MAISONS DE REFUGE POUR LES FEMMES
pouvoir l’attester [i], voilà ce qu’elles acceptent souvent avec joie, du moins après quelque temps d’épreuve. Car, une fois entrées dans cette voie de réconciliation, elles sentent elles-mêmes tout l’avantage qu’elles puisent dans les obligations sévères auxquelles elles se soumettent, et nulle expiation n’est au-dessus de leur courage [2]. La vie commune est donc aussi un bienfait pour elles; elle permet dérégler le régime d’une manière générale, uniforme, constante; elle fait servir à l’amélioration de celles qui commencent, l’exemple de celles qui sont déjà régénérées; elle confère à un petit nombre de personnes zélées, le pouvoir d’agir à-la-fois sur un certain nombre de sujets ; elle évite aux recluses les humiliations qu’elles pourraient éprouver dans leurs relations avec d’autres personnes que leurs compagnes ou leurs guides.
Ces personnes s’attachent tellement au refuge qui les a sauvées, que souvent elles désirent y passer le reste de leur vie, loin du monde, et dans la continuation des mêmes exercices. Ordinairement des mesures sont prises pour satisfaire à ce vœu ; une congrégation religieuse annexée au refuge, mais qui en est distincte, les reçoit alors, non plus comme des malades à guérir, mais comme les sœurs d’une communauté pieuse. Il est pourvu à tous leurs besoins, elles sont occupées à des travaux utiles; quelquefois même elles sont appelées à devenir les institutrices de jeunes biles dont l’établissement entreprend la réforme, et elles s’acquittent de ces fonctions avec un avantage que leur donnent leurs propres souvenirs , avec un succès égal à leur zèle [3].
A Rome, où la charité religieuse s’est produite sous toutes les formes et sur une si large échelle, dans de nombreux établissements, un refuge avait été ouvert dans le Transtevere, pour les femmes de mauvaise vie qui avaient subi à Saint-Michel la correction imposée par l’autorité; un autre asile fondé à Sainte-Fran-
[1] Voy. la notice sur la maison du Bon-Pasteur, dans le bulletin delà société des établissemens charitables. Tome 11, n. 2, p. 133.
C’est aussi ce que l’auteur de cet écrit a vérifié par ses propres yeux dans plusieurs établissemens de ce genre. — [2] « Il faut avoir visité l’infirmerie du Bon- « Pasteur y et le lit des mourantes, pour concevoir « quelle joie surnaturelle l’espérance peut porter au « milieu de toutes les souffrances de la nature, dans « des âmes qu’on appelait dégradées. » (Bulletin de la
çoise-Romaine [4], sous le nom de Conservatoire de la Croix , recueille les personnes du sexe qui avaient été traitées à l’hôpital de Saint-Jean des incurables. Le conservatoire de Sainte-Marie du refuge ouvre aussi ses portes aux jeunes filles dont l’honneur aurait été compromis , et qui s’y présentent volontairement; le cardinal Colonna, l’un des derniers protecteurs de cette maison , y a joint un monastère particulier, dans lequel celles de ces personnes qui le désirent peuvent passer le reste de leurs jours : car les monastères ordinaires de femmes se refuseraient à admettre des sœurs appartenant à une semblable catégorie. La maison entretient aussi quelques sujets en placement extérieur. La dépense s’élève, pour les filles en réformation, à environ 154 centimes par jour ; pour les religieuses, à 6i. On admet aussi des pensionnaires , moyennant une rétribution mensuelle de 18 francs 48 centimes à 21 francs 12 centimes.
L’ancienne maison du Bon Pasteur, à Paris, dont le nom indiquait et la destination qu’elle avait reçue , et l’esprit dans lequel elle avait été instituée, après avoir été enveloppée dans la destruction qui frappa en 1792 tant d’établissemens utiles, a été relevée il y a lo ans, par les soins du vénérable abbé Legris-Duval , le Vinccnt-de-PauIe de notre siècle [5]; elle recueille les jeunes personnes égarées qui témoignent le désir de revenir à une vie meilleure, soit parmi celles que l’autorité a condamnées à une détention passagère, soit parmi celles que la maladie a conduites dans les hôpitaux ; elle les conserve pendant un temps indéterminé et quelquefois, si elles le désirent, jusqu’à la fin de leur vie. Ici l’institution comprend, comme on le voit , deux ordres d’opérations: l’un préliminaire qui a pour objet de visiter, dans les prisons ou les hôpitaux, les personnes que leur inconduite y fait entrer ; de découvrir et d’encourager les dispositions au repentir, de leur indiquer l’asile auquel elles peuvent aspirer, de les préparer à
Société des établissemens charitables. Ibid., page 134.)
[ô] l'ne école de ce genre est tenue chez les dames du refuge Saint-Michel, à Paris.
[4] Cette maison a été fondée en 1752, à la Strada Felice, par une dame romaine (mademoiselle Anne- Marie Sébastiani).
[5] Cette maison a été ouverte en 1821. Elle est dirigée par un comité de dames chargées de recevoir les offrandes, et dont madame la comtesse de Vignolles est la présidente.
SECONDE PARTIE. LIVRE III. CHAP. V
en apprécier et à en recueillir les avantages, et à les y introduire au moment de leur mise en liberté; le seconda pour objet de les diriger dans l’intérieur même de la maison , quand elles sont venues l’habiter. Le premier est confié à des dames charitables qui se dévouent à servir en quelque sorte de messagères pour accomplir cette bonne action, qui pénètrent dans les séjours dont l’aspect est le plus repoussant; le second est remis à des dames religieuses de la congrégation de Saint-Thomas de Villeneuve. Pendant le cours de 15 années , cette maison a reçu plus de 250 élèves ; sur ce nombre 40 seulement ont été renvoyées pour insubordination ou pour refus d’exécuter les réglemens. Plusieurs d’entre elles cependant en sont sorties plus ou moins améliorées ; 90 environ sont sorties n’ayant pendant leur séjour, donné lieuà aucune plainte, et considérées en état de réhabilitation; 40 environ restaient dans la maison, la plupart avec le désir de ne plus la quitter : c’est donc près de la moitié des élèves , qui ont été rendues «à une vie honnête et utile. Il est digne de remarque que plus de 50 sont décédées dans cette maison; que près de 50 ont été placées dans les hôpitaux; ce qui s’explique malheureusement trop bien parles circonstances intérieures, et ce qui confirme aussi la réflexion à laquelle nous sommes constamment ramené , des fâcheuses suites que les désordres moraux exercent sur le bienêtre physique. Il n’y a pas en définitive un dixième de ces élèves qui retombe dans l’abîme.
C’est à dessein que nous nous sommes arrêté sur ce sujet, et le lecteur voudra bien nous excuser; car il est peu d’institutions qui soient moins connues, qui triomphent de plus graves difficultés, qui donnent lieu à de plus sérieuses considérations; et pour ce qui concerne en particulier la maison du Bon-Pasteur , il en est peu qui méritent davantage de servir de modèle en son genre. Il y aurait, en effet, beaucoup à faire
encore, et cet essai, admirable sans doute, n’est qu’un essai. Combien cet établissement n’est-il pas loin en effet de répondre aux besoins qui se font sentir dans une ville telle que la capitale? Dans combien de villes ne serait-il pas nécessaire? Pourquoi, partout où existent des hôpitaux affectés au traitement des maladies nées de la débauche, et des prisons où la police séquestre momentanément de la société certaines personnes pour ce motif, ne s’occupe-t-on pas de saisir le temps de séjour dans les hôpitaux et les prisons, pour tenter et préparer un régénération maintenant si bien reconnue possible, par de faits constatés? Pourquoi ne pas donner à cette belle amélioration tout le développement dont elle est susceptible?
On conçoit quelle en peut être la cause; si les victimes du désordre sont repoussées par toutes les personnes honnêtes, par leurs propres familles, même en éprouvant le plus sincère repentir, une fois qu’elles ont subi l’opprobre d’une flétrissure publique, frappées ainsi d’une sorte de réprobation, leur malheur excite peu l’intérêt, leur régénération laisse concevoir peu d’espérance, le monde croit si peu à la possibilité de la réformation, à la toute-puissance de la vertu! Eh bien! c’est précisément ce motif, qui, en donnant un plus haut degré de mérite aux efforts tentés pour les relever, recommande ici aux amis de la vertu une aussi généreuse entreprise [i].
Qu’ils fassent encore un pas de plus ! un autre théâtre s’offre à leur zèle; ici le succès sera plus facile, les résultats plus abondans. Que les mêmes soins s’étendent aux maisons d’accouchement; qu’on profite du séjour qu’y font les personnes séduites et de la grave situation où elles sont placées, pour les faire réfléchir sur les conséquences de leurs fautes, et les armer de précautions contre les rechutes. Trop souvent des femmes coupables ne voient dans ces hospi-
[î] Quoi qu’il en soit, si l’institution qui a donné le bel exemple que nous venons de signaler, n’a pas encore sauvé un plus grand nombre de victimes, la cause en est dans l’exiguité de ses ressources, non dans l’insuffisance de son zèle. Elle opère avec les seuls produits des souscriptions de quelques personnes charitables, bienfaisantes, auxquelles se joint une faible subvention de l’administration publique.
La ville de Paris, y concourt pour. . fr. 4,000 ) r r ^ L’administration des hospices pour. . 1,500 |
A reporter. . . 5,500
Report. . . .
Les souscriptions, pour environ. . .
Et le produit du travail, pour. . . .
La dépense, pour chaque élève, est d’environ 500 fr. par an ; le produit de leur travail à l’aiguille, environ h; quart. Si, comme il paraîtrait possible , on rendait ce travail plus fructueux, le nombre des élèves s’accroîtrait dans le même rapport.