‹ De la bileChapitre 4 sur 14 · GO · texte numérisé non relu

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la bile, en provoquant sa sécrétion, concourt d’une manière médiate à la chylification.

L’action médiate de ce liquide s’exprime encore par l’impression que sa présence exerce sur la tunique musculeuse de l’intestin. Il pourrait nous suffire de rappeler l’expérience citée plus haut , pour démontrer que la bile excite les contractions de l’intestin , si d’autres considérations ne venaient à l’appui de cet usage. Ne sait-on pas qu’un flux bilieux abondant détermine des coliques , que la bile qui reflue jusque dans l’estomac excite le vomissement , et que la constipation est opiniâtre chez les sujets affectés d’ictère? Le même résultat est constant après la ligature du canal cholédoque , et dans tous les cas où une cause quelconque s’oppose au libre écoulement de la bile dans l’intestin. L’impression produite par sa présence détermine des contractions péristaltiques , qui favorisent le cours de la matière alimentaire. II est évident que ce résultat tient à la bile et non au chyme ; car, lorsque celui-ci est seul pour provoquer les contractions intestinales , les selles sont rares et les digestions languissantes ou nulles. Quant au mode d’action par lequel la bile concourt à la progression des aliments , tout fait penser que c’est un effet de l’àcreté de ses éléments qui agissent à la manière des substances purgatives (1), et non , comme l’a avancé Schultz (2), parce qu’elle prolonge le séjour du chyme dans le tube digestif, et accroît ainsi sa force musculaire. L’opinion du physiologiste allemand est contraire â l’expérience.

(1) Galenus , De usu parlium, lib. v, cap. 5. 5.

(2) De alimentorwn concoclione, p. 108.— Berlin,

Action immédiate de la bile dans l’acte digestif- — Elle a lieu par l’influence que la bile exerce directement sur la matière alimentaire elle-môme. Cette action est démontrée par un grand nombre de considérations et de faits ; mais des résultats négatifs , émanés de l’expérimentation sur les animaux vivants , sont venus substituer le doute à la croyance, et l’autorité de ces nouveaux faits a semblé de nos jours l’emporter sur toute autre. Cherchons avant tout à déterminer la valeur de ces résultats , afin de simplifier l’exposition ultérieure des arguments affirmatifs.

Les recherches expérimentales ont porté sur la ligature du canal cholédoque. Brodie (1) , le premier, pratiqua cette opération sur des, chats qu’il mit à mort au bout de quelque temps , et sur lesquels il examina l’état des aliments contenus dans l’estomac et les intestins. Les résultats qu’il obtint furent que le défaut de versement de la bile dans le canal digestif est sans influence sur la chymification , mais qu’elle suspend la chylification.MM.Lewrei et Lassaigne (2) ne tardèrent pas à trouver insuffisantes les expériences de Brodie , qui s’était contenté d’examiner les produits seulement sous le rapport physique ; ils renouvelèrent le même essai sur un chien qu’ils eurent le soin de purger quelques heures après l’opération , et auquel ils firent prendre ensuite une soupe au lait sucrée. L’animal fut pendu après son repas, et les expérimentateurs observèrent dans le canal thoracique un chyle blanc ,

(1) Quartehj , Journal of science and the arts. — Janvier 4823 , pag. 341.

(2) Loc. cit., pag. 148.

rougissant au contact de l’air, et qui donna par l’analyse de l’albumine, de la fibrine, de la soude , du chlorure de sodium , du phosphate de chaux et une matière colorante jaune soluble dans l’alcool. Tiedemann et Gmelin (1) arrivèrent , de leur côté , j)ar une série d’expériences du même genre dont ils rendirent les résultats très-variés , à des conclusions à peu près identiques , c’est-à-dire que le chyle peut se former sans le secours de la bile. Le liquide du canal thoracique , quoique participant à la plupart des propriétés du chyle , se montra clair ou légèrement jaunâtre. M. Magendie (2) assura également avoir observé du chyle dans le canal thoracique , malgré la ligature du canal cholédoque. Mais les expériences plus récentes de M. Hebert-Mayo (3) ont donné des conclusions opposées et ont fait reparaître les résultats de Brodie, qui ont été de nouveau contredits par M. B. Philipps (4).

SI l’on cherche , dans ce résumé des essais entrepris sur la ligature du canal cholédoque , la preuve que la bile ne concourt pas à former le chyle , on y trouve aussi la preuve que son excrétion peut être suspendue sans qu’il survienne dans le sang des altérations préjudiciables à la vie , et les conclusions sont aussi défavorables à l’hypothèse du rôle excrémentitiel de la bile , qu’à celle de son concours direct dans la chylification. En consé-

(!) Loc. cit., tom. n.

(2) Précis élémentaire de physiologie, l. n , p- ! 18.

(3) Oullincs of IJumim physioloçiy.

(fl) London medical Gazette. — 1833.

quence, les résultats observés fournissent des arguments qu’on pourrait opposer aux idées de leurs auteurs.

On voit , d’ailleurs , que l’expérimentation n’a pas toujours répondu de la môme manière , et que la question de l’influence de la bile dans la digestion intestinale n’est pas résolue par ce genre de recherches. D'une autre part , le chyle qu’on a obtenu porte les caractères d’un produit imparfait , décoloré , se rapprochant de la lymphe. La couleur blanche observée par Leuret et Lassaigne ne s’est montrée qu’après l’usage du lait ; le môme caractère , constaté une seule fois sur dix par Tiedemann et Gmelin , s’est montré aussi après l’usage de cette substance. Magendie n’indique pas l’espèce d’aliment pris par l’animal sur lequel il a vu du chyle blanc. Ajoutons encore qu’on a vu plusieurs fois le canal cholédoque se rétablir malgré l’emploi de la ligature , et permettre à la bile d’arriver de nouveau dans l’intestin. Enfin , les animaux ont souvent succombé aux suites de l’expérience ; dans tous les cas ils ont offert des symptômes d’ictère , et ceux qui ont survécu ont maigri notablement. Les expérimentateurs ne nous paraissent pas avoir assez insisté sur ce dernier résultat, que nous avons constaté dans nos propres essais de vérification, et qui , dénotant le trouble des actes nutritifs , indique aussi que la chylification est imparfaite , toutes les fois que la bile n’est pas versée dans l’intestin.

Cette dernière conclusion est la plus légitime que l’on puisse tirer des données de la physiologie expérimentale , touchant l’influence de la ligature du canal cholédoque sur la formation du chyle. Nous allons voir, par des

arguments d’un autre ordre , que l’utilité de la présence de ce liquide ne peut être méconnue pour l’accomplissement régulier de la digestion intestinale.

La coïncidence du contact de la bile et du suc pancréatique qui se mélangent dans l’intestin , où ils aboutissent par une ouverture commune , ne saurait être fortuite. Leur mélange donne un caractère d’unité à leur action : or, personne n’a songé à contester que le suc pancréatique est récrémentitiel et utile à la digestion intestinale; le fait de l’association matérielle de ces deux liquides implique donc l’idée de leur association physiologique. Au reste, le chyle apparaît dès l’arrivée de la matière alimentaire dans le duodénum , c’est-à-dire , qu’il sMsole aussitôt que le chyme a subi le double contact des produits du pancréas et du foie. Si sa formation n’était que l’effet prolongé du changement que les aliments ont déjà subi dans l’estomac , le chyle ne paraîtrait pas aussitôt après sa sortie de ce dernier viscère ; on ne l’observerait qu’à une assez grande distance dans la cavité de l’intestin. Mais l’examen le plus simple démontre que les chylifères qui partent du duodénum sont les premiers remplis, et continuent à l’être pendant toute la durée de la digestion intestinale. Il est difficile de ne pas trouver dans ce fait une signification précise.

La bile se décompose en parcourant le tube intestinal , et l’on ne trouve dans le résidu de la digestion que quelques-uns de ses éléments , parmi lesquels domine surtout la matière colorante. 11 faut , en conséquence , que les produits de la décomposition aient pris part aux phéno-

mènes de digestion qui se sont accomplis pendant le trajet des matières alimentaires.

Ce qui prouve encore que ce genre de participation est bien réel, c’est que la quantité de bile journellement sécrétée paraît être supérieure à la quantité habituelle des matières fécales. D’après les indications de Haller et de Burdach , le poids du résidu de la digestion journellement expulsé n’excède guère cinq onces , terme moyen : or, nous avons vu , d’après les estimations que nous avons présentées au sujet de la quantité de bile sécrétée dans l’espace d’un jour, qu’elle s’élève ù environ 192 grammes (six onces). Que l’on fasse actuellement la part de la proportion que les matières alimentaires non assimilables, le mucus , etc. , représentent dans les mar tières fécales , et l’on se convaincra que la quantité des éléments de la bile qui constituent sa partie excrémentitielle , est réellement inférieure à celle qui possède le caractère récrémentitiel. Les analyses quantitatives faites par plusieurs chimistes sur les excréments d’homme ou d’animaux , ont d’ailleurs démontré l’infériorité de proportion des matériaux biliaires. Sur J 000 parties d’excréments humains , Berzelius n’a trouvé que 9 parties de bile et quelques parties de résine biliaire. L’analyse de la bouse de vache a donné , sur 1000 parties, 240 de matériaux biliaires à Einhof, 470 à Morin, 167 à Penot, 220 à Zierl ; ce dernier a retiré de 1000 parties d’excréments de cheval , 37 de matériaux biliaires , et 53 sur la même proportion d’excréments de brebis (1).

(1) Nous avons déterminé ces proportions en calculant,

MM. Leuret et Lassaigne , dans leur analyse des matière» fécales de l’homme, se sont bornés è indiquer la présence de la matière jaune de la bile et d’une matière soluble dans l’alcool formée de résine et de graisse biliaires, sans préciser leur quantité proportionnelle.

Il faut donc conclure que si , d’une part , la quantité de bile formée dans un temps donné est supérieure à la quantité d’excréments formée dans le même temps et provenant d’une nourriture convenable ; que si , d’autre part , la proportion de bile que l’on retrouve dans les excréments est de beaucoup inférieure aux autres substances qui les composent , la bile n’est réellement excrémentitielle que d’une manière accessoire, et que son rôle principal se rapporte à la digestion intestinale.

Chez les animaux pourvus de vésicule biliaire , le fluide est versé en plus grande masse dans le duodénum durant la pénétration du chyme dans ce viscère , que dans tout autre moment. Ce fait démontre une participation active à la chyliflcation , que confirment aussi les rapports d’existence de la vésicule avec la nature des aliments ou l’intermittence des actes digestifs. Bien que la loi de ces rapports ne soit pas encore formulée , et qu’il existe des animaux très-voisins par leurs habitudes et leur organisation dont les uns sont privés et les autres pourvus de vésicule , cependant , en tant que des preuves éloignées peuvent servir à la démonstration d’une vérité , celles qui se déduisent de l’existence de la vésicule

à notre point de vue, les résultats énoncés sous d’autres formes dans ces diverses analyses.

appuient notre manière de voir. Le réservoir biliaire existe d’une manière plus constante chez les carnassiers que chez les herbivores , dont la digestion semble par cela même devenir plus lente. Burdach (1) pense que la bile cystique est moins relative à la nature de la matière alimentaire, qu’au temps que les animaux consacrent à la prendre. La vésicule biliaire existe principalement chez ceux qui ne trouvent leur nourriture qu’à de longs intervalles, tels que les carnassiers, tandis qu’elle manque chez la plupart des herbivores qui trouvent sans peine leur pâture et en usent presque continuellement.

On peut arguer en faveur du concours direct de la bile dans la digestion intestinale , du déversement de ce liquide à l’origine des intestins. Sans invoquer les faits qui prouvent que les sujets remarquables par leur voracité avaient le canal cholédoque inséré près du pylore (2) , ni l’exemple de certains animaux carnassiers chez lesquels on observe une disposition identique , on peut du moins en induire que la bile n’est pas dans la catégorie commune des produits excréraentitiels qui sont directement rejetés aU'dehors , ou qui sont portés préalablement dans la dépendance ultime du tube digestif, comme chez les. animaux à cloaque. Supposez un produit complètement destiné à être éliminé , mis en rapport avec toute la surface où se fait l’absorption essentiellement réparatrice, et vous établirez un contre-sens, dont l’évidence ne peut manquer de ressortir. Ce paradoxe physiologique n’a pu émaner que d’une appréciation insulïisante.

(1) Lnc. cil., loin. i,\, pag. 568.

(2) Faits cités par Vésale et autres.

• Enfin , les faits pathologiques prouvent aussi que lorsque la sécrétion biliaire est suspendue ou diminuée , la digestion est languissante ou impossible. Aux faits nombreux disséminés dans les auteurs , nous pouvons ajouter l’observation d’une femme affectée d’ictère et qui mourut plongée dans un profond marasme , après avoir supporté une longue impuissance digestive. A l’autopsie , nous trouvâmes , pour toute lésion , une petite tumeur squirrheuse qui embrassait l’extrémité duodénale du canal cholédoque dont elle avait causé l’oblitération. Des faits de ce genre sont des expériences toutes faites qui ont certainement plus d’importance que les expériences pratiquées sur les animaux , et qui , ayant l’avantage d’être propres à l’espèce humaine , donnent plus de poids aux déductions.

La réalité du concours de la bile dans l’acte digestif étant du domaine des vérités pratiques et inductives , il nous reste à déterminer de quelle manière elle sert à l’accomplissement de ce grand acte. L’énoncé de diverses expériences entreprises dans ce but complétera la démonstration des usages généraux de la bile.

On peut réduire aux suivantes , les idées que divers physiologistes se sont formées du mode d’action de la bile dans la chylification.

A. Elle retarde par sa présence la décomposition du chyme. — Cette opinion a été émise par Saunders (1),

(l)Traité de la slruclure, des fonctions et des maladies du foie: Irad. de l’anglais par Thomas, pag. 88-90.

qui admet que les principes amers de la bile lui donnent des qualités anti-septiques. Leuret et Lassaigne pensent aussi qu’elle arrête la fermentation du chyme. Tiedemann et Gmelin ont observé que les matières fécâles des animaux privés de bile par la ligature du canal cholédoque répandaient une odeur très-fétide. Enfin , cette croyance a été aussi adoptée par Eberle. Mais si elle repose sur quelques faits , elle n’établit du moins qu’un rôle très-accessoire et qui n’est pas assez avéré pour y insister. On sait d’ailleurs que les excréments décolorés des sujets affectés d’ictère ne portent pas des traces de décomposition manifeste j et que le chyme n’a pas une tendance marquée vers la putréfaction , ainsi que l’avait remarqué Hunter (1).

B. Elle achève la dissolution de la matière alimentaire. — Le chyme n’est pas absorbé tel qu’il se trouve dans l’estomac. La bile exerce une action dissolvante sur quelques-uns de ses principes , et particulièrement sur les principes gras qui proviennent de l’ingestion de diverses substances. Sous ce rapport, les idées de Demarçay et des anciens chimistes trouvent leur application. Le liquide biliaire, en raison de ses propriétés savonneuses, dissout les parties grasses du chyme , les mélange avec les autres , et les dispose plus favorablement à être absorbées. Cette opinion est déjà clairement indiquée par Haller qui s’exprime ainsi -.Inlrita nempè cum cibo bilis per alternas motus peristaltici vices , accuratc et cum muco, et cum oleo, et cum aquâ miscetur , eaque omnia

(l)OEuvrcs complètes, Irad. de Richelot, l.iv,p. IGG.

alioquin hostilüer se repulsura in unum komoyeneum magma solvü (1). Haller mentionne encore, d’après Gender (2) , l’exemple d’ictériques dont les excréments blancs étaient surmontés d’une matière oléagineuse {oui solvens Uquor de fuerat) ; l’administration des médicaments ayant rétabli le cours de la bile , les selles cessèrent d’être oléagineuses. La plupart des recherches entreprises depuis Haller ont confirmé l’existence de cette propriété du liquide biliaire. Parmi ces recherches , celles de Beaumont (3) ont contribué particulièrement à mettre hors de doute un tel genre d’action.

C. Elle favorise la formation des principes qui n’existaient pas dans le chyme. — Ici trouvent leur place les expériences de Prout (4) , qui tendent à démontrer que la bile contribue à ce que l’albumine se forme aux dépens des aliments, soit que l’on .admette avec le physiologiste anglais que ce principe ne se constitue que dans l’intestin grêle , soit que l’on considère les flocons et les globules du chyme comme de l’albumine commençante , mais qui, pour être absorbée, a besoin que l’alcali de la bile et du suc pancréatique la fasse passer à l’état liquide. Toujours est-il que le contenu de l’intestin grêle renferme ce principe en quantité considérable et hors de proportion avec les traces qu’on en observe dans le chyme. Il est

(1) Elementa physiologiœ, lom. vi, pag. 608 in-4°.

(2) De ferment, pag. 108.

(3) Exper. and obser, on tlie gastricjuice and on the phys. O f digestion.

(4) Chemistry, metereol. and the funclion of digestion.— London, 1834.

probable que le sue pancréatique contribue aussi à augmenter cette proportion d’albumine , et que c’est à lui qu’il faut en rapporter la présence dans les cas où. Tiedemann et Gmelin l’ont observé dans l’intestin après la ligature du canal cholédoque.

D. Enfin , la bile neutralise certains principes du chyme en formant avec eux de nouvelles combinaisons. — C’est l’opinion la plus ancienne, inaugurée dans la science par les noms de Van-Helmont, Sylvius, Boërhaave, et sanctionnée par les derniers résultats de la chimie et de la physiologie. Le chyme est acide au moment où il pénètre dans le duodénum , et perd son activité à mesure qu’il progresse dans l’intestin grêle. Quel que soit l’acide qui donne au chyme ses propriétés , il est incontestable qu’il les perd par le contact simultané de la bile et du suc pancréatique , ou par le contact isolé de la bile , comme l’a observé Prout (1). Celle-ci, mélangée artificiellement avec le suc gastrique , le sature et réprime son activité chymifiante , comme l’a prouvé Ernest Burdach (2) par une suite d’intéressantes expériences. La base alcaline de la bile se combine donc dans l’intestin avec le principe acide du chyme , et l’acide choléique qui était saturé par la soude de la bile devient libre et se décompose à son tour en raison du peu de fixité de ses éléments. La décomposition de cet acide est prouvée par son absence dans les matières fécales et dans le chyle , ainsi que le démontrent les analyses de ces produits. Il est vrai que la détermi-

(1) Loc. cit.

(2) Cité par Burdach, Phys. toiu. ix , pag. 571.

nation de l’existence de l’acide choléique est d’une date postérieure aux analyses que nous invoquons ; mais il n’en est pas moins démontré que les anciens éléments chimiques qui lui correspondaient (picromel , etc. ) ne se retrouvent ni dans le chyle , ni dans les excréments. 11 est en outre remarquable que ces derniers sont entièrement privés de soude , tandis que celte base est abondante dans le chyle auquel la bile semble l’avoir cédé par l’intermédiaire d’une combinaison préalable. La base de la bile et l’acide du chyme , en s’unissant , favorisent donc la séparation du chyle sous l’influence des conditions vitales qui dirigent ces opérations de haute chimie. Cette manière d’envisager le plus grand phénomène de l’acte digestif satisfait aujourd’hui la majorité des esprits ; elle représente une opinion qui paraît être l’expression des faits , et qui , dans tous les cas , est préférable à l’idée émise par Authenrieth (l), d’après laquelle la matière biliaire s’oxyderait aux dépens de l’acide du chyme et se convertirait en résine, en occasionnant un précipité chyleux.

Conclusion. En résumé , nous croyons pouvoir formuler les déductions suivantes touchant les usages de labile.

Elle est un liquide excrémentitiel par quelques-uns de ses principes ; mais ce caractère , très - développé pendant la vie fœtale et dans quelques autres conditions d’existence, s’efface ou s’affaiblit pendant la vie extérieure et normale.

(1) Handbuch der empirischen physiologie , t. n, p. 98.

Dans ce dernier état, la bile est un des agents les plus puissants de la digestion intestinale, à laquelle elle concourt en stimulant les parois du canal digestif, et surtout en exerçant une action sur la matière alimentaire chymiflée.

Cette action consiste principalement dans une dissolution des principes gras du chyme de manière à favoriser leur absorption, dans une action chimique successive dont un des résultats est la formation de l’albumine , et dans le déplacement de la soude qui abandonne l’acide choléique pour se combiner avec l’acide du chyme , et qui reparaît dans le chyle auquel elle communique des propriétés alcalines.

Nous voyons , d’après cela , que les résultats de notre appréciation s’accordent parfaitement avec la connaissance que nous avons de la composition du chyle , puisque l’on retrouve dans ce dernier liquide , entre autres éléments prédominants , de la matière grasse , de l’albumine et une notable proportion de soude.

Les caractères physiologiques des liquides de l’organisme ne sont pas absolus ; leurs apparences extérieures , leur composition peuvent être modifiées momentanément ou d’une manière durable , sans que celte modification implique une déviation à l’état normal : ainsi , il est d’observation journalière que l’urine , le mucus , la salive , etc. , présentent des aspects sensiblement différents sans que la santé soit altérée. Ce que nous pouvons facilement constater pour des produits sécrétés qui sont rejetés au-dehors , existe aussi pour la bile ; et en examinant ce liquide dans diverses circonstances , en appréciant les variations que ses caractères physico-chimiques ou physiologiques, sa quantité, ses usages même, peuvent éprouver sous l’influence de nombreux modificateurs , il sera facile de se convaincre que l’étude des caractères contingents, ou des variétés physiologiques de la bile , ne mérite pas moins d’intérêt que celle de ses caractères habituels , qui ont fait le sujet de la première partie de ce travail.

A. Des variétés de la hile suivant son trajet.

Ainsi que nous l’avons déjà énoncé , c’est surtout la bile cystique qui a fourni matière à notre description. Il était naturel de la choisir pour type ; car c’est dans la vésicule que la bile subit l’action qui met le plus en évidence ses diverses propriétés. Ce liquide ne conserve

pas un aspect identique depuis la granulation sécrétante jusque dans son réservoir, et plus tard il se décompose, lorsqu’il est versé dans l’intestin pour les besoins de l’acte digestif. Ainsi , d’après son trajet , on peut distinguer la bile en hépatique , cyslique et intestinale : la première formée , la seconde élaborée , la troisième en état de décomposition physiologique.

La bile hépatique n’a pas suffisamment fixé l’attention des modernes, qui se sont bornés, pour la plupart, à reproduire les faits consignés dans le grand ouvrage de Haller. Les idées étaient cependant loin d’être arrêtées à l’époque où parut ce remarquable traité , comme on peut s’en convaincre par la divergence des opinions suivantes que l’on y trouve mentionnées.

Ferrein (1) prétend qu’il n’existe aucune différence entre la bile hépatique et la bile cystique , sous le rapport des apparences extérieures, opinion partagée par Pozzi (2).

La plupart des observateurs pensaient au contraire que la bile hépatique était plus claire et plus délayée que k bile cystique. Chez un sujet dont la vésicule biliaire était détruite , Malpighi (3) trouva la bile jaune et peu amère ; Haller (4) dit avoir assez souvent observé la bile , dans le foie humain , d’une teinte jaunâtre, non épaisse, peu amère, médiocrement visqueuse; Bohn (5) dit aussi avoir constaté que la bile qui s’écoule du foie chez le chien est

(1) Hist.de l’Acad. des sciences, 1735.

(2) Epist., p. 77.

(3) De liene, cap. G.

(4) Loc. cit. t. VI, p. 342.

(3) Circa, Anal. phys. , p. 233-236.

aqueuse , peu amère , à peine consistante , tandis que celle de la vésicule est épaisse et d’un vert foncé.

D’une autre part, quelques observateurs avalent trouvé la bile hépatique épaisse et amère. Haller lui -même assure lui avoir reconnu ces qualités sur le cadavre d’une femme étranglée , et sur celui d’un voleur rais à mort de la même manière. On lit , dans les mémoires de l’Académie des sciences , un fait d’après lequel la bile s’écoulait jaune et amère d’une blessure du foie, et Ludwig (1) dit avoir trouvé ce liquide très-amer au milieu des conduits hépatiques, dans un cas d’oblitération de la vésicule.

Enfin , Cole (2) , guidé sans doute par l’observation d’un fait exceptionnel , avait émis l’assertion que la bile hépatique est plus âcre que la bile cystique.

En présence d’une pareille divergence d’opinions , il était nécessaire d’examiner de nouveau ce sujet. Néanmoins peu de recherches directes ont été faites sur la bile hépatique depuis l’époque désignée, et il n’existe qu’un petit nombre de documents qui ont trait à quelques points isolés de son histoire ; nous les adjoindrons aux matériaux que nous avons nous-même recueillis à l’aide de l’observation.

La bile hépatique est rendue sensible dès les premiers moments de sa formation , du moins un examen attentif porte à croire que son pigment jaune contribue à colorer la granulation du foie. M. Duvernoy (3) pense qu’elle

(1) De viis bilis cyst.

f2) Secret, anbn. , p. 240.

(3) 2® édit, de l’Anat. comparée de Cuvier, t. v, p.479.

est solide à son origine , et que le foie se distingue peutêtre de tout autre organe sécrétoire , en ce qu’il renferme dans son tissu intime une provision en quantité très-variable de bile concrète. Il ajoute que celte considération contribue à faire comprendre comment cet organe peut augmenter ou diminuer de volume très-sensiblement, suivant certaines circonstances pathologiques, ou même physiologiques. Nous n’avons pas réussi à trouver la bile concrète dans les divisions des conduits que parcourt ce liquide, sur des foies récents. Or, il est facile d’être induit en erreur si on le recherche sur un foie conservé depuis plusieurs jours , car la partie aqueuse de la bile filtre à travers les parois de ses conduits, et laisse une sorte d’extrait solide dans leur cavité. On peut, d’ailleurs, se méprendre, notamment sur le foie de bœuf, en incisant sur le trajet des vaisseaux biliaires et en les comprimant. On voit alors suinter une matière molle qui se contourne en vermisseau , et qui a la plus grande analogie avec l’extrait de bile ; niais nous nous sommes convaincu qu’elle est fournie par des gan^ glions lymphatiques placés sur le trajet des vaisseaux du foie.

Quoiqu’il en soit , l’opinion du savant anatomiste que nous avons cité doit inviter à examiner de nouveau ce sujet. Son éclaircissement intéresse l’histoire générale des sécrétions , qui gagnerait beaucoup à ce qu’on pût déterminer l’état des produits sécrétés au moment même où l’acte physiologique qui les forme vient de s’accomplir.

Pour examiner la bile hépatique , plusieurs moyens sont utiles ; on peut pratiquer sur le foie des coupes

perpendiculaires au trajet des vaisseaux biliaires , et , en exerçant une compression sur l’organe , faire suinter la bile sur les surfaces incisées ; on peut encore injecter de l’eau dans la veine porte d’un cadavre , pousser avec modération jusqu’à ce que le liquide pénètre par les vaisseaux biliaires , et recueillir la première partie qui reflue par le canal hépatique. Mais quoique ce procédé paraisse devoir faire obtenir presque toute la quantité de bile contenue dans le foie , on ne peut pas considérer comme exempte de tout mélange , même la première partie de ce liquide qui est poussée par l’injection. Il est plus simple d’inciser directement les vaisseaux biliaires d’un foie récent, en les poursuivant le plus loin possible, ou de lier le canal cystique sur un animal vivant , et de recueillir la bile qui arrive graduellement par le canal cholédoque.

Ainsi obtenue, la bile hépatique est ordinairement jaunâtre , transparente, peu visqueuse; son amertume est médiocre. Les animaux auxquels on présente des aliments mélangés avec ce liquide , paraissent n’éprouver aucune répugnance, tandis qu’ils rejettent ceux qui sont imprégnés d’une même quantité de bile cystique. Examinée dans les vaisseaux' biliaires , elle paraît n’adhérer que faiblement à leur surface interne , qu’elle colore d’une teinte bien plus claire que celle des parois de la vésicule. Si on l’abandonne à elle-même dans un tube en verre, la partie déclive acquiert une teinte à peine plus foncée que le reste , ce qui tient à la médiocre quantité de matière colorante qu’elle dépose. L’examen microscopique ne laisse reconnaître dans la gouttelette déposée

sur le porte-objet, qu’une teinte jaune-serin, sans grumeaux opaques ; quelquefois des parcelles excessivement délicates se présentent quand on agite le liquide , et peuvent tenir à de la matière colorante ou de la cholestérine extrêmement divisées. Quelques globules de mucus se présentent aussi par intervalles ; cette pénurie relative des matériaux contenus dans la bile, rend compte de la rareté relative des calculs biliaires formés dans la substance intime du foie ; elle tient elle-même à l’abondante proportion de véhicule exhalée dans le lieu de la sécrétion , et sans doute aussi à la surface des vaisseaux excréteurs. Nous avons effectivement observé avec M. Vergez , que la surface interne des vaisseaux biliaires de l’homme présente dans son trajet une série linéaire de follicules très-régulièrement disposés , et par eux se fait une exhalation de suc muqueux. Ainsi, l’examen direct et microscopique s’accordent pour faire reconnaître que la bile hépatique se distingue par la prédominance du véhicule aqueux. Les matériaux biliaires délayés , étendus, sont moins saisissables par les moyens d’exploration. Nous avons cherché à déterminer la proportion respective de véhicule et des matières solides dans une même quantité de bile hépatique et de bile cystique recueillies sur un foie de bœuf. Deux grammes de chaque espèce de bile ont été déposés sous le récipient d’une machine pneumatique : par l’effet du vide , aidé de la présence d’une capsule contenant de l’acide sulfurique, l’évaporation des liquides biliaires s’est faite graduellement , et a laissé un résidu très-inégal ; celui de la bile cystique avait une couleur brun-jaunâtre , tandis que le

résidu de la bile hépatique ne formait qu’une couche légère et transparente.

L’analyse chimique de la bile hépatique n’a pas été faite. M. Braconnot, dans son analyse du foie, dit l’avoir vainement recherchée dans le parenchyme de cet organe. Il pense , et M. Duvernoy est aussi de cette opinion , qu’elle se rapproche beaucoup de la composition du foie lui-même. Nous avons déjà apprécié le degré de cette ressemblance et le parti qu’on pouvait en tirer pour l’explication de certains faits ; nous ne saurions , toutefois , partager l’idée exprimée par le même auteur, que la bile hépatique Jouit de propriétés intrinsèquement différentes de la bile cystique. Les faits déjà énoncés concernant ses caractères physiques , prouvent qu’il n’existe d’autre différence que celle qui tient à la proportion du véhicule aqueux , et nous avons la conviction que si l’on pouvait en recueillir une quantité suffisante pour procéder à une analyse méthodique , on arriverait aux mêmes conclusions. Voici , d’ailleurs , les résultats que nous avons obtenus de l’essai de quelques réactifs.

L’alcool à 36 degrés , versé dans la bile hépatique , en isole une couche muqueuse qui paraît à la surface sous forme de pellicule ; l’acide nitrique précipite une faible quantité de matière jaune ; les alcalis à froid se mélangent avec la bile , et ne produisent aucune réaction sensible.

L’action des sels plombiques est la même sur la bile hépatique et sur la bile cystique.

La chaleur n’y détermine aucune coagulation ; si on

prolonge son action de manière à réduire le liquide de la moitié ou des deux tiers en opérant à un feu doux , on donne à la bile hépatique une apparence qui la rapproche de la cystique.

Elle n’exerce aucune action sur le papier de tournesol , et ne ramène pas au bleu celui qui a été rougi par un acide.

Ajoutons qu’elle mousse quand on l’agite , mais moins que la bile cystique.

A l’analogie des caractères physiques et des réactions chimiques , nous pouvons joindre celle des propriétés physiologiques : il n’existe pas de différence essentielle dans la digestion des animaux privés de vésicule biliaire et de ceux qui en sont pourvus. Il convient d’obseryer, toutefois , que le liquide contenu dans l’intérieur des canaux biliaires , chez les animaux sans vésicule , tel que le cheval , est plus foncé et plus visqueux que celui qui est contenu dans les canaux biliaires des animaux à vésicule ; en sorte que ceux dont l’intestin ne reçoit que de la bile hépatique, ont originairement celle-ci plus chargée de matériaux que ceux qui ont une vésicule , et qu’en conséquence , la nature paraît avoir suppléé primitivement à l’absence de ce réservoir , dont les seules fonctions sont déconcentrer la bile. Dans les cas d’atrophie ou d’absence congénitale de la vésicule biliaire chez l’homme , et lorsqu’il n’existait pas d’autre lésion , on n’a reconnu aucun trouble bien prononcé dans les fonctions digestives , ainsi que cela résulte des observations de Sandifort (1),

(1) Tab. anat. , p. 16.

de M. Craz (1) ; on a seulement indiqué récemment (2) une augmentation remarquable de l’appétit , comme si le tube digestif, stimulé d’une manière continue par l’arrivée de la bile hépatique , faisait éprouver la sensation constante du besoin d’alimentation. Ce fait rentrerait dans la loi énoncée plus haut, sur les rapports d’existence ou d’absence de la vésicule biliaire avec l’intermittence ou la continuité des actes digestifs ; elle prouverait , en outre, que, quoique la bile hépatique soit moins chargée de matériaux que celle qui est extraite de la vésicule, elle en possède suffisamment pour l’accomplissement normal de l’acte digestif, et qu’en conséquence il n’existe pas une différence de nature entre les deux biles , mais une simple différence dans le degré de concentration. Cette question , qui avait partagé long-temps les physiologistes , et sur laquelle l’incertitude ou la privation de documents sur la bile hépatique pouvait encore tenir quelques esprits en suspens , nous paraît aujourd’hui suffisamment résolue.

2® La bile cyslique, ayant déjà été examinée avec détail , ne devra nous occuper dans celte partie qu’en tant qu’elle présentera elle-même des variétés physiologiques , déterminées par d’autres influences que celles de son siège; nous retrouverons donc plusieurs occasions d’y revenir.

8° Quant à la bile intestinale , elle perd graduellement

(1) De vesicw fellecB et ductuum biliarium dissert- Jionnœ 1830.

(2) Dict. de méd , t. v, p. 241.

ses caractères propres , et se présente à l’observateur en voie de décomposition physiologique. Nous avons déjà présenté les faits les plus importants qui s’y rattachent, en nous occupant de l’action que ce liquide exerce sur les parois du tube intestinal et sur la matière alimentaire chymifiée ; il ne nous reste que quelques mots à dire sur ses modifications pendant son trajet , lorsque le tube digestif est à l’état de vacuité.

La bile continuellement sécrétée est aussi continuellement versée à la surface du duodénum , où elle se mélange avec le suc pancréatique et le suc intestinal. Sylvius et quelques autres après lui, ont prétendu qu’au moment de son contact avec le suc du pancréas , il se faisait une effervescence. Une observation plus attentive a démontré la non-existence de ce phénomène , que la constitution chimique des deux fluides rend d’ailleurs improbable. Leur mélange , augmenté par celui du suc intestinal , revêt un caractère alcalin très-prononcé , comme j’ai pu m’en convaincre en recueillant sur plusieurs sujets le liquide qui s’écoulait de fistules intestinales. Il est, d’ailleurs, facile de le reconnaître en appliquant sur la muqueuse du papier de tournesol rougi. Ce caractère se conserve jusqu’à l’origine du gros intestin où l’acidité reparaît, et où l’on perd les traces matérielles des substances alcalines contenues dans les liquides de l’intestin grêle. Lorsque celui-ci est vide , il exerce donc encore une action sur les liquides qui le parcourent, comme l’a avancé M. Magendie (1) , et la partie récrémentitielle de la bile est résorbée pendant

(i) Loc. oit.

son trajet. Voici, d’ailleurs, quel est son aspect ordinaire à la surface intestinale dans l’état sain, d’après les observations de M. Andral (1). La bile qu’on trouve après la mort, en quantité plus ou moins considérable, dans le tube digestif, en tapisse le plus ordinairement la surface interne sans la colorer; mais quelquefois la matière jaune imbibe la membrane muqueuse , se combine intimement avec elle, et il en résulte une couleur jaune que le lavage ne fait pas disparaître. Cette couleur peut n’exister que par taches isolées , et d’autres fois occuper uniformément une grande étendue. M. Andral fait remarquer que c’est aux environs de l’estomac , vers le pylore surtout, que l’on observe cette coloration fixe , et il l’explique par la précipitation de la matière jaune au moyen de l’acide gastrique , matière qui , ainsi isolée , se combine plus facilement par imbibition avec les tissus qu’elle touche.

B. Des variétés de la bile suivant Vâge, le sexe, les races, le tempérament.

1° Parmi les modifications importantes imprimées par l’âge au liquide dont nous examinons les variétés , il est surtout important d’indiquer celles qui appartiennent à la vie intra-utérine. D’après l’opinion accréditée par les embryologistes modernes , la formation de la bile se fait apercevoir , lorsque la partie fœtale du placenta acquiert une prédominance évidente. La cholécyste commence à être apercevable au 4® mois , mais elle reste

(1) Précis d’anatomie pathologique, t. ii, p. 18.

long-temps remplie de mucus, et ce n’est que vers le 7® qu’elle admet la bile dans sa cavité. Il paraît en conséquence qu’il n’existe aucun rapport de développement entre la bile et la vésicule biliaire , et que , pendant la vie intra-utérine, les usages de ce dernier réservoir sont assez restreints. En effet, sa présence est surtout relative aux actes de la digestion qui sont à peu près nuis chez le fœtus , et la sécrétion de bile , chez ce dernier , a évidemment un autre but que celui de servir à la chylification. C’est ici surtout que son rôle excrémentitiel peut être examiné, et qu’on trouve des données qui confirment une telle attribution.

La bile du fœtus est généralement sans amertume et de consistance muqueuse ; Haller (1) dit que le développement de sa coloration est précoce et devance celui de l’amertume : « Ut credas lingenles parliculas priùs generari , seriùs amaras. » Il ajoute qu’elle n’a point de saveur dans une période peu avancée du développement du poulet , et qu’elle ne devient amère qu’après la 300® heure. Swaramerdam (2) prétend aussi que la bile est à peine amère chez le fœtus humain. Telle est encore l’assertion de Burdach (3) et de la plupart des physiologistes. Ce même liquide recueilli chez un veau , ayant servi à l’analyse chimique faite par MM. Leuret et Lassaigne , fit découvrir du mucus , une substance jaune, une verte , de l’hydrochlorate et du carbonate de soude , et pas de picromel. Un fait domine dans ces observations ,

(1) Loc. cit. , t. VI , p. î)48.

(2) De respirât., p. U 3.

(3) Loc. cit.

c’est le peu d’amertume de la bile et l’absence de picromel. Or, nous savons , par les données de la chimie , que cette dernière substance correspond à celle que l’on désigne aujourd’hui sous le nom d’acide choléique ; en sorte que, sous ce rapport , la bile du fœtus diffère remarquablement de la bile considérée chez l’adulte ; elle n’a plus la même constitution matérielle, ce qui implique un changement dans ses usages.

Si la partie amère , grasse et récrémentitielle est en faible quantité ou nulle dans la bile du fœtus , il n’en est plus de même de la matière verte et excrémentitielle. Celle-ci domine à partir du 5® mois , comme on peut s’en convaincre en l’examinant dans la substance même du foie , après avoir incisé les vaisseaux biliaires ou en ouvrant le tube intestinal. La bile se rend dans cette partie en plus grande quantité que dans la vésicule, puisque nous avons vu que , chez l’homme , ce n’était qu’à partir du 7® mois que ce réservoir commençait à se remplir de bile. Nous ne nous attacherons donc pas à réfuter l’opinion de Buffon (1), qui prétend que dans le premier âge la bile ne coule pas dans l’intestin. La présence du méconium dans sa cavité atteste non-seulement l’arrivée de la bile , mais encore son abondance et sa coloration démontrent que l’excrétion de matière verte est trèsconsidérable. Le méconium qui remplit l’intestin du fœtus ne résulte pas de la digestion des eaux del’amnios ; car, bien que ce fluide puisse être avalé et servir accessoirement à la nutrition du fœtus , il est des cas où la bile

(t) Flist. nat.

est versée dans le tube digestif , alors même qu’il y a impossibilité physique pour l’ingestion du fluide amniotique. C’est ainsi qu’on a trouvé une grande abondance de méconium chez les monstres acéphales (De Graaf) ou chez des monstres venus au monde avec la bouche fermée et sans nez ( Thémélius, Alix , Magendie).

L’examen chimique du méconium devait jeter quelque jour sur la question qui nous occupe. Bordeu (1) n’avait pas méconnu l’intérêt qui pouvait se rattacher à l’étude d’un pareil sujet , et c’est à lui que remonte la provocation des recherches qui ont fixé nos connaissances sur ce point. A la sollicitation de Bordeu , le chimiste Bayen et l’accoucheur Deleurye examinèrent les caractères et la composition du méconium , et arrivèrent au résultat suivant , dont nous combinons et abrégeons ici les détails. C’est un liquide de couleur brune, tirant sur le jaune ou le vert-olive, presque insipide, d’une odeur variable, teignant en jaune l’eau qui sert à le dissoudre, et laissant sur le linge des taches de même couleur très-adhérentes. Lorsqu’on le fait évaporer , le résultat de 1a dessiccation est une matière de couleur brune , facile à pulvériser, en partie soluble datis l’alcool qui prend alors une teinte jaune-foncé. Si on calcine cette même matière , on obtient un résidu charbonneux assez considérable.

Ces expériences , que les recherches plus récentes de Bouillon Lagrange et de M. Lassaigne n’ont fait que confir-

(1) Analyse médicinale du sang, t. n, p. 990 des œuv. complètes.

mer, démontrent que le méconium, c’est-à-dire le résidu des liquides versés à la surface de l’intestin, renferme une proportion considérable de matière colorante de la bile, et en résultat du carbone qui forme , comme on le sait , la partie essentielle de cette matière colorante : d’après l’analyse élémentaire de Thompson elle en contient 0,5453.

La tendance à la production d’une matière verte excrémentitielle est très-marquée pendant la vie intrautérine ou l’incubation. Si le foie est l’organe principal de son élimination chez l’homme , il est facile de reconnaître , en étudiant ce phénomène dans la série animale , que d’autres organes remplissent le même rôle. M. Breschet (1) a décrit dans le placenta de quelques carnassiers , et notamment de ceux du genre de Canis , une matière verte qui se dépose sur le limbe de l’organe sous forme d’une bandelette de plusieurs millimètres de largeur. Cette matière est constituée par un liquide d’un brun foncé dans le jeune embryon, et prend chez le fœtus à terme une teinte vert-émeraude , analogue à celle de la bile, mais sans saveur amère et inaltérable par les acides. Barruel , qui en a fait l’analyse , lui a reconnu une ressemblance avec la matière résineuse du fiel de bœuf.

Il n’est donc pas étonnant qu’Harvey (2) ait désigné le placenta sous le nom de foie utérin ; Burdach fait observer , d’une autre part , que lorsqu’il se forme du sang rouge dans l’œuf de poule , le jaune fixé au feuillet

(t) Recherches anatomico-physiologiques et chimiques sur la matière colorante du placenta de quelques animaux, 1850.

(2) Excrciluliones de gencralione animalium , p. 582.

muqueux acquiert une coloration verdâtre, en sorte qu’il reste démontré qu’il y a coïncidence entre la sanguification et la séparation d’une matière verte. Il ne faut pas un grand effort pour passer de cette coïncidence démontrée à une relation physiologique , quand on songe que la matière verte, éliminée par le foie, le placenta ou d’autres organes, est principalement formée de carbone, et que c’est surtout l’isolement de ce principe qui dépure le sang en le rendant plus propre à la nutrition.

La bile du fœtus se distingue en ce que ses principaux matériaux deviennent tout-à-fait étrangers à l’organisme et s’accumulent dans le gros intestin pour être expulsés, peu après la naissance, incorporés dans le méconium. C’est le carbone du sang extrait, sous forme liquide, et qui , après la naissance , sera expulsé en majeure partie sous forme gazeuse au moyen de la respiration. L’impossibilité d’action des organes directs de cette dernière fonction est suppléée par un mode respiratoire indirect, dont le résultat est aussi la rectification du fluide sanguin qui s’épure par la sécrétion biliaire. Il est vrai que celle-ci n’est décidément établie que vers le 4® mois ; mais on remarquera que, jusqu’à cette époque même, le foie de l’embryon est d’un volume très-considérable , et que cet organe , dont la composition chimique a quelque analogie avec celle de la bile, retient pour sa formation propre les matériaux qui plus tard servent à la sécrétion de ce fluide.

En résumé , nous nous croyons fondé à admettre que la bile du fœtus diffère de celle de l’adulte , l^par l’infériorité de proportion de choléatc de soude qui forme la

partie récrémentitielle , 2» par la prédominance relative de la matière colorante qui forme la partie excrémentitielle ; 3° que conséquemment sa formation se lie à un acte respiratoire , eu prenant ce mot dans son acception la plus large , et très-secondairement à un acte digestif : opinion qui s’accrédite de plus en plus , et qu’on n’a eu que le tort de vouloir appliquer avec autant d’extension aux phénomènes de la sécrétion biliaire chez l’adulte.

Après la naissance , la bile éprouve des changements dans les conditions de sa formation et dans sa formation elle-même. Le sang de la veine ombilicale qui affluait dans le foie et qui participait du caractère artériel, mais d’une manière insuffisante , est remplacé en totalité par le sang de la veiné porte où le caractère veineux est non-seulement très-prononcé, mais qui renferme, comme nous l’avons vu , des principes gras. Ceux-ci reparaissent dans la bile sous forme d’acide choléique, et lui donnent de nouvelles propriétés qui la mettent en état de participer à la chylification. La révolution physiologique qui se fait dans le foie au moment de la naissance, et qui s’exprime simultanément par une mutation dans le mode circulatoire et par une diminution dans le volume de l’organe , doit réagir sur la bile elle-même , dont le rôle dépurateur jusqu’alors essentiel va devenir de plus en plus accessoire. L’amertume se manifeste graduellement dans la bile; ses propriétés excitantes sur le tube digestif se prononcent , comme on peut le reconnaître à la fréquence des selles que l’on observe chez les enfants ; en même temps la bile participe heureusement à l’acte digestif. Sa composition lui permet de dissoudre

les principes gras du lait , et de les disposer à être plus facilement absorbés. Son cours lui-même se modifie , et elle reflue en plus grande quantité vers la vésicule qu’avant la naissance , puisque , selon la remarque de Berndt, ce réservoir acquiert , au bout de quelques jours, des dimensions plus considérables , et prend l’aspect pyriforme qu’il conserve ensuite pendant le reste de la vie. Quant aux modifications spéciales imprimées par un âge plus avancé, elles consistent dans la manifestation des caractères qui ont servi de base à notre description et sur lesquels nous ne devons plus revenir. Chez les vieillards, la bile éprouve peut-être quelque influence relative à l’atrophie des organes qui la préparent; dans un âge avancé, le foie se flétrit d’après Walther; la rate, dont le tissu marque une des origines de la veine porte, subit aussi l’atrophie sénile (1) , et la quantité de bile sécrétée diminue. Bordeu(2) et Lorry (3) disent avoir observé qu’elle prend une teinte foncée et noirâtre,

2® Le seœe n’exerce sur la bile aucune modification assez prononcée pour qu’on puisse l’apprécier par l’examen de ses qualités physiques. Ou ne saurait cependant admettre une identité parfaite. Les digestions sont habituellement moins actives chez la femme que chez l’homme ;

(1) Nous avons observé, au Musée de la Faculté de Strasbourg, la rate d’une femme âgée de lOi ans, dont le volume s’était tellement réduit sous l’influence de l’âge , que cet organe pesait à peine quelques grammes.

(2) Loc. cit.

(5) De melanehoUà et morbis melancholicis.

la constipation est fréquente chez les femmes , et elles sont plus sujettes aux calculs biliaires. Ces circonstances pourraient bien suppléer au défaut de l’observation directe , pour signaler quelques traits distinctifs et faire admettre que le sexe modifie aussi la production et la constitution de la bile.

3® Quant aux variétés relatives aux races , elles n’ont pas encore été soumises à un examen suffisant. La relation connue entre la couleur de la peau et la résorption de la bile, autorise cependant à croire avec Le Cat (1) que celle-ci éprouve une modification dans les races qui habitent les régions tropicales. M. Virey (2) assure que la bile des Nègres est plus foncée que celle des Blancs ; que sa production abondante exerce une influence sur leur tempérament et leurs maladies , et il attribue à la résorption de cette humeur l’odeur forte que les Nègres répandent.

4® Les rapports des tempéraments avec la sécrétion biliaire ont occupé une grande place dans l'hygiène et la physiologie des anciens. C’est à eux que nous devons l’introduction de la doctrine des tempéraments dans la science et la spécification des tempéraments bilieux et mélancolique , dont l’existence, remise plusieurs fois en doute , est encore attaquée de nos jours (3). La question est jugée depuis Iong4emps au sujet de l’atrabile considérée comme humeur spéciale. Mais quel que soit le

(t) OEuvres physiologiques.

(2) Article Nègre du Dicl. des scion. lucd.

{ô) Voyez le Mémoire de M. iloyer-Collard sur les teinpérameuls. (Bulletins de V Acad, de inéd.)

désaccord des auteurs au sujet du tempérament appelé bilieux , un fait surgit au milieu des doutes et des discussions qui se rapportent à cette matière : c’est qu’il est des individus chez lesquels la sécrétion de la bile paraît prédominante , et qui se distinguent par un ensemble de traits physiologiques et moraux. Le pigment biliaire semble imprégner la plupart de leurs tissus et déterminer une coloration brune ou jaunâtre, L’activité générale du système est très-prononcée et se lie à la résorption modérée des principes excitants de la bile. D’une autre part , l’élimination carbonée qui se fait au moyen de ce liquide diminue , comme par une sorte de compensation , la déposition de la graisse dans le tissu cellulaire. Aussi les sujets bilieux ont-ils des reliefs osseux et musculaires prononcés , et présentent-ils les attributs de ce que l’on nomme la conslituHon sèche. Chez eux, la digestion est quelquefois troublée , ce que l’on s’exnplique par le concours d’une quantité de bile supérieure aux besoins de cette fonction. Enfin , des manifestations psychologiques, ordinairement bien distinctes, se lient à la prédominance normale de la bile. Une conception prompte , des idées élevées , de la hardiesse , des tendances ambitieuses caractérisent souvent ces hommes à tempérament bilieux , chez lesquels on observe aussi des mouvements passionnels qui trahissent l’envie, la jalousie, l’irascibilité.

hygiéniques.

1“ Influence de l’alimentation. — Dans la rénovation

nutritive du corps humain , l’assimilation des aliments et le dépouillement des matériaux par les sécrétions marquent les termes extrêmes des actes vitaux : il serait donc d’une grande importance d’assigner les rapports qui existent entre les qualités ou la composition des substances alimentaires , et les qualités ou l’état chimique des fluides sécrétés , principalement en ce qui concerne la bile et l’urine , qui se distinguent entre tous les autres par leur abondance. Ce rapport a déjà été exploré , et en grande partie déterminé pour l’urine 5 mais une connaissance du même genre est à peine ébauchée pour la bile. Tiedemann et Gmelin (1) pensent que la partie résineuse de ce liquide provient principalement des aliments végétaux ; du moins la bile du bœuf en contient beaucoup plus que celle du chien ou de l’homme. Or, comme la chlorophylle se convertit en une matière résineuse brunâtre lorsque les parties vertes des plantes se flétrissent, et qu’on la rencontre dans un très-grand nombre d’aliments tirés du règne végétal , on peut présumer qu’elle devient la résine biliaire en subissant une modification de plus. D’après les mêmes observateurs, cette dernière substance se forme chez les animaux aux dépens des matières grasses , végétales ou animales , introduites dans le corps avec les aliments. M. Liebig (2) s’est récemment appliqué à déterminer la relation qui existe entre la nature des substances alimentaires et celle de la bile ; espérons que ,

(1) Loc. cit. , t. \i, p. 39.

(2) Chimie organique, appliquée à la physiologie anipiale et à la pathologie, trad. de l’allemand, par Ch, Gerhardl, 18^2.

puisque la voie est actuellement ouverte, les données de la chimie contribueront à éclaircir cet intéressant sujet.

La distinction des aliments , en azotés et non azotés, doit trouver ici son application , comme elle l’a trouvée pour l’urine. Ces deux fluides résument en effet la différence que l’azote peut introduire dans les composés organiques sécrétoires. Ce corps est en grande proportion dans l’urine ; il est au contraire en faible proportion dans la bile , où il ne se montre que comme élément de l’acide choléique (1) ; mais, par compensation, la bile abonde en produits carbonés., ainsi que le démontrent les recherches modernes. Dans le but de déterminer quelle part pouvaient prendre à sa composition les principes introduits avec les substances alimentaires , les phénomènes de l’alimentation chez les carnivores et les herbivores fournissaient uu champ naturel d’exploration : M. Liebig , s’appuyant sur des faits et des inductions , s’est formé à ce sujet l’opinion suivante.

La bile des carnivores renferme le carbone et l’hydrogène des tissus transmutés ou convertis en sang. L’identité de leurs aliments avec leur propre substance établit des rapports naturels entre ces éléments formar leurs et le sang artériel qui doit produire les organes , aussi bien qu’entre les organes et le sang veineux , en lequel ils se résolvent. Ce dernier, qui doit donner naissance û la bile , n’est donc que le résultat de métamorphoses , de combinaisons protéiques qui ont leur point

(1) Voici la formule empirique de l’acide choléique, C. 76, U. 132, Az. it, O. 32.

de départ dans les aliments , et la bile ne se forme qu’aux dépens de principes qui ont déjù servi à la composition des tissus. Il n’en est pas de même chez les herbivores et les granivores : on ne peut admettre que la grande quantité de bile fournie par ces animaux puise tout son carbone dans la substance des tissus métamorphosés ; leur bile renferme plus de carbone qu’il n’en correspond à la quantité d’aliments azotés consumés par eux , ou à la substance des tissus transmutés pendant le travail vital; par conséquent , il faut qu’outre le carbone fourni par les combinaisons protéiques , le complément de la quantité de ce corps, nécessaire pour la constitution de la bile, soit fourni par les substances alimentaires non azotées. D’après ces idées , une partie du carbone introduit avec les aliments non azotés n’est pas préalablement destinée à la formation des tissus , mais elle sert directement à la composition de la bile. Aussi , M. Liebig est-il disposé à admettre que les principes qui servent à la formation de cette humeur sont directement charriés , au moyen de la veine porte , des intestins vers le foie qui les isole sous forme de bile ; et comme la majeure partie de celleci est absorbée à la surface de l’intestin pendant l’acte digestif, M. Liebig conclut qu’en définitive le foie relance dans l’organisme le carbone des aliments non azotés , et que la destination ultime de ce corps est d’être brûlé dans les poumons , et de servir à l’entretien de la chaleur animale. Aussi propose-t-il de désigner sous le nom d’aliments respiratoires les substances non azotées , et sous celui d’aliments plastiques les substances azotées qui possèdent seules la propriété de se convertir en sang.

En dégageant de l’exposition de ces idées les conceptions hypothétiques qui les compliquent , il reste, comme aperçu physiologique et chimique , que la bile des animaux nourris avec des substances azotées se forme directement aux dépens des éléments qui ont déjà servi à la formation des tissus ; tandis que , chez les animaux qui ajoutent à l’usage d’aliments azotés des substances qui ne le sont pas , une partie du carbone de la bile provient directement de ces dernières. On conçoit, d’après ces données , comment certaines substances peuvent accroître la quantité de la bile ou modifier sa composition : l’amidon , les aliments gras , les substances résineuses sont considérés comme des excitateurs de la sécrétion biliaire, sans doute en raison de la quantité de carbone qu’ils fournissent. Quant à la petite quantité d’azote nécessaire à la formation de l’acide choléique , elle provient directement du sang ou des tissus métamorphosés ; mais il serait à désirer qu’on recherchât si sa quantité proportionnelle , aussi bien que celle des autres principes, est identique dans la bile des herbivores et des carnivores.

Quelques expériences , d’une date un peu ancienne pour l’état présent des connaissances chimiques , démontrent que l’alimentation exerce une influence sur la constitution môme de la bile; ainsi , M. Thénard (1) dit avoir constaté que la matière nommée par lui picromel existe en plus grande proportion chez les herbivores que chez les carnivores. M. Chevreul a retrouvé cette mémo

(1) Loc. cil.

matière en très-grande abondance sur des chiens que M. Magendie avait nourris avec du sucre. On n’ignore pas , au reste, qu’en combinant certaines conditions avec une alimentation spéciale long -temps prolongée, on parvient à modifier très-sensiblement la composition du foie et celle de la bile. Par exemple , chez les oies que l’on nourrit avec du maïs et que l’on condamne au repos, après un certain temps le foie se charge de graisse et la bile devient albumineuse.

Indépendamment de cette action qu’on pourrait appeler intime , exercée par les aliments sur la sécrétion biliaire, il est un autre genre d’action qui doit aussi être indiqué. Les aliments , par leur seule présence dans l’estomac et le duodénum , provoquent la sécrétion de la bile , comme ils avaient provoqué celle de la salive lors de leur passage dans la cavité buccale. Il est expérimental que l’action du foie est alors activée , et que la bile afflue en plus grande quantité dans le duodénum , en même temps que la pression mécanique qui résulte de la distension de l’estomac favorise l’évacuation de la bile cystique. Certains aliments paraissent activer ou modérer l’action du foie; les substances épicées passent pour accroître la quantité de bile, et les substances acides pour la restreindre.

On conçoit que si la nature des aliments apporte des variétés dans les phénomènes de la sécrétion biliaire , Vahslinmce doit y introduire aussi quelques modifications. La quantité absolue de bile est diminuée comme celle de toutes les sécrétions ; mais sa formation n’est pas suspendue , et la plus grande partie s’accumule dans

la vésicule , où elle se concentre et acquiert une grande viscosité. Chez les sujets morts d’inanition qu’on a pu examiner , la vésicule du fiel a été vue à un grand état de distension , et la bile elle-même affectait une coloration foncée. Sur un prisonnier , qui a succombé à Toulouse après une abstinence prolongée pendant deux mois , le docteur Desbarreaux-Bernard , à qui on doit la relation de ce fait , trouva la vésicule biliaire distendue , et le liquide qu’elle renfermait tellement épais , qu’on y reconnaissait des granulations sensibles au toucher. Sur un sujet qui mourut de la même manière, en 1838, à l’hôpital militaire de Strasbourg , et dont l’autopsie fut faite par notre collègue M. G. lourdes , la vésicule était remplie d’une bile verte fort épaisse. M. Collard de Martigny (1) a constaté des faits semblables sur des animaux qu’il a fait périr de faim : la vésicule biliaire était portée à un état de distension considérable. Ce développement de la vésicule a pourtant des limites , et si la contraction n’est plus provoquée à cause du défaut de nourriture , il arrive du moins une période où elle se vide par regorgement ; les intestins se remplissent alors de bile , ainsi que Fodéré (2) dit l’avoir observé sur le cadavre de plusieurs sujets. Morgagni (3) prétend aussi que l’estomac est souvent gorgé de bile chez les hommes qui restent long- temps privés de nourriture. Quoi qu’il en soit, ce fluide séjourne long-temps dans son réservoir, où il est soumis à

(1) Recherch. expérim. sur les effets de l’abstin. (/. de phys. exp. , f. viii.)

(2) Médecine légale.

(3) Àdvers. anal. , p. (i.

( loe )

une résorption continue : de-là , la couleur terne et jaunâtre de la peau , qu'on observe ordinairement chez les sujets soumis à une longue abstinence. La résorption de la bile s’accomplit , mais à un moindre degré , dans l’intervalle des repas , et produit ainsi la différence de la bile hépatique et de la bile cystique. Chez certains sujets, l’influence de cette résorption s’exprime aussi par la couleur terne des téguments , et c’est de cette manière qu’on peut se rendre compte des observations de Lorry, qui cite l’exemple de plusieurs sujets dont la peau devenait alternativement jaune et blanche , suivant qu’ils étaient à jeun ou qu’ils avaient pris de la nourriture.

La bile est modifiée dans sa quantité par l’action qu’exercent les climats sur l’organisme animal. Sous l’influence de ce puissant modificateur, les fonctions prennent des caractères distincts, les sécrétions surtout traduisent l’impression éprouvée par l’organisme. C’est un fait d’observation presque aussi ancien que la science , que celui qui se rapporte à l’action prolongée d’une température chaude sur les voies biliaires. Les observations faites par les modernes dans les régions inter-tropicales n’ont fait que confirmer cette relation , en l’enrichissant de nouveaux détails. L’activité de la sécrétion de la bile est naturellement très-grande chez les sujets qui habitent ces régions , et elle le devient chez ceux qui y sont transportés. Leurs téguments prennent une teinte jaunâtre ; dans les cas ordinaires, il se manifeste de l’anorexie; il y a enduit jaune de la langue , amertume de la bouche , disposition aux maladies du foie; les digestions sont troublées, des vomissements et des diarrhées de nature bilieuse se

manifestent. La grande quantité de bile qui se forme coïncide avec une diminution dans lés urines et une augmentation dans la sécrétion de la sueur. Johnson (1) explique cette dernière coïncidence par les rapports sympathiques du foie et de la peau ; mais il est à présumer que l’activité de la sécrétion biliaire dans les pays chauds tient à d’autres causes, et affecte une relation non moins prononcée avec l’exhalation pulmonaire qu’avec la sécrétion cutanée. L’action respiratoire est diminuée par la raréfaction de l’air sous l’influence d’une température élevée; conséquemment, dans un temps donné, moins de carbone est éliminé de l’organisme. Annesley (2) a pris pour point de départ cette considération physiologique , et a émis l’opinion partagée par Tiedemann et Gmelin , que le foie supplée au défaut d’activité pulmonaire, et opère sous forme de bile la séparation de la portion de carbone qui , dans d’autres contrées , eût été entraînée par la respiration sous celle d’acide carbonique. Cette manière de voir paraît d’autant plus fondée , que , par la fréquence des excrétions bilieuses en nature , il y a réellement une déperdition de carbone beaucoup plus grande que celle qui a lieu dans les régions tempérées, et que la bile d’ailleurs est sécrétée en proportion supérieure à celle qui convient à la digestion.

3° A l’étude des variétés de la bile placée sous l’influence des modificateurs hygiéniques , appartiennent

(1) On diseases of warm climales.

(2) Researches inlo tlie causes , nature and trcaiment of the more prévalent diseases of india, 1828.

encore quelques détails sur les changements que le repos ou Ÿexercice , le sommeil ou la veille , peuvent amener dans ce fluide. Mais ces changements sont peu prononcés , et portent plutôt sur la quantité que sur la qualité du produit sécrété. Pendant la veille et l’exercice , la sécrétion de la bile est plus active et la circulation plus facile ; pendant le repos et le sommeil , il y a moins de bile produite, et la partie qui reflue vers la vésicule y stagne plus facilement. Cette circonstance favorise la déposition des molécules qu’elle tient en suspension. Les bêtes bovines sont sujettes aux calculs biliaires pendant l’hiver, lorsqu’on est forcé de les laisser séjourner longtemps dans les étables ; et l’on sait que , dans l’espèce humaine, les professions sédentaires sont considérées comme une cause prédisposante à cette maladie.

Si l’influence du sommeil ordinaire est peu prononcée sur la bile, il n’en est pas de même de celle que produit le sommeil hivernal des animaux : ici la torpeur générale dans laquelle est plongé l’organisme , et surtout la diminution particulière de l’acte respiratoire , modifient les conditions et le but de la sécrétion de la bile , qui semble reprendre les caractères qu’elle possédait pendant la vie fœtale. Mangili (1) et Prunelle (2), à qui l’on doit d’intéressantes observations sur le sommeil hivernal des animaux , ont vu que, pendant cet état physiologique, le rectum était plein d’une substance analogue au méconium , et la vésicule biliaire occupée par une bile peu amère et d’un

(1) Annales du imiséiim d’hist. nat. , t, ix , p. 455.

(2) Ici. , t. XIII , p. 5f5.

vert tirant sur le brun ; observations constatées de nouveau par Tiedemann (1) et Gmelin, qui ont trouvé une grande quantité de bile dans le canal intestinal de hérissons , de marmottes, de grenouilles, de salamandres , de couleuvres , de lézards et d’escargots de vigne tués pendant leur sommeil léthargique.

4® Enfin , la sécrétion biliaire reçoit une influence de certains états moraux. Si, comme nous l’avons déjà vu , l’abondance de flux bilieux que l’on observe dans le tempérament de ce nom réagit sur le caractère et sur les tendances de l’âme , on peut constater une réaction non moins évidente de celle-ci sur la sécrétion biliaire. Lorsque l’âme est agitée par certaines passions, ou qu’elle en subit l’empire prolongé, le trouble nerveux qui en résulte retentit sur le foie dont les fonctions sont augmentées, diminuées ou altérées. L’ouvrage de Zimmermann (2) renferme la relation d’une série de faits qui prouvent combien les sécrétions , et en particulier celle de la bile, peuvent se modifier sous l’influence des impressions morales. Ce sont surtout les passions tristes qui agissent sur cet acte vital : les soucis , le dépit , le désespoir ralentissent la sécrétion biliaire , et occasionnent la perte d’appétit , la constipation , la disposition aux flatuosités , aux maladies hépatiques et aux calculs biliaires. Sous l’influence de la crainte ou de la frayeur, on voit souvent apparaître les signes d’une sécrétion exagérée ,

(1) Loc. cil. , p. 66.

(2) Traité de l’expérience, t. iii (des passions considérées comme causes éloignées des maladies).

qui est bientôt indiquée par l’amertume de la bouche , des vomissements bilieux ou des selles de môme nature. Mais , de tous les états moraux , la colère est celui dont l’influence est la moins contestable ; les exemples d’ictère provoqués par cette passion sont très-nombreux , et cette relation est si connue qu’elle est souvent reproduite dans le langage métaphorique et vulgaire.

D. Des variétés de la bile considérée dans la série

animale.

La bile est un des liquides sécrétoires les plus essentiellement liés à l’organisation animale ; on la retrouxe presque chez tous les animaux pourvus d’un tube digestif, et elle cesse d’être apercevable chez ceux qui en manquent. Sa couleur jaune et sa saveur amère sont aussi des caractères constants qui servent à la distinguer, et dont le maintien donne à ce liquide un caractère évidemment spéciûque, car sa coloration est plus permanente que celle du sang. La bile est d’un jaune-verdâtre chez les animaux à sang blanc comme chez ceux dont le sang est rouge. Nous l’examinerons dans ses traits les plus généraux , en commençant par les degrés inférieurs de l’échelle animale pour arriver jusqu’à l’homme , afin de réunir tous les matériaux qui de près ou de loin peuvent servir à perfectionner la notion de ce liquide considéré dans l’espèce humaine. Mais nous devons convenir que, sous de nombreux rapports , les indications que nous allons présenter laisseront beaucoup de lacunes , et que la composition chimique de ce liquide a besoin surtout d’être revue d’après les nouveaux procédés analytiques.

La bile ne fait qu’apparaître pour ainsi dire chez les espèces les plus inférieures. D’après Carus (1), il s’opère chez les méduses une sécrétion unique dans la cavité stomacale , qui réunit en elle les caractères de la salive , du suc gastrique et de la bile. Sa formation est encore équivoque dans les échinodermes où elle est censée versée dans l’estomac. Parmi les eîminthes, on ne peut supposer son existence que chez les strongles où elle colore les tuniques du canal intestinal. De même, chez la plupart des annélides , l’existence de la bile est encore problématique ; on l’admet, sous forme d’un enduit jaune, sur le canal intestinal du ver de terre et de l’arénicole. Brandt (2) la décrit comme ayant un aspect grenu dans des cæcums variqueux disposés autour de l’estomac des sangsues ; toutefois ce ne sont là que des opinions. Le fait de l’existence de la bile commence aux arachnides, ainsi que l’ont démontré Meckel et Dugès (3). Chez ces animaux , le foie consiste en des canaux qui se terminent par des granulations ampulliformes et, qui communiquent largement avec le tube digestif, au point que, d’après l’observation de Dugès , la nourriture liquide dont se servent les araignées pénètre dans ces canaux et les distend. Il serait donc vrai de dire que , chez les arachnides, les aliments vont chercher la bile plutôt que celle-ci n’est versée sur les aliments.

Personne ne conteste aujourd’hui que la matière jaune

(1) Traité élément, d’anat. comparée, t.ii, p. 250.

(2) Medezinische zoologie , l. ii, p, 2à7.

(5) Physiologie comparée de riiomme et des animaux, t. Il , p. 599.

contenue dans les vaisseaux déliés qui communiquent avec l’intestin des insectes ne soit véritablement de la bile ; telle est au moins l’opinion de Cuvier, ïréviranus , Carus , Léon Dufour. Mais il existe quelque dissidence sur les points du tube digestif où cette humeur est versée , et sur la nature des vaisseaux qui aboutissent aux divers points de sa longueur. D’après Dugès, la matière brune qu’on trouve dans les appendices en forme de sac autour du gésier des orthoptères , et que ces derniers régurgitent pour dégoûter les individus qui les saisissent , pourrait bien être une sécrétion biliaire. La plupart des zoologistes s’accordent à donner ce nom à l’humeur versée par les vaisseaux qui aboutissent à la partie moyenne du canal alimentaire. Quant à l’humeur versée , à la fin de son trajet elle est encore le sujet de contestations. Hérold , Meckel, M. Marcel de Serres regardent les conduits qui lui livrent passage comme sécréteurs d’une matière analogue à l’urine, et se fondent sur leur insertion trop postérieure pour permettre de les comparer au foie , et sur 1a nature de leur contenu. Wurtzer (1) y a effectivement trouvé de l’urate d’ammoniaque , du phosphate et du carbonate de chaux; Audouin (2) a signalé deux calculs d’acide urique , reconnus tels par M. Aubé dans les vaisseaux postérieurs du cerf-volant ; d’après des expériences un peu problématiques de Rengger (3) , le liquide contenu dans les vaisseaux qui s’ouvrent près du

(t) Cité par iMcckel.

(2) Annales des scien. nal. , 2® série, t. v , p, 129-157. (5) Physiol. unlers. über die Ikier. Haushal. der insecten. Tübingen, 1817, p. 21.

gésier produit sur le chyme la séparation du chyle, môme quand le mélange est fait hors du corps de l’animal ; tandis que le même résultat n’a pas lieu quand on opère avec le liquide contenu dans les vaisseaux postérieurs ; Dugès dit avoir vu assez souvent un liquide opaque et blanc dans une partie de leur étendue, jaunâtre et aqueux dans l’autre ; en sorte qu’on s’est étayé de ces divers faits , soit pour exprimer que la bile change de nature et devient excrémentitielle , soit pour établir une communauté d’issue entre l’excrétion urinaire et biliaire. Mais il est évident que cette conclusion n’est pas légitime , ou que tout au moins il conviendrait de préciser davantage la disposition et les rapports des vaisseaux dans lesquels on a trouvé les principes indiqués plus haut. M. Léon Dufour a bien voulu nous communiquer que, d’après des recherches qu’il a récemment faites sur ce point , les canaux biliaires , que l’on prétend avoir vu aboutir vers l’extrémité anale de l’intestin ^ ne font que s’adosser à ses parois et reviennent sur eux-mêmes pour se déverser dans un point plus élevé, en sorte qu’il n’y a que les canaux réellement urinaires qui se portent vers la fin de l’intestin. Cette dernière observation , en harmonie avec les données anatomiques et physiologiques qui nous indiquent l’indépendance des deux sécrétions dans les espèces animales plus élevées , vient d’être confirmée par les recherches de M. Straus-Durckheim (1) , qui a pu recueillir dans les vaisseaux postérieurs du melolontha vulgaris

(1) Traité prat. et théor. d’anat. coiiip. , t. n , p. 40.

assez de matière pour la soumettre à l’analyse chimique. M. Chcvrcul y a trouvé de l’acide urique à l’état de sous-urate de potasse et d’ammoniaque.

Chez les crustacés et surtout les décapodes , la bile a une couleur jaune-verdâtre et une amertume trèsprononcée ; elle est contenue dans des cæcums rameux formant une masse qui occupe une grande partie de la cavité abdominale. La bile est versée à l’origine du canal intestinal, excepté dans les squilles, ou, suivant Cuvier et M. Duvernoy, elle arrive dans l’intestin par divers points de la longueur de son trajet.

Dans les mollusques , la bile se produit avec des conditions organiques différentes ; leur foie , quoique bien distinct de celui des vertébrés , revêt l’aspect parenchymateux et ne peut plus se décomposer facilement en cylindres ramifiés. Il fournit un liquide épais et jaunâtre, qui s’épanche en divers points de l’étendue du conduit digestif suivant les espèces. Dans les apodes, le foie est attaché à l’intestin et lui fournit la bile sans doute par plusieurs points ; M. de Blainville (1) signale dans leurs vaisseaux hépatiques l’existence de cylindres cristallins obtus à chaque extrémité , et qu’il considère comme des calculs biliaires. Dans les pélécypodes , cette sécrétion s’épanche , d’après Carus , dans l’estomac. Chez les gastéropodes et les ptéropodes , la bile est versée par deux conduits dans une dilatation en cul-de-sac située à l’extrémité de cet organe; chez les céphalopodes, la bile parvient dans le cæcum en spirale , qui est l’abou-

(1) Physiologie générale cl comparée, i. lu.

tissant du véritable conduit excréteur du foie. On ne saurait , en effet , considérer comme un appareil d excrétion biliaire la bourse du noir annexée au foie , et le canal qui en verse le produit dans l’entonnoir tout près de l’anus ; car ce conduit, dont on trouve déjà l’analogue chez les doris , ainsi que l’a remarqué Cuvier , n’affecte avec le foie que des rapports de contiguité , et tout fait présumer que la bourse du noir sécrète elle-même son contenu.

Remarquons , en terminant cette revue rapide des variétés de la bile chez les animaux invertébrés , que jusqu’ici on n’a observé chez eux aucun système tel que celui de la veine porte, et que, chez les mollusques môme, c’est aux dépens du fluide nourricier à caractère artériel que la bile se forme. Toutefois , bien que ce dernier exemple surtout ait été invoqué par les physiologistes pour appuyer l’opinion relative au concours du sang artériel dans la formation de la bile , il faut reconnaître que les mollusques marquent sous ce rapport , comme sous quelques autres , le passage des animaux invertébrés aux vertébrés , puisque , suivant la remarque de Tréviranus (1), le sang qui se rend au foie perd en partie le caractère artériel par son mélange avec le sang qui revient de l’organe sécréteur de la matière calcaire.

La bile des vertébrés est sécrétée par un foie parenchymateux qui coexiste toujours avec un système de la veine

(t) Die Erscheimiingen und (jeselzeh der organhehen lebens , t. i, p. 535.

( l'fi )

porte et une rate , excepté chez les lamproies qui sont privées de ce dernier organe et qui sont placées au plus bas degré de la série des vertébrés. C’est parmi ces derniers que nous voyons apparaître la distinction de la bile cyslique et hépatique. Enfin , chez eux , la quantité de bile produite , ou , pour parler plus exactement , le volume de l’organe qui la sécrète , se montre généralement en raison inverse du développement de l’activité respiratoire.

Ce remarquable antagonisme existe surtout chez les poissons qui respirent par des branchies. Leur bile, en général abondante, est d’un blanc -jaunâtre ou d’un vert plus ou moins intense suivant les espèces. Chez ceux qui sont pourvus de vésicule , la coloration semble se constituer dans ce réservoir ; en effet , dans la lote , la bile hépatique est blanche , et ne devient verte que par l’action de la vésicule. Dans la lamproie, au contraire, qui est dépourvue de vésicule , la couleur verte existe déjà dans le foie , au point que cet organe reflète cette coloration d’une manière très-prononcée. Les nuances du pigment biliaire sont , au reste , assez variées chez les poissons ; il est d’un vert très-prononcé dans le brochet; nous l’avons vu d’un beau bleu chez quelques cartilagineux. La bile des poissons est en général neutre et assez dense, puisqu’elle renferme des matières solides dans la proportion de 14,3 à 19,3 sur 100 parties. Elle a une saveur douceâtre , mêlée vers la fin d’un peu d’amertume. Chez quelques-uns, au rapport de M. Duvernoy, le goût nauséabond de l’huile de poisson caractérise cette humeur. On sait que

le foie d’un grand nombre de poissons , soumis à une préparation convenable , fournit une quantité notable d’huile. Il serait intéressant de rechercher si la bile ne s’en rapproche pas sous le rapport de sa composition ; si la bile de la morue , par exemple , ne contient pas de l’iode comme l’huile de foie du même animal , qui doit à ce principe ses vertus thérapeutiques. Mais l’analyse chimique n’a fourni encore que des données incomplètes sur la bile des poissons. D’après M. Thénard, celle de cyprins traitée par la potasse dépose facilement une matière cristalline, ne renferme pas d’azote et paraît tenir lieu à la fois de picromel et de matière biliaire. Dans la carpe et l’anguille il y a peu ou point d’albumine et de la matière grasse. Tiedemann et Gmelin ont trouvé dans la bile de ces poissons une petite quantité de sel ammoniacal , du sulfate de soude , du sulfate de chaux , du phosphate calcaire , du carbonate de chaux et de magnésie.

On remarque chez les reptiles comme chez les animaux de la classe précédente , que le foie est volumineux et la bile abondante , ce dont on peut juger par le développement de la vésicule dans certaines espèces , comme si cet appareil de sécrétion devait suppléer à leur respiration imparfaite. Dans les batraciens, la bile est d’un vert prononcé et la vésicule volumineuse; dans les chéloniens , au rapport de Meckel , le foie lui emprunte une couleur bleue-verdàtre ; dans les sauriens, elle n’olTre aucun caractère bien spécial. Cuvier a observé que, chez le crocodile, la bile hépatique et la cystique sont portées dans l’intestin, tantôt par un seul canal , tantôt par deux

conduits isolés. Dans les ophidiens, dont la bile est d’un vert-brun ( Carus ) et quelquefois bleuâtre comme chez les serpents à sonnettes (de Blainville), la bile cystique se forme dans un point très-éloigné du foie , excepté chez les orvets et les ampbisbènes. La bile des ophidiens est la seule qui ait été examinée sous le rapport chimique avec quelque attention. Tiedemann et Gmelin n’ont fait qu’essayer quelques réactifs sur la bile de la couleuvre à collier ; mais Berzélius a donné une analyse détaillée de celle du pithon bivittatus , où il a trouvé une substance analogue à la matière biliaire des mammifères , non précipitable par les acides et les alcalis, et non réductible en résine et en sucre par l’acétate de plomb ; une matière précipitable par le carbonate de potasse , une substance peu soluble dans l’eau et insoluble dans l’alcool , de la matière colorante , de la ptyaline , de l’albumine , des acides gras et des sels.

La bile des oiseaux , prise dans leur vésicule où elle parvient par des vaisseaux hépato-cystiques , a présenté diverses nuances dans des espèces différentes , et même chez les individus d’une même espèce. M. Thénard a signalé dans la bile des oiseaux de basse-cour beaucoup d’albumine, un picromel âcre et amer, quelques apparences de soude , et les sels ordinaires de cette sécrétion. Une analyse plus complète de Tiedemann et Gmelin a montré dans la bile de l’oie du mucus et de la matière salivaire, une substance résineuse, des acides gras, du sucre biliaire , une matière extractive soluble dans l’eau bouillante, et des sels. En général, la bile des oiseaux a été trouvée épaisse et mucilagineuse , con-

tenant des grumeaux considérables de mucus chez les poules et les oies ; on l’a vue néanmoins très-coulante dans la buse , où elle ne contenait que très-peu de mucus et laissait un faible résidu.

Quant à celle des mammifères, elle présente les caractères physiques et chimiques que nous avons indiqués en traçant l’histoire générale de la bile. Cette liqueur paraît plus abondante chez les mammifères qui , par leur organisation, se rapprochent des poissons, tels que les cétacés, et le lieu où elle est versée dans l’intestin varie parmi les divers animaux de cette classe , au point que , chez certains d’entre eux, l’embouchure du canal cholédoque se fait près du pylore, et chez d’autres , à une assez grande distance. On avait pensé que plus cette insertion se rapprochait de l’estomac , plus l’animal était carnassier. Mais Cuvier a réfuté cette opinion , en démontrant que les rongeurs sont , de tous les mammifères , ceux où ce rapprochement est le plus considérable. Toutefois, M. Duvernoy , écartant la question du genre de nourriture pour n’avoir égard qu’à l’avidité avec laquelle les animaux la recherchent, prétend que le rapprochement dont nous avons parlé donne la mesure de la voracité ou de l’intensité des appétits chez les divers animaux , comme si la stimulation causée par la bile dans le voisinage de l’estomac reproduisait plus vivement le sentiment de la faim. Ajoutons que, chez les mammifères plus que dans les autres classes , on observe que la bile cystique manque dans un grand nombre d’espèces , notamment chez plusieurs rongeurs, chez un grand nombre de pachydermes, dans les genres cerf et chameau , parmi les ruminants ,

chez les cétacés herbivores ; elle existe , au contraire , chez les quadrumanes , les carnassiers , les marsupiaux , presque tous les édentés. Tout porte à penser que sa destination est relative à l’ingestion intermittente des aliments ; on voit , en effet , que ce n’est guère que chez les animaux qui prennent leur nourriture à des intervalles plus ou moins grands, que la bile est mise en réserve pour le moment où son action est nécessaire (1).

Les variations que la bile présente chez les mammifères d’espèce différente , quelque peu considérables qu’elles paraissent , sont néanmoins dignes d’être notées. Gmelin a trouvé dans la bile d’un chien moins de résine et plus de sucre biliaire que dans celle du bœuf ; suivant Thénard , la bile de porc ne contient presque pas de sucre biliaire , mais seulement de la résine , facilement et complètement précipitable par les acides , même par l’acide acétique. On lit dans les anciens auteurs que la bile des phoques présente une odeur vireuse , que celle de la belette et du putois répand une odeur fétide'; que celle de l’ours , qui est omnivore , ainsi que l’homme , se rapproche beaucoup des qualités qu’on lui reconnaît chez ce dernier. Ces différences , qui appartiennent à des espèces distinctes , sans rien changer à la nature de la bile, peuvent cependant servir à faire comprendre comment on attribuait jadis une propriété spéciale au Gel de tel ou tel animal , et pourquoi les anciens , dont la matière médicale était si variée , en prescrivaient l’administration dans certains

(1) Voyez Cuvier, Anatomie comparée , 2® édit. , t. iv , 2® partie, p. 352.

cas. Les progrès de la médecine expérimentale ont à peu près rayé la bile du nombre des médicaments ; mais on n’ignore pas qu’un certain merveilleux s’était attaché aux propriétés de cette substance employée tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, et que l’on espérait à son aide ranimer les digestions languissantes , tonifier les organes relâchés , fondre les obstructions , etc. On s’est convaincu depuis que les effets toniques de la bile pouvaient être obtenus à l’aide d’autres moyens moins répugnants , et qu’elle était loin de posséder les autres vertus extraordinaires qu’on lui avait supposées. Presque entièrement dépossédée de son pouvoir thérapeutique , la bile , surtout celle des mammifères et du bœuf en particulier , est restée , à titre de moyen avantageux , dans l’économie domestique , et dans les arts où on l’emploie à des usages dont la connaissance de son état chimique justifie l’application. Ses propriétés savonneuses sont utilisées pour enlever les taches graisseuses des étoffes. On emploie avec avantage son pigment dans la peinture ; un habile peintre de Montpellier, M. Laurens , nous a communiqué qu’il s’en servait fréquemment, et qu’il obtenait ainsi des tons spéciaux d’un beau jaune que ne pouvaient donner d’autres substances colorantes. Au rapport de Haller, les Chinois font entrer la bile dans la composition de leur vernis,

i Les développements que nous avons présentés au su-

' jet des variétés physiologiques de la bile , n’ont pas eu

f seulement pour but de compléter son histoire ; ils four-

nissent matière à des déductions qui confirment les prin- ' cipes que nous avons émis au sujet des usages de ce

fluide. Nous avons avancé, en effet, que son rôle essentiel était de participer aux actes digestifs , et que son rôle accessoire consistait à éliminer de l’économie des principes excrémenlitiels. Or, les variétés que nous avons étudiées nous ont fait connaître dans quels cas ce rôle accessoire, et contingent pour ainsi dire, perdait ce caractère pour prendre plus d’importance. Ainsi , dans la vie fœtale la bile se montre comme une excrétion , comme le produit d’un acte dépurateur : chez les habitants des contrées chaudes, le même fluide est sécrété au-delù des besoins de la digestion , et l’excédant expulse, sous forme de combinaison organique , le carbone que la diminution de l’activité respiratoire est impuissante pour séparer de l’organisme. De même , pendant le sommeil hivernal des animaux , lorsque l’excrétion respiratoire est ralentie au plus haut degré , la sécrétion de la bile se poursuit avec une continuité qui ne permet pas de méconnaître l’usage temporaire qui lui est dévolu par les nouvelles conditions où est placé l’organisme; de même encore, nous voyons dans la série animale la sécrétion biliaire en antagonisme avec l’acte respiratoire, et affectant une alternative de prédominance ou de déchet. Mais qui ne reconnaît , à présent qu’on a déplacé les conclusions , qu’avec des faits vrais on a tiré des interprétations fausses ; que l’étude des usages secondaires de la bile a fait perdre de vue sa destination principale , et qu’on est tombé dans un exclusivisme qui a quelque temps enrayé la marche de la science? La formation de la bile est un fait complexe, comme la plupart des actes organiques majeurs. Sa destination mixte la fait participer à deux actes opposés de

la vie nutritive : elle prépare l’assimilation en contribuant aux phénomènes digestifs ; elle se lie à la désassimilation en dépouillant l’économie de quelques matériaux; mais ce dernier usage est effacé par l’autre pendant la plus grande partie de l’existence. On ne saurait donc le considérer comme une fonction prédominante, et nous nous sommes réservé de ne le faire ressortir qu’en parlant des variétés physiologiques de la bile , afin de montrer l’infériorité relative de son importance.

lU.

Ce sujet occupe une grande place dans les écrits des anciens. Ils avaient surtout étudié les variétés d’apparence que la bile peut offrir dans les diverses maladies et l’influence qu’elle exerce sur le développement ou le caractère de plusieurs d’entre elles. Mais ils n’avaient abordé un sujet si délicat qu’avec des moyens d’observation imparfaits ; en sorte que beaucoup d’erreurs de détail se sont glissées au milieu d’aperçus généraux vrais et utiles dans leur application à la pratique. En conséquence , s’il faut justement restreindre le rôle qu’ils faisaient jouer à la bile comme élément pathologique , du moins , il ne faut pas le nier, et l’exemple donné naguère , à une époque où la médecine était enrayée dans les voies d’un solidisme exclusif, ne doit plus nous guider aujourd’hui. Les altérations du foie, quelque importantes qu’elles soient , ne sauraient occuper tout le cadre nosologique des maladies bilieuses ; car il existe évidemment des exemples d’affections de cette nature , sans que le foie présente aucune trace sensible de lésion matérielle. Sans doute , on doit admettre en pathologie comme en l)hysiologie une relation entre les organes sécréteurs et les produits sécrétés ; mais cette relation ne se traduit pas foujours par une lésion visible des premiers , et il peut exister des conditions antérieures à leur action qui expliquent comment les produits sécrétés sont quelquefois

altérés isolément. Les maladies bilieuses qui succèdent à des impressions morales , ne s’expriment point constamment par une lésion apparente du foie ; et puisqu’il est reconnu aujourd’hui que la nature des aliments influe sur la composition de la bile , on peut concevoir qu’un état spécial du sang décide une modification morbide du liquide biliaire , indépendante de toute lésion hépatique. Dans des cas de ce genre , le point de départ n’est donc pas organique , et les altérations de la bile peuvent être examinées en elles-mêmes. Les maladies du foie ne sont pas d’ailleurs les seules , ainsi que nous le verrons , dans lesquelles la bile se montre altérée ; divers états pathologiques de l’organisme, certaines intoxications du sang, quelques affections pulmonaires , etc. , réagissent sur la sécrétion de la bile pour substituer des caractères pathologiques à ses caractères normaux. Il ne faut pas perdre de vue la destination générale des sécrétions ; elles ont un rapport simultané avec les conditions matérielles de l’organe chargé de les opérer et avec le système entier qui a sa part d’influence dans cet acte vital. Cette considération est surtout applicable à la bile dont nous avons reconnu les usages multiples , et dont il est facile de concevoir les altérations. Une fois produites , celles-ci peuvent tantôt réagir localement , tantôt avoir un retentissement général dans l’organisme , et devenir à leur tour la source de diverses affections, sorte de cercle vicieux dont la réalité ne peut échapper à quiconque veut examiner sans prévention les relations pathologiques dont l’économie animale est le théâtre.

La plupart des auteurs qui se sont occupés des altéra-

lions de la bile , les ont décrites sans ordre et se sont plutôt appliqués à démontrer le degré d’importance de leur rôle qu’à préciser et classer ces mêmes altérations. Quelques-uns se sont bornés à reproduire la division proposée dans le savant ouvrage de Blanchi (1), qui décrit les altérations de la bile suivant qu’elles se rapportent à l’augmentation de quantité de cette humeur, à sa diminution ou à sa dépravation ; d’autres , enfin , ne découvrant rien de bien arrêté dans les notions qui sc rapportent à ce sujet , ont supprimé les maladies bilieuses du cadre pathologique et les ont confondues avec les maladies du foie ou des premières voies.

Le moment n’est pas venu pour une classification rigoureuse; mais , à mesure que l’esprit exact , qui préside aux observations de notre époque , aura recueilli un plus grand nombre de données positives , on pourra fonder une distribution basée sur la nature même des altérations.

Aujourd’hui un tel point de départ est encore impossible, et il nous semble préférable de puiser les motifs de nos divisions dans la pathologie et d’examiner les altérations delà bile , en tant qu’elles se présentent comme cause ou comme résultat de maladies. Pour procéder avec méthode dans l’exposé des considérations et des faits qui se rapportent à ce sujet , nous les présenterons sous forme de réponse aux questions suivantes :

La bile saine peut-elle produire des maladies, tant qu’elle est contenue dans ses voies naturelles d’excrétion?

(t) Hisloria liepatica, t. i.

La bile saine peut-elle produire des maladies , lorsqu’elle se répand hors de ses conduits naturels ?

Quelles sont les altérations dont la bile est susceptible? Quels sont les rapports de ces altérations avec les diverses maladies?

A. La hile saine peut-elle produire des maladies , tant qu'elle est contenue dans ses voies naturelles d’excrétion ?

L’observation prouve qu’il est des cas assez nombreux dans lesquels la bile, exempte d’altérations appréciables, peut , par le seul fait de sa présence , porter le trouble dans l’organisme. L’augmentation de sa quantité , sa diminution , son accumulation lorsqu’il existe un obstacle à son cours , produisent des dérangements assez prononcés pour être examinés indépendamment des causes organiques ou autres qui les ont précédés.

'1° Augmentation de la quantité de bile ou Poly- CHOLiE. — C’est un état pathologique qu’on a réduit, de nos jours , à n’être qu’un symptôme de l’irritation du foie , mais que nous croyons devoir étudier , à l’exemple de Saunders (1), comme une maladie distincte, se traduisant elle-même par des symptômes particuliers.

Elle se développe facilement chez les sujets d’un tempérament bilieux dont elle reproduit les traits avec exa-

(1) Loc. cil.

gératioii. Il est difûcile de préciser les bornes qui séparent les effets de la quantité de bile produite chez les individus de ce tempérament , de celles qui appartiennent aux effets de la polycholie pathologique. Ces limites ne sont pas brusques , et l’on voit ici la môme connexion qui existe entre un grand nombre d’autres états morbides et l’état sain. On peut donc dire aussi que le tempérament bilieux est le premier degré de la polycholie ; car on reconnaît , dans ses manifestations , des phénomènes semblables , mais amoindris , réduits dans leur intensité et compatibles avec l’exercice régulier des fonctions. La polycholie revêt le caractère pathologique quand elle est provoquée par l’action soutenue d’une température élevée , soit pendant l’été et l’automne dans nos contrées , soit par l’influence des climats chauds. Elle succède fréquemment à des émotions morales qui excitent la sécrétion biliaire, comme d’autres émotions excitent celle des larmes, comme d’autres états nerveux excitent la sécrétion salivaire ou urinaire. Son apparition est quelquefois déterminée par l’usage d’aliments indigestes, par celui des aliments gras en particulier ; d’autres fois elle est réellement la conséquence d’nne irritation du foie ou des organes qui ont des connexions avec lui , tels que l’estomac et le duodénum. On l’a vue aussi se montrer comme la crise d’une autre maladie.

Les effets de la polycholie sont variables suivant sa durée et son intensité. On peut néanmoins les distinguer en ceux qu’elle produit par son influence sur l’action du tube digestif et ceux qu’elle exerce sur la constitution du sang.

L’arrivée d’une plus grande quantité de bile qu’à l’ordinaire vers les intestins , trouble leur exercice et rend la digestion impossible ; il se déclare des coliques bientôt suivies de diarrhée ; dans un grand nombre de cas , la bile reflue vers l’estomac et y produit les phénomènes de l’embarras gastrique. Cette sécrétion insolite de bile s’accompagne d’une résorption qui produit une teinte jaunâtre à la peau , bien que les matières fécales soient colorées et évidemment chargées de bile. Portai a cru devoir décrire ce résultat comme une espèce d’ictère. Tous ces phénomènes sont portés au plus haut degré , lorsque la quantité de bile produite est très-considérable, comme on le voit dans le choléra sporadique qui constitue dans nos climats la manifestation la plus grave de la polycholie. La quantité de bile expulsée dans ces cas peut vraiment surprendre , si on la compare à la quantité habituelle. Les auteurs présentent , à ce sujet , des faits plus ou moins extraordinaires ; mais il reste démontré que, dans de telles conditions pathologiques , désignées quelquefois sous le nom de flux hépatique, la masse de bile formée est supérieure à celle des autres sécrétions réunies ; il s’opère une sorte de pléthore bilieuse dont le produit est convulsivement expulsé par l’estomac et les intestins. Nous avons observé nous -môme, à l’hôpital Saint-Eloi, un officier qui, pendant le cours d’une maladie vénérienne, fut pris de vomissement bilieux, et rendit par cette voie assez de bile pour remplir, à plusieurs reprises , une cuvette de grande dimension. Cet état, qu’un traitement émollient et l’usage successif des anti-émétiques n’avaient point

réussi à calmer, céda , vers le troisième jour , à l’administralion des opiacés.

La constitution du sang , qui forme une des conditions de la polycholie légère et habituelle , se modifie lorsque celle-ci devient accidentellement énergique. L’abondante sécrétion qui s’opère, en dépouillant le sang des éléments nécessaires à la formation de la bile, retentit sur l’organisme entier. Chez les individus qui en sont affectés , on voit survenir des symptômes de débilitation plus ou moins prononcés ; la mort même peut en être le résultat , ainsi qu’on en voit des exemples dans le choléra. Il se manifeste presque toujours un prompt affaissement des tissus. Gomme la bile est éliminée en nature , les principes gras qui entrent dans sa composition sont en moins pour l’organisme, et l’amaigrissement est une conséquence rapide de cette déperdition.

La bile rendue par les sujets affectés de la polycholie simple ne présente pas des caractères normaux à toutes les périodes : elle s’accompagne généralement d’un flux gastro-intestinal; dès le début, elle est mélangée avec des substances étrangères contenues dans le tube digestif ou avec le mucus , dont l’exhalation est alors augmentée ; mais si cet état pathologique se prolonge , la bile est expulsée de l’organisme presque à l’état de pureté.

2® Diminution de la quantité de bile ou Onco- CHOLIE. — Quelle que soit la cause sous l’influence de laquelle la sécrétion de la bile est réduite dans sa quantité , les effets subséquents de cette diminution sont eux-mêmes assez prononcés pour que leur ensemble puisse constituer

une spécialité pathologique. S’il est reconnu que la bile, une fois formée , remplit des fonctions indépendantes de l’action du foie , on conçoit que, dans l’état de maladie, elle puisse donner aussi naissance à un trouble fonctionnel auquel le foie ne prend aucune part directe. L’oligocholie mérite donc , aussi bien que la polycholie , de prendre rang dans les maladies de nature biliaire et de Axer l’attention des observateurs. On constate plusieurs degrés d’oligocholie, depuis la simple diminution normale que l’on observe chez les sujets faibles , lymphatiques, chez les femmes , chez les individus dont l’alimentation est trop modérée, jusqu’à celle qui succède à des influences réellement pathologiques, et qui peut aller jusqu’à la suppression complète de la sécrétion biliaire. La diminution morbide de la bile reconnaît des causes opposées à celle de la polycholie : au lieu des indigestions , ce sont les jeûnes prolongés ; au lieu de la chaleur, c’est l’action du froid ; au lieu des passions explosives , ce sont les passions concentrées qui occasionnent l’oligocholie. On la voit encore survenir par l’abus des substances acides ou astringentes , fait déjà connu de Galien ; par l’influence du repos habituel , des professions sédentaires ; elle dépend quelquefois d’une disposition spéciale que Saunders (1) dit avoir vue héréditaire. L’oligocholie se montre aussi comme conséquence de lésions organiques du foie. Nous avons eu plusieurs occasions de constater cette diminution de la

(t) Loc. cit. , p. 153.

sécrétion biliaire dans le cancer du foie, et particulièrement dans le cancer infiltré. Sur un sujet qui a récemment succombé à l’hôpital Saint-Eloi, dans le service du professeur Caizergues , le foie cancéreux avait acquis un volume énorme et un poids de 4 kilogrammes. Nous observâmes l’atrophie commençante de la vésicule biliaire qui contenait à peine quelques grammes de bile. L’induration , l’atrophie du foie et quelques autres altérations ont aussi l’oligocholie pour conséquence.

On conçoit que les caractères symptomatiques de la diminution biliaire doivent varier suivant ses degrés. A un degré modéré , il en résulte de la dyspepsie , de la paresse dans les digestions , de la constipation , quelquefois des hémorrhoïdes , comme résultat moins immédiat. A un degré plus avancé , les digestions deviennent difficiles ou nulles , l’assimilation est imparfaite , la maigreur se prononce , les matières fécales sont dures et décolorées , les malades éprouvent des sensations de chaleur et d’âcreté , le pouls est petit et dur, les symptômes de l’hypocondrie apparaissent, et il s’établit des sécrétions supplémentaires vers la peau , les reins ou d’autres organes pour l’élimination de la partie excrémentitielle de la bile.

Ces derniers caractères sont encore plus prononcés dans Vacholie complète admise par quelques observateurs, et notamment par Stahl et Bordeu. Bien qu’on ait élevé des doutes sur ce sujet, rien ne contrarie néanmoins la possibilité d’une suppression de la sécrétion biliaire , puisqu’on observe celle de l’urine dans quelques maladies , et que la suppression de la transpiration cutanée est un

fait assez commun. On doit, au reste, l’admettre comme conséquence presque inévitable dans certaines lésions du foie qui altèrent profondément ou détruisent son parenchyme.

L’oligocholie se présente donc tantôt comme essentielle , c’est-à-dire constituant par elle-même un état pathologique , tantôt comme symptomatique ; aussi l’observe-t-on assez fréquemment. Hoffmann (1) prétend qu’elle est beaucoup plus commune que la trop grande abondance de bile , et admet , avec Van-Helmont , qu’elle produit la plupart des cachexies , des hydropisies , des affections hypocondriaques et d’autres maladies chroniques. Mais il est évident qu’il faut restreindre l’influence pathogénique qui lui est attribuée par l’illustre praticien de Halle , car il fait rentrer dans la sphère de cet état morbide plusieurs faits qui lui sont étrangers. Ainsi doivent être jugés les exemples empruntés à Fernel (2) , de plusieurs sujets dont l’autopsie cadavérique ne découvrit d’autre cause de mort sinon que la vésicule du fiel était vide de bile ; ceux de Moebius (3^) , qui rapporte qu’ayant ouvert le corps de trois enfants morts de consomption , il avait trouvé leur vésicule entièrement vide. Ces observations sont trop incomplètes pour qu’on puisse en tirer une conclusion légitime.

3° Rétention de la bile ou Dyscholie. — On pourrait

(1) De bile, medicinâ et veneno corporis. Halle, 1704.

(2) Pathologie.

(3) Fundamenla physioL

reproduire dans la description des rétentions biliaires, le mode adopté pour exprimer les degrés de la rétention d’urine , en poursuivant sous ce point de vue le parallèle commencé par J.-L. Petit entre quelques maladies des appareils urinaire et biliaire. On trouve, en effet, dans les résultats des obstacles qui s’opposent au libre cours de la bile dans ses canaux , des états analogues à la dysurie simple , à la strangurie et à l’ischurie. Mais nous nous bornerons à signaler la possibilité de ce rapprochement, en comprenant sous le nom de dyscholie les divers effets de la rétention de la bile dans les conduits qu’elle parcourt avant d’arriver au tube digestif. Ici encore, bien que la cause de ces effets soit le plus souvent une maladie organique, les résultats de la rétention acquièrent , par leur ensemble , une importance qui leur donne un rang distinct en pathologie, et qui, à ce titre, méritent de fixer succinctement notre attention.

Les obstacles placés vers l’extrémité terminale du canal excréteur de la bile forcent ce liquide à séjourner dans la partie des conduits qui les précède , et de-là deux ordres de perturbations fonctionnelles : les unes relatives aux organes vers lesquels la bile ne peut arriver, les autres ayant leur siège dans ceux où elle se rassemble contre nature. Cette double série d’accidents se manifeste surtout lorsque le canal cholédoque est obstrué par la compression d’une tumeur voisine squirrheuse ou autre , par l’hypertrophie concentrique de ses parois , par l’accumulation du mucus épaissi dans sa cavité , ainsi que l’ont vu Fabrice de Hilden et de Graaf, par l’inflammation oblitérante de sa tunique interne dont nous avons

observé un exemple , mais surtout par la présence d’un calcul biliaire engagé dans sou trajet. Nous avons rencontré, sur un cadavre qui servait aux dissections de l’Ecole-pratique , un calcul de près de 2 centimètres de diamètre arrêté à la partie moyenne du canal cholédoque , dont il avait singulièrement dilaté et fait épaissir les parois. Dans des cas plus rares, on a vu le même conduit oblitéré par l’intussusception de ses parois ( Job à Meckreen), ou par une excroissance intérieure (Fallope), ou par une bride étreignant le canal (Bérard) , ou par des corps étrangers , tels que des pépins de groseille engagés dans l’ouverture du canal cholédoque (Saunders). Quelles que soient , au reste , les causes de dyscholie , les effets de celle-ci ne tardent pas à se prononcer.

L’absence de la bile vers le tube intestinal rend les digestions de plus en plus languissantes , et reproduit les phénomènes que nous avons signalés au sujet de l’oligocholie. Quant aux effets de la rétention biliaire , relatifs aux parties dans la cavité desquelles la bile séjourne , ils se résument dans leur développement anormal et dans les conséquences de celui-ci. D’après le siège plus ou moins élevé de l’obstacle, la dilatation porte sur toute l’étendue des voies biliaires ou sur une partie seulement. La portion intra-hépatique des canaux excréteurs de la bile peut se dilater jusque dans ses divisions les plus profondes , en atrophiant le tissu propre du foie , ainsi que l’a observé M. Bérard. Ordinairement ce sont les canaux biliaires les plus volumineux dans l’état normal qui subissent cette dilatation , laquelle peut persister après la cessation de l’obstacle , quand le sujet se réta-

blit, comme dans l’exemple cité par M. Cruveilhier (1). Mais l’effet le plus commun de l’excrétion empêchée de la bile consiste dans la plénitude et l’agrandissement démesuré de la cholécyste , à moins que le canal cystique ne soit lui-même oblitéré. Ce développement , qui constitue la tumeur biliaire , et que les chirurgiens étudient comme une maladie de leur domaine, peut atteindre un degré dont on se ferait une idée imparfaite , si l’on n’avait égard qu’aux limites de la distension de la vésicule artificiellement provoquée sur le cadavre. Sous l’influence de l’effort excentrique continu , exercé par la bile , la vésicule peut se dilater au point de contenir plusieurs litres de bile , ainsi que cela résulte de nombre de faits relatés dans les auteurs classiques , et dont on peut consulter l’énumération dans Morgagni (2) qui les a colligés. Mais il est des cas où la vésicule ne se prête pas facilement à une pareille distension ; la muqueuse résiste , s’éraille , et il se produit des poches accidentelles qui ont pour limite la membrane fibro-celluleuse qui la double. Comme l’attention des anatomo-pathologistes ne paraît pas s’être fixée sur ce résultat de la rétention de la bile , nous croyons devoir consigner ici un fait qui le constate , et qui aura l’avantage , en résumant les principaux phénomènes de la dyscholie , de tenir lieu de leur description.

Obseuvatign. — Tumeurs multiples de la vésicule du

(1) Dict. de méd. et de cliir. prat., t. vin, p. 52t.

(2) De sedibm et causis morh., lib. ni, epist. 57, g 15.

fiel. M. Hartmann, directeur de plusieurs manufactures à Munster (Haut-Rhin), âgé de 64 ans , bien constitué , d’un tempérament bilieux , d’un caractère entreprenant et irritable, n’avait point eu de maladies dans sa jeunesse quoiqu’il se fût livré à de nombreux excès. A la suite d’une forte émotion morale , il éprouva un dérangement dans les fonctions du foie , qui s’accrut lentement et sans interruption jusqu’au point de suspendre l’action digestive et de déterminer des symptômes graves. Un ictère se manifesta ; mais quoique son apparition eût été tardive , il parvint au plus haut degré , car tous les tissus étaient fortement colorés en jaune. Après quelque temps , une tumeur parut dans la région de la vésicule biliaire ; elle fut appréciable au toucher et donna une sensation obscure de fluctuation. Le malade dépérit peu à peu , sans que les divers moyens thérapeutiques mis en usage contre son état pussent l’amender ; il parvint ainsi au dernier degré de marasme, ne pouvant supporter aucun aliment , si ce n’est du lait , qui fut la seule nourriture possible deux mois avant sa mort : celle-ci eut lieu le 4 avril 1839, à Strasbourg, où nous pûmes examiner les altérations cadavériques avec notre collègue M. Ehrmann, qui voulut bien nous communiquer les détails de la maladie.

L’autopsie montra un foie volumineux , d’une couleur brune - verdâtre ; à sa face inférieure existaient trois tumeurs : l’une considérable formée par la vésicule du fiel , et les deux autres par des poches en communication avec la vésicule. Aucune concrétion biliaire n’existait dans ces poches. La vésicule incisée laissa écouler une

grande quantité de bile verte d’un aspect très-concentré. La muqueuse était ulcérée dans plusieurs points , et deux ouvertures établissaient la communication avec les poches biliaires accidentelles. Ces ouvertures étaient seulement pratiquées dans la muqueuse ; la tunique extérieure avait été distendue , épaissie , et formait les parois des kystes biliaires. Les canaux cystique et hépatique étaient énormément dilatés. L’extrémité supérieure du canal cholédoque , très-élargie , contenait une production organisée d’apparence graisseuse et adhérente à sa face interne par plusieurs points. Le reste du canal était fort rétréci et pour ainsi dire oblitéré.

Les organes digestifs étaient sains ; il n’existait aucune trace d’inflammation , bien que plusieurs selles sanguinolentes eussent été rendues vers les derniers temps de la maladie. L’estomac n’était pas sensiblement rétréci.

B. La bile saine peut-elle produire des maladies , lorsqu’elle se répand hors de ses conduits naturels ?

L’acte de la sécrétion influe tellement sur la composition des liquides , qu’il donne à certains d’entre eux des propriétés offensives pour l’organisme , lorsqu’ils sont portés accidentellement hors de leurs voies naturelles. Sous ce rapport , la bile mérite d’être signalée entre les diverses humeurs du corps humain ; il est généralement reconnu qu’elle devient une source de maladies , quand elle abandonne les canaux ou réservoirs qui lui sont destinés.

Ce liquide se répand tantôt en nature , comme dans

les plaies du foie et de la vésicule du fiel ; tantôt il est résorbé et parvient ainsi dans les voies circulatoires , où il manifeste sa présence par des phénomènes spéciaux. Nous aurons donc à faire la part de ces deux cas , en admettant des extravasations biliaires par cause traumatique, et des transvasations biliaires par résorption.

1“ Les plaies du foie et de la vésicule du fiel ont pour conséquence habituelle l’épanchement de bile dans la cavité abdominale , ce qui constitue en partie leur gravité. Nous avons déjà vu, en examinant les propriétés physiologiques de la bile et son action sur les divers tissus , quels étaient les phénomènes principaux de ces extravasations dont la mort est une suite fréquente. Les circonstances de ces lésions sont relatées , avec assez de détail ou de clarté, dans les livres de chirurgie , pour que nous ne devions pas y insister. Nous ajouterons seulement , en ce qui concerne les plaies du foie , que la possibilité de la pénétration directe de la bile dans le système sanguin , expose à la reproduction des phénomènes de l’injection de ce liquide dans le sang , tels que nous les avons décrits. Nous pensons que c’est autant à l’arrivée de la bile en nature vers le système capillaire pulmonaire , qu’à la gêne des contractions du diaphragme qu’il faut rapporter la difficulté de respirer, signalée par la plupart des auteurs comme un résultat des blessures du foie. On conçoit, en effet, que lorsqu’il y a blessure simultanée des veines sus-hépatiques et de la vésicule ou des gros troncs excréteurs, la bile pénètre directement dans le sang , et que les particules qu’elle tient en suspension réalisent , dans les vaisseaux capillaires du pou-

( l^iO )

mon, les phénomènes que nous avons constatés dans nos expériences sur les animaux. Dans quelques cas de blessures de l’appareil hépatique , soit qu’il existe des adhérences au lieu de la lésion , soit que la résistance des parois de l’abdomen s’oppose à l’épanchement de la bile dans sa cavité , ce liquide se dirige au-dehors par la plaie , et une fistule biliaire s’établit. L’existence de ce genre de solution de continuité expose les sujets qui en sont affectés à des pertes de bile, dont la prolongation trouble les fonctions du tube digestif. La quantité qui se perd par cette voie peut s’élever jusqu’à plusieurs onces par jour.

2“ Les conditions et les phénomènes sont différents , lorsque la bile, au lieu de pénétrer dans le sang en nature et sans le concours d’un travail organique , y pénètre , au contraire , molécule à molécule et par voie de résorption. Il en résulte ce qu’on nomme ictère ou jaunisse , état dont la synonymie compliquée indique la vicissitude des opinions auxquelles il a donné naissance. Il ne saurait entrer dans notre plan d’en tracer toute l’histoire médicale ; mais cet état est assez important et résume des faits assez nombreux touchant le rôle de la bile dans les phénomènes pathologiques qui s’y rapportent , pour que nous devions signaler les principales circonstances de son apparition et de ses résultats. Exprimer qu’il est symptomatique d’une série de lésions qui ont leur siège primitif dans le système hépatique ou qui y retentissent secondairement , c’est rappeler un fait irrévocablement acquis à la science; dire aussi que dans quelques cas il est essentiel , ou sans liaison avec une

lésion organique appréciable , c’est encore énoncer une vérité , bien que son acceptation soit loin d’être aussi générale (1). L’étude de ces causes multiples a pris dans l’idée de quelques auteurs une telle importance, qu’elle a servi à faire admettre autant d’espèces d’ictères que de causes spéciales. Nous renverrons aux écrits de Portai (2) et autres , ceux qui voudront juger l’opportunité de ces distinctions ; pour nous , qui ne leur trouvons pas des motifs bien utiles , nous nous appliquerons de préférence à déterminer les actes vitaux qui président à la diffusion des éléments de la bile dans l’organisme (3).

La coloration générale que l’on observe dans l’ictère peut se produire de deux manières : tantôt la bile déjà

(1) Voyez Louyer-Villermé ; Mémoire sur l’ictère ou jaunisse, considérée comme toujours symptomatique. Mém. de la Société médicale d’émulation , t. v, 1801.

(2) Loc. cü., p. 132 etsuiv.

(3) 11 importe toutefois de ne pas passer sous silence la possibilité d’un ictère par cause spasmodique, que plusieurs auteurs ont cru devoir rejeter, en se fondant sur la structure non contractile des canaux biliaires. Nous avons récemment observé, sur le cadavre d’une femme, une disposition qui démontre anatomiquement la possibilité d'un spasme de ces canaux dont certains symptômes rendent l’admission si rationnelle : le canal cholédoque était un peu hypertrophié , et l’on voyait près de son extrémité duodénale un double plan très-évident de fibres musculaires. Le plan superficiel se composait de fibres longitudinales et le profond de fibres circulaires. Quelques filets nerveux se détachaient du plexus hépatique pour se rendre à ces faisceaux musculeux.

sécrétée éprouve un obstacle à sou cours , et alors elle est résorbée au-delà du degré normal , c’est l’espèce d’ictère la plus commune ; tantôt la sécrétion de la bile est suspendue ou empêchée dans le foie , et il s’établit des sécrétions supplémentaires qui séparent en d’autres points quelques-uns de ces éléments.

La résorption pathologique de la bile est démontrée d’une manière évidente par des faits nombreux. Saunders , Tiedemann et quelques autres ont observé, qu’après la ligature du canal cholédoque, les lymphatiques venant du foie étaient remplis d’un liquide jaune , et que la lymphe du canal thoracique présentait les mêmes caractères, Andrée (1) , Portai , Assalini(2) ont vu des phénomènes analogues sur des cadavres hunaains , dans des cas d’obturation maladive des conduits biliaires. Nous avons vu nous-même les vaisseaux lymphatiques du foie distendus par un fluide jaune, et les ganglions intra - hépatiques gorgés d’une substance molle d’un brun-jaunâtre , dans un cas où le cours de la bile était gêné par la présence d’une grande quantité de douves dans les troncs biliaires et leurs ramifications. Ne sait-on pas d’ailleurs que la bile , épanchée directement dans le péritoine , est en partie résorbée , ainsi que le démontrent les expériences de Dupuytrcn ? Enfin , l’analogie des phénomènes physiologiques qui montrent la résorption normale de tous les liquides de l’économie , nous porte à reconnaître que

(1) Considérations ou bilious discases and soine particular affections of lhe Iwer and Gall Bladder. — 1790

(2) Essai sur les vaisseaux lymphatiques,

celle de la bile se fait dans une proportion bien supérieure quand son cours est obstrué , et que la distension qui en résulte favorise l’action des vaisseaux absorbants. Quoi qu’il en soit, la bile ne pénètre pas brusquement dans l’organisme ; les matériaux n’arrivent dans le sang que molécule à molécule ; ils éprouvent même une modiflcation qui change leurs rapports ou leurs qualités , ce qui permet de comprendre la différence notable qui existe entre les effets produits par la bile directement injectée dans le sang , et ceux de la bile résorbée. On sait que ces derniers ne sont pas directement nuisibles ; que l’ictère simple n’est pas grave par lui-même, et que daus le cas où la vie est compromise , le danger doit être rapporté à la cause dont l’ictère par résorption n’est qu’un des effets.

L’existence d’un ictère par sécrétion supplémentaire des matériaux de la bile, quand l’action du foie est empêchée , n’est pas aussi généralement admise que celle de l’espèce précédente. Néanmoins , on voit des cas où la couleur jaune de la peau et de plusieurs tissus est portée à un très-haut degré , sans qu’on puisse attribuer ces phénomènes û la résorption. Certains exemples démontrent que , l’action du foie étant supprimée , l’ictère était très-prononcé. Ici doivent figurer les faits d’atrophie du foie , déjù observés par lliolan et Boérhaave , et constatés de nouveau par quelques modernes. Dans l’observation de Riolan , le foie n’était pas plus gros qu’un rein ; dans celui de Boérhaave , il n’avait que la longueur et l’épaisseur de la main avec la dureté du cuir. Le Musée de la Faculté de Montpellier possède une pièce palho-

logique , dans laquelle le parenchyme du foie avait disparu sous la pression atrophique de trois kystes d’un volume considérable. Il existait cependant un ictère chez le sujet qui a fourni cette lésion. D’une autre part, il est des circonstances où il faut admettre que la formation des matériaux biliaires a lieu dans d’autres organes que le foie. De Graaf (1) cite le cas d’un ictérique dont la vésicule était distendue par un liquide aqueux et incolore, et chez lequel il n’existait aucun obstacle au cours de la bile; on ne pouvait donc attribuer la couleur jaune de la peau à la résorption , puisque le liquide formé par le foie était incapable de donner un caractère qu’il n’avait pas lui-même. Des faits de ce genre n’ont pas été interprétés ; ils sont loin cependant d’être rares et présentent un intérêt réel. On lit deux observations de même nature dans la Clinique de M. Andral (2) ; seulement le principe colorant , au lieu d’être fixé dans la peau , comme dans le fait précédent , était éliminé par les urines et les sueurs. Je me borne à rappeler le titre de l’une de ces observations; il suffira pour la démonstration de notre proposition actuelle ; Ramollissemenl du foie avec décoloration de son tissu ; sérosité au lieu de hile dans la vésicule ; teinte jaune bilieuse des urines et des sueurs ; selles blanchâtres ; symptômes de^ gastrite chronique , avec état sain de l'estomac.

Plusieurs considérations prouvent encore la possibilité

(t) Tractatus de succo pancreatico. — Cap. 8.

(2) Clinique médicale ; maladies de l’abdomen. — Obs. M et xu.

d’une séparation des éléments de la bile ailleurs que dans le foie. N’avons- nous pas vu déjà que, chez quelques animaux , le placenta devient l’organe sécréteur d’une matière verte , entièrement analogue à la matière colorante biliaire? Chez l’homme, la cholestérine, qui fait partie de la bile à l’état normal, peut être produite ailleurs que dans le foie pendant l’état pathologique. On l’a retrouvée dans un poumon malade (Gmelin), dons des tumeurs squirrheuses (Andral), dans une tumeur du rein (Chevallier), dans une tumeur des gencives (Caventou), dans une tumeur cérébrale (Lassaigne) , dans un kyste attaché à l’ovaire (Lauth) , dans la sérosité d’une hydrocèle (nous-même). On peut encore invoquer pour la démonstration des sécrétions supplémentaires des matériaux de la bile, les faits nombreux de jaunisses locales , qui ne peuvent être conçues que par une action sécrétoire circonscrite , exercée sur le sang. Un nouveau fait de ce genre vient d’être publié par M. Lhéritier (1) , qui en a donné une explication un peu hasardée ; nous préférerions le faire rentrer dans la catégorie des résultats dont il s’agit. Quoi qu’il en soit, il reste avéré pour nous , que lorsque la sécrétion de la bile est supprimée ou empêchée dans le foie , le sang n’étant pas dépouillé des matériaux qui devaient servir à former la bile , ceux-ci sont isolés par d’autres organes , soit par des glandes, soit par des tissus qui s’en chargent et permettent d’en déterminer la présence. Mais il ne faut pas méconnaître aussi que , dans ces cas , ce n’est pas de

(t) Chimie pathologique, 1842.

la bile parfaite qui est séparée du sang ; ce sont tels ou tels éléments que la nature chimique découvre dans les sécrétions ou les tissus. On doit même remarquer que, jusqu’à nos jours , on n’a pas encore constaté la partie essentielle de la bile , mais seulement les éléments qu’elle tient en suspension, tels que la matière colorante, la cholestérine.

Ainsi , les deux espèces d’ictères nous paraissent d’une existence positive. Dans la première espèce , la résorption de la bile formée fait passer ses matériaux dans le sang; dans la seconde espèce, le sang, n’ayant pas été dépouillé par le foie des matériaux qui devaient former la bile , se trouve dans des conditions qui en rendent la séparation possible par d’autres organes. Nous avons, en envisageant actuellement l’ictère d’une manière générale , à déterminer, avec plus de précision , la part que prend la bile dans ses manifestations ; elle s’exprime par l’état du sang, par l’aspect des tissus et celui des fluides sécrétés.

L’état du sang dans l’ictère accuse incontestablement la présence de matériaux biliaires. Morgagni avait déjà observé qu’un linge trempé dans le sérum du sang des ictériques prenait une coloration jaunâtre. Quelques faits signalés par Baglivi démontrent aussi qu’il admettait la présence du sang, puisqu’il rapporte l’exemple d’un ictérique chez lequel les plaies de scarifications laissaient échapper de la sérosité jaune. Stoll et un grand nombre de médecins anciens partageaient aussi cette opinion ; mais il était réservé aux chimistes modernes de substituer la démonstration du fait à son ad-

mission théorique. M. Clarion (1) a reconnu la présence de plusieurs.matériaux biliaires dans les analyses du sang des ictériques. De son côté , M. Chevreul (2) a retrouvé dans le sang des enfants ictériques affectés de sclérème , les mêmes principes colorants que dans la bile. On a d’ailleurs indiqué , au sujet de cette manière colorante , qu’il est facile de l’obtenir du sérum à l’aide de l’acide nitrique. Ainsi ces divers résultats s’accordent avec les observations physiologiques relatives à la résorption de la bile ; mais il faut remarquer que le principe colorant de ce liquide paraît être le seul qui conserve évidemment son état; peut-être aussi la cholestérine, d’après les recherches de M. Boudet. Il est probable que l’acide choléique, la soude , etc. , ne maintiennent pas leurs rapports et passent dans d’autres combinaisons sous l’influence des nouvelles affinités que provoque l’action du sang; du moins les résultats indiqués par MM. Clarion et Collard de Martigny, sur la présence des autres principes dans ce fluide , n’ont pas reçu une sanction suffisante. Quoi qu’il en soit , l’introduction des matériaux biliaires ne met pas obstacle à la coagulation du sang , ne le

(1) J. de méd. chira. et pharm., t. x.

(2) Journal de physiol. expériin. , t. it , p. hlk. — Ces résultats sont bien propres à démontrer que, dans tous les cas, l’ictère des nouveau -nés ne tient pas à une suffusion sanguine dans la peau, ainsi qu’oii l’a avancé, mais qu’il peut tenir comme celui des adultes à la diffusion de la bile dans l’organisme, ce que l’on conçoit facilement quand on réfléchit aux changements que subit le foie au moment de la naissance.

dissout point , ainsi qu’on l’a plusieurs fois soutenu. Nous avons nous -môme observé , dans nos expériences sur l’injection de la bile saine dans le sang, que ce fluide était coagulé comme à l’ordinaire dans les cavités du cœur ; il ne subit d’autre changement dans son état physique que celui qui tient à la simple addition de principes qui n’y existent pas naturellement , et dont l’élimination s’exprime par la nutrition et les sécrétions.

L’aspect des tissus chez les sujets affectés d’ictère démontre que la matière colorante biliaire les a pénétrés et s’est fixée sur eux. Le phénomène est très-sensible dans la peau , particulièrement dans les points où l’épiderme est délicat et où la transpiration se fait avec plus de liberté. La fixation de la matière colorante dans la peau coïncide souvent avec une démangeaison particulière, qui paraît tenir à l’excitation qu’elle développe. Les muqueuses prennent aussi une teinte jaune très-manifeste aux conjonctives. Les os eux-mêmes, lorsque l’ictère est ancien et considérable , se colorent en jaune ; mais on ne saurait voir ici seulement un phénomène de teinture, comme on l’a admis dans le cas où ces organes sont colorés en rouge par la garance. Il faut y reconnaître un phénomène de nutrition , puisque la matière colorante biliaire n’a point d’affinité spéciale pour le phosphate de chaux , et que , d’ailleurs , on voit les cartilages et les tissus fibreux présenter aussi la coloration jaune. On l’a également observée dans la substance blanche du cerveau , nous l’avons constatée sur le névrilème des nerfs; et Voigtel (1) , qui a fait des recherches

(1) Jfandbucli cler pathologischcn anatomie ^ t. ni.

spéciales sur l’imprégnation des tissus par la matière colorante de la bile, cite des exemples où, chez des personnes atteintes d’ictère, on a vu la couleur jaune dans les parties vasculaires , les ganglions lymphatiques , les membranes séreuses, les tissus scléreux et même les cheveux (1). Mentionnons encore la fixation de la matière colorante sur le tissu cellulaire adipeux ; Portai prétend , avec Morgagni , que c’est de toutes les parties du corps celle qui prend plus de couleur jaune. Y aurait-il quelque affinité entre le principe colorant de la bile et la graisse répandue dans l’organisme? La composition chimique de la bile, où l’on voit une association de ce genre, permet de le penser. De tous ces faits , ou peut conclure que les phénomènes de la nutrition chez les ictériques sont modifiés par la présence des matériaux colorants de la bile dans le sang; ceux-ci pénètrent partout , jusque dans la substance môme des productions pathologiques accidentelles, puisque nous l’avons observée dans des tumeurs encéphaloïdes (2).-

Les fluides sécrétés s’imprègnent aussi de matière colorante biliaire , et leur aspect décèle des phénomènes intéressants dans la physiologie pathologique de l’ictère. Si la nutrition dépouille momentanément le sang des substances dont il est chargé , elle les y fait rentrer plus tard par une action opposée ; mais les sécrétions enlèvent définitivement au fluide sanguin les matériaux biliaires dont il est vicieusement empreint. Dès le début môme

(1) F oy. aussi Cornélius Gemma. — Comoscrit, l. i , c. 7.

(2) Voy. p. 10.

lie l’ictère, l’urine prend une couleur orangée, et plus tard une teinte jaune safranée , qui se communique au linge et qui révèle la présence du principe colorant biliaire. Les analyses de plusieurs chimistes, celles de M. Orfila (1) surtout, ont pleinement confirmé ce que l’aspect de la bile faisait supposer. La sueur des ictériques est aussi colorée en jaune et imprime au linge la môme nuance ; ce phénomène est surtout sensible sous les aisselles. Les fluides des membranes séreuses s’imprègnent de matière colorante , soit dans le péritoine , soit dans la plèvre , soit encore dans l’arachnoïde. M. Braconnot(2)le premier l’a constaté par l’analyse chimique; et, depuis, cette observation a été fréquemment vérifiée chez les ictériques morts avec une hydropisie. Nous avons surtout vu la coloration jaune de la sérosité péritonéale sur une femme qui succomba , à Strasbourg , dans le service de M. Forget, aux suites d’une oblitération du canal cholédoque. Le mucus se charge aussi de matière colorante ; il est ordinaire d’observer l’enduit jaune de la langue dans l’embarras gastrique bilieux. Fourcroy a constaté la présence du même principe dans le mucus pulmonaire. Au rapport de Voigtel (3) , le suc pancréatique a été trouvé jaune dans l’ictère et à la suite d’une vive émotion morale; les humeurs de l’œil paraissent également pouvoir s’imprégner du pigment biliaire ; c’est môme ainsi qu’on a expliqué l’aberration visuelle de cer-

(1) Nouvelles recherches sur l’urine des ictériques. Paris 1821.

(2) Journal de ehimie médicale , t. m.

(3) Loc. cit-, t. I , p. SS2.

tains iclériques qui leur fait paraître les objets qu ils regardent , colorés en jaune , phénomène signalé par Galien. On a dit que le lait des nourrices atteintes de la jaunisse prenait la nuance générale qui caractérise cette affection, et qu’il pouvait la transmettre au nourrisson. Chez un sujet qui avait succombé à une maladie ictérique très-prononcée , nous avons trouvé le sperme renfermé dans les vésicules séminales , d’une coloration jaune manifeste. Il serait intéressant de vérifier si , chez les femmes enceintes affectées de jaunisse , le fluide amniotique et les liquides du fœtus décèlent la présence du pigment biliaire. Une observation de Kerkringius (1) démontre la possibilité de ce fait.

La diffusion des matériaux de la bile s’accompagne de symptômes particuliers qui varient en nombre et en intensité, suivant les conditions concomitantes. Entre autres caractères symptomatiques, on remarque l’état fébrile et le trouble de la digestion. On comprend surtout , qu’en ce qui concerne cette dernière fonction , ses phénomènes et ses produits doivent être notablement modifiés par le défaut de l’action médiate ou immédiate de la hile. La constipation est un résultat presque inévitable , et les matières fécales , au lieu de présenter l’aspect ordinaire, sont grisâtres et décolorées. M. Farines (2) , ayant analysé les excréments d’un ictérique , en sépara ®Ao d’une matière composée : 1® d’une grande proportion

(1) Observât, anat. 57.

(2) Orfila, Elcm. de chimie appliquée à la niéd, et aux arts , t. III. — i856.

d’un principe adipeux soluble dans l’alcool et l’éther; 2® d’une moins grande quantité d’une matière soluble dans l’eau bouillante lorsqu’elle fut débarrassée de la substance grasse; 3° d’une matière grisâtre insoluble dans l’eau et dans l’alcool.

En résumé, la physiologie pathologique de l’ictère, telle que nous venons de l’esquisser , démontre que la pénétration des éléments biliaires dans le sang à l’aide d’une action absorbante , ou que la saturation de ce liquide par les matériaux qui devaient servir à la formation de la bile, tout en constituant un état morbide important, n’entraînent point par elles -mêmes une gravité bien caractérisée. Celle-ci , quand elle existe, dépend de la cause générale dont l’ictère n’est qu’un des effets. Mais si la pénétration lente de la bile dans l’organisme et sa diffusion sont facilement tolérées et ne produisent pas de - symptômes graves quand la bile est préalablement saine , il n’en est plus de môme lorsqu’elle est altérée. Les faits que nous rapporterons ultérieurement en fourniront la preuve.

Existe-l-il des métastases bilieuses? — Dans le siècle dernier, on n’aurait point discuté une pareille question; l’afürmative était du ressort de l’évidence. Il y a vingt ans , on aurait aussi considéré comme oiseuse une discussion sur cette matière ; l’évidence eût fait prononcer pour la négative. Aujourd’hui , ce sujet peut être examiné d’une manière plus calme. On est aussi froid devant Broussais que devant Stoll , et les convictions de l’un n’entraînent pas plus que celles de l’autre. Les con-

sidérations qui précèdent peuvent servir à démêler la réalité au milieu des exagérations en sens opposé. Puisque la résorption des produits sécrétés n’est plus révoquée en doute , et que les caractères qui se tirent de la couleur contribuent à rendre le fait d’une vérification plus facile pour le liquide biliaire , on peut chercher à déterminer si cette humeur , une fois introduite dans le sang , est transportée sur d’autres organes avec les qualités qu’elle possédait au moment de la résorption; car c’est là l’idée qui paraît se rattacher au mot métastase.

Les éléments delà bile ne sont pas tous identiques. Il en est dont l’état chimique est assez fixe pour que leurs principes conservent leur affinité même en présence du sang ; telle est la matière colorante que l’on a retrouvée dans ce liquide au moyen de l’analyse ; telle est encore la cholestérine que l’on a obtenue du sang dans quelques cas particuliers. Mais en est-il de même de l’acide choléique ou ducholéate de soude? Nous avons vu combien le principe fondamental de la bile avait peu de fixité dans ses éléments ; avec quelle facilité il se décomposait , soit par l’influence des agents chimiques, soit pendant les actes de la digestion. Or, il est impossible qu’en présence du sang et avec les conditions de vie qui favorisent la mutation des rapports de ces éléments, la bile se conserve dans le sang avec ses qualités initiales. A quelque époque du développement de la chimie qu’on ait fait l’analyse de ce liquide , on n’a pas retrouvé positivement soit la résine biliaire , soit le picromel , soit la matière biliaire , soit l’acide choléique ; enfin le corps qui , sous divers noms , a été considéré comme la partie constituante essentielle

de la bile. C’est surtout la matière colorante qui a fixé l’attention ; c’est elle que l’on a constatée dans le sérum du sang, dans les autres produits sécrétés , dans les divers tissus de l’organisme. Ainsi , quand les expérimentateurs disent qu’ils ont retrouvé la bile dans le sang , il serait plus exact de désigner spécialement la matière colorante. On ne peut donc pas admettre que la bile passe en nature dans le torrent de la circulation , et qu’elle puisse , comme telle , constituer la matière d’une métastase.

Mais l’existence d’une métastase cesse d’ètre douteuse lorsqu’on restreint le nombre des éléments biliaires susceptibles d’être transportés sur un organe : ainsi , nous avons vu la matière colorante et la cholestérine déposées ailleurs que dans le foie. Ce n’est pas qu’il faille exhumer toutes les vieilles idées que l’on s’était faites sur les conséquences de la coloration des tissus ou de leurs liquides sécrétoires ou interstitiels. Lorsque Stoll (1) et ses adeptes parlent de bile portée sur le cerveau , le poumon , etc. , et occasionnant une maladie de ces organes , on ne peut considérer cette opinion que comme une hypothèse ; car rien ne démontre que le contact d’une si faible quantité de pigment biliaire puisse occasionner la maladie. Tout ce qu’on peut admettre , c’est que les qualités du sang sont modifiées , soit par la matière colorante en nature , soit par les éléments du choléate de soude décomposé , et que si dans cet état un organe vient à être affecté , cette affection emprunte un caractère particulier aux conditions générales où la résorption de la bile a placé 1 organisme.

(1) Médecine pratique.— Trad. par Mahon , t. ii , p. 219.

A ce titre , on peut encore admettre des pneumonies , des pleurésies bilieuses , etc. Mais il y a loin des phénomènes métastatiques bornés , dont nous avons constaté l’existence, à la métastase complète et élevée au rang de cause morbide directe , ainsi qu’on la voit présentée dans les œuvres de Stoll.

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