‹ De l'usage et de l'abus de l'esprit philosophique durant le XVIIIe siècleChapitre 85 sur 87 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

De l'influence réciproque des mœurs sur les faux sjslèmes de philosophie , et des faux systèmes de philosophie sur les mœurs.

J'ai rendu compte, dans le chapitre précédent, des diverses circonstances qui ont successivement accru la considération et l'influence des savants et des philosophes. Si cette influence et cette considération ont accrédité les vérités utiles, elles ont aussi favorisé la propagation des erreurs. Mais, dans le nombre de ces erreurs , il en est qui n'eussent jamais germé dans la tête des philosophes qui les ont publiées, ou du moins qui n'eussent jamais prospéré dans le public, si elles n'avaient été préparées et soutenues par l'esprit général et par les mœurs du temps.

Chacun vit dans son siècle: Descartes, Newton, Pascal, Leibnitz, ont vécu dans des temps où la religion conservait encore une grande force*, ils ont été religieux. L'athéisme de Spinosa n'a point fait d'athées. La philosophie de cet auteur n'eut aucun succès réel dans le moment où elle parut. De nos jours , quelques plaisanteries de Voltaire ont fait un peuple d'incrédules. Les mauvaises idées, ainsi que les bonnes , ne s'établissent avec promptitude et avec facilité qu'autant qu'on est préparé à les recevoir. Ce qui est mauvais n'est pas toujours contagieux , comme ce qui est bon en soi n'est pas toujours convenable.

Ce serait donc une injustice d'imputer à la philosophie nos vices, nos désordres, nos infortunes, en fermant les yeux sur les diverses causes qui ont concouru à corrompre les moeurs et la philosophie même.

Trois choses, qui n'ont point échappé aux observateurs judicieux , caractérisent principalement notre siècle : l'esprit de découverte et d'invention , l'esprit de commerce et l'esprit de société. Ou sait comment ces choses sont nées parmi nous. On ne peut nier qu'elles n'aient été trois grandes sources de civilisation et de bonheur. L'esprit d'invention et de découverte a augmenté nos connaissances et nos moyens; l'esprit de commerce nous a délivrés d'une foule de préjugés destructeurs et il a multiplié nos richesses; nous sommes redevables à l'esprit de société des agréments de la vie. Mais il est dans la nature du cœur humain d'être plus sage et plus heureux dans la médiocrité que dans la haute fortune : cela est vrai pour les peuples comme pour les particuliers. La prospérité des individus n'est souvent qu'un écueil pour leur repos et pour leur vertu. Trop souvent aussi les progrès rapides d'une nation et sa prospérité sont un danger pour ses institutions et pour ses moeurs.

Quel était l'état des nations avant que le commerce eût donné un grand essor à l'industrie , aux sciences expérimentales et aux arts utiles , et avant que le désir et le besoin de la richesse eussent fait naître tant d'autres besoins et tant d'autres désirs? Ou ne connaissait que le sol qu'on occupait; on ne voyait rien au-delà de ce qui existait sur ce sol. Ceux qui s'étaient partagé le territoire étaient à la fois maîtres de la terre et des hommes. Les grands propriétaires de fonds laissaient un espace immense entre eux et les hommes qui ne possédaient rien ou peu de chose. Ces derniers n'avaient presque aucun espoir d'acquérir ; les autres n'avaient que l'ambition de conserver. De là, chacun se bornait à vivre dans la situation où sa naissance l'avait placé. Comme les privilèges , les droits et les biens , étaient originairement venus de la puissance des armes, la profession militaire était la première de toutes ; on dédaignait toutes les autres professions; le clergé seul obtint un crédit que la religion arracha à la force. Ceux d'entre les citoyens qui s'étaient voués au service de la

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justice, ou à la culture des arts (eu petit nombre) que Von connaissait alors, étaient d'autant plus attachés à leurs devoirs ou à leurs travaux, que tout semblait leur imposer la nécessité de s'y renfermer. La multitude n'était rien. Dans un pareil ordre de choses, il devait y avoir moins de mobilité dans les idées reçues, plus de simplicité et de stabilité dans les mœurs, parce qu'il n'y avait presque jamais de révolution dans les rangs ni dans les fortunes.

Cette sorte d'immobilité physique et morale disparut insensiblement, quand les grandes découvertes et les grands événements qui, depuis le milieu^du quinzième siècle, se succédèrent avec tant de rapidité , eurent donné une violente secousse au monde. Je crois avoir dit ailleurs comment alors l'esprit humain s'agita en tout sens , comment les sciences et les arts se propagèrent, comment le commerce s'étendit, et enfin comment tout se modifia d'après le nouvel ordre de choses qui naquit du concours de tant de circonstances. Je me bornerai à quelques réflexions relatives à l'influence que toutes ces diverses circonstances eurent plus directement sur l'esprit général et sur les mœurs.

Il a été remarqué que c'est moins la masse de nos richesses que leur nature et le mode de les acquérir qui ont mis , entre les temps anciens et modernes , cette différence extrême dont nous sommes les témoins. Quand les souverains vivaient de leurs domaines , quand des fonds de terre ou de vastes immeubles, acquis par la guerre et par la conquête , composaient la fortune des particuliers comme celle de l'état, la possession de tels biens, quelque immense qu'elle fût, diversifiait peu les jouissances et les désirs. L'idée de l'opulence n'était liée qu'à l'ambition du pouvoir*, le reste des hommes n'avait pas plus l'idée du pouvoir que le désir de l'opulence. Il en fut autrement lorsque le développement du commerce eut fait connaître ce nouveau genre de richesses qu'on appelle mobilières ^ qui sont mille fois plus disponibles que les immeubles.

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qui peuvent librement circuler partout, qui sont le pa-* trimoine du travail et de l'industrie, et avec lesquelles l'homme le plus obscur peut aspirer à devenir le facteur de Vtmivers. Alors les grands propriétaires ne se trouvèrent pas assez riches; et les nouveaux parvenus , en devenant riches, conçurent l'espoir de devenir puissants.

Bientôt les richesses foncières ne furent plus en proportion avec les richesses commerciales. Celles-ci finirent par devenir nécessaires à la puissance; et, comme elles étaient dans les mains des citoyens ordinaires, qui seuls cultivaient les proftssions lucratives, les princes commencèrent à estimer davantage leurs sujets. Les grands se rapprochèrent de ceux qui n'étaient que riches , parce que ceux-ci étaient en possession de tous les avantages que l'opulence peut procurer aux hommes. Toutes les classes furent moins séparées *, elles eurent entre elles plus d'affinité. De là, on vit naître de grands avantages. La civilisation se perfectionna , la prospérité fut plus grande •, mais il arriva aussi que les richesses amenèrent le luxe , que le luxe produisit les vices qui en sont inséparables , et que chaque vice devint une contagion.

A mesure qu'on attacha un plus grand prix aux richesses , toutes les autres choses furent pour ainsi dire versées dans le commerce. Ceux qui avaient un nom en trafiquérent-, ceux qui n'en avaient point voulurent en acheter un.

L'or devint , pour ainsi dire , un pont de communication entre la cour et la ville. Les campagnes furent insensiblement abandonnées. L'éclat des honneurs fut terni par celui des richesses. La honte de certaines fortunes fut effacée par le besoin que l'on avait de la fortune. Il se forma partout une classe d'hommes oisifs , que l'opulence dispensait du travail -, et l'oisiveté acquit une sorte de considération , qui dénatura toutes les idées et menaça les mœurs.

Les plaisirs , les jouissances du luxe , la crainte de l'ennui , et mille autres causes qui naquirent de celles-là , multiplièrent à l'infini les rapports entre les hommes. Le

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langage s'épuia autant que les mœurs se corrompirent. Chacun quitta sa famille pour refluer dans la société. On fut moins vertueux , mais plus maniéré. Les grandes cités devinrent les écoles du bon goût, et le domicile de tous ceux qui couraient après la fortune , la dissipation , les voluptés et les plaisirs.

Le besoin de la richesse et du luxe , qui avait déjà produit une si grande révolution dans l'état et dans les mœurs, mit le gouvernement dans une telle situation , qu'il ne pouvait plus faire aucun bien sans compromettre toujours davantage l'état et les mœurs. Ainsi, les plus petites fonctions ne purent être encouragées que par de grands revenus. On ne pouvait payer les belles actions que par des dons immenses , qui corrompaient encore la vertu en la récompensant. L'honneur est un trésor qui ne s'épuise pas. Un gouvernement conservait toujours à peu de frais une grande influence quand il pouvait, en échange de grands services , décerner des honneurs qui ne lui coûtaient rien ; mais l'or et l'argent s'épuisent. Toutfut doncperdu quand la plus juste récompense d'une vertu utile ne s'offrit plus à l'esprit qu'avec l'idée odieuse d'une dépense accablante.

Pour soutenir le poids du gouvernement , il fallut des emprunts et des impôts. Comme on ne pouvait rien faire qu'avec de l'argent , on voulut faire argent de tout. On créa une foule d'offices et on les vendit. Ceux qui avaient la fortune purent acheter la puissance. Le mérite pauvre fut écarté des places , et on en créa de nouvelles pour l'opulente ignorance qui pouvait les payer. Ces créations arbitraires d'offices nouveaux avaient le double inconvénient de dégénérer en surcharge pour le peuple, et en abus pour l'ordre public. Les plus fausses idées se glissaient partout.

On vit naître, dans le même temps, le système delà dette publique •, système si utile quand on sait le diriger avec sagesse , et si dangereux quand on n'y voit qu'une ressource pour les fantaisies , l'avidité et l'ambition. Le désordre des finances précipita la dégradation des mœurs.

On se perfectionnait pourtant dans la littérature , dans les sciences et dans les arts ; mais il y avait un dépérissement général dans tout ce qui n'appartenait pas à ces trois choses, dont les nouvelles générations tiraient leur principal lustre , et sur lesquelles l'Europe semblait fonder tout son espoir. Les conquêtes de Louis XIV , son caractère et sa gloire , soutinrent encore , pendant quelque temps, l'honneur militaire, les institutions religieuses, et une sorte d'enthousiasme national , qui avait quelquefois les effets de Tamour de la patrie.

Mais, sous la régence, la corruption parvint A son comble, parce que rien n'en arrêta plus les progrès. Les vices, jusque alors cachés ou contenus, se montrèrent sans déguisement. Toutes les passions méprisables acquirent un caractère de hardiesse qui , dans les bons temps , n'avait été que l'apanage de la vertu. Le bouleversement des fortunes , préparé par une longue suite d'événements , et rendu inévitable par une administration désastreuse , ajouta à la corruption des mœurs. Sur les ruines des anciennes familles, qui conservaient encore quelque chose de l'esprit antique de la nation , on vit s'en élever subitement de nouvelles, qui ne connurent que les excès d'un luxe insolent, et qui osèrent tout braver. Une dépravation, à la fois profonde et frivole, fit des progrès efîVayants dans toutes les classes.

il n'y eut plus ni gravité ni respect humain dans la conduite de la vie. Les vices rapprochèrent les âges , comme ils avaient confondu toutes les conditions. La jeunesse fut introduite dans les cercles. Après l'éducation delà famille, qui était souvent nulle , et celle des collèges , qui était rarement profitable, les jeunes gens venaient, dans la dissipation, en recevoir une troisième, qui contrariait toujours les deux autres. Il n'y eut plus de considération pour la vieillesse-, il n'y en eut plus pour l'âge mûr. Les jeunes gens donnèrent le ton, et cela devait être, lorsqu'on n'aima plus que le luxe et les plaisirs.

L'esprit de société, porté à l'excès, et inspiré, en quelque

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sorte, dès l'enfance, détruisit presque toutes les vertus domestiques: carplusleslienss'ëtendent,plu5ilssereîâchent. Les vertus civiles ne purent survivre aux vertus domestiques. Une jeunesse inconsidérée , qui , dès le début de la vie , était imprudemment jetée au milieu de toutes les joies du inonde, pouvait-elle ne pas y contracter des habitudes incompatibles avec les devoirs austères des professions auxquelles elle était un jour destinée? Le moindre mal de la dissipation du premier âge était un dégoût éternel pour toutes les occupations sérieuses , pour tout ce qui supposait un effort. C'est à cette cause qu'il faut attribuer la corruption des magistrats , qui conservèrent plus long-temps que les autres les traces des mœurs et des vertus antiques. Ils avaient été long-temps préservés de la contagion générale par le dédain que leur témoignait la haute noblesse, parles salutaires barrières qui les séparaient de certaines faveurs de la cour, par la retraite à laquelle de longues études et de grandes fonctions semblaient les condamner, par le besoin qu'ils avaient de se rendre populaires et respectables, enfin, par cette passion qui attache si fortement les particuliers au corps dont ils sont membres, quand , par la force des choses, ces particuliers , réduits à un état équivoque aux yeux de l'opinion , sont obligés , pour faire oublier leur médiocrité personnelle, de travailler constamment à la puissance et à la gloire du corps luimême. Mais la magistrature fut emportée par le torrent, comme les autres ordres , lorsque les anciens magistrats ne purent plus être remplacés que par des jeunes gens, que rien n'avait préparés à l'exercice des vertus et des fonctions de leur ministère.

Le désordre qui se manifesta plus tard dans la magistrature minait depuis long - temps toutes les professions et tous les ordres. La noblesse , qui n'avait plus que des titres sans pouvoir , ne voulait point, à ce premier inconvénient , joindre celui d'avoir des titres sans richesse. Elle voulut être commerçante, tandis que les commerçants aspiraient à être nobles. Elle se ménageait des par-

ticîpations secrètes dans les compagnies de finance ou de Degoce •, elle mettait un prix à tous les services qu'elle rendait à ses protégés ; elle sollicitait ouvertement des emplois lucratifs, elle dédaignait ceux qui n'étaient qu'honorables. Les places militaires, occupées par des hommes qui souvent n'avaient rien , ne pouvaient plus soutenir la concurrence avec les emplois civils, qui étaient remplis par des gens de fortune. Ainsi le second ordre rétablit le clergé c\ la première place , et la première profession de rétat fut décréditée.

A son tour, l'ecclésiastique, qui comptait moins sur la religion , voulut imposer par l'appareil de son crédit et de son faste. Les évêques s'étaient divisés en évêques-administrateurs et en évêques-curés ; et ceux-ci, qui se consacraient exclusivement au culte , ne comptaient pour rien. Les pasteurs du second ordre, qui ne pouvaient être amollis par l'opulence , étaient corrompus par leur pauvreté même. On vit de riches prélats mourir insolvables , et de pauvres curés laisser de riches successions. Personne n'était content de son sort. On voyait ses voisins avec jalousie , et ses supérieurs avec ambition. Chacun se hâtait de quitter son état, avant même que de pouvoir se soutenir dans un autre. Les laboureurs désertaient les campagnes pour venir s'engloutir dans les ateliers des villes. Toutes les professions, sans en excepter aucune, étaientgénéralement mal remplies, parce qu'elles n'étaient exercées qu'avec dégoût, peine, haine et envie. L'industrie était grande, mais l'inquiétude étaitplus grande encore-, et les déplacements rapides etcontinuels des citoyens, qui aspiraient toujours à changer de condition, dans l'espoir d'améliorer leur existence, entretenaient une effrayante mobilité dans les idées et dans les mœurs.

Le gouvernement , qui prenait le résultat de ce mouvement universel pour des signes de prospérité , et qui croyait que ses ressources croissaient avec la corruption , laissait aller la corruption. On voyait que tous les travaux se faisaient pour de l'argent-, qu'avec de nouveaux outils on

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faisait de plus grandes choses avec moins de bras*, que rintërêt opérait autant et même plus de prodiges que n'en opérait autrefois l'obéissance ou la vertu. On voyait qu'avec des spectacles on amusait le peuple, et qu'avec des manufactures on pouvait l'occuper et le nourrir. Une certaine méthode de faire la guerre , de prendre des villes et de donner des batailles , avait persuadé que toute la guerre consistait plus dans les machines et dans V art que dans les qualités personnelles de ceux qui se battent. Les idées anciennes de bravoure et d'héroïsme se perdirent -, tous les sentiments d'estime et d'admiration pour lés actions bonnes , grandes ou généreuses , fui ent affaiblis dans toutes les âmes. On parvint jusqu'à croire qu'on pouvait se passer dç mœurs et de religion , et qu'avec le commerce, les sciences et les arts , on pouvait maintenir l'ordre, la puissance et le bonheur. L'erreur n'était pas de penser que les sciences, les arts et le commerce sont nécessaires •, mais c'était une grande erreur d'imaginer que ces trois choses suffisent pour régir les hommes.

Malheureusement tout concourut à favoriser cette trop dangereuse erreur. Les passions violentes s'étaient adoucies. Beaucoup de préjugés avaient disparu. L'esprit de conquête avait fait place à l'esprit d'administration. Le ma-

tu

chiavélisme régnait moins dans la politique des cabinets. L'empire de la raison se fortifiait. L'industrie ouvrait journellement de nouvelles routes à la prospérité. Les découvertes en tout genre se multipliaient. On entendait dire partout que les bornes des connaissances humaines avaient été infiniment reculées. Chacun se demandait, avec une sorte de complaisance : Jusquoù l'esprit humain peut-il donc aller? Q^ui peut prescrire des limites à la perfectibilité humaine ? 11 faut convenir que le sentiment que nous avions de nos succès était raisonnable; mais nous avions besoin de le mieux diriger. L'état déplorable de nos mœurs et la mobilité de nos idées sont devenus une source féconde d'écarts et de méprises dans toute la suite de nos opérations , de nos recherches et de nos travaux.

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