PRÊT GRATUIT ET PRÊT DE CONFIANCE
dans les plus profonds abîmes de l’indigence? il vous faut, avant tout, lui rendre des vêtemens décens, un lit, du linge et des instrumens de travail. C’est lorsqu’il sera pourvu de ces objets, qu’il commencera seulement à renaître, parce que l’espérance est la première condition de la vie; parce que le courage est le premier aliment de la force; parce qu’un certain commencement de bien-être, une certaine dignité, sont indispensables pour rendre l’énergie au caractère. Un prêt pourra tirer ainsi le malheureux d’une situation désespérée.
u Un don, répondrez-vous, produirait le u même effet; il le produirait plus complèteu ment. » C’est une erreur ; souvent le prêt est plus utile que le don gratuit. Un prêt respecte mieux l’indépendance et la fierté de celui qui le reçoit; le don l’humilierait peut-être. Ee prêt sollicite l’activité, l’économie de l’emprunteur, par les obligations mêmes qu’il lui impose; le don eût peut-être assoupi son énergie. Pour satisfaire au remboursement, l’emprunteur contractera des habitudes qui lui rendront désormais les épargnes plus faciles; les largesses
reçues font souvent contracter des habitudes
auxquelles ensuite il est impossible de satisfaire.
Le pauvre attache moins de prix à ce qu’il a reçu gratuitement, qu’à ce qu’il ne peut acquérir qu’avec effort. Le mobilier que vous lui aurez donné sera plus facilement détruit, que celui qui lui appartient en propre, et dont il est tenu de rembourser la valeur.
Mais, à côté de ces avantages, que de dangers! Si l’un emprunte pour avoir le moyen de produire, l’autre emprunte pour des besoins factices ; pour se dispenser d’économiser, pour échapper à la fatigue du travail, peut-être pour se livrer plus librement à ses passions.
La facilité à obtenir un prêt est une séduction toujours présente à l’homme désordonné, imprévoyant, vicieux. Le prêt, au lieu de nourrir le pauvre, est quelquefois un poison pour lui. Placé entre les sollicitations du présent et les prudens conseils de l’avenir, le pauvre , comme tous les hommes, n’est que trop disposé à méconnaître ses vrais intérêts; un prêt qui lui est tait vient ajouter à la tentation une nouvelle force, en lui offrant un moyen perfide d’y succomber.
Et quelle erreur! celui qui dissipe la somme tmpi untee, se condamne a de rudes privations que peut-être il ne pourra supporter : il s’expose à ne pas remplir l’obligation qu’il aura
contractée : il se prépare une ruine complète, peut-être le déshonneur, le remords; il perd, en attendant, la tranquillité de Pâme; il se trouble, son jugement s’égare, son caractère se détériore.
Les circonstances dans lesquelles l’emprunt est contracté peuvent aggraver encore ce danger. Celui qui emprunte et qui ne possède rien n’a, pour s’acquitter, qu’un espoir dans l’avenir. Mais, cet avenir est-il donc à lui? Lorsque, dans le moment actuel, il n’a pas même le nécessaire, comment obtiendra-t-il, dans un avenir prochain, l’excédant qu’il doit mettre en réserve pour s’acquitter? Il est tombé malade; est-il donc certain de guérir? Il compte sur son travail; mais le travail ne viendra-t-il pas à lui manquer?
N’emprunter que dans le cas d’absolue nécessité; n’emprunter que pour obtenir ou récupérer un moyen de produire, ou pour économiser une dépense; n’emprunter qu’avec la certitude de pouvoir rendre, tels sont les conseils que donnent à l’homme laborieux, la morale, le bon sens et la prudence.
Des diverses espèces de prêts.
Les formes et les conditions du prêt peuvent aussi influer considérablement sur les inconvéniens et sur les dangers. Il peut être fait ou à titre de service gratuit, ou moyennant une stipulation d’intérêts, sur garanties matérielles, ou sur la seule confiance accordée à l'emprunteur.
Du prêt gratuit et du prêt de confiance.
Le prêt gratuit est de tous le plus favorable; ce n est pas une aumône, mais un service rendu ; souvent il est préférable à l’aumône. Le prêt graluit est un gage d’afTection , de confiance ; il commande la reconnaissance; mais il suppose l’estime; il respecte la délicatesse.
Le pauvre qui demande ou qui accepte un secours, devrait ne le considérer que comme une avance, foutes les fois qu’il a, dans l’avenir, la perspective de le rembourser, alors même
SECONDE PARTIE. LIVRE II. CIIAP. I
que l’engagement positif du remboursement n’est pas exigé de lui : il devrait se promettre à lui-même de s’acquitter, et faire tous ses efforts pour y parvenir; il le devrait par un sentiment d’honneur, de fierté, et même dans son propre intérêt.
Mais un prêt semblable ne peut être demandé qu’à la bienveillance ; il ne doit être accepté que pour de faibles sommes, que dans le cas d’une gêne extrême; à moins qu’il ne soit offert par le mouvement naturel de cette amitié intime qui met tout en commun, et qui se réjouit de trouver une occasion pour donner cours à ses sentimens.
Mais, autant une telle assistance est précieuse, autant elle est difficile à obtenir. Comment l’obtiendra-t-il , celui que sa situation elle-même isole , celui qui ne possède rien ? Le contrat qui doit se former suppose deux conditions qui se correspondent: l’une, de la part de celui qui emprunte ; l’autre, de la part de celui qui prête. De la part de celui qui emprunte, il suppose une conduite régulière , et une probité reconnue. De la part de celui qui prête, il suppose une confiance aveugle et un désintéressement réfléchi. Il est nécessaire aussi qu’entre l’un et l’autre, s’établissent des relations suffisantes pour qu’un semblable contrat puisse se former.
11 est, sous un rapport, avantageux pour le pauvre, que le succès de la négociation soit à un tel prix, et lui impose la nécessité d’offrir dans son caractère personnel la garantie qu’exige la sécurité du prêteur. 11 y trouvera de nouveaux motifs pour mener une vie honnête, pour se rendre toujours plus estimable; il est juste que l’homme de bien recueille une telle récompense. Il est pauvre, mais il jouit d’une bonne renommée ; il trouvera de vrais amis. C’est ainsi que toujours la morale est, pour les intérêts matériels eux -mêmes, la protection la plus efficace.
Et remarquez-le : le prêt alors ne deviendra plus un abus ; il ne favorisera plus le désordre; il ne sera accordé qu’en cas de nécessité; il ne recevra qu’un bon emploi. Les mœurs et le caractère de l’emprunteur en seront le gage.
Le christianisme, en recommandant le prêt gratuit, a bien compris et les besoins du malheur et les inspirations de la bonté; en même temps qu’il fait au pauvre un devoir rigoureux de la fidélité à ses engagemens , il fait au riche un devoir d’aider le pauvre, en joignant à la bonté un témoignage de confiance. La religion vient
aussi négocier en quelque sorte elle-même, et consacrer une transaction qui resserre les liens entre les hommes.
Cette transaction, essentiellement libre, doit, par sa nature même, naître essentiellement des relations individuelles et privées , entre les personnes aisées et celles qui éprouvent de la gêne, et c’est en cela précisément que consiste leur principal mérite. C’est donc seulement en cas d’insuffisance , que les établissemens publics doivent venir au secours de ceux auxquels un prêt est nécessaire. L’œuvre, pour eux, est moins facile : exécutée par eux, elle porte moins de fruits.
S’il ne peut obtenir un prêt de confiance, si son caractère personnel ou la caution d’un ami solvable ne paraissent pas un gage suffisant, le pauvre ne pourra emprunter, qu’en fournissant un nantissement, ou en subissant le joug de l’usure; peut-être même qu’en se soumettant à ces deux conditions réunies.
Telle sera la condition inévitable de celui qui emprunte, non par un calcul bien entendu, mais par légèreté, pour subvenir à sa dissipation ou à ses désordres. Déjà , cette réflexion suffit pour faire considérer un tel genre de prêt avec défaveur.
Le nantissement est, pour le créancier du pauvre, un gage analogue à celui que trouve dans l’hypothèque le créancier du propriétaire. I! peut donc aussi être une condition inévitable; il est alors du moins une condition assez dure.
Voyez, en effet, à quoi se condamne le pauvre qui emprunte sur nantissement ! A-t-il donc, dans son modeste mobilier, des effets superflus dont il puisse se priver sans inconvéniens ? Se dépouillera-t-il de ceux qui lui sont d’une utilité journalière ? Ne s’exposera-t-il pas à perdre, en se montrant aux regards dans un état de dénùment, une partie de la considération dont il a besoin ? Le sentiment de la propriété, qui est un aiguillon actif de l’industrie, n’en sera-t-il pas du moins affaibli? Le meuble qu’il dépose était, je le veux bien, un simple ornement de sa demeure; mais l’homme laborieux l'avait acquis à la sueur de son front; c’était une sorte de tro-