POUR LES MOEURS
C’est déjà une précieuse conquête pour les mœurs publiques, que de ramener dans les sentiers du devoir les êtres pervertis; que de leur rendre la plus féconde et la plus constante des ressources pour obtenir une aisance honnête, en leur enseignant à se bien conduire, et en les réhabilitant dans l’estime d’autrui. Mais, en réussissant à les réformer , on protège aussi ceux qu’eût atteints la contagion de leurs exemples ; on sauve les victimes qui eussent été immolées par leurs désordres. Les établissemens de réformation sont donc aussi des moyens de préservation. Jetons un coup-d’œil sur leurs trois espèces principales.
ARTICLE PREMIER
Des maisons de refuge pour les femmes.
Quels services ne rendent pas, sous ce rapport, les établissemens pour arracher au libertinage les filles qui ont eu le malheur de succomber à la séduction; soit qu’ils les sauvent après une première chute; soit qu’ils parviennent à les corriger, lorsque déjà elles sont tombées dans l’abîme de la corruption, à un degré plus ou moins profond ! Quelquefois l’indigence a été l’occasion de leur perte, ou en est devenue l’excuse; les ressources du travail leur échappent, parce que la société les repousse; la maladie les attend; des infirmités précoces les accablent; les fruits de leurs désordres sont livrés à la pitié publique, peut-être infectés, dès le berceau, de maux qui les condamneront à une existence languissante. Elles-mêmes, à leur tour peut-être, en corrompent d’autres par leur commerce et leurs exemples : ici, le bonheur domestique est troublé; là, le jeune homme est entraîné à des
égaremens qui épuisent bientôt ses ressources. Le libertinage met, chaque année, à la charge du public, dans la capitale de la France, les frais nécessaires pour assister 3 à 6 mille femmes pendant leurs couches, 4 mille malades pendant leurs traitemens, près de 5 mille enfans pendant tout le temps de leur éducation, et la somme employée à ces secours s’élève à près de 2 millions par année, pour ne parler que des effets immédiats, bien inférieurs sans doute aux conséquences plus ou moins éloignées qui résultent du désordre des mœurs dans cette grande ville. Des témoignages graves portent à croire que Londres offre encore un tableau plus déplorable.
Que cet hommage de reconnaissance soit offert à la religion, et vienne se joindre à tant d’autres qui lui sont dus! C’est elle qui, la première, s’est inquiétée de la situation des malheureuses que poursuivait à-la-fois le remords, le déshonneur, l’abandon, la maladie. le dénùment : c’est elle qui a espéré les retirer de la fange, les réhabiliter par le repentir. Elle n’a point dédaigné de recueillir ces créatures avilies que le monde accablait de ses mépris, après les avoir peut-être immolées, ou du moins après avoir négligé de les secourir; pendant qu’il exempte de ses flétrissures les vrais auteurs de leur perte. Cette sublime inspiration est née de l’Évangile [î ] ; la charité chrétienne s’y est montrée fidèle. De simples femmes ont eu le courage d’entreprendre une telle œuvre, et de surmonter des répugnances que la sainteté de leur propre vie rendait plus vives encore ; elles en ont recula digne récompense, dans les prodiges qu'elles ont opérés ; car la vertu montre-t-elle jamais une plus merveilleuse puissance, que lorsqu’elle ressus-
[t] Evangile, selon saint Mathieu, chapitre xxxvi , v. 7. Selon saint Marc, chapitre xiv, v. 5.
SECONDE PARTIE. LIVRE 111. CIIAP. V
cite? Il est plusdilïîcile certainement de réhabiliter des êtres dégradés, que de mettre un frein à des passions violentes, et de guérir la corruption que de corriger les erreurs. Ce n’est point ici une éducation ordinaire; l’abus des plaisirs grossiers enlève à la raison son empire, à la volonté son énergie, à Pâme son principe de vie; la flétrissure, le déshonneur détruisent, avec i’espojr de reconquérir une place dans l’opinion, le désir de la mériter. Ces victimes des vices se présentent, ou dans un état d’égarement qui semble termer tout accès aux conseils de la sagesse, ou dans un abattement qui se refuse à les suivre. Quel spectacle ! Comment approcher ces infortunées? par quel côté les saisir? comment s’en faire entendre? quel rapport établir avec elles? comment leur créer une existence nouvelle? Voilà ce que la religion entreprend ; ses saintes maximes font ressortir toute l’horreur du vice; mais elles offrent le moyen d’en réparer les écarts , d’en effacer les souillures. Quelle gloire elle attache au repentir! de quelles douceurs elle accompagne la réconciliation ! quelle solidité elle donne à ses effets! La sévérité, même de ses préceptes, l’austcrité de ses pratiques deviennent un moyen de réformation, comme une sauve-garde pour l’avenir.
Il n’est pas de mobiles trop puissans pour rendre quelque ressort à des êtres avilis ; on obtient souvent d’eux plus aisément une transformation totale qu’une amélioration partielle; c’est par l’expiation qu’ils se purifient. La religion leur offre à la fois tous ces remèdes, et il n’est rien de si infect, que ses parfums n’assainissent. Pénétrez dans les asiles où celle grande épreuve est tentée; assistez à tous les progrès de cette difficile rénovation; entretenez-vous avec les héroïnes de la piété qui lui servent de ministres : vous admirerez comment on parvient à obtenir le recueillement, le calme; à faire rentrer ces personnes en elles-mêmes, à élever graduellement leurs regards vers le ciel, à faire couler leurs larmes, à leur inspirer une résolution généreuse, à les introduire aux sentimens et aux pratiques de la vertu , à les affermir dans le bien ! Quel jour que celui où les portes s’ouvrent, pour rendre à leurs parens consolés, des enfans qu’ils croyaient perdus; à la société étonnée, des personnes capables d’y exercer une carrière utile! Que! triomphe, lorsqu’on voit, ce qui arrive chaque jour, des particuliers estimables venir demander des épouses à ces asiles , et y
recevoir en effet des compagnes qui deviennent de bonnes mères de famille, et qui leur font goûter le bonheur domestique !
Il en est du reste un assez grand nombre qui se rendent volontairement dans ces refuges ; entraînées d’abord, déplorant leur chute, mais ne se sentant pas assez fortes pour résister aux séductions, pour maîtriser leurs habitudes, pour rompre des liaisons coupables, et déplorant cependant l’égarement qui les domine ; dépourvues de ressources pour se procurer une existence honnête , elles invoquent un abri contre les dangers qui les entourent, une protection contre elles-mêmes. Situation bien digne de pitié en effet! Eh! comment de tels vœux ne seraient-ils pas exaucés? mais comment aussi y satisfaire? qui en recevra la confidence? où trouver le port qui mettra en sûreté après de tels naufrages ?
La retraite est, dans tous les cas, la première condition du salut; car il faut, avant tout, que les fatales influences auxquelles la victime avait cédé ne puissent plus l’atteindre; que transplantée sur un autre sol, en présence d’autres objets, elle naisse à d’autres impressions. Le silence, la solitude, la disposeront à rentrer en elle-même, à écouter la voix intérieure que les passions avaient étouffée. Mais la retraite, pour obtenir ses fruits les plus salutaires, doit être volontairement acceptée ; une séquestration forcée irriterait quelquefois la prisonnière, qui la subirait comme une privation momentanée, dont elle se dédommagera bientôt. La solitude ne doit donc pas être accompagnée de rigueurs qui la rendent trop repoussante pour des malades si faibles encore ; elles doivent y voir un abri et non un cachot. Cette liberté de leur vocation, ce sacrifice volontaire, établit une distinction essentielle entre les refuges ouvert^par la charité au repentir, et les établissement pénitentiaires institués par la loi pour le châtiment et la correction des coupables.
Mais, quoique le langage de la charité s’y fasse seul entendre, quoique son esprit dicte seul aussi le régime établi dans ces refuges, les recluses, en y entrant, doivent y embrasser une vie entièrement opposée à celle qu’elles avaient menée jusqu’alors : le travail, le silence, la sobriété, la privation des plaisirs mondains, la renonciation à tout ce qui flatte les sens ou la vanité, une discipline qui règle invariablement leurs actions, l’emploi de leur temps, et qui leur retrace incessamment l’image du devoir ; voilà à quoi elles se résignent, ou pour mieux dire, il est doux de