‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 47 sur 87 · Ï^E LUSAGE ET DE L'ABUS · texte numérisé non relu

Ï^E LUSAGE ET DE L'ABUS

qui nous montre le principe et les limites de nos connaissances, qui nous découvre comment elles naissent les unes des autres, et par quel fil délié, et presque imperceptible, nous arrivons aux vérités les plus éloignées, les plus vastes , les plus fécondes. Enfin ce sont elles qui , en se répandant , ont communiqué aux bons esprits du siècle l'ordre, la netteté, la précision, et les ont familiarisés avec toutes les bonnes méthodes qui nous distinguent.

Mais il est également vrai que les sciences exactes, à leur tour , doivent beaucoup à l'esprit philosophique. Sans lui elles n'eussent jamais été que des sciences vaines et idéales: il a déterminé leur utilité eu faisant connaître et en réglant leur application ; il les a naturalisées sur le sol des autres sciences. Le bien est sorti du bien , la lumière a produit la lumière.

Cependant lorsque j'annonce , entre autres choses, les bons effets de l'esprit philosophique dans les sciences spéculatives , je n'ai pas proprement en vue les sciences exactes, dont le caractère essentiel est d'étendre, de rectifier l'entendement, et qui , sous ce rapport, paraissent se suffire à elles-mêmes ; mais uniquement celles dans lesquelles il a été si avantageux d'adopter et de suivre la marche , l'esprit et les méthodes des sciences exactes.

Fixons nos regards sur la métaphysique. Je n'entends pas désigner par ce mot les diverses théories des sciences et des arts. Envisagée sous un rapport aussi général, la métaphysique n'a point de département particulier -, elle peut être regardée comme la science universelle des principes.

Mais il est une métaphysique proprement dite, qui a pour objet principal la connaissance de l'esprit humain, qui nous élève jusqu'à l'Etre suprême, et qui se charge de développer tout ce qu'on appelle la théologie naturelle. Dieu et l'homme, voilà les deux grands objets de cette science.

Comment la cultivait-on? Sous prétexte qu'elle se rapporte à des objets immatériels, ou l'avait jusqu'ici consa-

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crée à des êtres de raison *, mais, dégagée par l'esprit philosophique de toutes les subtilités qui la défiguraient, elle a repris son véritable rang. On avait mal à propos imaginé que l'observation et l'expérience, dont on a si bien reconnu la nécessité dans toutes nos recherches, lui étaient absolument étrangères. La métaphysique , à l'instar des autres sciences, n'est-elle donc pas fondée sur des faits? J'appelle faits tous les phénomènes, et généralement tout ce qui existe d'une manière positive et sensible pour nous. Or les faits , quels qu'ils soient , peuvent-ils être découverts, peuvent-ils être bien iîonnus autrement que par l'observation et l'expérience , qui nous les rendent présents et sensibles?

Point d'équivoque sur les mots observation et expérience. L'observation n'est que l'attention xnéthodique que l'on porte sur un objet quelconque: or certainement les objets înmiatériels, comme les objets physiques , sont également susceptibles de cette attention réglée et soutenue qui est une des principales sources de nos connaissances acquises. L'expérience est la preuve d'un fait par ce fait même, c'est-à-dire par l'impression directe qu'il fait sur nous, et qui atteste sa présence et sa réalité. C'est par nos sens externes que nous avons l'expérience de tout ce qui coucerne les corps; c'est par le sentiment intime que nous avons celle de tout ce qui existe en nous et de tout ce qui s'y passe. Je connais par expérience l'existence du sentiment, puisque j'ai le sentiment de l'existence. La volonté, la liberté, la pensée, sont des phénomènes dont j'ai l'expérience journalière, et qui prouvent que je suis un être pensant, libre et voulant.

La métaphysique , ramenée par l'observation et par l'expérience aux principes et aux faits qui doivent lui servir de base , ofifVe et promulgue des vérités essentielles qui sont à la portée de tout le monde. Il n'y aura jamais que le faux d'inintelligible. Je ne crains pas même de dire que , dans la science dont nous parlons , les philosophes les plus profonds ne connaissent et ne peuvent connaître

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que ce que les hommes les plus siniples savent déjà sans

s'en douter, ou du moins ce qu'ils peuvent facilement

observer.

En métaphysique ainsi qu'en physique, l'origine et la nature des choses nous échappent : nous ne pouvons atteindre que leurs rapports, leurs qualités et leurs effets sensibles. Peu d'hommes sont capables, par leur situation ou même par le caractère de leur esprit , de se livrer aux méditations nécessaires pour suivre Newton et tant d'autres grands hommes dans leurs découvertes, ou pour en faire de nouvelles. Mais tout homme . en s'étudiant soi-même, peut devenir plus ou moins métaphysicien.

Dans les objets physiques, l'observation et l'expérience manquent, à la fois et presque toujours, à ceux qui ne s'occupent pas de ces objets. En métaphysique, si l'observation , portée à un certain degré de profondeur, est le propre de quelques hommes , l'expérience est à tous. Le philosophe, par exemple , observe nos facultés; mais l'homme le moins instruit les sent et les exerce : le premier connaît leur marche, le second obéit à leur action. Le sauvage adore un Dieu avant qu'aucun philosophe lui en ait démontré l'existence. La métaphysique d'observation , qui est celle du philosophe, n'est qu'une théorie ou une science acquise qui développe , dans le principe et dans les effets, tout ce que pratique la métaphysique d'expérience , ou , ce qui revient au même , la métaphysique naturelle de tout être libre , intelligent et sensible. S'il est donc une science qui soit à la portée des hommes et qui soit faite pour eux , c'est la véritable métaphysique : car, dans cette science plus que dans aucune autre, l'instinct seul fournit tous les nsatériaux qui sont nécessaires à la raison.

Je sais que l'on se plaint tous les jours, dans le monde, de l'obscurité de la métaphysique j mais ces plaintes ne devraient êire dirigées que contre l'obscurité et l'ineplie des prétendus métaphysiciens. La métaphysique n'est T)oint obscure *, elle sera constamment la plus claire de toutes les sciences, si nous savons nous résigner à ne lui

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donner pour fioudements que les faits dont nous avons Texpérience, et à ne pas vouloir expliquer ce que nous ne pouvons connaître.

Nous n'avons fait aucun progrès en physique, tant que nous avons cherché à pénétrer l'essence des corps, au lieu de nous réduire à l'observation de leurs qualités et de leurs effets sensibles. Nous n'avons fait aucun progrès en métaphysique , tant que nous avons voulu sonder la nature de Dieu et celle de notre âme, au lieu d'étudier Dieu dans ses ouvrages , et Tâme humaine dans les facultés qu'elle exerce et dans les sensations qu'elle éprouve.

Nous ne savons pas plus ce que c'est qu' esprit que nous ne savons ce que c'est que matière; mais nos sens extérieurs nous présentent des êtres qui ont de l'étendue, des formes et des couleurs, et nous trouvons en nousmêmes un principe qui sent, qui pense, qui veut. Nous donnons à ces principes les noms : esprit, âme , intelligence, et nous appelons corps ou matière tous les êtres de la première espèce.

Cette définition de Vesprit et de la matière par leurs qualités sensibles est une vérité d'expérience au-delà de Jaqjuelle on n'ira jamais, et que chacun retrouve en soi. Faut-il être philosophe pour avoir la certitude que la volonté n'est point une couleur, que le sentiment n'est point une forme , et qu'une pensée ne peut être divisée comme pourrait l'être une portion quelconque de l'étendue?

On est devenu obscur et inintelligible quand on a voulu expliquer comment, dans l'homme, l'esprit et le corps sont réunis et comment ils agissent réciproquement l'un sur l'autre. Les anciens avaient pensé que l'esprit et le corps agissent l'un sur l'autre réellement et physiquement (1). Descartes a soutenu que leur nature ne comporte pas cette sorte de communication véritable, et qu'ils ne peuvent en

(1) C est ainsi que Jules Scaliger et autres péripaléliciens, avec quelques sectateurs de la doclriue helinontienne des archces , ont cru que Tâinc se fabrique son corps.

avoir qu'une apparente, dont Dieu est le jnédialeur. Leibnitz, après Descartes, a établi l'hypothèse d'une harmonie pre'alable. Selon lui, une âme, au moment de sa création, doit avoir par elle-même une certaine suite de volontés, de pensées , de désirs 5 un corps, qui n'est qu'une machine, doit avoir, au moment de son organisation et pur luimême, une certainesuite de mouvenienis qui seront déterminés, par la combinaison de ses dispositions machinales, avec les impressions des corps extérieurs. S'il se trouve uq âme et un corps tels que toute la suite des volontés de l'âme et toute la suite des mouvements du corps se répondent exactement, et que dans l'instant, par exemple, que l'âme voudra aller dans un lieu , les deux pieds du corps se meuvent machinalement vers le même lieu, cette âme et ce corps auront un rapport intime, non par une action réelle de l'un sur l'autre, mais par une harmonie préétablie. Dieu met ensemble l'âme et le corps, qui ont entre eux cette correspondance antérieure à leur union , cette harmonie préétablie.

L'esprit philosophique écarte tous ces systèmes, parce qu'ils portent sur des choses dont nous ne pouvons avoir la perception immédiate ni l'expérience, et qui, conséquemment, ne sauraient devenir la matière de nos recherches.

L'union de l'âme et du corps est un fait sensible*, mais le principe de cette union nous est caché.

Nous savons que , par l'entremise de nos sens, les objets extérieurs excitent en nous des sensations, et y font naître des idées ; nous savons que notre volonté dirige certains mouvements de notre corps; mais quel est le principe , quels sont les ressorts secrets de ces phénomènes? Nous l'ignorerons toujours , parce que l'essence des choses est dérobée à nos perceptions et à nos sens, qui ne peuvent saisir que les superficies , qui ne sauraient pénétrer ce qui est dessous ^ et ce que nous appelons par cela même substance^ mot employé pour désigner, dans chaque occurrence , la chose que nous ne connaissons pas , mais

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que nous savons exister, et à laquelle sont attache'es les qualités sensibles dont nous sommes affectes, et qui seules sont à notre portée.

Comme nous ne connaissons point Tâme humaine par sa nature, comme nous ne pouvons la connaître que par ses effets, nous devons nous réduire à l'observer dans ses opérations : c'est ce qu'ont fait Locke et Condillac.

D'après l'expérience commune, ces philosophes ont ré-tabli le principe d'Aristote (1), que toutes nos idées viennent de nos sensations.

Locke n'a peut être pas assez observé les premières opérations de l'âme; mais il a banni d'anciens préjugés, et il a ouvert une route nouvelle. Il n^est pas seulement essayeur^ disait Leibuitz , il est encore traîismulateur par Taugmentation gu^il donne du kon métal. Condillac nous a donné la véritable génération de nos connaissances, et le développement successif de nos facultés.

Les sens préparent les idées , l'entendement les forme, l'imagination les peint, la mémoire les conserve, l'attention les fait remarquer, la réflexion les remue et les compare, l€ jugement les distingue ou les confond, les sépare ou les unit; enfin , le raisonnement les déduit les unes des autres ; il lie tous les anneaux de la chame , et en garantit la solidité.

Telles sont les opérations qui constituent ce que nous appelons l'intelligence humaine : or ces opérations ne sont que des faits qu'il suffit d'observer.

C'est en les observant que nous nous instruisons du but, de l'usage, de l'étendue, des bornes de nos forces intellectuelles, et que nous parvenons à donner un caractère à notre esprit, et à démêler, dans les individus avec lesquels nous vivons, le genre d'esprit qui les caractérise.

Dans chaque homme, la mesure de son esprit est réglée sur celle de son aptitude à comparer des idées et à découvrir des rapports.

(i) Nihil est in infelleclu quod prius non fueiis in sensu.

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L'esprit juste compare bien , l'esprit faux compare mal , l'imbécille ne compare pas. Celui qui ne prononce entre les aperçus compares que d'après des aperçus réels est un esprit solide •, celui qui est entraîné par les apparences est un esprit superficiel; celui qui imagine des choses qui n'ont ni réalité ni apparence est un visionnaire.

L'esprit fin combine avec sagacité-, l'esprit vaste, avec étendue; l'esprit vif, avec promptitude; l'esprit pénétrant, avec profondeur.

En un mot , on peut faire une échelle graduée depuis le bon sens , le génie et le talent , jusqu'à la sottise , aux rêves et à la folie.

Notre âme n'a pas seulement des idées, elle a des besoins, des désirs, des volontés, des passions, des espérances et des craintes.

Le besoin est l'inquiétude que j'éprouve parla privation d'un objet nécessaire, utile ou agréable; le désir est ma tendance vers cet objet; la volonté est la suite du désir jointe à la conscience ou à l'idée du pouvoir ; les passions sont des désirs violents et continus. L'espérance et la crainte sont des jugements contraires que nous portons sur la facilité ou sur la difficulté d'un bien ou d'un mal à venir.

Voilà tout l'homme pour le métaphysicien.

En décomposant ainsi les divers ressorts de l'âme humaine , une métaphysique sage et éclairée nous fournit les moyens de reconnaître leur action , leur influence mutuelle, d'aider ou de modérer une faculté par une autre, et de les faire toutes concourir à notre perfection.

Qu'est-ce que la vérité? En quoi consiste l'erreur? La métaphysique se charge de répondre à ces importantes questions; et c'est pour les résoudre qu'elle observe et qu'elle étudie l'homme.

Nous sommes des êtres bornés : la vérité n'est donc pas, pour nous, la connaissance de tout ce qui est, elle est seulement la connaissance de tout ce qui estànotrepor-

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lée. C'est uu autre principe que le vrai et le réel ( i ) se conl'ondent, et qu'ils ne sauraient exister l'un sans l'autre : car les fictions et les hypothèses ne sont pas des vérite's.

D'autre part, nous sentons avant que de connaître ; nous ne communiquons directement avec l'univers que par nos sensations. La certitude de notre existence n'est pas fondée sur des raisons, mais sur le sentiment. Nous n'avons pas l'idée du moi^ nous n'en avons que la conscience. Desoartes disait : Je pense^ donc je suis. Le métaphysicien moderne dit : Je sens. Le sentiment est à la fois la source et le complément de la connaissance et de la certitude humaine.

En effet, toute idée naît d'une sensation. La sensation est l'effet immédiat que produit sur nous l'ohjet dont elle atteste la présence. L'image, le vestige, la trace qui reste de cet objet après la sensation , est ce que nous appelons idée,

JVous apprenons à penser, nous n'apprenons point à sentir : il ne dépend pas de nous d'avoir des sensations ou de n'en point avoir. La 'relation qui existe entre nous et les objets qui nous affectent n'est point un acte de notre volonté, mais une institution de la nature. A mesure que nos sensations se multiplient et qu'elles se font remarquer, la masse de nos idées s'accroît : nous confrontons une idée avec une autre, nous en confrontons plusieurs, nous formons des résultats. Pour avoir l'assurance qu'il n'y a point d'erreur dans ces résultats , nous les décomposons , et nous retournons aux notions sensibles et aux percep-

(i) Tout ce qu'on eutend est vrai s quaud on se trompe , c'est qu'on n enleud pas, et le faux, qui n'est rien de soi , n'est ni entendu ni intelligible. Le \rai c'est ce qui est; le faux c'est ce qui n'est pas. On peut bien ne paseulendre ce qui est , mais jamais on ne peut entendre ce qui n'est pas. On croit quelquefois l'entendre , et c'est ce qui fait l'erreur ; mais en effet on ne l'enlend pas, puisqu'il n'est pas. Œuvres de Bossuet , iii-4°, Paris , 1748 , t. X ; Traùc de la connaissance du bien et de soi-même , ch. 1 , § 16 , p. 679.

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tions immédiates dont ils ont été formés. La vérité est dans les rapports qui existent entre nos résultats et les notions sensibles, ou les perceptions immédiates qui les composent , et entre celles-ci et les objets qui les ont produites. La certitude qui accompagne la vérité n'est que la conscience ou le sentiment que nous avons de sa présence. Ainsi tout commence par le sentiment, et tout y aboutit»

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