II
Dans un siècle où Timprimerie avait use tous les bons livres, où la multitude des livres avait usé toutes les vérités, où le luxe avait usé toutes les jouissances*, dans un siècle où l'esprit de société avait étoufle l'esprit de famille, où l'esprit de commerce et de finance était devenu l'esprit général , où les richesses avaient le pas sur les honneurs et les plaisirs sur les devoirs ^ dans un siècle où les citoyens étaient toujours occupés de leur fortune, et jamais de leur patrie, et où le gouvernement lui-même était beaucoup plus jaloux d'augmenter le nombre des contribuables que de former *de vrais citoyens-, dans un siècle enfin où les vices circulaient avec les idées •, où les moyens trop faciles d'acquérir et de dépenser, joints à l'impatience de jouir, produisaient des révolutions subites et continues dans les familles, dans les professions, et où conséquemment les hommes ne pouvaient plus, à proprement parler, être liés , par des principes ou par des habitudes , à rien de ce qui existait ; dans un tel siècle , dis-je , était-il possible de ne pas prévoir que les vices dépraveraient les maximes , que l'audace des écrits et des systèmes naîtrait de l'audace des mœurs, et qu'une fausse philosophie, semblable à la foudre, qui frappe le lieu même qu'elle éclaire , finirait, sous prétexte d'amélioration, par dévorer les choses et les hommes ?
Soyons justes : ce ne sont pas les philosophes qui ont corrompu le siècle, c'est la corruption du siècle quia influé sur les philosophes. Les mauvaises mœurs ont précédé les fausses doctrines. Ce n'est point l'incrédulité qui a amené le dérèglement, c'est le dérèglement qui a amené l'incrédulité. Avant que l'on nous apprît à ne pas croire, nous avions cessé de pratiquer. L'insouciance pour une autre vie était déjà le partage d'une foule d'hommes qui s'étaient jetés dans la mollesse de celle-ci, lorsque les philosophes ont prêché le matérialisme. Le mépris systématique de toutes les idées religieuses n'est venu que pour calmer ceux qui n'étaient plus fidèles à aucune religion. Le reproche mérité que l'on doit faire à la plupart des philosophes est
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d^avoir été plus disposés à flatter qu'à combattre les vices de leur temps ; et cela vient de ce que Ton est , en général, plus jaloux de plaire ou de dominer que d'instruire. En attaquant des institutions encore puissantes en apparence, mais minées par la corruption , la vanité se ménageait tous les avantages de la hardiesse sans en courir les dangers. On ne peut accuser les écrivains de n'avoir pas été prudents: car ils n'ont rien dit contre les dragonnades de Louis XIV, et n'ont commencé à prêcher la tolérance que dans un siècle d'indifférence et de tiédeur.
La même circonspection dont les novateurs avaient cru devoir user dans les affaires religieuses, ils la portèrent avec bien plus de soin dans les affaires politiques. Mais tout favorisa la hardiesse et l'influence des nouvelles doctrines. Les négociants n'étaient plus, comme autrefois, des individus obscurs et isolés : ils étaient répandus partout ; ils occupaient des cités entières. Les opérations de cette classe d'homme étant presque toujours liées à des questions de gouvernement et d'administration , ils avaient sans cesse les yeux ouverts sur les procédés de l'administration et du gouvernement. Le commerce est la profession de gens égaux et libres. Il est ennemi de toute gêne. Sa puissance étant fondée sur une espèce de richesse que l'on peut facilement faire circuler partout , et rendre , pour ainsi dire , invisible , les commerçants ont une grande idée de leur indépendance et de leur force*, ils n'appartiennent à aucune patrie, ils appartiennent au monde. On a sans cesse besoin de les ménager, et rarement on peut les satisfaire. Il fallait donc à chaque instant traiter et transiger avec eux.
D'autre part , le système des fonds publics avait créé dans l'état un peuple d'hommes inquiets , dont la fortune particulière se trouvait, pour ainsi dire , confondue avec la fortune publique , et qui , par cela même, étaient les censeurs nés de toutes les opérations des ministres. Ces hommes, semés dans toutes les conditions, dans toutes les classes, étaient toujours prêts à recevoir l'alarme ou à
la donner. Ils étaient redoutables , parce que leur méfiance ébranlait toujours plus ou moins le crédit public , et que leurs plaintes et leurs cris , qui partaient de tous les points de l'empire, semblaient être la voix nationale elle-même.
Par la seule force des choses , le gouvernement se trouvait , à certains égards , sous la dépendance des simples particuliers.
L'esprit de censure, l'esprit frondeur, venant à se joindre à l'esprit de société, qui s'était si universellement accru , eut des eftets incroyables. Les coteries mêlèrent les affaires aux voluptés. On voulut paraître instruit sans avoir le temps de l'être. On discuta tout , sans rien approfondir , et c'est du choc de ces conversations légères que l'on vit sortir ce qu'on a si mal à propos appelé Uopinion publique.
C'est alors que certains écrivains prirent leur essor, et qu'ils se mirent à tout fronder pour complaire à l'esprit frondeur. C'est alors qu'on attaqua toutes les institutions. On eut beau jeu, auprès des créanciers de l'état , de dire qu'il fallait faire de grandes réformes pour augmenter les contributions qui devaient garantir leurs créances; on prêcha tout ce qui pouvait flatter la vanité des hommes ou contenter leur intérêt. Après avoir sapé les vérités de la religion par des controverses métaphysiques, on ébranla tous les établissements religieux par des questions de finance ou d'économie politique. Il fallait remplacer les temples par des manufactures, et rendre à l'industrie tous ceux que la religion consacrait au culte.
Depuis la révocation de l'édit de Nantes , il y avait une partie nombreuse de la nation qui, privée de tout culte dans l'ordre de la religion, et exclue de tous les emplois dans l'ordre civil , semblait avoir été condamnée à ne plus pouvoir servir Dieu ni la patrie. Cette partie du peuple français , à qui le mariage même avait été interdit , joignit bientôt à l'athéisme religieux une sorte d'athéisme politique qui devint un vrai danger pour l'état. Il était impossible de pouvoir compter sur des hommes que Ton rendait
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impies par nécessité, que l'on asservissait parla violence, et que l'on déclarait tout à la Ibis étrangers aux avantages de la cité et aux droits même de la nature. Aussi ces hommes devinrent de puissants auxiliaires quand il fallut murmurer et se plaindre. Ils se montrèrent toujours favorables à toutes les doctrines , à toutes les idées qui pouvaient les venger du passé et leur donner quelque espérance pour l'avenir. Je m'étonne que nos écrivains, en parlant de la révocation de l'édit de Nantes, n'aient présenté cet événement que dans ses rapports avec le préjudice qu'il porta à notre commerce , sans s'occuper des suites morales que le même événement a eues pour la société , et dont les résultats sont incalculables.
D'après la situation des esprits et des choses , quelques écrivains osèrent tout. Ils flattèrent toutes les haines, toutes les jalousies, toutes les ambitions; ils furent audevant des désirs immodérés de leur siècle. Après avoir cherché à détruire la religion par la société, ils travaillèrent à détruire la société par la nature. Ils interrogèrent toutes les institutions établies , ils leur demandèrent compte de leurs motifs, ils les confrontèrent avec ce qu'on appela les lois naturelles, ils entreprirent de reconstruire le monde et de recommencer l'éducation du genre humain. Le gouvernement, que les deux longs et paisibles règnes de Louis XIV et de Louis XV avaient rendu inattentif sur sa sûreté intérieure, protégeait sourdement la licence de la presse , comme une branche nouvelle de commerce.
Ceux d'entre les auteurs qui ne gardaient plus de mesure étaient moins mauvais que leurs écrits ; ils cherchaient un moyen facile de se procurer leur subsistance ou d'obtenir de la célébrité. Des hommes estimables se montrèrent , dans le même temps , pour arrêter la corruption de leurs contemporains : ainsi l'on vit Condillac et Mably combattre notre luxe et vouloir nous donner des mœurs. Ils appelaient un Solon ou un Lycurgue , pour venir régénérer l'Europe. On convenait avec eux de la nécessité d'un renversement général , sans convenir des moyens ni des ré-
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sultats-, et, contre leurs intentions, Mably et Condillac, même en combattant nos vices, donnèrent un nouvel essor à nos passions.
Peu d'hommes avaient et suivaient le plan bien déterminé de changer absolument toutes les institutions et toutes les idées reçues. Il en existait pourtant. Voltaire avait proposé à Frédéric 11, roi de Prusse, de faire l'essai d'un peuple d'athées dans le duché de Clèves , et il s'offrait d'y devenir l'apôtre de l'irréligion et de l'impiété.
Parlerai-je de la manie qui se manifesta, aux mêmes époques, de tout réduire en dictionnaires? Elle eut pour objet de populariser certaines doctrines : elle fut fatale aux vrais savants ^ elle ne fut favorable qu'aux esprits superficiels. Le plus grand mal qu'ont pu faire les dictionnaires est dans l'habitude qu'ils ont fait cootracter au gros des hommes de ne plus rien apprendre. Ils ont décrié l'érudition , en persuadant qu'on n'en avait plus besoin. Enlisant un article de théologie ou de jurisprudence, on croyait être jurisconsulte ou théologien. On imaginait que toutes les idées qui n'avaient pas été conservées dans les nouveaux dépôts des connaissances humaines étaient surannées ou inutiles. Peu de gens avaient la volonté ou le courage de remonter aux sources. Chacun crut pouvoir parler avec suffisance des choses étrangères à son art, à sa profession et à ses études. Chacun devint même plus jaloux, pour aiusi dire, de cette espèce de mérite étranger que du sien propre. On n'a pas assez remarqué les terribles suites de cette manie présomptueuse, qui faisait que l'on était plus orgueilleux et plus confiant quand on s'occupait d'objets qu'on n'avait point appris, que quand on se renfermait dans le cercle de ses connaissances habituelles et ordinaires. On vit alors tout le monde aspirer à une sorte de philosophie universelle, qui ne fut que le contentement excessif de soi-même, et l'art de parler de tout sans rien savoir. Comme la masse des demi-connaissances augmentait, le vrai savoir n'eut plus aucune influence réelle. Les hommes médiocres furent élevés au rang des hommes su-
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périenrs, et presque toujours aux dépens des hommes supérieurs. L'esprit de sagesse et de circonspection , qui caractérise les vrais savants et qui forme l'esprit général dans les siècles où l'on respecte la science, fut remplacé par cet esprit de saillie qui est essentiellement frondeur et borné , parce qu'il ne considère jamais les choses avec une certaine étendue, et que, dans chaque occurî'ence , il se jette précipitaimnent dun côté , en abandonnant tous les autres. L'art de philosopher , rendu si facile, multiplia dans toutes les classes les novateurs et les sophistes , et le règne de la saine philosophie fut passé.
J'ai reconnu et je ne cesserai dé reconnaître les grands biens que le véritable esprit philosophique a produits. Mais pourquoi ne le dirai-jepas? Si les siècles d'ignorance sont ordinairement le théâtre des abus, les siècles de lumières ne sont que trop souvent le théâtre des excès. Il en est peut-être des esprits comme des yeux : une certaine mesure et une certaine somme de lumière est nécessaire ; mais pas davantage. Tout ce qui est au-delà ne cause qu'obscurité et confusion. D'ailleurs la philosophie est, par elle-même, une force extrêmement active, qui a toujours besoin d'être appliquée avec une certaine mesure. « Elle ressemble, dit Bayle (i), aux poudres corrosives, « qui, après avoir consumé les chairs malsaines d'une « plaie, rongeraient la chair vive, carieraient les os, et « perceraient jusqu'aux moelles. Elle réfute d'abord les « erreurs -, mais si on ne l'arrête pas là , elle attaque la « vérité, et va si loin qu'elle ne sait plus où elle est, ni ne « trouve plus où s'asseoir. » On sent quels doivent être les effets de cette activité philosophique, lorsqu'elle se déploie chez des nations qui étaient corrompues avant que d'être éclairées. Alors le limon putride du vase ajoute à la fermentation de la liqueur , et l'eff'ervescence devient terrible.
(i) Article Acosta.
C'est ce qui s'est vérifié dans lîos temps moderues. L'action des mœurs sur les opinions , et la réaction des opinions sur les mœurs, ont été telles, qu'aucun établissement ne pouvait long-temps leur résister. Il n'eût peut-être fallu qu'un Bossuet ou un Fénelon dans le clergé pour retarder la marche de l'irréligion, comme on a dit que vraisemblablement les jésuites n'eussent pas été détruits , s'ils eussent encore pu s'honorer de conjjpter des hommes comme Bourdaloue (i) dans leur société. Mais de tels hommes ne naissent plus ou du moins ne peuvent se former que très difficilement dans des siècles auxquels ils sont absolument étrangers. Par la pente des mœurs et de l'esprit général, les choses étaient parvenues au point que les ecclésiastiques étaient réduits à se faire supporter et à demander pour eux-mêmes la tolérance qu'on leur demandait autrefois. On ne parlait des coutumes et des maximes de nos pères qu'avec dédain : comment nos aïeux, qui n'avaient point fait , dans les sciences, les découvertes dont notre siècle s'honorait, auraient-ils pu connaître les vrais principes du bonheur? On argumentait d'une chose à Vautre. Notre vanité se complaisait dans tout ce que nous savions le mieux, et nous étions toujours prêts à conclure qu^on n'avait rien su avant nous. Toute découverte en physique produisait une sorte de commotion morale. Je n'oublierai jamais l'exaltation que donna à toutes les têtes la première expérience des aérostats , et les espérances extraordinaires que cette expérience fit subitement concevoir. On voyait déjà la guerre, la politique, l'ordre de communications sociales , le monde entier bouleversé par ce seul fait. Comme l'on vivait toujours dans l'attente vague d'un meilleur ordre de choses, toutes les fois qu'une idée nouvelle , sur quelque matière que ce fût , était jetée dans le public, elle était reçue avec avidité, jusqu'à ce qu'une autre nouveauté eût effacé l'impression de celle-là.
(i) D'Alerabert , Sur la destruction des Jésuites.
Chacun croyait voir réaliser à chaque instant les rêves de r Homme aux quarante e'cus ^ de Voltaire^ V Année merveilleuse, de l'abbé Coyer, et VAn deux mille quatre cent quarante , de Mercier.
Dans ce mouvement rapide, les esprits étaient disposés à tous les changements possibles; ils les sollicitaient même violemment. D'autre part , chaque homme ayant dans chaque genre quelques notions superficielles imaginait pouvoir être juge dans chaque genre. Il devenait tous les jours plus difficile d'administrer les -affaires publiques, et de gouverner des hommes qui se croyaient si savants. Un habitué de paroisse censurait amèrement l'instruction pastorale de son évêque. Les fantaisies de quelques esprits raisonneurs et abusés rivalisaient, dans les tribunaux, avec les lois elles-mêmes. Chaque cause qui fixait l'attention devait être jugée dans le temple de la justice comme on l'avait jugée dans les salons. Un ministre faisait-il une opération de finance, un traité de commerce, ce n'était qu'un routinier, s'il n'innovait pas. Il avait à ménager à la fois les intérêts les plus divers et les plus contradictoires. Quoi qu'il fît , il était toujours aux prises avec une partie du public. Des généralités , des abstractions , des pamphlets, des conversations légères, pouvaient écarter et écartaient souvent les plus profonds résultats. Si les économistes , avec des formules philosophiques, prêchaient les destructions et les réformes, d'autres hommes avec les mêmes fornmles prêchaient les abus. Car ce qu'on appelait alors la philosophie était un glaive à deux tranchants , qui coupait alternativement les branches vives et les branches mortes de l'arbre. Ce qui est à remarquer, c'est qu'au milieu de ces chocs de coteries , de cette effrayante mobilité dans les systèmes, on se glorifiait hautement d'être parvenu à modérer la puissance par une force inconnue jusqu'à nos jours , par la force de r opinion publique.
Mais , je le demande à tout homme sensé , où était donc cette prétendue opinion publique dont nous étions si or-
gueilleux? Si je ne me trompe, Topinion publique est le résultat des idées fixes qui gouvernent une cité , ou des habitudes qui régissent un peuple , et avec lesquelles le public confronte tout ce qui se trouve soumis à sou examen et à son jugement. Consëquemmentj) il y a des maximes reçues et invariables qui dirigent les familles et l'état, les mœurs particulières et générales, les idées privées et communes. L'opinion publique se composant de coutumes, d'habitudes et de préjugés, elle est sans doute vicieuse lorsqu'elle ne repose que sur des coutumes barbares ou sur des préjugés vicieux, mais du moins elle existe. Il y avait une opinion publique en Russie lorsque Pierre-le- Grand faillit à y occasioner une révolte pour avoir ordonné à ses sujets de se raser. Il y a une qpinion publique dans tous les pays où il y a quelque uniformité et quelque stabilité dans les opinions. Mais comment pouvait-on se glorifier d'avoir une opinion publique dans un état de société où, depuis im demi-siècle, on était sans cesse poussé en avant par la multitude des découvertes , et étourdi par l'opposition éternelle des systèmes et par la succession rapide des idées? Comment pouvait-on se glorifier d'avoir une opinion publique dans un état de choses où l'on était sans cesse obligé de tout sacrifier à l'idée du moment , et dans un pays où il y avait tant de coteries et point de public , tant d'ecclésiastiques et point de clergé , tant de magistats et point de magistrature , tant de nobles et point de noblesse , tant de gouvernants et point de gouvernement ?
Ah î il n'est que trop vrai que, depuis long-temps, il n'y avait plus d'opinion publique; et c'est parce qu'il n'y en avait plus, que les hommes, manquant d'idées et d'affections communes auxquelles ils pussent se réunir, n'avaient plus aucune prise les uns sur les autres , aucun lien entre eux ni avec la société générale*, c'est parce qu'il n'y avait plus d'opinion publique , que les mœurs avaient cessé de représenter les lois , et que les manières avaient cessé de représenter les mœurs ; c'est parce qu'il n'y avait plus
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d'opinion publique , que toute nouveauté était accueillie avec empressement, et qu'on ne demandait jamais d'un, système s'il était bon, mais s'il était nouveau*, s'il était vrai , mais s'il était hardi ; c'est parce qu'il n'y avait plus d'opinion publique , que l'autorité , ne pouvant avoir aucun but fixe et aucun projet suivi, flottait sans guide au milieu d'une mer orageuse, tandis que l'activité des intérêts particuliers était sans frein et l'inquiétude générale sans mesure 5 c'est parce qu'il n'y avait plus d'opinion publique, que, personne ne pouvant plus être arrêté par le respect humain , chacun avait ses mœurs comme sa doctrine , et ne mettait pas plus de prix à l'estime de ses voisins qu'à leur censure j enfin c'est parce qu'il n'y avait plus d'opinion publique , que le vice se déployait sans pudeur , que les vertus n'étaient pas même remarquées, et que les prétentions l'emportaient presque toujours sur les talents.
Les seuls points sur lesquels on se réunissait étaient le désir immodéré des jouissances et des richesses , et cet esprit d'indépendance et d'égoïsme qui rend également incapable de commander et d'obéir-, qui répugne à toute gêne domestique, civile, politique, religieuse; qui était né de la corruption , soutenue et organisée par une fausse philosophie, et qui a produit, à son tour , cette insociable sociabilité à laquelle nous sommes redevables de tant de désastres.
Les bons observateurs n'avaient pas attendu le dernier moment pour nous annoncer , avec une sorte d'effroi , les maux qui pouvaient j:ésuUer de tout ce mélange de mouvement et d'idées, de philosophie dans les têtes et de licence dans les mœurs. Ecoutons l'abbé Dubos(i): « Je ne veux point entrer, dit-il , dans des détails odieux <( pour les états et pour les particuliers ; et je me conten- « terai de dire que l'esprit philosophique , qui rend les « hommes si raisonnables , et, pour ainsi dire , si consé- <( quents , fera bientôt d'une grande partie de l'Europe
(i) Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture.
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« ce qu'en firent autrefois les Goths et les Vandales , sup- « posé qu'il continue à faire les mêmes progrès qu'il a « faits depuis soixante-dix ans. Je vois les arts nëces- « saires négligés , les préjugés les plus utiles à la con- « servation de la société s'abolir , les raisonnements spé- « culatifs préférés à la pratique. Nous nous conduisons « sans égards pour l'expérience , le meilleur maître qu'ait « le genre humain , et nous avons l'imprudence d'agir <( comme si nous étions la première génération qui eût su « raisonner. Le soin de la postérité est pleinement né- <( gligé. Toutes les dépenses que nos ancêtres ont faites « en bâtiments et en meubles seraient perdues pour nous, « et nous ne trouverions plus dans les forêts du bois pour « bâtir , ni même pour nous chauffer , s'ils avaient été « raisonnables de la manière dont nous le sommes. » Ce passage de l'abbé Dubos n'est-il pas frappant, si on le confronte avec quelques uns des grands événements qui se sont passés de nos jours ?
Personne n'ignore que , dans quelque, temps que ce soit, l'ordre social peut être troublé par la violence des passions. Les hommes ne sont jamais sans vices. Il n'est point de siècle qui n'ait eu ses maladies et ses crises. Mais le mal n'est pas sans remède tant qu'il reste quelque partie saine dans le corps politique , tant que l'on conserve quelqu'une des choses qui gouvernent partout les hommes, telles que la religion , les lois , certaines maximes de gouvernement , les exemples des choses passées , les mœurs, les manières , et quelques idées reçues. Que l'on parcoure toutes les révolutions qui sont arrivées dans le monde , et l'on verra que les diverses factions , malgré l'opposition de leurs intérêts , conservaient des principes communs. Ici il s'agissait d'un changement de religion , mais non pas d'étouffer tout principe religieux*, là on voulait réformer les abus qui s'étaient glissés dans les institutions, mais on ne regardait pas toutes les institutions comme des abus. Ailleurs , il était question de modérer ou de déplacer l'autorité, mais non de renverser l'état. On chan-
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geait la distribution de l'édifice, mais on n'en brûlait pas les matériaux -, on se proposait de mieux ordonner le tout, mais on n'avait pas la folle prétention de créer tout de rien. Il arrivait de là que la société pouvait être agitée sans être détruite , et qu'une nation , après une secousse politique, se montrait avec plus d'énergie, avec plus d'éclat , parce qu'à la maturité d'un ancien peuple elle joignait toute la vigueur d'un peuple nouveau.
Mais de nos jours, si le luxe, et les vices qui naissent du luxe , avaient corrompu les mœurs , une fausse philosophie avait corrompu la morale même. Les institutions subsistaient, mais l'esprit qui les animait s'en était enfui. Si rien n'était encore attaqué par la violence , tout l'était par le raisonnement. Ce qui était maxime, on l'appelait rigueur. Ce qui était 7'èyle , on l'appelait tyrannie. Chacun dans son état ou dans sa profession détestait des travaux ou des devoirs qu'il croyait au-dessous de ses droits. Ce qu'on était obligé de faire comme citoyen se trouvait en éternelle contradiction avec ce que l'on pensait comme homme. Il y avait un langage convenu pour les affaires, et un autre langage pour la raison. Le magistrat venait censurer (fans sa coterie les lois d'après lesquelles il jugeait sur son tribunal. Le militaire rougissait de son costume , comme il eut pu rougir d'une livrée. Le temps allait venir où la guerre ne serait plus un état , parce que la philosophie allait détruire toutes les guerres. Il était d'ailleurs indifférent de changer de maître par la perte d'une bataille, depuis que des conquérants plus philosophes nous laissaient nos spectacles et nos jouissances. Quand les opérations du gouvernement ne s'accordaient pas avec les propos des coteries , on était réputé infâme si l'on demeurait fidèle. L'homme de cour lui-même prenait un masque pour Versailles , qu'il quittait en rentrant dans Paris. Aux yeux des novateurs toutes les institutions avaient le tort de n'avoir pas été conçues et établies par eux. On ne reconnaissait, pour ainsi dire , la puissance publique que par provision. Comment le gouvernement aurait-il pu conserver quelque influence parmi
des hommes qui se croyaient tous en état et en droit de gouverner ? Personne n'étant plus attaché à rien de ce qui existait , et tous étant avides de nouveautés et de jouissances , un bruit sourd semblait appeler la destruction entière de l'ordre établi. Dans une pareille situation , il était évident qu'à la première crise les membres du corps politiques tomberaient tous épars.
Il ne faut donc pas demander pourquoi dans les siècles qui nous ont précédés il y a eu tant de troubles, et tant de guerres civiles sans révolution , tandis que de nos jours la plus grande des révolutions a éclaté sans guerres civiles. C'est que, dans les siècles qui nous ont précédés, on ne pouvait attaquer les lois sans rencontrer la plus forte résistance dans les préjugés , dans les opinions et dans les mœurs •, au lieu que, de nos jours, les mœurs, les préjugés, les opinions, avaient changé avant les lois.
Je ne dis point que l'ancien régime de la France n'eût pu subsister encore long-temps , sans les circonstances accidentelles qui en ont précipité la ruine. Je ne dis même pas qu'il eût été impossible de prévenir la catastrophe, si les gouvernants avaient mieux connu les dangers et les ressources , s'ils avaient su corriger et diriger l'esprit général de leur siècle , s'ils n'avaient pas négligé toutes les institutions qui tenaient aux mœurs, pour ne s'occuper que de celles qui pouvaient accroître les finances , et s'ils avaient eu des principes suivis d'amélioration et de prospérité, au lieu d'administrer, pour ainsi dire, par sauts et par bonds , de se livrer à tout vent de doctrine, et de faire, par intervalle et sans suite, des réformes qui dès lors devenaient presque plus dangereuses que les abus. Mais je dis qu'il est bien difficile que le gouvernement soit plus sage que la nation , et que, dans un certain état de choses, il ne soit pas emporté parle même tourbillon qui emporte la nation elle-même.
En réfléchissant sur nos mœurs et sur notre philosophisme, on peut encore rendre raison des caractères singuliers qui distinguent notre révolution de toutes les au-
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très. La cour était aussi jalouse d'uu changement que les sujets. Il eût été difficile de savoir qui conspirait et qui l'on voulait tromper, tant tout le monde paraissait d'accord. Un malaise inexplicable , au milieu des richesses et des plaisirs , une sorte d'inquiétude générale , bien plutôt produite par l'insatiabilité de nos désirs que par l'amertume de nos privations, agitait toutes les âmes. La cour, qui avait à soutenir le poids de toutes les charges et à combler le vide du trésor public , convoitait les richesses du peuple. Les -premiers ordres , qui aspiraient à reprendre une partie de leur ancien pouvoir, calculaient sur les besoins, sur les fautes et sur la faiblesse de la cour. Le tiers-état, qui avait de l'éducation et de la fortune , supportait impatiemment les distinctions et les privilèges des premiers ordres. La nation en général soupirait après un plan d'administration plus conforme aux progrès de nos lumières et à l'ordre présent de toutes choses. Il n'y avait point de complot déterminé, il n'y avait point de conspiration particulière, mais une fermentation vague et universelle. Quand le signal eut été donné par deux assemblées de notables, et ensuite par la convocation des états-généraux , toutes les prétentions se manifestèrent à la fois. On vit éclater une sorte de guerre de tous contre tous j les divers partis se rangèrent , non sous des chefs , mais sous des principes : il n'y eut point de chef, parce que l'esprit égoïste et raisonneur n'en supporte point, et fait que, chacun voulant détourner toute l'influence à son profit, on n'en accorde à personne. C'est peut-être là une des plus grandes causes de tous nos maux. Quand il y a un chef, l'ambition de tous est dirigée et limitée parcelle d'un seul. Quand il n'y en a point , l'ambition obscure d'un ou de plusieurs meneurs, qui n'ont d'abord aucun titre à la confiance, est presque toujours forcée , pour obtenir du crédit , de laisser aller l'ambition de tous. Un chef connaît les ménagements-, s'il a la conscience de ses forces, il a celle de ses dangers. Il agit par conseils, il n'ose pas tout. Il a un bat fixe. Ses entreprises sont uniquement mesurées
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sur son iotérêt , et ses démarches sont réglées par la prudence. Mais lorsque ce sont moins des hommes que des principes qui sont en avant, on agit, pour ainsi dire, en niasse, on devient peuple. Il n'y a plus, à proprement parler, de responsabilité pour personne. La sagesse n'est point écoutée quand elle propose ou quand elle discute, parce que c'est toujours la fougue ou la passion qui décide. Les gens sensés prévoient le mal , parce qu'ils ont des lumières ; le commun des hommes n'en a point. Quelques personnes en petit nombre, bien intentionnées et vertueuses, résistent pendant quelque temps; mais, fatiguées de résister toujours et sans succès , elles se taisent enfin, ou finissent par céder à l'impunité, à la violence et à la crainte. On a dit que rien n'est quelquefois moins sage qu'une assemblée de sages. Que faudra-t-il donc penser d'une multitude de forcenés et de furieux qui croient être arrivés au moment de réaliser leurs vaines spéculations , et qui imaginent, en profitant des vices de la multitude, pouvoir faire sortir le bien du sein de la corruption même?
Quel étrange spectacle que celui qu'offrit la France, lorsque , couverte de clubs sur son immense surface, elle fut subitement et tout entière transformée en un vaste corps délibérant! Quel champ ouvert aux jalousies, aux rivalités, aux vengeances, aux haines, à la vanité, à la fureur de se distinguer des autres, au désir plus désordonné encore de ne pas ressembler à soi-même, en un mot à toutes les passions des petites âmes , et à celles des hommes pervers ! Que peut-on se promettre en remuant ainsi la lie des nations et le fond des états? Nous fussionsnous jamais permis une telle imprudence, si nous avions été moins fiers de nos lumières , si nous n'avions pas cru la masse des hommes plus éclairée encore que corrompue , ou si nous n'avions pas pensé que des adages métaphysiques pouvaient suppléer à la force des lois?
On avait prétendu régler l'empire : on le désorganisa. Gomment eût-on pu suivre et exécuter un plan lorsque, dans toutes les parties de la domination française , cha-
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cun se croyait en droit d'en proposer un ou de rejeter celui qui était proposé ? Que devenait la puissance publique dans un pays où, tout le monde étant appelé à délibérer, personne ne pouvait avoir ni le temps ni la volonté d'obéir? Les hautes classes de la société commençaient à craindre : il n'en était plus temps. Aux cris bruyants d'une multitude effrénée ou à la voix d'un orateur absurde , les établissements religieux et politiques qui n'avaient plus de racines dans l'opinion s'écroulaient de toutes parts. L'attaque devenait de jour en jour plus aisée, et la défense plus difficile. Les sophistes eux-mêmes s'aperçurent, mais trop tard, que tout est perdu quand on ne respecte plus rien , et que les esprits frondeurs préparent l'anarchie , comme les braconniers préparent et produisent le brigandage. C'est ici que l'on va voir comment la licence des mœurs, encouragée par de fausses idées de philosophie, nous a conduits aux derniers excès.
Nous vivions dans des circonstances où toutes les coutumes étaient dénoncées comme des abus -, où les destructions étaient proposées comme des réformes, les systèmes les plus insensés comme des améliorations; et où les plus petits esprits pouvaient se mettre à la tête des plus grandes entreprises, puisque de petites formules oratoires suffisaient pour motiver et consommer les plus grands changements. Déjà le clergé et la noblesse n'étaient plus. Tous les corps intermédiaires étaient détruits. Le trône chancelait, et le monarque, dépouillé de l'appareil de son ancienne puissance, errait laborieusement au milieu du vide immense qui s'était formé autour de lui. Tout à coup une horde sauvage de factieux sembla naître des débris de toutes les institutions renversées. On vit subitement sortir, comme de dessous terre , une horrible phalange de démagogues fougueux qui menaçaient de tout incendier. Depuis les premiers instants de la révolution, la violence des assaillants avait toujours décidé de la victoire entre les partis. Les premières classes de la société, qui avaient montré tant de mouvement, mais qui avaient peu de res- II. 25
sort, parce qu'elles étaient corrompues par leurs jouissances jusqu'à la lâcheté, n'opposèrent que la résislaqce des corps mous. Elles voulurent revenir à l'esprit de conservation, après avoir elles-mêmes déployé trop imprudemment l'esprit de conquête. Leurs efforts timides et incertains ne purent arrêter le débordement ; et les nouveaux révolutionnaires , plus grossiers sans être moins corrompus dans leurs penchants, mais moins distraits par les amusements de la société, et moins amollis par les commodités de la vie, portèrent dans la dévastation et dans le crime l'énergie qui manquait au reste des citoyens.
Les redoutables désorganisateurs dont je parle eurent de nombreux et terribles auxiliaires : car, dans les sociétés vieillies, il existe partout une classe d'hommes avilis, perdus d'honneur et de réputation*, les uns ruinés par des voies honteuses, les autres flétris par des jugements*, ceuxlà signalés par leurs débauches et par leur bassesse, ceuxci par leur ignorance et leurs crimes •, tous voués au mépris et à rinfamie (i). Ces hommes sont comme le rebut des cités; ils détestent le passé, ils ne peuvent souffrir le présent, ils ne soupirent qu'après un avenir orageux y on les voit se rallier toutes les fois qu'ils peuvent se promettre la possibilité d'un bouleversement. La liberté n'est pour eux que le plaisir de vivre de séditions et de discordes 5 ils trouvent de nombreuses légions dans tous ceux qui n'ont rien et qui ne travaillent pas, qui sont sans fortune et sans espérance légitime , qui portent envie aux bons citoyens , et qui sont toujours prêts à se déclarer pour les méchants (2). Cette masse sert successivement toutes les factions , sans jamais appartenir à aucune ; elle
(i)« Piimùm omnium qui ubique probro atque petulanliâ naaxiniè praestabant ; iletn alii per dedecora , palrimoniis aiiiissis ; postremô omnes quos flagilium aut facinus expulerat. Hi llomam, sicut in sentinam, cuiifluxerant. «Saluste, Conjur. de Catil. é
(2) « Nam iu civitate quibus opes nullae suut bonis invident, malos exloUunt, vêlera odêre , nova exoptanl , odio suarum rerum , mulari omnia student , turbâ atque sedilionibus sine cura uluntur, quouiam egeslas habetur sine damûQ. » Salisie , ibid.
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n'est pour aucune forme de gouvernement , mais contre Tordre social j elle se recrute sans cesse dans les grandes villes où se réfugient ordinairement ces êtres dégrade's et pervers qui trafiquent de leurs propres vices et de ceux des autres, qui fuient les sociétés réduites, et qui ont besoia de se cacher et de s'engloutir dans l'immense population de la capitale ou des cités principales de l'empire.
Lorsque parmi nous les événements furent assez malheureux pour donner à de tels hommes l'espoir de l'ascendant, on vit quelques personnages sans talents, sans vues et jusque là ignorés ou méprisés, travailler à égarer la multitude en la flattant par toutes les fausses doctrines que les sophistes avaient depuis long-temps éparpillées dans le public, et qui, dès le début de la révolution, avaient été consignées dans une déclaration solennelle connue sous le nom de déclaration des droits. On vit de petits brouillons, sans autre mérite que celui de propager quelques idées . bien exagérées de liberté et d'égalité , usurper un grand pouvoir *, ils préparaient leur despotisme en préchant l'insubordination et ^la révolte 5 ils enivraient le peuple de sa souveraineté, pour l'exercer eux-mêmes un jour tout entière au nom du peuple.
L'ancien régime avait disparu , et le nouveau fut usé avant que d'être établi : car le peuple, que l'on ne cessait d'entretenir de sa grandeur et de ses prétendus droits, n'aperçut, après avoir confié l'autorité par des élections tumultueuses, que des égaux, ou même des mandataires subordonnés, dans les personnes qu'il avait choisies pour remplir les places et pour lui commander : en conséquence, perpétuellement réunis en clubs ou en sociétés populaires, ceux qui se disaient les citoyens surveillaient avec inquiétude toutes les autorités récemment constituées. ÎL-s firent plus ^ ils voulurent délibérer pour les assemblées nationales, exécuter pour les magistrats , et dépouiller tous les tribunaux. Chaque cité de l'empire s'appelait la fia- 1io7i française , et elle se conduisait avec la fierté et avec l'indépendance qui eussent pu convenir à la nation elle-même. Bientôt la plus petite section d'une cité ma-
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nifestales mêmes prétentions, et insensiblement les choses en vinrent aupoint que lesparoles d'un simple individu sans caractère devinrent équivalentes aux ordres du souverain.
Il arriva alors ce qu'un ancien historien observe sur les désordres qui affligèrent le royaume de Syracuse. « Les « philosophes, dit-il, semblaient conspirer par leurs écrits « contre l'autel et le trône, sans prévoir que les passions (( qu'ils réveillaient par leurs fausses maximes conspire- « raient un jour bien cruellement contre la philosophie « elle-même, » c'est-à-dire contre tout principe de mœurs, d'ordre et de raison.
Dans nos temps, la même imprévoyance avait ouvert la source des mêmes malheurs. Ces malheurs furent à leur comble, lorsque le peuple, d'abord flatté, corrompu, et puis asservi par ses propres corrupteurs , ne fut plus représenté que par les dernières classes de la société , c'est-àdire par celles qui vivent coostamment aux dépens de toutes les autres. Cela se vérifia lorsque ceux qui avaient peu se furent fait justice de ceux qui avaient beaucoup et furent enviés à leur tour par ceux qui a avaient absolument rien. Nous vîmes se réaliser au milieu de nous ce qui s'était dit dans le Banquet de Xénophon, où Ton trouve une peinture si neuve d'un peuple qui abuse des principes de l'égalité. Dans ce banquet chaque convive donne la raison pourquoi il est content de lui. « Je suis content de « moi, dit Charnides, à cause de ma pauvreté : quand « j'étais riche , j'étais obligé de faire ma cour aux calom- « niateurs, sachant bien que j'étais plus en état de rece- « voir du mal d'eux que de leur eu faire-, la république « me demandait toujours quelque nouvelle somme; je ne « pouvais m'absenter. Depuis que je suis pauvre, j'ai ac- « quis de l'autorité. Personne ne me menace, je menace « les autres. Je puis m'en aller ou rester. Déjà les riches ft se lèvent de leur place et me cèdent le pas. Je suis un « roi j j'étais esclave. Je payais un tribut à la république 5 « aujourd'hui elle me nourrit. Je ne crains plus de perdre; « j'espère d'acquérir. »
Quel moment pour la France , lorsque, par des secousses
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répétées et par d'horribles catastrophes, elle fut arrivée à ce point honteux de dégradation I Une anarchie raisonuce, qui avait son principe dans les fausses idées de liberté et de souveraineté nationale, et une tvrannieanarchique, qui fut étahlie sous l'effroyable titre de youver7ieînent révolutionnaire ^ remplacèrent à la fois l'ancien et le nouveau régime. Alors la licence et la servitude furent extrêmes-, il s'éleva de petits despotes qui menacèrent les individus par leurs volontés particulières, et qui ravagèrent l'état parleurs volontés générales. Le peuple, à la fois es(dave et tyran , avait des courtisans et des maîtres. Il se distribuait les deniers publics. Comme il avait joint à sa paresse la gestion des affaires, il voulut joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. On instituait des fêtes pour le distraire ; on le payait pour aller délibérer dans les sections ou dans les clubs; on lui ouvrit des spectacles gratuits -, toutes les fonctions lui furent livrées , et la puissance fut au pillage comme le trésor.
Dans cette période , la révolution française devint plus affreuse que n'aurait pu l'être une invasion de barbares. Car des barbares venus du dehors eussent été moins corrompus que ceux qui sortaient de notre propre sein. J'ajoute que les nations les moins civilisées sont invitées par leur intérêt à reconnaître un droit des gens dans la guerre, quoique ce droit ne soit pas toujours fondé sur les véritables maximes 5 les Iroquois même , qui mangeaient leurs prisonniers, en reconnaissaient un. Mais des hommes qui opprimaient leur patrie et qui exerçaient le plus dur brigandage contre leurs propres concitoyens ; des hommes à qui la victoire ne pouvait être profitable que comme moyen de destruction , et qui avaient besoin de s'entourer de déserts et de ruines pour se rassurer les uns contre les autres 5 des hommes enfin qui, dans les rêves sombres et agités de leurs violents désirs, ne se promettaient aucune paix si la dévastation n'était complète (1), ne pou-
(i) « Quùm devaslalionem fecerint, pacem appellanl. «Tacite.
3 go DE l'usage et de l'abus
vaient certainement respecter aucun des principes que des conquérants étrangers, quels qu'ils soient, respectent toujours. Aussi ces liomrnes mirent une sorte d'impétuosité à ôter au peuple français ce que le droit de conquête laisse ordinairement au peuple vaincu, c'est-à-dire la religion et le droit civil. Ils se hâtèrent de dissoudre tous les liens , de rompre toutes les habitudes , d'abolir tous les cultes. Ils craignirent que les personnes les plus corrompues ne le fussent pas encore assez; et, comme pour ajouter un nouveau àe^ïé de perversité à la corruption générale, ils donnèrent des formes légales à la débauche , ils firent disparaître la sainteté du mariage pour lui substituer un libertinage autorisé, ils détruisirent le gouvernement domestique. Plus d'autorité maritale : car il fallait favoriser le dérèglement des femmes. Plus de puissance paternelle : les pères sont trop attachés aux anciens usages, les enfants se prêtent mieux aux idées nouvelles. L'ordre des successions ne fut pas corrigé , mais renversé, parce qu'il s'agissait moins de faire des règlements justes que d'en faire de favorables à ceux que l'on voulait intéresser aux nouvelles institutions. On parut redouter l'esprit de famille autant qu'on avait redouté l'esprit de corps. Ou sembla ne s'occuper que de l'horrible soin de faire constamment violer les mœurs par les lois, et les lois par elles-mêmes.
Au milieu de cette dissolution , de cette décomposition générale , qui ne laissait plus de frein aux passions , on vit éclater entre les scélérats eux-mêmes les dissensions les plus terribles-, le pouvoir changea souvent de main sans se fixer dans aucune ; les changements naquirent des changements, et les circonstances des circonstances. Il y eut action et réaction de tous les partis les uns sur les autres. Les institutions succédèrent aux institutions-, l'esprit révolutionnaire lut l'àme de toutes. J'appelle esprit revolntionnaire le désir exalté de sacrifier violemment tous les droits à un but politique, et de ne plus reconnaître d'autre considération que celle d'un mystérieux et
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variable intérêt d'état. Dans cet épouvantable désordre , quelle sûreté pouvait-il y avoir pour les citoyens qui se trouvaient exposés tout à la fois et aux désastres de la révolution générale , et aux danrjers sans cesse renaissants de chaque révolution particulière?
Jetons les yeux sur l'effrayant tableau des excès et des maux qui nous ont accablés sous l'infâme règne du terrorisme. Toutes les têtes et toutes les fortunes étaient menacées. Combien de scènes atroces qui ont fait frémir la nature et qui attestent le malheur des temps !
Il n'y avait ni mœurs ni morale ; chaque nouvelle loi, chaque nouveau changement, était une tempête. Le plus forcené , le plus audacieux , passait pour le meilleur patriote (1). Les mots ne désignaient plus les choses. Autoriser le vol , le pillage , l'assasinat, était ce qu'on appelait mettre la probité à l'ordre du Jour, La liberté n'était que licence, et l'égalité, destruction. Tous les désordres de la barbarie s'étaient joints à tous les vices de la civilisation. On avait avili et corrompu le langage, pour avilir et corrompre plus sûrement les mœurs, pour retracer l'épouvantable alliance de la plus affreuse anarchie avec la tyrannie la plus révoltante»
On poursuivait les talents, on redoutait la science, on bannissait les arts, on renversait les monuments, on exhumait les cadavres , on insultait aux cendres des grands hommes , on portait la désolation et la guerre jusque dans le silence et la solitude des tombeaux.
La fortune, réducation , les qualités aimables, les manières douces , un tour heureux de physionomie , les grâces du corps, la culture de l'esprit, tous les dons de la nature étaient autant de causes infaillibles de proscription. L'ignorance et la scélératesse dominaient partout. Les véritables crimes étaient impunis. La vertu seule était fu-
(i)« Tanto quis audaciâ promptus, tantô magis fidus, rebusque molis, polior habetur. » Annales de Tacite.
neste (1). Par un genre d'hypocrisie inconnu jusqu'à nos jours, des hommes qui n'étaient pas vicieux se croyaient oblige's de le paraître.
Une nation des délateurs s'était répandue dans la société et Tinfestait. Le frère se mettait en garde contre son frère , Tami contre l'ami -, on s'éloignait de ceux que l'on connaissait comme de ceux que l'on ne connaissait pas. On évitait les tête-à-tête, les conversations générales; tout, jusqu'aux êtres muets et inanimés , inspirait de la défiance. On jetait des regards inquiets sur les lambris et sur les murs ; on craignait même d'être soi ; on changeait de nom, on se déguisait sous des costumes grossiers et dégoûtants ; chacun redoutait de se ressembler à lui-même.
Des bastilles , élevées dans tous les coins de la France, renfermaient des millions de citoyens entassés et amoncelés les uns sur les autres ; des tribunaux de sang avaient été établis dans toutes les grandes cités , pour égorger arbitrairement et sans délai les citoyens qui déplaisaient , et auxquels une justice lente et liée par des formes n'eût pas imprimé assez de terreur. Dans les tribunaux , le dénonciateur le plus efïronté était toujours une personne sacrée (2) ; un accusé n'était pas même traité comme un homme. On créait chaque jour de nouveaux mots, pour créer des délits nouveaux. Les calomnies les plus absurdes étaient proposées sans pudeur. Elles prospéraient, grâces à la crédulité , qui réalise tout ce qu'elle entend , et à la mauvaise foi, qui dénature tout ce qu'elle sait. Les reproches vagues de conspiration et de contre-révolution étaient le complément de toutes les accusations publiques et privées (5).
Toutes les formalités des jugements avaient cessé. Le
(1) « Deterrima quaeqae impunè ac multa honesta exilio f'uêre. » Tacite, Annales.
(2) « Quis districtior accusator, velut sacrosauelus erat. » Ibid.
(3) « Addito majestalis crimine, quod tune omnium complemenlum erat. » Tacite.
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droit inviolable cle îa défense naturelle était méconnu. Le soupçon tenait lieu de preuve , la note ou la recommandation secrète d'un eonemi tenait lieu de soupçon. On recueillait les propos , on scrutait les pensées. On semait des pièges. On écartait toute instruction ^ on condamnait un accusé sans l'interroger, et souvent même sans le connaître. Combien de malheureux traînés à l'échafaud sur une simple ressemblance de nom , parce que leurs juges , qui n'étaient que des assassins à commission ou à brevet, ne se donnaient pas le temps de constater l'identité de la personne I Les registres des tribunaux révolutionnaires étaient des livres de mort toujours ouverts pour recevoir les indications relatives aux victimes que l'on se proposait d'immoler. Dans ces registres on laissait en blanc l'espace destiné au journal de chaque séance. Cet espace était toujours clôturé d'avance par une date quelconque et par la signature des assassins titrés. Mais on n'y rédigeait qu'après coup et à fantaisie les actes d'accusation et les jugements. Une foule de condamnations n'ont jamais été rédigées. Long-temps après l'exécution des condamnés , les pièces préparées pour leur condamnation , leur conviction , ou leur justification , ont encore été trouvées sous le cachet, et dans des dépôts étrangers au tribunal par-devant lequel ils avaient été traduits. Un prévenu était absous aujourd'hui, on le rejugeait quelques jours après pour le même fait , et on le faisait périr. Nous manquons d'expressions pour qualifier des atrocités dont aucune nation policée n'avait encore donné l'exemple.
Au milieu de ces atrocités inouïes , la sensibilité que l'homme doit à ses semblables était comprimée par des menaces. On ne laissait pas respirer les âmes librement. Les soupirs étaient punis comme des crimes. Plus la barbarie augmentait, plus la compassion et la pitié étaient interdites. Un père était accusé des pleurs qu'il avait versés sur la tombe de son fils. Une épouse fidèle était mise à mort pour s'être attendrie sur le sort d'un époux. On voulait étouffer la nature, et, s'il était possible,
changer tous les hommes et les rendre des monstres. Dans quel temps vivions-nous donc ? Jamais tyrannie , jamais faction n'e'tonna l'univers par plus d'horreurs !
Comme je n'ai point parlé de la révolution française pour en écrire l'histoire , il ne faut point me demander pourquoi je n'ai nommé aucun des personnages qui ont figuré dans les diverses circonstances que j'ai parcourues, pourquoi je ne suis point entré dans le détail des événements qui ont amené et suivi la chute du trône , et moins encore pourquoi , dans ce moment , je me tais sur les stupides fureurs et sur la tyrannie irrésolue et lâche du gouvernement directorial, qui remplaça le comité de salut public , et qui fît succéder la demi -terreur au terrorisme. Mon unique objet a été d'indiquer les causes morales qui , selon ma manière de voir, ont fixé les caractères généraux de notre révolution, sans m'enquérir des causes accidentelles et immédiates qui l'ont fait éclater, et dont j'abandonne la recherche aux historiens. Je crois mon objet rempli. On a vu que , dans le dix-huitième siècle , la nation la plus polie de l'Europe, celle qui se distinguait, entre toutes , par sa littérature , par ses progrès dans les arts, par sa philosophie, a subitement passé, dans le court espace de deux années , de la vie réglée , douce et sociale , des nations policées , au chaos, à la férocité , à l'anarchie sanglante , qui ne désole pas toujours les nations même les plus sauvages. J'en conclus qu'il faut quelque chose de plus que la littérature , que les arts , que la philosophie , pour maintenir les hommes. On a vu que tous nos maux ont leur source principale et continue dans l'audace des mœurs , soutenue par les sophismes d'une fausse dialectique , et par les spéculations , pour ainsi dire aériennes , d'une philosophie délirante. J'en conclus que le faux esprit philosophique est plus près de la barbarie que l'on ne pense*, et cette conséquence importe trop à notre instruction pour qu'on ne me permette pas de l'appuyer encore sur quelques nouvelles réflexions.
C'est moins par nos idées que par nos affections que
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nous sommes sociables. Ce qui parle au cœur nous rapproche plus que ce qui parle à la raison ou à l'esprit. De là vient qu'il a existé des familles avant qu'il existât des gouvernements. Je ne sache pas qu'aucun instituteur de nation ait entrepris de rendre ses contemporains algébristes ou philosophes pour en faire plus sûrement des hommes. On a constamment observé que la philosophie ne peut pénétrer chez un peuple que lorsque déjà ce peuple est parvenu à un certain degré de civilisation.
A quoi reconnaît-on qu'un peuple se civilise et se polit? A la manière modérée et aimable avec laquelle les individus qui le composent vivent ensemble: car la civilisation se manifeste bien plus dans les rapports qui s'établissent d'homme à homme , que dans les rapports du citoyen à l'état. Les compagnons d'armes de Romulus eurent une patrie avant que d'avoir une cité. Dans toute société naissante,les rapports politiques précèdent les rapports civils. D'abord tout est droit public. Chacun s'est hâté de se réfugier dans un intérêt commun pour mettre enfin un terme aux violences particulières auxquelles il se trouvait exposé. Cette sorte d'intérêt commun a toute l'énergie de l'intérêt personnel, dont il devient la garantie; mais, isolé de tout ce qui peut lier les hommes entre eux dans le commerce ordinaire de la vie, il ne se déploie jamais qu'avec la férocité des passions violentes. Les membres de l'association, vivant en fédérés plutôt qu'en compatriotes, sont plutôt rapprochés par quelques conventions générales que par leurs affections ou par le sentiment ; ils sont plutôt disposés , les uns envers les autres , à prendre les précautions que le droit des gens conseille , qu'à observer les égards que la confiance inspire*, ils sont plutôt exempts de vices qu'ils ne pratiquent des vertus; ils ont des coutumes , ils n'ont point encore des mœurs.
Les mœurs ne naissent que lorsque le cœur s'étend avec les communications qui les développent -, lorsque les liens de la parenté , de l'amitié , du bon voisinage, commencent à multiplier les communications-, lorsque les idées
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religieuses prennent assez de force pour adoucir la violence de nos penchants naturels •, lorsque les inle'réts se diversifient et s'entrelacent-^ lorsque certaines circonstances font naître certaines idées d'honneur et de vertu; lorsque la hiérarchie sociale se forme, et qu'à chaque instant de nouveaux rapports produisent de nouveaux devoirs et de nouveaux droits. Alors, et dans le cours de toutesces révolutions plus ou moins insensibles, les citoyens, moins occupés de leur perfection et de leur sûreté, le sont davantage de leur bonheur, Commeon est moins inquiet sur lebien commun, que l'on apprend à ne pas séparer du bien de chaque individu, on sent plus le besoin du droit privé que celui du droit public. Les lois particulières qui règlent les actions se multiplient; tout reçoit une nouvelle forme; des principes plus modérés circulent dans les familles et dans la société générale ; les passions sont mieuxTéglées , les volontés moins impétueuses. 1/autorité admet des tempéraments , les citoyens reconnaissent des convenances. L'aspérité et la grossière simplicité des maximes de droit public , qui ont donné le premier être au corps politique , et qui ont été d'abord les seules règles connues , disparaissent , pour ainsi dire, sous l'influence salutaire des mœurs , des usages et des règlements civils , comme dans un grand arbre les rameaux nombreux et le riche feuillage dont il se couvre cachent les irrégularités du tronc , pour ne plus nous laisser apercevoir que des fleurs brillantes ou des fruits abondants. Insensiblement des hommes qui , dans l'origine , vaguaient comme des hordes armées , ou qui étaient confusément rassemblés en multitude , finissent par former une véritable société.
Avec le temps les mœurs se corrompent , les bonnes institutions s'affaiblissent ou sont négligées , les abus se glissent partout : il ne faut alors ni tout tolérer ni tout détruire. Sans doute il faut savoir se résigner aux changements nécessaires; et les changements sont nécessaires lorsque, par la force des circonstances, ce serait une innovation que de ne pas innover. Mais , comme l'homme
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ne change point de nature en changeant de mœurs , il faut changer les formes, sans abandonner les principes qui naissent de la nature même de l'homme.
Le propre du faux esprit philosophique est de nous faire méconnaître les principes. On imagine que des institutions qui ont pu dégénérer n'ont jamais été utiles , et l'on refuse de voir dans leur décadence une de ces révolutions qui sont inévitables dans le cours des choses humaines. On regarde comme des fraudes politiques tous les établissements religieux ou profanes auxquels on ne croit plus. Tout ce qui ne convient pUis à nos temps paraît bizarre. On juge toutes les lois sans aucun égard aux circonstances qui les ont déterminées. On regarde comme le pur ouvrage de la force tous les droits qui ne peuvent être motivés par les règles de la pure raison. On part du point où nous sommes, et on oublie ce qu'il a fallu pour nous rendre tels. On ne veut que des vérités et des maximes absolues , comme s'il y en avait de telles dans la politique et dans la législation. On remplace par de vaines spéculations les leçons de l'expérience. Comme l'on voit la société subsister sans secousse , comme l'on voit les hommes obéir aux lois sans résistance, on est convaincu qu'ils n'obéiraient pas moins s'ils étaient plus indépendants , et qu'ils n'en seraient que plus heureux. On ne veut pas se dire que la paix, et les autres avantages dont nous sommes les témoins , sont un bienfait des lois et des institutions mêmes que nous maudissons. On ne veut pas se dire que nous avons été façonnés par ces institutions et par ces lois qui , aujourd'hui décriées et affaiblies, se survivent à ellesmêmes dans les habitudes heureuses qu'elles nous ont fait contracter. La France a été bien désolée; mais que seraitelle devenue si , à notre propre insu , ces habitudes n'eussent pas servi de contre-poids aux passions?
Dans toute nation policée , dans celle même qui est parvenue au plus haut degré de civilisation , il existe toujours une grande masse d'hommes qui ne sont qu'à demi civilisés, et qui, par défaut d'éducation ou par une éducation né-
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gligëe, ne sont point au niveau de leurs contemporains pour les qualités sociales , et semblent n'appartenir à leur siècle que par leur corruption. Ces hommes ne sont pas exclusivement renfermés dans les classes inférieures : il en existe dans toutes les classes. De tels hommes ne deviennent pas meilleurs en devenant sophistes , ils ne sont que plus effrontés -, ils perdent le sentiment de leur insuffisance en devenant raisonneurs; ils méprisent ce qu'ils avaient coutume de respecter. Ne s'attachant plus aux personnes ni aux choses , ils s'élancent d'autant plus facilement à un état prétendu de nature, c'est-à-dire à un ordre quelconque de société, qu'ils arrangent moins d'après leur raison, qui n'est pas cultivée , que d'après leurs désirs, qui ne sont plus contenus. Cette espèce de raisonneurs incommodes et dangereux se multiplie beaucoup, parce qu'il est plus aisé de rendre les hommes sophistes que de les éclairer. Or , comment une nation ne se dégraderaitelle pas par cette nouvelle race d'êtres dogmatiques , insociables et désorganisateurs , qui échappent au mépris , et qui , par leurs défauts mêmes , acquièrent un grand empire , lorsque le ton tranchant d'une ignorance présomptueuse l'emporte sur les modestes hésitations du savoir, et que la pétulance et la vanité des idées prévalent sur les affections douces et sur les qualités aimables?
C'est un autre caractère du faux esprit philosophique de tout dissoudre pour vouloir tout analyser. J'ai dit ailleurs combien, dans la littérature et dans les sciences, l'abus de l'analyse nuit à la vérité et au bon goût ; je dis ici que le même abus nuit singulièrement aux mœurs, quand il se glisse dans les affaires de la société. Alors on cherche à tout réduire, à tout simplifier. Pourquoi des nianières? dit-on : il ne faut que des vertus. Pourquoi cet art si compliqué qu'on appelle Xd^jjolitiijne? Le caractère du hourrii hienfaùant n'est-il pas prélérable à une vaine politesse sans bienfaisance? Pourquoi des costumes, des usages, des formes? Tout cela ne saurait être l'essentiel, et le fait souvent oublier. Avec ces sophismes , on se met au-dessus
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de tout , et peu à peu on efface toutes les traces de la civilisation. Cependant n'est-il pas facile de voir que les manières et la politesse sont aux mœurs ce que les pratiques sont à la religion? Sans les manières , les hommes ne laisseraient voir que leurs défauts -, sans la politesse , ils ne laisseraient voir que leurs vices. La politesse et les manières ne supposent pas toujours les vertus qu'elles repre'sentent •, mais du moins elles nous offrent les apparences de ces vertus. Or, les apparences sont toujours une barrière que les hommes mettent entre eux pour s'empêcher de se corrompre. Sans la politesse et sans les manières, les hommes se heurteraient sans cesse dans la société; les communications ne seraient que des chocs. La politesse et les manières effacent toutes les aspérités ; elles rappellent continuellement aux hommes le besoin qu'ils ont de se respecter. Si elles ne changent pas les cœurs , elles modifient les actions*, elles ne trompent pas, elles plaisent; elles font que, dans le cours de la vie, chacun demeure content des autres et de soi. S'il n'y a pas plus de bonnes actions , il y a moins de procédés fâcheux ; les égards et les cérémonies , en circulant de proche en proche dans toutes les conditions , propagent toutes les formes qui sont capables d'inspirer de la douceur et de prévenir ou de réprimer les vices qui viennent d'un esprit dur. Dégager les hommes de ces formes sociales , c'est se priver des effets de la plupart des vertus humaines, c'est ramener brusquement la société à ce premier état de confusion et de barbarie où les individus se mêlent sans s'unir , et où, la violence des passions ne rencuuirant aucune gêne extérieure, les vices se déploient dans toute leur difformité. Les mauvais citoyens agissent sans ménagement , sans pudeur et sans honte.
Ce que je dis de la politesse et des manières s'applique aux costumes et aux autres formes hiérarchiques qui graduent, aux yeux du public, les rangs , les places, et qui marquent ou annoncent les fonctions. Ces formes sont également des barrières qu'il est dangereux d'abattre. Il faut
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que ceux qui exercent le pouvoir soient respectés par les autres , et qu'ils se respectent eux-mêmes ; il faut que le citoyen soit averti , par quelque chose , de la présence du magistrat, et que le magistrat soit lui-même averti, par quelque cérémonie extérieure , de la sainteté de ses fonctions et de la majesté des lois. Les chefs des hordes sauvages ont des marques distinr.tives. Il faut en tout faire la part de la raison et celle des sens. Si , en cherchant à faire les esprits-forts , nous voulons nous placer au-dessus de l'humanité , nous sommes bientôt précipités audessous d'elle. On peut faire un peuple d'heureux , on ne fera jamais un peuple de sages.
Un troisième caractère du faux esprit philosophique est de tout géûéraliser. Cette manière est commode à la suffisance et à la paresse : elle abrège le travail -, elle dispense de toute occupation sérieuse. Nous avons vu, dans le cours de cet ouvrage, qu'elle est une source féconde d'erreurs dans toutes les branches de nos connaissances. Je la considère, dans ce moment, dans ses funestes rapports avec Tordre social. La fureur de tout généraliser rend ennemi des règles particulières , des restrictions , des extensions, des tempéraments d'équité qui semblent faire un art de la raison même. Comme on s'habitue à ne rien distinguer, on finit par ne plus rien connaître. On veut que le climat , que le caractère national , que toutes les circonstances s'aplanissent sous l'empire de quelque idée générale , que tout fléchisse devant une abstraction. Le faux esprit philosophique se suffit à lui-même ; tout est vide autour de lui : de là , les sophistes , pour accréditer leurs idées, usent de la même violence qu'emploient les tyrans pour exécuter leurs volontés ; ils ne transigent jamais. Périsse le monde , disent-ils , plutôt qu'un principe î Les individus ne sont rien à leurs yeux j ils ne voient que l'espèce ; ils oublient que la civilisation résulte bien plus des choses qui atteignent les individus que des systèmes vagues qui n'embrassent que les masses, ils oublient que ce n'est pas l'espèce qui sent, qui pense , qui souffre , qui jouit ,
qui forme des désirs , qui contracte des habitudes -, mais que toutes ces facultés ou propriétés n appartiennent qu'aux individus, et que conséquemment il est peu raisonnable de négliger ou de sacrifier les individus au bien ou à l'intérêt métaphysique de Tespèce.
Cette cruelle manie de tout généraliser a été appelée génie. Il n'y a que les petits esprits, disait-on , qui s'appesantissent sur les détails. Pour voir les choses en homme d'état, pour les voir en grand , il faut toujours faire abstraction des détails , et ne considérer que l'ensemble. Un des moindres inconvénients de cette manière de raisonner est de bannir le bon sens de toutes les têtes préposées à l'administration des affaires , et de donner à un sot qui veut trancher du capable, en promulguant quelque maxime du jour, l'orgueil d'être un homme de génie. Cependant , si les mots conservent encore parmi nous quelque chose de leur véritable signification , nous n'aurons garde de confondre le faux esprit philosophique avec le génie , ou de le placer au-dessus du bon sens. Le bon sens respecte les vérités connues et justifiées par Texpérience. Le génie, devançant les lumières de son siècle, aperçoit des vérités que l'on ne connaissait point encore, sans abandonner celles que l'on connaît. Le faux esprit, philosophique tait des spéculations idéales qui, loin d'ajouter aux connaissances acquises , n'ont que l'objet de nous y faire renoncer. Le bon sens conserve , le génie établit , le faux esprit philosophique renverse. Le bon sens demeure dans les limites de la tradition , le génie les recule , le foux esprit philosophique les déplace. Le caractère de nouveauté qui accompagne les ouvrages du génie n'est pas le caraclère d'innovation qui accompagne ceux du faux esprit philosophique-, car le faux esprit philsophique, poussé par son inquiétude naturelle , ne sait opérer que des changements , tandis que le génie fait de véritables découvertes. Il y a de l'éteadue dans les opérations du génie, parce que le génie applique des principes féconds. L'étendue qui paraît se manifester dans les opérations du faux esprit phi- II. 26
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îosophique ne sort que de Texagëration des conséquences. Le génie produit -, le faux esprit philosophique dénature. Le génie, qui trouve dans ses observations et dans sa profondeur le germe de tant de rapports nouveaux , n'a pas besoin , pour se faire un nom , de répudier les aiiciennes vérités. Le faux esprit philosophique, dans son impuissance , est forcé, pour se faire remarquer , d'altaquer ces vérilés comme des préjugés ou comme des erreurs , et de se consoler en disant cjue , pour noire mallieureuse espèce, il y a plus d'erreurs à détruire que de vérités à établir. Leg^^nielionorelebon sens; le faux esprit philosophique le méprise. Le bon sens doit beaucoup à l'expérience, le génie doit beaucoup à la nature; lefaux esprit philosophique doittoutà la vanilé. Le bon sensadministre,îegénieaméliore, le faux esprit philosophique bouleverse. Le bon sens inspire la confiance ; le génie excite l'admiration ; le faux esprit philosophique, qui menace tout, ne peut réveiller que la terreur. Enfin, le bon sens se distingue par sa modération, le génie par ses vues , et le faux esprit philosophique par ses écarts. Mais malheureusement le faux esprit philosophique, qui a tous les caractères et toute la lurbulencede l'esprit de secte , a des moyens de se propager qui réussissent merveilleusement auprès des hommes médiocres, dont il est si facile d'égarer l'imagination et de flatter l'amour- propre. Avec quelques mots de ralliement qui peuvent suppléer à toute instruction et à Itoute science , les sophistes séduisent la bonne compag^nie , qui n'aime point la méditation et le travail , et ils attirent à eux la multitude, que Ton gngne toujours quand on la flatte ou que l'on paraît s'occuper d'elle. Bientôt on n'écoute plus le bon sens , le génie est mal jugé , et le faux esprit philosophique triomphe.
Qu'en résulte-t-il? Avec un vocabulaire bien sec et bien aride, comme celui des économistes , avec quelques maximes qui nous sont présentées comme le sommaire de la science universelle , avec deux ou trois principes dont on force l'application ; on veut tout régir. Les théories sim-
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pies entraînent , parce qu'elles se montrent à nous se'parées des abus que la pratique seule pourrait nous révéler. D'ailleurs , ou est porté à présumer favorablement des moyens les plus simples, parce que la simplicité est un genre de perfection qui saisit quelquefois les grands esprits, et qui , plus que tout autre, est à la portée des petits. On oublie, comme j'ai déjà eu plusieurs fois l'occasion de le dire dans le cours de cet ouvrage , que l'homme n'est point un être simple, mais très compliqué 5 que les hommes sont régis par des habitudes plutôt que par des raisonnements , par des impressions plutôt que par des axiomes , et qu'il s'agit de leur donner, non une métaphysique, mais des mœurs. J'appelle mœurs tout ce qui tient au caractère d'un peuple et aux passions habituelles qui le font mouvoir. Or, les mœurs ne peuvent se former que lentement •, elles ne sont pas établies , mais inspirées ; elles n'ont point un principe unique, une multitude de causes concourent à les produire-, elles ne tiennent point à une institution particulière , elles sont le résultat de toutes les institutions. C'est donc une bien grande imprudence que de vouloir trop simplifier les ressorts de la société, et de couper tous les fils qui , par leur nombre et -par leur réunion , lient les mœurs aux lois et les lois aux mœurs. On précipite un état dans le despotisme ou dans l'anarchie, quand on détruit brusquement les institutions qui modéraient l'autorité et garantissaient l'obéissance. On compromet la civilisation d'un peuple, si , sous prétexte de lui donner une meilleure police, on ne laisse rien subsister de ce qui l'a civilisé-, oale replonge dans la barbarie, en l'isolant de toutes les choses qui l'en ont fait sortir.
Ce ne sont pas des sophistes, mais des hommes de génie , des hommes à grand caractère et à vues profondes, qui ont fondé les sociétés, bâti les villes et institué les peuples. Les sophistes ne viennent jamais qu'à la suite de la corruption; ils en naissent; ils sont peu propres à la corriger. Sous leur triste influence, les esprits se dégradent autant que les cœurs. On vit de spéculations et de systè-
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mes, on bâtit ua empire idéal. Dès qu'on a rédigé une idée , on croit avoir fait un établissement. Mais comme les idées que l'on rédige n'ont aucune prise sur les hommes , elles ne peuvent prendre aucune racine sur le sol où on les sème. On est forcé de multiplier les lois , parce qu'on ne sait plus les faire; et, en multipliant les lois , ou avilit la législation. En attendant , tout se perd ; car le faux esprit philosophique est une lime sourde qui use tout. On sait que les sophistes furent une des grandes plaies qui affligèrent l'empire grec. Ce qui est bien remarquable , c'est que, sous leur règne , on n'a vu , dans aucun pays ni dans aucun temps, faire de grandes institutions, quoiqu'il soit encore plus aisé de faire de grandes choses que d'en faire de bonnes. ^ De nos jours , au milieu des sciences et des arts , au sein de toutes les lumières, au milieu de tous les systèmes de philosophie, quelle est la loi, sortie des discussions de tant d'assemblées législatives, dans laquelle nous entrevoyons quelques uns de ces caractères qu'imprime ce génie fort et puissant qui préside aux établissements dura!)le3? Résumons-nous. Quand la corruption n'est que dans les mœurs , on peut y remédier par de sages lois ; mais quand un faux esprit philosophique Fa naturalisée dans la morale et dans la législation, le mal est incurable, parce qu'il est dans le remède même. Alors une nation est sur le penchant de sa ruine-, elle ne peut supporter ni la liberté ni la servitude ; et on voit , par l'histoire , qu'en pareil cas, un peuple parvenu au plus haut degré de civilisation peut retomber dans la plus affreuse barbarie, s'il ne devient la proie d'un peuple conquérant et moins corrompu , ou si , après des crises violentes et intérieures , il n'est régénéré par \\r\ libérateur.