BE LA BIBLIOGRAPHIE GENERAI
Lettre à M. tfacqnes-Charleis Bmnet.
MOINSIEUR,
L'orgueil est un défaut qui nous entraîne à commettre de bien graves injus tôt ou tard la conscience devrait nous reprocher, si le sentiment dont elles avait des intermittences; mais Torgueil blessé poursuit sans relâche et avei celui qui a fait la blessure, même par des calomnies ! cherchant à calmer ain éprouvé. Je suis dans ce moment la victime de votre immense orgueil, et je que Ton juge qui de nous deux a tort envers Tautre/Je n'attaque point Tocti je réponds à son attaque.
^ Longtemps avant l'apparition de la deuxième partie du tome IV de votre
;^ somptueux Catalogue, je savais que vous vous proposiez de lancer contre r
1^* bonnes petites méchancetés qui vous sont assez familières, et que, du reste, vo
avecentrain. J'étais donc impatient de voir paraître la partie en question. En Tat me demandais quel pouvait être le motif de l'attaque dont j'étais menacé. Cela pas être jalousie de métier, car nos ouvrages sont très-dissemblables, et ils on différent, qu'ils ne peuvent se faire concurrence l'un à l'autre D'ailleurs, je heureux pour posséder de vous. Monsieur, une lettre remontant à 1827, dans laq m'adressez les plus bienveillants éloges sur laJFrance littéraire^ et je ne cr< avoir démérités par une rédaction moins soignée ; au contraire, j'ai continué liorer le plan autant que je l'ai pu, et je crois, qu'avec mon tome Xll, surtout graphie irançaise a dit son dernier mot. Ce ne pouvait donc pas être la criti ouvrage que j'avais à redouter. Avais-je, quelque part, parlé irrévérencieu vous. Monsieur, ou de votre ouvrage? Non; j'ai cité votre livre dans le mien • loge qu'il mérite ; j'ai fait même plus : à l'occasion de la contrefaçon faite à j'ai élevé la voix dans un petit journal que je publiais alors, et je m'applaudis < renoncer feu le baron F. de Reiffenberg au projet de diriger cette déloyale ( Ai-je jamais fait des emprunts à votre livre? Je me perdais en conjectures en ce que vous pouviez avoir à me reprocher.
Enfin, le complément de votre tome IV a paru, et j'y ai lu les deux colonn que vous m'avez fait l'honneur de me consacrer. Je suis maintenant fixé. Ce i comme je l'avais bien pensé, la jalousie de métier qui a dicté le malveillant j'y ai lu. C'est la plaie lencore béante d'une blessure faite, en 48i4, à votre in gueil, par l'article de Marie- Joseph Guichard, sur les trois premiers volumes trième édition de votre Manuel, article un peu sévère, mais qui n'en est pas n: à propos du choix, si choix il y a, des livres que vous citez. On vous avait, jusqu alors, comblé d'éloges, parce que c'est plus vite fait et moins pénibl quand même un ouvrage de bibliographie que de le lire d'un bout à l'autre, stater en parfaite connaissance de cause ce qui est bien et ce qui est mal Je co prudence d'insérer cette critique dans un autre petit journal que j'avais la cha tinuer, le Moniteur de la librairie y où elle parut en février 1844. Voilà le vérit non avoué, de votre philippique contre l'éditeur du susdit article, qui, apr années, remue encore votre bile. Joseph Marie Guichard, érudit bibliophile, c tingué, auteur de travaux estimables ^, et qui eût été, s'il l'eût voulu, un
1 Voir la LiUér, franc, eoniemp., II, â03.
redoutable pour vous, car il connaissait parfaitement les incunables et, sinon les vieilles drôlerie sde nos pères, au moins les livres anciens, ayant plus de valeur littéraire que de valeur vénale : c'était un véritable érudit ; et pourtant, Jos.-Mar. Guichard n'est cite dans votre cinquième édition que par une seule ligne, au sous-sol d'une page ! parmi les auteurs de peu d'importance, ainsi que vous Tavez fait pour tant d'autres qui méritaient mieux que moi les honneurs de vos colonnes. Premier effet de votre implacable rancune : le châtiment du silence contre Joseph-Marie Guichard. Cela ne vous suffisait pas. 11 vous fallait. Monsieur, une victime expiatoire, et c'est moi que vous avez honoré de votre choix, en déversant, dans l'article que vous avez bien voulu me consacrer, tout ce que votre esprit a pu trouver de malveillance, mais surtout en essayant de me tuer avec l'arme du ridicule, et cela longuement : l'excès contraire, par rapport à Joseph-Marie Guichard.
Autant j'aime à causer de mes travaux, autant il me répugne de causer de moimême; mais vos attaques, Monsieur, me contraignent à rompre un instant avec mon habitude de retenue. Je vous demande donc, Monsieur, la permission de faire connaître à MM. les libraires et amateurs de livres, près desquels vous m'avez calomnié, les raisons qui ont déterminé vos attaques. Je dirai d'abord quelques mots sur votre carrière de bibliographe, puis je reproduirai l'article de Joseph-Marie Guichard, motif de votre incurable rancune, sans y ajouter un seul mot de moi ; je rappellerai la suite de procédés, de peu de goût, à mon adresse, que cet article vous a suggérés; enfin, je reproduirai l'article que vous m'avez consacre, en y relevant vos inexactitudes calculées, vos^ appréciations perfides, et surtout vos calomnies.
De m. Bmnet et de son « Maniiel ))•
Brunet (Jacques-Charles), savant bibliognoste, chevalier de la Légion d'honneur, né le 2 novembre 1780, à Paris, est fils de Thomas Brunet, libraire dans cette ville, éditeur de pièces de théâtre, qui demeurait, au commencement de ce siècle, rue Gît-le-Cœur, n° 18, et avait son dépôt au théâtre du Vaudeville, rue de Chartres. M. Jacques-Charles Brunet, qui continua la librairie pendant quelques années S s'était livré, dès sa plus tendre jeunesse, à l'étude de la bibliognosie, dans laquelle, avec le temps, il s'est fait un nom très-répandu. Il n'avait pas vingt-deux ans lorsqu'il débuta par la publication d'un Supplément (ou quatrième volume) au Dictionnaire bibliographique^ historique et critique des livres recherchés. (Paris, Delalain fils, 1802, in-8.) L'ouvrage, d'un abbé Duclos et pourtant connu sous le nom d' André-Charles Cailleau, le libraire (1790, 3 vol. in-8), aussi bien que le Supplément y anonyme, de M. Jacques-Charles Brunet, sont aujourd'hui justement oubliés, parce qu'ils ne sont plus au niveau de la connaissance des Hvres. Letravail de M. Jacques-Charles Brunet ne procura pas moins dans le temps, à son auteur, l'avantage d'être connu, et, par suite, de se faire rechercher pour la rédaction des catalogues de bibliothèques à vendre. M. Brunet a du en rédiger un certain nombre ; mais les seuls que l'on cite sont ceux de M*** (Léon d'Ourches) , 1811, in-8 , et du marquis Germain Garnier, pair de France, 1820, in-8. En 1805, parut la première édition d'un Dictionnaire portatif de Bibliographie, un volume in-8, dont la seconde édition, revue et considérablement augmentée, fut publiée en 1809, in-8 et in-4. Ce volume, qui ne contribua pas peu à faire oublier l'ouvrage de l'abbé Duclos et de son continuateur, porte le nom du libraire Fr.-lgn. Fournier ; mais le véritable auteur était un homme qui avait aussi la pratique des livres, très-laborieux et très-modeste, M. Jardé, alors commis de l'ancienne maison de librairie Rusand, sise, à cette époq^ue, au palais Abbatial. En maniant les livres des bibliothèques qu'il était chargé de vendre, ce qui lui en facilitait la connaissance aussi bien que l'examen, et en empruntant à ses clevanciers, M. Brunet avait rassemblé un grand nombre de notes; aussi fit-il paraître, en 1810, la première édition de son Manuel du libraire et de l'amateur de livres, et seulement quatre années plus tard (1814), il en publiait déjà une seconde, augmentée de plus de quatre mille articles et d'un grand nombre de notes, à laquelle il ajoutait un quatrième volume, très-utile, constituant une Table en forme de catalogue raisonné. Outre que c'était dès
^ La deuxième édition du Manuel, 1814, 4 vol., porte encore pour adresse de vendeur : Brunet, libraire, rue GU-le-Cœur, n« 4 ; la troisième porte : Paris, l'Abteur, rue Glt-le-Cœur, u^ 10.
lors le plus récent, c'était aussi le plus ample guide à Tusage des trafiquants et acheteurs de livres; il réussit donc.
Le titre de l'ouvrage de M. Brunet ne répond pas au contenu ; le véritable titre eût dû être : Guide du vendeur et de Vacheleur de livres. Celui de Manuel n'est ordinairement donné qu'au livre qui résume les éléments d'une science ou d'un art. Or, si la connaissance des livres est de première nécessité pour le libraire, elle ne constitue pourtant pas à elle seule tout ce qu'il importe de savoir à celui qui veut faire son commerce avec distinction. 11 existe une petite compilation renfermant ce qu'aucun libraire ne devrait ignorer et qui porte à juste raison le titre de Manuel du libraire, du bibliothécaire et de l homme de lettres, par un libraire*. (Avignon et Paris, 1828. in-18 de 216 pages), où, entrç autres choses, on trouve une notice sur la librairie, les devoirs et qualités d'un bon libraire, un dictionnaire des principaux termes employés en bibliographie, la législation sur la presse, le timbre et les journaux, etc. La composition de ce petit livre en justifie au moins le titre, tandis que celui que M. Brunet a donné au sien est tout simplement un non-sens.
A l'époque où parurent les deux premières éditions de l'ouvrage de M. Brunet, il existait encore à Paris des chefs d'anciennes maisons de librairie, qui avaient précédé de beaucoup l'auteur du Manuel dans les ventes, manié bien des livres, et qui tous étaient aptes à publier de semblables travaux : MM. Barrois, De Bure frères, Mérigot, Merlin père et fils, Renouard, Tilliard et autres, qui virent sans jalousie les succès de M. Brunet. Ce que voyant, M. Brunet finit par se persuader que personne n'était de force à lutter avec lui, et à partir de ce moment, il se dit désormais
Nul n'aura de l'esprit, hors mot, et mes amis.
Plus tard, se formèrent d'autres libraires qui, par leurs connaissances, honorèrent leur profession; MM. Silvestre, Techener, Potier, Delion, P. Jannet, Aug. Aubry, qui ont rédigé d'excellents catalogues et prouvé qu'ils pouvaient se constituer les rivaux de M. Brunet ; ils n'en ont rien fait.
En 1820, parut la troisième édition du Manuel du libraire et de l'amateur de livres , augmentée de plus de deux mille articles et d'un grand nombre de notes (4 vol.), et quatorze ans plus tard, en 1844, M. Brunet fit paraître ses Nouvelles Recherches biblio- ^aphiques, ou Supplément à la troisième édition du Manuel (3 vol. in- 8), qui ont été refondues dans la quatrième.
Peu de temps avant la publication de la troisième édition du Manuel un livre vit le jour
Î[ui devait lui porter un terrible coup, si l'auteur lui avait destiné le même usage : \eCalaogue de la bibliothèque d'un amateur, avec des notes bibliographiques, critiques et littéraires, par Ant.-Aug. Renbuard (1819,4 vol. in-8). « C'est un livre fort supérieur, sans doifte, a dit M. Brunet, à la plupart de ceux du même genre (y compris ou non le Manuel y Al. Brunet ne s'est pas prononcé) et très-remarquable par sa belle exécution ; mais peutêtre s'aperçoit-on trop, en le lisant, que Tauteur a voulu prouver qu'il savait faire autre chose que de la bibliographie, » travers qui doit se pardonner, tant le fait est rare chez les personnes qui, en France, s'occupent de cette spécialité. M. Brunet ne verrait-il dans la bibliographie que la seule Titulographic, la Catalogographie ? Non, il sait, mais son amour-propre ne lui permet pas de l'avouer, que cette spécialité des connaissances humaines a de nombreux rameaux. Si la bibliographie pratique est une science, ainsi qu'on l'a si souvent répété, c'est de l'autre côté du Rhin qu'il faut aller Tétudier. Chez nous, les bibliognostes sont loin d'être de la valeur d' Ant.-Aug. Renouard, il faut en excepter pourtant les auteurs de monographies scientifiques et de haute littérature, élaborées ex
extérieures, et qui avec de la persévérance sont parvenus à produire des travaux utiles, commercialement parlant, ainsi les Brunet, les Quérard, etc.; ce sont des hommes spéciaux, qui rendent des services dans la mesure de leurs capacités, mais ce ne sont pas des savants : la bibliographie a ses rapins tout aussi bien que la peinture. Il en est autrement en Allemagne, où ta science des livres est enseignée par des hommes d'érudition variée : des docteurs, des professeurs, des bibliothécaires distingués. Là, le goût de la bibliographie esttrès-
^ Plasiears catalogues ont présenté ce uelit volume comme étant de M. Thoisnier-Desplaces, U« braire ; c'est une erreur : il est de M. P. GhaiUot, à Avignon, son imprimeur.