'Eglise, le poids des siècles et les suffrages des plus illustres Pères? D'ailleurs Descartes lui-même défendait d'admettre rien qui ne fût

INTRODUCTION. lo3

prouvé très clairement : pour être conséquent à sa propre doctrine, ils crurent ne devoir le suivre que lorsque ses raisons leur paraissaient bonnes, et ils eurent raison.

Origine et histoire de l'esprit pliilosopliiq ne chez les Anglais,

La réforme avait alors trois foyers : l'Angleterre, la Hollande et Genève.

Le schisme d'Angleterre avait amené d'étranges révolutions et produit d'étranges doctrines en cette île. Le premier qui s'y fût élevé contre la doctrine catholique, "WiclefT, avait mis en avant cette odieuse maxime, éversive de tout ordre social, qu'un roi cesse d'être roi par un péché mortel. Les événements qui suivirent répondirent à ces commencements (i). Les opinions politiques les plus désordonnées se marièrent aux opinions religieuses les plus extravagantes. IjCS massacres, hs supplices, la guerre civile y désolèrent la surface des trois royaumes. L'abus de tous les principes religieux en produisit insensiblement le discrédit. Tixnàx?, i[\\Q des sectes rivales, fécondes en prophètes et en thaumaturges, interprétaient, chacune dans leur sens, les saintes Ecritures et s'anathématisaicnt réciproquement, la haine des sectes conduisait au mépris de la religion les esprits indépendants, que révoltaient l'absurdité de tant de doctrines diverses et le déplorable spectacle de tant d'excès. D'un autre côté , à l'aspect des prodiges d'abjection et de bassesse, de scélératesse et de cruauté dont les troubles civils multipliaient autour d'eux les effroyables exemples, certains esprits chagrins ne voulurent voir désormais , dans les scènes effrayantes de la vie, que les jeux inhumains de la fLUalité et du hasard , et les effets nécessaires des forces vitales , de la chaleur du sang ou de l'action des esprits animaux. Ainsi germaient, sur le sol britannique , les semences funestes d'un matérialisme avilissant et d'un décourageant fatalisme ; sombres doctrines qui, anéantissant l'avenir et désenchantant le présent, confondent les vertus et les vices , et renferment toute métaphysique et toute morale dans les bornes étroites d'une physiologie plus ou moins abstraites, plus ou moins approfondie.

(i) J'emprunte ici et plus bas , en parlant de la Hollande , les propres termes d'un auteur qui n'est sûrement pas suspect d'être défavorable à la réformalion , M. de Villers.

L'enthousiasme religieux fut le principe de la révolution de Hollande. L'état dut se constituer en même temps que la nouvelle religion s'établissait. Rien ne pouvait maintenir l'ancienne police; chacun dut se croire tout permis, et les sectes se multiplièrent en proportion du degré de consistance politique qui leur était .-iccordé. Aussi, comme parle M. de Villers, dans aucun pays la higoterie du. protestantisme ne fut portée à un tel point. Al côté de ces excès, la liberté illimitée de penser, de parler et d'écrire, plaçait, pour ainsi dire, tous les esprits dans un état d'érétisme moral par une sorte de provocation perpétuelle. Dans de pareilles circonstances, soumis à celte inévitable loi des disputes, qui veut que, par un mouvement accéléré , les esprits s'éloignent de leur première thèse d'une distance égale à la somme d'irritation qu'excite en eux la contradiction, les théologiens hollandais, tout en prétendant ramener l'Église à sa primitive doctrine, modelèrent celte prétendue doctrine sur leurs propres sentiments. Obligés cependant d'infirmer les témoignages qui leur étaient opposés ou d'en alléguer de favorables, ils s'appliquèrent à la critique des anciens monuments. Presque toujours condamnés par les traditions anciennes et par les faits convenus, ils se révoltèrent contre ces traditions et ces faits , et les antiquités de l'Eglise furent renouvelées au gré de leurs caprices.

Les connexions intimes de l'Angleterre et delà Hollande, l'espèce de ligue sacrée qu'elles formèrent pour l'intérêt de leur indépendance religieuse et politique, la conformité de ces circonstances, qui influentsur la situation des esprit?, ne pouvaient manquer de répandre dans les Provinces-Unies les tristes doctrines des philosophes anglais. Le juif Spinosa, enveloppé dans les replis tortueux d'une métaphysique obscure, y professa, sous des formes adaptées au génie des peuples septentrionaux, le matérialisme et le fatalisme plus clairement et pins audacieusement énoncés par les Tyndal et les Gollins. Mais il était réservé au fameux Bayle de donner à ce funeste esprit tout son développement.

Descartes avait placé le doute méthodique à l'entrée de la philosophie, comme une disposition préparatoire qui laissait à l'esprit, dégagé de tousses préjugés, l'indépendance et l'impartialité nécessaires pour adhérer à la vérité. Bayle plaça le doute ù l'issue de la science historique , comme une disposition finale

dans laquelle l'esprit doit persévérer , parce que, selon lui, ce qu'il y a dans les traditions de conforme à la raison ne supporte pas le plus souvent l'examen de la critique, et ce qui est à l'abri des atteintes de la critique est quelquefois incompatible avec les lumières de la raison. De cette impossibilité de connaître la vérité découle naturellement une grande indifférence pour elle, et cette indifférence produit à son tour un profond mépris pour tout ce qui n'est pas matériel, présent et sensible.

A Genève.

Genève était le centre commun des calvinistes de France. Les théologiens do cette communion , pour se soustraire aux conséquences odieuses, mais nécessaires, que les catholiques tiraient delà doctrine du synode de Dordrecht sur la grâce, ne trouvèrent que dans les principes des sociniens les éléments d'un nouveau systènac qui donnât une assez grande extension à la miséricorde divine. Ils établirent dès lors ces principes de tolérance religieuse et de charité imiversclle qui, par une pente si douce, devaient, par degrés, conduire les hommes à un indifférentisme absolu. D'Hérisscau , Papin, Leclerc et phisieurs autres, déduisirent, en France et en Hollande, les conséquences de ce système , qui semblait réduire la religion chrétienne à la nue tolérance de toutes les autres.

Telle fut en effet la marche de l'esprit religieux et philosophique pendant îe dix-septième siècle dans les états de l'Europe les plus particulièrement appelés, par leur position , à réagir sur la France. L'indifférence religieuse, le scepticisme historique, le matérialisme et le fatalisme dogmatiques, s'y développaient par degrés. Ils finirent par y marcher tête levée. Le sol de la France n'était point préparé pour porter de pareils fruits.

Etat des esprits en France.

Jamais la religion chrétienne, depuis les siècles primitifs de l'Eglise, n'avait régné avec plus d'empire. Les controverses avec les protestants, celles qui s'élevèrent entre les catholiques, contribuaient encore au maintien de l'esprit religieux : car l'émulation entretien le zèle; la foi devient plus précieuse quand on est forcé de la défendre. Il est de la nature des schismes de resserrer les liens de l'unité entre ceux qui persévèrent dans la même communion. Ancien siège de la scoiastique, patrie à\\

cartésianisme, la France , à mesure que les talents prenaient, au milieu d'elle, un grand essor, voyait croître journellement d^ns son sein la masse de ses connaissances. Les Pascal, les Gassendi, les Fermât, les Roberval, les Mallebrancbe , les écrivains de Port-Royal, consolidaient l'heureuse union des principes religieux et des méthodes philosophiques. La raison affranchie rentrait en possession de tous ses droits, que les Montaigne, les Charron, les DeThou, les Dumoulin, les Duvair, les Bodin, les Lamothe-Levayer, par leur apparition successive, avaient empêché de prescrire. La philosophie ressaisissait le sceptre du monde, et ses progrès devaient être d'autant plus rapides, que son cours était moins réglé.

Origine et progrès de L'esprit d'incrédulité.

Cependant il y avait des esprits-forts : les Caractères de La Bruyère en font foi, et ce nom nous rappelle leur origine. L'émigration des royalistes d'Angleterre avait conduit en France quelques uns de ces libres penseurs, qui, dans leur noire misanthropie , remplaçaient l'action paternelle de la providence de Dieu par le jeu mécanique et forcé d'une destinée sans entrailles. Hobbes jeta à Paris les semences de la nouvelle doctrine pendant le séjour qu'il y fit à la suite de Charles II , détrôné et proscrit.

Au sein des séductions d'une cour brillante, des réunions, souvent licencieuses, d'un peuple enjoué et folâtre, la vertu ne peut pas toujours conserver son empire. Une vie peu régulière fait souvent désirer que la règle clle-mcmc soit sujette à erreur. L'attrait de la nouveauté, joint au désir de concilier la volupté avec la sagesse, séduisirent Saint-Evremont. Les esprits de sa trempe accueillirent la doctrine anglaise, mais ce fut en la transformant. Leurs âmes n'étaien;, point aigries par de longs malheurs: c'était l'amour du plaisir, et non le délire d'une sombre mélancolie qui les entraînait. Tout devait être français en France. C'est ainsi que la réforme, si austère, si mortifiée, si contemplative, si grave en Ecosse , en Angleterre , en Suisse, en Allemagne, s'était présentée facile et riante dans les heureuses plaines de l'Ile-de-France et de la Normandie. L'épicurisme, non tel que l'avait dépeint le sage et sévère Gassendi, mais tel que le professaient les Broussin , Chapelle, Blot, Chaulieu, La Fare, tel en un mot que le pratiquait Ninon, fit des progrès»

Plus lard, par un singulier retour de circonstances, Charles II rapporta en Angleterre celte philoscphie séduisante et enjouée qui devint l'âme de ses fautes, la régulatrice de sa yie, et la principale cause des malheurs de sa race.

En France, dans cette belle période, beaucoup étaient irréligieux par leurs mœurs , peu par leurs opinions ; et le petit nombre de ces derniers, leur peu d'autorité, le poids des exemples contraires, leur ôtaient toute influence. On voyait d'un côté les plus beaux génies qu'ait jamais produits la France, et de l'autre quelques Saint-Pavins obscurs, plus propres à discréditer un parti qu'à l'autoriser, s'ils avaient pu arriver jusqu'à former un parti. Méprisés par le public éclairé, ils n'avaient aucune action sur la multitude. Leurs idées n'étaient pas de leur siècle; ils parlaient un langage qui n'était point entendu, ou plutôt qui sonnait aux oreilles chrétiennes d'un public convaincu, comme les mensonges poétiques des païens, ou les oracles supposés du faux prophète de l'Orient. L'ensemble de toutes choses empêchait de croire que l'on pût avancer sérieusement des maximes contraires à la religion.

Aussi, quand Cyrano de Bergerac mettait, au théâtre, dans la bouche d'Agrippine, deux vers qui démentaient l'immortalité de l'âme, le parterre ne voyait dans la déclamation du poète que l'exactitude rigoureuse des costumes; il déplorait l'aveuglement et la fausse sagesse ^d'une païenne vertueuse, et sa pitié redoublait quand il songeait que les Romains du premier et du second siècle joignaient au malheur de vivre sous Tibère et sous Néron celui d'être privés des consolations célestes de la religion et de ses espérances immortelles. Le fameux distique de l'OEdipe de Voltaire aurait retenti en vain au sein d'un auditoire ainsi disposé. Aussi voyons-nous que l'impiété de Théophile ne fit point de prosélytes et n'eut point de partisans. Boileu reprend ses vers et ne parle point de sa doctrine.

Les Muses, fidèles à leur vocation, n'avaient point encore affecté le maintien pédnntesque d'une philosophie orgueilleuse. TJn poète n'était point un docteur; s'il traitait quelque sujet grave , c'était en poète qu'il le traitait. Le commerce des lettres était un délassement, et non une affaire; et Boileau , si laborieux et si appliqué, se peint lui-même comme un homme oisif et inoccupé. On se défiait de la Muse et de ses enchantements, et tous les instituteurs, à l'exemple de Plutarque^

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enseignaient à leurs élèves comment il faut lire les poètes. D'ailleurs les talents littéraires, malgré l'éclat éblouissant dont ils brillaient, n'étaient point encore en possession de suppléer ù tout. Un certain esprit général d'ordre, de bon sens et de raison, qui prévalait dans la société , retenait chacun dans sa sphère. On ne croyaitpas que les formes de la littérature s'appliquassent à toutes les matières, et qu'il fallût amener la plus haute philosophie jusqu'à condescendre aux jeux de l'imagination , ou à se revêtir des livrées du bel-esprit. Le génie était grave et sérieux quand il traitait de semblables sujets, et il ne les traitait que pour un public attentif et studieux. Bergerac, que nous avons déjà cité, développe, dans ses Voyages Imaginaires , avec quelque force comique et beaucoup de cynisme, une portion des théories irréligieuses ou immorales qu'on a depuis très sérieusement reproduites, et l'austère et religieux Boilcau préfère, sans balancer, sa burlesque audace ^ix mauvais goût du Typhon. C'est que les lumières du siècle ne permettaient pas de prostituer le beau nom de philosophie à ce vain amas de sophismes ou de paradoxes dirigés, par des esprits frondeurs , contre tout ce que la religion, la loi et la coutume ont établi : on les regardait comme de simples contes pour rire, faits d'assez mauvais goût , et qu'il fallait reléguer à coté du Virgile travesti, comme n'offrant dan* le fond qu'un honteux travestissement de la raison humaine.

Mais l'esprit philosophique du siècle était i\\\ esprit de précision, d'exactitude et d'impartialité. La théologie fut séparée de toutes les doctrines scolastiques , et les règles de la foi de tous les sentiments particuliers. Bossuet, dans son immortelle Exposition de ladoclrine catholique , par la déduction simple et méthodique des vrais sentiments de l'Eglise, présenta sous un jour yéritablement philosophique les points fondamentaux de notre croyance. Il fut imité par les coatroversistes du siècle, dont les ouvrages, quelquefois admirables, forment le meilleur et le plus complet des cours de logique pratique.

Notre langue, drtmptéc par les Arnauld, les Nicole, les Barbier d'Aucourt, les Claude, les Jurieu, les Pajon, prit toutes les formes du raisonnement. La philosopliie, considérée comme l'art de perfectionner la raison, et d'arriver, par l'évidence de la doctrine, à cette fermeté do résolution, cette consistance de caractère qui constitue la vertu ; la métaphysique et les mathématiques, ses auxiliaires, furent principalement cultivées dans

le but (l'élever l'iimc au-dessus tle la matière, et de la délivrer de la servitude des sens. La physique et l'histoire naturelle , ramenées snns cesse vers la morale et la rcli^^ion, étaient constamment vivifiées par la sublime considération d'une intelligence divine fpii a tout créé et d'une providence adorable qui conserve tout. Les Lancelot , les Mallebranche, les Rohault, les Pascal, les Arnauld et tant d'autres, en oflVent des preuves multiphées dans leurs écrits.

Mais les mœurs s'altéraient sensiblement. La galanterie était un ancien penchant des Français. Le goût de la bonne chère se répandit et se raïïina ; et il faut bien le remarquer, car il devint favorable à la nouvelle tournure que prenaient sourdement quelques esprits. La philosophie irréligieuse hasarda ses premiers essais dans des chansons à boire. Il a été observé que ce genre de poésie, enfant du plaisir et de la joie, qui associe l'esprit au voluptueux délire des sens, n'a été connu en France, quelque amis des chansons que fussent les Français, qu'au dixseplième siècle. Une recherche curieuse dans les mets s'introduisit au sein d'une certaine classe de la société , et devint un lien puissant entre ceux qui pensaient comme Saint-Evremont (i). Le témoignage de Chapelle, 'de Bachaumont et de tant d'autres, vient à l'appui de 'ces observations. L'esprit et la politesse des convives répondaient à la délicatesse et à l'abandon des repas. Les saillies et les bons mots en assaisonnaient le luxe. Les couplets et les épigramnies s'y mêlèrent. 'Les sujèts»en apparence les moins propres à la dissipation de la table étaient amenés si naturellement et si plaisamment, que personne n'avait la force de prendre le parti des bienséances. Le Français, né jovial , malin et frondeur , commença par rire sans cesser de croire ; plus tard, il cessa de croire, et s'il continua de rire, ce fut avec plus d'ironie que de gaîté. La société changea insensiblement de ton. A l'aimable enjoûment de nos pères succéda une moqueiise raillerie. Les mœurs perdirent leur dignité. L'assurance des nouveaux docteurs, l'indulgence de leurs maximes, l'élégance de leurs manières; le désir de se singulariser, de s'élever au-dessus du peuple par ses opinions, comme on était au-dessus de

(1) Voyez les consolations qu'il adresse au comte d'Olonne sur sou exil.

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lui par sa naissance, par ses richesses , par ses jouissances; la douceur secrète que trouvait l'orgueil à n'être soumis désormais qu'à la convenance des choses, au goût de l'ordre, aux lois de la société, uniques règles du philosophe, furent autant de causes d'attraction qui agirent en faveur de la nouvelle doctrine.

La France, retrempée par les guerres civiles, s'était reconstituée sous Henri IV. A la vieille constitution féodale de l'état avait succédé une véritable constitution monarchique. Avec celle-ci, un nouvel esprit vint remplacer les vieilles mœurs chevaleresques qui avaient atteint le dernier degré de la corruption sous le règne de Catherine de Médicis. La noblesse de province, devenue sujette, de vassale qu'elle était, vint repeupler et renouveler la cour. Si l'époque qui suivit ne fut pas pour la nation son âge dinnocence, elle fut signalée par un grand respect pour la décence et rhonnOtelé publique ; ce fut le siècle de la délicatesse. Mais tout ce qui conduit la grandeur nationale à son plus haut période altère infailliblement, dans une nation, le ressort moral auquel cette grandeur est due. La prééminence de l'état, ses conquêtes, son commerce, ses arts, inclinent peu à peu lésâmes vers la mollesse. L'esprit s'assujettit à l'empire des sens, et cette sujétion contre nature le dispose à tout déplacer et à tout intervertir. L'ascendant qu'usurpent sur lui les impressions sensibles ne le laisse accessible qu'aux pernicieuses doctrines qui en apcsantissent le joug. Tel Renaud, sous le charme d'Armide, li^é sans défense aux insinuations séductrices qui lui vantent son abaissement, foule aux pieds les nobles instruments de sa gloire passée, prêt à éteindre l'éclat d'une belle vie dans les langueurs de la volupté. Telle était la disposition des âmes en France, quand la mort frappa Louis XIV. Elle influa considérablement sur raltération successive que dut subir l'esprit philosophique pendant le dix-huitième siècle j, et qui fut considérablement accélérée par l'importation de quelques doctrines étrangères.

Finissons. L'esprit philosophique dominant à cette époque, que nous pouvons considérer comme l'aurore du dix-huitième siècle , était le véritable. Les savants, les hommes de lettres, les gens instruits, ne cédaient ni à l'autorité d'autrui , ni à leurs propres préjugés; ils remontaient aux principes des choses, guidés dans leur recherche par cet esprit de lumière, inséparable d'un jugement exercé par l'observation et l'expérience.

Une méthode féconde en applications heureuses et un discernement exquis, fruits précieux de la réforme salutaire apportée par Descartes dans les études philosophiques, semblaient être désormais le partage de tous les esprits : on eût dit que ce génie sublime avait associé tous les hommes à sa propre grandeur. « On trouve maintenant, dit Rollin , dans les ouvrages d'esprit, dans les discours de la chaire et du barreau, dans les traités de science, un ordre, une exactitude, une justesse, une solidité qui n'étaient pas autrefois si communs. Plusieurs croient , et ce n'est pas sans fondement , qu'on doit cette manière de penser et d'écrire aux progrès extraordinaires qu'on a faits depuis un siècle dans l'étude de la philosophie. »

Mais un commencement de corruption dans les mœurs menaçait de réagir d'une manière plus ou moins prochaine sur l'esprit philosophique; car ce sont les mauvaises mœurs qui préparent le succès des faux systèmes.

Pour nous résumer , le magnifique édifice de la langue était achevé. Eilc portait l'emprciiitc du caractère national et de la politesse d'un peuple qui réunissait au plus haut degré l'urbanité des Romains et l'allicisme des Grecs. Les philosophes et les poètes avaient concouru à sa perfection. Elle était avouée par la raison , et le consentement universel des qg^tions la substituait, dans les sciences, à la langue latine, qu'elles avaient parlée jusque alors.

Les événements mémorables du quinzième siècle avaient renouvelé la philosophie , rallumé le flambeau de la critique , fondé la science importante du droit public, perfectionné les sciences ecclésiastiques, et donné un nouvel essor à toutes les âmes.

Le règne de Louis XIV avait vu s'opérer, dans les arts , dans les esprits , dans les mœurs comme dans te gouvernement, une révolution générale, qui, pour parler comme Voltaire, doit servie de marque éternelle â la véritable gloire de notre patrie.

Un esprit philosophique , luiuineux comme la philosophie dont il émanait, s'était insensiblement répandu : il était devenu comme l'âme universelle de la génération présente, et semblait avoir résolu le grand problème de l'égalité des âmes. Malheureusement l'abus venait se glisser à côté de l'usage. Le faux esprit philosophique commençait à poindre. L'attrait de la nouveauté , joint au désir de concilier les intérêts de la volupté

avec la considération qui suit la sagesse, entraînait insensiblement les esprits. Dans les premiers moments, la déviation fut imperceptible. On ne s'avouait pas à soi-même que l'on changeait de direction. L'attention était absorbée par les triomphes journaliers qu'obtenait la raison humaine , les progrès éclatants des sciences, l'utile alliance qu'elles formaient avec les lettres.

C'est sous de tels auspices que le dix-huitième siècle commença.

FIN DB L iNTRODCCTION.

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