‹ De la bienfaisance publique; (volume 2)Chapitre 18 sur 80 · DES FEMMES INDIGENTES · texte numérisé non relu

DES FEMMES INDIGENTES

^lle, le maioque de travail est plus fréquent, les salaires beaucoup plus faibles. Voyez , combien la misère, si elle en est atteinte, est pour elle, plus cruelle encore! Le danger, le malheur s'accroissent potir la feitime qui vit isolée. Fille, son avenir peut être facilement, plus sérieusement compromis ; veuve, femme abandonnée, son infortune présente s'aggrave des souvenirs et des habitudes du passé.

Aussi partout Jes femmes figurent-elles en plus grand nombre sur le tableau des indigens. Le recensement de la population des hôpitaux forme seul une exception à ce résultat. C'est que précisément le séjour de l'hôpital sépare le malade de sa famille, et que la femme tient plus étroitement à Texistence de famille.

L'assistance qui lui est portée est moins dispendieuse que celle que réclame l'indigence de l'homme ; mais elle est d'une autre nature. Elle demande surtout une protection plus étendue et des égards plus délicats.

La veuve, la femme abandonnée, sont contraintes, pendant le cours et peut-être vers la fin de leur carrière, de changer leur genre de vie: elles s'étaient accoutumées à l'existence de fiunille ; elles avaient exercé leurs facultés dans la sphère de la famille; elles y avaient joui d'un appui qui les dispensait à plusieurs égards de se protéger elles-mêmes ; étonnées de leur solitude, combien de difficultés elles rencontrent pour apprendre à ne plus compter que sur leurs propres ressources et pour s'en créer de nouvelles! Combien les douleurs de l'àme ne viennent-elles pas encore épuiser en elles les forces du corps? Et cette révolution les surprend à une époque qui commence déjà pour elles une période d'affaiblissement progressif. La veuve peut encore, dans ses souvedîrs, puiser quelque courage; elle trouve plus de confidens pour ses peines. La femme délaissée, souvent dépouillée par la perfidie de celui qui devait la soutenir, n'a que des pensées amères et rougit d'une position dans laquelle elle n'est que la victime des fautes d'autrui.

Que si la solitude est déjà pour toutes deux un état si déplorable, que sera-ce, si elles restent chargées d'enfansen bas âge ! La charge était légère pour le chef de famille ; celuici avait du moins, sur le produit de son travail, un excédant qu'il versait dans le petit trésor de la communauté. La malheureuse veuve, la femme délaissée, qui n'ont pas déjà le nécessaire pour elles-mêmes, comment pourvoiront-^lles à la subsistance de ces êtres chéris! Si encore elles pouvaient conserver la plénitude des ressources personnelles qu'elles se seraient procurées par leur travail ! Mais ne doivent-elles pas renoncer, en partie du moins, à ce travail lui-même, pour les soins assidus que réclame l'éducation de leur petite famille? Certes, s'il y aune infortune touchante, c'est celle où de telles affections souffrent, où des existences si intéressantes se trouvent à-la-fois comph)mises.

Qu'on nous excuse si nous indiquons ici en passant une autre situation qui, sans mériter les mêmes sympathies que la précédente, a cependant quelque analogie avec elle, et peut être parfois plus cruelle encore. C'est celle de la jeune personne, qui, trompée par une promesse mensongère de mariage, subit en fait les mêmes charges qu'une femme abandonnée. De plus, hélas! elle perd, avec la considération, la position qu'elle s'était procurée, et les moyens d'existence qu'elle en retirait. Un péril plus grand que les autres, la menace : il s'agit plus que de sauver sa vie ! il s'agit de la préserver contre les suites d'une première faute, et contre les conséquences du désespoir.

La femme dont l'époux est alité ou atteint d'une infirmité complète, joint là charge que lui imposent les nécessités du chef de lafaçiille, aux infortunes qui viennent d'être décrites.

Enfin, il est pour la femme deux circonstances spéciales qui créent pour elle des nécessités nouvelles, en même temps qu'elles l'environnent d'un plus haut degré d'intérêt : celle de la grossesse eircelle de l'allaitement. Toutes deux suspendent pour la femme l'exécution de certains travaux, ra-

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lentissent les autres, sollicitent uoe nourriture choisie, une protection prévoyante, exigent certains genres de soins. C'est précisément lorsque la femme accomplit cette vocation que lui a donnée la Providence, en obtenant la dignité de mère de famille, qu'elle est moins en état de se suffire à elle-même. Mais n'estK;e pas alors aussi qu'elle mérite mieux en retour d'obtenir l'assistance des autres?

ARTICLE V

Continuation. — Des travaHleun imparfaits.

Nous empruntons à Bentham cette dénomination, qui comprend une très grande partie des iudîgens, la plus considérable peut-^tre^ mais nous lui donnons une autre acception, el un sens beaucoup plus étendu.

Voici une classe d'indigens qui ne figure dans aucune des divisions tracées parla théorie, que l'observation pratique fait seule découvrir. Au premier coup-d'œil rien ne les signale; on ne les remarque point encore ; il n'y a rien desaillant et de sensible dans leur situation. Un observateur superficiel les confondrait peut-être avec les paresseux, et cependant cette sentence serait injuste. La gêne qu'ils éprouvent a quelque chose d'indéfinissable, parce qu'elle résulte de circonstances cachées, pai^e qu'elle ne se produit qu'à la longue. Entrez sous le toit d'une famille atteinte du mal que nous allons essayer de décrire! vous n'y trouvez ni malades, ni infirmes; elle a de l'ouvrage , elle s'occupe ; et cependant une langueur secrète se trahit dans la vie de cette famille ; la lenteur, l'embarras, la confusion, s'annoncent par des signes multipliés ; elle ne peut se suffire à elle-même, quoique dotée des mêmes ressources avec lesquelles une autre famille conserve son indépendance. .

Qu'y a-t-il donc dans ces individus qui fait peser plus spécialement sur eux le poids de la misère ? C'est qu'ils ne sont

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donés que d'une capacité incomplète. Cette imperfection nuit au mérite, à la quantité de leur travail, au débit de leurs ouvrages, et même au bon emploi qu'ils doivent faire de leurs ressources. £n présence de rivaux actifs , habiles , industrieux, ils hésitent, ils tardent: ils succombent dans la grande lutte de la concurrence.

En première ligne se présente le travailleur que nous appellerons maladif/ c*est-à-dire celui dont la constitution est débile; celui qui, sans être précisément malade, est sujet à des indispositions fréquentes. Il ne peut s'exposer aux intempéries des saisons ; il ne peut supporter ni de grandes fatigues , ni un travail long-temps prolongé , ni exercer les professions laborieuses qui exigent des tempéramens robustes.

Ensuite viennent les travailleurs maladroits. Sains et bien portans, ils ne manquent pas, si Ton veut, de la force musculaire ; mais ils sont lourds , gauchos , lents ; ils manquent de justesse dans le coup-d'œil , de dextérité dans la main ^ ite exécutent moins bien , moins vite , les ouvrages qui exigent précision et célérité. Cette maladresse n'est pas précisément une infirmité , mais elle en a les désavantages ; elle résulte de quelque imperfection dans les organes du corps.

En troisième lieu, nous renconivons lee travailleurs ignorans. Aussi peu habiles que les précëdens, ils ne le sont pas par le vice de leur organisation, mais par celui de leur éducation ; soit que leur instruction ait été tellement négligée , qu'ils manquent d'une aptitude généralement nécessaire dans l'état de société ; soit qu'ils n'aient pas suffisamment acquis les notions spéciales qu'exige leur profession, qu'ils aient mal profité de leur apprentissage , ou qu'ils n'aient pas su se perfectionner par la pratique. Cette ignorance leur devient d'autant'plus ftineste, que la profession à laquelle ils se livrent demande plus d'habileté. j

Enfin, viennent les gens homes et faibles d'esprit. Il ne s'agît pas ici de cette incapacité intellectuelle qui se fait remarquer chez Taliéné, chez l'idiot. Il y a cependant chez les in-

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clÎTidus dont ^us parlons une véritable Infirniitô inlellectuelle, une sorte de denii-imbêcillitê, qui est à 1 aliénation mentale ce qu*un tempérament débile est à la maladie. Sans être vicieux, ni de mauvaise volonté , ces pauvres gens ne savent ni réfléchir, ni prévoir, ni calculer, ni combiner. Us manquent d'ordre , parce qu'ils ne conçoivent pas Tidée de Tordre ; ils manquent d*esprit de conduite , pai^cc qu'ils n ont pas de jugement. Ils ne réussissent en rien, sans savoir pourquoi; ils ne savent pas même bien imiter.

Cette situation difficile à décrire, mais que nous espérons faire comprendre, mérite beaucoup de pitié , et d'autant plus qu'elle n'émeut pas le spectateur.

Elle interdit au pauvre l'accès d'un certain nombre de professions, et précisément de celles qui sont les plus avanuigeuses ; elle place ces êtres débiles dans une infériorité marquée au sein de la société humaine , et dans le mouvement général de l'industrie.

Une grande défaveur pèse sur les travailleurs aiteinls de cette imperfection. Non-seulement ils obiionnenideuioindiTs récompenses, parce qu'ils ne sont pas en état de rendre Ws mêmes services ; mais c'est toujours sur eux que tombe de préférence le premier effet d'un ralentissement dans le mouvement de l'industrie. Ils sont les derniers appehis dans l(;s ateliers ; ils sont les premiers congédiés dès que l'ouvrage; vient à manquer. Ils sont comme frappés de disgrâce, lis se ux)uvent ainsi placés sur les confins qui séparent les doux grandes catégories d'indigens; ils participent à-la-fois de toutes deux ; à moitié valides , à moitié invalides , ils manquent à-la-fois et de capacité et d'ouvrage.

Il faut avoir parcouru les rangs des indigens, pour apprendre quelle multitude âfentre eux appartiennent à cette classe disgraciée. Espèce de parias, se traînant avec peine à la j suite des bons ouvriers, êtres incomplets, ils ne peuvent remplir qu'une portion de la tâche rude et difficile que l'état présent de nos sociétés impose à toasteurs membres. C'est iiur I. 5

eux que pèsent , dans leurs inconvéïiiens , toiles les conséquences de la liberté de Tinduslrie.

ARTICLE VI

Des indigens qui le sont par leur propre faute.

On peut séparer encore les indigens en deux grandes classes, sous le rapport de la responsabilité qu'ils subissent : les uns innocens de leur malheur, les autres indigens volontaires; les premiers, victimes d'évènemens qu'ils n*ont pu éviter, les autres, tombés dans l'abîme par leur propre faute.

Ici encore les classifications de la théorie ne se retrouvent plus aussi précises dans la pratique. Il est peu d'indigens qui n'aient quelques reproches à se faire ; il est peu d'indigens, quelles que soient leurs fautes, qui n'aient cependant éprouvé quelques revers. Le moraliste le plus sévère peut-il toujours d'ailleurs assigner une limite rigoureuse entre la faute et le malheur? Cette distipction toutefois est nécessaire à maintenir, en principe, sauf à la modifier en l'appliquant aux personnes ; car elle fait discerner deux ordres de causer qui , bien que se confondant dans leurs effets , procèdent de différentes manières. La part plus ou moins grande que les torts du pauvre peuvent avoir dans son infortune , influe et sur le degré d'intérêt qu'il peut mériter, et sur l'assistance qu'il doit recevoir , et plus essentiellement encore sur le choix des moyens propres à prévenir, dès sa naissance , la misère à laquelle il succombe.

Celui qui s'est ruiné par son inconduite, qui a dissipé ses ressources, qui a détruit sa santé, qui a perdu sa réputation, qui s'est aliéné ceux dont l'appui le soutenait , porte la peine de ses fautes antérieures ; cette peine , avouons-le , est juste ; elle est nécessaire. Si cependant elle fait éclore le. remords, le repentir; si l'infortuné qui la subit, en se résignant, se corrige; s'il aspire du moins à se réformer, l'ami de l'humanité

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ne doit-il pas lui tenir compte de son changement et de ses efforts?

Les fautes les plus condamnables en elles-mêmes sous le rapport moral ne sont pas toujours les plus funestes pour le bien-étrc. Le manque de probité ne conduit pas aussi certainement à la misère que le défaut de prudence.

Une seule faute suffît pour faire perdre la réputation, avec elle le crédit. Une condamnation qui flétrit, ferme Taccès des ateliers ; la cause a été momentanée, Teffet est durable. Ici , la cause est sans remède ; mais on peut remédier a ses conséquences. Une habitude vicieuse , une fois contractée , tend à se fortifier de jour en jour ; en se prolongeant, en se fortifiant, elle accroît la détresse de Thomme vicieux. Ici c'est le principe même qu'il faut attaquer et détruire.

Admirable dispensation de la providence! éclatant témoignage de la sagesse de ses plans I La vertu que Dieu a donnée pour loi à la nature humaine, qui est pour Thomme le gage de la destinée future , est aussi la plus certaine garantie de son bonheur présent, et même de son simple bien-être matériel. Il n'est pas un vice qui ne compromette l'existence de l'individu qui subsiste de son travail ; le vice dissipe les ressources en occasionaut des dépenses; il dissipe le temps, la plus précieuse des ressources; il atténue les forces, affaiblit les ressorts du caractère, trouble les idées, obscurcit la raison, altère la considération, tue le crédit, détruit ou relâche les relations utiles : sous tous ces rapports à-la-fois il est une cause de ruine, la plus féconde de toutes.

C'est surtout Tabus des jouissances sensuelles, qui expose letravailleur a subir ces désastreuses conséquences: il épuise à-la-fots sa santé et sa bourse ; il lui enlève cet empire sur lui-mémey première condition du courage, de l'activité, de la persévérance, auxquels sont .réservés les succès du travail; il le jette dans le désordre ;rîl' dérange ses facultés inlellectaelles ; il dégrade son caractère, lui lliît perdre cette fierté intérieure, cette dignité qui est là dernière protection de

rhomme au milieu des disgrâces de la fortune. L'ivrognerie, le libertinage peuplent les rangs des misérables^ remplissent tes hôpitaux. Ecarts d'autant plus dangereux^ qu'ils t)ommencent souvent d'une manière presque insensible, qu'ensuite ils ne connaissent plus de limites, et qu'ils ôtent le courage et jusqu'au désir d'en triompher!

Sous les haillons de la misère, combien n'apercevons-nous pas de victimes de cette passion du jeu que le goût des émotions, l'impatience du gain, les illusions de l'avidité conspirent à faire naître! Combien d'infortunés, aujourd'hui dénués de tout ont été ruinés par la vanité, et ont sacrifié au désir de paraître des ressources réclamées par les premiers besoins •de la vie! Séduction fatale, qui entraîne surtout un sexe auquel le besoin de plaire est naturel, mais qui l'expose à des dangers d'un autre ordre et plus graves encore !

Sœur de l'intempérance et de tous les désordres, la fainéantise marche souveat en leur compagnie, mais suffit seule pour plonger un malheureux dans là misère la plus profonde. Elle occupe toujours une part plus ou moins grande dans les torts dont il est coupable, et cependant, quoiqu'il en subisse la peine, combien il lui est difficile d'en triompher ! Elle envahit d'une manière lente et insensible l'existence de l'homme : au premier abord, son action ni ses efi^ts ne se font remarquer ni de ceux qu'elle conduit à leur perte, ni des spectateurs ; €lle débute par l'indolence, l'engourdissement, s'étend et gagne de proche en proche ; le malheureux languit, mais ne s'alarme pas ; ses journées ont moins d'heures, ses heures moins de valeur; son travail diminue en quantité, en perfection; il manque les occasions favorables ; il arrive partout le dernier; il succombe dans la concurrence ; il éprouve des pertes par défaut de soins et de vigilance ; et pendant qu'il s'endort ainsi au bord de l'abîme, un eharme secret l'attache de plus en plus à cette mortelle apathie.

Si une partie des foutes du pauvre doit être attribuée aux torts du caractère, une autre provient des erreurs du juge-

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