CHAPITRE II
He ré^âhiAtion de l'iadigeiioe.
De VindUgence absolue et de l'indigence relative.
Y a-t-il au reste un type normal de l'indigence ? Ce type est-il certain, fixe, universel? où le saisir? àquels traiisle reconnaître?
Il y a sans doute un dernier terme de dénùment : celui où manquent à-la-fois toutes les nécessités de la vie. Il est tristement uniforme, car il équivaut à la mort elle-même. Les exemples en sont heureusement assez rares, au sein de nos sociétés civilisées i c'est une exception au sein de la misère ellemême; c'est un 'accident passager. Car ce dénùment ne peut devenir une situation permanente. On voit où la misère vient expirer; mais comment marquer le terme où elle commence ?
On convient, en général, que l'indigence consiste dans la
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privation des choses indispensables pour la Yie;4*este à sa* voir quelles sont précisément les premières nécessités. Or, elles varient considérablement , suivant les circonstances , les temps, les lieux, les habitudes ; et, quoique diverses, n*en sont pas souvent pour cela toujours moins impéri^ses.
Il n*y a pËS d'indigeiis pài^mi les sauvage^: Le sstuvs^gè vît ou meurt ; il n'est jamais précisément riche ou pauvre. L» ^tuation de tous les membres d'une telle communauté est à-peu-près la même ; leurs besoins sont uniformes, comme leurs ressources. Le sauvage est satisfait cependant dans une condition que le plus malheureux de nos indigens ne considérerait qu'avec effroi ; il ne connaît aucune de ces nombreuses sigétions que nous impose notre genre de vie ; il supportera faim , la soif, la douleur, à un degré dont nous ne pourrions approcher ; il se contente d'alimens qui nous feraient horreur. C'est avec la civilisation que commence Findigence proprement dite, parce que c'est elle qui crée les besoins. Vérité fondamentale de laquelle vont bientôt découler de graves conséquences ! Avec les progros de la civilisation , l'indigence crott aussi et s'étend ; car, avec eux, les besoins se multiplient et deviennent plus/impérie^x. La même situation qui eût été considérée comme opulente au sein de la vie pastorale, devient presque, désastreuse dans nos sociétés riches dé tous les dons de findustrie. L'Arabe du désert vît dans l'abondance avec le làît et les dépouilles que lui fournissent ses troupeaux ; lés Francs, nos aïeux , vivaient gahnent sans avoir lin loyer à payer, des frais de chaul&ge, d'éclairage à supporter; le bourgeois du moyen âge était beaucoup moins bien logé , nourri , vétii, que ne le sont àiyourd'hui la plupart des pauvres dé nos villes.
N'attribuez pas seulement cette augmentation des besoins aux progrès dtt luxé , à ràmollisseiùeht des mœurs ; elle a aussi de pitis fiol)Ies causes. Sous le soleil bienfaisant de la civilisation, l'existence de la créature humaine' se développe et s'étend ; le goût s'épure, les sensations deviennent plus délicates ; i'tiomme s'élève en dignité ; les besoins moraux réa -
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fissent sur les néce$»lés physiques. Il estdes besoins d'opinion qsi hofiorenc là persoime ctpable 4e les éprouver , et commandent les égards de celles qui yeirreot y satisfaire.
Les coadUions 4e Tindlgiaice varient suivant les clioiats. Dans ces régions du midi où ta nature prodigue à Vbomme tontes ses faveurs , eu un sol fécond donne avec peu dCefforts d'abondantes moissons et des tndts de toute sorle , oà. les nuits sont presque constamment égales , où rhomme semble vivre de Talr qu'il respire, du soleil qui réclaire; combien les bttoins ne sont-ils pas restreints i A mesure, au contraire, qu'on s'avance vers le nord , il faut se défendre eoqtre les.riguaursdu froid^.parun abri qui protège mieui^ p«p des viStemeos plus nombreux, par un approvisionnement dccoifibus^ lible ; le corps demande une nourriture plus substantielle ; le travail extérieur est interdit pendant une portion de • Tannée; la longueur des nuits exige le secours d'une Inoiière artiicieUe,
Les conditions de l'indigence eonf subordonnées aux habi" tudes. L'éducation reçue , le régime, la manière de viv^ modifient les besoins , agissent sur le tempéram^t La continuité des privations en affaiblit le seutiment ; la souifrdnce endurcit ;lebien-étreréid plus vulnérable. Une personne quia véeu dans l'aisatice , et qui vers le-idéclin de ses jours est atteinte par des revers , souffrira cruellemaat dans un état de gène qui pourrait paraître digne d*euvie à un simple jourualier. De là, les dîff^ences qu'on 4*emarque,de nation à. nation. L'Allemand et l'Anglais ne sauraient renoncer ^ l'usage de la viande >nn Français ne pourrait consentir à manger aussi peu de pain qu'un Allemand ou un Suisse; Tindigent anglais, assisté par sa paj^pi^e, prend régulièrement son thé au sucre, avec les àcédmp^ffnemens d'usage, L'Irlandais se nourHt de pommes de terre:; le Limousin de châtaignes; le Piémon*. taisde.polente. En HoUaqde , en Belgique, en Angleterre, dans nos dépairtemens du If ^j;!^ , l'usage des bas est devenu aussi indispensable que celui du linge. Celui-ci était inconnu
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uttx anciens j qui pourrait s'en passer parmi nous? Le tab^e^ depuis un sièete ne s'èst*il pas mis ^^u. rang, des nécessités pour beaucoup de gens , même parmi les plus pauvres ? Tous les soins qui tiennent à la propreté sont, en de certains pays, fort heureusement réputés au nombre des premières condi-tiens de Vexlstence, même dans les dernier rangs de la so-^ ciété, quoiqu'ils soient négligés comme des superfluités en d'autres pays, même par les classes supérieures;
£n vain, dira-t-on que ces besoins, nés des habitudes, sont par là même factices. Qu'importe , dès que la privation de** vient cruelle? Le sentiment en est-41 moins vil? La santé même et les forces n'en sont-elles pas altérées? N'est'K>n indigent qu'au moment où l'on meurt de*faim? L'indigent est celui auquel manquent les moy mis de subsistance ; mais, pour subsister, suffit^il de conserver un souffle de vie? Qu'est-ce qu'une* existence à laquelle le tombeau serai t^.préféraible? L'existence est un bien complexe ; elle suppose que la vie esi supportable ; elle comprend les ^sonditions nécessaires à l'exercice des facultés essentielles à l'homme. Quel serait donc l'objet de la bienfoisance , si elle n'avait la mission de soulager la douleur et de prévenir le désespmr ? ' >
L'indigence enfin se mesure par les comlf^araisons; Il n'y a pas de privations pour les choses que l'on ignore ; la vue des jouissances d'autrui multiplie la peine de ceux qui ne les par^ tagent pas. Chacun juge de sa position en la rapprochant de celle des personnes au milieu desquelles il vit. L'indigent, à ce titre , est celui qui occupe le dernier degré dans l'échelle de l'aisance^ Il y aura toujours des pauvres partout où il y aura des conditions inégales en regard les unes des autres. Viendrait-on dire peut-être : <c* Les peines causées par ces comparaisons ne sont que des peines d'opinion )>? Ce ne serait qu'une fausse philosophie. La philosophie prend l'homme tel qu*il est. Dans toute société , il y a une existence commune, considérée comme nécessaire à ses membres : c'est celle qui constitue le régime de vie du travailleur indépen-
IICDI6BRCK ABSOLim, IHDIOSHCB BBLATIVE. 19
dant appartettântan condiUonft les moinsaisées. Llndigence^ à aos yeaXy comineace précifiément à cette limite.
Accoudons aux 'incBars mé j«$te part dans TeKistenee de rhûmme. Les mœurs font l'homme , Thomme social, bien plus cpie les alîmenS' dont tl se ■ourrit. Tel indirUtu aw sein de nos ▼illes n'estai pas réellement misérable^ quoique , avec le mèiBec^reâe Tie, H nese tùt point cru pauvre dans les campagneft?'^
Il est méine utile que llndigence soit ainsi quaKiëe par In condition immédiatement inférieure à c^e des' tra^ vaOlenra indépendans les moins aisés. On doit se féliciter , sous quelque rapport, de voir le cercle des besoins s'é'tendre.Ainsi , de nouveaux mobiles sont donnés à- Findttstrie^ Tactiviié , Ténralation sont entretenues; rexistence de l'honuBe acquiert plus de valeur ^ ses facultés prennent un plnS' grand essor i les^ liens qui unissent les hommes entre eux deviennent plu» nombreux et plus étrpits^'Alors même que les choses qui sont d -un usage universel ne sont pas rigoureusement indiaggas^es en eUe^itiémes pour ia subsistance d'un ÎDdividii* ièelifit d'un usage ainsi' établi,* pour eréer une sorte de nécessité conventionnelle et à quelques égards impé^ JJ^gg; ^£J!lgi des prèihîérs et des plus légitimes besoins de rhomme en état de" société estcëlui "dë^la consiaératjbn?T]à pef8onfieMaëpèu!née'tte~ce''que^tmi9 les autres possèdent se voitsignalée aux regards , exposée aux dédains, reponssée de toute» parts ^ et comme exclue du -commerce général; elle craint de voir ses réclamations les plus légitimes reçues avec défaveur; elle redoute rqppresston; elle souffre davantage peut-être de cette situation que de la faim , ou de la soif. Ainsi, dans l'état de nos mœurs, une mise décente, pour une femme surtout, est aussi essentielle à l'existence, que le pain, l'air et la lumière, et la morale publique doit s'en applaudir. Exister, pour l'homme, c*est conserver sa place dans la communauté, c'est avoir la faculté de se reconnaître, et d'être reconnu par elle, comme vivant au milieu de ses
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frères. La xoiMidératioii morale qu'il possède par là n'est ^pas un ayamage stérile $ elle enuretient le sentiment de la di"gnité humaine ; eHe encourage celui qui en jouit à se res^ pecter lui-même; elle soutient ses relations aveclêsautres hommes sur un pied pkis avantageux ; elle favoriseses trans^ actions» maintient son crédit , multijflle ses moyens Se tmaîl^ le mat à l'abri de la défiance , entrelient pour M le commerce de l'amitié. Respectons un besoin qui se lie au besoin de l'es^ tinte. Le pauvre ne doit point être un paria au milieu de nous. Qu'il ne soit pas banni des lieux publics ; qu'il ne soit pas exclu même des fêtes populaires; que surtout il puisse se confondre avec tous ses frères au sein de nos temples, dans les soleniiités religieuses !
. Oii ne se forme de l'indigenoe qu'une idée incomplète et étroit^ j lorsqu'on n'y voit qu'une condition toute matérieile lor3qn*on semble erofa^e qu'il suflBt à l'homme d'être protégé dans les dangers qui menacent sa vie , sa santé et ses forces. H y ^ pour Thomme des biens plus précieux encore : sa mcnra- Ilté» sa raison, «on énergie, sa capacité^ les plus nobles dons qu'il tienne delà bonté divine. Que servirait d'avoir empêché le pauvre de mourir de faim y si on ne le préservait de la dé*gradation ? Ce genre d'asristance est souvent le secours le plus eflScace contre les maux physique§,eux=4Bêmes.
La bienveillante compassion qu'excite le malheureux se préoccupe surtout de sa situation présente, et rien n'est plus naturel 4 la vue des maux qu'il ^dure absorbe la pensée de ceux qui en sont témoins. Mais une bienfaisance éclairée, pour apprécier exactement ses besoins, s'enquiert aussi de^ ' ^n passé, songe aussi à son avenir.
La notion de l'indigence est donc essentiellement relative ; elle ne comporte pas d'évaluation universelle et constante. Mais si elle n'a pas de type normal, elle a des catégories qu'il devient d'autant plus utiles de déterminer.