DE SES ALTÉRATIONS MORBIDES
On ne peut s’empêcher de reconnaître, dons la direction actuelle des idées médicales , un retour bien prononcé vers l’étude des faits qu’une systématisation incomplète avait groupés sous le nom d'humorisme. Les recherches deM. Rayer sur les altérations de la sécrétion urinaire, celles de MM. Andral et Gavarret sur le sang, celles de M. Donné sur plusieurs liquides, et une foule d’autres documents intéressants relatifs aux diverses humeurs de l’économie , prouvent assez cette tendance pour que nous n’ayons pas besoin d’en multiplier les témoignages. Nous
matières du vomissement , le développement de la glande qui le fournit, le long trajet qu’il doit parcourir avant d’être rejeté au dehors ; enfin , la coloration que dans certaines maladies ou môme dans quelques tempéraments la bile imprime à la surface extérieure du corps, tout a contribué à faire naître l’idée que ce produit de sécrétion avait dans l’économie une prépondérance marquée. Les anciens en faisaient une de leurs quatre humeurs principales, une cause de tempérament dit bilieux, et ils pensaient que ses altérations donnaient naissance à une foule de maladies. C’est surtout dans leurs écrits qu’on pourrait puiser des matériaux pour un historique étendu ; mais accomplir cette tâche serait rendre au passé un hommage inutile ; car, abstraction faite de quelques vérités qui appartiennent à toutes les époques , la longue série des observations médicales relatives à notre sujet est encombrée d’hypothèses , d’opinions bizarres , qui sont un double témoignage des difficultés de la science et de l’aversion de l’homme pour l’ignorance. On pourra se faire une idée des incertitudes qui ont long-temps régné sur cette matière, en lisant dans Vieussens (1) , l’un des derniers auteurs qui aient écrit sur les liquides du corps humain , l’exposé de ses opinions sur la nature de la bile. Il la représente comme formée de molécules salines âcres et sulfurées , et soutient contre Bergerus qu’elle est sécrétée dans la vésicule , opinion déjà émise par Sylvius. Les progrès de la physiologie expérimentale
(1) Traité nouveau des liqueurs du corps humain, tom. Il, pag. 3^0. 1715, in-4“.
changèrent lout-à-fait les idées sur la production et les usages de la bile ; sous ce rapport , il est impossible de ne pas reconnaître , en consultant la physiologie de Haller (1) , sur la description de la bile , combien les recherches directes dont ce liquide a été l’objet ont puissamment contribué à détruire de nombreuses erreurs répandues dans les ouvrages anciens.
La bile peut être assez facilement examinée et recueillie chez l’homme , à cause de son accumulation dans un réservoir particulier qui permet d’en extraire en une seule fois une quantité suffisante pour l’étude; aussi la plupart des observations ont-elles été faites sur cette bile accumulée, et nommée cyslique en raison même du lieu où on la recueille. On peut aussi l’étudier dans quelques lésions accidentelles qui facilitent son issue au dehors , telles que les fistules biliaires , les anus anormaux qui ont leur siège à la partie supérieure du tube intestinal. Enfin, dans certains cas de vomissement, la bile est rejetée presque à l’état de pureté , et peut être soumise à diverses expériences.
A. Caractères physiques.
La bile se présente avec des caractères bien dessinés , dont l’ensemble a conduit quelques chimistes à soupçonner la nature de sa composition. Elle n’a d’analogie avec aucun autre liquide de l’organisme, et dilfère autant du sang que des autres produits sécrétés.
(1) Elementa physioloyiœ , tom. \i , pogi. 542, in-k°. Lunsunnœ , 1777.
Sa couleur est ordinairement d’un vert jaunùtre, susceptible de e|uelques nuances qui font prédominer l’iinc ou l’autre de ces colorations. Voisine de la transparence chez quelques individus , et lorsqu’on n’examine qu’une couche légère, elle se présente plus souvent opaque et imprimant sa coloration aux objets qui sont en contact avec elle. On peut s’en convaincre , soit en plongeant dans la bile un corps susceptible de s’en imprégner, soit en examinant sur le cadavre les organes voisins de la vésicule ; on les trouve colorés en jaune verdâtre, dans une surface d’autant plus étendue que l’époque de la mort est plus éloignée. La couleur de la bile présente chez quelques sujets une nuance foncée approchant du noir. Sous le rapport séméiologique , la couleur spéciale de la bile a fixé l’attention des observateurs ; on l’a retrouvée dans plusieurs liquides, tels que l’urine, le mucus pulmonaire; dans certains tissus normaux, tels que la peau , les muqueuses, le périoste ; enfin , dans quelques tissus anormaux , et notamment dans les cancers. Nous l’avons constatée nousmôme dans plusieurs productions encéphaloïdes chez un sujet qui avait succombé aux progrès de la cachexie cancéreuse , et qui portait des tumeurs de cette nature dans le foie et un grand nombre d’autres organes. La couleur de la bile tient, comme nous le verrons plus tard, à une matière spéciale, dont une partie est à l’état de suspension et l’autre à l’état de dissolution dans ce liquide : cette matière est susceptible de s’altérer, et alors elle imprime à la bile de nouveaux caractères.
La bile a une saveur amère et désagréable, qui laisse un arrière-goût fade et douceâtre , appréciable par chaque
( Il )
individu dans le vomissement , et dont la sensation se fait aussi ressentir dans l’embarras gastrique. Plusieurs expérimentateurs ont constaté ce caractère sur des animaux. J.-L. Petit (1) assure même l’avoir recherché sur un malade atteint de fistule biliaire , pour déterminer la nature du liquide qui s’échappait par l’ouverture anormale; il ajoute qu’il ne conçut plus de doute quand il eut reconnu la saveur amère caractéristique de ce liquide. Cette saveur se communique facilement aux tissus qui sont imprégnés de bile ; c’est à elle sans doute que le foie des animaux doit sa saveur spéciale ; c’est pour la détruire qu’on modifie artificiellement la composition de la bile et celle du foie , en provoquant l’hépatodémie chez quelques oiseaux domestique^ : nous avons constaté que dans ces cas la bile est privée de son amertume. Celle-ci tient sans doute à la matière oléagineuse qui entre dans la composition de la bile; elle n’est pas sans quelque analogie avec la saveur que présentent certaines huiles purgatives ; elle varie du reste suivant les sujets , et peut offrir une âcreté plus ou moins prononcée.
On attribue généralement à la bile une odeur fade particulière, nauséabonde, persistante. Tiedemann et Gmelin la rapportent même à un principe odorant volatil qui passe à la distillation. Sans vouloir contester l’existence de ce caractère, nous sommes cependant forcé de convenir qu’il ne nous a que médiocrement frappé ; dans
(1) Traité des maladies chirurgicales (176^1 ), loin, i'', pag. !2'»2.
beaucoup de cas , nous avons trouvé la bile humaine fraîche à peu près inodore, quand on l’extraitde la vésicule, exempte de tout mélange. Son odeur est complexe quand elle a pénétré dans l’intestin ou l’estomac , et nous sommes tenté d’attribuer au mélange qui a lieu dans ce viscère l’impression qu’elle produit alors sur l’organe olfactif. L’odeur de la bile ne se développe sensiblement que lorsque sa température est élevée , surtout quand elle n’est plus récente; elle nous a paru alors varier suivant les animaux , en rappelant l’odeur spécifique de leur canal intestinal.
La consistance de la bile est visqueuse : nous avons vu ce caractère porté à un si haut degré , chez un sujet qui avait succombé à une pneumonie et dont la vésicule était distendue par ce liquide , qu’en le transvasant on ne pouvait pas arrêter à volonté son écoulement; la cohérence des molécules entraînait les autres vers le point le plus déclive ; il fallut trancher le jet de liquide pour terminer l’opération. La bile donne au toucher l’impression d’une matière savonneuse, propriété qui a contribué à la faire considérer comme une substance analogue ; si on l’agite dans un vase , elle mousse d’ailleurs comme une dissolution de savon. J’ai expérimenté que ce phénomène ne tient pas à la présence du mucus , car il est encore très-prononcé lorsqu’on en a séparé cet élément ; le mucus ne contribue sans doute qu’à la viscosité de la bile. L’aspect mousseux se manifeste spontanément, si on place ce liquide sous la machine pneumatique et qu’on fasse le vide à un degré assez avancé.
La densilé de la bile est en général plus considérable que celle de l’eau; elle est dans la proportion de 102 à 100, suivant la plupart des auteurs : John l’estime 1,026, Schubler et Kapff présentent le même nombre (1). Mais ces estimations ne sauraient être considérées comme rigoureuses ; rien n’est plus variable que la densité de la bile; elle dépend de la proportion des principes qui lui sont essentiels , et de l’eau qui leur sert de véhicule. Or, cette proportion est loin d’être constamment la même; d’ailleurs, la densité d’une certaine masse de bile abandonnée au repos varie suivant les couches qu’on veut explorer. Les molécules qui ne sont qu’à l’état de suspension , se disposent à diverses hauteurs suivant l’ordre de leur pesanteur spécifique , et donnent des nuances différentes à la coloration du liquide.
La température de la bile, dans le corps humain, n’a pas été examinée ; peut-être trouverait-on , sous ce rapport, des différences intéressantes à établir entre les produits de sécrétion de l’organisme. Bellingeri (2) a eu l’idée de rechercher si la bile ne possédait pas un état électrique particulier; il a pensé qu’en explorant ce liquide encore chaud à l’aide d’une grenouille armée de métaux hétérogènes , il pourrait arriver à constater cette propriété, et le résultat lui a prouvé qu’elle existait. L’expérimentateur italien dit s’être convaincu que l’élec-
(1) Untersnchungen ueber das specifische Gcwichl Ihierischer substanzen. Tnbinge, 1852, in-8“.
(2) la cleclricilutein saayuinis , nrincc et bilis aniinidium. Mémo), délia real Acad, di Toriuo, vol. x\xt.
tricité de la bile variait , soit en nature , soit en intensité , suivant les animaux et suivant l’âge. 11 a été amené à conclure , par des expériences comparatives sur le sang , que l’électricité de ce dernier diminue en raison de l’âge, tandis que celle de la bile augmente; que les divers degrés d’électricité de cette dernière humeur lui sont propres , ne tiennent pas à l’état électrique de l’atmosphère , et qu’elle se conserve encore long-temps après l’extraction de la bile ; enfin , que la bile n’a pas toujours le même état d’électricité , bien que la santé persiste ; tandis que le sang , exploré dans les mômes conditions , présente toujours un degré constant d’électricité.
La plupart des propriétés physiques de la bile sont susceptibles d’être modifiées par certains médicaments ingérés dans l’économie. Rien ne répugne à l’idée d’admettre que la sécrétion hépatique puisse servir à l’élimination de quelque substance introduite par absorption dans les voies circulatoires. Authenrieth et Zeller(l) ont examiné la bile de divers animaux soumis à des frictions mercurielles , et le métal y a été retrouvé en quantité proportionnellement plus considérable que dans le sang ; la bile des animaux soumis à l’usage de cette substance avait une coloration beaucoup plus foncée qu’à l’ordinaire. M. Roche (2) prétend , de son côté , que sous l’influence du calomel à haute dose la bile devient visqueuse , d’un vert foncé , quelquefois même noirâtre et presque toujours très-fétide.
(1) ReiVs , Archiv. fur die. physiologie , vol. vm , p. 232 , 1807, 1808.
(2) Dict. de mcd. et de chir. pral. , article Bile.
Boehmer (1) l’a vue prendre une teinte rouge chez des animaux soumis à l’usage de la garance. On admet généralement que les alcalis ont la propriété de rendre la bile plus liquide et que les acides l’épaississent. L’éther et la térébenthine facilitent aussi l’atténuation de ses éléments auxquels ils servent de dissolvant lorsqu’on les mélange directement avec elle : on connaît l’application que Durande avait faite de la combinaison de ces deux substances dans le traitement des calculs biliaires. La sécrétion de la bile est aussi directement influencée par la nature de l’alimentation. Les substances animales grasses , les résines , les épices en augmentent la quantité : Beaumont a vu la bile devenir plus abondante et refluer dans l’estomac humain par l’usage prolongé des aliments gras. L’alimentation végétale , l’usage des acides végétaux en particulier, diminue la sécrétion biliaire. Schultz (2) dit avoir remarqué que la bile coulait en plus grande quantité dans l’intestin des chiens quand ils avaient pris de la nourriture animale, que lorsqu’ils avaient mangé des végétaux. Enfin , ce n’est peut-être pas sans fondement que les anciens avaient formé une classe de médicaments cholagogues , parmi lesquels la rhubarbe mérite surtout d’être classée. Nous ne saurions repousser l’idée que cette substance agisse spécialement sur le duodénum et le système hépatique , quand nous voyons d’autres substances purgatives exercer une action limitée sur tel ou tel point de la surface intestinale , quand nous
(1) Effect. rubiœ tinctorum , pag. 2^i .
(2) De alimentorum concoclionc , pag. 68.
constatons que l’aloès , par exemple , n’exerce une action prononcée que sur la fin du gros intestin.
La connaissance des propriétés de la bile et de l’influence qu’elles exercent sur l’économie , fait donc ressortir un intérêt réel quand on la rapproche de la connaissance des modifications que l’usage de diverses substances peut imprimer à cette humeur. Que leur action soit directe comme lorsqu’on retrouve les substances dans la bile elle - môme , qu’elle soit médiate comme lorsque l’action physiologique du foie est impressionnée , la possibilité d’un pareil genre d’influence est surtout le fait qui intéresse la médecine. La thérapeutique ne peut que gagner beaucoup à ce que l’on étudie les modifications que les agents médicamenteux impriment aux propriétés des fluides ; car l’expérience démontre que , si l’affection de l’organe sécréteur précède ordinairement l’altération du produit sécrété, l’organisme reçoit de ce dernier une influence nouvelle qui peut être préjudiciable.
B. Caractères microscopiques.
Ce sujet n’ayant fixé l’attention que d’un très-petit nombre d’observateurs, nous n’avons pu extraire des divers recueils scientifiques que quelques documents isolés et incomplets. Achille Mieg (1) paraît être un des premiers qui se soit occupé de rechercher les caractères microscopiques de la bile. Voici comment il s’exprime A
(1) Epislolœ ad Ilallcrum ab eruditis viris, vol. iv, pag. 104. Benne, 1774.
ce sujet : « In [elle autem laurino recenli , nihil distincli conspici potuit , nisi hinc indè una allerave particulü splendens, figuræ gïobosœ el ad marginem gullulœ slriœ , quales in gummi post liciuefaclionem exsiccalo super planum extenso , rursùsque exsiccato apparebat... Hœc sunt quæ haclenùs cum Weissio observavi. Il nous a été impossible de consulter le travail original de Delius , dont le titre semble indiquer des recherches spéciales sur ce point (1); mais nous sommes autorisé à penser qu’il ne renferme pas des développements bien intéressants , car nous n’avons trouvé dans ses Adversaria aucune indication qui leur soit relative , bien qu’il y soit question de la bile ; et les auteurs allemands , dont les ouvrages se distinguent par une érudition si minutieuse , ne lui ont emprunté aucun détail, Burdach (2) , dont l’immense Compendium physiologique semble avoir rassemblé tous les faits observés par les modernes , ne mentionne , sur les caractères microscopiques de la bile, que quelques remarques trop concises de Weber (3). Ce dernier dit avoir aperçu dans la bile des globules ronds et elliptiques , de volumes divers , en général peu développés , plus petits que ceux qui existent dans le lait et le mucus. C’est à ces indications incomplètes que se borne l’un des anatomistes à qui on doit les développements les plus étendus
(1) Super bile humanâ observationes nonmillœ microscopico-clmnicœ. Erlangœ, in-U°, 1788.
(2) Traité de physiologie , loin, vu , pag. traduit do l’allemand par .Jourdan.
(3) Anatomie des menschen , tom. i", pag. 163.
sur la constitution microscopique des divers liquides de l’organisme; il ne fait pas môme mention de l’espèce de bile qui a servi à ses recherches, ni de l’animal sur lequel on l’a recueillie. M. de Blainville (1), à qui l’on doit aussi des descriptions intéressantes de la plupart des humeurs animales , n’a consigné que quelques lignes à l’indication des caractères microscopiques de la bile. Il signale des granules en forme de tache de graisse et des plaques de matière colorante d’un beau jaune. Le même observateur ajoute qu’il a quelquefois aperçu des microzoaires ou animalcules de l’ordre des vibrions.
L’insuffisance de ces documents nous a porté à examiner avec la plus grande attention les caractères microscopiques de la bile , et particulièrement de la bile humaine. Voici le résumé de nos observations.
Il faut que la bile soit à un certain degré de concentration pour obtenir quelques résultats satisfaisants : aussi, lorsqu’on examine de la bile hépatique, le plus souvent n’aperçoit-on sur le porte-objet du microscope qu’une nuance jaune uniforme qui tient à la coloration de la gouttelette du liquide et dans laquelle se présentent, par intervalles , des globules muqueux rares et quelquefois des traces fugitives de matière colorante à l’état de suspension. Fréquemment la couleur jaune est le seul phénomène appréciable par l’observateur ; il en est de même lorsque l’on examine de la bile cystique , dans laquelle l’eau est en proportion abondante , ainsi que
(1) Physiül. générale et comparée, toni. ni, 52® leçon , pag. 1^0.
cela existe souvent dans la bile du bœuf et de la plupart des animaux tués pour les usages domestiques : il faut alors faire concentrer le liquide par le moyen d’une évaporation ménagée, jusqu’à ce que sa coloration devienne plus foncée et sa consistance plus visqueuse. Mais mieux vaut encore soumettre à l’examen microscopique de la bile humaine recueillie dans la vésicule de sujets morts d’une maladie qui ait réclamé une abstinence prolongée d’aliments ; la bile cystique est alors naturellement concentrée et dans les conditions les plus favorables aux recherches dont nous parlons. C’est de la bile ainsi recueillie que nous avons examinée avec le microscope de Chevalier, à un grossissement de 250 diamètres.
• La bile cystique n’est pas à l’état de pureté ; elle est mélangée avec une quantité de mucus beaucoup plus considérable que celle qui appartient à la bile hépatique : ce mucus contribue à lui donner des caractères qui , en réalité , sont étrangers à cette humeur. Pour mieux apprécier l’influence que cet élément surajouté exerce sur la constitution de la bile appréciable par le microscope, nous avons successivement examiné la bile avec son mucus , dépouillée de mucus à l’aide de l’alcool , enfin le mucus biliaire isolé.
1® La bile mélangée avec le mucus apparaît avec une nuance jaune , au milieu de laquelle on découvre des corpuscules d’une coloration plus foncée , tantôt réguliers , tantôt irréguliers , le plus souvent agglomérés en petites masses autour desquelles on aperçoit des globules plus ou moins nombreux ( Voy. fîg, pc ). Les corpuscules
sont presque entièrement opaques si leur masse est considérable ; ils sont semi-diaphanes dans le cas contraire , et produisent l’impression de taches verdètres. Ces granules sont d’autant plus volumineux que la quantité de mucus biliaire est plus considérable , parce que les fragments de matière colorante non dissoute sont associés par le mucus , dont les éléments paraissent sous forme globulaire. La matière jaune est parfois en assez grande quantité pour rendre la bile granuleuse ; elle forme alors une sorte de magma sous le microscope. Dans les cas ordinaires , le mucus se distingue à la périphérie et au centre même des plaques de matière colorante. Des amas de granulations muqueuses apparaissent, en outre , à divers intervalles , et alFectent des figures irrégulières. On voit aussi disséminés çà et là de petits corps , tantôt cylindriques , tantôt aplatis en forme de paillettes, qui ont surtout frappé notre attention. Leur figure est nette et géométrique, leurs dimensions semblent ne varier que faiblement. Sans doute , par un effet de la réfraction , ils paraissent diaphanes vers leur milieu seulement ; ils sont quelquefois libres, d’autres fois emprisonnés dans le mucus, et tiennent à la matière colorante dont ils se distinguent par leurs dimensions arrêtées et leur aspect comme cristallin. Nous les avons vus adhérer entre eux , soit par leur corps disposé parallèlement , soit par leurs extrémités , et représenter alors des lignes brisées à angle plus ou moins ouvert , quelquefois des groupes de taches cristallines superposées. Ne seraient-ce pas ces corps diaphanes qui en auraient imposé pour des taches graisseuses? Nous n’avons reconnu des apparences de cette
nature que lorsque nous avons examiné au microscope une goutte de bile traitée par l’éther. Celui-ci s’étale sur la lame de verre , et en s’évaporant il dépose des gouttelettes huileuses , quelquefois apercevables à l’œil nu.
Quant aux corpuscules cristallins proprement dits, tout nous porte à les considérer comme des paillettes de cholestérine. Leur forme est celle que revêt cette substance lorsqu’elle est très-divisée. Le liquide dans lequel on les découvre, en renferme naturellement, ainsi que M. Chevreul l’a démontré le premier. Il est vrai que ce chimiste pensait que la cholestérine existait dans la bile à l’état de dissolution ; mais plusieurs considérations nous donnent une conviction différente. On sait que 1a cholestérine existe à l’état de suspension dans le liquide de plusieurs hydropisies locales ; nous l’avons observée nous-même dans la sérosité de la tunique vaginale. Or, rien ne répugne à penser que puisque ce corps se retrouve à l’état de suspension dans des liquides pathologiques dont il ne fait pas partie constituante essentielle, il puisse exister dans le môme état au sein d’un liquide à la composition normale duquel il contribue. D’une autre part, si on ajoute artificiellement des fragments atténués de cholestérine à une petite quantité de bile et qu’on l’examine au microscope , on reconnaît , au sein de la goutte qu’on explore , des corpuscules absolument semblables à ceux qu’on y découvre naturellement. Si l’on traite par l’éther de la bile dans laquelle on a préalablement constaté des paillettes de cholestérine , ces corps cessent d’être apercevables. L’éther étalé sur le verre à observation ne tarde pas ù s’évaporer complètement, en laissant une
couche blanchâtre formée par un léger dépôt de cholestérine et quelques gouttelettes d’acide oléique , ainsi que nous l’avons dit plus haut. Si on examine cette couche au microscope * la cholestérine se présente avec une apparence différente. Ce n’est plus la forme des paillettes qui domine , les molécules de cette substance se sont groupées sous forme de lignes striées rayonnantes et légèrement arborisées [fig.Yl). L’impression en devient beaucoup plus confuse , quoique rappelant le même caractère, si l’on examine la portion marginale de la trace laissée par l’éther {fig. V).
On peut augmenter artificiellement l’évidence de ce phénomène , en ajoutant de la cholestérine à la petite quantité de bile qu’on traite par l’éther et qu’on examine ensuite au microscope ; en écrasant , par exemple , un fragment de calcul biliaire sur la portion du verre où on dépose la bile qu’on veut observer. L’action de l’éther réalise immédiatement les phénomènes que nous avons énoncés. La matière colorante biliaire est déposée sous forme de grumeaux , et la cholestérine est entraînée vers la partie marginale où elle forme des stries nombreuses et irrégulières {fig. V). En résumé, la bile soumise à l’inspection microscopique présente trois sortes d’éléments appréciables : le mucus , sous forme de globules petits et arrondis; des plaques de matière colorante jaune, ordinairement amorphes et plus ou moins étendues ; enfin, des paillettes de cholestérine. Ces trois éléments sont variables; le plus constant et le plus évident est la matière colorante. La cholestérine est toujours plus disséminée ; il faut souvent changer la position du porte-
objet pour en retrouver des traces. Nous l’avons vue en quantité inégale dans la bHe de divers sujets , bien que nous l’ayons retrouvée chez tous. Elle existait en abondance dans le liquide de la vésicule d un homme qui portait un grand nombre de calculs biliaires.
2° Si l’on verse dans une certaine quantité de bile cystique une proportion convenable d’alcool à 36 degrés , le mucus ne tarde pas à se séparer et à se rassembler à la partie supérieure du liquide. Il est alors facile de décanter la bile dépouillée de cet élément accessoire , et de l’examiner ainsi réduite à ses éléments propres {Voy. pg. II). Dans ce cas, on aperçoit encore des corpuscules de matière colorée en jaune-verdâtre se détachant au milieu de la nuance jaune générale. Mais ici ces corpuscules sont moins volumineux ; leurs bords semblent plus amincis , comme si leur dissolution , favorisée par la présence de l’alcool et l’absence du mucus , était en voie de s’opérer. On ne reconnaît plus qu’un très-petit nombre de globules muqueux, même isolés; mais on aperçoit encore les fragments de cholestérine dont nous avons parlé, ils apparaissent môme avec plus de netteté que dans le premier cas. Nous n’avons pu reconnaître dans les conditions actuelles, non plus que dans les précédentes, les animalcules biliaires signalés par M. de Blainville.
3“ Enfin , si l’on enlève la couche de mucus qui surmonte la quantité de bile traitée par l’alcool , et qu’on la soumette à l’examen microscopique, on voit ressortir les caractères propres au mucus ordinaire : ce sont des globules à surface légèrement inégale, de dimension peu variable, d’un très-petit volume , flottants dans un véhicule aqueux ,
tantôt isolés, plus souvent agminés en petites masses cohérentes, et mélangés avec quelques fragments de matière colorante biliaire et de paillettes de cholestérine entraînées par le mucus au moment de sa séparation [fig. III).
Ces détails sur les caractères microscopiques de la bile nous paraissent fournir quelques applications utiles , pour expliquer le mécanisme de la formation des calculs hiliaires. En effet, les éléments ordinaires de ceux-ci sont la cholestérine , la matière colorante et le mucus. Tantôt les deux premiers principes sont à l’état de mélange 5 d’autres fois ils sont isolés. Une proportion variable de mucus leur est unie ordinairement. Or, ne voyons-nous pas que ces principes , à peu près constants , des concrétions biliaires , se retrouvent dans le fluide de la vésicule à l’état de suspension? Ce sont des calculs biliaires en miniature, que le microscope fait découvrir dans cette humeur, et dont il n’est pas ditScile de comprendre l’agglomération. Le mucus est leur moyen d’union naturel; il ne faut plus que l’intervention des causes propres à occasionner ou faciliter la réunion de ces molécules flottantes. On ne s’est livré , à cet égard, à tant de conjectures, que parce qu’on ignorait la disposition des matériaux que la bile fournit aux calculs biliaires. Ceux-ci ne sont pas de la bile concrète , de la bile dépourvue de véhicule ; on n’y retrouve pas tous les éléments chimiques de ce liquide comme dans l’extrait de bile. Rien n’a paru plus compliqué que l’analyse de cette humeur, comme nous le verrons bientôt ; aucun liquide n’a donné lieu à une aussi grande divergence
d’opinions ; rien n’est plus simple et plus facile à vérifier, au contraire, que la composition des calculs biliaires : or, cette simplicité de composition est en harmonie avec l’état primitif des matériaux qui les constituent. Ils existent tout formés , et ne demandent qu’une condition favorable à leur agrégation. Il ne faut pas une nouvelle combinaison chimique, mais une action physique qui décide leur précipitation. Ce fait peut être admis sans faire violence à aucune idée théorique touchant l’influence de la vie sur les actes pathologiques de l’organisme. C’est surtout en ce qui concerne les concrétions qui se forment dans les divers liquides , que le caractère des actions vitales s’efface pour faire place à celui des phénomènes purement physiques ; c’est alors qu’on peut considérer, sans métaphore, les réservoirs de l’économie, comme des cornues ou des vases à expérience.
Les calculs biliaires , encore plus que les calculs uri-. naires , ne sont donc qu’une précipitation de matériaux déjà formés ; ce qui est en rapport avec le mode d’action de la plupart des causes que l’on a invoquées. L’inflammation, en augmentant la sécrétion muqueuse, multiplie les chances d’agglomération des grumeaux de matière colorante et des cristaux de cholestérine. Les caillots de sang qui succèdent aux exhalations de ce liquide dans la vésicule, peuvent devenir un noyau d’agT glomération ; il en est de même des corps étrangers qui , dans des cas très-rares , peuvent pénétrer dans la vésicule biliaire. Ainsi , nous avons vq au musée de la Faculté de Strasbourg un calcul biliaire au centre duquel se trouve un ascaride qui avait suivi le trajet du canal cholédo-
que et du canal cystique pour se porter dans la vésicule. Les vices de conformation de ce dernier organe qui consistent en des vacuoles de la muqueuse , peuvent encore favoriser la déposition des matériaux des calculs biliaires. Enfin , cette manière de voir se trouve encore en harmonie avec les observations générales qui établissent que le repos , l’action du froid long-temps prolongés prédisposent à ce genre de concrétions. La bile abandonnée à elle-même ne tarde pas à laisser apercevoir, au bout d’un temps même assez court , un dépôt brunâtre , qui n’est pas assurément un résultat de la décomposition , et dans lequel l’analyse microscopique démontre les éléments que nous avons déjà signalés. Au reste , en établissant l’influence des causes purement physiques dans les actes qui se lient immédiatement à la formation des calculs biliaires, nous n’entendons pas nier une modification sécrétoire antérieure à l’action physique ; nous voulons seulement établir que celle-ci est réelle et suffit pour se rendre compte de la formation des calculs. Il est inutile d’ajouter que , pour que son influence soit efficace , il faut que la bile présente des conditions favorables ; que la proportion de cholestérine , par exemple , soit plus considérable que dans l’état normal. M. Chevreul, ayant eu l’occasion d’analyser la bile d’une femme de 70 ans » dont la vésicule renfermait neuf calculs de cholestérine , put y constater une forte proportion de cette dernière substance.
Il n’est peut-être pas de point de la chimie organique qui
ait donné naissance à des résultats aussi variés. Chaque analyse a porté une détermination diSérente des principes constitutifs de la bile; la science a semblé changer de face à la publication des travaux de chaque auteur, et la nomenclature s’est chargée , comme le fait remarquer M. Raspail , d’une foule de termes éphémères. Nous croyons toutefois qu’on n’est pas éloigné du moment où les difficultés qui ont si long-temps embarrassé ce sujet seront pleinement résolues ; les derniers résultats obtenus par M. Demarçay et par Berzelius ont évidemment éclairci ou simplifié les questions chimiques qui s’y rattachent, et tout porte à croire que la divergence d’opinion qui existe encore sur quelques points entre ces auteurs se réduira dans une conviction commune. L’historique des recherches entreprises par les chimistes sur la bile nous fera connaître autour de quelles idées se groupent les notions que leurs essais ont fait surgir, en même temps qu’il nous révélera les caractères et les causes de la diversité des résultats obtenus. C’est surtout en vue de ces notions déductives que l’exposé des documents que l’expérimentation a fait successivement acquérir peut devenir utile. Berzelius avait déjà pressenti le tribut qu’un pareil tableau pouvait porter à l’élucidation du sujet , en le traçant lui-même avec un développement dont nous ne pouvons ici reproduire que les traits principaux : il n’avait pas manqué, lors de la publication de sa première analyse de la bile , d’exprimer combien la narration spéciale des travaux entrepris sur ce liquide pouvait contribuer aux notions complètes qu’un jour à venir nous devions posséder sur ce point.
Dans cette exposition , nous devons nous borner aux travaux qui ont exercé une influence réelle sur la marche de la science ; aussi ne pouvons-nous que mentionner les recherches de Verrheyen (1) qui avait obtenu par la calcination de la bile une substance alcaline , de Baglivi (2) qui avait soumis ce liquide û l’action d’un très - grand nombre d’agents chimiques , de Macribde (3) qui avait entrevu en elle un principe sucré, de Gaubius (4) qui en avait séparé une matière huileuse amère , de Ramsay (5) qui avait signalé une partie résineuse, do Van-Bocchante (6) qui y annonça l’existence d’un mucus albumineux ; enfin , de Poulletier de la Salle et Fourcroy (7), qui examinèrent plus spécialement les calculs biliaires et donnèrent le nom d'adipocire à la substance qui les forme.
Ce premier ensemble de documents ne manque pourtant pas d’intérêt ; chaque auteur avait isolé de la bile un corps particulier. Cadet (8) , frappé surtout de l’existence d’un alcali et d’une matière grasse , avait conçu la
(2) De bilis naturâ, usu et morbis dissertatio. — Opéra omnia.
(5) Experimental essais on the fermentation of alimentanj mixture, etc. London, 1764.
(4) Vide Hallerum, loc. cit.
(5) De bile dissert, medic., Edirab., 1757. Thesattrus dissert. Eduardi Sandifort.
(6) De naturâ bilis, 1778.
(7) Système des connaissances chimiques, 1801 , t. x.
(8) Mémoires de l’Académie des sciences, 1767.
possibilité de leur combinaison ; U émit l’idée que la bile est un savon animal à base de soude , idée que Fourcroy accepta en partie et qui se trouvait d’ailleurs justifiée par ses caractères physiques , son homogénéité , sa consistance visqueuse , son extrême solubilité dans l’eau , son énergie à la retenir ou à s’en emparer, et de plus par la propriété remarquable qu’elle possède de dissoudre les graisses.
L’opinion de Cadet prévalut jusqu’en 1805 , époque à laquelle M. Thénard (4) , ayant eu l’occasion de faire des expériences sur la bile d’un grand nombre d’animaux, annonça que ce liquide ne devait point être considéré comme un savon , et que sa composition dans les différents animaux n’était point toujours la même.
M. Thénard dirigea spécialement ses recherches sur la bile de bœuf. Ce savant chimiste , ayant évalué par la calcination la quantité de soude contenue dans la bile , ne trouva que 'Aoo ou même d’alcali , proportion qui lui parut trop faible pour tenir en dissolution la quantité de résine qui devait exister dans la bile. Quelques autres considérations l’ayant éloigné de l’idée que la bile est une combinaison savonneuse , il chercha par divers réactifs , et notamment par l’acide nitrique , le sous-acétate et l’acétate neutre de plomb , à séparer ses principes , qu’il obtenait ensuite des combinaisons dans lesquelles ils étaient engagés au moyen de l’hydrogène sulfuré. M.
(1) Mémoires de la Société d’Arcueil , tom. i®*'. —Traité de chimie , tom. v.
Thénard arriva de cette manière à considérer la bile comme formée des substances suivantes :
Eflu 875,6 el quelquefois
Résine biliaire 30,0 davantage.
Picrorael 75 4
Matière jaune particulière 5,0
Soude 5^0
Phosphate de soude 2,5
Chlorure de sodium 4 0
Sulfate de soude 1,0
Phosphate de chaux 1,5
Traces d’oxjde de fer
Parmi ces substances, la plus intéressante est lejncromel. C’est le nom donné par l’auteur à une substance , d’une saveur d’abord àcre et amère, puis sucrée, sans couleur, d’un aspect et d’une consistance comparables ù celle de la térébenthine épaisse , d’une odeur nauséabonde et d’une pesanteur spécifique plus grande que celle de l’eau. M. Thénard avait d’abord conclu , de ses premières recherches, que cette substance, qui existe abondamment dans la bile du bœuf et de quelques animaux , n’existait point dans la bile humaine ; il a accepté depuis le résultat des recherches de M. Chevallier, qui l’a obtenue en introduisant quelques modifications dans le mode d’analyse de cette humeur. M. Thénard a porté aussi son attention sur la malière coloranle jaune , qui est solide, pulvé* rulente lorsqu’elle est sèche, insipide, inodore, plus pesante que l’eau, très-peu soluble dans ce liquide, entrant dans la composition de plusieurs calculs biliaires, et déposée quelquefois dans la vésicule sous forme de magma .
Berzelius (1) publia quelques années après une nouvelle analyse de la bile , pour laquelle il mit en usage d’autres moyens de décomposition. Ce fut par les acides , et particulièrement par l’acide sulfurique , que l’illustre chimiste suédois procéda à la séparation des matériaux constituants de la bile. Le résultat de cette^ analyse ,
exprimé en centièmes , est le suivant :
Eau 90,44
Matière biliaire (y compris la graisse) 8,00
Mucus de la vésicule 0,30
Extrait de viande , chlorure et lactate sodiques. 0,74 Soude 0,41
Phosphate sodique, phosphate calcique et traces d’une substance insoluble dans l’alcool. . 0,11
La matière biliaire est le produit le plus important de l’analyse de Berzelius ; il désigne sous ce nom la substance qu’il considère comme la principale partie constituante de la bile. C’est une masse extractive , d’un jaune vert , transparente, qui possède l’amertume partie culière et en général les propriétés caractéristiques de l’humeur d’où on la retire. La matière biliaire présente sous plusieurs points de vue de grands rapports avec le sucre de réglisse , surtout avec celui de Vabrus precatorius , qui , indépendamment de sa saveur amère et ensuite douceâtre , s’obtient ordinairement teint en vert par un principe colorant végétal qui est môlé avec lui et qu’on ne peut point en séparer.
(t) Annales de chimie, ISlo, et Traité de chimie, tom. vil, irad. de M. Esllinger.
En 1824, M. Chevreul (1) annonça la présence de la cholestérine dans la bile de l’homme , et rendit ainsi , pour Tcxplication de l’origine des calculs biliaires , un service analogue à celui qu’avait rendu Scheele lorsqu’il retrouva dans l’urine l’acide urique qu’il venait de découvrir dans les calculs urinaires. M. Chevreul obtint la cholestérine , en traitant par l’éther l’extrait alcoolique de bile humaine et en le laissant évaporer spontanément. Il se déposa une substance cristallisée, identique à celle qui compose la plupart des calculs biliaires. En examinant la bile sur plusieurs sujets , M. Chevreul s’assura que la quantité de cholestérine pouvait varier, et il fut conduit à penser, par la proportion abondante de cette substance dans la bile d’une femme affectée de calculs biliaires , que ce liquide était dépourvu de la matière qui paraît dans l’état normal tenir la cholestérine en dissolution. Mais nous avons vu que cette substance existe dans la bile à l’état dMsolement et de suspension , ce qui rend encore plus facile à concevoir la part qu’elle prend dans la formation des calculs biliaires.
A peu près à la même époque. Gmelin (2) soumit la bile à une analyse extrêmement détaillée , et parut obtenir un nombre de produits en harmonie avec le temps qu’il mit à les chercher. Pour opérer la séparation de ces nombreux principes , il ne mit cependant en usage qu’un
(t) Journ. de physiologie expérimentale et pathologique , par Magendie , tom. iv, pag. 254.
(2) Tiedemann et Gmelin , Rech. expérimentales phys. et path. sur la digestion , liv. ii , trad. de Jourdan , 1826.
petit nombre d’agents. L’eau , l’alcool et l’éther furent employés â dissoudre alternativement tous les matériaux de la bile ; l’acide acétique , les sels de plomb et l’hydrogène sulfuré servirent à isoler ceux qui ne l’étaient pas dans les résidus des dissolutions , ou ceux qui étaient engagés dans quelques combinaisons avec les réactifs eux-mêmes. Cette analyse , qui d’ailleurs fut dirigée avec beaucoup de soin , donna lieu à 24 produits , dont quelques-uns étaient entièrement inconnus et d’autres déjà observés dans divers liquides de l’organisme. En voici l’énumération :
Substance à odeur de musc , qui passe à la distillation quand on évapore la bile à siccité dans une cornue, cholestérine , acide oléique , acide margarique , acide cholique , résine biliaire , taurine ou asparagine biliaire , sucre biliaire , matière colorante , osmazome et matière qui répand l’odeur de l’urine quand on la chautFe , matière analogue au gluten et à l’albumine , mucus , matière caséeuse, matière salivaire, bicarbonate de soude, carbonate d’ammoniaque , acétate de soude , oléate , margarate et cholate de soude , sulfate et phosphate de potasse et de soude , phosphate de chaux , chlorure de sodium; eau dans la proportion de 91,51 pour 100. Les résultats de cette analyse sont tellement complexes , qu’indépendamment des incertitudes que soulève l’obscurité de certains détails de l’opération , il y a lieu de douter de l’existence d’un si grand nombre de substances dans un môme liquide. Les données actuelles de la chimie autorisent à penser que plusieurs de ces produits se sont formés pendant le cours môme de l’analyse , et ne sont
qu’un résultat des combinaisons provoquées par les réactifs eux-mômes. Quoi qu’il en soit , les travaux de Gmelin ont fait connaître avec détail plusieurs corps intéressants, parmi lesquels nous signalerons particulièrement : l’acide cholique , qui cristallise en aiguilles déliées, pouvant s’aplatir en lames d’un brillant légèrement soyeux , d’une saveur à la fois âcre et suCrée , rougissant fortement le tournesol par sa dissolution , et donnant lieu ù des sels en général solubles et d’une saveur sucrée ; la résine biliaire, substance d’un brun clair et transparent , cassante â froid et facile à pulvériser, se ramollissant à une légère chaleur et filant entre les doigts ; la taurine , matière cristalline nouvelle, ayant assez d’analogie avec l’asparagine signalée par Vauquelin , donnant naissance à des cristaux dont la forme primitive est celle d’un prisme rhomboïdal droit : ces cristaux croquent sous la dent , ils ont une saveur piquante , mais qui n’est ni douceâtre ni salée , sans réaction acide ou alcaline , et ne s’altérant pas à l’air même à 100 degrés ; le sucre biliaire , substance qui affecte des rapports intimes avec la résine biliaire , et qui , suivant Gmelin , forme avec celle-ci les principaux éléments de la bile. Leur réunion représente le picromel signalé par M. Thénard. Le sucre biliaire , lorsqu’il est pur, se présente sous forme de grains cristallins incolores ou d’une teinte jaune brun. Sa saveur est comparable à celle du jus de réglisse ; il est inaltérable à l’air, soluble dans l’eau et dans l’alcool.
L’analyse de Gmelin fut faite sur la bile de bœuf. MM. Frommhertz et Gugert (1) ont appliqué les mêmes
(1) Poggendorf , J. fuer chimie md physick, t. l , p. 68.
moyens de recherche à la bile humaine , mais en les simplifiant ; aussi leurs produits sont-ils moins nombreux , quoique très-analogues à ceux de Gmelin. En voici l’indication : mucus , matière colorante , matière salivaire , matière caséeuse , osmazome , cholestérine , picromel , résine biliaire, cholates , oléates, margarates, carbonates , phosphates , sulfates de soude et de potasse , phosphate et sulfate de chaux.
En 1829 , M. Braconnot (1) conçut l’idée de rechercher les rapports que les divers éléments de la bile pouvaient affecter, en même temps qu’il s’efforça de reconnaître la nature de quelques principes signalés avant lui. Ce chimiste fixa particulièrement son attention sur le picromel , et s’appliqua à démontrer que cette substance renfermait une matière grasse , acide , laquelle , combinée avec un principe alcalin , forme un véritable savon. Le picromel, que M. Thénard avait considéré comme une substance particulière , fut décomposé en une résine acide , en acides margarique et oléique , en une matière animale , un principe amer alcalin , un principe sucré et une matière colorante. M. Braconnot déduisit de cette analyse que le principe amer de nature alcaline se combine avec la résine acide , en formant avec elle un savon et la rendant ainsi soluble dans l’eau. Le principe sucré jouit également de cétte dernière propriété, d’après le môme chimiste. Quelle que soit la valeur réelle de cette analyse , on ne peut manquer de découvrir en elle une idée progressive , celle de faire
(f) Annales de ehiinie et de physique, t. xui, p. 177.
prévaloir la détermination du rapport des substances , sur la détermination pure et simple de leur nombre.
Près de dix ans s’étaient écoulés sans que la science reçût de nouveaux ddcüments, lorsque M. Demarçay (1) publia une analyse où l’on retrouve le même esprit , mais qui , par la simplicité de ses procédés et la nature de ses résultats , peut être considérée comme plus complète et plus satisfaisante ; elle ramène d’une manière à la fois savante et logique à l’idée émise par Cadet sur
la nature de la bile , et porte à faire considérer cette
humeur comme un savon essentiellement formé de choléate de soude.
M. Demarçay a successivement examiné l’action des acides , l’action des alcalis et celle des sels de plomb sur la bile. Les résultats de ses expériences lui ont fait toujours constater l’existence d’une substance douée des mêmes caractères physiques et chimiques , donnant toujours, par sa décomposition, les mêmes produits peu nombreux et faciles à distinguer : cette substance est l’acide choléique. Les trois produits de sa décomposition sont : Vacide choloïdique , matière solide non azotée , la (aurine, eiV acide cholique, produit cristallisable, soluble dans l’éther, et qu’on obtient surtout par l’action prolongée des alcalis caustiques sur la bile. L’acide choléique sec est un corps jaune, spongieux, friable et pulvérulent, qui absorbe rapidement l’humidité de l’air; sa saveur est très-amère, sa poussière irrite les muqueuses des
(1) Annales de chimie et de physique. — De la nature de la bile, loin, lxvii , pag. 177.
narines et de la gorge; presque insoluble dans l’éther, il est soluble dans l’alcool ainsi que dans l’eau , et ses dissolutions rougissent fortement le papier bleu de tournesol ; combiné à la soude , il forme les ^/lo au moins de • la bile de bœuf. M. Demarçay a été amené à recombiner avec la soude ce corps qu’il avait séparé de la bile , soit par l’action des acides, soit par la décomposition des sels de plomb , et il dit être parvenu à obtenir un sel bien défini , possédant tous les caractères de la bile , les memes réactions , et qui a laissé , par la calcination , exactement la même quantité de soude. Ces intéressants travaux, cette reconstitution de la bile par la formation du choléate de soude sont un témoignage des progrès de la chimie et ne demandent qu’à être vérifiés. L’adhésion que levir a donnée M. Liebig , est déjà une haute garantie (1).
Les dernières recherches que Berzelius (2) vient de publier sur là bile , quoique différant sous plusieurs rapports des résultats obtenus par M. Demarçay , ne
(1) Nous avons vu exécuter la plupart des opérations qui démontrent l’exactitude de ces résultats, dans le la* boraloire de chimie de la Faculté de médecine de Strasbourg, à l’occasion du concours pour la place de chef des travaux chimiques. Voir la thèse de M. Wurtz , intitulée : Histoire chimique de la bile à l’état sain et pathologique. Strasbourg, 1839.
(2) Recherches sur la bile. - (Extrait de la nouvelle édition allemande du traité de chimie de l’auteur, tom. ix, pag. 5à8.) — Revue scientifique et industrielle de Queeneville, loin. u.
nous paraissent pas avoir altéré ses conclusions. Berzelius lui -même avoue que les apparences leur sont favorables , et que l’excellence du mémoire de M. Demarçay lui a suggéré ses nouvelles expériences. Dans ces dernières , il s’est appliqué à isoler les matières colorantes verte et jaune , qu’il désigne sous les noms de hiliverdine et hilifulvine ; à donner une idée plus nette du principe que , dans ses premiers essais , il avait désigné sous le nom de matière biliaire , et cà montrer les transformations dont elle est susceptible. Le principe essentiel de la bile prend , dans le nouveau travail de Berzelius , Je nom de hiline : c’est une substance molle , légèrement jaunâtre, inodore, d’une saveur amère et douceâtre à la fois, soluble dans l’eau et l’alcool, et qui , lorsqu’on l’obtient par l’évaporation de ce dernier, exerce une réaction acide sur le tournesol. La biline est un produit dont les éléments ont peu de fixité ; sa tendance à subir des métamorphoses est constante et singulièrement favorisée par l’action simultanée des acides et de la chaleur. L’acide hydrochlorique la transforme en dyslisine, en acide felliqiie eien acide cholinique. L’action de l’oxyde de plomb sur la biline impure produit Vacide bilifelliqne. Il résulte, du moins, de l'indication de ces substances, qui , du reste , sont analogues à des produits déjà connus sous d’autres dénominations , que la biline se métamorphose facilement sous l’induence des agents auxquelles on la soumet; ce qui explique à la fois la dilliculté de l’analyse de la bile et la variété des produits obtenus. Berzelius pense , en outre , que la métamorphose de la biline commence dans le corps môme , et il admet , en
somme , que la bile fraîche est une -combinaison de biline, d’acide bilifelliquc , d’acide cholique , d’acides gras , de biliverdine et d’alcalis , et que c’est à ces corps qu’elle doit la saveur, l’odeur et les réactions chimiques qui la distinguent. Cependant elle renferme encore du mucus, de la cholestérine, quelques matières extractives et des sels.
L’idée qu’on doit se faire de la bile est parfaitement exprimée par les résultats de cette analyse. A quelques modifications près , qui existent plutôt dans les termes que dans les faits , elle donne les mêmes résultats que celle de M. Demarçay.
Résumé des opinions touchant la nature chimique de la bile. On peut partager en trois périodes principales les travaux et les opinions dont la bile a été l’objet. La première comprend les indications chimiques vagues et la détermination des apparences physiques d’après lesquelles on avait considéré la bile comme un savon animal : le travail de Cadet lui appartient spécialement. La deuxième comprend les recherches par lesquelles on s’est efforcé de pénétrer la véritable composition de la bile , d’approfondir la connaissance du nombre et de la nature de ses éléments , et de substituer une analyse expérimentale à une idée sans démonstration. Le travail de M. Thénard ouvre la série et donne naissance ù celui de Berzelius et à celui de Tiedemann et Gmelin , qui , à force de poursuivre l’idée que la bile est un corps très-composé , la soumettent à des épreuves chimiques qui altèrent les rapports de ses éléments et donnent naissance à de nombreux produits de décomposition. Cette période,
tout GU livroul (les resulUits iuiporlîuits , lâisse néanmoins incomplète la notion que l’on recherche ; celle-ci ne peut être perfectionnée que par la découverte des rapports affectés parles produits de l’analyse. La Iroisième période comprend les travaux qui tendent vers ce dernier but. M. Braconnot présente le premier essai ; M. Demarçay accomplit cette synthèse , et le résultat en est d’autant plus remarquable , qu’il ramène d’une manière ù la fois pratique et rationnelle i\ l’opinion des anciens chimistes. D’après les nouvelles données de la chimie , la bile n’est plus seulement un sel , un savon ; c’est une combinaison de cet ordre, dont les éléments sont connus, dont les proportions sont déterminées; c’est du choléale de soude.
Une quatrième période peut être représentée par les dernières recherches de Berzelius , qui non -seulement s’occupe du rapport des éléments dans la bile cystique , telle qu’elle est constituée au moment de l’analyse, mais qui cherche à déterminer la composition de cette humeur au sein de l’organisme et pendant la vie. Dans l’état actuel de la science, la connaissance de la nature chinjique de la bile peut être considérée comme très-avancée ; il ne reste plus à résoudre que quelques difficultés partielles, et il est à désirer que la nomenclature embrouillée qui embarrasse la conception des questions liées A ce sujet , soit enfin remplacée par des termes fixes , à l’abri des équivoques de la synonymie.
Après les détails dans lesquels nous sommes entré concernant la composition de la bile, il nous sera plus facile de rendre compte de ses caractères chimiques.
C’est une substance liquide , susceptible de se combiner avec l’eau et l’alcool en toute proportion. Distillée jusqu’à siccité , la bile se trouble d’abord légèrement , l’ébullition y produit une écume considérable ; lorsque l’eau s’est complètement évaporée, il reste un résidu solide et dont la proportion est variable. Le résidu est d’un vert jaunâtre, très-amer, légèrement déliquescent; il se dissout presque entièrement dans l’eau et l’alcool ; il se décompose par une forte chaleur, en donnant une assez faible quantité de carbonate d’ammoniaque, ce qui a fait regarder la bile par plusieurs anciens auteurs comme une matière peu animalisée. Cette humeur exerce plutôt une réaction alcaline qu’acide , mais son alcalinité est très-peu prononcée. Schultz fait remarquer que ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’elle ramène au bleu le papier de tournesol rougi. Nous n’avons pas même constaté cette action tardive ; elle s’est toujours montrée neutre dans les essais répétés que nous avons faits sur la bile de l’homme , du bœuf, du chien , du lapin , etc. Abandonnée à elle-même au contact de l’air, la bile se décompose spontanément après un certain temps. C’est par une erreur manifeste que Boèrhaave, et après lui d’autres médecins , la regardaient comme le plus putrescible de tous les liquides du corps humain. A une température assez basse cette décomposition est lente ; la bile répand alors une odeur fétide , elle se trouble, prend une couleur brune et dépose un léger résidu. Nous avons remarqué qu’elle conserve long-temps la propriété de mousser lorsqu’on l’agite. Le mucus que renferme la bile, paraît surtout contribuer à sa putrefae-
tion. Berzelius pense que c’est par l’influence d’une force catalytique que le mucus altère la composition de la bile , car un pareil effet n’a plus lieu après sa séparation. Le même chimiste a reconnu que le fiel de bœuf à l’état épaissi et non complètement desséché , tel qu’on le conserve dans les pharmacies , éprouve une métamorphose progressive par laquelle la biline y diminue continuellement , et qu’il se forme alors deux acides particuliers qu’il nomme chola7iique et fellanique.
Rapport des caractères physiques , mici'oscopiques et chimiques de la bile. Ce liquide doit sa couleur à la matière jaune (Thénard) ou aux principes colorants vert et jaune (biliverdine et bilifulvine de Berzelius); elle doit sa saveur, à la fois amère et sucrée , à l’acide choléique de Demarçay (picromel de Thénard , résine et sucre biliaire de Gmelin , matière biliaire et biline de Berzelius) ; elle doit sa consistance à la combinaison savonneuse de principes gras ou résineux acides avec la soude. La bile, représentant, quant à sa partie essentielle, une solution aqueuse d’un véritable sel ou savon , ne peut offrir, à l’inspection microscopique, des molécules organiques proprement dites , comparables à celles du chyle, du sang, du lait, etc. Ce sont les produits accessoires et qui s’y trouvent à l’état de suspension , soit partiellement , soit en totalité , tels que la matière colorante , le mucus , la cholestérine, qui apparaissent à l’observateur; ainsi, tous ces faits s’harmonisent et s’expliquent mutuellement. 11 nous reste actuellement é démontrer les relations qui existent entre l’état chimique et le rôle physiologique de la bile. Quoique cette matière
soit plus délicate , et que les rapports qui unissent ces deux aspects de son histoire générale soient plus difficiles ù tracer avec certitude , nous pouvons soupçonner, du moins par la nature des corps qui composent la bile , et par la connaissance de ses .propriétés , qu elle est un produit important, soit au point de viie de l’influence exercée sur le sang par sa formation , soit au point de vue de sa destination ultérieure.
D. De la bile considérée comme produit ou comme élément de fonctions.
Cette section de l’histoire générale de la bile comprend son étude physiologique proprement dite. Nous la résumerons en la rapportant aux quatre divisions suivantes : formation, trajet, propriétés, usages.
Formation de la bile. — Il faut d’abord constater l’existence de plusieurs conditions spéciales. La structure de la glande sécrétoire , sa composition chimique , l’afflux de deux espèces de sang dans le parenchyme qui la constitue , sont autant d’éléments qui se surajoutent à ceux que l’on retrouve dans l’examen ordinaire des sécrétions, et qui , dans ce sujet , tendent à faire prédominer les caractères propres sur les caractères communs. C’est surtout des premiers que nous aurons à nous occuper afin de rester dans des limites convenables.
Les rapports de la structure du foie avec la formation de la bile sont aujourd’hui mieux connus qu’ils ne l’étaient de nos prédécesseurs. De longues discussions avaient partagé les anatomistes sur cette matière. Pour
les uns , les vaisseaux formaient la substance de l’organe hépatique ; pour Malpiglii et ses sectateurs, c’étaient des utricules disposés en manière de grains. Depuis Ferrein (1) , le plus grand nombre des anatomistes admettaient deux substances , l’une jaune , l’autre brune, dans le tissu du foie. Les modernes ont remarquablement éclairé ces points délicats de la structure hépatique , en combinant les résultats des recherches embryogéniques (2) et ceux d’anatomie comparée , des injections , de l’examen microscopique et des altérations morbides. La structure intime du foie peut être conçue, d’après ces recherches , comme représentée par des granulations ou des lobules très-petits, juxta-posés , reconnaissables surtout quand on déchire le tissu de l’organe, et formés d’un conduit biliaire central disposé eu cæcum et d’un réseau vasculaire périphérique. Ce dernier, assez complexe dans ses éléments , est constitué par trois zones concentriques de vaisseaux ; la plus interne correspond aux veinules hépatiques qui convergent ensuite vers la veine cave inférieure ; le second réseau , beaucoup plus développé , est formé par les capillaires qui terminent la veine porte ; enfin , plus en dehors existe un réseau extrêmement délié qui correspond aux ramifications terminales de l’artère hépatique , dont le plus grand nombre de rameaux s’est déjà épuisé sur les parois de la veine porte et des conduits biliaires. Ces réseaux
(1) Hist. acad. des sciences , 175o.
(2) Muller , de glandularum sccernenlium slructurà penitiori.
vasculaires et le cæcum central sont unis et cernés par un prolongement de la capsule de Glisson , qui les dispose en lobules. Il existe encore entre ces divers éléments un tissu cellulaire très -délié, non injectable, imprégné d’une substance particulière qui contribue à donner au parenchyme hépatique ses caractères propres , et auquel se surajoutent des vaisseaux lymphatiques et des nerfs.
On peut induire des détails de cette structure : que , puisque le réseau principal de vaisseaux afférents qui environne l’origine des conduits biliaires est formé par la veine porte , c’est cette veine qui fournit les matériaux de la sécrétion ; que puisque l’artère hépatique forme le réseau le plus éloigné de l’origine des conduits biliaires , elle sert particulièrement ù la nutrition du foie ; enfin , on peut rationnellement conjecturer avec Kiernan (1) que, puisque cette même artère hépatique répand ses rameaux non-seulement dans les parois de la veine porte , mais encore dans l’épaisseur des canaux biliaires pendant leur trajet , c’est elle qui alimente la sécrétion muqueuse qui s’opère à la surface de ces conduits. Cette opinion se trouve d’ailleurs justifiée pour ce qui concerne la sécrétion du mucus de la vésicule biliaire , puisque ce réser-» voir ne reçoit que du sang artériel.
Les conclusions qui précèdent sont encore appuyées par les résultats de l’examen du sang de la veine porte , comparé à la bile sous le rapport de sa composition.
(1) 7/ic analomy and physioloijij of tlie livcr. (l’ransacl. philosoph. , 1855).
Bien que clans l’état actuel de la physiologie on n’ait pas démontré qu’il existe une relation nécessaire entre la nature du sang et celle du produit sécrété , bien que la bile en particulier paraisse plus que tout autre liquide différer du sang par ses divers caractères , ainsi que nous l’avons nous-même reconnu , on ne saurait blâmer les efforts par lesquels on cherche à prouver la possibilité d’une correspondance dans leurs éléments ; car la découverte d’un tel rapport flatte l’esprit qui en suppose involontairement l’existence. On a été, au reste, d’autant plus fondé à poursuivre des recherches dans ce sens , que plusieurs résultats ont confirmé les prévisions que l’on pouvait avoir. Déjà les recherches de Stocker (1) de Dublin , celles de James Takeroy (2) avaient fait reconnaître dans le sang de la veine porte des modifications spéciales relatives à la matière colorante et à la proportion de la matière grasse; mais c’est surtout aux travaux de Schultz (3) que la science doit la démonstration des qualités particulières du sang renfermé dans ce vaisseau. Le cruor en est plus abondant et d’une couleur plus brunâtre que celui du sang des autres veines et du sang artériel ; quant à la matière grasse , elle est en quantité proportionnelle beaucoup plus considérable dans le sang de la veine porte, et se montre d’ailleurs brune, noirâtre et onctueuse , tandis que celle du sang artériel ou veineux ordinaire est cristalline.
(1) Transact. of lhe associai, phi/s.
(2) Mémoire lu à la Société royale de Londres (1851). (5) Itust, Ma(jazin,t. xi-iv, l'"' partie.'
Il serait peu rationnel de contester l’intluence de ces caractères sur la formation de la bile , et ce n est pas outre-passer la signification légitime des faits, que d admettre que la matière grasse du sang de la veine porte passe dans la bile en se modifiant pour former les corps gras qui entrent dans la composition de ce dernier liquide , de même que le cruor prend part à la formation de la matière colorante biliaire.
La portion alcaline du sang de la veine porte passe également dans la bile en se combinant avec les substances grasses , en sorte que , malgré la différence de ces humeurs , on peut saisir d’une manière assez satisfaisante la correspondance des éléments du liquide formateur et du liquide formé , pour se faire une idée des principales circonstances intimes de la sécrétion. On peut ajouter en faveur du concours du sang de la veine porte pour cette fonction , diverses considérations invoquées par les physiologistes (1), telles que l’existence même de l’appareil de la veine porte qui rentrerait dans les lois du système circulatoire général s’il ne devait remplir une fonction de ce genre ; la corrélation qui existe entre le calibre de l’artère hépatique et le volume du foie , sans égard à l’abondance de la sécrétion biliaire , tandis que cette dernière circonstance coïncide toujours avec un plus grand développement de la veine porte ; enfin , les expériences de M. Simon
(1) Voy. Mcckel, Manuel d’anat. gcn., dcscript. cl l)alliol. irad. de l’allemand , par MM. Jourdan elHroscliet, tom. III, pag. 'i60.
de Metz, qui a vu que la sécrétion biliaire continuait à s’opérer après la ligature de l’artère hépatique.
La connaissance des rapports delà composition chimique du foie avec la formation de la bile peut aussi jeter quelque jour sur cet acte physiologique. Les recherches de Vauquelin faites sur le foie de raie; celles de M. Braconnot sur le foie de bœuf; enfin , celles que MM, Frommherz et Gugert ont faites sur le foie de l’homme , ont démontré que cet organe était constitué , dans sa substance propre , par une combinaison émulsivc d’albumine et d’une matière huileuse , qui se rapproche de la substance grasse renfermée dans la bile elle-même (1). Je n’invoquerai point ces faits en faveur de l’opinion de Lucae (2) , qui , soupçonnant en général une analogie chimique entre les sécrétions et leurs organes , paraît admettre que dans tous les cas ceux-ci se résolvent en produits sécrétés. Mais j’en induirai que la sécrétion et la nutrition hépatiques ne sont pas deux fonctions essentiellement différentes , que plusieurs faits indiquent au contraire une corrélation assez marquée : ainsi , lorsque l’hépatodémie se manifeste , la graisse en s’accumulant dans le foie diminue dans la bile , et l’albumine en augmentant dans le produit sécrété diminue dans l’organe sécréteur. L’analogie qui existe entre les opérations vitales intimes qui ont leur siège dans le foie , permet donc d’admettre la possihilüé du concours simultané du sang de l’artère hépatique et de la veine porte dans la formation de 1^
(1) Berzelius, Traité de chiinio, loin, vu , pag. 17&,
(2) Viil. Burdach, loo. cil., loin, vu, pag. ^i9G.
bile, ainsi que M. Magendie (1) l’avait déjà soupçonné, en se basant sur la facilité avec laquelle les injections pénètrent d’un ordre de vaisseaux dans l’autre ; on peut môme accepter des substitutions fonctionnelles à titre d’exception , et reconnaître que , dans quelques cas , le sang de l’artère hépatique fournit seul les matériaux de la sécrétion biliaire. On comprend ainsi comment l’artère hépatique a pu suffire à la continuation de la fonction après la ligature de la veine porte ; comment cette sécrétion s’opérait chez un jeune enfant dont la veine porte s’ouvrait directement dans la veine cave inférieure (2) ; comment , enfin , chez les invertébrés qui manquent de veine porte, la sécrétion biliaire n’éprouve aucun obstacle. Toutes ces particularités dont on a fait grand bruit, et qui semblaient n’exister que pour établir les incertitudes de la science , peuvent donc être utilisées pour une conception plus large et conforme à la variabilité reconnue des phénomènes physiologiques. Les vérités, de quelque nature qu’elles soient, ne se heurtent point ; à mesure que la science fait des progrès , elle voit s’évanouir ces contradictions apparentes et met à leur véritable place les faits jadis réputés incompatibles. En somme , nous croyons pouvoir conclure:
(t) Précis élément, de physiol., tom. ii, pag. 466.
(2) Fait cité par Abernelhy (Transact. philosoph. , tom.Lxxxni, pag. 61). — La vésicule renfermait de la bile d’une couleur ordinaire, mais d’une saveur moins âcre et moins répugnante.
( ôO )
Que le sang de la veine porte fournit les matériaux ordinaires de la sécrétion de la bile ;
Que l’artère hépatique, principalement destinée à la nutrition du foie , peut aussi concourir à la sécrétion biliaire ;
Que , dans certains cas exceptionnels enfin , elle peut fournir seule le sang qui sert à former la bile.
2® Trajet de la bile. — Elle se montre formée au centre de la granulation hépatique qu’elle colore en jaune (1) , et d’où elle pénètre peu à peu dans la portion élargie des vaisseaux biliaires. Comme sa formation est continue , la bile déjà sécrétée est poussée par celle qui l’a été plus récemment, et cette sorte de vis à tergo est la cause qui détermine ce liquide à parcourir son trajet. Sa progression est égale et uniforme jusqu’à la jonction des canaux cystique et hépatique , où* son cours éprouve quelques variations suivant les conditions physiologiques. Dans l’intervalle des digestions, la bile reflue en partie vers la vésicule sous l’influence d’une cause purement organique. Le diamètre de l’embouchure du canal cholédoque est plus petit que celui du reste de son trajet, d’où il résulte que la colonne de fluide qui le remplit ne pouvant s’écouler en totalité par cette ouverture , se décompose en deux colonnes plus petites , dont l’une se déverse dans le duodénum ,
(i) Les deux couleurs brune et jaune n’appartiennent pas à deux granulations , mais bien à la même granulation, qui est jaune au centre où se trouve la bile et rouge-brun à la circonférence où se trouve le sang. {Toy. Cruveilhier, Àmt. dcscript., tom. ii, pag. 566.)
tandis que l’autre reflue vers la vésicule. On peut se convaincre expérimentalement de ce fait, en injectant un liquide par le canal hépatique dans la- direction que suit la bile ; on voit très-bien la formation de la colonne directe de liquide qui s’échappe en jet délié par le pore duodénal , et de la colonne récurrente qui se porte vers le réservoir biliaire. Une fois le fait admis , ou a voulu lui trouver des conditions organiques favorables , et l’on a attribué à la valvule spirale de Heister déjà connue par Bauhin et Spigel, signalée de nouveau par M. Amussat, un usage analogue à celui d’une vis d’Archimède. Mais cette interprétation, dénuée de fondement au point de vue physique, puisqu’il faudrait que la vis pût exécuter un mouvement circulaire, ne satisfait pas davantage sous le rapport physiologique; elle est une hypothèse inutile, aussi bien que l’admission des vaisseaux hépato-cystiques. L’existence de ces derniers , démontrée chez les oiseaux , admise aussi chez quelques mammifères par Carus (1) , est contestée , chez l’homme , par les anatomistes les plus exacts.
Pendant la digestion , la vésicule se contracte et pousse vers le duodénum la bile qu’elle renferme ; la bile hépatique continue aussi à couler vers l’intestin , et alors la rapidité du cours de ce liquide se trouve augmentée par la nécessité où se trouve une masse plus considérable de passer par l’ouverture du canal cholédoque ; il est rare que la vésicule biliaire se vide en totalité.
(l) Anat. comparée, tom. ii, pag. 270. — aussi Haller, l^lemenla physiologue , loin, vi, pag. 5.53.
La quanlHé de bile qui parcourt les voies d’excrétion dans un temps donné , paraît peu considérable si l’on a égard au volume du foie; en effet, celui-ci est la glande la plus développée de l’économie , et le fluide qu’elle sécrète est loin d’être le plus abondant. Que l’on compare le volume du foie avec celui des reins d’une part, et que l’on mette en parallèle de Vautre la quantité d’urine et de bile produites dans le même temps, et l’on verra la différence bien sensible qui , sous ce rapport , existe entre les deux liquides. Cette différence semble indiquée anatomiquement par l’inégalité de leurs réservoirs. 11 résulte des observations que nous avons faites sur ce point, conjointement avec M. Vergcz , prosecteur à la Faculté de médecine , que la vessie urinaire de l’homme , à son maximum de distension , peut recevoir six fois plus de liquide que la cliolécyste portée aussi à son plus grand état de distension ; l’excrétion en masse de l’urine s’accomplit d’ailleurs plus fréquemment que celle de la bile, ce qui est en rapport avec le fait que nous établissons.
Cette appréciation relative de la quantité de bile produite n’ayant pas satisfait les physiologistes , on s’est efforcé d’en reconnaître la quantité absolue , mais on a obtenu des résultats très -différents , ce qui était inévitable. Dans les vivisections, on voit de temps en temps, environ deux fois par minute , chez les chiens , d’après Magendie (1) , une goutte de bile couler du canal cholédoque dans l’intestin ; Reverliorst et Haller (2) estiment la
(1) Précis élém. de pbysiol.
(2) Loc. cU., tom. vi, pay. 606.
production dé la bile chez rhomme à une once par heure ; Bianchi (1) , au contraire , n’admet la production de la même quantité qu’ert vingt-quatre heures. Leuret et T.assaigne (2) évaluent à deux onces celle que fournissent les vaisseaux biliaires d’un cheval dans l’espace d’un quart d’heure.
Ces contradictions ne doivent pas surprendre -, la plupart des évaluations de la quantité de bile qui se forme , sont rendues trompeuses par les conditions extra-naturelles dans lesquelles on place les animaux sur lesquels on expérimente , ou bien par les points de départ hypothétiques sur lesquels on fonde les calculs qui servent à ce genre d’estimation. Que penser, par exemple, du procédé de Schultz , qui , déterminant l’acidité du chyme , calcule d’après cette première donnée la quantité de bile nécessaire pour neutraliser son acide? En procédant ainsi , d’après la remarque de Burdach (3) , on trouve qu’un gros chien sécréterait par jour 36 onces , et un bœuf 37 livres et demie de bile : or, si le bœuf produisait autant de salive que le cheval , c’est-à-dire 10 livres, comme le pense Schultz, il résulterait que ces deux sécrétions égaleraient en vingt-quatre heures la masse totale du sang. Nous pensons donc que la quantité de bile produite ne peut être estimée d’une manière absolue, qu’elle varie d’ailleurs suivant une foule de
(t) Historia hepatica, c. 41.
(2) Recherches physiologiques et chimiques pour servir à l’histoire de la digestion , pag. 83.
(3) Loc. cil., Inm. vu, pag. 4.39.
conditions , et qu’on ne peut se borner qu’à une appréciation purement rationnelle.
Nous ne croyons pas nous écarter beaucoup de celle-ci , en admettant qu’il coule directement autant de bile dans l’intestin qu’il s’en accumule dans la vésiçule biliaire. Nous avons effectivement constaté, en injectant de l’eau par le canal cholédoque , du foie vers l’intestin , que l’eau qui sert à l’injection se partage en deux moitiés égales , dont l’une sort par le duodénum et l’autre remonte dans la vésicule : or, comme la vésicule de l’homme renferme , terme moyen , une once et demie de liquide (48 grammes), ainsi que l’a observé Saunders et que nous l’avons vérifié nous -môme, et qu’elle se vide environ deux fois en vingt-quatre heures pour les besoins de la digestion , il résulte que la sécrétion biliaire s’élève généralement à 6 onces par jour ( 192 grammes) , ce qui nous paraît en harmonie avec les autres données physiologiques.
Quoi qu’il en soit , lorsque la bile arrive dans l’intestin , elle se mélange avec les fluides qui y sont versés , et particulièrement avec le chyme au moment de la digestion; la direction que suit la masse alimentaire et le mouvement péristaltique qui s’accomplit, l’entraînent successivement vers la partie inférieure de l’intestin. Pendant l’intervalle des digestions , la bile hépatique seule coule dans le duodénum, elle s’y étale en nappe, et une partie reflue vers l’estomac qu’elle colore d’une teinte jaune -pâle. Haller prétend que ce refliix n’arrive pas toujours , mais Morgagni dit qu’il est constant chez rhoiiimc ; et Bichat (1) , dont les nombreuses
(i) Anat. génér., édit, de Béclard, 1821, t. ii, p. 207.
observations perniettent d’accepter avec conQance ses opinions , assure que , dans l’état normal , la bile hépatique seule remonte vers l’estomac , et qu elle ne se montre verte , porracée et avec les caractères de la bile cystique que dans les cas de maladie.
3° Propriétés physiologiques de la bile. — Nous avons étudié , dès le début de notre travail , les caractères chimiques et physiques qui distinguent ce liquide ; il nous reste à examiner un nouvel ordre de propriétés qui sont mises en évidence par l’action que la bile exerce sur l’organisme, et qui tiennent de plus près au rôle auquel la nature l’a destinée. Grimaud (1) pense que c’est un liquide vivant et qui possède en conséquence un mode d’action tout spécial. En admettant que la bile exerce une action particulière sur nos organes, nous ne pouvons partager l’idée qu’elle est douée de vie à la manière du sang et de quelques autres éléments fluides de l’organisme. On n’y observe, après l’avoir soustraite à l’influence de celui-ci, aucun phénomène de coagulation ou de séparation spontanée de ses éléments , comme dans le sang, le chyle, le lait. Le microscope n’y fait reconnaître , ainsi que nous l’avons vu , aucune particule comparable aux molécules organiques du sang , encore moins aux parcelles actives du liquide séminal ; sa composition chimique se conserve assez long -temps sans éprouver d’altération spontanée , en sorte que tout ce qu’on peut admettre sous le rapport des caractères vitaux de la bile , c’est qu’étant un produit de la vie , pénétrée
(t) Cours de physiologie, tom. ii, pag. 2ol-27.5.
de chaleur animale, mise en rapport avec des organes dans lesquels s’accomplissent des opérations physiologiques importantes , elle subit l’influence des conditions dans lesquelles elle est placée et n’exerce pas une action exclusivement chimique. Son contact avec les diverses parties du corps donne naissance à des phénomènes différents.
L’action de la bile sur la membrane muqueuse du tube digestif est peu sensible dans l’état normal ; elle détermine une légère injection dans ses capillaires , et n’excite que d’une manière assez lente la contraction de la tunique musculeuse sous-jacente. Mais lorsqu’elle est versée en abondance dans l’intestin ou qu’elle reflue dans l’estomac , elle développe la sensation d’une chaleur âcre , et ne tarde pas à déterminer des contractions fortes et quelquefois douloureuses qui l’expulsent de l’économie; aussi a-t-on considéré la bile comme une sorte de purgatif naturel qui sollicite la contraction intestinale nécessaire à l’accomplissement de la digestion.
Pour acquérir la certitude que la bile exerce ce genre d’action , nous avons injecté dans l’estomac d’un chien de moyenne taille 120 grammes de bile, et nous avons lié l’oesophage afin qu’elle ne fût point rejetée par le vomissement. Des efforts évidents d’expulsion par le haut se sont montrés aussitôt, mais l’impossibilité de leur accomplissement a déterminé la progression prompte de la bile vers les intestins. La diarrhée n’a pas tardé à se manifester ; l’animal a rendu d’abord des résidus de matières alimentaires , et plus tard du mucus et de la bile peu altérée par son passage dans les intestins. Pendant
la durée de celte médication d’une nouvelle espèce , l’animal a été triste et abattu ; il s’est ensuite complètement rétabli.
Mise en contact avec les membranes séreuses , la bile exerce une action irritante constatée par les chirurgiens qui ont eu l’occasion d’observer les plaies de la vésicule , ou par les expérimentateurs qui ont voulu préciser la nature et la gravité des phénomènes qui accompagnent les épanchements biliaires. Dans les cas rapportés par Van-Swieten (1) , Sabatier (2) , M. Campaignao (3), la mort fut la conséquence du déversement de la bile dans le péritoine. Il paraît, toutefois, que cette action irritante a des limites , et qu’elle ne provoque des accidents mortels qu’en raison de sa grande abondance ou de la persistance de l’écoulement biliaire. Introduite en quantité limitée dans le péritoine d’animaux sains, elle ne produit pas toujours la mort. Dupuytren (4) dit même avoir constaté qu’elle était absorbée assez rapidement. Emmert et Doering (5) ont exécuté des expériences de ce genre , et ont déterminé que c’était surtout à la partie de la bile nommée résine , à l’époque où ils faisaient leurs expériences, qu’étaient dues les propriétés irritantes de ce liquide.
Les mômes observateurs ajoutent que la bile est sans action sur les solutions de continuité de la peau.
(1) Commentaires sur les aphorismes de Boërhaave.
(2) Médec. opérât., tom. n, pag. 158. Paris, 1832.
(3) Journal hebdomadaire de médecine, tom. ii, 1829.
('«) Méd. opérai, de Sabatier, tom. n, pag. 161,
(o) McckcVs archiv. fur die phi/siol, 1818, t. iv, p. 506.
( •'ifi )
Comme ce résultat est contraire à l’opinion de quelques anciens qui avaient proposé d’exciter avec la bile certains ulcères atoniques , nous avons voulu déterminer le genre d’influence qu’exerce ce liquide mis en contact avec les plaies faites à la peau et au tissu cellulaire. Une faible quantité déposée à la surface d’une plaie faite à la région du cou sur un chien n’a produit aucun effet sensible ; la réunion n’a été contrariée en aucune manière. Sur un lapin , un gramme de bile injecté dans le tissu cellulaire sous-cutané du dos a produit un phlegmon diffus. Sur un autre lapin , 4 grammes de bile poussés avec force dans le tissu cellulaire de la môme région ont produit la mort dans l’espace de quatre heures. Ainsi, la quantité de ce liquide , mise en contact avec le tissu cellulaire , fait notablement varier ses effets.
En général , on a attribué à la bile une vertu excitante particulière que l’on avait même utilisée pour la thérapeutique. On sait que les anciens médecins avaient mis l’extrait de bile en honneur à titre d’agent tonique , et qu’on l’employait tantôt à l’intérieur pour ranimer les digestions languissantes, tantôt à l’extérieur comme résolutif. D’après les traditions les plus reculées (1) , le fiel de quelques animaux était employé avec avantage pour dissiper les taches de la cornée. Pline (2) a été jusqu’à dire que le fiel humain guérissait la cataracte : ces détails n’ont pas besoin de commentaire.
(1) Vid. Mauchart, Tobiœ leucomata. — Disserlationes medicce Tubingenses , t74.ô.
(2) J Ab. 28, cap. 1.
Nous signalerons un dernier poiiit relatif à l’action de la bile sur rorganisme. On sait que lorsque la bile pénètre dans le sang par voie d’absorption , il n’en résulte aucun effet immédiatement fâcheux; il n’en est pas de même lorsqu’on fait directement pénétrer la bile dans les voies de la circulation. Deidier avait déjà démontré , par des expériences que nous aurons occasion de rappeler plus tard , que la bile altérée , injectée dans les veines des animaux, occasionnait des symptômes graves qui étaient bientôt suivis de mort. M. Magendie (1) obtint les mêmes résultats en introduisant brusquement de la bile dans la vejne crurale d’un animal ; il le vit périr en peu d’instants. Goupil (2) , professeur de physiologie à Strasbourg, fit, il y a quelques années, des essais analogues avec de la bile saine. Il injecta 16 grammes de bile dans la saphène d’un chien : un malaise général se manifesta rapidement , mais devint peu à peu moins intense , et l’animal ne tarda pas à recouvrer toute sa santé. La môme quantité de bile introduite dans la veine porte avec des précautions convenables pour qu’il n’y eût aucun épanchement dans l’abdomen , ne fut pas suivie du plus léger trouble. Goupil tira de ces faits la conclusion que le foie est un émonctoire qui débarrasse l’économie des matériaux qui peuvent lui être nuisibles; mais ces expériences peuvent être envisagées sous un autre rapport , comme nous allons le voir.
(t) Précis de physiologie , tom. ii , pag. 260.
(2) Essai sur la physiol. du foie, thèse de IM. Renaud. Strasbourg, 1858.
J’ai introduit six grammes de bile humaine extraite de la vésicule dans la veine'jugulaire d’un lapin ; l’animal ne tarda pas à éprouver une sorte de stupeur : abandonné à lui-même , il tomba sur le flanc , éprouva de l’oppression , puis commença à se débattre ; bientôt une sorte de roideur tétanique se manifesta , la tête se renversa fortement en arrière et l’animal succomba après quelques minutes.
Deux autres lapins furent soumis à la même expérience et subirent un pareil sort. Chez le dernier , quatre grammes de bile seulement avaient été introduits dans la jugulaire, et l’injection avait été faite avec lenteur pour porter moins de trouble dans la circulation. L’examen du cadavre de ces animaux, fait peu de temps après la mort, ne montra que les circonstances suivantes dignes de quelque attention ; les cavités droites du cœur étaient remplies de sang coagulé; les divisions de l’artère pulmonaire, suivies jusque dans le poumon, avaient pris une coloration jaune d’autant plus prononcée qu’on s’approchait davantage de leurs terminaisons ; le liquide recueilli à la surface d’une incision faite sur le poumon, présenta au microscope des grumeaux de matière colorante biliaire mélangés avec des globules de sang et d’un volume beaucoup plus considérable que ceux-ci.
La même quantité de bile préalablement filtrée fut injectée dans la veine jugulaire de deux autres lapins. Ces animaux n’éprouvèrent que de la stupeur et un malaise qui disparut complètement après une demi-heure. Il est facile de voir, d’après ces expériences, que la bile agit de deux manières sur l’organisme , quand elle est directe-
ment mélangée avec le sang. Son action physiologique s’exprime par tlu malaise et un état de stupeur assez marqué ; mais elle exerce , en outre , une influence mécanique par les molécules qu’elle tient en suspension , et qui, étant beaucoup plus développées que les globules du sang, ne peuvent franchir les capillaires du -poumon, et portent à la circulation un obstacle bientôt suivi de la mort. On comprend ainsi comment dans les expériences de Goupil aucun accident ne se manifesta après l’injection de la bile dans la veine mésaraïque, puisque le sang, contenu dans ce vaisseau, ne rentre dans la circulation générale qu’après avoir passé par un système capillaire dans l’épaisseur du foie. On comprend aussi comment l’injection dans la veine saphène, c’est-à-dire dans un des points les plus éloignés du système capillaire pulmonaire , ne fut pas suivie d’accidents aussi graves que ceux qui se sont manifestés dans nos propres expériences. La bile arrivait au cœur et au poumon plus délayée et en moindre quantité. D’ailleurs, la résistance des animaux sur lesquels Goupil avait opéré est de beaucoup supérieure à celle des lapins , et quoique la quantité de bile injectée chez ces derniers fût moindre que celle qu’avait employée Goupil, elle devait exercer une influence plus défavorable.
Usages de la bile. — Ce sujet , difficile en luiméme , a été singulièrement obscurci par le grand nombre d’opinions auquel il a donné lieu , et par les résultats contradictoires de la physiologie expérimentale. 11 ressort toutefois de l’examen attentif des questions qui s’y rattachctit, que la plupart des erreurs (jui ont
été commises dans la détermination des usages de la bile proviennent des idées préconçues avec lesquelles ce sujet a été exploré. On dirait qu’on n’a voulu voir qu’une seule destination dans la présence de la bile. Peut - être aussi a-t-on trop limité les éléments d’appréciation de ses usages , et il n’est résulté de ces moyens incomplets de recherches que des conclusions incertaines. C’est en combinant les inductions tirées de la physiologie humaine, de la pathologie, de l’anatomie et de la physiologie comparées , de la chimie , etc. , que l’on pourra parvenir à dissiper tous les doutes sur ce sujet. Nous nous etforcerons de résumer les documents les moins équivoques,
Les usages de la bile peuvent être distingués en ceux qu’elle remplit par le fait de sa séparation du sang , et ceux qu’elle remplit par sa présence dans le canal intestinal.
a. Les sécrétions servent au maintien de la composition normale du sang , en lui enlevant certains principes. De l’oxygène et de l’hydrogène sont entraînés hors de l’économie par presque tous les liquides excrétés; mais l’azote est éliminé principalement au moyen de l’urine , et le carbone au moyen de la bile et des gaz expirés. La bile se montre chimiquement comme un corps chargé de carbone ; celui-ci entre surtout pour une forte proportion dans quelques-uns de ses éléments. Aussi a-ton été fondé, d’après une opinion assez ancienne, ê regarder la séparation de la bile comme une véritable dépuration , et les modernes n’ont fait que préciser davantage cette idée en considérant la sécrétion hépatique comme
l'auxiliaire de la respiration, en signalant des rapports, inverses d’activité entre le foie et les organes respiratoires dans les divers âges de la vie, ou suivant les différents degrés de l’échelle animale. Envisagée à ce point de vue, la bile est une substance excréraentitielle; elle débarrasse le sang des matériaux en excès , et qui doivent être en partie rejetés au-dehors. En effet, on retrouve dans les matières fécales des traces évidentes des matériaux primitifs de la bile, ou même quelquefois une faible proportion de bile non décomposée , comme l’a remarqué Berzelius. Tiedemann et Gmelin (1) sont les physiologistes qui ont fait valoir les considérations les plus puissantes en faveur de cette opinion , à laquelle se sont également attachés MM. Voisin (2) , Ripault (3) et B. Philipps (4).
Parmi les arguments qu’ils ont invoqués pour démontrer le rôle excrémentitiel de la bile , nous rappellerons surtout la sécrétion de ce liquide chez le fœtus dont la digestion est à peu près nulle , et chez lequel la bile ne peut en conséquence remplir des usages relatifs à cette fonction. Il est donc naturel de penser que pendant la vie intra-utérine la sécrétion biliaire épure le sang qui , privé de l’influence de l’air dans les poumons , se revivifie dans le placenta par une sorte de respiration bran-
(1) Loc. cil. , tom. II.
(2) Nouvel aperçu sur la physiol. du foie cl les usages de la bile, 1853.
(3) Quelques propositions sur les fonctions du foie et de la veine porte, et sur les propriétés de la bile. 1839.
(4) London medical Gazelle, 1833.
chiale. Tiedemann et Gmelin n’admettent d’autre différence entre les produits extraits du sang par les poumons et ceux qu’en extrait le foie, si ce n’est que dans le premier cas les matières éliminées sont brûlées , tandis que dans le second elles sont encore combustibles. Quelle que puisse être la légitimité de ces aperçus , ils ne sauraient suffire cependant pour démontrer que la bile est purement excrémentitielle ; en admettant que sa formation a pour résultat de maintenir la composition chimique du sang dans les copdi lions convenables pour l’entretien des fonctions de la vFe , rien ne démontre que la bile une fois formée ne puisse remplir d’autres usages. La multiplicité des destinations se retrouve dans un grand nombre d’instruments de la vie, et l’on est d’autant plus fondé à penser que la bile participe à de nouveaux usages , que , selon la remarque de Haller , elle est versée dans un point du tube digestif où s’accomplissent les opérations principales de la digestion , et que , chez un grand nombre d’animaux , elle s’accumule dans un réservoir d’où elle est versée en plus grande abondance au moment où les besoins fonctionnels semblent plus spécialement réclamer sa présence.
6. Versée dans le tube digestif, la bile y devient un agent de la digestion intestinale , à laquelle elle contribue de plusieurs manières. Pendant long-temps l’atlributioa de ce rôle au liquide biliaire a constitué l’opinion générale. Tiedemann cl .Gmelin , ne pouvant eux-mêmes échapper à l’évidence d’un pareil usage , l’ont énoncé dans leurs conclusions; mais ils l’ont indiqué sans développement , et comme pour faire ressortir l’importance
qu’ils attachaient à la prédominance fonctionnelle de la bile considérée comme produit excrémentitiel. Nous pensons que l’opinion commune doit être réhabilitée , et que , dans l’état actuel de la science , les données puisées dans les diverses sources s’accordent pour faire admettre la réalité de la participation de la bile aux actes digestifs.
La bile participe à la digestion intestinale d’une manière médiale ou immédiate.
Action médiate de la bile dans l’acte digestif. — Elle consiste dans l’influence que la bile exerce sur les parois du tube intestinal , et par laquelle les tuniques de ce conduit concourent à l’accomplissement de la digestion.
Le contact de la bile , en faisant rougir légèrement la muqueuse intestinale , lui donne une nouvelle activité sécrétoire. Eberle (1) a directement expérimenté que , dans l’état normal , la bile agit de telle sorte que le suc intestinal devient plus abondant sur les points de la muqueuse qu’elle touche, et que le phénomène est encore plus apparent lorsqu’on l’observe sur un animal qui a été privé de nourriture depuis un certain temps : on sait que le même effet est produit dans les circonstances pathologiques qui augmentent la quantité de la sécrétion biliaire. Les irritations du foie suivies d’accroissement dans l’acte sécréteur s’accompagnent souvent de diarrhée bilieuse ; mais si , dans ce dernier cas , les limites de la production du suc intestinal nécessaire à la digestion sont franchies , il n’en est pas de même dans l’état physiologique : ici , le suc intestinal est versé en quantité convenable , et
(1) Physiol. derVerdauung, p. ol^r. Wurzbourg, 18ô^r.