‹ De la bile à l'état pathologique (étude physique, micrographique et bactériologique)Chapitre 3 sur 11 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Caractères généraux macroscopiques delà bile.

La bile humaine comprise dans la vésicule au moment de la mort et dans les heures suivantes a des propriétés physiques variables. Ces variations sont subordonnées à la nature de la maladie. Elles font que, dans les cas pathologiques, les caractères de la bile s’écartent plus ou moins de ceux de la bile normale.

Cette étude macroscopique porte sur la couleur, la limpidité, la consistance, l’odeur, la quantité, la densité, la réaction et les caractères spectroscopiques de la bile cystique.

Couleur. — La coloration habituelle de la bile humaine est jaune orangé, quand elle est vue sous une épaisseur de 2 à 3 millimètres. Elle s’éclaircit et vire au jaune d’or, quand la couche s’amincit. Elle s’assombrit et vire à l’orangé brun, quand la couche s’épaissit. A l’état normal, elle n’est jamais verte. Elle ne prend cette couleur qu’après avoir été au contact de l’air, ou soumise à l’action de l’oxygène ou bien après une stagnation prolongée dans les canaux qui la contiennent. La bile verte est toujours une bile modifiée.

La bile en solution alcaline ou neutre exposée à l’air et à la lumière de jaune devient verte. On explique ce fait par la transformation de la bilirubine en biliverdine. Celle-ci est un dérivé oxygéné de la bilirubine.

-G16 II18 Az2 -G-3 + -G- = -G10 PI18 Az 2 -G-'1 (i)

Bilirubine Biliverdine

Ce changement de coloration se fait avec une rapidité plus ou moins grande. 11 n’est pas constant. Certaines biles abandonnées dans des

(1) P. Schützenberger. Traité de chimie générale , t. Yl, Paris, 1890.

Iticii A.HD Maly. Untersuchungenüber die Gallenfarbstolïo. Annalen der Chemie und Pharmacie , t. CLXXV, 1871.

tubes ù essai au contact de l’air peuvent rester longtemps sans devenir vertes. Leur coloration tourne au jaune sale, au brun trouble; leur surface se recouvre de végétations microscopiques luxuriantes. Elles perdent aussi de leur pouvoir colorant.

La bile fraîche, puisée aseptiquement dans la vésicule au moyen d’une pipette stérilisée, portant une ampoule dont les deux extrémités sont, après réplétion, scellées à la lampe, conserve sa coloration primitive pendant fort longtemps. Tl se fait un dépôt nnico-crislallin dans l’efïilure la plus déclive de l’ampoule ; la bile devient alors plus limpide, mais sa nuance reste invariable. Un assez grand nombre d’échantillons de bile prélevée dans ces conditions ont aujourd’hui, après plusieurs mois de conservation, la couleur qu’ils avaient au moment où ils furent puisés.

La bile, sous l’influence de la chaleur et de la pression, subit des modifications dans son aspect. C’est ainsi que, soumettant la bile à une température de 120° C. sous la pression de 1 atmosphère pendant 20 minutes, on voit, à la fin de l’expérience, la couleur de la bile assombrie et changée. Elle est souvent alors dichroïque : à la lumière transmise, elle apparaît brun orangé à reflets verts ; à la lumière réfléchie, elle est vert sombre. On pourrait, dans cette expérience, attribuer la fixation d’oxygène sur la bilirubine au séjour delà bile sous pression dans une atmosphère saturée de vapeur d’eau, mais si l’on s’oppose à cette fixation en mettant la bile dans un tube scellé et privé d’air, on constate cette môme apparition de la teinte verte. La température semble donc jouer ici le rôle prépondérant dans les modifications chimiques qui produisent le changement de couleur. Dans ces essais, le dépôt biliaire se coagule d’ordinaire en grumeaux plus ou moins abondants.

Pour rechercher les circonstances physiques qui font varier la couleur de la bile, ce liquide a été soumis à diverses influences.

La bile à essayer, était tirée d'une môme vésicule pour avoir des résultats exactement comparables. Elle était diluée : 10 c. c. de bile étaient mélangés à 40 c. c. d’eau distillée, parce que le contenu de la vésicule est souvent trop minime pour suffire ù une série entière d’expériences. La solution était ensuite répartie en :

1° Pipettes scellées, mises à l’autoclave ù 120° C. pendant 20 minutes, puis exposées les unes dans un endroit obscur, les autres à la lumière.

2° Tubes scellés, ou complètement ouverts, ou bouchés à 1 ouate exposés les uns à l’obscurité, les autres à. la lumière.

3° Enfin une partie était mise dans un flacon où barbotait un courant d’oxygène.

L’état du liquide était noté chaque jour. Ces essais ont montré que l’ordre d’activité des agents susceptibles de produire la teinte verte était le suivant : Oxygène. — Température sous pression. — Air. — Lumière. — L’obscurité retarde le changement de coloration.

La présence du mucus ou de l’épithélium dans la bile n’est pas indifférente dans les modifications subies par ce liquide. Haycraft et Scofield (1), au cours de recherches très intéressantes sur la réduction des pigments de la bile de bœuf insistent sur ce point.

La couleur de la bile est due, au moment où elle sort du réservoir biliaire, à la présence de la bilirubine. Cette couleur est intense et tenace. On sait avec quelle facilité les tissus s’en imprègnent. Le pouvoir tinctorial de la bile est en effet considérable. Il suffit de minimes quantités de bile pour communiquer une teinte appréciable à de grandes masses d’eau. Il est aisé de s’en assurer en traitant la bile par la manière simple des dilutions faites toujours sous des vases de même calibre de façon à considérer le liquide dans la même épaisseur. On voit de la sorte qu’en moyenne l’action chromatique de la bile ne s’épuise que par une dilution à 1/40000. Les biles les plus colorées ne résistent pas à la dilution à 1/50000. C’est dire qu’un centimètre cube de bile suffit, à teinter de 40 à 50 litres d’eau.

Le pouvoir tinctorial de la bile est sensiblement égal à celui du sang. Les matières colorantes de la bile sont d’ailleurs extrêmement voisines de la matière colorante du sang. Il est intéressant de comparer les solutions étendues de bile et de sang. A un certain degré de dilution, toutes deux perdent leur couleur propre et prennent une teinte jaune verdâtre commune, au point qu’il devient impossible de faire une distinction de nuance entre une solution de bile à 1/5000 et une solution de sang au même titre. A 1/40000, le pouvoir colorant de ces deux liquides est épuisé. Si intense que soit l’action colorante de ces humeurs, elle n’est point comparable au pouvoir tinctorial de diverses matières employées par l’industrie, comme le carmin qui ne

(1) J. B. Haycraft et H. Scofield. A contribution to tho Chromatology of the Bile, in Proceedings of the Royal Society of Edinburgh , 1889.

s’épuise qu’au millionième ou certaines fuchsines qui résistent à une dilution au dix-millionième.

On a dans cette propriété colorante un moyen d’estimer la concentration du liquide biliaire. Toutes les biles n’ont pas la même intensité de couleur, la même teneur en principes colorants, et on peut par les dilutions en mesurer l’étendue. Cette recherche est rendue plus facile et plus rapide par l’application du procédé suivant.

Les solutions faites, avec un pinceau à aquarelle, on en fait un trait de lavis sur du papier blanc assez épais. Celui-ci, une fois sec, on estime à quel degré de dilution cesse la perception colorée. Comme la trace faite sur le papier disparaît quand la solution est encore nettement teintée (pour la bile, cela arrive d’ordinaire avec une solution à 1/1000) , la recherche est moins longue et moins embarrassante que de pousser la dilution jusqu’à épuisement de toute teinte.

Le procédé des dilutions peut encore servir de point de départ pour une méthode de dosage des pigments biliaires dans diverses humeurs de l’économie, surtout dans l’urine. Expérimentée sur la bile humaine, la puissance de réaction de l’acide nitrique (1) suivant le procédé de Gmelin disparaît pour les solutions au millième. C’est d’ailleurs le terme que lui avait donné Gmelin en disant que son jeu de couleurs était encore sensible pour une dilution au quatre-vingt millième. Il expérimentait en effet sur des solutions de bilirubine pure à 1/80000. En essayant directement la bile, c’est-à-dire une solution naturelle de bilirubine, on se met, d’après les chiffres moyens d’analyse, dans les mêmes conditions d’expérimentation.

Ces moyens ont naturellement les inconvénients de toutes les méthodes colorimétriques. Ils ne peuvent donner que des résultats relatifs, et variables avec les facultés visuelles des observateurs qui les emploient. Leur utilité est de fournir des termes de comparaison suffisamment précis pour les besoins de l’observation clinique.

Pour la majorité des auteurs, la bile se colore davantage en pas-

(1) Au cours de nos recherches bibliographiques, nous avons trouve 1 action de l'acide nitrique sur les pigments biliaires nettement signalée par J. B. Bianchi dans Vliistoria Jiepatièa s eu theoria ac Praxis omnium inorborum Jlepatis et Jiilis Genevac, 1725 (N° ^ “s Bibl. nat.). — Cum spiritu nitri confusa, aut curn spiritu salis acidi vulgaris, aut cum aceto, colorem illico ordinarium permutât in vitellinum ; bine in viridem : Cum aqua forti. bullac inox iu ca viridescentes, cum tela veluti cœrulea natante....

sant et en séjournant dans la vésicule. Cette assertion ne repose que sur une apparence. La bile est plus foncée dans la vésicule parce que sa masse y est plus grande. Si l’on examine à la pointe d’une pipette, d’une part une line gouttelette de bile tirée d’un canalicule biliaire au sein du parenchyme hépatique et d’autre part une gouttelette aussi minime du liquide contenu dans la vésicule, on voit que la coloration est identique dans les deux cas. La bile possède donc toute sa teinte à l’endroit même où elle se forme, au niveau des acini biliaires. La vésicule ne sécrète aucune matière colorante. Quand le canal cystique est obstrué et que la bile ne parvient plus dans la vésicule, le liquide qu’on y trouve est absolument privé de matière colorante : il est transparent, incolore, analogue au blanc d’un œuf cru. La vésicule sécrète un mucus, sur lequel Ch. Robin (1) a insisté dans ses leçons sur les humeurs. Il en a donné les caractères principaux et distinctifs, s’appuyant sur des observations de Gorup- Besanez, de Quevenne et Gübler. Plus récemment Birch et Spong (2) ont pu faire l'examen de ce mucus dans deux cas de cholécystotomie avec persistance d’une fistule vésiculaire. Le canal cystique était oblitéré par un calcul ; le liquide clair et visqueux recueilli par la fistule provenait uniquement de la muqueuse de la vésicule et différait essentiellement de la bile.

A l’état pathologique, la couleur de la bile varie. Elle peut présenter, suivant les cas, toutes les nuances du jaune et de l’orangé, se teinter de vert, être d'un brun presque noir analogue à du goudron, être parfaitement noire sans aucune nuance jaunâtre, être incolore, enfin revêtir des colorations exceptionnelles. Elle devient rouge, par son mélange avec du sang récemment épanché et en certaine abondance. Des biles bleues ont même été signalées. Les anciens avaient dressé une longue liste des teintes variées que la bile était susceptible de prendre (3).

Bile incolore. — Les observations de bile incolore sont aujourd’hui

(1) Ch. Robin. Leçons sur les humeurs normales et morbides du corps de l'homme. 2” édit. Paris, 1874.

(2) Birch et Spong. The sécrétion of the gall-bladder. The Journal of Pliusioloau

vol. VIII, 1888. JJ

(3) Dictionnaire universel de médecine. James. Art. Bile.

Bouisson. De la bile, de ses variétés physiologiques, doses altérations morbides Montpellier, 1843.

assez nombreuses. Il importe toutefois de ne pas confondre la bile incolore, non pigmentée, avec le mucus incolore ou opalescent que l’on trouve parfois dans les cliolécystes qui ont perdu leur communication avec les voies d’excrétion de la bile. La différence entre le mucus cholécystique et la bile s’est montrée cliniquement d’une façon très précise dans une observation rapportée par Santo-Nobili et citée par Barth et Besnier (1). Une tumeur biliaire ayant été ouverte par l’emploi d’un caustique, il s’écoula une grande quantité de matière blanche et inodore. Le trajet fut ensuite dilaté avec une éponge préparée, et un gros calcul en sortit. Ce ne fut qu’après cette expulsion que la bile normale jaune put couler librement par la fistule.

On trouve aussi en exemple intéressant de mucus cholécystique pur dans le cas rapporté par Freund (2) et relatif à un enfant nouveau-né qui vécut trois mois avec un ictère intense et une décoloration complète des fèces, et à l’autopsie duquel on trouva une anomalie congénitale de la vésicule remplie d’un liquide incolore, visqueux et clair.

En présence d’un liquide incolore dans les voies biliaires, on ne peut en affirmer la nature biliaire qu’après y avoir recherché l’existence des sels biliaires. Les travaux de Ritter (3) ont établi cette distinction essentielle. Küss et Ritter observèrent un homme de 58 ans qui, affecté de troubles gastriques, rendit des excréments grisâtres, sans présenter le moindre ictère et sans que l’urine contînt des pigments biliaires. Les excréments analysés ne contenaient ni pigments, ni acides biliaires, mais de la taurine (4). Après un purgatif, on put

(1) Barth et Besnier. Art. Voies biliaires (pathologie), in Dictionnaire encyclop. des sciences médicales (Dechambre).

(2) Freund. Ein Fall von congenitaler interstitieller hepatit-is mit anomalie der Gai lensf ührungs-gan ge. ./«/(.?' A. fur Kinderhr., IX Bd, octobre 1875.

(3) L. Ritter. Quelques observations de bile incolore. Journal de l'Anatomie et de la physiologie de Ch. Rohm, 1872.

(4) Les acides biliaires actuellement connus sont l’acide glycocholique et l’acide taurocholique. Combinés il la soude, ils forment les sels biliaires : glycocholate et taurocholate de soude. Ces acides subissent par hydratation un dédoublement, qui se traduit par la formation : 1° d’acide cholalique; 2° de glycocolle ou de taurine suivant que l’acide est glycocholique ou taurocholique.

L’équation de dédoublement (Schützenbergcr) est la suivante :

1 molécule (I

acide glycocholique^ ( acide lauroclioliqucj

+ 1 molécule d'eau = 1 molécule d'acide cholalique -{- 1 molécule de

glycocolle

laurine.

La taurine est un produit sulfuré -G2 H7 A Si elle est résorbée au niveau

trouver clans les selles des acides biliaires. Cet homme eut dans la suite des alternatives de coloration et de décoloration des selles. De ce fait, Küss et Ritter tirèrent la conclusion que l’économie peut dans certains cas sécréter une bile incolore. Plus tard, Ritter observa trois cas de bile incolore chez l’homme. L’analyse qu’il en fît lui prouva l’existence des sels biliaires et de la cholestérine, mais l’absence des pigments. Sur certains animaux, il fit la même remarque. 11 signala, en outre, que la bile incolore coïncidait avec une dégénérescence graisseuse plus ou moins avancée du foie.

Nous avons observé nous-même la bile incolore dans cet état du foie, chez un adolescent de 17 ans qui avait une tuberculose ganglionnaire telle qu’elle fut un instant prise pour de l’âdénie. 11 mourut d’une généralisation tuberculeuse à marche très rapide. Le foie avait l’aspect très gras : il était d’une couleur jaune chrome uniforme. L’examen histologique montra une tuberculose hépatique suraiguë avec une diffusion telle du processus pathologique qu’on ne pouvait voir sur les coupes un seul nodule bien limité. Le parenchyme hépatique était criblé de bacilles de Ivoch.

La bile incolore est une bile ordinaire, mais incomplète ; il lui manque les pigments normaux. C’est à cet état pathologique que s’applique la dénomination d’acholie pigmentaire créée par notre maître, M. Hanot.

En janvier 1884, M. Ilanot (1), communiquait àlaSociété de biologie une observation d'hypertrophie du foie et de la rate avec décoloration complète des matières fécales, mais sans le moindre ictère, les voies biliaires étant perméables. On aurait pu supposer dans ce cas un défaut total de la sécrétion biliaire, une acholie complète, si l’examen des urines n’avait fait constater la présence de composés biliaires. Le 1er mars 1884, M. Albert Robin (2), rapportait en effet à la même société l’analyse des urines du malade observé par M. Hanot. Or ces urines contenaient en proportion très considérable des corps sulfurés, produits de transformation des composés biliaires. Comme on ne

de 1 intestin ou bien si elle se trouve dans le sang, la taurine s'élimine par les urines sous forme d’acide taurocarbonique ou isethionuriquo :-€2 H6 Az2*©-5.

(1) V. Hanot. Note pour servir à l’histoire de l’acholie. Comptes rendus des séances et mémoires de la Société de biologie, Paris, 1881.

(2) Albert Kobin. De l’acholie pigmentaire. Ibidem.

pouvait admettre que la taurine ou les corps sulfurés analogues fussent fabriqués ailleurs que dans le foie, M. Robin concluait que la bile sécrétée chez ce malade passait incolore dans l’intestin, y était activement résorbée, puis éliminée par les reins. Les pigments biliaires faisaient défaut ou étaient modifiés au point de passer dans burine sous la forme du chromatogène urohématine : celui-ci s’y trouvait en quantité énorme. La bile dans ce cas était donc apigmentaire.

Dans un travail ultérieur sur l’acholie.M. Iianot (1), est revenu sur ces faits et a clairement établi que l’acholie vraie n était point le défaut d’excrétion de labile par oblitération des voies biliaires, mais le défaut de sécrétion, et que souvent l’acholie n'était pas absolue, la bile étant encore sécrétée, mais sans pigment, d’où le nom d’acholie pigmentaire (2).

Bile noire. — La bile noire a joué un grand rôle dans l’ancienne médecine. On sait avec quelle fréquence revient le mot — atrabile, — dans les écrits de jadis. Hippocrate distinguait soigneusement la bile noire de la bile jaune ; il en faisait la cause principale, après la pituite, de la folie et de la démence. Galien suivait la même doctrine. Les maladies noires venaient alors de la bile noire : fisWva yolr\ avait donné 16 fAEXâyyoXixov. Ces idées ont persisté si longtemps qu’au milieu du siècle dernier, on dissertait encore sur les propriétés de l’atrabile, avec observations à l’appui. Le discours « de Atra Bile » du doyen de la Faculté de Leipzig, Aug. Walther (3), date de 1741.

La coloration noire de la bile peut se rencontrer dans des circonstances très diverses. Elle peut tenir à un degré inusité de concentration du liquide biliaire, comme on l’observe dans le choléra, dans certains cas de typhus (Burdaeh). Elle est alors peu mobile, poisseuse.

Dans les oblitérations permanentes ou intermittentes des voies biliaires, cette coloration s’observe parfois. La bile retenue en amont de l’obstacle séjourne plus ou moins longtemps dans la vésicule ou dans les canaux dilatés et y subit une série de transformations au

(lj V. ITanot. Contribution il l’étude de l’acliolie. Archives generales de médecine. Paris, 1885.

(2) M. Hanot nous communiquait dernièrement un passage de la Clinique médi-

cale d’Andral (t. II, éd. 1859, p. 277) où mention est faite de biles incolores issues de foies atrophiés ou dégénérés. T. so

(3) Walther. De Altra Bile. Leipsiae, 1741. ( Bibl . nat., *

cours desquelles elle peut devenir noire. Bouisson (1) rapporte le fait d’une jeune fille lithiasique qui, par vomissements et par selles, rendait une bile complètement noire. Dans le service de M. Hanot, nous avons observé un cas de bile noire par rétention prolongée. Il s’agissait d’une distension vésiculaire causée par un cancer de la tête du pancréas comprimant le cholédoque, l’observation en est publiée à la fin de ce travail. La bile était absolument noire et parfaitement fluide.

Assez souvent, on trouve des biles très foncées, noirâtres, mais dont la teinte jaune brun est encore appréciable,

Bile rouge. — La bile peut être rouge (yoXq epuOpa des Anciens). Elle affecte cette coloration quand du sang s’y est récemment ou abondamment épanché. Chez un cirrhotique, dans un cas d’ictère devenu grave, nous avons constaté cette couleur. Une exsudation sanguine s’était faite au niveau du renflement vésiculaire (2) décrit par Broca sous le nom de bassinet de la vésicule et sur lequel M. Hartmann a récemment insisté. On voyait en ce point une sorte d’exulcération superficielle, sans qu'il existât de productions calculeuses dans les voies biliaires. La bile, dans ce cas, était franchement hémorrhagique. Elle fut reconnue septique : les cultures qui en furent faites donnèrent du staphylococcus albus.

La bile rouge existe sans que cette teinte lui soit donnée par le sang môme. Outre que certaines substances médicamenteuses ou toxiques rougissent le liquide biliaire, il peut encore se faire un passage de la matière colorante du sang dans la bile. Ce fait a été prouvé expérimentalement chez les animaux par MM. Wertheimer et Meyer (3). Ces auteurs, après injection d’hémoglobine au cbien, déterminèrent une sorte d’hémoglobinocholie et virent la bile rouge.

(li Bouisson. Bu la bile, de ses variétés pathologiques, etc. Montpellier, 1843.

(2) Hartmann. Bulletins de la Société anatomique, 1891.

(3) Wertheimer et Meyer. De l’apparition de l'oxyhémoglobine dans la bile et de quelques caractères spectroscopiques normaux de ce liquide. In Archives de ‘physiologie, 1889.

Wertheimer et Meyer. Recherches sur un dérivé particulier de l’hémoglobine dans la bile. Ibidem.

— Passage de l’hémoglobine dans la bile de la vésicule après la mort. Ibidem.

- De quelques faits nouveaux relatifs au passage de la matière colorante du sang dans la bile. In Archives de physiologie, 1890.

M. Henocque, de son côté, a trouvé l’oxyhémoglobine et la méthémoglobine dans des biles animales.

On observe aussi, à l’état pathologique, des biles qui, sans contenir de globules rouges décelables au microscope et sans présenter la réaction spectrale de l’oxyliémoglobine ont une couleur orange rouge manifeste.

Bile bleue. — La bile, dans quelques circonstances, revêt une couleur bleue franche. Les Anciens, à n’en pas douter, avaient connaissance de ce fait. Les qualificatifs xuav&), cœrula (seu cœli colorem osteudens) qu’ils donnent à l’une de leurs nombreuses variétés de bile, l'indiquent nettement. Bianchi (1) la mentionne.

Dans la littérature moderne, on trouve le cas rapporté par Andouard (2). Une femme se mit soudain à vomir en grande abondance un liquide bleu, et mourut. On soupçonna un empoisonnement par le sulfate de cuivre. Andouard (de Nantes), chargé de l’expertise médicodégale ne trouva ni traces de cuivre, ni micro-organisme cliromatogène et démontra chimiquement que ce liquide était de la bile.

Aucune explication ferme n’est applicable à ce phénomène. On ne peut guère croire que la matière bleue fut dans ce cas l’un des pigments de la série bilirubine. L’oxydation transforme la bilirubine en pigment vert (biliverdine) ; celui-ci plus oxydé donne le pigment bleu (bilicyanine), qui à un terme d’oxydation plus avancé donne lui-même le pigment rouge en passant par le pigment violet encore hypothétique (3).

Bile verte. — La coloration verte de la bile est communément observée. Elle correspond à la formation de la biliverdine, qui est l’effet de causes simples, comme l’action de l'oxygène, de 1 air, ou de la stagnation dans les canaux biliaires. Sur le cadavre, on trouve sou" vent la teinte de la bile plus ou moins verdâtre, parce que cette humeur est déjà transformée au moment où l’on fait les examens nécroscopiques. La teinte verte apparaît d’abord le long des parois delà vésicule et n’envahit que plus tard la masse du liquide. Aussi voit-on fréquemment, à l'autopsie, les parois de la vésicule prendre un aspect

(1) Bianchi. Historia hepatica. Genevae, 1725, 1. 1.

(2) Andouard. La bile bleue. Société de médecine légale, 1S77.

(3) Haycraft et Scofield. Cliromatology of the Bile. Loc. cit.

velouté vert sombre, tandis que la bile est encore plus ou moins jaune. Un fait analogue a été signalé par MM. Ilaycraft et Scofîeld sur la bile de bœuf. Ces auteurs ont vu la bile verte d’une vésicule de bœuf fraîchement venue de l’abattoir revêtir une couleur orange brun le long de la paroi muqueuse. Ils ont attribué cette action à la muqueuse même ou à son mucus. Ils ont constaté d’ailleurs dans une de leurs expériences (Exp. II) que la muqueuse activait la réduction de la bile dans son voisinage.

La plupart des auteurs qui ont examiné la bile dans les cas de fistule biliaire (Jacobsen (1), Copeman et Winston) (2) la décrivent verte, brune ou vert olive. Dans ces circonstances, elle est en effet modifiée : ce n’est plus de la bile normale. Chez les suppliciés, à un moment très rapproché de la mort, la vésicule contient un liquide jaune, et non verdâtre. Ch. Robin (3), Hammarsten (4), de Thierry (5) insistent sur ce fait. Et tandis que les observateurs précédents trouvent toujours dans la bile fistulaire de la bilirubine et de la biliverdine, voire même un excès de biliverdine, les auteurs suivants signalent la seule présence de la bilirubine. Moritz SchilT (6) dans ses expériences sur la sécrétion biliaire différenciait les qualités de Tune et l’autre bile « cherchant â obtenir de la bile jaune, celle qui se produit au moment de la sécrétion, la bile verte représentant toujours de la bile qui avait séjourné dans les canaux excréteurs ou dans la vésicule biliaire ».

Dans mes recherches, je n’ai rencontré de bile complètement verte que dans les cas où la prise en fut faite beaucoup plus de 24 heures après la mort. Exception faite toutefois pour l’observation que m’a communiquée mon collègue et ami Thiroloix. La bile fut trouvée

(1) Jacobsen. Untersuchung menschlischer Galle. Berichte der deutschen ehemischen Gesellschaft zu Berlin, 1873.

(2) Copeman et Winston. Observât, on human bile obtained from a case of biliary fistula, in Journal of Physiology by Michael Fonder, 1889, vol. X.

(3) Ch. Robin. Leçons sur les humeurs, 1874.

(4) Olof Hammarsten. Recherches sur la bile fraîche de l'homme. ZJpsala, lakarcjorenings /or/iandl., 1878.

(5) De Thierry. Note sur l’état de la bile prise dans la vésicule biliaire chez un supplicié. Comptes rendus de la Société de biologie, 1885.

((>) Moritz Schiff. Ueber das Verlialtniss der Leber-circulation zür Gallenbildung. In Sckiveizerische Zeitschrift fiir Heilkunde, 18(12.

Liégeois. Art. Bile du JÜictionn. I)cch timbre.

verte 3 heures après la mort, et quand je reçus les tubes qu’il voulut bien m’envoyer, ceux-ci étaient nettement d’un vert émeraude. J’ajoute que cette bile correspondait à un foie extrêmement lésé et qu’elle contenait des micro-organismes.

La bile jaune orange est celle que l’on observe le plus souvent, même à l’état pathologique. Sa nuance varie du jaune pâle au jaune orange et au jaune brun.

Pour ces recherches faites dans le service de mon excellent maître, M. Hanot, j’ai dû examiner la bile dans des affections très diverses, pour ainsi dire, au hasard des autopsies. Sur les 55 biles que j’ai étudiées, j’ai relevé les colorations suivantes :

Cancers affectant les voies digestives (6 cas).

Bile noire 1 \ Dans ces 4 cas, il y avait

— brun sale 1 f propagation cancéreuse aux

— jaune vert 1 l voies biliaires et des calculs

— vert sombre... 1 ) dans la vésicule.

— jaune brun.... 2

Affections cardiaques (9 cas) :

Bile jaune orange 6

— brun jaune 2

Mucus cholécystique (calculs, vésicule scléreuse

et rétractée) 1

Fièvre typhoïde (2 cas) :

Bile jaune orange pâle 1

— jaune orange (jus de melon) 1

Néphrite interstitielle (2 cas) :

Bile jaune orange 2

Pneumonie lobaire (5 cas) :

Bile jaune orange 2

— jaune orange pâle 2

Presque incolore (bouillon très pâle) 1

Hémorrhagie cérébrale: Bile brun jaune 1

Ictère devenu grave : — hémorrhagique. . . 1

Cirrhose atrophique : — jaune orange foncé 1

Foie infectieux : ■ — verdâtre 1

Intoxication phosphorée : • — vert *

Gliome cérébral, gommes du foie : — jaune brun i

Cachexie morphinique :

Diabète :

Athrepsie (nouveau-né) :

Fœtus de 4 mois 1/2 :

Bile jaune brun i

— orange rouge. . 1

— jaune verdâtre. . i

— jaune clair (eau-

de-vie). 1

Dans la tuberculose pulmonaire (21 cas) M. Hanot (1) et moi. avons déjà montré que la bile conserve sa teinte générale jaune orange.

Plus on s’éloigne du moment de la mort, plus la couleur de la bile se modifie Elle devient plus foncée, puis vire au vert plus ou moins sombre. Ces modifications vont souvent de pair avec des changements de consistance.

Consistance. — La bile est normalement visqueuse, filante. Cette viscosité est due au mucus sécrété par les glandes réparties le longdès canaux excréteurs de la bile et que celle-ci recueille au fur et à mesure qu’elle progresse. Elle perd cette viscosité lorsqu’on précipite le mucus par l’acide acétique, ou citrique, par exemple. Jetée sur un filtre, elle passe alors très fluide. Dans la vésicule, la viscosité paraît augmenter, ce qui est généralement attribué à la concentration du liquide pendant son séjour dans la vésicule. Ch. Robin (2) avait déjà repoussé cette idée. Il n'admettait pas que labile perdît par résorption son eau dans le cholécyste ; et il donnait la raison exacte du fait en disant que la bile y devient plus visqueuse parce que c’est là qu'elle reçoit plus de mucus. Il insistait d’ailleurs sur la grande mobilité de la bile, et cela à juste titre. Il arrive souvent, en effet, que la simple action de soulever avec une pince le fond d’une vésicule remplie de bile fraîche, détermine l’évacuation rapide de son contenu vers l’intestin. La bile prélevée sur les plus fins canalicules biliaires qui soient appréciables à l’œil nu possède encore une cohésion assez grande pour la rendre filante.

A l’état pathologique, la consistance de cette humeur subit de grandes variations. Le terme extrême en est atteint dans le choléra. Ici, en effet, la bile peut être si épaisse qu’elle perd toute fluidité. On y a même observé sur les canaux biliaires des concrétions très impor-

(1) IIanot et Létienne. Notes sur la bile cystique dans la tuberculose. Congrus (le la tuberculose. Paris, 1891.

(2) Ch. Kobin. Leçons sur les humeurs, 1874.

tantes que Magendie comparait aux incrustations des tuyaux où coulent des eaux fortement salines (1). La sécrétion biliaire est alors profondément troublée ; les cellules hépatiques finissent par ne plus élaborer les principes de la bile. Ceux-ci sont charriés par le sang, comme cela a été démontré par G. Pouchet (2), qui trouva, chez les cholériques, dans le sang du cœur et des gros vaisseaux une quantité notable de sels biliaires. L’élimination de ces sels n’ayant plus lieu par la bile, ils prennent la voie rénale et passent dans l’urine.

La fluidité de la bile augmente dans les cas de polycholie, de catarrhe des voies biliaires ; et aussi, quand la bile du fait d’un obstacle à son cours, subit une rétention prolongée dans ses voies qu’elle distend de plus en plus. Elle abandonne par précipitation le mucus, les sels, la cholestérine, tout ou partie du pigment ; il se fait une sorte de désintégration analytique, et il reste dans la tumeur biliaire un liquide de coloration variable, très fluide, avec un dépôt plus ou moins concret et abondant. L’observation de ce travail qui a trait à un ictère chronique avec dilatation vésiculaire causée par un cancer de la tête du pancréas, en est une preuve. La bile y était noire comme de l’encre, mais limpide et d’une fluidité parfaite. Le dépôt était formé d’agglomérations muriformes, friables et d’un sable noir à grains extrêmement petits.

Parmi les maladies infectieuses, les biles les plus fluides appartenaient à la pneumonie et à la fièvre typhoïde. La pâleur et la fluidité de la bile chez les typhoïdiques a déjà été remarquée par Legry (4).

Dans un cas d’albuminurie avec anasarque et œdème aigu du poumon, elle était aussi particulièrement fluide. Chez les cardiaques, la consistance de la bile fut trouvée très variable : tantôt épaisse et visqueuse, tantôt claire et limpide, telle que l’a indiqué Parmentier (3), dans ses études sur le foie cardiaque.

Limpidité. — Dans la vésicule, la bile est normalement limpide, même dans les instants qui suivent la mort, mais elle ne tarde pas à

(1) Dubrueil etRECH. Rapporteur le choléra niorbus asiatique. Montpellier, ls3(>.

(2) G. Pouchet. Sur la présence de sels biliaires dans le sang des cholériques. Académie des sciences, 17 novembre 18S4.

(3) Th. Legry. Étude du foie dans la fièvre typhoïde. Steinheil, Paris, 1890.

(4) Parmentier. Études cliniques et anatomo-pathologique» sur le foie cardiaque. Paris, 1890.

être troublée par la présence de flocons nombreux. Ces flocons sont formés par des débris épithéliaux qui se détachent avec la plus grande facilité au moindre attouchement de l’organe.

Quand la bile a séjourné dans la vésicule, comme il arrive dans les cas d’obstruction plus ou moins complète du canal cholédoque, il se fait des précipitations muqueuses et cristallines qui en altèrent la limpidité. Le plus souvent ce sont ces précipitations qui sont le point de départ des concrétions et calculs biliaires. Il peut même suffire d’une angiocholite légère pour gêner le cours de la bile et amener une desquamation des éléments épithéliaux. De là, la formation de petits grains qui contribueront à former le noyau de calculs, dont le volume s’accroîtra par le dépôt de couches successives. Quand on examine au microscope les parties centrales des concrétions biliaires, on rencontre souvent mêlées à des tables et amas de cholestérine des lits entiers de cellules épithéliales.

Odeur. — Labile toute fraîche n’a aucune odeur appréciable, mais elle ne tarde pas à prendre une odeur fade, qui ne lui est point propre d’ailleurs et que possèdent d’autres humeurs de l’organisme, le sérum par exemple. Plus tard, se putréfiant, elle devient d’une fétidité qui s’accentue de plus en plus.

Certains ictériques exhalent une odeur très spéciale (1). Nous n’avons point remarqué dans deux cas où cette odeur s’était produite pendant la vie que la bile présentât une odeur analogue.

\an Swieten (2), Haller et d’autres auteurs ont signalé des biles à odeur musquée très perceptible.

Quantité. — La quantité de la bile contenue dans la vésicule est très variable. Peu après la mort elle a été trouvée oscillant entre 4 c. c. quantité minima et 45 c. c. quantité maxima. La moyenne générale de nos observations fut de 23 c. c. 48. J’excepte naturellement les cas de véritable distension de la vésicule par suite d’un obstacle au cours delà bile. La quantité maxima peut d’ailleurs être déduite delà capacité de la vésicule. Le jaugeage des vésicules nous a donné des résultats variant entre 43 c. c. et 75 c. c. Ces mensurations ont été faites

(1) Piuliet et L ÉTIENNE. Lésions du Joie dans l'éclampsie. Paris, 1889.

(2) Van Swieten. Commenta')' ta in II. Ilocrhaavc Aphorismes, Paris, 1771.

en injectant de l’eau parle canal cystique jusqu’à réplétion delà vésicule. Quand on pousse l’injection jusqu’à une distension exagérée faisant craindre l'éclatement, on trouve assez souvent LOOcent. cubes. Au-dessus de ces dimensions, 75 c. c. à 100 c. c., la vésicule est dilatée. Cette dilatation peut prendre des proportions énormes. Les livres classiques donnent maints exemples de vésicules offrant le volume du poing, de cholécystes contenant plusieurs kilogr. de bile, de tumeurs biliaires descendant jusqu’à la crête iliaque (Cruveilliier (1), Frerichs) (2), de véritables kystes comme celui de Benson ou la collection biliaire était si grande qu’elle fut prise pour une ascite et ponctionnée.

L’état pathologique a une influence sur la quantité de la bile sécrétée par le foie. Outre les maladies générales et certains processus infectieux qui agissent sur l’organe et modifient son activité, on comprend aisément que les affections localisées au foie soient une cause de perturbation de la fonction biliaire. Aussi l’attention a-t-elle été d’abord attirée sur la quantité de bile excrétée; ce ne fut que plus tard qu’elle se porta sur la quantité de bile sécrétée. Nous avons vu plus haut comment l’acholie pigmentaire d’Hanot se distinguait de l’acholie vraie, absolue.

L’acholie vraie et la polycholie sont les termes extrêmes où aboutissent les troubles sécrétoires. L’oligocholie et la dyscholie n’en sont que des degrés moyens d’appréciation parfois subtile, mais qui répondent cependant à des faits cliniques. Nous ne pourrions que répéter sur ce sujet ce que les auteurs qui nous ont précédé en ont dit. Dans nos observations personnelles, nous n’avons vu la quantité de la bile notablement augmentée que dans un cas d’albuminurie avec œdème, dans la fièvre typhoïde, dans un cas de cirrhose atrophique avec périhépatite. Dans les affections cardiaques, dans la pneumonie, nous l’avons vue tantôt abondante, tantôt rare. Dans la tuberculose, la quantité était moyenne avec tendance à l’augmentation pour les formes aiguës. Généralement, plus la quantité de bile était grande, plus cette humeur était pâle et fluide; sont exceptés les cas où les voies biliaires étaient obstruées.

(1) Cruveilhier. Anatomie pathologique. Loc.cit.

(2) Frerichs. Traité pratique des maladies du foie. Trad. Duménil. Paris, 1877.

Densité. — La densité de la bile normale est susceptible de variations assez étendues. Les chiffres donnés par les auteurs classiques sont sensiblement égaux : il n’y a de désaccord entre eux que sur l’amplitude qu’ils donnent à l’échelle densimétrique. C’est ainsi que nous trouvons : 1,0105 à 1,0107 (Bourgoin) (1); 1,020 à 1.026 (Liégeois) (2); 1,020 à 1,026 (Robin) (3); 1,030 (Wundt) ; 1,026 à 1,030 (Beaunis) (4) ; 1,0105 à 1,032 (Gorup-Besanez) (5); 1,0107 à 1,035 (Scliutzenberger) (6).

A l’état pathologique, les résultats sont très semblables. La moyenne générale de nos observations nous a donné le chiffre 1,022. La densité la plus faible fut de 1,011 ; la plus forte de 1,036.

Réaction. — La bile normale est légèrement alcaline, souvent neutre, jamais acide. Dans les diverses maladies où nous avons observé ce liquide, nous avons toujours vu cette même réaction. Une seule fois, nous avons constaté une très légère acidité de la bile cystique. Dans ce cas, elle avait été prélevée plus de 24 heures après la mort et au mois de juin, par un temps chaud. Elle avait donc déjà subi un commencement de fermentation acide.

Il n’est pas toujours facile d’apprécier la réaction de la bile, sa coloration propre agissant sur le papier de tournesol, ainsi que l’ont fait remarquer Kühne et Robin. Aussi ont-ils conseillé de diluer la bile avec de l’eau distillée et de laisser le papier réactif s'imbiber lentement par capillarité pour mieux saisir la nuance prise par le tournesol. On peut encore déposer simplement la bile pure sur le papier réactif et attendre que celui-ci se soit humecté, ce qui se fait avec une certaine lenteur. Alors, considérant le papier sur la face opposée, on constate la réaction assez nettement, car l’effet de la matière colorante biliaire y est beaucoup moindre. En opérant ainsi, on observe rarement une réaction alcaline franche. Le tournesol rose bleuit très légèrement ; souvent môme il reste rouge ou bien la teinte semble sim-

(1) Bourgoin. Art. Bile, in Grande encyclopédie.

(2) Liégeois. Art. Bile, in Dictionn. encyelopéd. des se. médicales, 1868.

(3) Robin. Leçons sur les humeurs.

(4) Beaunis. Nouveaux éléments de physiologie humaine, 3° écL, 1888, t. II.

(’>) Gorup-Besanez. Traité de chimie physiologique. Traduct. Sclilagdenhauffen, 1880.

(6) Schutzenbekger. Chimie générale. Loc. cit.

plement rabaltue comme il arrive quand on trempe certains papiers de couleur dans l’eau. On lait en même temps l’expérience inverse sur le tournesol bleu.

Etat spectroscopique. Pour l’étude chimique de la bile, le spectroscope a été un des moyens d’investigation les plus employés. L’exquise sensibilité de cette méthode a tenté en effet les observateurs qui cherchaient pour les pigments biliaires des caractères de différenciation.

Dans son article Spectroscopie, du Dictionnaire Dechambre, M. Idénocque (1), avec la compétence qu’il s’est acquise en ces matières, a condensé les résultats des examens spectroscopiques de la bile. Il a rappelé les recherches faites par Thudicum, Jaffé, Bogomoloff et Mac Munn sur la bile de l’homme et des animaux.

Ce sont les biles de certains animaux, tels que le bœuf, le mouton, le cobaye, la souris, qui donnent les spectres les plus variés. « Chez l’homme, dit M. Henocque, la bile ne présente en général pas de spectre, excepté lorsqu’on l’examine après qu’elle est devenue acide. Cependant Bogomoloff décrit trois bandes d’absorption situées la première à gauche de D, la deuxième en E, la troisième en F, mais Fumouze n’a pu retrouver ces bandes et Mac Munn n’a obtenu qu’une bande indécise en F qui s’accentue cependant par l’action de l’acide chlorhydrique et diminue par les caustiques alcalins ».

Les pigments biliaires produisent une large extinction des couleurs droites du spectre. Si l’on examine en effet au spectroscope des échantillons de bile diluée, on constate dans le plus grand nombre des cas l’assombrissement du spectre et l’extinction totale du violet, indigo, bleu. La bande obscure empiète même sur le vert, où elle diffuse et se perd. La division micrométrique 100 correspondant à la raie du sodium, c’est en général vers 160 que la couleur disparait. A l'autre extrémité du spectre, la zone rouge terminale s’obscurcit aussi jusqu’à 50 environ.

Sur les 55 biles que nous avons recueillies, nous n’avons pu en examiner au spectroscope (2) que 44 ; la quantité du liquide prélevé

(1) Henocque, Art. Spectroscopie. Dictionnaire encyclopédique des sciences medicales.

Victor Fumouze. Les spectres d' absorption du sang. Paris, 1870.

(2) Nous tenons à remercier ici d’une façon spéciale M. Lextrait, pharmacien en

dans la vésicule ayant été parfois trop minime et employée entièrement pour les besoins de l’étude micrographique et bactériologique. Dans la grande majorité des cas, nous avons observé la simple extinction du spectre causée par les pigments biliaires. L’ombre diffusait plus ou moins sur la gauche, dans le vert bleu, et cessait d’être perceptible, se rapprochant ou s’éloignant suivant les cas de 180-160. Neuf fois, nous avons observé des spectres portant des raies d’absorption. Ces neuf spectres peuvent être classés en trois catégories.

1° Spectres à deux bandes. — Ces spectres donnaient entre D et E les deux bandes d’absorption caractéristiques de l’oxyhémoglobine. Les biles examinées provenaient de six malades morts, l’un de néphrite interstitielle, le second de cancer stomacal, le troisième de cancer épiploïque avec ictère, le quatrième d’asystolie cardio-hépatique, les deux derniers de tuberculose pulmonaire.

Ces spectres étaient analogues à ceux qui ont été trouvés chez certains animaux par M. Ilenocque.

MM. Wertheimer et Meyer (1), dans un premier travail sur l’apparition de l’oxyhémoglobine dans la bile avaient signalé que l’intoxication par l’aniline et les toluidines donnait à la bile des animaux une coloration rouge manifeste et faisait apparaître dans le spectre biliaire les deux bandes de l’oxyhémoglobine ; quelque temps après, ils affirmèrent encore le passage de l’oxyhémoglobine dans la bile des animaux intoxiqués par des agents qui altèrent les globules du sang ou tués parle froid ; dans une troisième note enfin, ils attribuèrent le passage de l’oxyhémoglobine dans la bile cystique à un phénomène cadavérique. Cette humeur, grâce à son pouvoir dissolvant sur les globules rouges, irait au travers des parois cystiques exercer son action sur les hématies contenues dans les vaisseaux proches et se chargerait de leur matière colorante. Nous ne pensons pas que l’oxyhémoglobine de la bile ait cette origine. Sous la dépendance de l’état cadavérique, on la constaterait dans un grand nombre de nos cas, et on la verrait d’autant plus rare que la bile est plus fraîche. Or nous l’avons rencontrée aussi bien dans des biles prélevées peu de temps

chef de l’hôpital St-Antoine, qui a bien voulu mettre à notre disposition son spectroscope, pendant toute la durée de nos recherches.

(1) Wertheimer et Meyer. Ouvrages cités in Archives do physiologie, 1889-

après la mort que dans des biles plus vieilles. L’examen histologique des vésicules ayant toujours été fait, il nous a été possible de voir sur les coupes que les vaisseaux qui parcourent la muqueuse sont toujours remplis de globules intacts quand la pièce a été fixée et coupée avec soin. La bile n’était jamais mélangée à du sang à cause de la façon dont nous procédions et qui nous était imposée par les nécessités de la recherche bactériologique. L’examen microscopique de la bile ne nous a d’ailleurs jamais montré de globules rouges, ni récents, ni altérés. Mais les cultures faites avec la bile dans tous ces cas ont été positives.

Faut-il voir dans ces faits une véritable hémoglobinocholie comme celle qu’ont décrite ensuite MM. Wertheimer et Meyer après injection d’hémoglobine, et la faire dériver ici d’une déglobulisation causée par l’affection même à laquelle les malades ont succombé? Faut-il considérer ce phénomène comme purement chimique et se passant dans la masse biliaire aussitôt après la mort? Faut-il accorder aux microorganismes, que ces biles contenaient, une influence sur la production de ces actions chimiques ? Nous ne savons pas.

2° Spectres à trois bandes. Dans deux cas, une fois chez une diabétique, morte de tuberculose pulmonaire, une autre fois, chez une tuberculeuse, nous avons observé, outre les deux raies de l’oxyhémoglobine, une bande plus diffuse, plus étalée occupant dans le vert bleu le siège donné par MM. Iiayem (l), Winter (2), Tissier (3), comme propre à l'urobiline.

La présence de l'urobiline dans la bile, niée (4), par certains auteurs, a cependant été constatée maintes fois (5). M. le profes-

(1) Hayem. Du sang' et de ses altérations anatomiques. Paris, 1889.

(2) Winter Recherche de l’urobiline dans la bile. Société de biologie, 1889.

(3) Tissier. Pathologie de la sécrétion biliaire. Paris, 1889.

(4) Kiener et Engel. Sur les rapports de l’urohilinurie et de l’ictère. Société de biologie, 9 avril 1887 et 6 octobre 1888.

(5) Thudichum. Further researches on bilirubin aiid its compounds, in Journal of the chetn. Society, 1875.

M AC Munn. Resea relies into the colouring matters of human urine with an account of the séparation of urobilin. Proceedings of the Royal Soc. London, 1880.

Mac Munn. Observations on some of the colouring matters of bile and mine with especial reference to tlieir origin. Proceedings of the physiologieal Society,

seur Hayem en a fait la recherche systématique, M. Winter l’a trouvée dans tous les échantillons de bile qu’il a examinés, et notre collègue Tissier, dans son ouvrage sur la pathologie de la sécrétion biliaire, au cours d’une très intéressante discussion sur la pathogénie de l’uïobilinurie, a prouvé la richesse en urobiline de certaines biles.

Nous n’avons trouvé manifestement l’urobiline dans la bile que 2 fois sur 44 cas. Nous l’avons recherchée par les procédés recommandés par Tissier. Nous devons toutefois remarquer que, dans certains cas, alors que le petit spectroscope à vision directe nous avait fait croire à la présence de l’urobiline par un assombrissement notable du spectre entre le bleu et le vert, nous ne trouvions en portant la bile au grand spectroscope aucune bande appréciable : nous avons dans notre statistique rejeté les cas qui nous donnèrent cette illusion, quand la recherche chimique et un examen spectroscopique plus complet ne nous en ont point confirmé la réalité.

L’un de ces spectres à trois raies a été donné par la bile d’une diabétique morte de tuberculose. Une des observations de M. Winter, dans ses recherches sur l’urobiline dans la bile, a précisément trait à un diabétique tuberculeux.

3° Spectres à quatre bandes. — Une seule fois, chez une tuberculeuse, nous avons obtenu un spectre sur la signification précise duquel nous ne sommes pas fixé. Outre l’extinction des couleurs droites du spectre jusqu’au bleu, on comptait une bande à gauche de D, dans l’orangé (85-91), deux bandes assez proches l’une de l’autre entre D et E dans le jaune (115-120) (124-129), et une dernière bande à droite de E dans le vert (145-154) assez distante d'e la zone obscure terminale pour qu’on puisse apercevoir sur sa droite des rayons verts légèrement assombris.

Cette réaction spectrale diffère essentiellement de celle qui est donnée par le mélange de méthémoglobine et d’oxyhémoglobine. Les raies moyennes très nettes, d’égale obscurité, rapprochées l’une de l’autre, relativement éloignées de D, ne répondent point aux bandes d’absorption de l’oxyhémoglobine. Elle est aussi différente du spectre de la cholohématine de Mac Munn à cause de la position respective des bandes et l’absence de l’ombre juxtaposée à D. S’était-il fait dans cette bile des produits d’oxydation analogues à ceux qu’étudièrent

Stokvis, I-Ieynsiuset Campbell (1), et qui donnèrent lieu à cette réaction spectrale complexe. Le liquide essayé était légèrement alcalin. 11 contenait des micro-organismes. Nous ne pouvons actuellement prouver qu'ils soient les agents producteurs de la substance indéterminée qui se trouvait dans cette bile.

Etat électrique. — Certains auteurs font mention d’un état électrique de la bile. Bouisson (2) et Fauconneau-Dufresne (3) rappellent à ce sujet les expériences de Bellengeri (4). Nous n’avons vu dans ces recherches aucun intérêt actuel. Tout autre est, l’usage de l’électricité, dans l’étude de la bile, comme moyen de réaction. Haycraft et Scoiield (5) l’ont employée avec succès dans leurs expériences sur la réduction et l’oxygénation des pigments de la série bilirubine. Ils ont ainsi mis à profit la production d’oxygène au pôle positif d’une pile pour oxyder la bilirubine et ses dérivés. On voit alors les pigments passer successivement d’un terme à l’autre de la série prenant chacun leur couleur propre.

(]) Si'OKVlS. Das Gmelin’scbe Oxydations-product. der Galien farbstoffe. Cvntralblatt fur die medic. Wissensahaften , 1872.

Der Uebereinstimmung der Urobilin mit einem Gallenfarbstoffe Oxydations producte. Ibidem, 1873.

Heynsius et Campbell. Die Oxydations-producte der Gallenfarbstoffe und ihre. Absorptions-Streifen. PJiuger's Aroh., t. IV.

(2) Bouisson. De la bile, etc. Lee. oit.

(3) Fauconneau-Dufresne. La bile et ses maladies. Mémoires de V Académie royale de médecine, 1846.

(4) Bellengeri. In electricitatem sanguinis, urinae et bilis anitnalium. Meinor. délia real. Acad. di*Torino, t. XXXI.

5) Haycraft et Scofield. L'c. oit.

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