‹ De l'usage rationnel du forceps et du levier dans l'art des accouchementsChapitre 6 sur 6 · LE MÉMOIRE DE M. LE DOCTEUR BODDAERT · texte numérisé non relu

LE MÉMOIRE DE M. LE DOCTEUR BODDAERT

TRAITANT DE l'eMPLOI RATIONNEL DU FORCEPS ET DU LEVIER.

Commission : MM. Coppée.

Lesseliers.

Fraeys, rapporteur.

Messieurs,

Le travail de M. Roddaert que vous avez soumis à notre examen, est le troisième sous le même titre : De l'emploi rationnel du forceps et du levier. Le premier date de 1842 (Annales de la Société de Médecine de Gand, 1842, p. 521); le deuxième, de 1849 (mêmes Annales, 1849, t. XXIV, p. 21). Le troisième n'est pas, à proprement dire, la continuation, mais plutôt la reprise des deux premiers mémoires. L'auteur n'apporte plus de nouveaux faits à l'appui de l'utilité des deux instruments dans la pratique des accouchements, ou de la préférence qu'il convient d'accorder à l'un ou à l'autre suivant le cas; mais il fait valoir des considérations nouvelles et se livre à des discussions intéressantes pour défendre les opinions qu'il a émises dans ses deux premiers mémoires, et pour rendre plus saisissantes l'erreur dans laquelle persistent les partisans exclusifs du forceps, et les

conséquences fâcheuses auxquelles elle expose. Nous sommes ainsi amenés à jeter un coup-d'œil rapide sur les premiers mémoires de M.Boddâert, et à embrasser dans notre rapport l'ensemble de ses travaux sur l'usage du forceps et du levier.

M. BoDDAERT appelle l'attention sur les dissidences et l'exclusivisme de ses prédécesseurs : les uns, comme les accoucheurs français, recommandant exclusivement le forceps; les autres, comme beaucoup d'accoucheurs anglais, hollandais et belges, recommandant exclusivement le levier, et les troisièmes, croyant que dans le plus grand nombre des cas, on peut aussi bien délivrer les femmes ou dégager la tête de l'enfant, avec le levier qu'avec le forceps. Notre honorable confrère, renonçant à suivre ses devanciers, a pris une voie plus sûre pour arriver au but qu'il voulait atteindre. Convaincu que des instruments aussi différents que le levier et le forceps doivent avoir des effets et des usages différents, il a cherché à connaître toutes ces différences, à découvrir les véritables indications de l'un et de l'autre, et à établir des règles rationnelles, positives pour servir de guide dans leur emploi. Placé sur le terrain qu'il avait choisi, il l'a parcouru avec le plus grand succès, pour produire, après des recherches longues, constantes et consciencieuses, un chef-d'œuvre de pratique démonstrative, un de ces travaux rares, où les faits abondent et viennent, par groupes, appuyer chacune des propositions principales.

Suivant M. Boddaeut, le forceps est une espèce de pince, devant être particulièrement employée, de même que toutes les pinces en chirurgie, comme un moyen d'extraction, laquelle sera d'autant plus

facile qu'elle se fera plus exactement selon Taxe de la cavité contenante, et que le corps à extraire se présentera avec de plus petits diamètres. C'est pourquoi le forceps convient parfaitement dans la première et dans la deuxième position du sommet (classification de Capuron, suivie par l'auteur), lorsque la tête est parvenue au détroit inférieur et qu'on peut la saisir selon le diamètre occipito-mentonnier et l'extraire suivant la direction de l'axe du détroit inférieur. Au contraire, cet instrument, peu propre à modifier la présentation, agira d'autant plus désavantageusement que la tête se présentera avec de plus grands diamètres et qu'on ne pourra, en l'extrayant, la diriger suivant la direction des axes du bassin.

Le levier agit comme un levier du premier genre, dont le point d'appui est au pubis, c'est-à-dire, entre la puissance (la main de l'opérateur) appliquée au manche, et la résistance représentée par la tête de l'enfant. Il n'agit pas seulement comme agent extracteur, mais encore comme agent modificateur, c'est-à-dire, en changeant certaines présentations désavantageuses, pour rendre l'extraction plus facile. C'est pourquoi il doit souvent être préféré au forceps, par exemple, lorsque la tête n'a pas encore traversé le détroit supérieur, parce qu'alors elle n'a pas encore fait sa flexion sur la poitrine ni sa rotation, et qu'il peut la diriger en même temps suivant la direction de l'axe du détroit supérieur, ou bien lorsque dans l'excavation du bassin ou au détroit inférieur, elle ne se présente pas avec ses plus petits diamètres. Quoi qu'il en soit, on peut quelquefois terminer des accouchements avec l'un des instruments, là où l'autre convient mieux et vice-versà.

M. BoDDAERT fait voir combien est inconcevable l'altitude de Baudelocque et de la plupart des accoucheurs français, qui nient le pouvoir extracteur du levier, au mépris des lois de la mécanique, au mépris de l'évidence des faits, au mépris de Tobservalion de tous les jours et au mépris des témoignages les plus respectables et les plus imposants.

Baudelocque a fait de grands efforts, pour prouver l'impossibilité d'extraire avec le levier la tête de l'enfant hors du détroit inférieur, et il a cru dès-lors pouvoir conclure, que cette impossibilité est encore plus réelle, lorque la tête se trouve à un point plus élevé du bassin. Un membre de votre Commission croit avoir suffisamment démontré dans la discussion qui a suivi la présentation du deuxième mémoire de M. Boddâert (ij, combien l'opinion du célèbre accoucheur français est erronnée sur ce point. En agissant avec votre instrument sur l'occiput, dit Baudelocque , vous abaissez et tenez abaissée cette partie de la tête qui doit se relever sur le pubis, afin que le front et la face se dégagent au-devant du périnée, comme cela a lieu dans l'accouchement naturel, et comme on peut l'imiter avec le forceps; de sorte que c'est bien la matrice qui surmonte tous les obstacles, y compris celui qu'apporte votre levier. Eh bien, Messieurs, c'est là une double erreur que les partisans du levier, les Roonhuisiens, comme les appelait le professeur de Paris, ont victorieusement combattue. En effet l'extension finale de la tête, pendant le dégagement, est généralement difficile ou impossible, aussi longtemps que par l'abaissement

(1) Voir Bulletin de la Société de médecine de Gand, 1849, l. XVI, p. 309.

complet de l'occiput, la tête ne traverse pas le détroit inférieur; par la raison que cette extension et par conséquent le dégagement devraient se faire avec le diamètre occipito-frontal qui mesure quatre pouces, et l'occipito-mentonnier qui en mesure cinq, tandis qu'ils doivent se faire avec les diamètres sous-occipitofronlal et sous-occipito-mentonnier, qui ont tous les deux moins de quatre pouces d'étendue. 11 est bien vrai que cela a quelquefois lieu sans cet abaissement préalable de l'occiput, mais chez des femmes qui ont eu déjà des enfants, ou lorsque la tête est médiocre ou petite et les parties de la mère larges. Il résulte donc de là, qu'en abaissant l'occiput de l'enfant, le levier rend immédiatement réalisable l'extension et le dégagement de la tête. En outre, l'instrument ne met à ces derniers phénomènes aucun obstacle, parce que, à mesure qu'ils s'accomplissent, on va plus doucement et à petits mouvements, en quelque sorte saccadés, de manière que l'instrument descend aussi en glissant sur l'arcade pubienne, avec laquelle à la fin, c'est-àdire, lorsque l'abaissement est complet, il n'est plus en contact que par l'extrémité antérieure de sa lame. D'ailleurs, la plupart des Roonhuisiens conseillent d'arrêter l'action de l'instrument ou même de le retirer, pour abandonner l'accouchement à la nature, une fois que la tête n'est plus retenue que par les parties molles. Si c'est la matrice qui opère ensuite le dégagement final, rendu dorénavant facile par le changement qu'a produit le levier, cela n'amoindrit en rien l'utilité de son emploi, et il n'en reste pas moins prouvé qu'avec cet instrument on peut, comme avec le forceps, extraire la tête, sans le secours de la matrice. Il faut pour cela, après l'abaissement de

l'occiput, glisser la lame du levier un peu à gauche du bassin jusqu'à l'apophyse mastoïde, qui se trouve de ce côté, et agir avec l'instrument par bascule et par traction, jusqu'au dégagement complet de la tête, dégagement qui, sans nul doute, est toujours facilité par le concours des contractions utérines et des efforts de la femme.

C'est ainsi que, pendant le travail de l'accouchement, des milliers de têtes ont été dégagées par les partisans du levier. Baudelocque l'a toujours nié. Il soutenait que la matrice seule, dans tous les cas, excitée par la présence du levier, avait opéré l'expulsion de la tête, tandis que les Roonhuisiens soutenaient que l'obstacle avait déjà épuisé l'utérus, et que, dans la généralité des cas, cet organe serait resté impuissant pour le vaincre. Baudelocque prétendait encore que, lorsque quelques têtes avaient pu être extraites par le levier, c'étaient des têtes petites et mobiles, que les contractions utérines eussent facilement expulsées, si l'on avait eu la patience d'attendre. Il disait cela et le répétait sans cesse, lorsque les Roonhuisiens étaient unanimes pour dire que c'étaient des têtes volumineuses, fortement serrées dans l'excavation, ce qui signifiait pour eux des têtes enclavées, et que d'ailleurs celles qui étaient petites et mobiles, se prêtaient mal à l'action du levier. Après cela, ne sommes-nous pas en droit de dire qu'on ne saurait afficher plus de dédain que ne l'a fait Baudelocque pour la loyauté et la bonne foi de ses confrères?

Au surplus, à la manière dont Baudelocque parle de l'agacement de la matrice par l'introduction du levier, et des contractions énergiques qui en sont la suite, on dirait que le forceps, deux fois plus grand que

le levier n'occasionne rien de semblable; et comment ce célèbre accoucheur a-t-il cru pouvoir attribuer à ces mêmes contractions provoquées par le levier, l'extraction de têtes hors de bassins déformés et rétrécis, alors que la matrice et le forceps étaient demeurés jusque là complètement impuissants. M. Bod- DAERT, fort de ses nombreuses observations, fait ressortir dans son dernier mémoire le peu de valeur de l'objection de Baudelocque, et se demande s'il est un homme raisonnable qui puisse croire à de pareilles absurdités.

Le levier est donc, tout aussi bien que le forceps, un agent extracteur, eu égard à l'accouchement. Or, la mécanique nous apprend que, pour le levier, la puissance est à la résistance en raison inverse des bras du levier, en d'autres termes, que la puissance est égale à la résistance divisée par le nombre de fois que le bras de la résistance est contenu dans celui de la puissance. Nous savons d'autre part que, lorsque la tête se trouve au détroit supérieur, le levier, passant derrière le pubis, ne doit être introduit qu'à la hauteur de trois pouces environ, pour atteindre le point du crâne sur lequel il doit agir. Ainsi, avec le levier flamand qui mesure au moins un pied ou douze pouces, l'effort qu'il faudra faire pour abaisser la tête dans l'excavation, sera trois fois moindre que la résistance. Cet effort deviendra de plus en plus petit, à mesure que la tête sera descendue davantage dans l'excavation, attendu que l'introduction de l'instrument sera de moins en moins profonde, ou le bras du levier de la résistance de plus en plus petit, et celui de la puissance de plus en plus long.

Pour le forceps, toujours d'après les principes de

la mécanique, la puissance doit être égale à la résistance, lorsque la force qui meut l'instrument, agit dans le sens de cette résistance, c'est-à-dire dans le sens des axes du bassin; et elle devra être d'autant plus forte qu'elle agira plus obliquement par rapport à ces derniers. La mécanique a également calculé et formulé la progression mathématique de cet accroissement de résistance ou de force nécessaire pour la vaincre, résultant de l'obliquité de cette dernière.

Mais à cause de l'inclinaison du détroit supérieur et de la direction du sacrum, le levier appliqué à ce détroit ou à la partie la plus élevée de l'excavation pelvienne, agit sur la tête de l'enfant, comme le fait remarquer M. Boddaert dans ses divers mémoires, selon la direction des axes de ces deux niveaux. « Pendant que le levier abaisse l'occiput, dit-il (i), il dirige en même temps la tête selon la direction de l'axe du détroit supérieur, car cet instrument étant appliqué derrière le pubis, on n'a qu'à relever son manche pour porter la tête en arrière et en bas, et par conséquent selon l'axe de ce détroit. » Le forceps, au contraire, de l'aveu de tous les accoucheurs, quelque précaution que l'on prenne, ne peut jamais agir dans le sens de cet axe, mais plus ou moins obliquement en avant, et par là, une partie de la force vient se perdre en avant contre le pubis. Il faut donc à cet instrument, toutes choses égales d'ailleurs, une puissance au moins trois fois plus grande que celle nécessaire au levier pour abaisser la tête de l'enfant.

Si nous ajoutons à cela tous les autres avantages

(1) Page 20 de son l^i- Mémoire, ou pago 340 des Annales de la Société de médecine de Gand, 1842, I.

signalés par Herbiiniaux et M. Boddaert, nous obtenons la résultante de l'immense supériorité du levier sur le forceps dans beaucoup de cas d'accouchements difficiles. L'on comprend dès-lors, comment il se fait que le premier de ces instruments, par un effort modéré, amène dans l'excavation des têtes serrées dans le détroit supérieur, et qu'il ne fatigue jamais un accoucheur, tandis que le forceps en fatigue facilement un ou deux, tout en restant insuffisant. « Il n'est ))donc pas étonnant, comme dit M. Boddaert, dans »son premier mémoire, qu'on parvienne au moyen »du levier, à amener si facilement la tête de l'enfant, » lorsque le diamètre sacro-pubien du détroit supé- » rieur n'est pas trop rétréci, par exemple, depuis «l'état normal ou quatre pouces, jusqu'à trois. Eh ))bien, dit-il, dans tous les cas dans lesquels le degré »de rétrécissement de ce diamètre variait entre trois set quatre pouces, lorsque j'étais seul ou avec quel- »ques-uns de mes confrères, dont je pourrais ici «invoquer le témoignage, ou bien lorsque nous avions «employé infructueusement le forceps pour dégager «la tête, le plus souvent j'ai fait passer l'enfant aussi «facilement, aussi promptement et aussi avantageu- » sèment pour la mère et pour l'enfant, au moyen du «levier, que quand il s'agissait d'amener la tête de Hl'enfant au dehors avec le forceps, lorsqu'elle était «parvenue au détroit inférieur. »

Presque tous. Messieurs, nous sommes h même de donner à M. Boddaert le témoignage qu'il invoque. Si, fréquemment dans les faits qu'il relate dans ses mémoires, l'enfant a été extrait mort, il est à remarquer que le plus souvent il l'était avant l'emploi de l'instrument, auquel l'opérateur n'a pu avoir recours

que tardivement. Ajoutons à cela que M. Boddaert ne rapporte que les cas les plus saillants, les plus difficiles des faits nombreux qu'il possède, et constatons que, même dans des cas d'une extrême gravité, il a pu parfois amener, par le levier, des enfants vivants, quoique l'on eût déjà fait de grands efforts avec le forceps. Le passage que je viens de rappeler n'est donc que l'expression de la vérité. C'est ainsi que les Roonhuisiens ont toujours exprimé la confiance qu'ils avaient dans le levier, comme on peut le voir dans plusieurs passages de l'ouvrage d'HERBiNUux. Telles sont, Messieurs, les considérations qu'un de nous a déjà fait valoir en faveur du levier en 1849, et que nous avons cru devoir rappeler ici, dans l'espoir qu elles rendront plus facile et plus confiante l'élude des trois mémoires de M. Boddaert.

Le premier mémoire traite de l'emploi du levier et du forceps dans la première position (occipilo-iliaque gauche antérieure), et dans la deuxième position (occipito-iliaque droite antérieure) du vertex, quand la tête n'a pas encore traversé le détroit supérieur, ainsi que des mêmes positions et de celle transversale, lorsque le bassin est rétréci d'avant en arrière.

M. Boddaert démontre par le raisonnement, par la théorie la plus exacte et la plus rigoureuse, ainsi que par les faits pratiques, que dans ces divers cas, le levier doit être préféré au forceps. Tous les avantages sont du côté du premier de ces instruments, tous les désavantages du côté du second. Le levier est un agent extracteur plus puissant, sa puissance s'exerce selon l'axe du détroit supérieur, il fait subir à la tête les mouvements et la réduction nécessaires pour l'engagement, il est un instrument simple, d'une applica-

lion facile, et ne doit pénétrer dans le bassin qu'à la hauteur de trois pouces. Le forceps ne jouit d'aucun de ces avantages. Par son action sur la tête, dont il augmente le diamètre qui se trouve en rapport avec le plus petit ou celui rétréci du détroit, ainsi que par la direction oblique de sa puissance par rapport à l'axe du détroit supérieur, il augmente nécessairement la résistance, de sorte que l'effort que subit l'enfant devient plus considérable et plus dangereux. D'après cela, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi le levier réussit à faire descendre la tête de l'enfant, dans des cas où le forceps est impuissant. Toutefois, pour que levier réussisse, il ne faut pas exiger de lui l'impossible, il faut que l'engagement de la tête soit au moins possible, que la disproportion entre le détroit et la tête ne soit pas trop considérable, sans quoi celle-ci reste immobile, nonobstant de très-grands elïorts, ou bien, ce qui est plus commun, elle fuit. Une dilatation incomplète du col favorise cette fuite, même dans des cas où l'engagement est possible. La possibilité de l'engagement, dans le cas de rétrécissement du détroit du bassin, ne peut être déterminée rigoureusement. « Je sais qu'il est aussi impossible, dit M. Boddaert (i), de fixer le degré de rétrécissement par lequel on peut amener la tête au dehors avec le levier, que celui par lequel elle peut franchir le détroit par les seuls efforts de la nature, parce que dans les deux cas, cela doit différer d'après le volume de la tête de l'enfant, la mobilité de ses os, etc. J'ai fixé ici le maximum à trois pouces, parce que dans un cas où nous avons pu constater par l'autopsie cadavérique, que le dia-

(1) Annales de la Société de Médecine de Gand, 1842, t. I, p. 349.

mètre sacro-pubien ne présentait que trois pouces et trois lignes, j'ai amené la tête au dehors avec la plus grande facilité. »

La tête étant le plus souvent défléchie au détroit supérieur, M. Boddaert recommande de placer Textrémilé du levier sur l'occiput, afin de l'abaisser pendant l'engagement et de faire descendre la tête avec ses petits diamètres. De celte manière dit-il, le levier imite la nature, dont tous les efforts tendent à amener la pointe de l'occiput dans la direction de l'axe du détroit inférieur et à diriger la tête, à mesure qu'elle sort, dans la même direction. S'il s'agissait, ajoute-t-il, d'extraire un calcul de la vessie, une olive d'une bouteille, on ferait tous ses efforts pour les saisir par leurs petits diamètres. L'avantage qui résulte de cet abaissement de l'occiput, non-seulement au détroit supérieur, mais ensuite à tous les autres points du bassin, ne saurait être contesté, et, il faut bien le reconnaître, le forceps ne peut donner cet avantage. Toutefois il est vrai de dire, que dans le cas de rétrécissement antéropostérieur et de position transversale du sommet au détroit supérieur, cet abaissement préalable de l'occiput n'est pas indispensable, le diamètre transverse étant d'ordinaire suffisamment large pour laisser passer le diamètre occipito-frontal, et que dans beaucoup de cas, le levier fait simplement descendre la tête, qui se fléchit ensuite par les efforts de la nature ou par l'action de l'instrument. En effet, il est à remarquer que dans le cas dont il s'agit, beaucoup de partisans du levier appliquent l'extrémité de cet instrument, comme le conseille Herbiniaux, sur la région mastoïdienne du temporal, et que M. Boddaert lui-même, pour donner à l'instrument une prise suffisante et

l'empêcher de glisser, est obligé de l'appliquer sur la partie de l'occiput qui avoisine l'apophyse mastoïde. Un des membres de la commission, M. Coppée, a dû se conduire de la même manière dans la sixième observation, rapportée dans son mémoire (Quelques considérations pratiques sur l'emploi du levier dans l'art des accouchements. Annales de la Société de Médecine de Gand, 1858, t. XXXVI, p. 255). En agissant sur l'occiput, dit-il, je ne parvins pas à le faire descendre; je dus appuyer le levier derrière l'apophyse mastoïde, je parvins ainsi à dégager une tête excessivement volumineuse. C'est encore un simple mouvement de descente que détermine d'abord le levier, dans le cas de présentation de la face au détroit supérieur, comme on peut s'en assurer dans les deux observations rapportées dans le deuxième mémoire de M. BoDDAERT (Annales de la Société de Médecine de Gand, 1849, t. XXIV, pp. 72 et suivantes). J'ajouterai que dans un cas où la position du sommet au détroit supérieur fut mal déterminée, j'ai vu le levier appliqué derrière la branche gauche du pubis sur la bosse frontale droite, le front se trouvant directement en avant, entraîner la tête à travers le détroit, puis le front rouler à gauche et en arrière, tandis que l'occiput roula et sortit à droite et en avant. Au reste, on sait que dans l'accouchement naturel, la flexion de la tête ne s'opère souvent qu'après sa descente dans l'excavation pelvienne.

Après avoir décrit la manière d'opérer avec le levier, chose très- importante et trop souvent mal observée (i), M. Boddaert rapporte dans son premier

(1) L'accoucheur qui veut employer avec succès le levier, doit se conformer

mémoire, plusieurs cas d'accouchements terminés avec le levier, après que le forceps avait été vainement essayé. Ces cas sont très-remarquables et bien choisis pour porter la conviction dans les esprits. Nous signalons encore à l'attention des praticiens, les faits cités dans la discussion de 1849 (V. Bulletin de la Société de Médecine de Gand, 1849, t. XVI, p. 509), et ceux non moins intéressants qu'un de nous a récemment communiqués à la Société de Médecine (voir : Quelques considérations pratiques sur l'emploi du levier, dans l'art des accouchements, par M. le docteur Coppée; Annales de la Société de Médecine de Gand, 1858, t. XXXVI, p. 255).

M. BoDDAERT termine son premier mémoire en indiquant quatre espèces de difformités du bassin, dans lesquelles il n'a pu réussir à appliquer le forceps, et où l'application du levier a pu fort bien se faire. Puis il résume les avantages que présente le levier sur le forceps de la manière suivante: 1° Il amène la tête par le détroit supérieur selon le mécanisme de l'accouchement naturel; 2° Il est un instrument simple, facile à introduire et à appliquer; 5° Il parvient de suite à la hauteur de la boîte osseuse, sur laquelle il doit agir; 4° Il permet à la tête de se rétrécir, dans le sens où se trouve un obstacle ou un rétrécissement , et de s'étendre là où il y a un espace libre.

Il serait difficile d'élever quelque objection sérieuse sur le premier mémoire de M. Boddaert, et nous en

à CCS prescriptions. Nous l'engageons en oulrc à prendre connaissance du manuel général du levier, décrit par Herbiniaux, dans son Traité si»* divers accouchements laborieux cl sur les polypes de la matrice. Bruxelles, 1791, nouvelle édition, p, 389.

cherchons vainement une dans le rapport et la discussion dont il a été l'objet (Voir Bulletin de la Société de Médecine de Gand, 1842, t. VIII, p. 77). ïl en est de même du rapport et de la discussion qui ont suivi la présentation du deuxième mémoire (i). On ne doit point s'en étonner, car M. Boddaert n'avance rien qui ne soit conforme aux lois de la physique mécanique et qu'il ne démontre par les résultats de l'expérience ; de telle sorte que la théorie et la pratique s'accordent toujours parfaitement, ne se contredisent jamais dans son travail.

Dans son deuxième mémoire, M. Boddaert complète l'étude de l'emploi du forceps et du levier, dans les diverses positions du sommet et de la face (2) aux divers points du bassin, ainsi que dans les cas oii la tête est retenue dans le bassin, après la sortie du tronc ou même après la détroncation. Cette étude est faite avec le même soin, la même impartialité et le même succès que dans le premier mémoire. L'auteur s'y montre toujours « un homme sûr et sincèrement conwvaincu; sa plume timide, comme dit M. Dumont » (Rapport sur le premier mémoire), n'avance pas un »seul mot sans l'appuyer de toutes les garanties, qu'il »peut puiser et dans les détails du fait lui-même et »dans les travaux de ceux qui ont traité la même » matière. » M. le professeur Lados accepte aussi sans réserve les avantages attribués au levier, dans beaucoup de cas d'accouchements. « Ne trouvons

(1) Voir: Annales delà Société de Médecine de Gand, 184.9, t. XXIV, p. 89, et Bulletin de la Société de Médecine de Gand, 1849, t. XVI, p. 309.

(2) Nous signalons à l'attention toute particulière des praticiens le parti qu'on peut tirer de l'emploi du levier, dans les présentations de la face au détroit supérieur et à la partie la plus élevée de l'excavation pelvienne.

ï-donc pas étonnant, dit-il (Rapport sur le deuxième » mémoire), que le levier termine des accouchements »là oii le forceps est impuissant. La théorie et surtout »la pratique, nous confirment dans cette croyance. i>Trop de faits de ce genre sont à la connaissance des «membres de notre Société, pour que toute nouvelle » preuve ne devienne superflue. »

A l'exemple des deux premiers Rapporteurs, nous nous garderons bien d'analyser les mémoires de M. RoDDAERT, mais nous engageons instamment les accoucheurs à les étudier et à en faire leur profit. Le troisième ne contient qu'un seul cas nouveau d'application du levier. C'est celui où la tête se trouvant au détroit supérieur, avec une procidence du cordon ombilical, M. Roddaeut, ne pouvant tenir réduit le cordon, s'est servi de son instrument pour faire descendre la tête dans l'excavation, à travers l'orifice du col incomplètement dilaté et un détroit rétréci, et prévenir par là une nouvelle procidence. Mais en pareil cas, bien que l'enfant soit né vivant, nous n'oserions, après cette descente de la tête, abandonner l'accouchement à la nature, à moins de nous assurer par l'auscultation que l'enfant ne court plus aucun danger; car une anse du cordon pourrait être entraînée avec la tête dans l'excavation et y être comprimée. A part ce nouveau cas d'application, le troisième mémoire est tout entier consacré à démontrer, par des considérations nouvelles, l'utilité du levier et du forceps dans la pratique des accouchements et à réfuter les objections faites par Raudelocque contre le premier de ces instruments. Il fait voir de quelle importance a été pour l'art des accouchements la découverte du levier et du forceps, et de combien cette importance

s'accroît lorsqu'on veut suivre les règles qu'il a établies pour choisir et employer rationnellement l'un ou l'autre instrument. Il fait de graves et de justes reproches aux accoucheurs qui s'obstinent à employer le forceps au détroit supérieur et de recourir en cas d'insuccès, à la version, à la crâniotomie ou à l'opération césarienne, sans songer au levier, alors que la théorie et la pratique prouvent à l'évidence tout le parti qu'on peut tirer de son emploi pour sauver la mère et l'enfant. Il est impossible, dit-il, de donner un motif plausible pour lequel on continue, par une aveugle obstination, à immoler tant de victimes!

M. BoDDAERT fait ressortir ce qu'il y a de singulier dans la position respective des partisans et des adversaires du levier. Ceux-ci le rejettent sans le connaître, sans le comprendre, sans l'avoir jamais employé ou vu employer, tandis que les partisans du levier l'ont adopté, après avoir été témoins des résultats avantageux qu'il donne dans les accouchements difficiles, et ont persisté à l'employer, le plus souvent à l'exclusion du forceps. « Témoins des prodiges qu'il opérait entre les mains des maîtres qui guidèrent nos premiers pas dans la carrière, M. Boddaert et moi, dit M. Blariau (i), malgré les préventions que nous avions puisées dans nos études, nous l'adoptâmes, et jamais dans tout le cours de notre pratique il n'a trompé notre attente. » M. Boddaert raconte de quelle manière dans sa vaste clientèle et pendant l'espace de quarante ans, il a procédé à l'étude du levier et du forceps; comment il lui a été donné, par suite de la

(1) Voir discussion du rapport sur le {«r Mémoire de M. Boddaeut.

position spéciale qu'il occupait et de la réputation qu'il s'est acquise, de terminer par les instruments un nombre considérable d'accouchements et de pouvoir préciser le rôle dévolu à l'un et à l'autre. Il montre en même temps combien ses études et ses expériences diffèrent de celles de ses devanciers, qui presque tous avaient renoncé à l'emploi du forceps. Conçoit-on qu'un tel exemple n'ébranle pas l'obstination des partisans exclusifs du forceps ? M. Boddaert exprime toutefois fic une entière confiance dans l'avenir, parce qu'on peut au moins espérer que les accoucheurs examineront la question sans préjugés, qu'ils ne continueront pas à fouler aux pieds ce qui est admis comme évident en physique, qu'ils adopteront ce qui est raisonnable en théorie et avantageux en pratique. Quant à moi, dit-il, j'ai tâché de justifier le titre de mes mémoires : De l'emploi rationnel du forceps et du levier, en prenant toujours la raison pour guide, et en n'avançant rien qu'elle pût désapprouver ; j'ai fait tout mon possible pour rester dans le vrai, et je puis ajouter: j'ai la conscience d'avoir fait le bien. Puissent les partisans exclusifs du forceps en dire autant ! »

M. Boddaert venge avec bonheur Herbiniaux, des attaques déloyales de Baudelocque, et signale les erreurs et les contradictions dans lesquelles l'auteur français est tombé. Votre rapporteur se félicite de voir que le jugement qu'il a porté sur ce point, soit entièrement partagé par un accoucheur aussi compétent et aussi consciencieux que M. Boddaert. Voici ce qu'il disait dans le discussion de 1849 :

« J'ai déjà laissé entendre quelle est l'origine de la proscription du levier en France. Commencée sous Levret, elle a été achevée sous Baudelocque. Le talent

et la vogue de ce dernier devaient porter de rudes coups au levier; cependant, il faut le reconnaître, la victoire que le professeur de Paris a remportée sur les Roonhuisiens, n'est ni réelle ni légitime. Scientifiquement, Herbiniaux a triomphé dans la lutte qu'il a soutenue contre Baudelocque. Il faut lire son traité sur divers accouchements laborieux et sur les polypes de la matrice, publié à Bruxelles en 1791; il y détruit complètement, l'un après l'autre, tous les arguments de son éloquent adversaire. La loyauté et la conviction y régnent constamment, et jamais l'on n'y trouve de la crainte ni de la gêne. Je ne m'arrêterai point à quelques détails de cette lutte, qui ne me paraissent pas toujours dignes du nom de Baudelocque; mais je ne puis dire que celui-ci ait apporté la même bonne foi dans ces graves débats, oii lui et Herbiniaux ont occupé les rôles principaux. C'est ce qui explique l'animosité à laquelle le praticien de Bruxelles s'est quelquefois laissé aller. Il s'en excuse lui-même à différentes reprises, en rappelant toutefois son adversaire au devoir: «Les arts et les sciences, dit-il, doivent leurs progrès à la saine critique; mais pour qu un art quelconque puisse en retirer un bénéfice réel, il faut que le bien de l'humanité, le désintéressement, l'impartialité et la vérité y régnent partout. » « L'homme le plus modéré n'est pas toujours à même de donner à son langage un ton précis d'urbanité, mais en y manquant, nous ne croyons pas avoir autorisé M. Baudelocque à nous réfuter par des sophismes. » « Supérieur à Levret, il devait au contraire arrêter le progrès de l'erreur. » « Le respect que méritent ses talents ne me paraît pas devoir l'emporter sur l'intérêt qui m'anime : il n'est plus question de vaines bienséances,

lorsqu'il s'agit de défendre ou de sauver la vie des hommes. » Enfin il est juste de dire, que si l'un des deux combattants a raison de se plaindre de l'autre, c'est incontestablement Herbiniaux; et si le livre de ce dernier n'a pas reçu l'approbation de l'Académie de Médecine de Paris, il a reçu celle de la Société royale de Londres.

«Indépendamment de la question du levier, qui est traitée avec un véritable succès, l'ouvrage de notre compatriote contient une foule de développements, tant pratiques que théoriques, des recherches précieuses sur les vices du bassin, et un grand nombre de préceptes utiles, que la science a acceptés et conservés. Personne mieux que lui, n'a fait ressortir les désavantages et les difficultés de l'application du forceps au détroit supérieur. Quand Baudelocque, pour les éviter, conseillait d'appliquer une branche derrière le pubis et l'autre au devant du sacrum, Herbiniaux démontrait l'impossibilité de ce procédé. Tous ceux qui liront cet ouvrage, le feront avec plaisir et fruit. Par sa valeur, il méritait la considération de Baudelocque, et il m'est pénible de le voir accueilli avec dédain et dépit par cet homme illustre.

» S'il était besoin de justifier les reproches que je fais à Baudelocque, non par esprit de nationalité, mais par hommage pour la vérité, des hommes non moins célèbres que lui, Désormeaux et Velpeau, tous les deux Français comme lui, viendraient à notre secours. Ces deux auteurs, comme on peut le voir dans le premier mémoire de M. Boddaert, disent que « Baudelocque est allé trop loin, en rejetant absolument l'usage du levier, si ce n'est pour redresser la tête du fœtus, déviée de sa direction naturelle; qu'il n'a pas bien

compris la manière d'agir de l'instrument; qu'elle n'a pas été mieux comprise depuis, et qu'il est essentiel de rappeler le levier à l'attention des praticiens. »

Avant de terminer ce rapport, nous voulons faire une dernière remarque : il résulte des écrits de M. BoDDAERT et des discussions auxquelles ils ont donné lieu, que le levier, employé avec les précautions nécessaires et dans des limites convenables, n'expose pas plus aux lésions de la mère et de l'enfant que le forceps. Au contraire, le levier est généralement aussi innocent, et dans beaucoup de cas, moins dangereux que le forceps pour la mère et l'enfant. Cette vérité, que les adversaires du levier ne veulent admettre, résulte également des écrits des Roonhuisiens, d'Herbiniaux, etc.

Nous nous dispenserons de discuter ce point important, sur lequel nous avons dit notre avis dans la discussion de 1849 et dans un mémoire récemment publié dans les Annales de la Société (tome XXXVI, p. 233, année 1858).

Nous avons l'honneur de vous proposer, Messieurs, l'impression du troisième mémoire de M. Boddaert dans les Annales de la Société.

Gand, Impr. et Litli. de L. IIebbelyhck, rue des Peignes, 6. — 1859.

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