‹ De la cachexie aqueuse de l'homme et du moutonChapitre 1 sur 3 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Chaque espèce d’animal a des maladies particulières qui dépendent de son organisation ; cependant un grand nombre d’entr’elles peuvent se montrer aussi sur des animaux de structure , de mœurs différentes, quand ils sont situés dans des circonstances semblables , identiques, qui agissent également sur tous. Par exemple, l’homme placé à la tête des animaux, pourvu de facultés intellectuelles plus ou moins grandes, est, généralement parlant , plus disposé que tout autre aux affections du système nerveux : mais, pour que cela ait toujours lieu, il faut le supposer libre, pouvant jouir des nobles attributs qui le distinguent des espèces inférieures: si, au contraire , l’homme , que le Créateur n’a point fait pour être l’esclave de son semblable , vit sous la férule d’un maître inhumain , tout change alors; instrument de ses caprices, de son ambition, le malheureux réduit à cette extrémité devient un être différent, il ne lui est plus permis de vivre comme homme, c’est un animal d’un genre nouveau , il sème et récolte pour les despotes qui l’oppriment. Entouré de superbes moissons , on le voit, harassé, meurtri de coups , couvert de haillons , ou nu de la tête aux pieds , dévorer, silencieux, un morceau de pain noir, qu’une compagne aussi malheureuse que lui a fait avec une grossière farine d'orge , de mauvais doura, ou de semences de colon et de graines de lin (i) ! ! La nuit survient, le pauvre rejoint sa famille qui l’attend dans sa cabane humide , boueuse, dont les murailles de terre sont soutenues par les squelettes encore frais du chameau et de la vache qui vivaient auprès de lui (?.)... Pâles, languissans, sa femme et ses petits enfans, couverts de vermine, se rangent près du chef de la demeure, triste, exténué. Leur nourriture jour-

(i) Lettres de M. Hamont sur les causes de la peste. (Annales d'hygiène).

(a) Ib. , ib.

nalière consiste en quelques végétaux mucilagineux que la mère prépare ordinairement dans beaucoup d’eau, avec un peu de beurre acre ou de graisse rance. L’unique boisson est tiree des mares voisines , où l’on jette les immondices du village, les cadavres des animaux , et où les babitans euxmêmes vont de'poser leurs ordures. Mal nourris, sans vêtemens , continuellement perse'cute's , sans espoir d’ame'liorer leur sort , ces êtres ne sont plus dans la sphère où les avait placés la nature. Sous I influence des agens extraordinaires que nous venons de citer naissent des maladies spéciales qu on ne rencontre pas la ou 1 homme a su faire respecter ses droits, son indépendance.

Dans les pays policés on trouve des maux qu’on n’observe pas aussi communément dans les contrées où des populations nombreuses sont soumises à la volonté d un seul. La lèpre, la peste, le scorbut, la cachexie, les dyssenteries chroniques, la teigne, la gale, sont plus particulièrement le propre des esclaves. La majeure partie de ces fléaux ont quitté l’Europe civilisée; très communs en Égypte, ils atteignent principalement l’Arabe agriculteur, attaché au joug du vainqueur ; on les trouve constamment et presqu’uniquement dans les hôpitaux , tandis que chez les classes privilégiées on ne les observe jamais, ou ti ès-rarement.

La cachexie aqueuse dont nous allons nous occuper a été étudiée avec soin sur l’espèce ovine dans diverses parties de l'Europe. Très-Fréquente en Égypte, elle a cela de remarquable ici quelle frappe les hommes comme les animaux. Les deux hôpitaux de médecine humaine et de médecine vétérinaire étant réunis à Abou-Zabel, nous avons pu vérifier, comparer nos observations sur le vivant et le cadavre avec toute la facilité désirable.

Les détails dans lesquels nous allons entrer feront ressortir encore l’immense avantage et I utilité éminen'e d’étudier comparati veinent les maladiesde l’homme et des animaux.

Les beaux travaux du docteur Leuret , de M. le professeur Dupuy , répétés, continués par d’autres médecins habiles, ont ébranlé les fondemens delà dernière école.

Puissent les observations que nous publions aujourd'hui mériter la 'Sanction du corps savant (i) auquel nousles adressons , et contribuer à la réforme que le monde médical attend ! !

Cscdexie .aqueuse [ de xaxo'f mauvais, et de état physique (2) J. Pourriture , liydropisic , mal de foie , bouteille , bourse , connue en Egypte sous le nom de dyssa , maladie très-répandue en France, en Angleterre, en Allemagne, dans les contrées basses de l’Italie , en Egypte après les inondations; observée en Europe sur le mouton , le lapin, le lièvre, les poules; quelquefois sur le cheval , le mulet, le bœuf, le chien , le ver à soie ; toujours dangereuse , le plus souvent épizootique ou enzootique , caractérisée par un œdème, d’abord partiel , puis général , une infiltration des n embranes muqueuses apparentes. Tumeur sous la ganache, diminution delà chaleur, abattement, difficulté dans la marche , gonflement de tout le corps, diarrhée.

Comparée à l’anasarque, à la fièvre charbonneuse du bceuf(3),àlâ leucophlegmatie.de l’homme, à la ladrerie du porc , à l’affection tuberculeuse du cheval , considérée par les uns comme essentielle , symptomatique selon d’autres ; affection connue desanciens médecins, redoutée avec raison de tous les propriétaires ; fréquente en Egypte, dans la Nubie et le Cordofan.

La cachexie se montre toujours et prend uncaraetère plus grave après les grandes pluies , les debordemens des fleuves, dans les contrées humides couvertes de plantes aqueuses, sévit sur les animaux d’âges différens , dans toutes les sai-

(1) Académie royale de médecine de Paris.

(2) Nous avons préféré adopter le nom de Cachexie aqueuse, cette expression indiquant mieux la désorganisation existante que celle de pourriture.

(3) Leroi de Milan.

sons. On la voit chaque année en Egypte après le retrait des eaux ; son apparition est successive , elle marche avec les inondations : ainsi , dans les parties supérieures de la Haute- Egypte , elle commence vers la fin de juillet ; plus près du Caire, en août; dans les environs de la capitale elle parait en octobre et novembre ; se montre pendant les mois de décembre, janvier et février, dans le Delta. La maladie est plus tenace , plus longue dans les endroits voisins du confluent ; aussi, dans la Basse-Egypte, duret-elle cent vingt, cent trente jours, disparaît plus tôt et tue moins quand la crue du Nil a été faible.

La mort, la désolation raccompagnent partout où elle passe. Au dire des Arabes , ce fléau enlève annuellement à l’Egypte seize mille moutons environ. Sa marche est ordinairement uniforme ; les malades meurent après vingtcinq, trente, trente-cinq et quarante jours, à dater du moment de son invasion. Les signes qui décèlent la cachexie aqueuse en Europe sont les mêmes en Egypte ; si on demande ii uti berger, à un cultivateur arabe ce qui lui fait distinguer cette affection d’une autre : « Les moutons frappés » de ce mal, re'pond-il , ont sous la ganache une poche » pleine d’eau , ils marchent avec beaucoup de peine ,

» ont la diarrhée ; la laine tombe, les animaux sontgras,

» mous, paresseux, restent couchés la majeure partie du » temps ; quelquefois il se fait par le nez un écoulement o de matière fétide, de couleur variable , jaune, grise ou » verte. La tète , le col , le ventre , les jambes se gonflent.

» Yeux chassieux. Les moutons n’ont plus de chair ,

» boivent toujours, et mangent peu lorsque le mal est » avancé; la rumination continue long-temps. »

Chabert, dans son excellent travail , a décrit avec una grande précision les symptômes de la pourriture. Ce qui a été vu par cet habile observateur en France, nous Ta- * vons rencontré sur les bords du Nil ; seulement , jamais nous n’avons remarqué le tournis sur les animaux égyptiens.

Monsieur Hurtrel d‘ Arborai , en citant les symptômes

de la cachexie , note un pouls fréquent et serré , la rougeur de la langue. Nous avons eu la facilité d’examiner des moutons depuis le commencement du mal jusqu’à la mort; le nombre en est grand: nous les observions plusieurs fois dans la journée; constamment le pouls était lent, petite faible, parfois intermittent; jamais, sur aucun malade , la langue n’a présenté de rougeurs. Les cadavres offrent des lésions profondes d'une nature toute particulière , et d’un haut intérêt pour le médecin physiologiste ■ — Œdème de tout le corps , ou de la tête et du col uniquement. Amaigrissement des membres et des parties postérieures; la chaleur a disparu avec la vie. Peau terne, infiltration diaphane ou d'un jaune faible du tissu cellulaire; muscles ramollis, imbibés d’eau, couches de graisse sur les parois abdominales. Abdomen plein d’un liquide très-clair; pâleur remarquable des estomacs et des intestins. Foie sain , tubercu’eux ou renferme des bydatides. Bile peu consistante , huileuse; reins mous, contiennent une très-petite quantité de sang. Vessie pleine ou vide; souvent amincissement des parois intestinales; vaisseaux sanguins du mésentère peu appareils, chylifères distendus. Dans les premiers estomacs, débris d’alimens verts, vacuité complète de la caillette et des intestins grêles, membrane muqueuse des voies digestives pâle , humide. Chez trois cadavres : rougeur intense , injection des vaisseaux d’une petite portion de la tunique villeuse du rectum. Sang des gros vaisseaux fluide , ne se coagule point, renferme une très-grande quantité de sérum , fort peu de fibrine , diminution sensible de la matière colorante , aspect du sang généralement aqueux. Cavité thoracique remplie d'eau limpide. Hydropéricarde , poumons sai . s , affaisses, pâles, rarement tuberculeux , deux fois contenant des hydalides. Cœur mou , blafard , cavités gauches vides ; dans les droites, sang liquide, coulant, d’une teinte faiblement noire; bronches pleines d’écume. Dans le crâne , épanchement île liquide clair , en plus ou moins grande quantité ; les grands ventricules du cerveau sont assez souvent remplis d’eau. Nous n'avons pas ouvert de canal rachidien.

Ce que nous venons de rapporter , les auteurs vétérinaires les plus estimables l’ont cité avant nous : aussi n’avons-nous point la prétention de donner du nouveau; en écrivant, notre intention est de faire connaître la cachexie en Egypte, et de combattre des opinions erronées , professées à l’abri de noms plus ou moins connus. Le mal dont nous venons d’indiquer les ravages est toujours très-redoutable , les Arabes le savent.; la maladie est mortelle, disent-ils, lorsqu’il s’est formé une tumeur sous la gorge des moutons malades. Quand la cachexie est encore à son début , on peut espérer de l’arrêter dans sa marche si l’on détruit les causes qui la font naître. Les bêtes adultes nous ont paru plus susceptibles de guérison que les jeunes ou les vieilles. Abandonnés dans les lieux où le mal s’est montré, les moutons n’échappent point à ses funestes effets : des malades toussent, ont la diarrhée j dans ce cas la terminaison est plus prompte, la mort arrive après vingt-cinq à trente jours.

En général les pertes éprouvées par les propriétaires sont constamment plus gr ndes dans la Basse que dans la Haute- Egypte, où nous avons déjà vu que l’alfeclion durait moins de temps: ce fait est très-connu des Egyptiens, il tient à des circonstances des lieux que nous indiquerons, et sur lesquelles les indigènes n’élèvent aucun doute. Depuis plusieurs années le gouvernement égyptien s’occupe de l’éducation des vers à soie : les avantages qu’il retire de cette branche d’industrie l’ont porté à créer une multitude d’établissemens, d'où il retire une soie fort belle, très-fine et qu’il vend à un prix élevé. A des époques différentes , l’un de nous a visité plusieurs de ces fabriques, il a suivi le ver à soie dans tous ses deVelop peinons, recherché le mode de nourriture auquel on le soumettait , étudié son influence dans les Lemps divers de la vie de ce précieux animal, et ses maladies les plus ordinaires , nous sommes assurés aujourd’hui qu’en Egypte la cachexie aqueuse sévit aussi sur les vers à soie , et en enlève un grand nombre, dans le Delta principalement. Le ver prend un

accroissement prématuré , se gonfle, ilestmou, puiss’affaisse , s’infiltre de nouveau, il est transparent, gorgé de liquides, mange avec difficulté et meurt bientôt. Les Syriens dirigent ces élablissemens , ils connaissent la maladie, elle existe chez eux, et 1 attribuent à une nourriture humide, à l’usage des feuilles trop jeunes données le malin de bonne heure sans avoir e'té exposées au soleil. Certes les particularités mentionnées peuvent donner lieu b I affection qui nous occupe ; mais il en est une inconnue jusqu'à ce jour, et que les Arabes comme les Syriens méconnaissent. Lorsque les mûriers trop jeunes ne fournissent point une nourriture suffisante, les personnes chargées du gouvernement des vers leur donnent, pendant sept à huit jours, des feuilles de mauve tendres. Cet aliment est indubitablement nuisible; les vers en souffrent, et la cachexie aqueuse s’en empare bientôt pour ne plus les quitter, à moins qu’on ne change promptement l’alimentation. Avant de nous arrêter à l’examen des causes déterminantes de la maladie sur le mouton, abordons quelques détails sur son organisation, ses mœurs; ils nous expliqueront pourquoi la cachexie aqueuse l’attaque plus communément et de préférence à toute autre espèce vivante. Ces détails nous serviront à fixer la nature du mal , et à établir un traitement curatif rationnel. Un savant agronome , M. de Gasparin , dans un ouvrage extrêmement instructif sur les maladies contagieuses des bêtes à laine, a insère des considérations

anatomico-physiologiques fort intéressantes, que nous croyons à propos de transcrire ici. « Le mouton a un système » nerveux peu irritable, rarement il est affecté de mala- » (lies spasmodiques , ses os sont peu compacts, mais » lies spongieux; la vitalité chrzlui est faible , ses muscles » sont débiles, les colonnes charnues du cœur sont ténues » grêles Développement du foie, des organes il igesl ifs , » dj h peau et du système lymphatique. Ha peu de sang » comparativement à l’homme , au cheval et au boeuf.

» Un mouton adulte , maigre, pesant 7.5 kilogrammes, » s’est trouvé avoir deux kilogrammes de sang environ;

» tandis que , suivant M. Richerand , un homme adulte , » maigre , du poids de 70 kilogrammes , renferme ?.8 à » 3o livres de sang. Il résulte de cette structure que les » animaux de cette espèce ont une faculté locomotrice » généralement faible , et il est prouvé qu’un mouton Fait » difficilement quatre- à cinq lieues par jour. »

D'après cet exposé , ou se convaincra , sans doute > que les affections de l'animal dont il est question 11e doivent pas ressembler j dans le cours ordinaire, naturel et régulier de la vie , à celles de l'homme ou du cheval à organisation plus complexe.

Ce (pie nous venons de dire conduit directement à penser que l’espèce ovine , pour rendre à l’homme les services qu’il en attend , pour fournir les produits si nécessaires à son existence , à son bien-être, exige des soins minutieux. Dans les pays où le gouvernement des troupeaux est confié à des patres ignorans j où, pour me servir des paroles de Mery de Gras pari n, l’art qui nourrit les autres est méprisé, le mouton a dégénéré, il est cachectique , et ne donne que de chelives productions au misérable qui s'en babille et s’en alimente.

Les médecins vétérinaires de l’Europe s’accordent tous sur les causes déterminantes de la cachexie aqueuse.

Chabert, le célèbre professeur Dupuy , M. Hurtrel d’Arboval , etc. , etc , indiquent les lieux bas, boissons outre mesure, l’usage des plantes marécageuses, l’insalubrité des bergeries , les herbes aquatiques , telles que les renoncules, la douve , la leiebe , les végétaux submergés , les eaux stagnantes chargées d’insectes, l’air infect des bergeries, le passage brusque d une alimentation sèche à une nourriture verte. Eu Angleterre, un expérimentateur extraordinaire, Jlakwel, fait naître à son gré la cachexie en conduisant ses troupeaux sur des terrains inondés* Ce que pratiquait cet homme admirable, on l’observe naturellement en Egypte , où la maladie est enzoolique. Aussitôt après qu’un terrain , un champ a été couvert par les eaux du J\il, il se couvre d’un jonc très-tendre, que les indigènes nomment

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