PREMIÈRE PARTIE. LITRE I. CHAP. I
ne sont pas en très grand nombre; mais leur talent ne se contente pas de profits modiques , et leurs artifices causent un préjudice considérable aux intérêts des vrais indigens.
L'avarice a des manies singulières, elle s'impose quelquefois toutes les horreurs d'une misère réelle, afin d'obtenir les moyens d'accumuler : elle se fait indigente pour s'enrichir. On connatt l'exemple du célèbre mendiant d'Angleterre qui laissa naguère un trésor considérable ; on en citerait mille autres qui se répètent chaque jour avec des circonstances diverses. Ces prétendus indigens couchent sur la paille , se nourrissent des plus grossiers alimens , se défendent à peine de l'intempérie des saisons, manquent de tout pendant leur vie entière , et nréme jusqu'à leurs derniers instans ; cependant ils réunissent , cachent, entassent et conservent l'ôr, l'argent, le linge, les provisions qu'ils laissent périr sans y toucher. (1)
La fiiioéantise est une sorte dlndigence volontaire : le fainéant soufire sans doute; mais il n'est pas nécessiteux , il n'est qu'oisif : c'est lui qui se manque à lui-même ; les privations qu'il éprouve il se les impose. Toutefois cette indigence apparente est aussi un mensonge ; car il n'y a pas chez elle dénûment réel ; elle a des ressources , mais elle se • refuse à en user.
Celte apathie, quelquefois, est l'effet de Téducation ; quelquefois celui dn tempérament; elle devient une habitude, elle est contagieuse , et ces deux cicconstances , en la prolongeant et la propageant, la rendent encore .plus funeste. Elle suppose , presque toujours , un certain degré d'affaiblissement dans l'énergie morale de l'âme , et quelque dégradation dans le caractère ; ce qui achève d'en aggraver les suites.
Le vice condamne à des besoins par ses désordres; la prî-
(l) Thomas Humm, célibataire, mort en 1838» à Lexden, comté d'Essex , et qui mendiait sur les grandes routes, a laissé 1,700,000 U^. sterling, ou 42 millions et demi de francs , à ses héritiers. '
DE LA VRA» Bf SB LA FAU8SC IlfMGSlVCE. il
yation est povr loi la compagne de l'abus. Llndigence du dissipateur n'a rien de réel ; l'ivrogne y le joueur , le libertin, avec des ressources bornées, n'auront plus de quoi subsister. Ce qui leur manque, ce ne sont pas les moyens de vivre, c'^st l'esprit de conduite. Leur indigence est un mensonge encore^ puisqu'elle met sur le compte de l'adversité , ce qu'ils ne doivent imputer qu'à leurs propres torts. Ces malheureux, il est vrai, dans leur aveuglement, se mentent à eux-mêmes.
Ce mensonge est plus coupable encore chez des chefs de femille, chez ceux qui ont d'antres personnes à leur charge. £n se nuisant à eux-mêmes , ils dépouillent ceux dont la destinée leur était confiée. Que sera-ce s'ils^ consument encore de kl même manière les secours destinés aux victimes de leurs écarts!
Séparer le mensonge de la réalité n'est pas seulement ici ' un acte de justice , c'est encore un bienfait ; bienfait pour le véritable indigent qui ne verra plus usurper les secours dont il a besoin par ceux qui n'y ont aucun droit; bienfait pour le faux indigent lui-même qui ne sera plus encouragé dans ses torts; des infortunes qui commandent le respect ne seront plus confondues avec une imposture qui mérite lé mépris ou la répression. Sur cette séparation repose le système entier.de la bienfaisance publique; seule elle peut en assurer les fruits et en prévenir les abus.
Quand on passe de la théorie à l'application , la distinc-< tion toutefois n'est plus aussi nettement tranchée.' Dans le fait, il faut l'avouer, plus d'un indigent n'appartient d'une manière absolue ni à l'une ni à l'autre de ces deux caté-* gories , mais participe à-la-fois de tout^ deux , et aggrave sa situation par son apathie ou son intempérance. Il y a du moins dans -la situation d'un grand nombre, une sorte de mélange de réalité et d'exagération. Et comment s'en étonner! celui qui soufi^e n'^t, hélas ! que trop disposé à d'exagérer se4 soufirances; il est enclin à les exagérer aux autres, surtout
I 12 PUBBUÂBK PARTIE. LIVRB I. CHAP. î.
quand il 011 ameiid aon soulagement ; le besoin d'iméi-esser Id pitië donoe souvem au malheur une expression trop vive, N'ex.ctt8eronsrnûtts pas ce tort, si nons conûdérons surtout ' quelle estrindiffiérence de quelques-uns de ceux qui écoutent ces platoiftStit la facile crédulité de quelques autres ?
L'ot>serTa{^ur pourrait- il faire la part exacte de ce quiv dans la ûtu^tion de I-indigept, constitue une infortune • réellA, ^t.de ce qiii ne sérail qu'une^ mi&ère fiiqtice? à la vue de la souffrance, comment conserverait-il assez de ealme^ peur se livrer à des appréciation& aussi délicates? Qui aurait te cotur^ge de ten,ir un compte rigoureux des larmes Ai pauvre? ^
L'infortune réeUe et profonde se dérobe souvent aux regards, elle cherche ]^ retraite, le silence ^ to tristesse et la fierté Am font également redouter les regards et le cf^mmi^f qe d^s a^treç hommes s qiielquefois elle préfërerfi Tborre^r de ses souffrances à la dépendance où la p)aceraîent dei^ seçQurs étrs^ngers. Le vpile dont elle se couvre alor^. çpipfQande le respect et redouble Ti^térét qui lui cjst dû. L'qsili^ où elle §e réfugie devient uf|e sorte de s^uctuqire. Cari au malheur qui dqjà par lui-ip^e est sacré , se jpî^ gneqt alors les mérites du courage et de la vertu.
Et reiparquez-le : cette indigepee qui sa cache et se tait» e^t toujours celle qui est la plus innocente, et la moins i^éritée. Elle se trouve spuvent chez des personnes qui qpt reçif une éducation soignée, qui ont joui d'une certaine aisance ,, et pQfir lesqt^elles le^ angoisses de la mjsère devîen^ i|iei)t ainsi plus cruelles. Telle esf la situatipn du malade alî(é, d^ paralytique , de Tenfîint abandonné, de Taliépé, 4e Tinfortiiné atteint 4c quelque infirmi^ hideuse. C'est la n^tur^ , c'est l'excès 4u malheur qui enlèvent alors le moyen de ré-* clamer l'fissis^ce.
411er à U découverte de ce^ infortunes ignorées , tel «tst l'office 4^ la vr(iie bienfaisance. En les abordant avec les fnénsige(nens qui leur sont dus , elle en obtiendra la rêvé-
DE LA thaïe et DE LA FAUSSE INDIGEIKCE. 13
lation y elle leur fera accepter des soulagemens sans blesser leur dignité. Ses explorations sont déjà un premier bienfait.
Qu'arrlre-t-il an contraire si la bien&lsance se borne à un rôle expectant , et itiipose à l'indigent la tiëcessité d6 se mettre en qaéte?
"kien n'est plus fâcheux q^c dliabituer les pauvres à la solHcftation. Tous leur faites perdre un temps précieux y vous les soumettes à des démarches pénibles, vous les accoutumez à triompher ^'honorables répugnances ; vous leur faites concevoir l'assistance comme le prix de l'importunité ; vous lew fkites méconnaître à-la-fois la dignité du malheur et te caractère de la charité.
Cest mal se pr^^er à seccfuHr, que de commencer par humilier; les égards déubleiit le prtt de Fassistance.
Qaeiqnefoia eependaht la prière de l'indigent est l'expression de sa confiaàce; hoinmagé délicat rendu au caractère de celui qu'elle invoqué. Mais aloi% ce n'est plus une sollidtatien ftdl*essée a» hasard ; elle suppose alors des relations aatériljiires et directes entre <$eltii qui demande et celui qui peut donner. Quelqtiefois aussi les démarches d'une sollicitation adrre ne sont, hélâs! que trop commandées par une nécessité urgefirte et absolue. Que déviendra celui qui manque dé tout, è'il n'a ni parent,^ ni ami, ni voisin, ni protecteur? s'i( s'kêrë^e au premier venu , c'est pour échapper au désespoir; dtÉnS'une telle extrémité, H espère n'être étranger à personne; if à droit en effet en rencontrant un autre homme de retrower un frère.
La mendicité est la forme la plus sensible et ta plus gros* sière de cette indigence solliciteuse. Elle s^adresse indifféremment à toui et à chacun ; elle erre de porte en porte , de lieu enliéu; die s'établit sur la voie publique, sur le seuil des temples ; elle cherche les endroits tés plus firéquentés ; elle ne se borné pas à exprimer ses Jbesoins , elle en étale le^ tristes symptômes ; elle cherche à émouvoir par ses
là PREUIERE PARTIE. LIVRE I. GHAP. I.
dehors autant que par son langage ; elle se rend hideuse pour devenir éloquente; «lie se dégrade pour triompher. Il . est naturel qu*ëlle revête toutes les apparences delà misère, en s'adressant à ceux qui ne peuvent en vérifier la réalité.
Le mendiant quitte sa demeure ,^on pays même : il va surprendre la bonté d'une manière inattendue : il cherche des visages inconnus, des personnes qui ne Tout Jamais vu, ne le rtverront jamais. U s'abreuve, comme à plaisir , d'humiliations ; dans le tribut qu'il lève sur une aveugle charité, il ne goût 3 pas même la douceur de la reconnaissance. Qui pourrait dire, à quel avilissement une telle habitude peut faire descendre la créature humaine! Elle détruit les relations qui devaient unir le malheureux à son bienfaiteur; elle altère dans l'àme de ceux qui reçoivent, comme dans l'âme de ceux qui donnent, les sentimens qui devaient former et entretenir ces relations; l'indigenoe alors né reçoit pins des'bienfaits, elle perçoit des tributs; elle ne doit rien à la charité; elle doit tout à la fatigue ou à la crainte.
La mendicité enveloppe d'une inévitable io€ertitude la situation de celui qui sollicite; elle laisse donc celui' qui donne dans l'ignorance sur l'utiUté du don et sur les droits
de celui qui le reçoit. Faisant planer les mêmes doul/es siir
le vrai pauvre et sur le faux indigent, elle prive le premier de la plus précieuse consolation^ de la sympathie des cœurs généreux; elle récompense le second de sa fraude, . elle fait éprouver aux âmes vertueuses une cr^ieUe anxiété : en présence de ces solliciteurs inconnus qui peuvent ou mériter la compassion , ou. n'avoir de titres qu'au mépris, les gens de bien sont condamnés à s'armor de défiance, à se défendre de la pitié.
La mendicité est-elle cependant toujours un tort de la part de ceux qui y recourent? ne peuvent-ils pas^se trouver quelquefois réduits par la nécessité à chercher cette ressource, quand Us n'en trouvent pas d'autrçs? il.se peut: le tort est;, alors à ceux qui réduisent l'infortune à. cette extrémité. Elle
IADI6ENCE ABSOLUE, IKDIGB1K3B RELATIVE. 15
accuse d'une cruelle indifiërence ceuK qui devaient aller an-devant da malheureux par une prévoyante sollicitude; elle accuse d'une légèreté et d'une faiblesse coupables ceux qui prodiguent au hasard leurs dons, sur des allégations suspectes. Ces torts d'une bienfaisanee mal entendue marchent ensemble ^ elle donne à l'aveugle , pour se dispenser ile connattre.