INTRODUCTION
Les nobles études dont les intérêts de Thumanité sont l'objet y et qui inspirent aux&mes élevées de si profondes sympathies , sont unies entre elles par une étroite consanguinité. Tendant essentiellement à un but conmmn , opérant en partie sur de communs élémcns', elles se demandent, elles se prêtent des secours mutuels.
Dans leur nombre , celle qui s^attache aux maux de Thumanité souffrante, aux moyens de les prévenir et de les soulager, entretient, plus qu'aucune peut- être, des relations avec toutes les autres. Elle occupe, en quelque sorte, le centre de ce système; elle embrasse des questions qui touchent aux différens ordres de connaissances dont il se compose. L'on ne peut méditer les douloureux phénomènes de la pauvreté , sans pénétrer dans les principes constitutifs de la société elle-même , et dans les graves considérations auxquelles donne lieu la distinction des classes, l'organisation de la propriété et celle du travail. Les causes , les effets de la pauvreté se lient sur plusieurs points aux principes de la législation civile et criminelle. En recherchant ses préservatifs et ses remèdes, on s'engage dans les plus importans problèmes de l'économie politique. L'hygiène et l'art de
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guérir sont mis eux-mêmes à contribulion dans la direciion des secoui's publics. Le flambeau de la morale jette sur Torigine et le développement de l'indigence , des lumières dont ou est loin d'avoir recueilli toute l'étendue; ses inspirations président au vrai régime de l'assistance qu'invoque le malheur. La philosophie devient, sous plusieurs rapports, tributaire des études de la bienfaisance ; elle a des emprunts à lui faire', et plus d'emprunts qu'on ne le suppose. La religion , enfin , qui domine toujours au sommet des choses humaines, comme en renfermant à-la-fois , et les plus hauts secrets et les lois suprêmes, apparaît avec une majesté solennelle , mais consolante , sur la scène terrible où tant de souffrances se déploient, où tant de victimes gémissent; elle y apporte des révélations , des secours , des espérances d'un prix inestimable ; elle y opère des prodiges qui manifestent sa propre puissance , et qui lui méritent l'admiration et la reconnaissance du genre humain.
L'élude des maux de l'humanité et de leurs remèdes se mêle intimement à tous les intérêts de l'ordre social. La politique qui l'avait trop souvent dédaignée , découvre , non sans quelque effroi peut-être, qu'au sein de cette élude, sont des questions desquelles peuvent dépendre le repos des états et la destinée des peuples. Les gouvernemens y apprennent que, dans les larmes du pauvre, il y a pour eux et des instructions et des devoirs. De toutes les conditions de la société, celle du malheureux est sans doute celle qui, par elle-même, a le plus de droits à nos sollicitudes; mais, qu'on le sache bien, ses intérêts se lient essentiellement à ceux de toutes lëfe autres classes de la société, par une solidarité immense.
Si le bonheur général , si le perfectionnement de la grande famille humaine forment le but de toutes les sciences sociales, celle qui s'occupe des classes malheureuses n'est-elle pas comme le préliifainaire de toutes les autres ? n'a-t-elle pas des tributs pour chacune d'elles? n'en reçoit-elle pas
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d'aussi abondans, à son tour? n'est-clle pas, à quelques égards, et l'une des plua vastes , et. l'une des plus nécessaires? n'est-elle pas, hélas! aussi, l'une des plus positives? Pour être solide et fructueuse , une telle étude doit donc être embrassée avec quelque étendue. Elle se présente sous un grand nombre de faces ; elle se complique de vues différentes. U est nécessaire de l'envisager dans tout son ensemble, si on veut, en s'y livrant, seiTÎr utilement la sainte cause de l'humanité. Les diverses branches de secours né peuvent être bien appréciées que par leur coïncidence dans un système commun, par leur relation avec les maux qu'elles se proposent de guérir. En présence de ces maux , on se demande si , avant de les soulager , on n'eût pas pu les prévenir; on se trouve ainsi conduit à en rechercher les sour-
CCS; on suit do la sorte le cours entier de la vie humaine ici-bas , avec le concours des accidens qui la menacent , des secours qui la soutiennent; on envisage l'infortune dans ses tristes et nombreuses formes , dans son commerce avec la richesse, dans ses rapports avec la société entière, qui agit sur elle en plusieurs manières, et sur laquelle elle réagit à son tour.
Tel est le point de vue dans lequel l'ouvrage qu'on va lire a été conçu et exécuté. C'est dire assez que son auteur, quels qu'aient été ses soins et ses efTorts, ne peut se flatter d'offrir, sur un tel sujet , qu'une trop faible esquisse. Mais , enfin , il a essayé de le saisir et de le traiter daftis son entier , d'en coordonner toutes les parties, d'en proposer les classifications, les méthodes , et d'en tracer au moins le cadre , s'il ne lui était pas donné de le remplir.
Dans cette science, comme dans un grand nombre d'autres, l'action a, dès long-temps, devancé la théorie, et nous devons nous en applaudir. Car, ainsi, celle-là a préparé c elle-ci, et elle lui a servi de fondement ; les faits ont fourni les meilleurs enseignemcns, ceux de l'expérience. L'infortune a trouvé toujours et partout de généreux conso-
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lateurs; elle ne pouvait attendre, pour être aidée, qu'on eût disserté dans les livres, sur les règles de la bienfaisance. La bienfaisance a agi ; ses œuvres sont notre lumière. Alors même que nos recherches , aujourdlini , se borneraient à en retracer le tableau , quelle ne serait pas Futilité d'une telle histoire? quel intérêt n'inspirerait-elle pas à tous les cœurs? Combien de grandes et belles actions ne rappellerait-elle pas, en racontant la fondation des établissemens d'humanité ; actions trop souvent tombées dans l'oubli , ou que la modestie de leurs auteurs a laissées dans l'ombre ! que de beaux exepiples elle ferait revivre ! que de touchantes vertus elle nous ferait admirer ! quel riche héritage ! quelles saintes traditions conservées! quelles leçons offertes! quelle émulation excitée ! et par là , quelles nouvelles semences de bonnes œuvres! quel honneur aussi pour la nature humaine! quelle joie pour les gens de bien ! Oh oui ! puissent-ils , en effet , reparaître un jour à nos yeux, dans des récits fidèles, ces héros de la bonté, sortant de leur obscurité volontaire, nous expliquer et les inspirations qui les ont guidés , et les plans qu'ils ont conçus , et les obstacles qu'ils ont rencontrés , et les moyens de leurs succès ! Puisse-t-on, en consacrant leur mémoire , vouer à leurs noms la gratitude de la postérité ! Puisse-t-on , en disant ce qu'ils ont fait , leur préparer de dignes successeurs !
Il n'est aucun de nous qui , en visitant les établissemens créés par la bienfaisance , en recueillant une foule d'observations utiles, au milieu d'un profond attendrissement et d'une vive émotion , ne se soit senti engagé dans une suite de réflexions sérieuses, ne se soit même quelquefois élevé à un ordre de vues qui ont contribué à sa propre amélioralion; n'ait éprouvé le besoin de servir aussi, suivant ses forces, la sainte cause de l'humanité, que dis-je, le besoin même de s'y consacrer tout entier ; qui n'ait appris là , eu présence d'une scène déchirante et lugubre , qu'il existe , même sur cette terre, un bonheur sublime , le dévoûment
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pour le malheur. Alors donc que nos recherches se borne* raient à obtenir et à présenter la description de tant de monumens la plupart inconnus, combien ne seraient-elles pas fécondes en résultats ! Que de comparaisons instructives, soit par les analogies, soit par les différences et les contrastes! Que de lumières nouvelles sur les mœurs, sur Teffet des institutions! quelle autorité pour confirmer certaines vérités, pour justifier certaines règles.' Quel guide pour préparer les améliorations, sans courir la chance des essais ! Quel avertîssement pour se garantir du danger des théories purement spéculatives, des systèmes conçus dans le cabinet, des illusions auxquelles le zèle même est trop souvent exposé 1
Des travaux semblables , s'ils pouvaient être convenablement exécutés , se résoudraient donc en conséquences éminemment pratiques , autant que salutaires. Us deviendraieùt par eux-mêmes un service envers l'humanité. Ce ne serait pas un de leurs fruits les moins précieux , que de contribuer à l'amélioration des mœurs : tous en deviendraient meilleurs, et ceux qui les auraient exécutés, et ceux qui les étudieraient, et ceux auxquels leurs effets viendraient s'appliquer.
Malheureusement, les matériaux qui pourraient servir à former l'histoire qui vient d'être indiquée , à présenter les descriptions désirables , sont encore rares parmi nous. Un petit nombre d'écrivains se sont livrés à ces recherches. Un petit nombre de documens a été publié. On ne parvient à découvrir les faits anciens qu'avec peine ; il faut les puiser souvent à des sources qui appartiennent à d'autres sujets. Les archives des administrations publiques ne renferment que des rcnseignemens incomplets. Les informations transmises à l'autorité ne sont pas suffisantes pour faire pénétrer dans le fond des choses. Ceux qui veulent entreprendre ces recherches doivent voir par leurs yeux, s'ils désirent véritablement s'instruire. Il leur faut donc parcourir eux-mêmes les diverses contrées , visiter les établissemens , observer, interroger, s'enquérir de tous les détails. La vie d'un seul homme
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n'y pourrait suffire , ,et il n'y a pas trop du concours d'un certain nombre d'investigateurs éclairés , pour recueillir une moisson qui puisse satisfaire aux besoins de la science.
Un second ordre de matériaux lui a été fourni avec plus d'abondance par les écrivains qui ont traité celte matière sous le point de vue doctrinal. U^ promettent un nouveau genre d'utilité , mais des fruits qui sont aussi achetés bien cher. Ils se partagent en trois classes principales. Les uns ont traité d'une manière théorique et générale les grandes questions que suscitent et les besoins de l'indigence j et Tef* ficacité des institutions imaginées dans le dessein d'y pourvoir. D'autres ont conçu des projets, proposé des plans . pour le régime des secours publics. D'autres se sont livrés à la critique des institutions existantes , en ont signalé les inconvéniens , les abus , les dangers , avec plus ou moins de fondement. Grâces soient rendues à tous les hommes de bien qui ont successivement travaillé à celle œuvre difficile î ils nous ontfacîlilé la tâche qui reste à remplir; nous leur devons des vérités que nous chercherons à faire fructifier. Les erreurs même qu'ils auraient pu commettre, avec des intentions pures, serviront à faire avancer la science , si nous savons y trouver le moyen de compléter nos recherches. Les controverses qu'ils ont provoquées , celles auxquelles ils ont pris part, fournissent le sujet des investigations les plus imporiautcs à la prospérilé sociale et aux intérêts de l'humanité.
L'antiquité ne nous a légué aucun écrit sur ce sujet, la chose s'explique d'elle-même , puisque l'antiquité ne connaissait guère d'insti lu lions de secours publics. Le christianisme parut, releva la dignilé du pauvre, prit sous sa protection la cause de l'infortune , enseigna la charité;- les institutions de secours publics se formèrent sous ses inspiralions ; elles eurent des fondaleurs , non des historiens. Ses œuvres devinrenl comme un livre immense et sublime, ouvert aux méditations des gens de bien. Les discours, les écrits
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des Pères de TEglise furent des exhoriaiions éloquentes à faire le bien 5 ils s'adressaient essentiellement à la charité individuelle; ils éveillaient les senlimens généreux : noble et touchante mission , qui , dans des temps de calamités publiques, fut éminemment salutaire! Saint Augustin (1), saint Jérôme, saint Cyprien , saint Grégoire (2) , saint Isidore (3) , TertuUien , saint Basile , saint Jean Chrysostôme (4) , saint Ambroise(5), saint Bernard , saint Thomas (6), etc., revendiquent'successivement les droits du pauvre, au nom de la loi divine 5 ils recommandent à Tenvi le devoir de Taumône; ils rappellent que ce devoir est imposé, avant tous, aux ministres de la religion , qu*il lie spécialement chaque cite envers ses membres. Ils retracent aussi Tobligation du pauvre 5 ils proscrivent Toisivelé et le vagabondage. Ccst une première période , pendant laquelle les questions relatives à la bienfaisance soit publique, soit privée, sont traitées exclusivement sous le point de vue religieux. Pendant la même période , les conciles, par leurs canons, consacraient les mêmes devoirs, en réglaient Texercice.
Pendant les dures années du moyen âge , c'était bien assez de venir au secours de la souffrance ; on ne dissertait pas sur sa nature et ses causes. Au xvi*" siècle seulement, s'élevèrent , pour la première fois , des discussions raisonuées sur le mérite des divers genres de secours considérés dans leurs rapports avec la police civile. Il est remarquable que ces discussions aient commencé en Espagne (7) , l'un des pays où la mendicité était le plus répandue , et que la mendicité
(1) Sur saint Mathieu, chap. vi, livre contrôles lier. — Sur les ps. 61,
(2) Homélie 9. Sur les évangiles.
(3) 1. Question. 1. Sur les pauvres.
(4) Sur saint Luc, homélie 26, 37, 43 ; 2^ sermon sur le Cazare* (6) Sur saint Luc , ctcf, etc.; livre de Nabotz , chap. 8.
(6) 22. Question. 32. Contra Cent, lib. 3. cap. 133, 136.
(7) Autant du moins que nous avons pu le découvrir par nos recherches.
XIV IKTRODUCTIOir.
en soit devenue l*occasîon ; comme, dans tous les états de l'Europe, elle a donné lieu aui premières mesures législatives sur le régime des secours publics. '
D'après les conseils et les prédications d'un moine de l'ordre de Saint-Benoît, du frère Jean de Médina, abbé de Saint- Vincent, à Salamanque , la ville de Zamosa avait adopté un règlement pour réprimer les abus toujours croissans de la mendicité ^ celles tie Yalladolid et de Salamanque avaient suivi cet exemple. Un autre moine, le célèbre prieur Dominique de Soto, de l'ordre des Dominicains, professeur de théologie à Salamanque, critiqua ces réglemens et les motifs qui les avaient suggérés. Le frère Jean de Médina défendit son œuvre. La critique et l'apologie ont été imprimées à Salamanque, en i5/tô. (i)
Les deux auteurs s'appuient également sur la loi naturelle, sur les préceptes divins, sur l'autorité des saints pères et des conciles, sur les citations empruntées à Platon, à Aristote, à Gicéron, sur les lois civiles, suivant l'usage du temps.
Le prieur Dominique de Soto , tout en plaidant la cause des mendians , et spécialement celle des pèlerins de Saint- Jacques, s'élève avec énergie contre le vagabondage. Mais , à ses yeux, nij'évangile, ni les lois civiles ne permettent de restreindre la liberté naturelle du pauvre, ni de l'empêcher de chercher des secours où il espère en trouver, oc L'exil est a une peine qui ne peut être infligée qu'au coupable. Les ré-
(1) Tous deux sont dédiés à D. Philippe, fils de Charles-Quint; le premier sous le titre suivant: Dclîberacion en la causa de los pobres. Imprimé le 30 janvier.
Le 2« est intitulé : De la Orden que en algunos Pueblos de Espana se ha pitesto en la limosina, para remedîo de los 'verdaderos pobres. Imprimé le 20 mars.
L'auteur est redevable de ces deux documens très curieux et jusqu'à ce jour inconnus, à l'obligeance de M. Temaux Gon^pans, qui les a rapportés d'Espagne, et qui a lait lui-même des recherches si neuves et si intéressantes sur l'Espagne et ses colonies.
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a glemens doivent être faits, non en haine des indigens, mais <c dans un sentiment d*amour pour eux; non contre eux, ce maïs en leur faveur. Cependant , plusieurs autorités a municipales semblent plutôt animées par le désir de s*en <ic débarrasser, que par celui de les secourir. Uauteur veut, ce qu'en examinant le pauvre, on se guide par la charité, ce plus que par la justice-, il craint que les magistrats ne soient a à leur égard trop sévères ; il pense même qu'il faut avoir pia tié de celui qiie la pauvreté force à feindre des infirmités , « comme seul moyen de toucher les cœurs. L'autorité publitt que ne doit pas subordonner pour les indigens, la permission a de demander l'aumône à l'accomplissement des devoirs relia gieux. L'autorité ne peut interdire au pauvre de mendier, ce qu'en pourvoyant à ses besoins; ce serait le dispenser de vice vre. Mais elle n'a pas le droit de taxer le riche pour le cona traindre à donner ; car alors la charité ne serait plus un ce mérite. Elle n'a pas non plus le droit de limiter les besoins ce du pauvre ; car la subsistance n'est pas la seule nécessité. y> L'abbé Jean de Médina , après avoir dépeint le fléau de la mendicité et les maux qu'il entraîne , après avoir rappelé les autorités religieuses qui la condamnent , les lois civiles qui depuis Jean II, en 1387, l'ont prohibée en Espagne, explique et justifie le régime qu'il a établi. « En assurant à chaque incc digent un secours proportionné à ses besoins, on délivrera « la société de ces bandes de faux pauvres qui dérobent aux « véritables l'assistance qu'ils surprennent, et qui ne sont que ce des bandes de voleurs ; on assistera les pauvres que leur <ic infirmité ou une juste pudeur empêchent de mendier. Il » vaut mieux mettre un indigent en état de gagner sa vie, que ce de lui jeter un maravedis. Chaque pays doit soutenir ses ce propres indigens , il le peut ; dans la Galice et la Biscaye , ce où cette règle est suivie , on ne voit pas un seul mendiant, ce On fera élever les enfans abandonnés et les orphelins, et on ce leur procurera un état. Il y aiu*a une aumône publique ce et une aumône secrète ; toutes deux seront volontaires. La