CHAPITRE III
1>« la classification des indigens.
ARTICLE 1"
Principe de cette classification.
La classification des indigens repose sur les circonstances spéciales qui occasionnent sa détresse, en déterminent le ca-
(1) Le rouble vaut environ 4 fr. 60 c.
CLASSIFICATION DES INDIGEHS. 1^5
racicre. A combien de vicissitudes n'est pas en eûel sujette icibas la frêle existence de l'homme? LesMeux périodes qui commencent et finissent sa carrière terrestre, sont marquées par l'impuissance de se suffire à lui*méme ; les accidens de tout genre le menacent d'infirmités plus ou moins graves et durables; les fléaux, l'intempérie des saisons, les caprices de la fortune, les oscillations du commerce et de l'industrie, la malignité ou l'imprudence des autres hommes conspirent à-lafois contre lui ; et comme si ce n'était pas assez de tant d'ennemis extérieurs , l'homme se crée souvent encore les plus grands maux à lui-même.
Jérémie Bentham range sous deux grandes catégories les cas qui exigent des secours : l'une comprend ce qu'il appelle le» catuei personnelles ou internes; l'autre, les causes externes, La première catégorie se partage en trois divisions, d'abord ce sont les indigens dont l'état est perpétuel. L'auteur les divise en deux classes : l'une comprend ceux qui sont frappés d'une infirmité d'esprit ou de corps; l'autre , les travailleurs; panni ceux-ci , il distingue les travailleurs imparfaits , les travailleurs débiles, les travailleurs tantôt malades et tantôt bien portans, les travailleurs délicats.
Une seconde division comprend les indigens dont la situation est supposée avoir une longue durée, mais un terme , en 8'affaiblissant graduellement; Bentham y place l'enfance et les travailleurs non formés^ distribués en 21 espèces.
Dans une troisième division qui comprend l'indigence accidentelle et d'une durée incertaine, Bentham forme deux classes : l'une qui est fondée sur l'incapacité de travailler et qui comprend les malades et les familles chargées d'enfans ; l'autre qui est fondée sur la répugnance à travailler.
La seconde catégorie n'offre que des indigens dont la situation, dit Bentham, est toute temporaire et d'une durée incertaine. Cette catégorie se sous-divise en trois classes.
La première comprend ceux qui manquent d'occupation, c'est-à-dire :
h6 PREMIÈRE P\RTIE. UVRE I. CHAP.TIT.
1^ Les li*availleurs sans place,
2* Les travailleurs oisifs par suite d*une stagnation périodique,
5** Les travailleurs renvoyés ,
li'' Les travailleurs neutralisés,
Formant en tout vingt-six espèces ;
La deuxième, fondée sur rimpossibilité de se procurer du travail, comprend les travailleurs :
1° Flétris par la justice,
2" Suspects^
y Sans aveu ^
4** Paresseux,
5<> Impudiques,
6® Etrangers,
7** Emprisonnés, .
Formant trente-cinq espèces ^ j
La troisième, fondée sur la perte de la fortune, se compose ] de vingt-deux espèces, exprimant autant de cas différens.
Il convenait sans doute de citer cette nomenclature, comme offrant la plus vaste énumération, qui ait encore été oBertei comme aussi par égard pour la réputation de son auteur. Mais il suffit de la citer aussi, pour faire reconnaître qu'elle est à plusieurs égards inexacte et incomplète, en même temps qu'elle est exubérante. tJn certain nombre d'espèces rentrent d'ailleurs les unes dans les autres.
La classification des indigens nous paraît devoir reposer sur des principes plus simples et plus utiles dans Tapplication. ' Nous la déduirions de trois circonstances principales. L'indi* gent invalide et Tindigent valide constitueraient d'abord deux grandes classes, dans lesquelles viendraient se ranger tous les cas possibles. De ces classes on séparerait l'indigence prove- .
nue de causes étrangères et celle qui est de la faute niéme difr~'' Tindividn. Enfin, on examinerait si l'indigence est temporaire ou durable. A ces distinctions se rattachent des considéra— •
tions importantes , fournies par l'observation pratique et qui y
CLAA$IFrC\TIO> DES 1MI1GC?IS. i^7
par là même, influent d*une manière essenlielle sur les applications. Dles feront plus d'une fois modifier les règles tracées par la théorie. Les sous-divisions se pn*senteront ensuite d>lles-mémes ; elles conduiront à faire distinguer les cas où llndigence est plus ou moins complète.
La séparation des indigens en deux classes principales, celle desinyaliâeset celle des valides, est généralement admise. Klle est lumineuse en elle-même, féconde en conséquences. Klle suppose chez le premier, incapacité pour le travail ; chez le second, absence d'emploi, à défaut de ressources propres. Ello appelle deux régimes d'assistance entièrement différcns : pour le premier^ des secours qui pourvoientdirectement&sos besoins ; pour le second, autant qu'il se peut, une protection qui lui procure les moyens de s'occuper utilement. Elle réagit d'une manière grave sur les intérêts de Tordre public et sur ceux de llndnstrie. En remontant aux causes, les deux genres d'Indigens se montrent commç provenant d'origines également distinctes.
Mais ici déjà dans la pratique, la limite que la théorie avait tracée, ne se reproduit plus d'une manière aussi précise; car, comme nous allons le voir, il est une foule de malheureux qui flottent en quelque sorte entre ces deux classes, participant à-b-fois de toutes deux.
ARTICLE I!
Des indigent invalides.
iiri
qn
Les indigens peuvent être privés de leurs forces, ou par Age, ou par les infirmités.
La ptCBBère de ces deux catégories m; sous-df vim* en deux cqièees : les eofims et les vieillards .
Ici, phnicunronnidrnlinnîî se présentent.
^8 PR£i¥lKRE PARTIE. LIVRE I. CHAP. III.
Jusqu'à quel âge d'abord Tenfant est-il inrapable de subsister par son propre travail?
On fixe généralement à 12 ans l*époque à laquelle 1^ subsistance de l'enfant n'est plus une charge pour ceux qui doivent y pourvoir. Ce n'est pas qu'à cet âge précisément le produit de son travail lui suffise. Mais un maître contracte avec lui, se charge de son entretien; en retour, l'enfant engage ses services pour une période de temps plus étendue que celle qu'exige son apprentissage. L'enfant, par cette combinaison, emprunte à son avenir pour suppléer à l'insuffisance des ressources présentes. Il s'assiste lui-même. Il consomme par anticipation une partie de ce qu'il gagnera lorsqu'il sera de> venu un travailleur indépendant. L'adolescent de 18 à 21 ans rembourse encore ce qu'a coûté l'enfant de 12 à 15 ans. Maintenant, soit pour stipuler ce contrat, soit pour en assurer l'exécution, l'enfant a souvent besoin de l'assistance d'autrui. Il lui faut un guide, une protection, c'est-à-dire encore un secours; non pas un secours pécuniaire, mais un secours encore plus précieux peut-être.
Ce n'est pas tout : l'enfant qui entre à douze ans dans la carrière du travail , non-seulement engage son avenir, mais peut le compromettre. Ceci arrivera de deux manières : ou si le maître au service duquel il entre , eu exige un travail audessus de ses forces, qui ruine sa santé et le rend incapable dans la suite d'acquérir une entière indépendance ; ou si le travail mécanique , exigé par le maître, ne laissant plus à l'enfant la possibilité d'achever son éducation intellectuelle et morale, le prive du légitime développement de ses faculté: , de celui qui est nécessaire à la dignité de l'homme et à la vie sociale. Dans ces deux cas, l'enfant, ainsi sacrifié j quoiqu'il ait du pain aujourd'hui, est un indigent digne de pitié; il est dépouillé par anticipation de ses ressources futures.
Nous n'admettons donc pas l'âge de douze ans comme la limite qui termine la première catégorie des indlgens, cell9 de Tonfance, mais seulement comme séparant deux espèce^
DES I>DIGBNS IfC VALIDES. 69
dMndigence auxquelles doivent correspondre deu\ natures de secours. La limite vcrîlable n*est guère qu'à dix-huit ans pour les garçons , et à quinze pour les filles.
Uenfance est pour Thomme une période de préparation et de culture ; en présence de cet âge , on se méprendrait d'une manière funeste si Ton se bornait à apprécier Findigence d'après les besoins actuels. Il y a , pour Tenfant audessous de douze ans, une autre nécessité que celle de subsister : c'est celle d'être convenablement élevé) les semences de l'avenir sont pour lui le premier des biens. Ce besoin moral reçoit aussi une évaluation positive et pécuniaire ; car il exige des loisirs enlevés au travail manuel , des services empruntés d'autrui. C'est même sous le rapport de ce besoin moral, que la situation de l'enfant invoque surtout une assistance ; car, dès l'âge de sept à huit ans , il peut déjà gagner quelque chose par son travail manuel; mais l'éducation, Une peut l'obienir qu'avec l'aide de ceux qui sont capables de la lui
donner. *•- Ainsi , ce qui constitue à nos yeux l'indigence du premier
âge, c'est moins encore la faiblesse actuelle des bras, que le
besoin d'une éducation dont les semences doivent fructifier un
jour, et pour le cours entier de la vie.
Or, l'enfant peut se trouver privé de deux manières de la protection naturelle que lui destinait la Providence, celle de sesparens : ou ses parenslui ont été ravis, ou ils l'ont délaissé.
L*orphelin nous apparaît donc à la tête du long et lugubre cortège des infortunés, et, de toutes les infortunes, il n'en est aucune de plus sacrée , de plus touchante , soit que l'on considère son passé , son présent ou son avenir.
L'orphelin peut éire privé ou de son père, ou de sa mè^re, on de tous les deux à-la-fois ; mais il convient de savoir aussi s'il conserve ou non des ascendans , des frères déjà indépenlif dans, des proches parens dans l'aisance.
L'enfant délaissé peut appartenir à des parens connus, ou ^ des parens inconnus.
Dans le premier cas , ses parens peuvent l*avoir délaissé volontairement, ou par nécessité : celte seconde hypothèse a lieu pour les enfans dont les parens sont détenus, ou malades dans les hôpitaux.
Quelquefois c'est dans Fintérét même de l'enfant qu'il se trouve séparé de sa famille : Trop souvenC, en effet, la première nécessité pour lui est de fuir le séjour de la corruption et du vice que recèle le toit domestique; le bienfait le plus utile pour lui est alors de l'accueillir dans un asile où il soit préseiTé de la contagion.
Quelquefois les parens sont absens ^ marins , voyageurs , ils ont négligé de pourvoir aux soins qu'exigent leurs enfaos , ou leur retour est retardé.
Les enfans illégitimes ne constituent point une classe d'indigens à ce titre seul. Bentham ici a été induit en erreur par les méprises de la législation anglaise; mais , plus facilement qu'un autre, l'enfant illégitime peut être délaissé, et par là tomber dans Tindigence. 4^1
En nous transportant à l'autre extrémité de la vie humaÎBe, un autre spectacle s'offre à nos regards , analogue sous quel'^ ques aspects , contraire sous d'autres. Le caractère physique deTindigence est chez le vieillard 9 comme chez l'enfant, la débilité corporelle ; mais les forces vont en croissant chez l'un , en décroissant chez l'antre. Le premier fait des provisions pour l'avenir, le second consomme celles qu'il avait rassemblées dans le passé. Si donc , en assistant le premier, il faut prévoir; il n'y a guère, hélas ! pour le second, d'espoir que la tombe ; mais il y a des années écoulées à interroger.
La vieillesse ne devient un cas d'indigence complète, qu'autant qu'elle se confond , par l'affaiblissement des organes, avec une .véritable infirmité. Mais , pour les personnes qui ne subsistent que par le travail manuel , l'époque de l'incapacité commence dès que les membres s'engourdissent, dès que les muscles perdent leur ressort ; elle commence d'autant plus tôt que le travail est plus pénible. Il n'y a donc pas
DES I>'DlGEfCS INVALIDES. Ôl
il'àge déterminé qui puisse donner une limite précise pour rindîgence née de là vieillesse : tel homme est aussi vigoureux à quatre-vingts ans que tel autre à soixante. Mais il se présente ici à Tami de l'humanité une considération morale qui ne saurait le trouver indifférent : dans les vues de la Providence , le repos est aussi un besoin de Thomme ; il est sartout un besoin pour le vieillard ; il peut même être pour loi une récompense méritée. Il est donc juste de ne pas fixer ici la limite la plus rigoureuse , et d'avoir égard surtout à la conduite antérieure; d'un autre côté, il est nécessaire au Tîelllard d'exercer encore les facultés qui lui restent, précisément pour en prolonger la jouissance.
En considérant la débilité de l'enfance , la pensée de l'observat€ur cherche d'abord ses protecteurs naturels, ses parens; on ne le range parmi les indigens, que si on l'en voit privé. Pourquoi n'apprécte-t-on pas de même la situation da vieillard? Pourquoi ne recherche-t-on pas, avant tout, ses enfans? Le devoir de la reconnaissance n'est-il pas aussi sacré pour ceux-ci que le devoir de la protection pour les premiers? Le vieillard délaissé appartient seul à la classe indigente.
Une suffit pas à la vieillesse d'un secours matériel quelconque, à l'aide duquel elle puisse languir encore quelques jours de plns; il y a pour elle un autre ordre de besoins. Bien moins dans Sua intérêt que dans celui de la morale publique, il est oécessaire qu'elle soit honorée , respectée. Elle peut être respectée encore au sein même de l'indigence , pourvu qu'on lui épargne sons les dehors de la misère tout ce qui pourrait l'exposer à des humiliations. Les secours pour elle doivent aussi être de» égards.
> La seconde catégorie des indîgens'invalides se divise aussi C''! en deux grandes classes : l'une, comprend ceux chez lesquels ia capacité pour le travail se trouve seulement suspendue ; U"! l'autre, ceux chez lesquels elle est plus ou moins perdue par ^1 raltération radicale des organes dont elle emprunte le service.
52 P&EHIÀRE PARTtB. LIVllE I. CHAP. III.
Dams la première de ces deux classes , nous apercevons le$ malades ^ les blessés et les convalescens.
Parmi les malades, il importe de distinguer ceux qui sont alités*^ et par là même empêchés d'une manière absolue de se livrer à une occupation quelconque , et ceux qui , bien que soumis à un traitement, peuvent encore agir, vaquer à leur emploi, ou se rendre utiles de quelque manière.
Le malade alité , comme Tenfant en bas âge , comme le vieillard décrépit, invoque, non pas, seulement une assistance matérielle , mais une protectiàB(:et les soins d'autroi. Les consolations lui seront quelquefois aussi nécessaires que les médicamens, et. pourront seules rendre les médicamens efficaces. A la dernière heure encore, il est des secours dus au mourant: secours sublimes, et que la bienfaisance publique s'honorera de lui apurer. Il«n est encore d'une autre sorte , qui sont dus à sa dépouille mortelle , et que conmiande un juste respect pour la dignité humaine.
La distinction introduite par l'art médical entre les maladies aiguës et les maladies chroniques doit être adoptée dans la classification des indigens, en tant, qu'elle influe sur la durée des secours. Il en est de même de celle qui est introduite entre les maladies sporadiques, épidémiques et contagieuses , en tant qu'elle influe sur la forme et le mode des secours.
Dans la seconde classe , nous rencontrons les indigens qui ont perdu un ou plusieurs membres, un ou plusieurs organes * des sens ; tels sont les estropiés , les paralytiques , les épileptiques, les aveugles t^espèce d'exil douloureux, quiconimence i quelquefois dans la jeunesse et même dans Tenfance , et qui relègue le malheureux hors du théâtre de l'activité humaine, souvent même , par une' cruelle séquestration , hors du com^ merce de ses semblables.
Si les convalescens n'occupent aucune place dans la plupart des classifications proposées jusqu'à ce jour, si leur si- ^ tuation parait exciter en général peu de sollicitude, il faut Tat- **
DES IRDIGBNS IKTALIDBS. ^'o
ribuer à ce t te disposition trop ordinaire qui se laisse exclusiveméat préoccuper par le spectacle des maux présens, et qui néglige de prévoir les besoins de l'avenir. La convalescence est un état dé passage, sans doute ; mais elle doit assurer le bienfait de la guérison ; elle doit préparer le retour d'une situation indépendante. Elle est encore pour l'indigent une véritable crise pendant laquelle il doit ménager ses forces, épargner ses ressources, et recevoir, pour cette double fin , une assistance opportune. >
Les infirmités intellectuelles font naître, à quelques égards, les mêmes besoins que celles du corps ; elles en font nature aussi d'un ordre différent.
La jouissance des facultés intellectuelles peut n'être que suspendue, comme dans le délire et dans la plupart des cas d'aliénation mentale; elle peut être entièrement perdue, comme chez les idiots.
L'infirmité intellectuelle a cela de propre, qu'elle exige toujours la protection et les soins d'autrui : c'est surtout sous ce rapport que l'indigent qui en est atteint ne peut se suffire à lui-même.
L'aliéné est le plus souvent capable d^un travail manuel , actif, assidu , productif : cet exercice est même nécessaire pour guérir ou atténuer son infirmité.
La privation de certains organes des sens peint , à l'aide d*une éducation toute spéciale, être suppléée relativement à la capacité de travail. L'art, éclairé du flambeau de la philosophie a institué cette éducation pour le sourd-muet et pour Faveugle de naissance. L'indigence de l'aveugle et du sourde muet dépourvus de ressources n'est donc pas caractérisée par une incapacité absolue. Le vrai secours qui leur convient n'est pas Tanmêne , mais l'éducation . * L'incapacité à laquelle l'indigent est condamné par une infirmité corporelle ou intellectuelle n'embrasse pas toujours tous les genres de travaux -, le plus souventelle n'est que spéciale : le paralytique peut encore tricoter étendu sur son lit;
54 PRisMIÈAE PABTIE. LIVRE I. CHAP. III.
celui qui est estropié des pieds peut exécuter un travail manuel. L'aveugle et le sourd ne sont pas propres à tous les genres de métiers, même après leur éducation; mais avant de recevoir ce bienfait , ils peuvent être employés de diverses manières : Taveugle tourne la roue : le sourd porte des fardeaux. Quelquefois Tidiot lui-même peut rendre encore quelques services mécaniques.
L'incapacité n'est que partielle , si die condamne l'indigent à n'exécuter qu'une tâche plus limitée, à ne s'occuper que sous certaines conditions. Dans le premier cas , l'incapacité agit sur la nature du travail ; dans le second, sur sa quantité. Dans les deux cas, le résultat est le même pour l'indigent : c'est un reste de capacité , si Ton veut^ mais une capacité insuffisante.
ARTICLE ni.
Des indigetu vaiides.
Les indigcns valides sont de deux sortes : aux uns manque un emploi; pour les autres, l'emploi ne donne qu'un produit insuffisant. Les premiers restent forcément inactifs , les seconds s'épuisent de travail , mais n'obtiennent qu'un salaire trop faible pour subvenir à leurs besoins.
Ces deux situations ne doivent pas être confondues , car elles exigent des remèdes fort dlfférens. Cependant elles ont quelque analogie : elles dérivent souvent de la même origine. Le travail est-il demandé? les uns trouvent plus facilement à s'employer, ies autres sont mieux rémunérés. La demande de travail s'arrête- t-*elle? ies uns restent oisifs , les autres voient réduire leur salaire.
Nous supposons que, dans lesdeux tas, l'indigent valide est victime des circonstances, et non oisif par sa propre volonté.
Le manque de travail peut provenir de circonstances plus ou moins générales , plus ou moins individuelles.
DBS INDIGENS VALIDES. j.'>
Dans le premier cas, la privation d*cniploi pour les travailleurs est quelquefois la suite d*uue stagnation qui embrasse toutes les branches d Industrie et toute retendue du pays ; quelquefois elle n'atteint qu*uue branche détermint^e d*iudostrie, une certaine localité , ou même un certain rlablissèment. Dans cette dernière hypothèse, ce qui manque i\ Tin- (ligeat, ce n'est pas une occasion quelconque de s'occuper utilement, c'est celle de s'employer dans la profession particulière à laquelle il est propre, et qui lui promet par là de plus grands avantages.
La stagnation dont souSï*e alors le travailleur peut être plus ou moins passagère ou durable'; elle est quelquefois périodique.
Il est des professions qui ne peuvent guère être cxerc<'*es que dans certaines saisons de l'année ;-ii est des travaux qui sont interrompus parles pluies, par les froids , par la nuit ; il est quelques besoins des consommateurs qui se manifestent spécialement à certaines époques. Il y a donc alors interruption ou diminution d'emploi pour un certain nombre de travailleurs ; mais en même temps leurs salaires tendent à b'élerer davantage aux périodes pendant lesquelles ils sont occupés : tels sont les bateliers , les jardiniers , les maçons , les couvreurs, les ramoneurs, etc.
Des circonstances accidentelles peuvent modifier le ttux des salaires dans une profession , en neutralisant l'emploi des ouvriers. Ainsi une fabrication cesse par un changement de mode; on canal est terminé; une mine, une carrière sont épnsées ; les soldats , les matelots sont licenciés ; des CBilliles suspendent les opérations des maisons de commerce, ractivité des flianafiMCnres ; l'introduction subite de machines, le changement de procédés ou de modes d'exploitaiion , rendent innlOes certains travaux; les agitations politiques, le désordre, les émeutes, menacent la tranquiSlité de Ions , interrompeRt le cours des transactions , suspendent les travaux •;-u>!itreiienâieDt b paix H la confiance généraifr.
Dans le second cas, la privation d'emploi se rattache à quelque obstacle que le travailleur rencontre dans les circonstances qui lui sont personnelles , et qui rempéchent de concourir avec des avantages égaux dans le marché où se stipule le prix des salaires. Il aura mal choisi , par exemple , le théâtre où il veut exercer sa profession ; il manquera d'appuis et de relations pour trouver de l'emploi. Telle est souvent la situation des étrangers, des nouveau -venus, des voyageurs, surtout lorsqu'ils ne parlent pas la langue du pays et qu'ils y sont entièrement inconnus. Quelquefois le travailleur se sera vu «enlever le petit capital des avances nécessaires à l'exercice de son industrie ; un fermier aura perdu ses bestiaux et son capital d'exploitation , par suite d'un fléau destructeur ou des ravages de l'ennemi ^ un petit marchand aura été victime d'une faillite, et son fond lui sera enlevé par ses créanciers; un ouvrier sera dépouille de ses instrumens , de son métier et hors d'état de se procurer la matière première qu'il élabore à son propre compte. Un incendie, un vol, un procès, une guerre d'invasion occasionnent mille désastres de ce genre.
En général, rien n'est plus funeste au bien-être des classes laborieuses, que les variations fréquentes et sensibles qui surviennent, soit dans le prix des objets de consommation, soit dans le taux des salaires, soit dans la quantité du travail, à moins que les unes ne correspondent exactement aux antres et que les effets ne se compensent. Ces irrégularités trompent les calculs de la prévoyance, dérangent l'équilibre sur lequel repose le bien-être du travailleur. Alors même qu'elles amènent momentanément un état de choses plus avantageux pour lui, elle cachent sous cette prospérité passagère un danger réel ; le travailleur contracte , sous l'influence de cette prospérité, des habitudes nouvelles, auxquelles il s'attache d'autant plus qu'elles sont plus douces, et qui lui rendront plus pénibles les privations auxquelles il sera bientôt exposé par des variations en sens invrrse.
DES iriDIGR^^S VALIDKS. ;>7
Cesi aussi toujours pour les travaiileui'S un iièsavaiilagi' certain, que de se voir contraints à changer d'occupation pendant le cours de leur carrière , et ce désavaniage est d'autant plus considérable qu'il y a moins d'analogie entre les deux genres d'occupation. D'abord, à l'époiiue do ce changement, il y a ordinairement un intervalle d'inaction; ensuite le travailleur perd en partie le fruit du noviciat <in'il avait rempli, des habitudes qu'il avait contractées, de Texpërience et de l'habileté qu'il avait acquises, dos rtïlations qu'il avait formées. Il lui faut recommencer sur de nouveaux frais, à une époque de sa vie où Ton apprend plus dilllcile* ment; il lui faut tenter un second apprentissage. Lenulme inconvénient peut s'attacher aussi , quoique d'une manière moins sensible, au changement de résidence.
L'însnflteance du produit du travail peut dériver de deux ordres de circonstances: les unes qui ont pour eflcide réduire les salaires h un taux trop faible ; les autres qui occasionnent une augmentation dans les dépenses auxquelles les salaires doivent subvenir.
L'existence de l'individu qui vit uniquement de sou labeur journalier repose sur l'équilibre qui existe entre (e salaire qn*il en retire et les charges qu*il supporte. Le moindre changeaient qui diminue l'un de ces deux derniers tenues, ou qui Sfgrave l'antre, le réduit à l'indigence.
L*affsûlilissèment des salaires peut être général , ou spécial, on local; il dépend, en partie, comme nous venons de le dire, de la réduction dans la demande du travail. 3lais le taux du salaire correspond aussi au mérite de l'œuvre ; il est donc des genres d'emploi moins rémunérés que d'antres & raison de leur nature elle-même. La perft^ctiou de Toni^Tage, les diffîcnliés dont l'ouvrier a du triompher, la fidéiité et la promptitude dans I exécution contribuent bien plus encore que la force et le temps au mérite du travail.
L"a<Ti»ib«>euieu! d'.'t di]if*ji^ev [*:u{ dt^Hver <-gu:*rujcn'. ♦.■'.
•58 PRBMIBRB PARTIE. LIVRE 1. CUAP. III.
deux ordres de circonstances fort distinctes. Le premier affecte à- la-fois la situation de tous les habitans d'une même localité : tel est le renchérissement des objets de consommation ; telle est une saison rigoureuse qui contraint à un plus grand emploi de combustible , qui .exige des vêtemens plus chauds. Le secoqd est personnel à Tindivida ; il dépend surtout du nombre de personnes dont cet individu est chargé. On estime généralement qu'uBQiénage composé d'un mari et d'une femme exige une dépense plus forte de moitié en sus j que celle d'un célibataire; on suppose que chaque enfant en bas âge , c'est-à-dire au-dessous de douze ans , ajoute encore un tiers environ à la charge dn ménage composé de deux personnes , cependant ce calcul noos paraît exagéré : le ménage de deux personnes coûte moins que n'eussent dépensé les deux individus vivant séparément dans le célibat; l'accroissement de dépense ne suit paà dans la même proportion l'augmentation du nombre des enfans ; la vie commune, la vie de famille surtout, procure une notable économie. L'expérience conduit à reconnaître que les charges du père de famille ne commencent à excéder les produits de son travail , d'après le taux le plus ordinaire des salaires , que lorsqu'il a trois enfkns en bas âge. Dans les travaux les moins productifs, le taux des salaires dépasse peu le montant de la dépense nécessaire à un adulte; mais l'entretien de la femme, celui des deux premiers enfans doit être couvert en partie par le travail de la femme même , €n partie par Téconomie résultant pour tous de la vie commune , en partie par un surcroît de diligence , de soins , d'ordre , de sobriété dans les deux époux ; le dévoûment allège pour eux les privations, et rend la modération plus facile.
DES FEMHES IUDIGBHTBS. À\^
ARTICLE IV
Continuation du précédent. — Des femmes indigentes.
Qu'il nous soit permis, dans cel ailligeant et rapide dénombrement des misères luimaines, de nous arrôler un momeul avec une attention particulière sur la situation des femmes qui, bien que valides, sont atteintes par l'indigence. Cette situation mérite le plus vif intérêt; elle est mal appréciée peut-être.
La femme n'est pas destinée par la Providence à une eiLlstence solitaire: fille, sœur, épouse, mère, amie, membre d'une communauté quelconque , ministre de bonté , die est destinée à vivre pour autrui $ le besoin d'affection qui remplit son cœur, annonce assez haut cette mission de dévoùment. Elle se rend utile dans le sein de la communauté ou de la famille par mille services de détail , par mille soins délicats, dont on ne tient pas compte, qui ne se prêtent pas à une évaluation précise, mais qui ont un prix réel. Cttidamnée à vivre isolée, la capacité qui lui était propre reste stérile; elle en perd les avantages, la société eu perd les fruits: les services qu'elle rendait ou ne sont pas remplacés, oh ne le sont qu'à plus grands frais.
La femme est appelée à une vie sédentaire ; les travaux manuels auxquels elle est plus spécialement propre , se concilient avec les soins qu'elle donne aux autres, avec ceux qu'exige on ménage. La réduire aux premières , en foire une simple ouvrière , un instrument de manufacture ou de fabrique, c'est lui ravir l'un de ses avantages. £lle a des besoins qui sont pariiculiers à son sexe \ la Caiblesse les occasionne en partie ; sa santé est plus fiaible. 11 lui faut un appui , et cette condition donne pour elle un nouveau prix a la Tîe commune.
Il est une dignité prupu* a son sexe , doul le maintien e»i
pour la femme Tune des plus impérieuses nécessités, cl qui doit garantir, avec sa réputation, son indépendance, son existence entière.
La femme est incapable des labeurs qui exigent de grands efforts. Une foule de professions lui sont interdites , ou du moins elle ne peut les exercer qu'avec une infériorité marquée vis-à-vis de l'autre sexe. Le rôle de journalière lui convient peu; il l'appellerait au dehors, l'exposerait à des dangers de plus d'un genre. Ses ressources sont, à tous égards, plus restreintes et plus incertaines.
Sous tous ces rapports, la situation de la femme est , de sa nature, beaucoup plus défavorable que celle de Thonmie, lorsqu'elle confine à la pauvreté.
11 est vrai qu'elle consomme moins ; on estime qu'une femme peut subsister avec les deux tiers, ou même la moitié de la somme qu'un homme dépense. Cependant lorsqu'on consulte les relevés publiés par les établissemens hospitaliers, on remarque que si la dépense journalière , occasionée par Fentreiien des femmes, est partout plus faible, la différence n'est pas à beaucoup près aussi forte que celle qu'on vient d'indiquer : elle est seulement d'un neuvième ou d'un dixième; d'où nous sommes ibndés à penser que si une femme peut subsister avec la moiûéde la somme qu'un homme dépense , c^est surtout parce qu'elle est ordinairement plus sobre , plus soigneuse, plus modérée, meilleure ménagère. Il n'est donc pas juste d'établir en principe que ses nécessités sont moindres de moitié ; mais il faut reconnaître que les vertus propres à son sexe suppléent mieux aux rigueurs de la fortune.
Il est vrai aussi qu'en certains arts de luxe, qui exigent une singulière dextérité de la main, .comme la broderie, la fabrication de la dentelle, la femme excelle, et n'a plus à redouter la concurrence de l'homme. Mais ce sont des exceptions dont ne profite qu'un petit nombre de sujets.
Voyez, en définitive, combien la femme est plus exposée que l'homme au danger de tomber dans l'indigence! pour