CHAPITRE PREMIE^l
De l'esprit philosophique en général. Sa définition et ses caractères.
Tous les écrivains présentent notre siècle comme le siècle de la philosophie. Quelques bons esprits, qui savent apprécier notre avancement et nos progrès, mais qui sont alarmés de notre agitation et de notre inquiétude , nous interpellent de montrer nos titres avant que d'user de nos privilèges.
Jamais mot n'a été plus susceptible de significations diverses que le mot philosophie , et jamais chose n'a été ni plus vantée ni plus décriée que la philosophie même. Mais ceux qui maudissent les philosophes , et ceux qui voudraient que nous le fussions tous , s'accordent-ils sur ce qui fait l'objet de leur amour ou de leur haine , de leur admiration ou de leur censure ?
Il4 BE l'usage et de l'abUS
Il existe une philosophie pratique qui n'est que la raison unie à la sagesse dans les aclions de ia vie. D'outre part il est une philosophie spéculative, qui consiste dans l'étude et dans la culture de certaines connaissances (1)5 mais quand on parle de philosophie on veut aussi désigner cette manière 8'envisager les choses, cette maturité de jugement qui dislingue les hommes éclairés de ceux qui ne le sont pas. C'est ce que j'appellerai esprit philo s oj^hi que ^ plutôt que philosophie. Je ne sais si je dois dire que cet esprit se propage ou qu'il s'éteint. Je dirai seulement qu'on le regarde comme le caractère distinctif de notre âge, et que les uns croient y entrevoir la source de tous nos biens , et les autres celle de tous nos maux.
L'esprit philosophique , tel que je le conçois , est le coup-d'œil d'une raison exercée : il est pour l'entendement ce que la conscience est pour le cœur. Je le définis un esprit de liberté , de recherche et de lumière , qui veut tout voir et ne rien supposer -, qui se produit avec méthode, qui opère avec discernement 5 qui apprécie chaque chose par les principes propres à chaque chose, indépendamment de l'opinion et de la coutume; qui ne s'arrête point aux effets , qui remonte aux causes •, qui , dans chaque matière, approfondit tous les rapports pour découvriras résultats, combine et lie toutes les parties pour former un tout*, enfin , qui marque le but, l'étendue et les limites des différentes connaissances humaines , et qui seul peut les porter au plus haut degré d'utilité, de dignité et de perfection.
L'esprit philosophique diffère essentiellement de la philosophie proprement dite : car la philosophie proprement dite est limitée à un ordre d'objets déterminés. L'esprit philosophique est applicable à tout. Il n'est point une science-, il est le résultat des sciences comparées. C'est une sorte d'esprit universel , non pour les connaissances acquises , mais pour la manière de les acquérir ; il ne se
(i) Telles que la logique, la métaphysique, la morale et la physique.
DE l'esprit philosophique. ii5
rapporte point à telle ou telle autre vérité particulière, mais en tout il ne se propose que la vérité.
L'esprit philosophique est au-dessus de la philosophie même , comme l'esprit géométrique est au-dessus de la géométrie, comme la connaissance de l'esprit des lois est supérieure à la connaissance même des lois.
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