‹ De la bienfaisance publique; (volume 3)Chapitre 8 sur 90 · PREMIERE PARTIE-. LIVRE I. CHAP. I · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE-. LIVRE I. CHAP. I

. La bienfaîsaacie publique n*est autre chose que la bienfaisance collective , exercée dans sa forme la plus générale , au nom de la société entière. -

L'indigence, dans ses douleurs, invoque à-la-fois ce double appui ; elle, est l'objet commun de la bienfaisance publique et de la charité privée. Comme infortune personnelle, elle sollicite la seconde : comme fléau, elle appelle la première. A Tune, elle demande des soins de détails ; à l'autre dés prévisions étendues et une protection puissante.

Eh quoi ! en présence de ce Héau immense et terrible , la société resterait indifférente , immobile, muette! Elle s'émeut à la vue des dangers qui menacent la paix , l'ordre, la santé, les biens ; elle ne frémirait pas au spectacle de tant de maux qui récèlent pour elle tant de périls? Ne souffre-t-elle pas dans chacun de ses membres? Ne sent- elle ][)as que leurs infortunes l'atteignent elle-même, qu'elle s'appauvrit de leur misère , qu'elle peut être agitée par leur mécontentement? Pourquoi est-elle instituée, si ce n'estpour protéger tous ses enfans, surtout les plus faibles , ceux dont les nécessités sont les plus pressantes? De tous les fléaux , après le vice , la misère n'est-elle pas pour elle le plus funeste? et encore tous deux ne marchent-ils pas trop souvent ensemble, comme cause réciproque l'une de l'autre? L^existence seule de l'indigence

ne semble-t-elle pas être un reproche vivant élevé contre la société? l'abandon des indigens ne l'accuserait- il pas de barbarie? Si la charité est chez les simples particuliers l'une des pluB touchantes inspirations de la vertu, la bienfaisance exercée d'une manière générale n'est-elle .|MI6 ^ussi l'un des plus nobles attributs de la puissance publique? Oui, il y a une bienfaisance publique , comme il y a une charité privée ; elle n'est pas seulement pour la société humaine un haut et grand intérêt ; mais elle est aussi une obligation sacrée. Elle embrasse un théâtre beaucoup plus étendu que celui de la charité individuelle ; elle opère sur des classes entières.

OBJBT DE LA BIENVAISAICCE PUBLIQUE. S

sarreiisemble des besoins ; elle dispose des forces de Tassociation ; elle prévoit et fonde pour Tavenir.

La bienfaisance publique, ainsi qu'on le verra mîenx encore par la suite, est essentiellement distincte de la chariie* k'galej si tant est que ceux qui ont introduit cette expression, puissent s'entendre pour lui attacber un sens déterminé. La bienfaisance publique est celle qui agît au nom de la société et par ses organes ; comme la famille, la corporation, la cité, une association quelconque, agissent par des me* sures concertées pour l'entretien et l'assistance de leurs membres.

La^société faumaine et l'indigence en présence l'une de l'autrei quel spectaclç! quel contraste! quel problème! quel sujet de méditation pour le philosophe, pour rfaomrme d'état ! . U renferme en lui-même le secret des destinées futures du genre humain et de la paix du monde. La politique n'a pas de questions plus élevées, ni plus graves. La société et Tindigence en présence l'une de Tautre étonnées de se rencontrer : l'une avide du bien-être , l'autre suôcombant sous le poids de l'infortune ! Tune tour-à-tour suppliante , menaçante ; Taulre émue, alarmée! Quels rapports vont s'établir entre elles ? Quelles seront leur action et réaction mutuelle , la responsabilité de celle-là , les droits de celle-ci? De quelle puissance jouira 'la société pour accomplir sa mission'^ Lui s^a-t-il doni;ié de délivrer l'humanité des misères qui raffligent?

C'est à la sdence de répondre.

Fille du ciel , consolatrice du malheur, la chanté privée ne prend conseil que de ses saintes inspirations , de ses généreuses sympathies; elles lui suffisent pour opérer des prqdi^ ges, et acquérir , par un modeste héroïsme, la reconnaissance deThumanité. La bienfaisanee publique, traçant des règles, fondant des institutions, a besoin de se guider parle flambeau^ de la science. . . . »,

La charité privée cependant, sous peine de s'égarer^' ne.

A PBEHIÙUB FAKTII. UTKB 1. CHAr. 1.

marche pas à l'avei^le : elle veut connattre avant toot les besoins auxquels elle apporte son asaistance. L» biepfaitaiice publique est soumise à U i»éœe coAdition ; ses erreurs , si elle négli^aît d'y saii&£ave , seraient bien plus fatales. ToDles deux se livrent doQC à la mânae étude. Mais l'étade, pour ïuae , est tout iadivUluelle; elle se confond avec l'aolion. L'étudu, pour l'autre, comprend des faits gënëraaz, des romparaisons, et là, devient scientifique. L'une visite la pw sotine de l'indigent) l'anti'e cherobe à définir l'iadigeaCe comme calamité sociale. L'une s.'atiaclie aux nécesailés présentes ; l'autre remonle aux causes, et s'efforce de prévmir^

Kii donnant à la bienruisatK;e publii^oe sa basé fmidaiaeBtale, la science ne raittloncqa'ea^pninler lesobsewatÎMsde la cliariic privée , pour les géuéraligerj le» classeï!; elfe se demande avayt tout ce que c'«st précisément ^e l'indigence , à quels signes on peut U r««ouKtttjre , qu^s sont ses direi-s degrés, ses différentes catégories?

ItMiau A Vindigtace tt delà pautreti.

Nécessaire peur détennitter ta nature et l'étendue des obligaiioDS sociales , l'étude qui a pour objet de connattre l'indigence, n'est pas une étude facile. La preuve en est, qu'elle est neuve encore , du moins en tant qu'elle tend ^ approfondir ce sufet. Hods L'avouons avecdstleurt mais nous devons le dire : la vraie situation des io^gens est peu on mal connue. Beaucoup de ceux (pii parlent d'eux ne les ont pas vus de près ; beauomp même de eeux qafs^istérésséntàeux, qnîles assistent, ne se tbnoent pw de letfr position des idées jnsies. L'observaiioa révèle, aur celte grande maladie de Pbumanité, des vérités à peine soupçonnées, et qui cependant exercent une inâufflce capitale sud le systèihe des secours puMies.

DB L'iffOIGSNCB BT DE LJk PAUVRETÉ. 3

• S'il n'esi pas de reckerche plus digne d'exciter les ira vaux des amis de rhuœaiittay par quelles épreuves elle leur fait acheter les lumlèfes qu'elle tour promet!

Camme Tiiifortuoe individuelle à des secfets, secrets qu*uue charité iqgéfiieOse parvient seule à pénétrer »/la misère envi* sagée comm^ une calamité générale a des mystères , niyitères qu'un observateur ei;.ercépeut seul flécouvrir. Iraitron puiser ces révélatiooa dans tes livres?. Oùs^nt les livres qui ont ti^qé un tableau fidèle dei dottleurs de la misère ? De quoi serviraient même k cet effet les dé&ombremëps* officiels des indigeiis , dressés pour lu disttttiiition des secours publics ? Qu'est-ce que le nombre des indigens i si on ne i^t ce que c*est que l'indigent» lui^mdme , si on ne se fait une juste idée de la aature et de la gravité des mau^ qu'il endure ? Misère! abtmô4ie maux, eu effet, aussi variés qu'horribles! le regard n*y pénètre qu'avec effroi. I/amour ardent du bien donnera le coura^ de l'approfondir. Il osera sonder les plaies , pour y verger Iç baupae. Cette pénible étude sera à ta bienfaisance , ce que la pathologie est à l'art médical. L'>ami de Thumanilé servira de guide au savant et à l'homme d'état.

Les termes de pauvreté' et à^Hndigence^ employés comme synonymes dans le langage usuel , sont loin d'exiprimer la opiéme idée etdepeindre la même situation. 1a pauvreté e^i le dAgré tu^ermédiaire entre, la gène et t^ misère; elle conduit et confipe à r^digence , biais elle n'e^t point encore Tindigence même ; elle est ub danger autant qu'une souffrance. Celui-là &&X pauvre y qui n^a pas suffisamment le nécessaire , qui ne l'a qu'à moitié ^ qui ne l'a que strictement ;^ celui-là est appelé pauvre^ qui n'a pas de quoi subsister convenablement suivant sa condition. Vindigençe est une pauvreté' eiili^èm^^ c'est la privatioD du nécessaire ^ c'est le dénùment absolu. Il^sufit, pour être pauvre , de ne rien avoir ed propre , 0|i méuv^ de ne posséder que peu de chose : il faut, pour être indigent ^ se trouver hors d'état de se procurer soi-même ce dont on

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manque, hepatwre n^a pour subsister que ses bras; Vindtgentn'a pas de quoi subsister. Le pauvre éffrouve desprivar tions; Y indigent est exposé à périr. Le pauvre a surtout besoin d'appui : à Vindigent il faut des secours. Ondoie empêcher que la situation du />aiit^0 ne s'aggrave. Il est indispensable que celle de Vindigent^ïl soulagée, (t)

Cette distinction n'est pas de pure théorie; car la confu^ •sion, trop facilement introduite, entre lesnotions éé ïa pauvreté et l'indigence, a causé bien des erreurs dans l'administration des secours publics. A lapanvret^, il faut une protection sans doute ; à l'indigence seule un asile ou la s^nbsistance. Les aumônes a!bcordées à la pauvreté lui raviraient le premier des biens, cette indépendance qu'elle possède encore.

Quelquefois les expressions pauprete' , pauvre , sont employés, aussi, dans I^ langage«comme des dénotAinations génériques qui embrassent toutes les espèces, tous les degrés d'infortunes , et désignent une classe eiitière. L'indigieiice^ alors exprime une subdivision de cettQ classe , le derîiier degré de cette échelle. h2i pauvreté* eiVindtgence, en ce sens, sont le genre et f espèce. (2)

Il n'est aucune condition humaine, quelque brillante qu'elle s oit, que l'adversité ne puisse atteindre.

Sur celte terre qui est pour lui un théâtre d'éducation et une<;arrière d'épreuves, Thomme est appelé à une lutte constante et terrible contre tous les genres d'obstacles et de dan-

(1) Cette distiactioa &'a point échaiipé à la sagacité deg commissaires du ro chargés de faire deiiiièrement, en Angleterre, des recherches et un rapport sur l'application des lois des pauvres; et c'est précisément sur cette dislinction, comme nous aurons occasion de Texpliquer par la" suite, qu'ils ont fondé le plan de la réforme de ces lois. Repart from hîs majesty's commîssioners for 'uquiring hio9 the a^ministratipn and prattical opération of the poor Latx^. Londres, 1834 , p. 227.

(2) C'est en ce sens générique que Ton emploie le mot />flMPrc substantiTCment: il faut assister le pauvre, le pautre honteux,' eic^ etc. (Dictionnaire de Cacad^îe française,)

DE l'iNDIGBNCB ET DE LA PAUYAETÉ. 7

gers, lutte dans laquelle succombe une foule de victhnes. La civîlisatîon, en se développant de jour en jour, change le théâtre de ce combat ; mais en étend la surface par les libertés même auxquelj£S eUe donne essor. A mesure qu'on descend de degré en degré jusqu'à la condition de la pauvreté,. on voit ces obstacles se multiplierj^ ces dangers s'aggraver j le pauvre reste comme suspendu au bord d'un abîme': le moindre revers, le moindre accident vont l'y plonger. Le pauvre vit du travail de chaque jour; mais tous les jours ne se ressemblent pas. Le travail est interrompu, la subsistance devient plus chère, la saison plus rigoureuse; on contracte des dettes; la ruine commence ; elle s'aggrave ; la maladie , l'âge surviennent. Mille causes peuvent subitement, ou d'une manière insensible, creuser sous les pas du pauvre le précipice fatal. Et quel sort l'attend ! les horreurs de la faim , les tourmens de la maladie, l'abandon, les angoisses, toutes les douleurs de l'âme et du corps! Lugubre et inépuisable tableau! Tantôt ce sont des malheurs individuels : celui-ci perd le peu qu'il pos: sédait, le fruit de son travail et de ses épargnes; celui-là se voit enlever le travail lui-même ; après une vie honorable et utile , le vieillard, au lieu de repos , ne trouve que l'isolement, l'impuissance,, les infirmités, et dans son dénûment , la tombe est pour lui trop lente encore à s'ouvrir. Ici, les joies domestiques sont troublées, sont changées en amertume, pendant qu'un cercle^djenfans est tourmenté pa^le besoin ; là un deuil succède au bonheur domestique, la veuve, les orphelins restent san;» appui ; plus malheureuse peut-être encore une femme est abandonnée par son époux. Les maux de la vie empruntent mille formes diverses, toutes plus redoutables les unes que les autres, pour détruire les forces, déchirer les organes, aiguiser la pointe acérée des douleurs, appeler le trépas, ou condamner l'infortuné à traîner une existence plus cruelle encore. La honte vient se joindre à la misère ; on fuit les regards de ses semblables ; si on les rencontre , peut-être hélas! y découvre- t-on le dédain ou l'indifférence ; les forces

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S épuiseul i le découiragemeot les remplace ; le caractère se déjprade -, peut-être Tanxiété du besoin pondpit f u crime ; peut-être la tristesse se ccmYertit en désespoir; alon^, ô i^fortune mille fois plus fatale epcore ! la créature de Djeu abdique ou perd le premier des bien^ , sa dignité morale. Tantôt cette misère se déploie en désastres plus on moins étendus, et des catastrophes généi^ales : un ipcendie a dévoré un village entier , le quartier d*une ville ; Tipondation a couvert une vaste surface du territoire ; Tintempérie des saisons a détruit les récoltes d'un panton ^ d'une cpntréie ; les ipaladies épidémiques ^i contagieuses ont porté le deifil dans les familles ; les opérations du commerce et de Tindustrie ont subi une crise qui en paralyse les ressorts^ la guerre a porté ses ravages dans le pays ; les troubles civils plus funestes encore que la présence des ennemis , ont anpé les citoyens les uns contre les autres, ont suspendu avec le règne des lois, le principe de la vie sociale.

Dieu! qui arrêtera le cours de tant de misères? Comment s'étonner que tous les regards se tournent vers la puissance publique ? On l'interroge ; on lui demande si elle a suf&samment veillé sur la situation du pauvre en péril , si par des actes imprudens elle n'est pas venue encore la compromettre ; oa la sollicite du moins de venir au secours de l'humanité souffraute ; on.la rend responsable des maux qu'elle n'a pas prévenus , de ceux qu'elle tend à soulager. ^ Mais quelle diversité dans ces maux, «t dans les formes qu'ils affectent, dans les élémens dont ils se composent! ici se présentent des distinctions qui doivent être appéciées avec le discernement le plus éclairé.

ARTICLE m.

ih la vraie et de ia^ fausie indiffenee.

Avant tout, que la vérité soit ici séparée du mensonge. Il y a trois espèces de faux indigens. Chez les premiers ,

DE L.\ VRAIE ET DE LA FAUSSE IlfOIGElfCE. 9

rUidigcDce est uqp industrie $ chez les seconds , c'est l*apathîe de Hi^dolence; chez les iroisîèmes, c'est régar^meat dm désordre.

Le méfier jle faux iqdigeni a deux avantages : d'être fort lacratif et de disppnsçr de toute fatigue. Une fois emtirassé, ceux n^\ l'exploitent y font des progrès rapides ; encouragés parl^ sttccè|$, favorisés mémp , trop souy^nti par l^s err^rs d'une ]i)oiité aveugle pu d'uue bienfaisance malenteadue, ils la perfectûQnnept; ils trouvent bientôt des émules.

Yoy^z combien c0tte industrie est*, habile dans l'art de feindre! elle a des accans plaiuUfs , des gémissemeps et des larmes à sa disposition ^ elle est insinuante , é^oqueqte ; quelquefois humble et timide , quelquefois fière et confi^te , siiivaot les circonstances ; elle se condamne vo)ontaii*ement à quelques privations momentanées pour en faire suppeser de plus graves. Comment la bonté ne serait-elle pas prise à se$ pièges? Peut-elle résister à I21 prepièns émotion que fait éprouver l'apparence du malheur? y opposerai t^elle les froides réflexions de la défiance? s'exposerait-elie, 0ai)s le doute ipéme y à joindre le tort d'un injurjeux soupçon aux refus àB l'î^différence ?

La fausse iqdigence no craint pps de revêtir les haillons de la misère. Quelquefois vous la voyez au contraire se présenter à vx)us avec une mise décente, et sous les formes qui appartiennent aux condition^ aisées de la société. C'est alors que l'industrie du métier déploie tontes ses ressources ; ces faux pauvres de bonne compagnie ont des revers bien plus intéressâns à vous exposer que des infortunes vulgaires; victimes de$ orages politiques , des évèneqiens de guerre , ou de révolutions commerciales^ ils ont subi d'étraqges catastrophes; ils sont tombés du sein de l'opulence datis le plus affreux dénûment. Ils trouvent, (|a<^s les pre^nières dopes qu'ils ont faites , autant de témoins qui viennent les aider à en faire de nouvelles. Ce mensonge de haut parage s'exploite surtout dans les grandes villes , ceux qui s'y livrent

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